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Les hausses du salaire minimum et les postes vacants

7 juillet 2022

hausses du salaire minimum et les postes vacantsC’est peut-être efficace de présenter trois études dans un billet comme je l’ai fait la semaine dernière, mais cela ne permet pas de véritablement montrer l’intérêt et la pertinence de ces études. Je vais donc me contenter de n’en présenter qu’une cette fois, d’autant plus qu’elle aborde un sujet tout à fait actuel : est-ce que des hausses du salaire minimum permettent de réduire le nombre de postes vacants?

L’étude intitulée Minimum Wage Increases and Vacancies de Marianna Kudlyak, Murat Tasci et Didem Tüzemen a été publiée par l’Institute of Labor Economics (IZA) en avril 2022. Notons que les auteur.es travaillent pour trois banques de la réserve fédérale des États-Unis (San Francisco, Kansas City et Cleveland).

Introduction

Malgré de très nombreuses études montrant le peu d’effet ou l’absence d’effet d’une hausse du salaire minimum sur l’emploi et le chômage, certain.es économistes brandissent encore les préceptes de la théorie économique néoclassique qui prétendent que ces effets sont négatifs. Cela dit, cette étude se penche sur un aspect jamais abordé à la connaissance des auteur.es, soit l’effet d’une hausse du salaire minimum sur les postes vacants, à la fois sur leur nombre total (le stock) et sur le nombre de nouveaux postes vacants (de moins de 30 jours, les flux). C’est aussi la première étude que je vois sur le sujet, même si j’avais regardé cet impact lors de la hausse du salaire minimum en Ontario, mais seulement pour un trimestre (et le taux de postes vacants avait diminué dans le commerce de détail et la restauration, les deux secteurs où on trouve le plus de travailleur.euses au salaire minimum).

Description des données

Pour examiner les effets d’une hausse du salaire minimum sur les postes vacants et sur l’emploi, les auteur.es avaient besoin de données par trimestre sur de nombreux aspects de l’emploi :

  • sur le salaire minimum dans chaque État (et chaque ville et comté, lorsque pertinent) par trimestre de 2005 à 2018; au cours de cette période, il y a eu 291 hausses du salaire minimum, d’aussi peu que 0,5 % à un maximum de 34 %, avec une hausse médiane de 6,5 % et une hausse moyenne de 7,9 %;
  • sur les professions à risque, celles où au moins 5 % des salarié.es (le travail autonome est bien sûr exclu de l’étude) gagnent jusqu’à 10 % de plus que le salaire minimum et dont les emplois sont donc théoriquement vulnérables à une hausse du salaire minimum; six groupes de professions correspondent à ces critères : (1) préparation des aliments et services aux tables; (2) bâtiment, nettoyage et entretien des terrains; (3) soins et services personnels; (4) vente et services connexes; (5) soutien administratif et emplois de bureau; (6) transport et manutention;
  • sur les postes vacants, soit leur nombre dans les professions retenues et autres au niveau des États et des comtés; en moyenne, environ 36 % des postes vacants étaient dans des professions à risque, par rapport à 42 % des emplois.

Approche empirique

Cette approche est basée en premier lieu sur une analyse à triple différence, c’est-à-dire en examinant l’impact d’une hausse du salaire minimum sur le nombre de postes vacants entre les professions à risque et les autres, entre les territoires (États, comtés ou villes) où il y a eu une hausse du salaire minimum et l’ensemble des États-Unis, et en comparant l’évolution du nombre de postes vacants avec l’évolution du nombre d’emplois dans ces professions et dans chaque région. Les auteur.es expliquent les raisons pour lesquelles toutes ces différences sont importantes pour bien dégager l’impact spécifique d’une hausse du salaire minimum sur les postes vacants des professions à risque.

Cette approche de base est complétée par un examen de la dynamique de l’évolution des postes vacants, car l’effet d’une hausse du salaire minimum peut commencer à se manifester lors de l’annonce de cette hausse, donc quelques trimestres avant la hausse comme telle, et continuer à se manifester quelques trimestres après la hausse. Les auteur.es examinent aussi l’évolution du nombre de postes vacants dans les territoires qui sont contigus à ceux où ont eu lieu les hausses du salaire minimum pour estimer l’effet de contagion, car une telle hausse pourrait entraîner des déplacements de travailleur.euses et d’entreprises, dans un sens comme dans l’autre.

Estimations de l’effet des augmentations du salaire minimum sur les postes vacants

Avec l’approche de base, les auteur.es observent qu’une hausse de 10 % du salaire minimum :

  • fait diminuer en moyenne le nombre de postes vacants dans les professions à risque de 2,4 % par rapport aux autres professions;
  • fait diminuer en moyenne le nombre de nouveaux postes vacants dans les professions à risque de 2,2 % par rapport aux autres professions.

