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Wall Street à l’assaut de la démocratie

27 juin 2022

Wall Street à l'assaut de la démocratieAvec son livre Wall Street à l’assaut de la démocratie – Comment les marchés financiers accroissent les inégalités, Georges Ugeux, spécialiste de la finance internationale qu’il enseigne à la Columbia University School of Law, dénonce la «déconnexion entre l’économie réelle et les marchés financiers». Cette déconnexion repose selon lui sur : «l’influence (et la corruption) des responsables politiques par les acteurs des marchés; la vision court-termiste de l’horizon boursier qui fragilise les infrastructures; la décision des banques centrales de sacrifier les épargnant.es au profit des emprunteurs; des soutiens massifs aux grandes entreprises» au détriment des PME.

Introduction – Wall Street ignore la pandémie qui la guette : Déconnectées de l’économie réelle, les bourses ont connu une croissance effrénée lors de la pandémie, alors que les pertes d’emplois atteignaient des sommets et que les gouvernements augmentaient leur dette au même rythme. Après 50 ans d’expérience dans le milieu de la finance, l’auteur ressent le besoin de faire le point et de partager ses constats sur l’état déplorable du fonctionnement des marchés financiers. Il donne ensuite quelques exemples de dérives de ce secteur en 2020 et en 2021, parfois même de fraudes et de pratiques carrément criminelles. Il aborde ensuite la rémunération des PDG de plus en plus obscène, l’importance démesurée accordée aux actionnaires, la complicité des gouvernements et la trop grande taille de ce secteur qui menace la démocratie.

Première partie – Un déséquilibre insoutenable

Les excès des marchés financiers menacent la démocratie : Pendant que les profits gagnés à la bourse explosent, le revenu d’emploi augmente de façon poussive, décrochage qui s’est accentué au cours de la pandémie. Ce décrochage augmente le pouvoir de ce secteur et son influence sur nos démocraties, les transformant graduellement en ploutocraties. L’auteur aborde ensuite la crise financière, la hausse de l’endettement des États et celle du bilan des banques centrales (surtout par les opérations d’assouplissement quantitatif) après la crise financière et encore plus pendant la pandémie.

Wall Street au cœur du capitalisme – l’inégalité des richesses : L’auteur se demande comment tempérer ou démocratiser les marchés financiers et consacrera le reste du livre à cette question.

Deuxième partie – Les acteurs des marchés financiers

À qui les financiers ont-ils des comptes à rendre? : L’auteur explique la complexité des marchés financiers et les rôles et objectifs divergents des nombreux acteurs et organismes réglementaires qu’on y trouve. Le manque de coordination entre ces acteurs et organismes représente un empêchement majeur à la mise en œuvre d’un contrôle efficace des activités du secteur.

Les piliers-émetteurs et investisseurs à la recherche du profit : Les émetteurs sont les entreprises qui sont ancrées dans l’économie réelle. L’auteur présente leurs différentes sources de financement possibles et se penche sur la recherche de fonds propres par l’émission d’actions en bourse. Il aborde ensuite les activités de privatisations de groupes détenus par le secteur public; les démarches à effectuer et les obligations à satisfaire pour s’inscrire en bourse (avec des anecdotes illustrant ces démarches); les caractéristiques diverses des investisseurs (notamment institutionnels) et le cas particulier des investisseurs gouvernementaux.

Les opérateurs à la recherche de la liquidité : L’auteur explique le rôle des différents opérateurs de marché, bien différent de celui des véritables investisseurs. Il aborde aussi le fonctionnement des algorithmes d’achat et de revente d’actions à haute fréquence (et les raisons de s’en méfier); les conflits d’intérêts des banques; la réglementation et la déréglementation du secteur financier; le marché obligataire et les fonds spéculatifs.

