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Patriarcapitalisme

4 avril 2022

PatriarcapitalismeAvec son livre Patriarcapitalisme – En finir avec les inégalités femmes-hommes, Pauline Grosjean, professeure d’économie à l’université New South Wales, «rend compte tout à la fois des progrès des femmes au cours du XXe siècle et de leur stagnation récente […] et dévoile ce qu’elle nomme le patriarcapitalisme, c’est-à-dire comment la structure de domination, la culture et l’identité de genre interagissent avec la structure économique pour faire obstacle à l’égalité [et] indique aussi les moyens d’en sortir».

Préface : L’autrice explique le contexte dans lequel elle a écrit ce livre et précise qu’il repose sur ses travaux et sur ceux de nombreux autres auteur.es «sur les inégalités entre les femmes et les hommes depuis la conception, pendant l’allaitement, à l’école, à l’entrée à l’université, et bien évidemment dans les entreprises et en politique».

Introduction : Si les années 1980 ont permis un progrès économique fulgurant pour les femmes, ces progrès se sont brusquement arrêtés depuis le milieu des années 1990. «Cependant, il semble aujourd’hui qu’une ère nouvelle s’ouvre» notamment avec les scandales #MeToo. Elle vise avec ce livre à montrer «que l’obstacle majeur à l’égalité femmes-hommes dans l’économie tient aujourd’hui à la culture et à l’identité de genre, et à leurs manifestations dans nos systèmes économiques», soit le patriarcapitalisme, et à le surmonter. Elle présente ensuite les sources qu’elle a utilisées et la structure de ce livre en résumant ses quatre parties.

I. Les inégalités femmes-hommes au XXe siècle : L’autrice met la table de cette partie en analysant l’évolution des écarts du taux d’emploi et des salaires entre les femmes et les hommes en Europe et aux États-Unis de 1960 à 2020.

1. Les guerres mondiales et la progression du travail des femmes : Lors des deux guerres mondiales, de nombreuses femmes ont remplacé les hommes dans les usines, mais sont retournées à la maison ou dans leur ancien emploi mal payé dès le retour des hommes du front. Si leur présence sur le marché du travail est revenue à son niveau d’avant-guerre, elle a tout de même permis de faire évoluer les mentalités de façon durable, pour elles et pour leurs enfants.

2. La génération du baby-boom, la pilule, et la progression des femmes dans le monde du travail dans les années 1960 et 1970 : Après les deux guerres mondiales, il y avait beaucoup plus de femmes en âge de se marier que d’hommes, ce qui a entraîné une hausse de l’activité des femmes au marché du travail, d’autant plus que les femmes devaient souvent laisser leur emploi lorsqu’elles se mariaient. L’autrice aborde ensuite l’impact (limité) sur le marché du travail des femmes de la pilule anticonceptionnelle, de la hausse de l’âge des mariages, de la révolution sexuelle, du mouvement féministe, des changements législatifs interdisant la discrimination salariale et des appareils électroménagers.

3. Des progrès fulgurants des années 1980 à la stagnation de la décennie suivante : «C’est en 1980 que les femmes rattrapent puis «dépassent» les hommes dans les études supérieures en France comme aux États-Unis». Cette décennie est aussi celle de la hausse du taux d’activité des femmes et de la féminisation de bien des professions (médecine, droit, etc.), quoique certaines professions demeurent fortement masculines et que leur rémunération reste à la traîne même dans celles où elles sont devenues majoritaires, cette différence se creusant avec les années d’expérience, surtout en raison de la maternité.

4. Quid de la Covid? : Les femmes ont subi bien plus durement les conséquences de la pandémie de COVID-19 que les hommes, à la fois directement (plus de pertes d’emplois et d’emplois vulnérables à la maladie dans les industries où elles sont plus nombreuses) et indirectement (soins aux enfants, moins de possibilités de télétravail, manque de places dans les services de garde, plus de violence domestique, etc.). À l’inverse, ce sont les emplois masculins qui bénéficient le plus des plans de relance des gouvernements (infrastructures, construction, secteur manufacturier, etc.).

II. Les explications changeantes des inégalités femmes-hommes : Cette partie porte sur les facteurs qui peuvent expliquer les écarts de revenus entre les hommes et les femmes.

