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Pour une écologie du 99 %

29 novembre 2021

Pour une écologie du 99 %Avec leur livre Pour une écologie du 99% – 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme, Frédéric Legault, Alain Savard et Arnaud Theurillat-Cloutier, nous expliquent «pourquoi dénoncer la surproduction et non la surconsommation ou pourquoi une économie capitaliste fondée sur les énergies renouvelables est irréaliste». Ils visent aussi à nous aider «à mieux connaître les intérêts et stratégies de l’industrie fossile, à organiser notre économie autrement et à bâtir un mouvement écologiste populaire».

Introduction : Tout le monde se dit vert et pourtant la crise écologique continue de s’accentuer. Cette crise est intiment liée au système capitaliste et aux contraintes qu’il nous impose. Ce livre vise à déconstruire les fausses pistes de solution, qui sont en fait des mythes bien entretenus, et à promouvoir la planification démocratique de l’économie.

Qu’est-ce que le capitalisme? : Les auteurs répondent à cette question en présentant et en commentant ses principales caractéristiques.

Partie 1 – Critiquer

Mythe 1. Le problème, c’est la surconsommation! : Nos choix de consommation sont forcément limités par ce qui est produit, choix sur lequel nous avons peu d’influence (je ne suis pas entièrement d’accord : personne ne nous oblige à acheter des VUS, à prendre l’avion ou à manger de la viande), surtout si nous sommes pauvres (qui émettent pourtant beaucoup moins de GES que les plus riches). 90 sociétés sont responsables de 63 % des émissions de GES entre 1854 et 2010 (parce qu’on consomme leurs produits!). Les auteurs abordent aussi la surproduction, l’obsolescence programmée, la publicité, le crédit et quelques moyens pour contourner ces stratégies.

Mythe 2. Le problème, c’est la surpopulation! : Les auteurs montrent que la taille de la population n’explique qu’une très mince partie des problèmes environnementaux. En effet, le gros de la croissance de la population s’observe dans les pays pauvres qui émettent par personne jusqu’à 800 fois moins de GES que les Canadien.nes! En plus, les gens qui conseillent de faire moins d’enfants ne réalisent que, si on veut que la planète demeure habitable, c’est en premier lieu pour nos enfants. Pour cela, il faut qu’il en ait (ça, ça vient de moi, pas du livre, mais ça va bien avec son contenu)! En outre, ce discours est utilisé par des nationalistes identitaires pour combattre l’immigration, qui vient en bonne partie des pays les plus touchés par la crise climatique due en grande partie aux pays riches.

Mythe 3. Tout va bien aller, les nouvelles technologies vont nous sauver! : Les progrès technologiques sont souvent idéalisés, tant en exagérant leurs apports positifs qu’en minimisant leurs effets néfastes, le réchauffement climatique en étant l’exemple ultime. Les auteurs en donnent de nombreux exemples, puis abordent les sources non fossiles d’énergie, la géo-ingénierie et la capture et la séquestration du CO2.

Mythe 4. Le problème, c’est la religion de la croissance infinie! : Cette affirmation tend «à confondre la conséquence avec la cause», la cause étant le capitalisme et son fonctionnement, ce que les auteurs démontrent avec beaucoup d’exemples. Ils montrent ensuite en quoi le PIB est une mesure trompeuse du bien-être.

Mythe 5. Le problème, c’est pas nous, c’est la Chine! : La mesure qui classe la Chine au premier rang des pays émetteurs de gaz à effet de serre (GES) est trompeuse, parce qu’elle n’est pas basée sur les émissions par habitant, parce qu’elle ne tient pas compte du bilan historique des pays et parce qu’une forte proportion des biens produits en Chine sont consommés dans des pays riches (ce dernier argument souligne la responsabilité des consommateur.trices, car si les producteurs étaient les seuls responsables de la surconsommation, ce mythe n’en serait pas un). Les auteurs abordent ensuite la délocalisation de la pollution et des émissions de GES.

