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Les effets du salaire minimum sur la réallocation des travailleur.euses

28 octobre 2021

effets du salaire minimum sur la réallocation des travailleur.eusesJ’ai pris connaissance de l’étude intitulée Reallocation effects of the minimum wage de Christian Dustmann, Attila Lindner, Uta Schoenberg, Matthias Umkehrer et Philipp vom Berge grâce à ce résumé paru sur le site VoxEu le 7 octobre 2021. On y parle d’une version à paraître, mais j’en ai trouvé des versions antérieures, dont la plus récente, une version préliminaire, date de mai 2021. Comme elle porte sur l’adoption d’un salaire minimum en Allemagne au début de 2015, je ne pense pas que ce texte ait été modifié en profondeur depuis mai.

Introduction

Même si elle est toujours sujette à controverses, la hausse du salaire minimum demeure une des politiques sur le marché du travail les plus populaires. Plusieurs pays et régions ont d’ailleurs augmenté de façon importante leur salaire minimum et d’autres qui n’en avaient pas en ont adopté un, dont l’Allemagne en janvier 2015. Il a été établi à 8,50 € (à 48 % du salaire médian, ratio parmi les plus faibles des pays ayant un salaire minimum), assurant une hausse salariale à 15 % des travailleur.euses (plus de 4 millions de personnes), proportion atteignant le tiers dans les districts les plus touchées. Des oiseaux de mauvais augure prévoyaient que cette décision entraînerait la perte de près d’un million d’emplois dans ce pays.

Cette étude vise à déterminer les effets de cette décision, notamment sur les salaires et l’emploi. Grâce aux données administratives utilisées, les auteur.es ont pu examiner ces effets aussi bien pour l’ensemble du pays que pour les districts les plus et les moins touchées par cette mesure (401 districts en tout). L’étude se penche aussi sur les effets de cette mesure sur la qualité des entreprises et sur la réallocation des travailleur.euses entre les entreprises selon leur efficacité.

Contexte et données

– L’environnement macroéconomique : Les inégalités salariales ont augmenté fortement en Allemagne dans les années 1990 et 2000. En même temps, la proportion des salarié.es couvert.es par des ententes sectorielles est passée de 80 % à 55 %, incitant le gouvernement à adopter un salaire minimum national. Cette hausse a touché davantage les salarié.es de l’ancienne Allemagne de l’Est, les immigrant.es, les femmes, les travailleur.euses les moins scolarisé.es et les jeunes de 18 à 24 ans (les moins de 18 ans n’y étaient pas assujetti.es). Elle a eu des effets d’émulation (hausse des salaires pour conserver un écart avec le salaire minimum) sur les salarié.es gagnant jusqu’à 12,50 €.

– Les données : Les données utilisées portent sur l’ensemble des travailleur.euses allemand.es pour l’emploi, l’employeur, leurs caractéristiques personnelles (âge, sexe, nationalité, scolarité, etc.), les salaires et les heures de travail.

– Effets du salaire minimum sur le marché du travail : l’approche individuelle

Les auteur.es expliquent que la méthode utilisée est basée sur les différences de différences entre les hausses salariales des personnes au bas de l’échelle salariale par rapport à celles au haut de l’échelle en tenant compte de ces tendances antérieures à la hausse du salaire minimum, puis présentent leurs résultats. Les deux graphiques qui suivent en illustrent quelques-uns.

effets du salaire minimum sur la réallocation des travailleur.euses_1

– Effets sur les salaires : Le graphique de gauche illustre l’excès de la hausse salariale sur deux ans (c’est-à-dire la différence de hausse salariale entre celle observée et celle qui aurait eu lieu sans cette hausse, en suivant la tendance observée au cours des années précédentes, soit de 2011 à 2013) selon le niveau salarial de l’année de départ, entre 2012 et 2014 (ligne rouge, avant la hausse du salaire minimum), entre 2013 et 2015 (ligne bleue) et entre 2014 et 2016 (ligne noire). On peut voir que l’excès de la hausse salariale fut beaucoup plus élevé pour les bas salaires (en fait la hausse de 10 % entre 2014 et 2016 est en excès avec la hausse de près de 30 % observée de 2011 à 2013, ce qui veut dire que la hausse fut en fait d’environ 40 %), se réduit graduellement jusqu’au niveau du nouveau salaire minimum (8,50 €), continue à demeurer plus élevée que celle des haut salarié.es jusqu’à environ 12,50 € (l’effet d’émulation mentionné plus tôt) et devient assez semblable à la hausse de 2012 à 2014 pour 2013-2015 et 2014-2016 pour les salaires de départ plus élevés (différences statistiquement non significatives).

