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Le marché du travail en février 2022 aux États-Unis et la COVID-19

10 mars 2022

marché du travail février 2022 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à janvier 2022 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais dans ce billet commenter celles de février 2022 pour les États-Unis et, dans le suivant qui paraîtra la semaine prochaine, celles pour le Canada et le Québec.

Février 2022 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 4 mars pour février 2022) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données de février 2022 par le BLS n’a pas fait exception, cet article de Radio-Canada (en fait de l’Agence France-Presse, repris en majeure partie dans La Presse avec un titre presque identique) résumant la situation en retenant que «678 000 emplois ont été créés en février», sans mentionner que la donnée sur l’emploi vient de l’ES (voir le premier nombre inscrit à la dernière colonne de ce tableau), et que «le taux de chômage a reculé plus que prévu à 3,8 % après 4 % le mois précédent» sans mentionner que la donnée sur le taux de chômage vient de la HS (voir la septième ligne de cet autre tableau), laissant penser que ces deux données sont liées. Or, elles ne le sont pas, même si cela est moins évident ce mois-ci que lors des mois précédents avec des hausses d’emploi assez semblables dans les deux enquêtes, ce qui n’est pas arrivé depuis mai 2021.

– emploi, taux de chômage et activité

La hausse selon les estimations de la HS est quand même passablement moins élevée que celle de l’ES, avec un ajout de 548 000 emplois, soit 130 000 de moins que les 678 000 emplois de la ES. Si on tient compte du fait que l’emploi de décembre 2021 selon l’ES a été révisé à la hausse de 78 000 et celui de janvier 2022 de 14 000, pour une révision totale de 92 000 emplois, on constate que le nombre d’emplois publié pour février était plus élevé de 770 000 que celui publié pour janvier, ce qui agrandit l’écart entre les deux estimations à 222 000 emplois (770 000 pour l’ES et 548 000 pour la HS). On peut enplus soustraire la hausse de 116 000 travailleur.euses autonomes qui a été captée par la HS, mais pas par l’ES (qui ne porte que sur les salarié.es), ce qui fait passer l’écart de la hausse du nombre de salarié.es à 338 000, écart qui commence à devenir passablement important! Notons finalement que cette hausse de 678 000 emplois, et encore plus celle de 777 000 emplois en tenant compte des révisions, est nettement supérieure à celle de 400 000 anticipée par les prévisionnistes. Leur prévision d’une baisse du taux de chômage de 0,1 point à 3,9 % a aussi sous-estimé l’embellie de février, cette baisse ayant en fait atteint 0,2 point pour mener le taux de chômage à 3,8 %, même si la hausse de l’emploi selon la HS (548 000) qui sert à calculer le taux de chômage fut nettement inférieure au gain de 777 000 emplois selon l’ES, en tenant compte des révisions.

Notons aussi que le nombre d’inactif.ives a diminué de 183 000, baisse qui s’ajoute ni plus ni moins à celle de 243 000 chômeur.euses. Grâce à cette baisse de 183 000 et à la hausse de la population adulte de 122 000, la population active a augmenté de 304 000 personnes (ça ne balance pas de 1000 en raison des arrondissements), faisant augmenter le taux d’activité de 0,1 point de pourcentage à 62,3 % (voir les deuxième et troisième lignes de ce tableau), toujours en recul de 1,1 point par rapport à février 2020 (63,4 %).

Entre février 2020 et février 2022, l’emploi a baissé de 2,1 millions (ou de 1,4 %) selon l’ES et de 1,1 million (-0,7 %) selon la HS. Par contre, si on tient compte de la hausse de près de 400 000 travailleur.euses autonomes (ou de 4,1 %) et qu’on ne retient que les salarié.es de la HS, la baisse a été plus comparable, soit de 1,4 % pour l’ES et de 1,0 % pour la HS. Ainsi, malgré de gros écarts entre les données mensuelles de ces deux enquêtes, on voit que leurs tendances à moyen terme se ressemblent beaucoup. Notons finalement que ces baisses tranchent avec la situation canadienne, où l’emploi a dépassé son niveau de février 2020 depuis novembre 2021.

En plus, il faut tenir compte du fait que la population adulte a augmenté de 1,4 % entre février 2020 et février 2022 (soit de 3,7 millions de personnes). Si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,2 % au lieu de 59,9 % comme en février 2022, il y aurait 3,4 millions d’emplois de plus (ou 2,2 %) en février 2022, c’est-à-dire 161,1 millions au lieu de 157,7 millions. Par contre, si je me base sur cette estimation de Jason Furman et Wilson Powell III du Peterson Institute for International Economics (PIIE), le vieillissement de la population a fait baisser mécaniquement le taux d’emploi de 0,3 point. En appliquant cette baisse, le taux d’emploi correspondant à la situation de février 2020 se situerait alors à 60,9 % en février 2022. Avec ce taux, l’emploi aurait atteint 160,3 millions, soit 2,6 millions de plus qu’observé en février 2022 (157,7 millions). Cette estimation (2,6 millions d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour que le marché du travail des États-Unis retrouve sa situation d’avant la pandémie. Comme on peut le constater, le vieillissement de la population a eu un effet (-0,8 million d’emplois) près de trois fois moins élevé que la hausse de la population adulte (+2,3 millions d’emplois, soit 61,2 % de la hausse de 3,7 millions de la population adulte) aurait dû avoir pour retrouver la situation de février 2020.

