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Le marché du travail en mai 2022 aux États-Unis et la COVID-19

9 juin 2022

marché du travail mai 2022 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à avril 2022 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et jusqu’en mars 2022 de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais dans ce billet commenter celles de mai 2022 pour les États-Unis.

Mai 2022 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 3 juin pour mai 2022) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données de mai 2022 par le BLS n’a pas fait exception. Par exemple, cet article de La Presse (en fait de l’Agence France-Presse) mentionne qu’en mai, «390 000 emplois ont été créés», sans préciser que la donnée sur l’emploi vient de l’ES (voir le premier nombre inscrit à la dernière colonne de ce tableau) et que «le taux de chômage reste lui inchangé à 3,6 %», sans indiquer non plus que la donnée sur le taux de chômage vient de la HS (voir la septième ligne de cet autre tableau), laissant penser que ces données sont liées, alors qu’elles ne le sont pas, même si cela est moins évident ce mois-ci qu’au cours des derniers mois.

– emploi, taux de chômage et activité

En effet, l’emploi a augmenté de 321 000 emplois selon la HS (voir le nombre à la quatrième ligne de la dernière colonne de ce tableau), à peine un peu moins que selon l’ES (390 000), pour un écart de 69 000 entre les deux estimations. Si on tient compte du fait que l’emploi de mars 2022 selon l’ES a été révisé à la baisse de 30 000 et celui d’avril 2022 à la hausse de 8000, pour une révision totale de -22 000 emplois (première révision à la baisse depuis longtemps), on constate que le nombre d’emplois publié pour mai était plus élevé de 368 000 que celui publié pour avril, ce qui diminue l’écart entre les deux estimations à 47 000 emplois (+368 000 pour l’ES et +321 000 pour la HS). Il faut aussi tenir compte de la hausse de 181 000 travailleur.euses autonomes qui a été captée par la HS, mais pas par l’ES (qui ne porte que sur les salarié.es), ce qui fait passer l’écart du nombre de salarié.es à 228 000 (+368 000 pour l’ES et +140 000 pour la HS), écart qui devient relativement élevé. Notons finalement que cette hausse de 390 000 emplois, et encore plus celle de 368 000 après les révisions des deux mois précédents, correspond pour le troisième mois consécutif assez bien avec celle de 320 000 anticipée par les prévisionnistes. Leur prévision d’une baisse du taux de chômage à 3,5 % ne s’est toutefois pas réalisée, en raison de la hausse de 330 000 de la population active et de la baisse de 211 000 de la population inactive jumelée à la hausse de 120 000 de la population adulte (16 ans et plus) qui ont mené à une stabilité du nombre de chômeur.euses (en fait, une hausse infime de 9000). La hausse de la population active de 330 000 personnes a fait augmenter le taux d’activité de 0,1 point de pourcentage, de 62,2 % en avril à 62,3 % en mai (voir la troisième ligne de ce tableau), faisant passer le recul par rapport à février 2020 (63,4 %) de 1,2 à 1,1 point.

Entre février 2020 et mai 2022, l’emploi a baissé de 822 000 (ou de 0,5 %) selon l’ES et de 440 000 (-0,3 %) selon la HS. Par contre, si on tient compte de la hausse de 488 000 travailleur.euses autonomes (ou de 5,1 %) et si on ne retient que les salarié.es de la HS, la baisse a été très comparable, soit de 0,54 % pour l’ES et de 0,62 % pour la HS. Ainsi, malgré de gros écarts entre les données mensuelles de ces deux enquêtes (mais moins gros ce mois-ci), on voit que leurs tendances à moyen terme se ressemblent beaucoup. Notons finalement que ces baisses tranchent avec la situation canadienne, où l’emploi a dépassé son niveau de février 2020 depuis novembre 2021, alors que son niveau en avril 2022 a surpassé celui de février 2020 de 2,4 %, ou de plus de 450 000 emplois (+0,5 % ou + 21 000 emplois au Québec). Les données du mois de mai pour le Canada et le Québec ne seront diffusées que vendredi prochain (demain quand ce billet sera publié).