– Effets sur l’emploi : Le graphique de droite montre l’excès de croissance de l’emploi selon le niveau de départ des salaires. Non seulement la hausse du salaire minimum n’a pas fait diminuer la probabilité de demeurer en emploi, mais il l’a fait augmenter légèrement dans les deux périodes s’étendant après la hausse du salaire minimum par rapport à la période allant de 2011 à 2013 chez les salarié.es qui touchaient au départ moins de 12,50 €, encore plus que ceux et celles touchant moins de 8,50 €. Par contre, cette probabilité est demeurée assez stable chez les personnes qui touchaient au départ plus de 12,50 €. Les auteur.es ajoutent que la hausse de la probabilité de demeurer en emploi est encore plus élevée (plus du double, passant de 1,1 point de pourcentage à 2,5) chez les bas salarié.es en équivalence de temps plein, indiquant que le nombre d’heures travaillées par ces personnes a aussi augmenté (observation absente des graphiques).

– Effets sur la réallocation des emplois : Les auteurs se penchent ensuite sur les possibilités de mobilité ascendante des travailleur.euses à bas salaire «en les faisant passer d’établissements de petite taille ou moins bien rémunérés à des établissements effets du salaire minimum sur la réallocation des travailleur.euses_2plus grands ou mieux rémunérés», soit la réallocation du titre de cette étude. Le graphique ci-contre montre que, de fait, les personnes qui gagnaient moins que 12,50 € de l’heure et surtout moins que 8,50 € (avec l’effet maximal chez celles gagnant entre 6,50 € et 7,50 €) entre 2011 et 2013 travaillaient après la hausse du salaire minimum dans des entreprises offrant en moyenne des salaires quotidiens plus élevés qu’avant et que cette réallocation s’est manifestée entre 2013 et 2015 (ligne bleue) et encore plus entre 2014 et 2016 (ligne noire) par rapport à entre 2011 et 2013, mais qu’il n’y a eu aucun effet du genre chez les personnes qui gagnaient au moins 12,50 €, ni chez celles gagnant moins entre 2012 et 2014 (ligne rouge), avant la hausse du salaire minimum. Les auteur.es estiment qu’entre 15 % et 17 % de la hausse des salaires quotidiens des personnes qui gagnaient moins que 8,50 € de l’heure entre 2011 et 2013 provient de la réallocation (changement d’établissement) et que le reste (entre 83 % et 85 %) de cette hausse provient directement de l’augmentation du salaire minimum.

Les auteur.es précisent que les effets de la réallocation (la part de 15 % à 17 % de la hausse des salaires quotidiens) viennent aussi bien d’entreprises qui offrent de meilleurs salaires pour des postes identiques que d’entreprises qui offrent plus d’heures de travail par semaine (et donc par jour). Ces entreprises sont aussi de plus grande taille que celles où ces personnes travaillaient auparavant, leur taux de roulement du personnel est moins élevé et elles sont situées en grande majorité dans les mêmes districts (ce qui montre que la plupart des travailleur.euses n’ont pas eu besoin de déménager pour obtenir ces meilleurs emplois). Finalement, les deux tiers de ces nouveaux employeurs œuvraient dans la même industrie que les anciens employeurs de ces travailleur.euses.

Effets du salaire minimum sur le marché du travail : l’approche régionale

effets du salaire minimum sur la réallocation des travailleur.euses_3Les auteur.es analysent cette fois l’impact de la hausse du salaire minimum en fonction de la variation de l’exposition au salaire minimum (proportion des emplois payés moins de 8,50 € en 2014) dans les 401 districts, en s’intéressant non seulement aux personnes qui étaient en emploi avant la hausse, mais aussi aux tendances d’embauche de personnes qui ne travaillaient pas avant la hausse.

