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La Banque-providence

20 juin 2022

Banque-providenceAvec son livre La Banque-providence – Démocratiser les banques centrales et la monnaie, Éric Monnet, historien en économie, macroéconomiste, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales et professeur à l’École d’économie de Paris, constate que les «banques centrales sont sous le feu des critiques : trop opaques, trop technocratiques, hyperpuissantes et coupées du peuple» et considère pourtant qu’il «faut les penser comme un pilier de l’État-providence, leur rôle étant de nous protéger contre les aléas économiques». Notons que c’est en bonne partie en raison d’une suggestion de Thomas Piketty que je me suis procuré ce livre.

Introduction – Le rôle protecteur des banques centrales : «Le rôle des banques centrales suscite de nombreux fantasmes et de légitimes incompréhensions», notamment sur la création monétaire massive de 2020 (qui provoque de nombreux commentaires saugrenus dans le contexte actuel de forte inflation). L’auteur défend la thèse que «les enjeux de la création et de la politique monétaires doivent faire l’objet d’une reprise en main démocratique», sans toutefois remettre en question l’indépendance des banques centrales qui leur permet de prendre leurs décisions sans ingérence politique, mais en recadrant leur fonctionnement (plus de transparence) et en élargissant leurs mandats (entre autres sur la transition écologique). Notons qu’on peut lire cette introduction sur cette page.

1. Banque centrale, monnaie et État-providence : Malgré leur importance, les questions monétaires sont peu débattues (j’aurais ajouté «sérieusement»), et cela même si le système monétaire, dont les banques centrales garantissent la stabilité contre la forte inflation et les crises financières, est un bien public. L’auteur aborde notamment :

  • la dette publique et son financement;
  • le lien entre la dette publique et les services publics ou, dit autrement, le lien entre les banques centrales et l’État-providence;
  • l’encadrement des marchés financiers;
  • les différences entre des banques centrales et des banques publiques;
  • l’apport des banques centrales à la transition écologique et aux politiques environnementales.

2. Les mystères de la création monétaire : L’auteur explique le fonctionnement de la Banque centrale européenne (BCE), son rôle, celui complémentaire des banques centrales nationales, ses mandats (quelque peu contradictoires) et la coordination de ses responsabilités avec d’autres institutions. Il aborde ensuite :

  • les moyens utilisés par les banques centrales pour créer de la monnaie, moyens qui diffèrent de ceux utilisés par les banques commerciales;
  • la réglementation qui encadre ces deux types de création monétaire;
  • l’impact ou l’absence d’impact de cette création sur l’inflation;
  • l’augmentation de la taille du secteur financier;
  • ce que les banques centrales doivent financer et ce qu’elles ne peuvent pas financer (et les débats qui entourent ces questions).

3. De l’achat de la dette publique à la monnaie digitale : L’auteur analyse les facteurs qui expliquent la très forte hausse du bilan des banques centrales en Europe et aux États-Unis (BCE et Fed) depuis la crise financière débutée en 2007, et son niveau au contraire très bas dans les années 1990 et dans la première moitié de la première décennie des années 2000. D’ailleurs, les politiques qu’on disait non conventionnelles à l’époque le sont devenues de nos jours! L’auteur aborde aussi :

  • les actions de la BCE durant la crise des dettes européennes qui a suivi la crise financière;
  • les conséquences de la «remontée en puissance du libéralisme économique au cours des années 1980» sur les actions des banques centrales européennes et de la Fed;
  • les activités internationales de plus en plus fréquentes de la BCE, de la banque centrale japonaise et de la Fed, comme cela se faisait au XIXe siècle et dans les années 1960;
  • la menace des cryptomonnaies, la création potentielle de monnaies numériques par les banques centrales et ses conséquences.

4. Démocratiser les banques centrales : L’auteur se demande si le fait d’avoir laissé la politique monétaire à des expert.es, en la soustrayant des mains des politicien.es, est vraiment une bonne idée. S’il est vrai qu’il faut éviter de prendre sur ce sujet des décisions partisanes de court terme pour favoriser une réélection, il est tout aussi important de tenir compte d’un grand nombre de facteurs autres que techniques qui nécessitent une délibération, comme ses conséquences sur le chômage, l’endettement des ménages, le marché de l’habitation, les inégalités, l’environnement, l’équilibre budgétaire, les services publics, la fiscalité et bien d’autres aspects sociaux et économiques (voir notamment cette lettre que j’ai cosignée en mai dernier). Un élargissement des mandats des banques centrales pour ajouter ces priorités pourrrait aider, mais cela ne remplacerait pas la délibération. L’auteur présente ensuite une proposition à cet effet dans le cas européen, des objections à sa proposition et des réponses à ces objections. Il aborde ensuite de façon plus spécifique le rôle que peut jouer la BCE et les autres banques centrales dans la lutte contre le réchauffement climatique, la «coordination entre politique budgétaire et politique monétaire» et la monnaie «hélicoptère» (ou transfert direct d’argent aux ménages).

Conclusion – La banque centrale appartient à la démocratie : «Le cadre démocratique dans lequel les banques centrales évoluent doit être adapté, afin de correspondre à l’importance financière et politique qu’elles ont prise et aux nouvelles formes de leur intervention dans le système économique».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais si on ne veut lire qu’un seul livre sur ce sujet, lui préférer celui de Peter Dietsch, François Claveau et Clément Fontan intitulé Les banques centrales servent-elles nos intérêts?, que l’auteur cite (entre autres sur sa proposition pour favoriser la délibération) et que j’ai présenté dans ce billet. Je choisis ce livre parce qu’il est plus complet et surtout plus adapté à la situation que nous vivons, alors que celui que je viens de présenter porte davantage sur la situation dans la zone euro, assez particulière avec une seule banque centrale pour 19 pays. Cela dit, les deux livres sont complémentaires et méritent d’être lus compte tenu de la grande importance de la politique monétaire et du fait qu’elle est souvent négligée ou simplifiée à outrance dans les médias et dans la population. Les débats actuels sur la hausse des taux d’intérêt nous donnent un exemple frappant de la méconnaissance d’une grande partie de la population à ce sujet. L’apport de ce dernier livre sur l’importance de la délibération est particulièrement pertinent. Autre bon point, les 67 notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bas de page.

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