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Annulé(e) – Réflexions sur la cancel culture

13 décembre 2021

Annulé(e) - Réflexions sur la cancel cultureAvec son livre Annulé(e) – Réflexions sur la cancel culture, Judith Lussier, journaliste, chroniqueuse et animatrice, «tente de comprendre la cancel culture» et «examine ce phénomène complexe aux contours flous qui sème parfois la panique et alimente de nombreuses chroniques, sans faire l’économie d’une réflexion sur les dynamiques de pouvoir qui dictent sa trajectoire».

Introduction : «Jamais n’a-t-il été à ce point possible de prendre publiquement la parole, et pourtant, on a le sentiment que communiquer ses idées n’a jamais été aussi complexe et risqué». Ce livre ne nous aidera pas à cet égard, mais est plutôt «une réflexion sur ce qui a été appelé la cancel culture».

1. Banni, annulé, cancelled : L’autrice explique l’origine du concept et du terme cancel culture, présente ses manifestations et ses conséquences, et montre que son utilisation généralisée est relativement récente et sa croissance fulgurante. Elle aborde aussi :

  • les contradictions d’un grand nombre de ses critiques;
  • les boucs émissaires (dont les guerriers de la justice sociale, puis les wokes);
  • la récupération du concept woke par le mouvement conservateur.

2. Des histoires d’annulation : Comme le titre l’indique, l’autrice présente de nombreux exemples d’annulations qui ont été médiatisées, en les commentant et en les relativisant. Elle analyse ces histoires, souvent anecdotiques et parfois montées en épingle sans mise en contexte, sous les angles de la censure, de la liberté d’expression, de la liberté académique et pédagogique, du racisme direct et indirect (dans le contenu du choix des éléments enseignés dans certains cours, par exemple), de la récupération politique, du consentement sexuel et de la culture du viol, du politiquement correct, de la séparation de la personne de son œuvre et de l’inversion des victimes (l’agresseur.euse devient la victime de l’agressé.e qui l’a dénoncé.e).

Elle montre aussi que, non, ce n’était pas «mieux» (ou plus facile) avant en humour (et dans d’autres domaines), alors qu’on interdisait d’autres genres de propos choquants, notamment sur la religion, même si les réseaux sociaux n’existaient pas! Avec l’évolution de la société, des «héros» historiques d’hier sont devenus des zéros et disparaissent de l’espace public. L’autrice aborde aussi la tendance à mettre des avertissements au début d’œuvres potentiellement offensantes, le rôle du capitalisme dans certains bannissements (pour l’image et les profits d’entreprises), les débats entourant l’appropriation culturelle (dans différents domaines) et la culture de l’impunité (de personnes censées être bannies).

3. Un effet de meute : En fait, la culture du bannissement est loin d’être l’apanage de la gauche. Elle s’inscrit plutôt «dans une psychologie des foules que l’on analyse depuis au moins deux siècles», bien avant que les médias sociaux soient créés. Elle se penche ensuite sur les caractéristiques des médias sociaux dans ce contexte, notamment sur les conséquences de la démocratisation de la parole sur les personnes qui en avaient le monopole sur les tribunes traditionnelles et qui doivent maintenant faire face à bien plus de réactions à leurs propos (bien appuyées et polies aussi bien que gratuites et insultantes), soit l’effet de meute du titre de ce chapitre qui peut prendre des proportions démesurées et exacerbées par les algorithmes des réseaux sociaux. Elle réfléchit finalement sur la responsabilité des organisations qui réagissent trop souvent de façon disproportionnée aux accusations transmises sur les réseaux sociaux.

4. Une guerre entre la gauche et la droite : Le pire bannissement d’un groupe de musique (les Dixies Chicks) a été organisé par la droite, pas par des Wokes. L’autrice donne d’autres exemples de bannissement par la droite, parfois avec des menaces de mort, puis aborde :

  • les concepts du privilège blanc et de ressac (backlash);
  • la recherche du statut de martyr par certains droitistes;
  • la circulation étendue des idées de droite (loin d’être ostracisée);
  • la quasi-censure du concept de racisme systémique par le gouvernement;
  • l’autocensure comme résultat de l’évaluation des coûts et bénéfices de dire quelque chose (il faut parfois «choisir ses combats», ajoute-t-elle), qu’on soit de gauche ou de droite.

5. Le pouvoir des mots : Ce n’est pas d’hier que des mots deviennent désuets ou inappropriés. L’autrice explique dans ce contexte le concept de rectitude politique, la sensibilité variable face aux mêmes mots selon nos valeurs et expériences, les peurs irrationnelles des changements de mots (féminisation ou autres) et les malentendus, parfois fabriqués, sur des propositions anodines de changements de mots.

6. Pour en finir avec la cancel culture : L’autrice raconte quelques expériences plus personnelles avec la culture du bannissement, puis explique ce qu’elle en a retiré, surtout en termes de réflexion. Elle considère que les problèmes de communication sur les réseaux sociaux sont collectifs et que nous devons nous confronter à nous-mêmes et nous efforcer de les résoudre. Si on doit s’objecter à la censure, il faut aussi cesser de la voir où elle n’est pas et lutter contre celle émanant «de gens qui ont réellement le pouvoir – économique ou politique, par exemple – de contraindre nos libertés individuelles ou de sanctionner des comportements qu’ils jugent offensants» (elle en donne quelques exemples). Elle aborde aussi la différence entre des excuses sincères et des excuses obligées ou bidons, la complexité de la culture du bannissement (tant du côté des personnes qui dénoncent et des personnes qui veulent vraiment s’excuser, ou pas, que du contexte entourant les actes commis et dénoncés) et les solutions pour ce sortir du fouillis actuel en la matière. Et elle conclut :

«On ne pourra pas réparer les blessures de tout le monde, mais on peut viser à créer une culture plus égalitaire et moins anxiogène, dans laquelle on n’a pas l’impression d’être jetable à la moindre incartade»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est un parfait complément à son précédent, On peut plus rien dire (voir ce billet). Il ne vise pas à simplement écarter la culture de bannissement comme un homme de paille de la droite pour s’attaquer à la gauche, ce qu’elle est entre autres, mais sait aussi défendre la liberté d’expression et lui accorder une grande importance. Ce sont ces nuances qui font de ce livre une lecture presque incontournable pour les personnes qui s’intéressent à ce sujet. En plus, le texte est agrémenté de nombreuses illustrations qui améliorent le plaisir de sa lecture. Les 387 notes, en grande majorité des références, mais aussi quelques compléments d’information, sont malheureusement à la fin du livre, obligeant l’utilisation de deux signets.

On peut aussi lire d’autres textes sur ce livre pour compléter mon compte-rendu, dont cet article du Devoir et cette entrevue de l’autrice dans La Presse.

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