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Le marché du travail en août 2022 aux États-Unis et la COVID-19

8 septembre 2022

marché du travail août 2022 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à juillet 2022 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais dans ce billet commenter celles d’août 2022 pour les États-Unis. Les données pour le Québec et le Canada ne seront publiées que le 9 septembre.

Août 2022 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 2 septembre pour août 2022) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données d’août 2022 par le BLS n’a pas fait exception. Par exemple, cet article de La Presse (en fait de l’Agence France-Presse et repris en grande partie dans ceux publiés par Radio-Canada et par Le Devoir, les trois ayant d’ailleurs le même titre à un mot près) mentionne que les créations d’emploi «ont fortement ralenti, à 315 000, contre 526 000 en juillet (données révisées à la baisse)», sans préciser que la donnée sur l’emploi vient de l’ES (voir le premier nombre inscrit à la dernière colonne de ce tableau) et que le «taux de chômage a augmenté en août, pour la première fois depuis janvier, grimpant à 3,7 %», sans indiquer non plus que la donnée sur le taux de chômage vient de la HS (voir la septième ligne de cet autre tableau), laissant penser que ces données sont liées, alors qu’elles ne le sont pas. Par contre, seul l’article de La Presse mentionne une autre donnée, soit celle du taux d’activité, même s’il le fait avec un anglicisme, en ajoutant que «le taux de participation a augmenté de 0,3 point, et s’établit à 62,4 %».

– emploi, taux de chômage et activité

Cette fois, pour la première fois depuis au moins cinq mois, les données sur l’emploi sont à première vue comparables dans les deux enquêtes. En effet, l’emploi a augmenté de 442 000 emplois selon la HS (voir le nombre à la quatrième ligne de la dernière colonne de ce tableau), quand même 127 000 de plus que la hausse de 315 000 selon l’ES. Par contre, si on tient compte du fait que l’emploi de juin 2022 selon l’ES a été révisé à la baisse de 105 000 et celui de juillet 2022 de 2000, pour une révision totale de -107 000 emplois, on constate que le nombre d’emplois publié pour août était plus élevé de «seulement» 208 000 que celui publié pour juillet, ce qui augmente l’écart entre les deux estimations à 234 000 emplois (+208 000 pour l’ES et +442 000 pour la HS). Si on tient en plus compte de la baisse de 93 000 travailleur.euses autonomes qui a été captée par la HS, mais pas par l’ES (qui ne porte que sur les salarié.es), cela fait passer l’écart de la variation du nombre de salarié.es à 327 000 (+208 000 pour l’ES et +535 000 pour la HS), écart rendu nettement plus important qu’il en donnait l’impression au départ.

Cet écart à l’avantage de la HS est à l’inverse de ceux des quatre mois précédents et fait passer la différence entre les deux enquêtes de la hausse du nombre de salarié.es depuis mars de 1 550 000 en juillet à 1 226 000 en août, soit +1 888 000 pour l’ES et +662 000 pour la HS, écart qui étonne quand même encore. Comme l’a fait remarquer Dean Baker dans un billet récent, c’est loin d’être la première fois que les données mensuelles de la HS ne correspondent pas avec celles de l’ES et même que cet écart se maintienne plusieurs mois, mais, éventuellement, cet écart se réduit, ce qui a probablement commencé à se produire avec les données d’août. En plus, la hausse du taux de chômage survient au moment où le nombre de prestataires de l’assurance-chômage montre une baisse au cours de la semaine de référence de la HS (7 au 13 août). Cela est une autre indication qu’il faut prendre avec de grosses pincettes les données mensuelles de la HS (comme celles de l’EPA au Canada).

Par ailleurs, la hausse de 315 000 emplois selon l’ES est du même ordre de grandeur que celle de 280 000 anticipée par les prévisionnistes. Par contre, leur prévision d’un maintien du taux de chômage à 3,5 % ne s’est pas réalisée, celui-ci augmentant de 0,2 point à 3,7 %. En fait, cette hausse est une bonne nouvelle, car elle est accompagnée d’une baisse de 613 000 personnes inactives (ce qui annule 60 % de la hausse de 1,0 million observée entre mars et juillet) et, par voie de conséquence, d’une hausse de 0,3 point du taux d’activité, de 62,1 % en juillet à 62,4 % en août (voir la troisième ligne de ce tableau), faisant passer le recul par rapport à février 2020 (63,4 %) de 1,3 à 1,0 point. Ainsi, la hausse de 344 000 chômeur.euses signifie surtout que beaucoup plus de personnes sans emploi ont commencé à chercher des emplois en août.

