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Le deuxième corps

6 décembre 2021

deuxième corpsAvec son livre Le deuxième corps – Femmes au travail, de la honte à la solidarité, Karen Messing, ergonome, généticienne et professeure émérite du Département des sciences biologiques de l’UQAM, «conjugue à merveille rigueur scientifique et convictions féministes pour rendre compte de ses recherches sur le terrain auprès de techniciennes en télécommunications, travailleuses de la santé, caissières d’épicerie ou encore de camionneuses, mécaniciennes et soudeuses» et «livre au passage des réflexions très actuelles sur le sexe biologique et l’identité de genre».

Avant-propos : L’autrice raconte les propos désobligeants et erronés qu’on disait sur le corps féminin dans sa jeunesse, puis ses autres expériences du genre portant sur la santé féminine. Elle explique ensuite les différences entre la biologie des femmes et celle des hommes, et leurs conséquences en milieu de travail. Elle présente finalement les facteurs qui font en sorte que «le corps des femmes est souvent considéré comme le «deuxième corps» [sur le marché du travail]».

Première partie – De la honte en milieu de travail

1. La troisième heure : Dans ce chapitre, l’autrice montre que le sexisme est prévalent dans des métiers non traditionnels (allant jusqu’au harcèlement et aux agressions sexuelles), notamment chez les techniciennes en communication et les préposées à l’entretien paysager, et explique ses conséquences sur la qualité de vie au travail et même sur les accidents de travail, surtout en raison du manque d’adaptation des équipements de travail. Elle souligne la réticence des femmes de parler de leurs problèmes (elles n’en parlent qu’à la troisième heure d’une rencontre, ce qui est le sens du titre de ce chapitre) et le manque de collaboration des patrons, du gouvernement et même des syndicats pour corriger cette situation. Elle constate que le seul moyen de s’en sortir est par la solidarité.

2. Travailleuses de la santé : le poids du silence et de la honte : L’autrice a étudié les tâches des préposé.es aux bénéficiaires et explique pourquoi ils et elles ont un taux d’accidents de travail parmi les plus élevés, «en particulier chez les femmes d’âge mûr». Ses recommandations ont toutefois été ignorées par les patrons et par les syndicats. Par contre, une autre ergonome a eu plus de succès en ne spécifiant pas les besoins différents entre les hommes et les femmes.

3. Lorsque l’égalité entre en conflit avec la santé des femmes : Les tâches des préposé.es au nettoyage dans le secteur de la santé ont longtemps été divisées en travaux légers (effectués par des femmes et moins bien payés) et en travaux lourds. En les fusionnant, les salaires des femmes se sont améliorés, mais leurs tâches se sont alourdies, l’incidence de leurs accidents de travail a augmenté et leur nombre a diminué. L’autrice se demande si, au bout du compte, cette fusion fut vraiment une bonne chose.

Deuxième partie – Le physique de l’emploi

4. Job de fille, job de gars : Les femmes et les hommes occupant des postes en entretien paysager dans des municipalités ne font pas toujours les mêmes tâches. Il y a aussi des différences chez les serveur.euses aux tables des restaurants, les travailleur.euses dans la fabrication et dans bien d’autres professions, ce qui a des incidences sur les accidents de travail et les maladies professionnelles ainsi que sur le manque de respect. Et les patrons tiennent rarement compte des recommandations des ergonomes à ce sujet.

5. Corps sexués : ce que l’on sait et ce qu’il nous reste à découvrir : Dans ce chapitre, l’autrice analyse les différences biologiques entre les sexes, sujet plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Elle aborde notamment :

  • la contribution des gènes aux différences entre les sexes et leurs conséquences, notamment sur l’adaptation des outils de travail et sur la capacité de forcer;
  • l’impact de la grossesses, de l’allaitement, des cycles menstruels et de la ménopause, et le manque de recherches sur ces sujets;
  • des recherches sur des différences biologiques moins connues;
  • la nécessaire adaptation du marché du travail à ces différences, pas si compliqués compte tenu du fait que les ressemblances biologiques entre les hommes et les femmes sont bien plus nombreuses que leurs différences;
  • le dilemme entre exiger des normes de travail différentes selon le sexe et la volonté de favoriser l’accès à tous les emplois pour toutes et pour tous.

Troisième partie – Transformer le marché du travail

6. Repenser le travail des femmes : Après avoir raconté comment elle en est venue à appuyer le retrait préventif des femmes enceintes ou qui allaitent, l’autrice explique en quoi consiste l’analyse ergonomique, puis comment intégrer des principes féministes à ces interventions. Elle donne ensuite de nombreux exemples d’analyses ergonomiques intégrant ces principes.

