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Récessions : assurer les travailleur.euses ou les emplois?

1 septembre 2022

Récessions - assurer les travailleurs ou les emploisL’étude intitulée Should We Insure Workers or Jobs During Recessions? de Giulia Giupponi, Camille Landais et Alice Lapeyre a été publiée dans le numéro du printemps 2022 du Journal of Economic Perspectives (JEP).

Introduction : «Face à la crise de la COVID-19, des mesures sur le marché du travail ont été adoptées rapidement des deux côtés de l’Atlantique, d’une ampleur absolument sans précédent, mais aussi de nature diamétralement opposée». Les États-Unis ont choisi de compenser les pertes de revenus des travailleur.euses perdant leur emploi, tandis que les pays de l’Europe ont plutôt comblé les salaires des travailleur.euses qui ont dû réduire leurs heures de travail.

Récessions - assurer les travailleurs ou les emplois_1Le graphique du haut illustre les stratégies différentes de ces territoires. On peut voir que le pourcentage de la population en âge de travailler touchant des prestations d’assurance-chômage (ligne continue bleue) est passé de 2 % à 12 % entre février et avril 2020, et qu’il a diminué tout aussi rapidement, même s’il était encore à la fin de 2020 aussi élevé que lors de son sommet de la grande récession de 2007 à 2009. En Europe (en fait la moyenne pondérée pour l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France et l’Italie, ligne continue rouge), ce pourcentage a à peine augmenté, passant d’environ 4 % à 5 %. À l’inverse, le recours au travail de courte durée (short-time work et STW dans le graphique, que j’appellerai à partir de maintenant le travail partagé, expression utilisée ici) n’a pas augmenté aux États-Unis (tirets bleus) alors qu’il est passé de moins de 1 % à plus de 16 % en Europe (tirets rouges) entre février et avril 2020.

Le graphique du bas montre l’effet de ces deux stratégies différentes sur le taux de sans-emploi (concept différent du taux de chômage, en fait l’inverse du taux d’emploi, c’est-à-dire le pourcentage de la population en âge de travailler qui n’a pas d’emploi, que cette population soit en chômage ou inactive). Ce pourcentage a grimpé en flèche aux États-Unis (ligne bleue, d’environ 29 % à près de 40 % entre février et avril 2020), alors qu’il a très peu augmenté en Europe (ligne rouge), restant un peu au-dessus de 30 %. On peut aussi voir que le taux de sans-emploi a aussi augmenté beaucoup plus aux États-Unis qu’en Europe lors de la grande récession en 2009 et en 2010.

Le travail partagé et l’assurance-chômage : Les auteur.es expliquent le fonctionnement des programmes de travail partagé : on travaille moins d’heures et les heures perdues sont compensées à un certain pourcentage (de 50 à 80 % par exemple) par un programme ou par l’employeur qui est ensuite remboursé par le programme. Cela a l’avantage de maintenir le lien d’emploi et de reprendre rapidement le rythme de travail «normal» à la fin de la période de baisse de travail, alors que la reprise du travail est moins rapide, et parfois compromise, avec l’assurance-chômage, si les travailleur.euses trouvent un emploi ailleurs, par exemple. Cela enlève aussi beaucoup de stress aux travailleur.euses, car cela augmente la sécurité d’emploi. Iels expliquent ensuite les différents critères des deux types de programmes selon les pays, puis décrivent les améliorations apportées durant la crise de la COVID-19 à l’assurance-chômage aux États-Unis et au travail partagé en Europe.

Assurance et l’aléa moral : Les auteur.es analysent les changements de comportements qui peuvent résulter d’une amélioration à chacun de ces deux programmes. Les études sur la question arrivent à des résultats ambivalents et souvent contradictoires, quoiqu’elles observent toutes que ces changements de comportements varient énormément selon les individus. Cela dit, le travail partagé s’adresse plus souvent à des personnes qui ont un emploi régulier depuis une certaine période, alors que les bénéficiaires de l’assurance-chômage sont plus souvent des personnes qui changent souvent d’emplois (que ce soit volontairement ou pas) et sont plus jeunes. D’ailleurs, les pertes de revenus en pourcentage ont été bien plus grandes et ont duré bien plus longtemps en Europe lors de la grande récession pour les bénéficiaires de l’assurance-chômage que pour les personnes qui ont participé à des programmes de travail partagé (on peut visualiser ces écarts en Italie et en Allemagne sur les graphiques de cette page). Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de constater que l’aléa moral est plus élevé pour l’assurance-chômage que pour le travail partagé, et qu’il est souvent nul pour ce programme. Pour l’assurance-chômage, il se traduit par des coûts plus élevés quand ses critères sont assouplis, parce que les bénéficiaires prendraient alors plus de temps à trouver un emploi, quoique j’aie déjà pris connaissance d’études qui arrivent à la conclusion que l’emploi trouvé dans ce cas est souvent de meilleure qualité (et correspond plus aux désirs des chômeur.euses) et que ces personnes demanderont moins souvent des prestations après avoir trouvé cet emploi.