Entre février 2020 et août 2022, l’emploi a augmenté de 240 000 (ou de 0,16 %) selon l’ES, mais a diminué de 134 000 (-0,08 %) selon la HS. Si on tient compte en plus de la hausse de 51 000 travailleur.euses autonomes (ou de 0,5 %) et si on ne retient que les salarié.es de la HS, l’écart s’élargit, avec une hausse de 0,16 % pour l’ES et une baisse de 0,12 % pour la HS, différence qui n’est quand même pas énorme. Cela dit, l’écart entre les résultats des deux enquêtes risque de se creuser lors de la révision des données de l’ES en janvier prochain, car les données préliminaires que le BLS a publiées à ce sujet le 24 août montrent une correction à la hausse de 462 000 emplois en se basant sur les données publiées en mars dernier. Or, il semble que les révisions finales sont rarement bien différentes des révisions préliminaires.

Pour mieux comparer les situations de février 2020 et d’août 2022, il faut aussi tenir compte du fait que la population adulte a augmenté de 1,75 % (ou de 4,56 millions de personnes) entre ces deux mois. Si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,2 % au lieu de 60,1 % comme en août 2022, il y aurait 2,9 millions d’emplois de plus (ou 1,8 %) en août 2022, c’est-à-dire 161,6 millions au lieu de 158,7 millions. Par contre, si je me base sur cette estimation récente de Jason Furman et Wilson Powell III du Peterson Institute for International Economics (PIIE), le vieillissement de la population a fait baisser mécaniquement le taux d’emploi de 0,5 point. En appliquant cette baisse, le taux d’emploi correspondant à la situation de février 2020 se situerait alors à 60,7 % en août 2022. Avec ce taux, le nombre d’emplois aurait atteint 160,3 millions, soit 1,6 million de plus (ou 1,0 %) qu’observé en août 2022 (158,7 millions). Cette estimation (1,6 million d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour que le marché du travail des États-Unis retrouve sa situation d’avant la pandémie. Ces calculs montrent que le vieillissement de la population a eu un effet (-1,3 million d’emplois) 2,2 fois moins élevé que celui de la hausse de la population adulte (+2,9 millions d’emplois) pour expliquer l’écart total avec la situation de février 2020. Notons qu’au Québec, l’impact du vieillissement (-78 900 emplois) fut au contraire plus élevé que celui de la hausse de la population adulte (+73 500) entre février 2020 et juillet 2022 (les données d’août ne seront publiées que vendredi prochain).

– emploi selon le genre et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 315 000 emplois en août 2022 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 223 000 emplois chez les hommes (+0,29 %) et de 92 000 emplois chez les femmes (+0,12 %). Entre février 2020 et août 2022, l’emploi a baissé de 98 000 (-0,13 %) chez les femmes pendant qu’il augmentait de 338 000 (+0,44 %) chez les hommes. Les principales hausses du côté industriel en août 2022 se sont observées dans :

  • les services professionnels, scientifiques et techniques (+68 000 emplois);
  • les soins de santé et assistance sociale (+61 500 emplois);
  • le commerce de détail (+44 000 emplois);
  • les loisirs et l’hospitalité (+31 000 emplois, dont 18 200 dans les services de restauration et les débits de boisson);
  • les services administratifs, services de soutien, services de gestion des déchets et services d’assainissement (+28 100 emplois);
  • la fabrication (+22 000 emplois);
  • la construction (+16 000 emplois);
  • le commerce de gros (+15 100 emplois).

Même si le secteur des loisirs et de l’hospitalité se classe régulièrement au premier rang des hausses d’emploi depuis janvier 2021 (mais quatrième ce mois-ci), il lui reste encore plus de 1,2 million d’emplois à pourvoir pour retrouver son niveau de février 2020. Les administrations publiques connaissent aussi un recul important de 645 000 emplois entre février 2020 et août 2022. Comme l’emploi selon l’ES est rendu plus élevé de 240 000, cela montre que ces pertes de 1,86 million d’emplois ont été compensées par des hausses de 2,1 millions d’emplois dans d’autres industries, dont 1,05 million dans les services professionnels et administratifs. Cela représente un changement structurel important qui explique au moins en partie la hausse du salaire moyen depuis quelques mois, quoique cette hausse soit demeuré bien au-dessous du taux d’inflation (+5,2 % en août sur une base annuelle par rapport à un taux d’inflation de 8,5 % en juillet).

