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Au commencement était…

30 mai 2022

Au commencement étaitAvec leur livre Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, le regretté anthropologue David Graeber et l’archéologue David Wengrow «se sont donné pour objectif de «jeter les bases d’une nouvelle histoire du monde». Le temps d’un voyage fascinant, ils nous invitent à nous débarrasser de notre carcan conceptuel et à tenter de comprendre quelles sociétés nos ancêtres cherchaient à créer».

Avant-propos : David Wengrow explique comment ce livre a vu le jour et ajoute qu’il a été achevé trois semaines avant le décès de David Graeber.

1. L’adieu à l’enfance de l’humanité : Les auteurs confrontent les visions opposées de la préhistoire (ultra violence domptée par la répression et parfaite harmonie qui a pris fin avec l’agriculture) et les rejettent, montrant qu’il est impossible que des milliers de groupes humains répartis sur toute la surface de la Terre aient adopté le même modèle économique, social et politique. Ils explorent les thèses les plus connues pour montrer leur inexactitude à l’aide de nombreux faits et exemples.

2. Blâmable liberté : Les auteurs approfondissent d’abord l’origine des visions des penseurs occidentaux sur une préhistoire égalitaire ou très violente dont ils ont parlé dans le chapitre précédent, puis se penchent sur les thèses de penseur.euses autochtones américain.es qui sont en fait une des sources de bien des penseurs occidentaux des Lumières, thèses que ces penseurs ont modifiées et simplifiées à outrance, en raison de leurs préjugés et de leur ignorance de la teneur précise de ces thèses. J’ajouterai que ce chapitre porte surtout sur le concept de liberté, débouchant  en débat sur l’égalitarisme.

3. Dégeler l’âge de glace : Les auteurs montrent le peu de connaissances que nous avons sur l’apparition des premières sociétés humaines et encore moins sur leur fonctionnement et sur les relations entre leurs membres, sinon qu’elles devaient être variées entre les groupes. Ce manque de connaissances explique les nombreux mythes et hypothèses à cet égard. Puis, ils présentent des données et des faits qui permettent d’analyser la présence et la variété des modèles hiérarchiques entre les membres de ces sociétés (hiérarchies parfois uniquement saisonnières, comme lors de la chasse).

4. Liberté individuelle, origine des cultures et naissance de la propriété privée : Les auteurs se demandent maintenant ce qui a amené homo sapiens à laisser s’installer «des systèmes inégalitaires rigides et permanents après avoir monté et démonté des structures hiérarchiques pendant des millénaires». Pour ce, ils présentent «quelques-unes des extraordinaires formes culturelles apparues dans le monde avant l’adoption de l’agriculture». Voici un indice de cette présentation : le moment crucial de l’acceptation de la hiérarchie n’est pas «celui de l’apparition des leaders, ni même des rois ou reines, mais celui à partir duquel nous avons été sommés de les prendre au sérieux». Ils montrent aussi que l’acceptation des hiérarchies n’est pas due uniquement à l’agriculture, mais qu’elle s’est manifestée aussi dans des sociétés non agricoles, contredisant un mythe très répandu que j’ai d’ailleurs lu à de nombreuses reprises. Ils concluent avec quelques remarques sur les origines et les manifestations variées de la propriété privée à ces époques.

5. «Il y a de ça bien des saisons…» : Les auteurs se penchent sur les caractéristiques (langue, alimentation, culture, arts, objets créés, habitations, jeux, fêtes, philosophie, déplacements, présence d’esclaves, d’argent et de classes sociales, etc.) bien différentes de diverses peuplades préagricoles en Amérique (notamment en Californie et dans l’ouest du Canada) et expliquent que des peuplades agricoles et non agricoles (et même anti-agricoles) se sont côtoyées.

6. Les jardins d’Adonis : Les auteurs se demandent si les débuts de l’agriculture visaient vraiment et uniquement à produire plus nourriture pour les populations en expansion (la thèse la plus répandue et acceptée), ou s’ils n’avaient pas d’autres objectifs plus ludiques voire subversifs. Ils montrent avec de nombreux exemples que la thèse orthodoxe repose sur des interprétations modernes de découvertes archéologiques et que ces interprétations ne sont pas toujours les plus probables et même les plus cohérentes avec les autres connaissances de ces époques. En fait, la révolution néolithique n’aurait pas été soudaine (et ne serait donc pas une révolution), mais aurait plutôt été étalée sur des millénaires, commençant par des travaux sporadiques et pas seulement pour obtenir de la nourriture, mais d’autres parties des plantes. En plus, les femmes auraient eu un rôle central dans cette évolution (plus botanique qu’agricole), contribution rarement soulignée.

7. L’écologie de la liberté : Rien ne prouve que les débuts de l’agriculture ont mené à l’avènement de l’appropriation privée des terres, ni à la fin l’égalitarisme des cueilleur.euses. En fait, les caractéristiques de l’adoption de l’agriculture et son rythme ont grandement varié selon les régions, notamment pour des raisons géographiques, géologiques et climatiques, mais aussi sociales. L’urbanisation serait plus souvent une cause de l’adoption de l’agriculture qu’une de ses conséquences.