Les pouvoirs publics sont-ils complices? : On dit souvent que les interventions gouvernementales débouchent trop souvent sur la privatisation des profits et la socialisation des pertes. Même s’il ne le dit pas comme ça, c’est pas mal la conclusion de ce chapitre. Il aborde aussi la dette des États et leur accorde selon moi trop d’importance (elle en a, mais pas autant qu’il le dit) et les activités d’assouplissement quantitatif des banques centrales (idem).

Un écosystème au service des entreprises : Ce chapitre porte sur les cabinets d’avocats, les cabinets de vérificateurs (il dit «d’audit»), les agences de notation et la presse (qui sert de relais aux trois premiers), en soulignant leurs conflits d’intérêts et leur pouvoir démesuré (là, je suis d’accord!).

Troisième partie – Les marchés financiers fonctionnent dans leur propre intérêt

Les marchés boursiers au four et au moulin : L’auteur raconte l’origine historique des bourses, explique la façon de déterminer le prix (ou la valeur) d’une nouvelle action, puis présente d’autres aspects du fonctionnement des bourses.

La contribution des marchés financiers est devenue essentielle : L’auteur présente les missions et les fonctions des marchés financiers, qui sont essentielles, notamment à la croissance de l’économie, au fonctionnement des régimes de retraite, à la transition énergétique et au financement des soins de santé.

L’impact croissant des marchés financiers sur les ménages : L’auteur aborde les bons et mauvais côtés du secteur financier pour les ménages; la réglementation pour les protéger; les barrières à l’entrée sur les marchés, souvent dissoutes par les portails numériques; le marketing financier et les dangers de l’endettement.

L’inégalité d’accès aux marchés financiers : Si 55 % des adultes des États-Unis détiennent des actions, c’est le cas de moins de 10 % de la population mondiale, ce facteur accentuant les inégalités, d’autant plus que les rendements des petits joueurs sont bien moins élevés que ceux des milliardaires.

L’innovation technologique et financière est-elle socialement utile : Les innovations financières sont en général au mieux inutiles, et trop souvent nuisibles. L’auteur aborde les produits dérivés; les ventes à découvert; les cryptomonnaies; les fonds négociés en bourse; les transactions à haute fréquence et la difficulté de réglementer toutes les innovations financières.

Quatrième partie – Quand l’idéologie des marchés s’oppose à la démocratie

Les marchés financiers ont-ils une idéologie : Cette idéologie, qui prend de nombreuses formes, peut se résumer en «l’acceptation de l’inégalité de l’allocation des ressources».

Le culte de l’actionnaire au cœur de l’idéologie américaine : L’auteur raconte l’histoire de l’invasion du capitalisme en Europe par les États-Unis, notamment par le Plan Marshall au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, et par la transformation de la City de Londres en place internationale. Il aborde aussi l’élévation du statut des actionnaires; le lien néfaste entre la valeur des actions et la rémunération des dirigeant.es; le versement de dividendes et l’activisme des actionnaires.

Les actionnaires sont-ils une menace pour l’emploi : L’auteur dénonce le lien entre les licenciements et la montée de la valeur des actions (sans mentionner qu’elles peuvent aussi monter lors d’embauches liées à la croissance et baisser lors de licenciements liées à des problèmes de rentabilité), puis les subventions aux entreprises dont la survie n’est pas menacée.

Les marchés financiers influencent les politiques : Comme son titre l’indique, ce chapitre porte sur l’influence des marchés financiers sur la politique, que ce soit par le lobbying, les contributions aux campagnes électorales, la corruption ou d’autres moyens.

Le rôle des marchés financiers dans l’équité fiscale : Les sociétés transnationales ont profité de la mondialisation pour miser sur la concurrence fiscale entre les États, faire diminuer les impôts qu’elles payent à peu près partout et faire remplacer l’imposition des particuliers, qui touche davantage les plus riches, par la taxation de la consommation, qui touche plus les plus pauvres. Il aborde aussi le rôle des paradis fiscaux dans ce virage, les tactiques d’évasion fiscale et le blanchiment d’argent.