Le travail partagé et la destruction d’emploi : Un des avantages théoriques du travail partagé sur l’assurance-chômage est qu’il préserve les emplois. Il s’agit de voir si cela s’observe dans les données empiriques. Récessions - assurer les travailleurs ou les emplois_2Le graphique ci-contre montre que plus la proportion d’utilisation du travail partagé a augmenté en 2020 et en 2021, moins le taux de sans-emploi a augmenté (ou plus il a diminué). Qu’on observe cette relation à court terme est quasiment tautologique, car, par définition, une personne en travail partagé n’est pas sans emploi, mais des études récentes (notamment en Suisse, en France et en Italie) ont montré que le maintien en emploi grâce au travail partagé se poursuit plus souvent après les périodes de récession que lorsque les travailleur.euses reçoivent des prestations d’assurance-chômage (moins de démissions et moins de chômage de longue durée).

La valeur sociale des subventions pour la rétention de main-d’œuvre : Les auteur.es expliquent en quoi la préservation des emplois (ou la rétention de main-d’œuvre) améliore le bien-être à la fois des patron.nes et des employé.es. Iels mentionnent notamment la baisse des coûts de recrutement et de formation pour les premier.ères, et l’utilisation maximale des compétences spécifiques et la baisse des stigmates dus au chômage, surtout de longue durée, chez les deuxièmes. Iels présentent ensuite des cas particuliers qui peuvent influencer le niveau de bien-être apporté par la rétention de main-d’œuvre à la baisse ou à la hausse.

La réaffectation sur le marché du travail : Les auteur.es se penchent sur les effets des deux mesures sur la réaffectation sur le marché du travail (changements d’emplois). En fait, les deux mesures améliorent l’efficacité de cette réaffectation, quoiqu’il existe des situations où une mesure est préférable à l’autre. Cela dit, la situation fut très différente durant la crise de la COVID-19, car le marché du travail est demeuré serré durant cette récession. Mais, cette particularité ne semble pas due à l’amélioration de ces deux mesures, mais serait plutôt due aux changements de comportements dus à la présence constante de ce virus.

Autres externalités : Ces deux mesures influencent d’autres aspects du marché du travail, de l’économie et même de la société. Tout d’abord, ces mesures maintiennent la demande de personnes qui ont des revenus plus faibles que la moyenne, mais consomment une plus grande part de leur revenu. Cet effet, même s’il se manifeste pour ces deux mesures, est un peu plus fort chez les prestataires de l’assurance-chômage que chez les personnes en travail partagé. À l’inverse, le travail partagé est plus équitable que l’assurance-chômage face aux fluctuations du marché du travail, car les effets négatifs des récessions sont moins concentrés sur une minorité de travailleur.euses. Finalement ces deux mesures réduisent aussi la propagation du virus, en permettant aux travailleur.euses de rester plus longtemps à la maison et moins souvent au travail en contact avec d’autres personnes.

Conclusion : Selon les constats de cette analyse, il est en général préférable de miser sur le travail partagé que sur l’assurance-chômage en période de récession, donc d’assurer les emplois en premier lieu et les personnes si on ne peut pas assurer la protection de leur emploi. Cela dit, il existe des circonstances où l’assurance-chômage peut être préférable, par exemple pour favoriser la réaffectation des travailleur.euses dans des emplois plus productifs lorsque des secteurs d’emplois connaissent de fortes réductions. Ces deux mesures ne sont donc pas des substituts, mais sont au contraire complémentaires. En plus, elles ne sont pas avantageuses pour les mêmes types de travailleur.euses et pour les mêmes genres de risques. Au bout du compte,il est important que les pays puissent offrir ces deux types d’assurances pour pouvoir les utiliser là où elles sont les plus pertinentes.

Par contre, les auteur.es de cette étude n’ont pas réussi à bien comprendre les mécanismes qui ont fait en sorte que le marché du travail soit resté si serré au cours de la crise de la COVID-19. Comme presque toujours dans la conclusion d’études du genre, les auteur.es mentionnent (avec raison) qu’il faudrait plus de recherche. Iels ajoutent entre autres qu’il est fort possible que la situation actuelle exige que ces deux mesures soient complétées par une troisième mesure, par exemple des subventions à l’embauche pour s’assurer d’une réaffectation la plus efficace possible.

Et alors…

Je dois avouer que j’ai choisi de lire cette étude surtout par curiosité. L’opposition entre ces deux mesures dans le titre et dans le résumé de cette étude m’intriguait. J’ai finalement été agréablement surpris. Les auteur.es ne tranchent pas vraiment entre ces deux mesures, mais arrivent plutôt à la conclusion que chacune a ses avantages selon les situations, même si le travail partagé l’emporte plus souvent, ce qui me semble une conclusion juste et je dirais saine. En plus, iels ne se perdent pas dans des considérations théoriques, mais se basent plutôt sur des études empiriques pour tester leurs hypothèses. Bref, j’aime bien quand la réponse à une question comme celle du titre est «ça dépend»!

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