– conséquence de l’inactivité

Entre février 2020 et août 2022, le nombre chômeur.euses a augmenté de 297 000 personnes pendant que le nombre de personnes inactives augmentait de 4,4 millions! Si le taux d’activité avait été de 62,9 % en août 2022 (63,4 % en février 2020 moins le 0,5 point dû au vieillissement) au lieu de 62,4 % comme en août 2022, il y aurait 1,4 million de personnes inactives de moins et 1,4 million de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 1,7 million de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 297 000) et le taux de chômage ainsi ajusté aurait atteint 4,5 % en août 2022 plutôt que 3,7 %, en hausse de 1,0 point de pourcentage plutôt que de 0.2 point par rapport à celui de février 2020 (3,5 %). Ce taux de chômage ajusté de 4,5 % reflète mieux la détérioration du marché du travail depuis février 2020 que le taux officiel de 3,7 %. Cela dit, il serait étonnant que le taux de chômage ajusté baisse autant au cours des prochains mois, car le communiqué du BLS mentionne qu’il ne reste que 523 000 personnes inactives qui disent ne pas avoir cherché d’emploi en raison de la pandémie, alors qu’il y en avait 1,2 million en février, ce qui montre qu’il y a de moins en moins de personnes qui sont inactives en raison de la pandémie. Les autres personnes qui ont joint la population inactive l’ont donc fait pour d’autres raisons, qui font l’objet de nombreuses hypothèses (dont la retraite anticipée et le manque de places en service de garde, ce qui expliquerait que l’emploi ait augmenté chez les hommes mais baissé chez les femmes depuis février 2020). Cela dit, la fin de la pandémie, si jamais elle survient, pourrait attirer d’autres personnes que celles-là sur le marché du travail.

Et après?

Les tendances pour les prochains mois sont incertaines. Voici les facteurs qui influencent le plus ces tendances :

  • le nombre de cas de COVID-19 est à la baisse depuis quelques semaines;
  • comme mentionné plus tôt, les données du BLS montrent une baisse du nombre de personnes inactives qui disent ne pas avoir cherché d’emploi en raison de la pandémie;
  • le nombre de personnes atteintes de la COVID longue est en hausse, ce qui a sûrement un effet sur le marché du travail;
  • le nombre de prestataires d’assurance-chômage est assez stable depuis quelques semaines, mais le nombre de nouvelles demandes a diminué un peu depuis deux ou trois semaines;
  • il restait en août 2022 selon la HS environ 1,6 million d’emplois à rattraper pour retrouver la situation sur le marché du travail de février 2020 en tenant compte de la hausse de la population adulte et de son vieillissement, nombre en forte baisse depuis le début de 2022;
  • la hausse du taux de chômage et du taux d’activité montre que plus de gens travaillent et veulent travailler;
  • la FED devrait hausser à nouveau son taux directeur;
  • la guerre en Ukraine et les difficultés d’approvisionnement ont encore le potentiel de nuire à l’économie des États-Unis;
  • le PIB aurait, selon les données préliminaires, diminué un peu au cours des deux premiers trimestres de 2022. Notons toutefois que la baisse du premier trimestre était due en premier lieu à une baisse des stocks accumulés durant la pandémie, ce qui n’est pas une mauvaise chose, et que ces données seront révisées au cours des prochains mois.

Face à tous ces facteurs, il est presque certain que la croissance de l’emploi entre août et septembre sera moins forte qu’au cours des sept premiers mois de 2022, et il est loin d’être impossible que l’emploi cesse d’augmenter et qu’il commence à baisser, quoique cela serait étonnant.

Et alors…

La bonne tenue du marché du travail aux États-Unis m’a un peu étonné. Je ne m’attendais pas à une baisse de l’emploi, mais pas non plus à une hausse aussi forte. Comme l’a souligné Dean Baker, les données très positives de la HS, quand on n’interprète pas de façon fautive la hausse du taux de chômage négativement, peuvent en fait n’être qu’un redressement statistique des baisses inexplicables des derniers mois en raison des marges d’erreur de cette enquête, de changements dans la saisonnalité des emplois ou encore des deux. Comme le mois dernier, la plus grande incertitude se trouve du côté de l’interprétation que la FED fera de la situation de l’emploi et des tendances de l’inflation, en légère baisse en juillet, car une nouvelle hausse pourrait très bien étouffer la reprise de l’emploi et même faire tomber ce pays en récession.

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