7. Regarder le dragon en face : Après avoir expliqué le sens du titre de ce chapitre, l’autrice présente quelques recherches effectuées par l’équipe dont elle faisait partie dans différents contextes, notamment dans des milieux majoritairement féminin et dans des métiers non traditionnels. Elle aborde ensuite :

  • la conciliation travail-famille, surtout face aux horaires irréguliers et non prévisibles, avec de nombreux exemples dans différents milieux de travail;
  • la non-reconnaissance par les patrons des besoins différents des hommes et des femmes en matière de conciliation travail-famille;
  • la difficulté en général d’aborder la spécificité des besoins et des problèmes des femmes dans les milieux de travail;
  • le rôle des pouvoirs publics pour faire face à cette spécificité;
  • la barrière des rôles traditionnels (hommes pourvoyeurs et femmes responsables du travail domestique).

8. Intervenir auprès d’un employeur féministe : L’autrice présente les constats d’une recherche effectuée auprès de femmes travaillant dans des maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale. Elle utilise des exemples de cette recherche pour illustrer l’importance des observations en ergonomie, mais se réjouit du fait que leurs recommandations aient été en grande partie appliquées, ce qui n’étaient souvent pas le cas dans leurs autres interventions.

9. La force de la solidarité : L’autrice s’étonne toujours que, face à la solidarité des hommes, les femmes qu’elles a rencontrées dans ses recherches n’aient pas fait preuve de la même attitude. Cela dit, elle a pu aussi remarquer les succès accomplis pour les femmes quand celles-ci se serrent les coudes et en donnent de nombreux exemples, surtout chez les chercheuses et au sein des instituts de recherche.

Quatrième partie – Santé au travail : faire évoluer la science

10. Deux poids, deux mesures : L’autrice donne un autre exemple du peu de sérieux de certains chercheurs masculins sur les problèmes de santé et sécurité au travail spécifiques aux femmes, puis se penche de façon plus globale sur «la discrimination sexuelle dans le domaine scientifique» et aborde :

  • le fait que «les demandes d’indemnisation des femmes pour des troubles musculo-squelettiques des femmes» sont rejetées plus souvent que celles des hommes lorsque portées en appel;
  • d’autres types de maladies professionnelles subies par des femmes qui sont déconsidérées.

11. Mieux comprendre la douleur des femmes : Les maladies professionnelles et, dans une moindre mesure, les accidents de travail des opératrices de machine à coudre immigrantes sont aussi souvent ignorés, comme c’est le cas pour des femmes travaillant dans d’autres domaines, d’où la nécessité d’effectuer des recherches à ce sujet.

12. Politique, la statistique ? : En étudiant des données épidémiologiques, l’autrice a pris conscience du rôle politique de l’analyse statistique dans l’amélioration des conditions de travail. Par exemple, en gommant les facteurs statistiques liés aux hommes et au femmes, on retirait du même coup l’effet des spécificités de leur environnement de travail. Ce n’est pas en premier lieu parce que les femmes sont des femmes que les dangers associés à leur travail diffèrent de celui des hommes, mais parce que leur situation et leur travail sont différents. C’est donc en analysant leur travail associé à leur situation qu’on peut trouver des différences significatives et y remédier, notamment par l’utilisation des «grappes» ou sous-groupes de travailleur.euses. En procédant de cette façon, les statistiques redeviennent pertinentes et utiles. Elle aborde aussi l’analyse ergonomique du travail d’équipe (mixte et non-mixte) et l’importance de la science en ergonomie et en santé et sécurité au travail, en posant une quinzaine de questions à approfondir.

13. Avancer ensemble : Dans ce chapitre qui sert de conclusion, l’autrice propose des solutions aux dilemmes qu’elle a soulevés et des solutions aux problèmes qu’elle a présentés. Elle y aborde :

  • la nécessaire sensibilisation des employeurs aux besoin de leurs employées;
  • l’importance primordiale pour les femmes de surmonter la honte de leur corps et de la solidarité, aussi bien du côté des travailleuses que des chercheuses;
  • le défi que représente «l’intégration des enjeux liés au genre dans la recherche sur la santé au travail» et de maîtriser «le malaise que l’on peut ressentir à cet égard»;
  • la contribution essentielle des partenaires, notamment syndicaux et communautaires.

Et elle conclut :

«En tant que femmes, nous avons droit à un milieu de travail sûr et sain, adapté aux responsabilités familiales que nous assumons, et ce, même si la tâche devrait en principe être mieux répartie. Et chaque personne devrait pouvoir exprimer librement son identité de genre, quelle qu’elle soit, sans avoir à se cacher ni à se justifier. Il est temps d’unir nos forces, de cesser d’avoir honte de notre corps et de notre genre, et de lutter pour l’égalité et la santé.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Je recommande autant la lecture de ce livre que j’avais recommandé celle du livre précédent que j’ai lu de cet autrice, soit Les souffrances invisibles. Même si certains thèmes sont abordés dans ces deux livres, leur lecture est complémentaire. Et, grande amélioration par rapport au livre précédent, les notes sont en bas de pages!

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