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La citoyenneté irresponsable

31 janvier 2022

citoyenneté irresponsableAvec son livre La citoyenneté irresponsable – Les racines culturelles de la crise de l’autorité en temps de pandémie, Jean-François Caron, professeur de science politique, se demande pourquoi «de nombreux individus n’ont pas hésité à défier les directives émanant de l’État, avec pour conséquence une incapacité de freiner durablement la contagion». Il nous montre que la crise sanitaire «a révélé l’urgence pour les sociétés libérales d’établir un meilleur équilibre entre l’intérêt collectif et la liberté individuelle par une citoyenneté responsable apte à prémunir ses citoyens contre l’adoption de mesures liberticides lorsqu’elles seront frappées à nouveau par de nouvelles pandémies qui semblent malheureusement inévitables».

Introduction : Alors que «les gouvernements ont encouragé leur citoyen.nes à se conformer à des mesures très simples visant à limiter la propagation du virus», ces mesures «ont été ignorées par une partie importante de la population mondiale» qui remet en question l’autorité et la légitimité des gouvernements, menaçant la cohésion sociale. Pour contester ces mesures, ces personnes se basent souvent sur des théories du complot plus farfelues les unes que les autres qui visent à trouver des causes simples à un phénomène qui a des causes complexes. Cette réaction est aussi due au courant individualiste qui va trop souvent à l’encontre de l’intérêt collectif, et parfois aux conflits identitaires qui gagnent en importance dans nos sociétés. L’auteur aborde l’adoption de mesures encore plus autoritaires pour contrer les dissident.es avec l’appui de la majorité, les réactions discriminatoires d’une partie de la population et la recherche d’un équilibre entre la liberté individuelle et les intérêts collectifs, ce qui est en fait un des objectifs de ce livre.

1. Les fondements culturels des théories du complot : Entre 10 % et 20 % de la population des pays riches appuient des thèses complotistes (j’ai exclu les % plus élevés des personnes qui croient que le virus a été fabriqué en laboratoire, car cela n’a pas nécessairement un impact sur l’appui aux mesures gouvernementales et que cette croyance est moins farfelue que les autres théories, comme le rôle de la 5G et la négation de la présence du virus). L’auteur se demande comment ces histoires ont pu prendre autant de place dans les sociétés libérales. Dans cette optique, il aborde :

  • le rôle de la liberté d’expression, du biais de confirmation et des médias sociaux et de leurs algorithmes qui facilitent leur diffusion;
  • le relativisme qui rend égaux les faits et les opinions, et l’association de l’expertise à l’élitisme;
  • l’institutionnalisation de la méfiance envers les autorités publiques et les expert.es;
  • l’érosion des croyances traditionnelles;
  • la recherche de causes à tout phénomène et la négation du rôle du hasard;
  • le réconfort apporté par une explication rationnelle.

2. La révolution des droits et le déclin de l’autorité : Dans toutes les sociétés libérales, une minorité importante de la population a refusé de suivre les consignes sanitaires décrétées dans leur pays, revendiquant leur droit d’agir à leur guise. Pour expliquer ce phénomène, l’auteur aborde :

  • la méfiance de la population face au comportement répréhensible des politicien.nes, tant en raison de la présence de conflits d’intérêts que de leur «manque de dévouement au bien commun», qui ont favorisé l’élection de candidat.es populistes à la tête de trop de pays;
  • le contrôle des décisions des élu.es par des forces externes, en raison de la mondialisation, du pouvoir des lobbys et des spéculateur.trices, et du financement des campagnes politiques;
  • la «sacralisation absolue des droits individuels» et la rupture du lien avec la communauté;
  • le cercle vicieux de la désobéissance civile et de l’adoption de mesures encore plus contraignantes et liberticides appuyées par la majorité qui respectait les mesures précédentes;
  • le mépris de l’autorité atteignant même les leaders de la contestation.