La carte ci-contre montre que ce sont les districts de l’ancienne Allemagne de l’Est qui étaient les plus exposés à la hausse du salaire minimum (ceux dont le ton est le plus foncé), suivis par ceux du nord de l’Allemagne, ceux du sud ayant été les moins exposés. Les auteur.es se servent de la proportion des emplois payés moins de 8,50 € en 2014 (tout en tenant compte de l’évolution de cette proportion de 2011 à 2014) pour établir si la hausse du salaire minimum a eu plus ou moins d’effets négatifs en fonction de cette exposition. Les deux graphiques qui suivent illustrent quelques-uns de ces résultats.

effets du salaire minimum sur la réallocation des travailleur.euses_4– Effets sur les salaires : Le graphique de gauche montre l’évolution des salaires de 2011 à 2016 dans les 10 % des districts les plus exposés par rapport aux 10 % des districts les moins exposés. Si on ne peut observer aucune différence notable de 2011 à 2014, on voit que les salaires dans ces districts ont augmenté davantage que dans les districts peu exposés (en tenant compte des tendances passées dans ces deux groupes de districts), ce qui est normal, car une proportion plus grande des travailleur.euses ont bénéficié de la hausse du salaire minimum.

– Effets sur l’emploi : Le graphique de droite fait la même chose, mais avec l’emploi, sauf que les tendances dans ce cas étaient à la baisse de 2011 à 2015, mais moins en 2016, ce qui se traduit par une hausse relative cette année-là. Bref, même dans les districts les plus exposés, les auteur.es ne trouvent aucun effet négatif sur l’emploi spécifique à la hausse du salaire minimum, bien au contraire.

– Effets sur la réallocation des emplois : Dans les régions les plus exposées, le nombre de petites entreprises a diminué davantage que par les années précédentes (et que dans les districts les moins exposés), mais le nombre de celles de taille moyenne a davantage augmenté. De même, la productivité a plus augmenté que par le passé et que dans les districts moins exposés.

Aspects non monétaires

Les auteur.es analysent ici les aspects non monétaires du travail, comme le temps consacré aux déplacements pour aller travailler et y revenir, la qualité des relations avec les collègues et les patrons, et la satisfaction des horaires de travail. Avec la hausse du salaire minimum, les entreprises qui satisfaisaient plus les aspects non monétaires du travail, mais offraient des salaires sous le salaire minimum risquaient de disparaître, ce que les données semblent confirmer. Les entreprises qui offraient déjà des salaires plus élevés que le salaire minimum n’ont pas subi ce choc et ont donc attiré les travailleur.euses des entreprises qui n’ont pas survécu, leurs besoins en main-d’œuvre ayant augmenté avec la disparition d’entreprises concurrentes.

On peut conclure de cette analyse qu’il est certain qu’une hausse du salaire minimum fait augmenter les salaires, mais l’effet global sur l’emploi est moins clair. Il est aussi possible que les travailleur.euses qui ont amélioré leur situation monétaire ait vu leurs avantages non monétaires diminuer. De fait, les données utilisées permettent de constater que le temps de déplacement des travailleur.euses ayant bénéficié de la hausse du salaire minimum a augmenté beaucoup plus que celui des autres travailleur.euses (de 10 % en moyenne), surtout chez les hommes (entre 15 % et 20 %).

Conclusion

Les auteur.es reviennent sur leurs principaux constats, notamment sur le fait que la hausse du salaire minimum «a amélioré l’efficacité de l’allocation des travailleur.euses». Ces constats vont directement à l’encontre de la théorie économique orthodoxe qui prétend que, dans un marché concurrentiel, une telle hausse «réduit sans ambiguïté l’emploi, l’efficacité et le bien-être». Le seul moyen de concilier ces résultats serait de reconnaître que le marché du travail est au contraire caractérisé par la présence de pouvoirs monopolistiques des employeurs qui peuvent se permettre de payer des salaires moins élevés en profitant en plus de l’attrait des travailleur.euses pour des avantages non monétaires. Au bout du compte, le seul aspect négatif de la hausse du salaire minimum, mise à part la hausse du temps de déplacement des travailleur.euses, a été la fermeture de petits établissements, ce qui a fait augmenter la concentration des entreprises et diminuer la concurrence.

