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La croissance verte contre la nature

27 décembre 2021

croissance verte contre la natureAvec son livre La croissance verte contre la nature – Critique de l’écologie marchande, Hélène Tordjman, économiste, maîtresse de conférences à la Sorbonne et membre du Centre de recherche en économie de Paris Nord, montre que les promoteurs de la croissance verte «s’attachent à sauvegarder le modèle industriel qui est la cause de la catastrophe en cours» et que ce système économique qui nous conduit à la ruine «témoigne en réalité d’une volonté de maîtrise et d’instrumentalisation de toutes les formes de vie sur Terre et d’une foi inébranlable dans les mécanismes de marché».

Introduction : Certaines des solutions techniques proposées pour faire face à la crise écologique relèvent d’une perspective anthropocentriste qui a justement «engendré la catastrophe écologique». L’objectif de ce livre est de montrer que la croissance verte est le prolongement du capitalisme financier et qu’elle représente une fuite en avant.

Remarques générales sur le langage et le vocabulaire : L’autrice souligne quelques pièges du vocabulaire économique et précise le sens de quelques termes qu’elle utilise dans ce livre.

1 – La convergence NBIC, un projet de société : Les progrès de la «nouvelle économie» des années 1990 ont ouvert la porte au développement des nanotechnologies, des biotechnologies, des sciences de l’information et de la cognition (NBIC), ainsi qu’à la bioéconomie, à la géo-ingénierie et au transhumanisme, concepts que l’autrice présente et analyse. Elle décrit ensuite leurs nombreuses applications actuelles et projetées dans une foule de domaines, ainsi que les risques qui y sont associés, puis remet en question la supposée neutralité de la science et surtout de la technique.

2 – Quand la recherche de l’efficacité se retourne contre elle-même – la contre-productivité des agrocarburants : Malgré les engagements internationaux, les émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent à augmenter. L’autrice analyse ici l’impact des agrocarburants (ou biocarburants) qui, sans même faire diminuer de façon significative les émissions de GES, entraînent de nombreux autres problèmes (agriculture industrielle, spéculation des terres agricoles et concentration de la propriété, pollution, perte de souveraineté alimentaire, hausse des prix des terres et des produits agricoles, déforestation, destruction de milieux humides, etc.). Elle aborde ensuite :

  • les agrocarburants de deuxième génération (qui ne proviennent pas de produits qui entrent en concurrence avec la production alimentaire, comme les résidus agricoles et forestiers, et d’autres types de biomasses non alimentaires), qui ont pourtant un impact similaire à ceux de première génération en plus de présenter des risques spécifiques;
  • la biologie de synthèse qui permet de produire des agrocarburants de biomasses qui n’en produisent pas ou peu naturellement et de liquéfier du pétrole sans cela impossible à extraire;
  • le modèle économique appliqué pour ces agrocarburants;
  • la capture et le stockage de carbone (inefficaces, car énergivores et sujets à des fuites);
  • d’autres mesures liées à la géo-ingénierie.

3 – Des semences « augmentées », ou la science au service de nouvelles enclosures : L’autrice compare l’essor des biotechnologies aux mouvements des enclosures entre les XVIe et XIXe siècles en Angleterre, car dans les deux cas on assiste à une extension du droit de propriété dans des domaines qui faisaient auparavant partie des communs, en créant de nouvelles catégories de marchandises fictives. Dans ce contexte, elle aborde :

  • l’historique et les critères de la privatisation par brevets des organismes vivants (semences, micro-organismes, gènes même humains, plantes, OGM, etc.);
  • la réduction du «droit des paysans à conserver leurs pratiques traditionnelles et les savoirs qui leur sont associées»;
  • le lien entre le progrès scientifique et l’extension de la propriété intellectuelle, même pour des techniques nuisibles;
  • les possibilités et les dangers du CRISPR-Cas9.

L’autrice conclut ce chapitre en résumant ses constats et en brossant un portrait cauchemardesque des conséquences de l’extension de plus en plus grande des brevets sur les organismes vivants.

4 – Protéger la nature à l’ère contemporaine – «capital naturel» et «services écosystémiques» : Selon bien des économistes, «donner un prix à la nature permettrait d’en limiter la destruction» en internalisant les externalités environnementales. Comme Jean Gadrey et Aurore Lalucq dans leur livre Faut-il donner un prix à la nature? (voir ce billet) qu’elle cite, l’autrice rejette cette idée. Dans ce chapitre, elle présente les «bases idéologiques et institutionnelles de cette approche» en abordant :

  • la «financiarisation des esprits en matière environnementale» qui fait en sorte qu’on n’accorde de la valeur qu’aux composants de la nature qui offrent des services écosystémiques;
  • le postmodernisme vert se veut pragmatique et va encore plus loin en visant à transformer les parties de la nature qui sont «inutiles» ou peu utiles pour les rendre utiles ou plus utiles;
  • le capital naturel, qui est le stock de la richesse, dont les services écosystémiques sont les flux;
  • le concept du découplage au moyen de solutions techniques;
  • les organismes et accords de conservation de la nature internationaux, dont la grande majorité appuient ces approches économicistes;
  • le pouvoir politique derrière ces organismes, détenu trop souvent par des entreprises privées ou des partenariats public-privé, et les conflits d’intérêts, la collusion et la corruption qui y règnent.