Mythe 6. Il ne s’agit pas de visions politiques, mais de science : Les auteurs avancent que la «science n’est pas un programme politique». Dans leur critique de la science (qui n’est pas toujours neutre et qui est «traversée par des rapports de pouvoir»), les auteurs me semblent ici confondre la science elle-même avec des études scientifiques biaisées ou reposant sur des hypothèses erronées et avec le détournement de la science par les entreprises. Cela dit, ils ont raison de dire qu’il ne faut pas confondre l’outil qu’est la science avec les décisions politiques qui dépendent de bien d’autres facteurs que la science.

Mythe 7. Nous sommes tous dans le même bateau : Il n’y a en fait pas beaucoup de monde qui dit cela, mais il est clair que c’est faux, ce que les auteurs montrent en soulignant que la responsabilité (qu’ils attribuent massivement aux entreprises) et les effets négatifs varient énormément selon les pays et la richesse des personnes.

Mythe 8. Rien n’empêche le capitalisme de devenir vert! : En fait, tout l’empêche! Pour ce, les auteurs abordent l’effet rebond et le découplage illusoire du lien entre la croissance du PIB et «la pression sur les écosystèmes» (j’ai encore des réserves ici, une hausse dans les services publics à la personne et une baisse dans la production de biens permettant un découplage, quoique cela est de fait difficile à réaliser avec le capitalisme).

Mythe 9. Il suffit d’opérer une transition énergétique! : La transition vers des énergies renouvelables est possible, mais difficilement avec le capitalisme. Pour l’instant, ces sources d’énergie ne font qu’ajouter à la consommation d’énergie, sans réduire l’utilisation d’énergie fossile. Pour la réduire, il faut affronter les entreprises les plus puissantes qui ne se laisseront pas faire. Ils abordent aussi la difficulté de remplacer certaines utilisations des énergies fossiles, les émissions de GES émises pour les infrastructures des énergies renouvelables et l’énergie nucléaire.

Mythe 10. Le marché du carbone, ça marche! : Les baisses d’émission de GES causés par les systèmes de plafonnement et d’échange de droits d’émission sont toujours inférieurs aux prévisions. Malheureusement, les plafonds adoptés et le prix du carbone sont trop bas pour être efficaces. De même, il y a trop d’exemptions et de droits remis gratuitement. Les auteurs soulignent d’autres défauts du système (dont la délocalisation des émissions qui devient payante, mais est maintenant interdite) et en concluent que ce système ne peut pas fonctionner, même si on corrigeait ces défauts, conclusion que je ne partage pas. Pour moi, il s’agit d’un outil qui, si bien utilisé peut contribuer à la baisse des émissions de GES. Mais, il ne faut pas miser uniquement sur ces systèmes (là, je suis d’accord avec les auteurs). Ils abordent ensuite la taxe carbone (qu’ils jugent moins sévèrement), mais pas le SPEDE québécois (qui a moins de défauts que les systèmes qu’ils décrivent).

Partie 2 – Proposer

Mythe 11. On ne peut pas sortir du capitalisme, car la nature humaine est égoïste : Le concept de nature humaine a été dévoyé par le capitalisme et les théories économiques orthodoxes. La nature humaine varie en fait selon les institutions, les valeurs d’une société et les normes dont elle se dote. Dans aucune société l’être humain n’est le personnage égoïste qui n’agit qu’en fonction de ses intérêts personnels que décrivent ces théories, même si le capitalisme influence les gens dans ce sens. Ce sont plutôt les personnes dites morales, les entreprises, qui agissent le plus comme ce personnage imaginaire, tout en exigeant que leurs employé.es collaborent par le travail d’équipe!

Mythe 12. Planifier l’économie, c’est s’exposer à un retour à l’URSS : La planification est trop souvent associée au communisme soviétique, alors que toutes les entreprises planifient leurs activités et que les problèmes économiques de l’URSS étaient attribuables à bien d’autres facteurs qui n’ont rien à voir avec la planification démocratique que les auteurs favorisent.

Mythe 13. Mais le marché, c’est la liberté! : Les auteurs considèrent plutôt que le capitalisme «se caractérise par une dépendance de tous les acteurs économiques envers le marché», aussi bien pour trouver du travail que pour partir une entreprise et pour consommer. Ils examinent aussi l’impact des marchés sur l’environnement, sur l’innovation et sur les découvertes des institutions publiques, puis montrent la supériorité sur ces questions de la planification démocratique.