Et alors…

Encore une étude qui va à l’encontre des prétentions des opposant.es à la hausse du salaire minimum! Non, cette hausse n’a pas entraîné la destruction d’un millions d’emplois, il a plutôt permis d’en ajouter et de permettre une meilleur allocation des travaillaur.euses. Mais, cette étude est allée plus loin que les celles que j’ai présentées sur le sujet précédemment en abordant les conséquences d’une telle hausse sur la réallocation des travailleur.euses à la suite de la hausse et en abordant même les avantages non monétaires. Ce sont d’ailleurs ces aspects qui m’ont porté à la lire et à la présenter ici.

J’écoutais cette semaine notre premier ministre répéter qu’il faut être prudent dans la hausse du salaire minimum, alors que celle-ci ne peut qu’apporter des bienfaits aux travailleur.euses et même aux employeurs dans un contexte de difficultés de recrutement. Mais, ce ne sont pas les faits qui semblent à la base de ses décisions, mais ses obsessions…

4 commentaires leave one →
  1. 28 octobre 2021 10 h 26 min

    Des références sur le lien entre hausse du salaire minimum et décrochage scolaire, par hasard?

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  2. 28 octobre 2021 17 h 08 min

    Je n’ai pas vu d’études sur le sujet (personne qui en parle, dont Pierre Fortin, n’en cite, d’ailleurs), mais j’ai examiné la situation lors de la hausse de 21 % du salaire minimum en Ontario (avec la méthode des différences des différences, Ontario et reste du Canada, mais sans tenir compte des tendances des années antérieures). Voir la section «Fréquentation scolaire» vers le bas de ce billet :

    Les effets de la hausse du salaire minimum en Ontario (2)

    Cela dit, c’est possible qu’il y ait un tel effet si on ne réglemente pas le travail des jeunes, mais je répète que je n’ai vu aucune étude allant dans ce sens. Ce que je trouve contradictoire dans cet argument chez les personnes qui s’opposent à une hausse élevée du salaire minimum, c’est qu’elles prétendent dans le même discours que l’emploi baissera chez les jeunes et favorisera le décrochage scolaire, ce qui est contradictoire. On ne lâche pas l’école pour chercher des emplois moins nombreux. Par contre, si l’emploi des jeunes se maintient ou augmente, ce que la plupart des études observent, il serait possible que cet effet (hausse du décrochage) se manifeste, mais il faudrait au moins documenter cet effet. Et cela ne s’est pas observé en Ontario.

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  3. 28 octobre 2021 22 h 21 min

    Merci. Tout ça est vraiment extrêmement intéressant. Je vois qu’il y a encore beaucoup à faire pour démêler les « vrais «  effets observés des habituels poncifs sur le sujet.

    En passant, la contradiction à propos du décrochage scolaire et baisse de l’emploi n’est-elle pas résolue par le fait que ces emplois en baisse seraient mieux rémunérés ?

    Merci d’avoir pris le temps de me répondre de façon aussi exhaustive.

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  4. 29 octobre 2021 0 h 57 min

    «En passant, la contradiction à propos du décrochage scolaire et baisse de l’emploi n’est-elle pas résolue par le fait que ces emplois en baisse seraient mieux rémunérés ?»

    S’il y a moins d’emplois, il y a moins de gens qui vont les occuper, peu importe le niveau de leur salaire. Et, avec un salaire plus élevé et moins d’emplois, les employeurs pourraient être plus sélectifs et prendre en dernier lieu un élève sans expérience. Mais, tout cela est basé sur des raisonnements et, aussi convaincants soient-ils, le principal est que les données montrent que cela ne se passe pas.

    «Merci d’avoir pris le temps de me répondre de façon aussi exhaustive.»

    C’est parce que j’avais quelque chose à répondre! 😉 C’est un sujet qui m’accroche beaucoup, aussi bien parce qu’il est important pour lutter contre les inégalités et que parce qu’il est stimulant intellectuellement de contredire certains dogmes.

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