5. Les mesures de la discrimination : L’autrice présente «les trois principales mesures de la discrimination étudiée en sciences sociales : la décomposition des écarts salariaux, l’envoi de faux CV et l’utilisation d’expériences naturelles», en faisant ressortir leurs forces et leurs faiblesses.

6. Le déclin des explications traditionnelles des écarts de revenus femmes-hommes : l’éducation et l’expérience : L’éducation et l’expérience acquise au travail constituent ce que l’on appelle le «capital humain» et sont au centre des discussions sur les déterminants des salaires. Comme le niveau de scolarité des femmes a dépassé celui des hommes et que leur expérience de travail se rapproche de celle des Patriarcapitalisme_1hommes, ces facteurs ne jouent plus comme tel un rôle majeur dans les écarts de salaires. C’est plus du côté des types d’éducation et d’expérience que ces facteurs influencent encore ces écarts, ce qui n’exclut pas les cas de discrimination, comme l’autrice l’explique dans ce chapitre, le facteur le plus important étant de loin la naissance d’un enfant, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre, facteur lui-même accentué par les normes sociales et culturelles qui varient d’un pays à l’autre.

7. Industries et métiers : Les «différences dans la nature des métiers et secteurs d’activité entre les femmes et les hommes expliquent» environ la moitié des écarts salariaux moyens entre eux, alors qu’elles n’en expliquaient que 20 % en 1980. Pire, la rémunération a baissé (ou a moins augmenté) dans les professions qui se sont les plus féminisées. L’autrice fait le tour de la question dans ce chapitre en donnant de nombreux exemples pertinents, parfois étonnants.

8. La place prépondérante et grandissante des explications «non traditionnelles» : L’autrice aborde ici le rôle des facteurs psychologiques et surtout culturels sur les écarts de rémunération entre les hommes et les femmes, facteurs souvent négligés par les économistes, notamment parce que leur impact est difficilement mesurable. Par contre, comme les facteurs mesurables n’expliquent guère plus de la moitié de ces écarts et que les facteurs psychologiques et culturels expliquent même certains des écarts dus aux facteurs mesurables, car ils influencent «aussi le choix du métier, le secteur d’activité, ainsi que l’éducation, les horaires de travail, et le temps pris à la naissance d’un enfant et donc l’expérience», il est essentiel d’examiner leur rôle, ce que l’autrice fait, et fait bien, dans ce chapitre.

III. L’origine des déterminants culturels de la participation des femmes au marché du travail et leur évolution : Maintenant que l’autrice a établi clairement que les «normes culturelles sont le principal moteur de l’évolution de la participation des femmes au marché du travail et des inégalités de revenus femmes-hommes», elle se penche sur leur origine, sur le maintien de leur influence sur le travail et le revenu des femmes, et sur leur influence dans d’autres domaines (opinion politique, santé, comportements, etc.).

9. La spécialisation historique des femmes et des hommes dans l’économie : L’autrice remonte aux chasseur.euses-cueilleur.euses pour retracer cet historique. Elle aborde notamment les rôles des femmes et des hommes dans ces sociétés préhistoriques (beaucoup plus égalitaires que le supposaient les premiers anthropologues, essentiellement des hommes), l’impact de la sédentarisation et de l’invention de l’agriculture sur ces rôles (beaucoup moins égalitaires que les précédents et à l’origine du patriarcapitalisme) et la logique de la persistance de cet impact.

10. Les chocs démographiques : L’autrice présente le déséquilibre démographique et ses conséquences en Australie, où le nombre d’hommes était jusqu’en 1840 deux à trois fois plus élevé que le nombre de femmes, ces nombres ne s’équilibrant qu’après la Première Guerre mondiale. Ce déséquilibre a éloigné les femmes du marché du travail, phénomène qui se faisait encore sentir plus de 100 ans plus tard. «Cet effet à long terme ne peut s’expliquer que par la persistance culturelle de l’effet d’un déséquilibre démographique historique et désormais révolu».

11. Les normes de masculinité et leurs répercussions sur le travail, la violence, la santé et la politique : Les normes sociales n’influencent pas seulement le comportement des femmes, mais aussi celui des hommes. Les normes de masculinité ont en effet un impact sur le comportement des hommes notamment sur la santé, le marché du travail et la politique.