Mythe 14. De toute manière, il n’y a pas d’alternative au capitalisme : Les auteurs profitent de leur objection à cette affirmation pour décrire plus en détail les formes que pourrait prendre leur proposition de planification démocratique et les avantages qu’elle procurerait, notamment pour la transition écologique, la gestion des entreprises, la surconsommation et les décisions touchant la société et les travailleur.euses.

Partie 3 – Organiser

Mythe 15. La démocratie, c’est trop lent. L’urgence climatique ne peut pas attendre! : Jamais les dirigeant.es des sociétés non démocratiques n’ont gouverné pour les intérêts de l’ensemble de la population. Même très imparfaites, les démocraties prennent davantage en compte l’intérêt collectif. La prise de décision en démocratie est plus lourde, mais l’adhésion aux décisions est bien plus forte, surtout grâce au processus de délibération.

Mythe 16. Il n’y a plus rien à faire, c’est l’effondrement! : Cette thèse démobilise la population et pourrait se transformer en une prophétie autoréalisatrice. Elle laisse en plus le champ libre aux élites capitalistes pour adapter notre système au réchauffement climatique au détriment des populations les plus vulnérables. En plus, s’il est trop tard pour éviter un réchauffement climatique important et dévastateur, il est encore possible de le limiter.

Mythe 17. Le problème, c’est que les gens sont devenus trop individualistes : En fait, les mouvements sociaux sont autant sinon plus vigoureux qu’avant, comme le montrent les auteurs avec beaucoup d’exemples. Ils abordent aussi l’importance pour ces mouvements d’avoir des porte-parole crédibles en qui la population a confiance et de réaliser que des changements durables se font toujours progressivement.

Mythe 18. La seule manière de mobiliser les gens, c’est d’avoir des leaders charismatiques : Ce n’est pas inutile, mais la base de la réussite d’une lutte demeure la mobilisation d’un grand nombre de personnes qui se choisissent des leaders selon leurs qualités qui deviennent les figures de proue de ces mouvements et acquièrent avec le temps un statut de leader charismatique, statut souvent magnifié par la suite.

Mythe 19. Il suffit d’élire un parti écologiste! : Ce ne serait pas mauvais, mais pour qu’il soit élu, il faudrait que les gens soient convaincus d’avance que cela est nécessaire. En plus, sa présence au pouvoir serait insuffisante, car il ferait face aux lobbys et aux médias capitalistes, à des menaces de fermeture, à de la résistance de l’appareil étatique et mêmes à des entreprises, des organismes et des gouvernements de pays étrangers. Pour réussir, il aurait besoin d’un appui massif de la population et de la présence de mouvements sociaux mobilisés.

Mythe 20. Il faut s’organiser par les médias sociaux! : Encore là, les médias sociaux sont un outil intéressant, mais pas suffisant, notamment parce que rien ne vaut mieux que des rencontres en personne et parce qu’on y rejoint surtout des gens déjà convaincus.

Conclusion – Stratégie du 99% face au désastre : «Il n’y aura pas de paix écologique sans justice sociale ni de justice sociale sans paix écologique». Il est donc essentiel d’inverser les rapports de pouvoir actuels. Pour ce, les auteurs proposent de s’attaquer à l’industrie fossile, de rompre la dépendance aux carburants fossiles et de nationaliser le secteur complet de l’énergie. Ils élaborent ensuite une stratégie pour dépasser le capitalisme, en :

  • développant des espaces économiques autonomes (autogestion, coopératives, etc.) pour offrir des biens et services qui satisfont aux besoins de la population;
  • organisant la résistance des mouvements sociaux (ils suggèrent une série d’actions possibles);
  • transformant l’État à tous les paliers en en prenant le contrôle à l’aide de partis politiques associés aux mouvements sociaux (avant et après les élections).

Ces propositions et tactiques doivent être vues globalement. On ne doit surtout pas considérer une étape accomplie tant que les autres ne seront pas terminées et même après. Les auteurs donnent des exemples de moyens pour y parvenir, puis concluent en soulignant la nécessité d’une transformation sociale profonde pour enraciner durablement la justice climatique.