Pour mieux comparer les situations de février 2020 et de mai 2022, il faut aussi tenir compte du fait que la population adulte a augmenté de 1,6 % (ou de 4,05 millions de personnes) entre ces deux mois. Si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,2 % au lieu de 60,1 % comme en mai 2022, il y aurait 2,9 millions d’emplois de plus (ou 1,9 %) en mai 2022, c’est-à-dire 161,3 millions au lieu de 158,4 millions. Par contre, si je me base sur cette estimation de Jason Furman et Wilson Powell III du Peterson Institute for International Economics (PIIE), le vieillissement de la population a fait baisser mécaniquement le taux d’emploi de 0,3 point. En appliquant cette baisse, le taux d’emploi correspondant à la situation de février 2020 se situerait alors à 60,9 % en mai 2022. Avec ce taux, l’emploi aurait atteint 160,55 millions, soit 2,1 millions de plus (ou 1,3 %) qu’observé en mai 2022 (158,1 millions). Cette estimation (2,1 millions d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour que le marché du travail des États-Unis retrouve sa situation d’avant la pandémie. Comme on peut le constater, le vieillissement de la population a eu un effet (-0,8 million d’emplois) 3,7 fois moins élevé que celui de la hausse de la population adulte (+2,9 millions d’emplois) pour expliquer l’écart total avec la situation de février 2020. Notons qu’au Québec, l’impact du vieillissement (-73 000 emplois) fut au contraire plus élevé que celui de la hausse de la population adulte (61 000) entre février 2020 et avril 2022.

– emploi selon le genre et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 390 000 emplois en mai 2022 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 209 000 emplois chez les hommes (+0,28 %) et de 281 000 emplois chez les femmes (+0,24 %). Entre février 2020 et mai 2022, l’emploi a baissé de 723 000 (-0,95 %) chez les femmes et de seulement 99 000 (-0,13 marché du travail mai 2022 États-Unis et la COVID 19_ind1%) chez les hommes. Comme on peut le voir dans le graphique ci-contre (tiré de ce billet, comme le suivant), les principales hausses du côté industriel en mai 2022 se sont observées dans :

  • les loisirs et l’hospitalité (+84 000 emplois, dont 67 500 dans l’hébergement et la restauration, surtout grâce à une hausse de 46 100 dans les services de restauration et les débits de boisson);
  • l’éducation (privée et publique, +83 200 emplois, dont 32 500 dans le secteur privé, 36 300 dans les États et 14 400 dans l’enseignement local);
  • les services professionnels, scientifiques et techniques (+48 200 emplois);
  • le transport (+47 000 emplois);
  • les soins de santé et assistance sociale (+42 100 emplois);
  • la construction (36 000 emplois).

Soulignons aussi la perte de 60 700 emplois dans le commerce de détail, dont 32 700 dans les magasins de marchandises diverses.

Même si le secteur des loisirs et de l’hospitalité se classe régulièrement au premier rang des hausses d’emploi depuis janvier 2021, il lui reste encore plus de 1,3 million d’emplois à pourvoir pour retrouver son niveau de février 2020, nombre en fait plus élevé de 64 % ou de 523 000 emplois que la baisse totale de 822 000 selon l’ES.

marché du travail mai 2022 États-Unis et la COVID 19_ind2Le graphique ci-contre montre d’ailleurs que les hausses d’emploi dans les services professionnels, scientifiques et techniques (821 000), le transport (709 000) et le commerce de détail (151 000) depuis février 2020 sont au total plus importantes que les baisses dans les services gouvernementaux (615 000), l’éducation (privée) et la santé (349 000) et les autres services (259 000), laissant les loisirs et l’hospitalité dans une classe à part. Cela dit, on doit souligner que le secteur gouvernemental n’a retrouvé que 58 % des emplois perdus, soit 848 000 sur 1 463 000 emplois perdus entre février 2020 et juin 2020, pour une baisse de 6,4 %, beaucoup moins toutefois que la baisse de 48 % dans les loisirs et l’hospitalité.