Cinquième partie – Pour une réforme démocratique des marchés financiers

Un changement complet de perspective : L’objectif actuel des entreprises publiques est de maximiser les profits des actionnaires (et de leurs dirigeant.es). L’auteur voudrait que l’objectif premier des entreprises financières devienne l’impact de leurs décisions sur la société, notamment sur les inégalités, et que ces décisions soient soumises au contrôle démocratique. Il fait valoir dans cette optique les avantages du «capitalisme social et solidaire» (notamment avec des coopératives, des mutuelles ou des associations) et recommande la limitation de la taille des marchés.

Le secteur public au service des marchés financiers : Ses propositions de réformes sur le financement des partis politiques vont moins loin que ce qu’on vit au Québec, où l’influence des entreprises est tout de même importante, même si moins qu’aux États-Unis. Il parle ensuite des banques centrales et émet des recommandations à leur sujet qui vont en grande partie à l’encontre de celles des deux livres sur le sujet que j’ai lus récemment…

Recentrer les entreprises sur leur mission : Ses recommandations pour les entreprises contiennent des mesures pour responsabiliser individuellement leurs dirigeant.es lors de fraudes ou de malversations, pour déconnecter leur rémunération du cours de la bourse, pour réglementer le rachat d’actions par une entreprise, pour publier leur empreinte carbone et quelques autres.

Promouvoir l’équité des marchés : L’auteur propose quelques mesures pour réduire la contribution importante du secteur financier aux inégalités.

Rééquilibrer le travail et le capital : L’auteur fait de même en visant cette fois la hausse de la part du secteur financier aux revenus de l’État.

Une approche sociale et solidaire des marchés financiers : Idem pour ajouter des obligations sociales aux entreprises, notamment financières.

Renouer les fils de la confiance dans la finance – l’éthique : Il faut réconcilier la finance et la démocratie et, pour ça, augmenter l’équité du système, ce que l’auteur pense possible avec ses recommandations. Il conclut en citant le pape François qui dénonce le néolibéralisme et considère qu’il faut «replacer au centre la dignité humaine et, sur ce pilier, doivent être construites les structures sociales alternatives dont nous avons besoin».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je ne sais pas trop. Je m’attendais à beaucoup mieux, ayant été alléché par cet article du Devoir. Il y a finalement du meilleur comme du pire en passant par du très moyen dans ce livre. Si les postes que l’auteur a occupés lui ont donné une connaissance approfondie du fonctionnement des marchés financiers et si ses expériences nous permettent d’avoir accès à de nombreuses anecdotes pertinentes, il s’embarque parfois lourdement sur des sujets sans prendre la peine de démontrer ce qu’il avance. Il s’attaque entre autres à de nombreuses reprises aux actions des banques centrales, parfois avec raison, mais trop souvent sans mentionner ce qu’il aurait voulu qu’elles fassent. Par exemple, il dénonce l’effet des bas taux d’intérêt et de la création monétaire sur les épargnant.es et sur la hausse des actions boursières au cours de la crise de la COVID, mais ne dit pas ce qui se serait passé si elles avaient maintenu les taux d’intérêt élevés et n’avaient pas acheté d’obligations gouvernementales. Comment les États auraient-ils pu intervenir avec vigueur dans ce cas? En empruntant sur le marché financier? En laissant les gens dans la misère et les entreprises forcées de fermer leurs portes faire faillite? On ne le saura jamais… En outre, ses recommandations, même si en général pertinentes, ne permettraient jamais d’atteindre les objectifs qu’il vise, mais simplement de réduire les conséquences négatives des actions du secteur financier. Bref, oui, on trouve beaucoup d’information dans ce livre, mais beaucoup d’attaques gratuites ou non démontrées et de mesures timides. En plus, la structure du livre est bancale (j’imagine que ça paraît en lisant ce billet) et les 162 notes, surtout des références, mais aussi quelques compléments d’information, sont à la fin du livre. À vous de voir, mais, avoir su, j’aurais passé mon tour!

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