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Héritocratie

28 février 2022

HéritocratieAvec son livre Héritocratie – Les élites, les grandes écoles et les mésaventures du mérite (1870-2020), Paul Pasquali, chercheur en sociologie au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), montre que si «l’évocation rituelle de figures emblématiques de boursiers entretient le mythe d’un âge d’or méritocratique, l’histoire de ces filières d’excellence [les grandes écoles] révèle la pérennité d’un système héritocratique, grâce auquel des élites résolues à défendre leurs frontières et leurs intérêts parviennent à consacrer leur héritage comme un privilège mérité».

Introduction : «Seul le mérite paie». C’est ce qu’on dit aux jeunes à propos de l’éducation. Les jeunes aimeraient bien le croire, mais iels déchantent vite face au «prodigieux étayage des puissances en place», alors que l’accès aux grandes écoles françaises demeure essentiellement réservé aux «héritier.ères», soit aux enfants des familles aisées, surtout masculins, contribuant à la reproduction sociale. L’auteur commente ensuite l’objectif et le contenu du livre, distingue les concepts de mérite, de méritocratie, de technocratie et d’héritocratie, puis présente les nombreuses sources qu’il a amassées, leurs forces et leurs faiblesses, la façon dont il les a utilisées et l’importance de son parcours personnel dans ses analyses.

1. Quelques rois nés du peuple et qui donnent un air de justice à l’inégalité : L’auteur raconte que le système scolaire était encore plus inégalitaire lors de la IIIe République (1870 à 1940), alors que moins de 3 % des jeunes se rendaient au secondaire (lycée), presque tou.tes membres de la petite bourgeoisie. Ce système était inégalitaire même parmi les autres jeunes (les boursier.ères), les enfants des enseignant.es et des cadres étant bien mieux représenté.es que ceux des ouvrier.ères.

2. De petites sociétés fermées où se développe l’esprit de corps : La ségrégation scolaire, en plus d’être inéquitable, a pour effet de diviser encore plus la société en classes sociales soudées entre elles, mais séparées des autres, nuisant ainsi à la cohésion et à la solidarité sociales, et favorisant la reproduction des «castes». L’auteur raconte notamment la fronde des député.es sur une proposition d’ouvrir une université concurrente à une grande école dans les années 1930.

3. La classe bourgeoise peut dormir tranquille : Malgré leurs promesses de démocratisation des grandes écoles, les réformes de la période s’étendant de la fin de l’occupation allemande (la Libération) à 1960 «n’aboutirent qu’à de faibles secousses», dont la création de l’École nationale d’administration (ENA) «chargée d’assurer la sélection et la formation des hauts fonctionnaires de l’État français», de l’Institut d’études politiques (IEP) et du Centre de hautes études administratives qui ne permirent pas de modifier de façon significative l’appartenance de classe et le genre des futur.es dirigeant.es.

4. Cela peut durer très longtemps si l’on ne fait pas d’omelette avant : Les années 1960 furent marquées par de nombreuses réformes et par une forte augmentation de la fréquentation scolaire, quoique bien plus lentement au niveau universitaire, toujours fréquenté en premier lieu par l’«élite». La démocratisation de l’enseignement supérieur (qui fut de fait amélioré), dont l’accès aux grandes écoles (qui ne fut pas obtenu), fut d’ailleurs une des revendications à la base des manifestations de mai 1968.

5. Ils durent néanmoins essuyer des mesquineries de caste : Ce chapitre porte sur les «batailles décisives» qui se sont déroulées dans les années 1980 au sujet de la sélection dans les grandes écoles et même dans les universités, batailles qui n’apportèrent pas de changements durables, sinon une accentuation des inégalités d’accès dans les grandes écoles.

6. Ce n’est pas de la philanthropie, mais de la lucidité : L’auteur explique ce que signifie vraiment l’«ouverture sociale» des grandes écoles pour accroître la diversité en leur sein, concept apparu lors de la deuxième moitié des années 1990, mais mis en œuvre dans les années 2000. Même si cette «ouverture» a suscité de nombreuses réactions positives et négatives, son impact fut mineur.

7. Nous ne sommes pas des magiciens : L’auteur raconte les différends qui ont éclaté au début des années 2010 entre les grandes écoles (et entre des politicien.nes et bien d’autres personnes) sur le concept de méritocratie et sur la place des boursier.ères (non membres de la bourgeoisie) dans un système méritocratique. Ce chapitre aborde :

  • un dirigeant de grande école qui se donne une image de réformateur, alors que son école demeure presque aussi élitiste que les autres;
  • la lutte des grandes écoles au nom du mérite contre des quotas de boursier.ères, en utilisant notamment des données choisies et non représentatives sur leur «ouverture sociale»;
  • des législations censées améliorer l’accès aux études supérieures qui cachent des objectifs moins nobles et qui ont entraîné des effets limités;
  • les effets tout aussi incertains des réformes adoptées au cours des dernières années.

Conclusion – Encore de nos jours, les spirites n’admettent chez eux aucun incrédule : La France «continue inexorablement sa fuite en avant vers une introuvable méritocratie», alors que la seule qu’elle trouve est celle des élites qui se considèrent tautologiquement comme méritantes. En contournant toutes les réformes depuis des décennies, les filières d’élites contribuent au maintien de la reproduction sociale en confondant la méritocratie avec l’héritocratie, qui, loin de s’effacer, gagne toujours du terrain. L’auteur revient sur les réformes et les péripéties les plus marquantes qui sont décrites dans les chapitres précédents, puis propose trois chantiers de réflexion visant à sortir de ce cercle vicieux.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais avec quelques réserves. Lire, parce que ce livre montre de façon claire l’hypocrisie des classes dominantes qui sont prêtes à se battre pour conserver leurs privilèges et pour les transmettre à leur progéniture. Des réserves aussi, car ce livre est très franco-français et limite son analyse à un phénomène inexistant ici, soit la chasse gardée des grandes écoles françaises. Le livre est aussi très long, s’attardant sur des détails et des conflits de personnalités qui nous semblent de l’extérieur parfois futiles. L’utilisation généralisée d’acronymes, dont le sens est sûrement évident pour des Français.es, est très rebutante pour nous (enfin, au moins pour moi!). L’ajout d’un lexique de ces acronymes aurait été utile… Autre irritant, les 555 notes, aussi bien des références que des compléments d’information parfois substantiels, s’étendent sur 34 pages à la fin du livre.

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