– conséquence de l’inactivité

Entre février 2020 et mai 2022, le nombre chômeur.euses a augmenté de 233 000 personnes et le nombre d’inactif.ives de 4,3 millions, soit 18 fois plus! Si le taux d’activité avait été de 63,1 % en février 2022 (63,4 % en février 2020 moins le 0,3 point dû au vieillissement) au lieu de 62,3 %, il y aurait 2,0 millions de personnes inactives de moins et 2,0 millions de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 2,2 millions de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 233 000) et le taux de chômage ainsi ajusté aurait atteint 4,8 % en mai 2022 plutôt que 3,6 %, en hausse de 1,3 point de pourcentage plutôt que de 0,1 point depuis février 2020 (3,5 %). Ce taux de chômage ajusté de 4,8 % reflète mieux la détérioration du marché du travail depuis février 2020 que le taux officiel de 3,6 %. Cela dit, il serait étonnant que le taux de chômage ajusté baisse autant au cours des prochains mois, car le communiqué du BLS mentionne qu’il ne reste que 455 000 personnes inactives qui disent ne pas avoir cherché d’emploi en raison de la pandémie, alors qu’il y en avait 586 000 en avril et 1,2 million en février, ce qui montre qu’il y a de moins en moins de personnes qui sont inactives en raison de la pandémie. Elles le sont donc pour d’autres raisons, qui font l’objet de nombreuses hypothéses. Cela dit, la fin de la pandémie pourrait attirer d’autres personnes que celles-là sur le marché du travail.

Et après?

Les tendances qui ont permis cet autre bon mois sur le marché du travail semblent se maintenir. En effet, le nombre de cas de COVID-19 a augmenté en mai, mais tend à se stabiliser et même à diminuer. De même, le nombre de prestataires d’assurance-chômage continuait à diminuer vers la fin mai, pour même se situer à son niveau le plus bas depuis décembre 1969, même si le nombre de demandes était un peu plus élevé qu’en mars, tout en demeurant à un niveau historiquement faible. En plus, le taux de vaccination augmente encore aux États-Unis, même si la hausse est de plus en plus lente. Je rappelle qu’il restait en mai 2022 environ 2,1 millions d’emplois à rattraper pour retrouver la situation sur le marché du travail de février 2020 en tenant compte de la hausse de la population adulte et de son vieillissement. Tout milite donc pour une croissance de l’emploi entre mai et juin, quoiqu’il serait étonnant qu’elle soit aussi forte qu’au cours des cinq premiers mois de 2022. En effet, même s’il reste 2,1 millions d’emplois à rattraper, ce nombre baisse rapidement. En plus, l’inflation toujours élevée et les conséquences des mesures adoptées contre la Russie et des problèmes restants du côté des chaînes d’approvisionnement limitent les possibilités de croissance.

Et alors…

La vigueur de la hausse de l’emploi en mai a été légèrement supérieure aux attentes. Ce qui m’a le plus frappé, c’est qu’il ne manque que 100 000 emplois pour que les hommes retrouvent le niveau d’emploi de février 2020, alors qu’il en manque encore plus de 700 000 pour les femmes. Cela semble s’expliquer par le fait qu’elles sont majoritaires dans les industries qui n’ont pas encore rattrapé le niveau d’emploi de février 2020 (53 % des emplois dans les loisirs et l’hospitalité, 58 % au gouvernement et 77 % dans la santé et l’éducation privée) et minoritaires dans celles où l’emploi est maintenant plus élevé qu’en février 2020 (26 % dans le transport et 46 % dans les services professionnels et d’affaires). Il est aussi probable que le manque de places dans les services de garde et leur coût élevé nuise aussi à leur retour en emploi.

Les dernières traces des conséquences de la pandémie s’effacent graduellement, comme le montre la hausse de l’emploi dans les loisirs et l’hospitalité. Comme au Québec et au Canada, il y aura sûrement des changements structurels durables, comme dans l’hébergement et la restauration, car il reste peu de rattrapage possible à court terme. J’imagine que je vais pouvoir aussi mettre fin à cette série d’ici quelques mois!

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