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Contre le développement personnel

20 décembre 2021

Contre le développement personnelAvec son livre Contre le développement personnel – Authentique et toc, le libraire Thierry Jobard s’en prend à la vaste supercherie du développement personnel qui nous fait subir sans cesse «une injonction à nous libérer de nos croyances limitantes et à acquérir un «surplus d’être» pour devenir un meilleur individu».

Introduction : Ce serait une erreur de ne pas prendre le développement personnel (DP) au sérieux, ne serait-ce qu’en raison de ses succès énormes en librairie. On pense son origine assez récente, mais elle date au moins du début du XXe siècle. L’auteur fait ressortir quelques caractéristiques des livres de DP, puis montre que s’ils ont un tel succès, c’est parce qu’une bonne partie de la population «éprouve la nécessité de se sentir mieux».

1. Les trois présupposés du développement personnel : «Ce qui ne laisse pas de surprendre, autant que le succès du DP, c’est l’échec des critiques émises à son endroit». Et j’en sais quelque chose (voir les nombreux commentaires négatifs à ce billet). La quête du bonheur est bien sûr «universellement reconnue et partagée», mais il est illusoire de penser à une recette qui s’appliquera à tout le monde et qui sera durable. L’auteur poursuit en faisant le tour des thèses philosophiques sur la question du bonheur (pas de recette unique ici!), puis en distinguant différents états que auteur.es de livres sur le DP (et les coachs, conseiller.ères de vie, conférencier.ères, etc.) associent au bonheur (plaisir, vertu, bien-être, engagement, sens, pleine conscience, réussite, épanouissement, etc.) en faisant leur fortune (ou pas!). Il aborde ensuite le moi authentique (parfois secret ou intérieur), l’atteinte de son potentiel, la puissance intérieure, le pouvoir illimité et d’autres formules qui renforcent l’individualisme de nos sociétés et nuisent à la solidarité et aux projets collectifs et politiques.

2. Le management par le développement personnel : Le concept de la tyrannie du bien-être existe depuis au moins deux siècles, mais est maintenant observé dans la vie professionnelle. Sous le couvert de l’autonomie des travailleur.euses, se cachent l’individualisme et la responsabilité personnelle d’atteindre des objectifs et de maintenir son employabilité, donc ses compétences et son savoir-être (ou ses compétences comportementales) en développant son capital humain. C’est là que le DP entre en scène, passant d’une démarche personnelle et volontaire à une formation imposée par les employeurs. L’auteur présente alors les principaux éléments contenus dans les formations en DP données en milieu de travail et leur impact sur les travailleur.euses et les organisations. Il aborde aussi :

  • la distinction entre le management et la gestion;
  • le détournement des concepts d’empowerment, d’épanouissement au travail, d’investissement au travail, d’assertivité et autres;
  • l’opportunisme des auteur.es de livres sur le DP et l’inventivité de leurs titres.

3. Perte du monde, perte de soi : Le DP a entre autres profité de la perte d’influence des religions et d’autres institutions pour prendre le relais, comblant le vide créé par l’abandon de croyances pour les remplacer par d’autres. L’auteur aborde :

  • la méditation (pleine conscience, transcendantale et autres);
  • les thèmes communs entre les religions et le DP;
  • le passage de l’état de citoyen.ne à celui de consommateur.trice avec le néolibéralisme;
  • la servitude volontaire incitée par le DP (et par d’autres facteurs), de façon autant plus insidieuse que le DP nous donne l’illusion de la liberté et de l’accomplissement;
  • le DP comme «élément du dispositif néolibéral» d’uniformité des comportements et surtout de contrôle (et d’autocontrôle) de la population;
  • la marchandisation de l’expérience humaine;
  • le désir de ce que les autres désirent.

Conclusion : Donald Trump était un adepte du DP qui a contribué avec bien d’autres facteurs à son déni de la réalité. Le DP n’entraîne pas toujours des effets comme chez Donald Trump, mais tout son discours va dans ce sens. Selon l’auteur, le DP «n’est que la face avenante et souriante d’un large mouvement d’autocontrôle et d’autoexploitation». Il étouffe notre sens critique et notre imaginaire, et sert de narcotique à la vie réelle. Rien de bon ne sortira de cette «morale moutonnière doublée d’une hébétude stérile».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Malgré sa petite taille (93 pages, selon l’éditeur), ce livre couvre très bien ce sujet, en fait mieux selon moi que le précédent livre que j’ai lu sur le sujet (et qui est cité par l’auteur), Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies d’Edgar Cabanas et Eva Illouz avec ses 260 pages assez répétitives (voir ce billet). En général, je ne raffole pas du sarcasme, mais l’auteur l’utilise de façon rigolote et il faut dire que le sujet s’y prête bien. Petit bémol, j’ai trouvé la structure de ce livre un peu confondante, ce qui rend certains passages plus difficiles à lire. Autre bémol, les 103 notes, surtout des références, mais aussi des compléments d’information, sont malheureusement à la fin du livre, obligeant l’utilisation de deux signets. Mais, ces petits bémols ne doivent surtout pas nous empêcher de nous le procurer et de bénéficier de la réflexion qu’il nous permet, non seulement sur le phénomène du DP, mais aussi sur le fonctionnement de notre société capitaliste.

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