12. Comment changer les normes ? L’importance de l’information et de la coordination : L’autrice raconte une expérience de changement de comportement des hommes envers le travail des femmes en Arabie saoudite au moyen d’une campagne d’information sur une fausse perception qu’avaient la majorité des hommes sur ce travail. Malgré les limites de cette expérience, elle montre qu’il est possible de faire changer des normes sociales. Elle présente ensuite d’autres exemples de modifications semblables des croyances des gens et de leur perception des croyances des autres.

IV. Les normes de genre au sein des entreprises : comment consolident-elles le plafond de verre et quelles politiques mettre en place? : L’autrice analyse dans cette dernière partie «les différentes initiatives privées et publiques qui ont été mises en place au cours des dernières années pour lutter contre les inégalités femmes-hommes».

13. Normes de genre dans les entreprises et harcèlement : L’autrice examine «la façon dont se manifestent les normes culturelles genrées et dont elles bloquent l’ascension des femmes» dans les entreprises. Elle aborde les types de postes occupés, les promotions, le harcèlement sexuel et autre au travail, et la violence physique, émotionnelle et psychologique (au travail et à la maison).

14. Les politiques publiques à mettre en œuvre : L’autrice analyse l’impact des systèmes de «congé maternité combiné à la protection de l’emploi de la mère pendant son absence» et de congé paternité, et le rôle des normes sociales dans cet impact. Elle aborde aussi les aides aux mères pour concilier travail et vie de famille, et les investissements dans les services de garde, deux mesures plus efficaces que les congés pour permettre le changement des normes sociales.

15. Les quotas en politique et en entreprise : L’autrice a déjà été contre les quotas, comme bien des femmes voulant légitimement être considérées en fonction de leur mérite. Elle a changé d’opinion en prenant connaissance de tous les avantages qui n’ont rien à voir avec le mérite dont bénéficient les hommes. Elle aborde les quotas en politique, les différentes façons variables de les appliquer, leurs résultats bien variables selon ces façons et l’impact de la plus grande présence des femmes sur les politiques, surtout sociales, puis les quotas dans les entreprises pour la représentation des femmes au sein des conseils d’administration, qui n’ont pas changé notablement les politiques des entreprises pour des raisons qu’elle explique.

Conclusion : «La logique historique de la domination des femmes et de leur relégation dans la sphère domestique avec l’intensification de l’agriculture n’est pas une logique basée sur le déterminisme biologique, mais bien une logique économique et politique. Il ne tient donc qu’à nous de la défaire». Les normes culturelles qui font perdurer cette domination sont malléables, mais il faut s’attaquer à toutes leurs manifestations, à la maison, au travail et en politique.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’aurais tendance à dire que ce livre est celui que j’ai lu qui analyse le plus à fond les écarts de taux d’activité et de rémunération entre les hommes et les femmes, et surtout les facteurs à l’origine de ces écarts (dont en premier lieu les normes sociales), mais je devrais relire les nombreux autres que j’ai lus pour en être certain! Chose certaine, peu importe le classement de ces livres, c’en est un bon. Les propos sont clairs, les démonstrations sont convaincantes et bien appuyées, et l’accent mis sur l’importance des normes sociales est selon moi tout à fait pertinent. Et tout cela en seulement 224 pages, selon l’éditeur! Petit bémol, les 285 notes, surtout des références, mais aussi beaucoup de compléments d’information parfois substantiels, sont à la fin du livre, ce qui est moins fatigant avec la version électronique que j’ai lue.

Patriarcapitalisme_2P.-S. – Par un hasard qui fait bien les choses, j’ai pris connaissance au cours de ma lecture de ce livre d’une courte analyse sur l’évolution des écarts salariaux entre les hommes et les femmes aux États-Unis. Ce texte d’Elise Gould a été publiée le 10 mars dernier par l’Economic Policy Institute (EPI) et confirme tout à fait l’analyse de l’autrice, montrant que cet écart a diminué fortement dans les années 1980 et au début des années 1990, mais qu’il a depuis stagné, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre.

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One Comment leave one →
  1. 4 avril 2022 20 h 45 min

    Excellente recension. Merci!

    Aimé par 1 personne

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