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Itinérance et cohabitation urbaine

1 novembre 2021

Itinérance et cohabitation urbaineSous la direction de Michel Parazelli, les auteur.es du livre Itinérance et cohabitation urbaine – Regards, enjeux et stratégies d’action considèrent que «l’analyse des enjeux traversant les pratiques de partage de l’espace public avec les personnes en situation d’itinérance constitue un travail essentiel à l’identification de pistes d’intervention et d’actions pouvant améliorer la cohabitation».

Introduction : Ce n’est pas d’hier que les personnes en situation d’itinérance occupent les espaces publics des centres-villes des pays industrialisés. Cette présence est une des manifestations des inégalités socioéconomiques présentes dans ces pays, dont au Québec, et une source de malaise pour le reste de la population. Ce livre rend compte de quelques résultats mis à jour d’une enquête tenue de 2011 à 2013 dans ce contexte. Ensuite, Michel Parazelli aborde :

  • une esquisse du phénomène de l’itinérance au Québec;
  • les tentatives de mettre fin à l’itinérance et leurs objectifs (pas toujours louables);
  • la structure du livre et le contenu de ses chapitres.

1. Espace(s) public(s), itinérance et normativité : Michel Parazelli clarifie le concept d’espace public en se basant sur trois registres normatifs, soit les repères cognitifs, éthiques et politiques. Pour ce, il aborde :

  • l’espace public comme espace commun;
  • l’esthétisation des centres-villes pour y attirer les membres de la classe moyenne professionnelle et le tourisme culturel, alors que l’itinérance et la marginalité y font obstacle;
  • les enjeux cognitifs (compréhension), éthiques (jugements) et politiques (rapports de pouvoir);
  • les formes de privatisations et de «nettoyage» de l’espace public;
  • la «grille d’analyse des repères normatifs de la gestion du partage de l’espace public» élaborée par les membres de l’équipe de recherche et son utilisation.

2. Gestion publique des personnes en situation de marginalité à Montréal : quelques repères historiques : Michel Parazelli et Mathieu Bourbonnais se sont basés sur «la littérature historique et médiatique» pour «documenter cette question à partir du début du XXe siècle». Ils abordent le partage de l’espace public et sa gestion dans le contexte :

  • de la pauvreté et la «dépravation morale» de 1900 à 1954, notamment dans le Red Light;
  • du réaménagement du centre-ville est et de l’expulsion des marginalités de 1954 à 1985;
  • de la reconnaissance du phénomène d’itinérance, de 1986 à 1995, notamment avec la revitalisation du Faubourg Saint-Laurent;
  • de la lutte aux «nuisances publiques», de 1994 à 2001;
  • de la transformation du Faubourg Saint-Laurent en Quartier des spectacles, de 2002 à 2008;
  • du «choix» entre la domestication de la marge sociale et la sortie de la rue, de 2009 à 2019.

Les auteurs concluent en dégageant les principaux constats de cet historique, notamment sur les conflits entre les impératifs économiques et démocratiques de l’utilisation des espaces publics, et sur la constance presque continue de la répression contre les personnes itinérantes et marginalisées visant à les invisibiliser, quoique parfois remplacée par des mesures d’accompagnement.

3. Politiques de régulation de l’itinérance dans les espaces publics : analyse comparative de villes québécoises et canadiennes : À partir de l’étude de six villes canadiennes (Ottawa, Toronto, Calgary et Vancouver, en plus de Montréal et Québec), Antonin Margier, Richard Morin et Céline Bellot analysent le «choix politique des stratégies d’action des administrations publiques en regard des enjeux de cohabitation dans les espaces publics». Pour ce, les auteur.es abordent :

  • les registres cognitifs de l’action publique municipale dans ces six villes, gravitant entre deux visions opposées de l’action en itinérance, soit la relation d’aide et l’accompagnement, et l’obstacle à la cohabitation harmonieuse;
  • les registres éthiques de l’action publique municipale qui gravitent entre les concepts de nuisance et de sécurité, et ceux de la compassion, de la cohabitation sociale et du droit au logement;
  • les registres politiques de l’action publique municipale qui gravitent entre la répression, le profilage social et le ciblage de l’itinérance chronique, et la déjudiciarisation, l’aide au logement, le partenariat dans l’accompagnement, l’insertion sociale et professionnelle, et la réduction de l’itinérance et de la pauvreté.

