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Le marché du travail en juin 2022 aux États-Unis, au Québec et au Canada, et la COVID-19

14 juillet 2022

marché du travail juin 2022 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à mai 2022 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et jusqu’en mars 2022 de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais dans ce billet commenter celles de juin 2022 pour les États-Unis et plus sommairement pour le Québec et le Canada.

Juin 2022 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 8 juillet pour juin 2022) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données de juin 2022 par le BLS n’a pas fait exception. Par exemple, cet article de La Presse (en fait de l’Agence France-Presse et repris en grande partie dans celui publié par Radio-Canada) mentionne qu’en «juin, 372 000 emplois ont été créés», sans préciser que la donnée sur l’emploi vient de l’ES (voir le premier nombre inscrit à la dernière colonne de ce tableau) et que le «le taux de chômage est, lui, resté stable à 3,6 % pour le quatrième mois d’affilée», sans indiquer non plus que la donnée sur le taux de chômage vient de la HS (voir la septième ligne de cet autre tableau), laissant penser que ces données sont liées, alors qu’elles ne le sont pas. Et cela est particulièrement évident ce mois-ci!

– emploi, taux de chômage et activité

En effet, l’emploi a diminué de 315 000 emplois selon la HS (voir le nombre à la quatrième ligne de la dernière colonne de ce tableau), alors qu’il a augmenté de 372 000 selon l’ES, pour un écart énorme de 687 000 entre les deux estimations! Si on tient compte du fait que l’emploi d’avril 2022 selon l’ES a été révisé à la baisse de 68 000 et celui de mai 2022 de 6000, pour une révision totale de -74 000 emplois, on constate que le nombre d’emplois publié pour juin était plus élevé de 298 000 que celui publié pour mai, ce qui diminue l’écart entre les deux estimations à quand même 613 000 emplois (+298 000 pour l’ES et -317 000 pour la HS). Si on tient compte en plus de la baisse de 65 000 travailleur.euses autonomes qui a été captée par la HS, mais pas par l’ES (qui ne porte que sur les salarié.es), cela fait passer l’écart de la variation du nombre de salarié.es à 548 000 (+298 000 pour l’ES et -250 000 pour la HS), écart qui reste très élevé. Notons finalement que cette hausse de 372 000 emplois est nettement plus élevée que celle de 270 000 anticipée par les prévisionnistes. Par contre, leur prévision d’un maintien du taux de chômage à 3,6 % s’est réalisée, mais pas du tout comme prévu! En effet, en prévoyant le maintien du taux de chômage avec une hausse de 270 000 emplois, les prévisionnistes s’attendaient à une hausse à peu près équivalente de la population active, alors que celle-ci a diminué de 353 000 et que la population inactive a augmenté de 510 000 ou de 0,5 %! Notons que la différence entre la baisse de la population active et la hausse de la population inactive correspond à la hausse de 156 000 de la population adulte (16 ans et plus). Le nombre de chômeur.euses est lui demeuré assez stable (avec une baisse de 38 000). Autre conséquence, le taux d’activité a baissé de 0,1 point de pourcentage, de 62,3 % en mai à 62,2 % en juin (voir la troisième ligne de ce tableau), faisant passer le recul par rapport à février 2020 (63,4 %) de 1,1 à 1,2 point.

Entre février 2020 et juin 2022, l’emploi a baissé de 524 000 (ou de 0,3 %) selon l’ES et de 755 000 (-0,5 %) selon la HS. Par contre, si on tient compte de la hausse de 423 000 travailleur.euses autonomes (ou de 4,4 %) et si on ne retient que les salarié.es de la HS, l’écart s’élargit, mais demeure acceptable, avec des baisses de 0,34 % pour l’ES et de 0,79 % pour la HS. Ainsi, malgré de gros écarts entre les données mensuelles de ces deux enquêtes, on voit que leurs tendances à moyen terme se ressemblent. Notons finalement que ces baisses tranchent avec la situation canadienne, où l’emploi a dépassé son niveau de février 2020 depuis novembre 2021, alors que son niveau en juin 2022 a surpassé celui de février 2020 de 2,4 %, ou de plus de 450 000 emplois (-0,01 % ou -500 emplois au Québec).