3. Quand les croyances culturelles défient le respect de l’autorité politique : Le non-respect des mesures sanitaires peut aussi être associé aux caractéristiques culturelles des populations. Ces mesures peuvent par exemple entrer en conflit avec les traditions religieuses ou sociales de participation à des événements familiaux et avec les obligations d’aide et d’hospitalité aux membres de sa famille, même éloignée. Dans cette optique, l’auteur aborde aussi :

  • le rôle des identités minoritaires sur «le sentiment d’attachement national commun»;
  • l’impact positif sur l’intégration sociale des mesures d’égalisation des droits pour les minorités culturelles et les personnes les plus démunies, mais qui affaiblit le niveau d’identité nationale et peut dans certains cas mener à la création d’États dans l’État, favoriser des réactions identitaires de la part de la majorité et susciter des comportements discriminatoires, voire racistes;
  • le manque de sentiment d’appartenance des citoyen.nes à l’Union européenne et ses conséquences négatives sur la lutte contre la COVID-19.

L’auteur conclut ce chapitre délicat en insistant sur l’importance pour les États de «trouver un équilibre entre la tolérance et l’accommodement de «l’autre», et la convergence nécessaire des différents peuples en une communauté unifiée, dont le dévouement l’emportera finalement sur l’importance des croyances religieuses et culturelles lorsque la situation l’exigera».

Conclusion – À la défense d’une citoyenneté responsable : L’auteur revient sur les principaux constats des chapitres précédents et met en garde contre un retour de balancier qui nous ferait idéaliser le passé marqué par des sociétés plus uniformes sous le joug en fait d’institutions comme la religion où les gens qui ne se pliaient pas à ses dogmes étaient stigmatisés. Il suggère plutôt que la société complète les mesures étatiques en valorisant les actes pour le bien commun et en montrant clairement sa désapprobation face aux individualistes qui rejettent toute restriction à leur sacro-sainte liberté personnelle. Bref, il faut viser une citoyenneté responsable et accepter de limiter ses propres actions pour le bien-être collectif. C’est cette restriction naturelle qui a fait défaut aux pires moments de la crise. Ce n’est pas parce qu’une action n’est pas nommément interdite que nous sommes justifié.es de la faire. Il conclut en observant qu’il y a «quelque chose d’étrange à voir l’Occident se complaire dans des méthodes qui ont beaucoup plus à voir du modèle chinois que de son héritage des Lumières».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais avec quelques bémols. Lire, car l’auteur a l’audace d’aborder un ensemble de sujets parfois délicats pour favoriser le développement d’une citoyenneté responsable. Des bémols, car même s’il est court (136 pages, selon l’éditeur), il contient de nombreuses répétitions, surtout dans les deux premiers chapitres. En fait, la distinction entre les angles de la situation présentés dans ces deux chapitres n’est pas suffisamment claire pour éviter ces répétitions. C’est en fait un problème de structure. L’angle choisi dans le troisième chapitre est délicat, et son contenu n’est pas suffisamment nuancé à mon goût, même si ce chapitre a le grand mérite de susciter la réflexion. J’ajouterai que, comme tout livre à thèse, celui-ci tend à parfois exagérer l’ampleur des phénomènes qu’il présente, l’auteur disant par exemple dans sa conclusion que l’irresponsabilité est rendue la norme, alors qu’elle est le fait d’une minorité, croissante, certes, mais tout de même d’une minorité (même si celle-ci s’imagine parfois qu’elle représente la majorité de la population, comme on l’a vu avec les déclarations de bien des participant.es aux manifestations d’Ottawa). Pour terminer sur un bon point, soulignons que les 83 notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bas de page.