Les auteur.es concluent en soulignant les similitudes des registres cognitifs, éthiques et politiques de l’action publique municipale, malgré certaines spécificités propres à chacune des villes étudiées. Même si elles font preuve de compassion, ces six villes agissent comme si «la présence des personnes en situation d’itinérance dans l’espace public devait être traitée dans une perspective de sortie de l’espace public plutôt que de soutenir un véritable droit de cité de ces personnes au même titre que les autres citoyen.nes».

4. Représentations sociospatiales des personnes en situation de marginalité dans les espaces publics (Montréal-Québec) – exploration des imaginaires sociaux dans la presse écrite francophone (1993-2018) : À partir de 390 articles publiés de 1993 à 2018, Michel Parazelli et Marie-Ève Carpentier relèvent dans ce chapitre «les types d’imaginaires sociaux [écosanitaire, salutaire et démocratique] ayant alimenté les représentations sociospatiales des discours médiatiques autour d’événements urbains impliquant des personnes en situation d’itinérance et de marginalité relatés dans les principaux médias écrits francophones». Pour ce, les auteur.es abordent :

  • le cadre théorique liant «les concepts d’espace, d’imaginaire social et de représentation sociospatiale» et les aspects méthodologiques de leur analyse;
  • les résultats de l’analyse selon les imaginaires écosanitaire (environnement menacé – sale, dangereux, et autres – et mesures pour «l’assainir»), démocratique (inégalité de traitement, aliénation – ou à l’inverse autonomie – et exclusion de ces personnes) et salutaire (indigence – ou à l’inverse sauvetage – et déresponsabilisation).

Les auteur.es concluent que cette analyse permet de révéler les orientations idéologiques derrière les discours médiatiques, orientations souvent divergentes. Ces discours peuvent en effet aussi bien infantiliser les personnes en situation d’itinérance et de marginalité tout en individualisant les problèmes sociaux «qui sont pourtant aussi collectifs et politiques», qu’encourager leur expression comme citoyen.nes à part entière et la revendication de leurs droits.

5. Partager les espaces publics au Quartier des spectacles avec les personnes en situation de marginalité : Michel Parazelli et Karl Desmeules rendent compte des «discours des principaux.ales acteur.trices rencontrés dans le cadre de notre enquête qualitative concernant les enjeux de gestion du partage de l’espace public avec les personnes en situation de marginalité» au Quartier des spectacles de Montréal, sur la base de 42 entretiens tenus entre 2009 et 2012. Les auteurs abordent :

  • un aperçu historique du Faubourg Saint-Laurent, du parc Émilie-Gamelin et du square Viger;
  • la qualification des enjeux selon les acteurs rencontrés (fonctionnaires, policiers, commerçant.es, résident.es, intervenant.es et personnes en situation de marginalité);
  • la présence des personnes en situation de marginalité jugée légitime, indésirable ou non appropriée;
  • la misère des un.es perçue trop souvent comme une menace par les autres, et vice-versa.

6. Jeux de regards : partager l’espace public à Saint-Roch (Québec) : Éric Grignon et Marie-Hélène Hardy procèdent comme dans le chapitre précédent sur la base de 22 entretiens tenus entre le printemps 2012 et l’automne 2013 pour rendre compte des discours des principaux.ales acteur.trices dans le quartier Saint-Roch de Québec. Les auteur.es abordent :

  • un aperçu historique de ce quartier, marqué par la revitalisation et la marginalisation, et la cohabitation et les frictions entre une population pauvre et des personnes mieux nanties;
  • l’attitude ambivalente des résident.es initiaux.iales du quartier face à la revitalisation, avec un sentiment d’insécurité dominant chez ces personnes et chez les nouveaux.elles citoyen.nes et commerçant.es;
  • les objectifs de développement opposés entre les deux groupes;
  • les conflits entre les perceptions et les réalités, et la méfiance mutuelle qui en découle;
  • les stratégies d’interventions et de gestion des comportements non partagées et les conflits qu’elles entraînent, avec parfois certaines ententes plus fructueuses;
  • l’invisibilisation de la marginalité et le manque de consultation des personnes marginalisées.