Pour mieux comparer les situations de février 2020 et de juin 2022, il faut aussi tenir compte du fait que la population adulte a augmenté de 1,6 % (ou de 4,21 millions de personnes) entre ces deux mois. Si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,2 % au lieu de 59,9 % comme en juin 2022, il y aurait 3,3 millions d’emplois de plus (ou 2,1 %) en juin 2022, c’est-à-dire 161,4 millions au lieu de 158,1 millions. Par contre, si je me base sur cette estimation de Jason Furman et Wilson Powell III du Peterson Institute for International Economics (PIIE), le vieillissement de la population a fait baisser mécaniquement le taux d’emploi de 0,3 point. En appliquant cette baisse, le taux d’emploi correspondant à la situation de février 2020 se situerait alors à 60,9 % en juin 2022. Avec ce taux, l’emploi aurait atteint 160,6 millions, soit 2,5 millions de plus (ou 1,6 %) qu’observé en juin 2022 (158,1 millions). Cette estimation (2,5 millions d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour que le marché du travail des États-Unis retrouve sa situation d’avant la pandémie. Comme on peut le constater, le vieillissement de la population a eu un effet (-1,1 million d’emplois) 4,2 fois moins élevé que celui de la hausse de la population adulte (+3,3 millions d’emplois) pour expliquer l’écart total avec la situation de février 2020. Notons qu’au Québec, l’impact du vieillissement (-78 600 emplois) fut au contraire plus élevé que celui de la hausse de la population adulte (69 500) entre février 2020 et juin 2022.

– emploi selon le genre et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 372 000 emplois en juin 2022 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 64 000 emplois chez les hommes (+0,08 %) et de 308 000 emplois chez les femmes (+0,41 %). Entre février 2020 et juin 2022, l’emploi a baissé de 395 000 (-0,52 %) chez les femmes et de seulement 129 000 (-0,17 %) chez les hommes. Les principales hausses du côté industriel en juin 2022 se sont observées dans :

  • les soins de santé et assistance sociale (+77 800 emplois);
  • les services professionnels, scientifiques et techniques (+74 000 emplois);
  • les loisirs et l’hospitalité (+67 000 emplois, dont 55 600 dans l’hébergement et la restauration, surtout grâce à une hausse de 40 800 dans les services de restauration et les débits de boisson);
  • le transport (+35 500 emplois);
  • la fabrication (29 000 emplois);
  • l’éducation (privée et publique, +25 600 emplois, dont 18 200 dans le secteur privé, 4000 dans les États et 3400 dans l’enseignement local).

Même si le secteur des loisirs et de l’hospitalité se classe régulièrement au premier rang des hausses d’emploi depuis janvier 2021, il lui reste encore plus de 1,3 million d’emplois à pourvoir pour retrouver son niveau de février 2020, nombre en fait plus élevé de 152 % ou de 794 000 emplois que la baisse totale de 524 000 selon l’ES.