Les auteur.es montrent aussi que s’iels n’avaient pas tenu compte des trois facteurs mentionnés plus tôt (effets territoriaux, évolution de la demande ou de l’emploi dans ces professions et variation dans le temps de la demande ou du nombre d’emplois), les résultats auraient été très différents (souvent positifs plutôt que négatifs comme ici), ce qui montre la pertinence de leur approche de base (triple différence).

hausses du salaire minimum et les postes vacants_1Iels observent aussi que, comme prévu, la baisse du nombre de postes vacants commence dès l’annonce de la hausse du salaire minimum. En moyenne, cette annonce a lieu 3,2 trimestres avant la hausse effective et le nombre de postes vacants (dans les professions à risque par rapport aux autres professions, je le rappelle) commence justement à diminuer de façon statistiquement significative (la marge d’erreur est indiquée par les barres bleues dans le graphique ci-contre) 3 trimestres avant la hausse effective (t-3) et se maintient au moins jusqu’au quatrième trimestre après la hausse (t+4). Le même phénomène s’observe avec les nouveaux postes vacants (voir le graphique sur cette page).

hausses du salaire minimum et les postes vacants_2Les auteur.es ont observé le même phénomène (baisse relative du nombre de postes vacants dans les professions à risque) lors des trois hausses du salaire minimum fédéral le 2007 à 2009 (de 5,15$ à 5,85$ en 2007, à 6,55$ en 2008 et à 7,25$ en 2009), comme on peut le voir sur le graphique ci-contre. Leur niveau ayant été égalé environ un an avant la première hausse en 2006, on peut voir que le nombre de postes vacants des professions à risque (ligne noire pointillée) s’est situé sous le nombre de postes vacants des autres professions (ligne rouge) dans les États et comtés où il n’y avait pas de salaire minimum et dans ceux où le salaire minimum local était inférieur au nouveau salaire minimum fédéral. L’écart maximum entre les deux courbes a eu lieu en 2009, après ces trois hausses totalisant plus de 40 %.

Finalement, les auteur.es appliquent à nouveau leur modèle, mais cette fois en comparant les territoires où une hausse du salaire minimum a eu lieu avec des territoires contigus plutôt qu’avec le reste du pays. Les résultats demeurent semblables, avec une diminution du nombre de postes vacants dans les professions à risque de 2,5 % par rapport aux autres professions (au lieu de 2,4 %) et du nombre de nouveaux postes vacants dans les professions à risque de 1,9 % par rapport aux autres professions (au lieu de 2,2 %).

Effets hétérogènes des hausses du salaire minimum

– emplois routiniers : On s’attend à ce qu’une hausse du salaire minimum incite les employeurs à trouver des façons pour remplacer leurs employé.es qui effectuent des tâches routinières, par exemple par des machines. De fait, les auteur.es observent une baisse plus grande du nombre de postes vacants par rapport aux autres professions dans les professions à risque routinières, avec une baisse supplémentaire de 1,7 % associée à une hausse de 10 % du salaire minimum. Raffinant leur méthode, les auteur.es constatent que cet effet se fait sentir surtout dans les professions ayant des tâches routinières manuelles, soit les professions du transport et de la manutention, et moins dans les professions ayant des tâches routinières cognitives (comme les emplois de bureau).

– scolarité : La situation est semblable pour les personnes qui ont une faible scolarité, soit un diplôme d’études secondaires ou moins, avec une baisse du nombre de postes vacants de 3,8 % dans les emplois à risque par rapport aux autres professions et niveaux de scolarité.

– territoires avec les taux de pauvreté les plus élevés : Là aussi, la baisse du nombre de postes vacants est plus élevée, avec une baisse supplémentaire de 1,4 point de pourcentage entre les quintiles de pauvreté.

Tests de robustesse

Les auteur.es appliquent leur approche avec des stipulations un peu différentes, par exemple en exigeant un taux de 6,5 % plutôt que de 5,0 % de salarié.es gagnant jusqu’à 10 % de plus que le salaire minimum pour qu’une profession soit considérée à risque. Cela modifie un peu les résultats, mais ils demeurent dans l’intervalle de confiance de l’estimation de départ. Iels procèdent à deux autres tests sans modifications importantes des résultats, ce qui montre leur robustesse.

Et alors…

Si les résultats de cette étude sont concluants, il n’est pas facile de déterminer les facteurs qui expliquent la baisse du nombre de postes vacants. Comme on sait que le nombre d’emplois est peu touché par les hausses du salaire minimum, la baisse du nombre de postes vacants peut entre autres s’expliquer par une baisse du taux de roulement, hypothèse favorisée par les auteur.es, quoiqu’iels ne développent pas beaucoup sur le sujet (uniquement dans l’introduction). Cette baisse pourrait aussi s’expliquer par un taux plus faible de création de nouvelles entreprises ou d’agrandissement des entreprises existantes, ou encore par une hausse de l’offre de l’emploi (plus de personnes attirées par ces emplois), mais la stabilité du nombre d’emplois et de chômeur.euses après les hausses du salaire minimum ne cadrent ni avec l’une ni avec l’autre de ces deux explications, quoique cela ne les excluent pas, car ces deux explications peuvent être compensées par d’autres flux.

Cette étude ajoute une information importante à l’analyse des effets d’une hausse du salaire minimum. Par contre, la désirabilité de ces effets sur les postes vacants est ambiguë. Dans une période de faible niveau des postes vacants (comme au cours de la majeure partie de la période étudiée), cela pourrait nuire à l’intégration au marché du travail de personnes qui cherchent un emploi (jeunes, immigrant.es, personnes qui veulent retourner sur le marché du travail, etc.). Par contre, dans une période comme celle-ci où le nombre de postes vacants est très élevé (aussi bien aux États-Unis qu’au Québec), cet effet serait surtout positif. Il sera d’ailleurs intéressant de prendre connaissance des études sur l’impact des hausses du salaire minimum au cours de la période actuelle. Compte tenu des résultats de cette étude, il ne serait pas étonnant que des hausses du salaire minimum fassent augmenter l’emploi, car même sans création de nouvelles entreprises et sans agrandissement d’entreprises existantes, toute aide pour pourvoir des postes vacants résulterait en une hausse de l’emploi. Mais, comme toujours quand on étudie les comportements des êtres humains, rien n’est certain!

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