Les auteur.es concluent que le quartier Saint-Roch est en fait formé de deux quartiers différents et se demandent si la cohabitation est possible ou si un des quartiers finira par «éclipser ou chasser l’autre».

7. Stratégies de gestion du partage de l’espace public avec les personnes en situation de marginalité : Michel Parazelli et Karl Desmeules décrivent «les pratiques associées aux diverses orientations stratégiques de gestion du partage de l’espace public avec les personnes en situation de marginalité» en se concentrant sur les «stratégies de gestion jugées comme étant les plus structurantes». Pour ce, ils abordent :

  • les visées et les modalités de ces stratégies;
  • les stratégies d’invisibilisation (expulsion, repoussement et concentration);
  • la visibilisation conditionnelle par la dilution;
  • les stratégies de visibilisation assumée (représentation et rassemblement);
  • les stratégies de transformation du statut (normalisation et prévenance).

Les auteurs présentent ensuite «une analyse transversale des différentes composantes de l’ouvrage» de façon à obtenir une vue d’ensemble des enjeux entourant les pratiques de gestion du partage de l’espace public entre les personnes marginalisées et les autres acteur.trices. Ils concluent en expliquant le sens de la démarche de l’équipe de travail qui ne cherchait pas à identifier de bonnes pratiques (qui dépendent des objectifs poursuivis), mais bien d’associer ces pratiques à des repères cognitifs, éthiques et politiques.

Conclusion : Michel Parazelli montre que la cohabitation avec les personnes en situation de marginalité dans l’espace public fait partie des «enjeux de compétitivité interurbaine dans le contexte de la libération des marchés». Ces personnes nuisent en effet à l’image que les villes veulent donner de leur dynamisme et de l’attrait de leurs centres-villes, et trop de gens oublient qu’elles sont des citoyen.nes à part entière. Il souligne ensuite les discours contradictoires des acteur.trices rencontré.es qui disent vouloir du bien à ces personnes, mais en même temps ne plus vouloir les voir, et appuient des mesures coercitives à cet effet. Et il conclut :

«[Il] importe de soutenir des formes de coopération entre les personnes en situation de marginalité pour qu’elles puissent avoir les moyens d’une gestion solidaire en prenant en charge les enjeux qui les concernent et en entrant en dialogue avec les autres acteur.trices. Bref, briser ce rapport infantilisant envers les personnes en situation de marginalité pour expérimenter des rencontres sociales à la hauteur des principes démocratiques, comme on a su le faire avec les femmes, les jeunes, les personnes en situation de handicap, etc.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre vaut la peine d’être lu aussi bien pour en savoir plus sur les pratiques de gestion du partage des lieux publics qui touchent les personnes marginalisées, que pour mieux les comprendre. Cela permet entre autres de mieux décoder les discours des décideur.euses quand ils et elles annoncent leurs plans d’action pour «aider» les itinérant.es et ceux des personnes qui s’opposent à ces mesures. Les parties du livre qui expliquent la mise en œuvre de ces pratiques et qui présentent des témoignages sont claires, bien présentées et faciles à lire. Les parties théoriques du livre demandent par contre plus d’effort de lecture, mais permettent de mieux comprendre la démarche de l’équipe de recherche et la structure des chapitres. Je déplore toutefois que les citations anglaises, parfois longues, n’aient pas été traduites. Heureusement, elles sont concentrées au début du livre. Je salue au contraire le fait que les notes, essentiellement des compléments d’information, soient en bas de page. Les références sont incluses dans le texte et se rapportent aux bibliographies placées à la fin de chaque chapitre, ce qui n’est pas idéal, mais pas trop embêtant.

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