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Le marché du travail en janvier 2022 aux États-Unis et la COVID-19

8 février 2022

marché du travail janvier 2022 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à décembre 2021 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais dans ce billet commenter celles de janvier 2022 pour les États-Unis et, dans le suivant qui paraîtra plus tard cette semaine, celles pour le Canada et le Québec.

Janvier 2022 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 4 février pour janvier 2022) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données de janvier 2022 par le BLS n’a pas fait exception, la situation s’étant en plus compliquée en raison d’une modification mineure aux données non désaisonnalisées de l’ES pour les rendre cohérentes avec les données d’une autre enquête (qui se base sur le nombre d’emplois assurables pour les prestations d’assurance-chômage), de modifications majeures aux calculs de la désaisonnalisation des données de l’ES et d’une révision importante des données de la population utilisées par la HS, modifications non rétroactives, ce qui rend impossible les comparaisons directes entre les résultats de décembre 2021 et de janvier 2022.

Cet article de La Presse (en fait de l’Agence France-Presse) parle bien de ces révisions, mais confond les changements aux deux enquêtes. On y lit par exemple que «La prise en compte des nouveaux chiffres de la population après le recensement de 2020 a conduit à une révision pour l’ensemble de l’année 2021 : 217 000 emplois de plus qu’annoncé ont été créés», alors que c’est plutôt les révisions des données et de la désaisonnalisation de l’ES qui ont entraîné cet effet, puisque les données du recensement de 2020 ont plutôt eu un impact sur les résultats de la HS. Ainsi, alors qu’on lit que «Le taux de participation [sic], en effet, s’est hissé à 62,2 %, après 61,9 % en décembre», le communiqué du BLS indique que cette hausse est en fait une conséquence des révisions des données sur la population et que, sans ce changement, le taux d’activité (et non «de participation») n’aurait pas du tout changé! De même, si on regarde ce tableau, on voit que la donnée sur l’emploi a augmenté de 1 198 000, mais sans les changements à la population, elle aurait plutôt diminué de 272 000, selon le communiqué du BLS! En conséquence, la hausse de 0,2 point de pourcentage du taux d’emploi de 59,5 % à 59,7 % est uniquement due à ces changements, car, sans eux, il aurait baissé de 0,1 point. Par contre, si ces changements ont fait augmenter le nombre de chômeur.euses de 59 000, cette hausse fut insuffisance pour avoir un effet sur le taux de chômage, qui a donc vraiment augmenté de 0,1 point, de 3,9 % à 4,0 %.

La révision des données de l’ES a aussi eu un gros impact sur le niveau des hausses d’emplois des derniers mois. Ainsi, au lieu d’avoir augmenté de 249 000 et de 199 000 en novembre et décembre 2021, l’emploi aurait plutôt augmenté de respectivement 647 000 et 511 000, une différence cumulée de 709 000 emplois! Il faut préciser que les données des mois d’été ont au contraire été révisées à la baisse, que le nombre d’emplois moyen a augmenté de 217 000, comme mentionné dans l’article de l’AFP, et que le niveau de décembre s’est retrouvé plus élevé de 211 000 emplois qu’avant la révision. Et c’est à ce nombre plus élevé que se sont ajoutés 467 000 emplois en janvier 2022, hausse assez incroyable dans un contexte de forte circulation du variant omicron. D’ailleurs, les prévisionnistes s’attendaient plutôt à une hausse de 155 000 emplois, nombre qui est une moyenne de prévisions plus positives et d’autres négatives, ce qui illustre bien l’incertitude causée par la cinquième vague de COVID-19 ainsi que par les conséquences des révisions importantes aux deux enquêtes.

– emploi, taux de chômage et activité

Entre février 2020 et janvier 2022, le taux de chômage est donc passé de 3,5 % à 4,0 %, en hausse de 0,5 point de pourcentage, et le taux d’activité de 63,4 % à 62,2 %, toujours en retrait de 1,2 point. De son côté, l’emploi a baissé de 2,9 millions (1,9 %) selon l’ES et de 1,7 million (1,1 %) selon la HS. Par contre, si on tient compte de la hausse de près de 300 000 travailleur.euses autonomes (ou de 2,9 %), qui ne sont pas considéré.es par l’ES, et qu’on ne retient que les salarié.es de la HS, la baisse a été plus similaire, soit de 1,89 % pour l’ES et de 1,32 % pour la HS. Ainsi, malgré de gros écarts entre les données mensuelles de ces deux enquêtes et des révisions majeures, on voit que leurs tendances à moyen terme se ressemblent passablement.