5 – La dématérialisation de la nature : une nouvelle classe de marchandises fictives : On aimerait bien penser que les objets créés par la propriété intellectuelle et d’autres moyens mentionnés dans les chapitres précédents sont immatériels, mais l’autrice préfère parler de marchandises fictives, selon le concept développé par Karl Polanyi dans La grande transformation (voir ce billet) et de dématérialisation de la nature plutôt que de la dire immatérielle. Elle vise avec ce chapitre à proposer «un cadre analytique permettant de comprendre comment sont créées ces marchandises fictives», auxquelles on a mis un prix établi en fonction de la valeur de leurs services écosystémiques, positionnant l’être humain au centre de la nature. Dans ce contexte, elle aborde :

  • l’inventaire des manifestations de la vie sur notre planète et de services qu’elles nous rendent;
  • la dégradation de la qualité de ces services en raison de leur exploitation irrationnelle;
  • la mesure de ces services (dans bien des cas arbitraire), qui contribue à la dématérialisation de la nature (par exemple, on ne voit plus une forêt, mais une biomasse qui capture du carbone);
  • les systèmes de compensation lors de la destruction d’une parcelle de terre qui ne sont basés que sur le remplacement des services écosystémiques détruits, sans tenir compte, par exemple, des habitats détruits d’espèces dont les services écosystémiques ne sont pas comptabilisés (lire entre autres La nature comme marchandise d’Antoine Costa présenté dans ce billet), considérant une forêt diversifiée avec des espèces nombreuses sur le même pied qu’une plantation d’arbres de la même espèce à croissance rapide sans habitats;
  • l’évaluation de la valeur monétaire des services écosystémiques : par exemple, si les services écosystémiques d’un milieu humide sont estimés à 1000 et un centre d’achats à 1100, il est rentable de détruire le milieu humide pour construire ce centre d’achats (notons que cette estimation peut tenir compte de sa valeur à long terme pour les générations futures ainsi que de sa valeur patrimoniale, soit des espèces qui y vivent);
  • d’autres méthodes d’évaluation basées entre autres sur le coût de remplacement des écosystèmes abîmés ou détruits, ou des services écosystémiques qu’ils fournissent;
  • l’aberration de ces méthodes qui ne peuvent, par exemple, évaluer le coût de remplacement d’une espèce disparue ou en danger de l’être;
  • les incohérences dans les résultats des études sur le sujet;
  • les dispositifs de valorisation des services écosystémiques;
  • les systèmes de plafonnement et d’échange de droits d’émission de GES, et autres systèmes basés sur le marché ou sur les compensations monétaires;
  • les impacts négatifs de plusieurs de ces systèmes, notamment sur les peuples autochtones.

L’autrice reconnaît que certains de ces dispositifs peuvent avoir un impact positif, mais souligne que leur généralisation ne répond pas aux problèmes de fond et perpétue le système qui nous a menés dans l’impasse actuelle. Elle explique ensuite les facteurs qui expliquent cette conclusion, surtout l’inadéquation des théories économiques à la base de ces dispositifs, la cupidité des êtres humains qui profitent de ces dispositifs en les contournant et le concept même des services écosystémiques qui «place l’être humain au sommet de la nature».

6 – Faire confiance à la finance? : Le système économique qui «a émergé au tournant des années 1980 […] est en particulier marqué par une hypertrophie et une domination de la sphère financière». Ce chapitre porte sur le financement de la transition écologique. Pour ce, l’autrice aborde :

  • «les principaux outils destinés à canaliser les investissements vers les activités «vertes»», qui servent en fait en premier lieu à verdir la réputation des grandes firmes;
  • l’imprécision et le manque de rigueur des critères des certifications ESG (ou RSE en français, responsabilité sociale et environnementale des entreprises);
  • les nouveaux outils de gestion des risques;
  • l’incapacité «de la finance à faire des choix de développement compatibles avec le bien commun».

Conclusion. Changer de cap – quelques pistes de réflexion et d’action : L’autrice propose dans cette conclusion «quelques pistes de réflexion et d’action qui ne relèvent ni des high-techs ni du retour à la bougie». Pour cet exercice, elle se concentre sur le cas de l’agriculture, favorisant les pratiques d’agroécologie et d’agroforesterie (voir à ce sujet le livre La révolution agroécologique – Nourrir les humains sans détruire la planète d’Alain Olivier que j’ai présenté dans ce billet). Elle aborde :

  • à l’échelle microéconomique, le concept d’agroécologie, son fonctionnement et ses avantages;
  • à l’échelle mésoéconomique, l’adaptation aux environnements locaux, l’autogestion, le changement de mode de production (propriété, gestion des communs, sélection des semences, partage et choix des équipements et de l’outillage, etc.), la consommation et la relocalisation de la production alimentaire, notamment avec une monnaie locale;
  • à l’échelle macroéconomique, la sortie du capitalisme, la mauvaise allocation des ressources, l’aménagement du territoire, la concurrence déloyale Nord-Sud (notamment en raison des subventions au Nord), la propriété (foncière, intellectuelle et des communs, dont la nature), le mode de consommation anti-écologique (surtout celui des plus riches), la décroissance de la production matérielle, l’élevage intensif et la viande, et les politiques gouvernementales et internationales.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! C’est de loin le livre le plus exhaustif que j’ai lu sur la question de la marchandisation de la nature. Il est tellement complet que sa lecture devient étourdissante! L’autrice décortique chacune de ses affirmations et chacun de ses raisonnements, et les appuie de sources aussi nombreuses que fiables. Il est certain que l’assimilation d’autant d’information demande un certain effort de lecture (et même un effort certain!), mais le résultat nous en récompense. Heureusement, ce livre est très bien structuré, sinon on s’y perdrait. En plus, chaque chapitre semble aller plus loin que le précédent, amenant une progression de plus en plus intense vers ses conclusions finales. Et, ô joie, les notes sont en bas de page!

4 commentaires leave one →
  1. 27 décembre 2021 8 h 44 min

    Excellente suggestion. Merci et Joyeuses Fêtes!

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  2. 27 décembre 2021 10 h 52 min

    Idem! Le vôtre s’en vient… 😉

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