8. Cités imaginaires : De même, la création d’États et de villes est due à bien d’autres facteurs que la seule adoption de l’agriculture, dont aussi des facteurs géographiques, géologiques, climatiques et sociaux. Les auteurs présentent aussi les caractéristiques des villes et de la relation que les gens avaient avec elle (appartenance, contacts sociaux, formes variées de gouvernance, de hiérarchies et de classes sociales, alimentation, fêtes urbaines, etc.). Ils donnent de nombreux exemples de grandes villes fonctionnant sans État ni hiérarchie, peu ou pas d’agriculture, et avec des structures de démocratie directe, même dans les lieux dotés d’un monarque. Ce n’est qu’à partir de -3000 environ, donc au début de l’Antiquité, qu’apparaissent plus fréquemment des signes d’aristocratie, et encore, pas partout.

9. Cachés à la vue de tous : Si les villes de la Mésoamérique, soit une grande partie du Mexique actuel avant l’arrivée de Christophe Colomb et des Espagnols, avaient en général des monarques, d’autres n’en avaient fort probablement pas, dont la plus grande d’entre elles, Teotihuacán, où on trouvait ce qui constitue probablement les premiers logements sociaux! Bien plus tard, vers l’arrivée des Espagnols, la république de Tlaxcala n’était pas, elle non plus, dirigée par un monarque, mais par des conseils démocratiques.

10. Pourquoi l’État n’a pas d’origines : Face à la difficulté de définir ce qu’est un État, les auteurs préfèrent analyser trois formes de libertés qui peuvent aussi devenir trois formes de domination : libertés de mouvement, de désobéir et de reconfigurer sa réalité sociale. Ils ajoutent trois «fondements possibles du pouvoir social», soit le contrôle de la violence, le contrôle de l’information et le charisme individuel, puis abordent des concepts qui y sont liés, comme l’administration, la bureaucratie et la souveraineté. Ils associent ensuite ces concepts aux formes réelles de domination qui ont vu le jour à de nombreux endroits (partie qui forme la plus grande partie de ce chapitre de plus de 100 pages).

11. Boucler la boucle : Les auteurs reviennent sur les résistances qui se manifestent encore aujourd’hui pour admettre que le modèle évolutionniste classique (de la chasse-cueillette à l’agriculture, puis aux États) ne s’est à peu près jamais rencontré dans l’histoire réelle, modèle pourtant dominant même si les preuves sont innombrables pour le contredire. De même, il est difficile pour certaines personnes de reconnaître que le fonctionnement contemporain de nos sociétés humaines n’est pas un résultat inéluctable de l’évolution des sociétés antérieures. Puis, ils reviennent sur les sociétés autochtones américaines pour «examiner l’histoire des forêts de l’est de l’Amérique du Nord» de 200 à 1600 et ainsi boucler la boucle de la présentation de ce livre.

12. Conclusion : Les auteurs résument les événements et les facteurs qui expliquent les erreurs faites sur les sociétés préhistoriques et sur le «succès» de ces erreurs qui sont devenues des thèses dominantes. S’ils ne prétendent pas répondre à toutes les questions qui surgissent à ce sujet, ils montrent que les thèses dominantes sont erronées et proposent quelques modèles qu’ils ont observés à certains endroits (dont la schismogenèse, tendance à se différencier des autres en adoptant des comportements opposés), mais sans jamais que ces modèles se soient généralisés à l’ensemble des sociétés. Ils concluent ensuite que l’adoption du système social, économique et politique actuel n’était qu’une possibilité parmi tant d’autres et qu’il serait donc possible de le modifier, surtout si nous réalisons que les sociétés actuelles sont basées sur des mythes bien entretenus, ce que les auteurs espèrent avoir pu démontrer avec ce livre.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! On comprendra facilement que ce billet ne fait qu’effleurer le contenu monumental de ce livre de plus de 700 pages (752, selon l’éditeur), publié avec de petits caractères. J’aurais bien écrit «lire sans faute», mais il faut un grand intérêt pour ce sujet et une bonne dose de persévérance pour en venir à bout! J’en ai appris chapitre après chapitre, avec des faits qui contredisent bien des légendes sur notre façon de vivre avant l’Antiquité et même après. Les thèses défendues par les auteurs sont bien plus plausibles que celles véhiculées par les historien.nes et autres auteur.es occidentaux.ales dominant.es : comment imaginer que les modèles d’évolution aient pu être identiques ou même similaires partout, alors que ces sociétés ont vécu sans contacts (ou avec peu de contacts) entre elles dans toutes les régions et sous-régions de la Terre? Même les sociétés qui se côtoyaient tendaient bien souvent à adopter des modèles différents des autres justement pour se différencier.

On aime s’imaginer que ce sont des Occidentaux qui ont inventé la démocratie à Athènes, mais comment peut-on imaginer que cette légende tienne auprès d’une espèce qui n’a pu survivre que par la coopération? Autre légende ou version imaginée, comment peut-on accepter qu’on présente nos ancêtres comme des singes évolués, et non comme des êtres humains à part entière, capables de réflexion et de débattre de questions politiques et autres? Il est possible que les auteurs noircissent un peu la vision orthodoxe de notre histoire, mais j’ai lu suffisamment de textes allant dans le sens de leurs reproches pour leur accorder du crédit. Autre bon point, les 788 notes (sans compter la quarantaine de notes de la traductrice), aussi bien des références et que des compléments d’information parfois très substantiels, sont en bas de page (écrites en caractères encore plus petits), mais la bibliographie à laquelle les notes réfèrent fréquemment s’étend sur 57 pages à la fin du livre…

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