Annexe – Par où commencer? : Comme les propositions des auteurs représentent une tâche colossale, ils ajoutent dans cette annexe quelques conseils pratiques que je vous laisse le soin de découvrir!

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! On pourrait trouver étrange cette recommandation à la suite des nombreuses réserves que j’ai émises dans ce billet. En fait, il s’agit davantage de remarques sur la forme que sur le fond du livre. Je suis particulièrement allergique à la rhétorique sur les mythes qui frôle parfois l’homme de paille. Oui, la surconsommation existe même si elle n’est pas la seule responsable de la situation actuelle et qu’elle est encouragée par les capitalistes, et sa responsabilité est partagée entre les producteurs et les consommateur.trices. La timidité de la Chine dans ses mesures de réduction des émissions de GES pose problème, même si elle les émet en bonne partie en raison de la demande des pays riches (cela montre aussi que la demande pose au moins autant de problèmes que l’offre des entreprises). Je n’ai personnellement jamais entendu une personne prétendre qu’il suffit d’élire un parti écologique pour gagner la lutte au réchauffement climatique ou que les médias sociaux sont plus qu’un moyen (qu’on qualifie parfois d’incontournable) pour atteindre des objectifs politiques. Difficile alors d’associer ces affirmations à des mythes! Cela dit, ce livre a le grand mérite d’analyser la question sous de nombreux angles et de servir de base à des réflexions sur la question, qu’on soit complètement d’accord avec l’analyse des auteurs ou pas. Contrairement à d’autres livres du genre, la partie sur les moyens d’implantation de la solution des auteurs, la planification démocratique, est étoffée et présentée sans l’embellir en précisant qu’il s’agit d’une tâche colossale.

En plus, ce livre est accompagné de nombreux graphiques et images, ce qui permet de mieux comprendre les sujets abordés et agrémente la lecture. Le style est clair et rend ce livre qui pourrait être aride au contraire agréable à lire. Les 210 notes, surtout des références, mais aussi des compléments d’information sont à la fin du livre, ce qui nous force à utiliser deux signets… Bizarrement, quelques notes explicatives sont en bas de page. La fin du livre sert aussi de refuge à une bibliographie commentée et à un glossaire des termes techniques utilisés dans le livre. En plus, chaque chapitre se termine par une section intitulée «À retenir» qui résume ses principaux constats.

4 commentaires leave one →
  1. 29 novembre 2021 13 h 22 min

    J’ai également aimé lire ce livre mais la rhétorique sous-jacente et constante m’a vite donné de l’urticaire!

    Aimé par 1 personne

  2. 29 novembre 2021 20 h 44 min

    @ fdelorme

    Dans le même sens que mes commentaires? Sur d’autres aspects?

    J’aime

  3. 30 novembre 2021 5 h 25 min

    Ah oui, j’ai même entendu une entrevue d’Arnaud Theurillat-Cloutier au cours de laquelle il disait que c’est l »offre qui génère la demande et non l’inverse. Le retour de Jean-Baptiste Say! Il devrait savoir que c’est sur cette théorie que la droite se base pour justifier le ruissellement des richesses et les baisses d’impôts aux plus riches et aux entreprises, mesures qui ne fonctionnent bien sûr pas, car c’est en général la demande qui génère l’offre, beaucoup moins l’inverse…

    J’aime

  4. François Delorme permalink
    30 novembre 2021 8 h 23 min

    Comme je le disais, je ne suis généralement pas en désaccord avec le contenu mais comme vous le dites, la rhétorique est parfois bancale.

    Le côté très dogmatique du livre convaincra les déjà-convaincus mais ne lui amènera pas, à mon avis, de nouveaux adeptes. Mais je peux me tromper.

    Quand on y pense, Aurélien Barrau fait exactement la même chose, mais ceci dit, une éloquence et un pouvoir de conviction exceptionnels.

    Sur ce thème, j’ai l’intime conviction que le ton est aussi important que le contenu.

    Mais je souscris entièrement à votre recommandation: Lire! 😉

    Aimé par 1 personne

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