– emploi selon le sexe et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 678 000 emplois en février 2022 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 331 000 emplois chez les hommes (+0,44 %) et de 347 000 emplois chez les femmes (+0,47 %). Entre février 2020 et février 2022, l’emploi a baissé de 1,4 million (1,9 %) chez les femmes et de 0,7 million (0,9 %) chez les hommes. Du côté industriel, les principales hausses se sont observées dans :

  • les loisirs et l’hospitalité (+179 000 emplois, dont 151 000 dans l’hébergement et la restauration, surtout avec 124 000 dans les services de restauration et les débits de boisson);
  • les soins de santé et l’assistance sociale (+94 000 emplois);
  • la construction (+60 000 emplois);
  • les services administratifs et les services de soutien (+49 000 emplois);
  • les transports (+48 000 emplois).

Même si le secteur des loisirs et de l’hospitalité se classe régulièrement au premier rang des hausses d’emploi depuis janvier 2021, il lui reste encore 1,5 million d’emplois à pourvoir pour retrouver son niveau de février 2020, ce qui représente plus de 70 % de la baisse totale de 2,1 millions selon l’ES. Par ailleurs, le nombre de personnes absentes de leur travail pour fermeture est passé de 6,0 à 4,2 millions, certaines (un peu plus de 20 %) recevant quand même une partie de leur salaire et étant donc considérées en emploi. Cela illustre bien l’essoufflement de la cinquième vague de COVID-19.

– conséquence de l’inactivité

Entre février 2020 et février 2022, le nombre chômeur.euses a augmenté de 553 000 personnes et le nombre d’inactif.ives de 4,3 millions, soit près de huit fois plus! Si le taux d’activité avait été de 63,1 % en février 2022 (63,4 % en février 2020 moins le 0,3 point dû au vieillissement) au lieu de 62,3 %, il y aurait 2,1 millions de personnes inactives de moins et 2,1 millions de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 2,7 millions de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 550 000) et le taux de chômage ainsi ajusté aurait atteint 5,1 % en février 2022 plutôt que 3,8 %, en hausse de 1,6 point de pourcentage plutôt que de 0,3 point depuis février 2020 (3,5 %). Ce taux de chômage ajusté de 5,1 % reflète mieux la détérioration du marché du travail depuis février 2020 que le taux officiel de 3,8 %. Cela dit, il serait étonnant que le taux de chômage ajusté baisse autant, car le communiqué du BLS mentionne qu’il ne reste que 1,2 million d’inactif.ives qui disent ne pas avoir cherché d’emploi en raison de la pandémie (il y en avait 1,8 million en janvier). Cela dit, la fin de la pandémie pourrait attirer d’autres personnes que celles-là sur le marché du travail. On verra!

Et après?

Les tendances qui ont permis cet excellent mois sur le marché du travail se sont encore améliorées depuis la semaine de référence de janvier. En effet, le nombre de cas de COVID-19 a diminué à un rythme encore plus rapide que le mois précédent. De même, le nombre de demandes d’assurance-chômage et de prestataires continuait à diminuer vers la fin février, pour même se situer à son niveau le plus bas depuis 1970! En plus, le taux de vaccination augmente encore aux États-Unis, même si la hausse est de plus en plus lente. Je rappelle qu’il restait en plus entre 2 et 3 millions d’emplois à rattraper pour retrouver la situation sur le marché du travail de février 2020. Tout milite donc pour une croissance de l’emploi entre février et mars, quoiqu’il serait étonnant qu’elle soit aussi forte qu’entre janvier et février. L’inflation toujours élevée et les conséquences des mesures adoptées contre la Russie peuvent nous inquiéter, mais ne devraient pas avoir d’impact direct sur l’emploi à court terme.

Et alors…

J’ai peu de choses à ajouter à la dernière section. En effet, les données de février ont réservé peu de surprises si ce n’est l’ampleur de la croissance de l’emploi. L’emploi a augmenté davantage dans les secteurs les plus en recul au cours de la pandémie, ce qui est tout à fait normal. Dans cet optique, on aurait pu s’attendre à une hausse de l’emploi plus importante chez les femmes que chez les hommes, mais elle fut assez semblable, probablement une conséquence de la pénurie de places en service de garde. Bref, il nous reste encore des mois de plaisir à regarder évoluer la situation de l’emploi aux États-Unis!

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