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2 commentaires leave one →
  1. caroleyero permalink
    31 janvier 2022 11 h 38 min

    Bonjour,

    Pitié ! C’est encore accréditer les analyses en termes d’acteur rationnel et d’esquiver le problème de fond, qui est l’insuffisance des structures sanitaires, en particulier au Québec (et Canada) versus l’Europe, ce qui accentue les politiques de responsabilisation des individus (le Québec compte 1865 lits hospitaliers par million d’habitants contre 5800 en France !, voir Le Devoir : En France, on joue !)
    .
    Mais la responsabilisation qu’on nous propose, c’est en réalité de la culpabilisation, car ici, il est impossible de gérer soi-même sa santé ! Cela ne fait pas longtemps qu’on obtient ses propres résultats d’analyse. Encore faut-il les demander. C’est automatique ailleurs (hors Amérique du Nord). Bref, on continue à fermer les yeux sur l’énorme pouvoir médical en Amérique du Nord et sur le fait que les restrictions sanitaires résultent en bonne partie de leur sur-financement (leurs salaires sont très élevés comparativement à l’Europe par exemple) ainsi que du coût des médicaments !

    Pour donner un titre comme citoyenneté irresponsable, encore faudrait-il que la citoyenneté existe pleinement en Amérique du Nord, ce qui n’est pas le cas. Les droits attachés à la personne en tant que citoyen-ne sont une portion congrue. On est considérés comme propriétaire, ou comme client !

    Bon excusez moi de ma réaction. J’apprécie beaucoup ce que vous faites. Mais là, je crois que vous avez laissé la proie pour l’ombre, genre quoi 🙂

    Bonne journée,
    Carole Yerochewski

    ________________________________

    J’aime

  2. 31 janvier 2022 12 h 06 min

    «Pitié !»

    J’ai failli ne pas accepter ce commentaire en raison de ce départ condescendant…

    «le Québec compte 1865 lits hospitaliers par million d’habitants contre 5800 en France»

    Exact, mais ce n’est pas une raison de ne pas prendre de mesures et d’envoyer plus de monde à l’hôpital et ensuite à la morgue. Le manque de lits a surtout des conséquences sur les reports de traitement des autres maladies et pathologies, ce qu’il faut bien sûr dénoncer. La mentalité de faire plus avec moins et de ne pas prévoir de coussin pour des cas comme cette pandémie doit aussi être dénoncée et combattue, mais elle ne se solutionnera pas à court terme. À court terme, il s’agit d’une contrainte dont il faut tenir compte dans les politiques de santé publique.

    «il est impossible de gérer soi-même sa santé»

    Je suis en partie d’accord, mais en partie pas d’accord. Il s’agit pour moi d’une responsabilité partagée. Cela dit, je m’oppose aussi aux politiques de culpabilisation, comme la taxe santé.

    «les restrictions sanitaires résultent en bonne partie de leur sur-financement (leurs salaires sont très élevés comparativement à l’Europe par exemple) ainsi que du coût des médicaments»

    Idem. Oui, il faut agir sur le surfinancement des médecins (qui a accaparé une part démesurée de la hausse des coûts depuis au moins une dizaine d’années) et sur le coût des médicaments (par exemple avec la proposition de la création de Pharma-Québec de QS), mais je trouve nettement exagéré de prétendre sans plus d’éléments de preuve que cela est la cause des mesures sanitaires.

    «On est considérés comme propriétaire, ou comme client !»

    C’est de fait une tendance que j’ai déjà présentée et dénoncée sur ce blogue (voir ce billet datant de 11 ans dans lequel je relativise comme ici cette tendance) https://jeanneemard.wordpress.com/2011/01/19/comment-le-contribuable-a-deloge-le-citoyen-dans-le-discours-public/. Mais, cela ne signifie pas que nous n’avons plus de droits comme citoyen.nes. Ce n’est pas tout un ou tout l’autre.

    «je crois que vous avez laissé la proie pour l’ombre»

    Ce n’est pas parce que nous sommes en désaccord et n’analysons pas la situation actuelle de la même façon qu’on doit accuser l’autre de ne rien comprendre ou d’être dans le champ. J’ai pourtant dans la conclusion émis des réserves sur le contenu de ce livre. Il demeure que j’en partage la plupart des analyses, même si je les trouve parfois exagérées. Comme les vôtres!

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