– conséquence de l’inactivité

Entre février 2020 et juin 2022, le nombre chômeur.euses a augmenté de 195 000 personnes et le nombre d’inactif.ives de 4,8 millions, soit 24 fois plus! Si le taux d’activité avait été de 63,1 % en février 2022 (63,4 % en février 2020 moins le 0,3 point dû au vieillissement) au lieu de 62,2 %, il y aurait 2,4 millions de personnes inactives de moins et 2,4 millions de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 2,6 millions de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 195 000) et le taux de chômage ainsi ajusté aurait atteint 5,0 % en juin 2022 plutôt que 3,6 %, en hausse de 1,5 point de pourcentage plutôt que de 0,1 point depuis février 2020 (3,5 %). Ce taux de chômage ajusté de 5,0 % reflète mieux la détérioration du marché du travail depuis février 2020 que le taux officiel de 3,6 %. Cela dit, il serait étonnant que le taux de chômage ajusté baisse autant au cours des prochains mois, car le communiqué du BLS mentionne qu’il ne reste que 610 000 personnes inactives qui disent ne pas avoir cherché d’emploi en raison de la pandémie, alors qu’il y en avait 1,2 million en février, ce qui montre qu’il y a de moins en moins de personnes qui sont inactives en raison de la pandémie. Cela dit, ce nombre a augmenté de 155 000 entre mai et juin, de 455 000 à 610 000, ce qui explique 30 % de la hausse de 510 000 personnes inactives en juin. Les autres personnes inactives le sont donc pour d’autres raisons, qui font l’objet de nombreuses hypothèses. Cela dit, la fin de la pandémie, si jamais elle survient, pourrait attirer d’autres personnes que celles-là sur le marché du travail.

Et après?

Ayant été très différentes dans les deux enquêtes sur l’emploi, les tendances pour les prochains mois sont incertaines. Si le nombre de cas de COVID-19 est demeuré assez stable au cours des dernières semaines, les données du BLS montrent tout de même une hausse (de 34 %) du nombre de personnes inactives qui disent ne pas avoir cherché d’emploi en raison de la pandémie. On s’inquiète d’ailleurs de plus en plus dans ce pays et ailleurs des effets sur le marché du travail de la COVID longue. De même, le nombre de prestataires d’assurance-chômage a recommencé à augmenter vers la fin juin, ce qui n’est pas étonnant, puisque le nombre de demandes augmente depuis le mois d’avril, en demeurant toutefois à un niveau historiquement faible. Même s’il restait en juin 2022 environ 2,5 millions d’emplois à rattraper pour retrouver la situation sur le marché du travail de février 2020 en tenant compte de la hausse de la population adulte et de son vieillissement, les hausses récentes et à venir du taux directeur, ainsi que les conséquences de la guerre en Ukraine et des difficultés d’approvisionnement laissent planer la possibilité d’une récession, d’autant plus que le PIB a diminué un peu au premier trimestre de 2022 et n’aurait augmenté que légèrement au cours du deuxième. Notons toutefois que la baisse du premier trimestre était due en premier lieu à une baisse des stocks accumulés durant la pandémie, ce qui n’est pas une mauvaise chose. Chose presque certaine, la croissance de l’emploi entre juin et juillet sera moins forte qu’au cours des six premiers mois de 2022.

Pendant ce temps, au Canada et au Québec

Même si les médias semblent obnubilés par la baisse du taux de chômage au Canada (qui a atteint à 4,9 % son niveau historiquement le plus bas depuis au moins 1976) et par son niveau encore plus bas au Québec (4,3 %, voir entre autres cet article), le point saillant des données sur le marché du travail publiées par Statistique Canada vendredi dernier était pour moi ailleurs. On a aussi mentionné les baisses d’emploi (de 43 000 au Canada et de 27 000 au Québec, soit 62,5 % de la baisse canadienne), mais très peu la hausse de la population inactive, qui a pourtant atteint 137 000 personnes au Canada (une hausse de 1,24 % en un seul mois, ce qui est énorme) et 33 000 au Québec (+1,30 %). J’ai lu dans un de ces articles que l’emploi avait baissé le plus chez les personnes âgées de 55 ans et plus, ce qui est vrai pour les deux territoires, mais la hausse de l’inactivité fut en fait proportionnellement bien plus importante chez les jeunes âgé.es de 15 à 24 ans (+3,8 % au Québec et +2,3 % au Canada) que chez les personnes âgées de 55 ans et plus (+1,0 % au Québec et au Canada). Il est en outre assez troublant de constater que cette hausse chez les jeunes a touché seulement les hommes au Québec (+9,1 % par rapport -1,6 % chez les femmes), mais fut beaucoup plus forte chez les femmes dans le reste du Canada (+3,1 % par rapport +0,8 % chez les hommes). Et cette hausse de l’inactivité survient alors que le nombre de postes vacants atteint des sommets! Bref, tout cela est bien intrigant et il faudra attendre les données des prochains mois avant de pouvoir comprendre ce qui s’est passé. Je soupçonne de mon côté des problèmes avec la désaisonnalisation et peut-être aussi un effet des marges d’erreur, mais il peut très bien y avoir d’autres facteurs en jeu.