En plus, il faut tenir compte du fait que la population adulte a augmenté de 1,4 % entre février 2020 et janvier 2022 (soit de 3,6 millions de personnes). Si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,2 % au lieu de 59,7 % comme en janvier 2022, il y aurait 3,9 millions d’emplois de plus (ou 2,5 %) en janvier 2022, c’est-à-dire 161,1 millions au lieu de 157,2. Par contre, si je me base sur cette estimation de Jason Furman et Wilson Powell III du Peterson Institute for International Economics (PIIE), le vieillissement de la population a fait baisser le taux d’emploi de 0,5 point entre février 2020 et décembre 2021 (je n’ai pas trouvé d’estimation pour janvier 2022, ce qui est dommage, car, avec les modifications aux données sur la population, il est probable que cette estimation serait moins élevée, puisque ces modifications ont fait augmenter le taux d’activité et le taux d’emploi de 0,3 point de pourcentage). En appliquant cette baisse, le taux d’emploi correspondant à la situation de février 2020 se situe alors à 60,7 %. Avec ce taux, l’emploi aurait atteint 159,7 millions, soit 2,6 millions de plus qu’observé en janvier 2022 (157,2 millions). Cette estimation (2,6 millions d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour que le marché du travail des États-Unis retrouve sa situation d’avant la pandémie, quoique cette estimation est probablement rendue à environ 3,3 millions d’emplois en raison des modifications aux données sur la population.

– emploi selon le sexe et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 467 000 emplois en janvier 2022 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 279 000 emplois chez les hommes (+0,37 %) et de 188 000 emplois chez les femmes (+0,25 %). Entre février 2020 et janvier 2022, l’emploi a baissé de 1,8 million (2,4 %) chez les femmes et de 1,1 million (1,4 %) chez les hommes. Du côté industriel, la hausse de l’emploi a été concentrée dans les services, notamment dans :

  • les loisirs et l’hospitalité (+151 000 emplois, dont 131 000 dans l’hébergement et la restauration, surtout 108 000 dans les services de restauration et les débits de boisson);
  • le commerce de détail (+61 000 emplois);
  • les transports (+54 000 emplois);
  • les services professionnels et techniques (+46 000 emplois);
  • les services administratifs et les services de soutien (+32 000 emplois).

Assez étrangement, les deux industries où on a observé les hausses d’emploi les plus fortes sont les deux qu’on aurait pensé les plus vulnérables à la cinquième vague de COVID-19. Elles furent d’ailleurs parmi les plus touchées au Canada et au Québec, comme on le verra dans le prochain billet. Par contre, le nombre de personnes absentes de leur travail pour fermeture est passé de 3,1 à 6,0 millions, certaines recevant quand même une partie de leur salaire et étant donc considérées en emploi.

– conséquence de l’inactivité

Entre février 2020 et janvier 2022, le nombre chômeur.euses a augmenté de 800 000 personnes et le nombre d’inactif.ives de 4,5 millions, soit entre cinq et six fois plus! Si le taux d’activité avait été de 62,9 % en janvier 2022 (63,4 % en février 2020 moins le 0,5 point dû au vieillissement) au lieu de 61,9 %, il y aurait 1,8 million de personnes inactives de moins et 1,8 million de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 2,6 millions de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 800 000) et le taux de chômage ainsi ajusté aurait atteint 5,0 % en janvier 2022 plutôt que 4,0 %, en hausse de 1,5 point de pourcentage plutôt que de 0,5 point depuis février 2020 (3,5 %). Notons que cet effet est sûrement plus grand que cela en raison des modifications aux données sur la population, probablement avec un taux de chômage ajusté de 5,5 % au lieu de 5,0 %. Mais cela aurait besoin d’une confirmation sur l’effet du vieillissement, car je ne dispose pas des données pour le calculer avec précision.

Et après?

Il est difficile de départager les mouvements de l’emploi entre les conséquences des révisions aux deux enquêtes et les tendances réelles. Verra-t-on le mois prochain des révisions à la baisse des données de janvier? C’est bien possible! Objectivement, le nombre d’emplois devrait augmenter en février en raison de la baisse du nombre de cas de COVID-19 depuis deux semaines et du niveau de l’emploi toujours nettement plus bas qu’en février 2020. De même, le nombre de demandes d’assurance-chômage et de prestataires a diminué vers la fin janvier. D’ici la période de référence de ces enquêtes (cette semaine pour la HS, soit du 6 au 12 février, et pour l’ES de cette semaine à la fin du mois, selon la période de paye, soit hebdomadaire, aux deux semaines ou mensuelle), on peut s’attendre à ce que le nombre de ces demandes continue de diminuer et donc que l’emploi augmente. Notons en outre que le taux de vaccination continue à augmenter aux États-Unis, même si la hausse est lente, ce qui est aussi un facteur positif pour la croissance de l’emploi.

Et alors…

Il est certain que les conséquences de révisions de données aussi importantes que celles de ce mois-ci peuvent être confondantes pour des journalistes. En faisant la revue des analyses d’économistes que je consulte régulièrement, j’ai réalisé que ce ne sont pas que les journalistes qui furent mêlés! Pourtant, le BLS a pris le soin de bien expliquer les conséquences de ces révisions dans son communiqué, mais il semble que certain.es économistes doivent remettre leurs analyses trop rapidement pour avoir le temps de le lire et de le comprendre, car j’ai lu des comptes-rendus décrivant les hausses de l’emploi et du taux d’activité sans mentionner ces révisions et leur impact. Il faut en outre faire attention : ces nouveaux taux de chômage, d’emploi et d’activité ne sont pas artificiels, mais représentent au contraire un meilleur reflet de la situation réelle. Ce sont ceux des derniers mois qui étaient faussés, car ils ne tenaient pas compte des données récentes de la population. Bref, il nous reste encore des mois de plaisir à regarder évoluer la situation de l’emploi aux États-Unis!

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