L’autre sujet qui a suscité beaucoup de commentaires est la hausse importante des salaires horaires en juin, celle-ci étant passée de 3,9 % en mai à 5,2 % en juin pour le Canada et de 6,9 % à 7,5 % au Québec. En fait, ces hausses ne furent que de 0,12 $ dans les deux cas, ou 0,4 %, mais comme ce salaire avait baissé entre mai et juin en 2021, de 0,2 % au Québec et de 0,8 % au Canada, la différence entre les hausses des mois de mai et de juin est plus importante. En plus, ces hausses s’expliquent aussi en partie par d’autres effets de composition. Je n’y peux rien, j’y reviens encore! Comme on l’a vu dans ce billet, les effets de composition ont eu un impact énorme en 2020 et en 2021 sur la productivité et la rémunération horaire. Dans celui-ci, j’ai présenté plus en détail les effets de composition sur les salaires entre 2019 et 2020, entre 2020 et 2021, et entre les mois d’avril et de mai 2021 et les mois correspondants de 2022, en montrant que Statistique Canada conseille de plutôt faire ces comparaisons avec les données de 2019 en raison des effets de composition, ce que je fais aussi depuis quelques mois. Ce mois-ci, j’ai aussi calculé la hausse des salaires horaires entre juin 2021 et juin 2022 par industrie. La moyenne non pondérée des hausses industrielles donne 6,6 % pour le Québec alors que la moyenne pondérée est de 7,5 %. Cette différence montre un effet de composition, l’emploi dans les industries à salaire plus élevé ayant augmenté davantage que l’emploi dans les industries à bas salaires. Pour le Canada, mes calculs montrent une moyenne non pondérée de 4,4 % et une moyenne pondérée de 5,2 %, écart très semblable à celui du Québec (0,8 et 0,9 point de pourcentage). Et cela n’inclut pas les effets de composition à l’intérieur des industries (entre les sous-industries) et entre les types d’emploi les mieux et les moins bien payés. En outre, la hausse des salaires de juin 2021 à juin 2022 a varié de façon importante selon les provinces, se situant à moins de 4 % dans la moitié d’entre elles, montrant probablement des effets de composition différents que dans les provinces qui ont connu les plus fortes hausses comme le Québec et le Nouveau-Brunswick (7,7 %). Bref, les données sur les salaires, c’est compliqué et il faut éviter les conclusions trop rapides comme celles que j’ai lues. Et je rappelle que ce n’est pas parce que la moyenne des salaires horaires a été de 7,5 % au Québec que les travailleur.euses ont reçu en moyenne des hausses de 7,5 %!

Et alors…

En fait, mes conclusions sont presque toutes dans le texte. Je ne soulignerai que la hausse importante de l’inactivité, surtout au Québec et au Canada, mais aussi aux États-Unis. En y repensant, c’est peut-être lié à la COVID-19. À suivre!

One Comment leave one →
  1. 15 juillet 2022 7 h 19 min

    Je ne suis pas le seul à parler des effets de composition! Paul Krugman écrivait hier à propos des données sur l’emploi, et notamment sur les salaires :

    «These days the numbers don’t tell the tale; you need to interpret in the face of structural change, and it’s hard» (Ces temps-ci, les chiffres ne disent pas toute l’histoire; il faut les interpréter en tenant compte des changements structurels et ce n’est pas facile à faire). En effet, des changements structurels entraînent des effets de composition.

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