Aller au contenu principal

Les riches et les ultra-riches

21 septembre 2022

riches et les ultra-richesDans un article-chronique paru ce matin dans Le Devoir, Éric Desrosiers a cité une étude du directeur parlementaire du budget (DPB) datant de 2020 qui arrivait entre autres à la conclusion «qu’il fallait augmenter du tiers la valeur nette attribuée aux 5 % les plus riches, la doubler pour le 1 % le plus fortuné et la quadrupler pour ceux qui appartiennent au 0,1 %». Bien que ce constat soit exact, M. Desrosiers n’explique pas du toutes ses conséquences, laissant ainsi place à toutes sortes d’interprétations.

En fait, cette étude, intitulée «Estimation de la queue supérieure de la distribution du patrimoine familial au Canada», est bien connue. J’ai d’ailleurs publié un billet portant sur cette étude peu après sa publication, notamment en réaction à deux textes du Devoir qui l’avaient mal interprétée. Je dois récidiver aujourd’hui!

Cette étude du DPB montrait les conséquences de la méthodologie de Statistique Canada qui élimine les valeurs extrêmes de ses enquêtes pour éviter que quelques données viennent influencer indûment les moyennes publiées. Ainsi, dans ses publications sur les données de l’Enquête sur la sécurité financière portant sur les actifs, passifs et actifs nets des ménages, Statistique Canada avait en 2016 remplacé les données supérieures à 23,7 millions $ d’actifs nets par ce montant. Pour estimer les recettes que procurerait la proposition du NPD d’instaurer un impôt sur les actifs nets, ce qui montre que QS n’a pas réinventé la roue avec sa proposition, le DPB a dû remplacer les données ainsi réduites par une estimation de ces actifs nets réels en utilisant notamment les données publiées par les magazines qui publient des données sur les grandes fortunes, en les révisant et en imputant à l’aide d’un technique d’interpolation les actifs se situant entre 23,7 millions $ et les milliards $ des grandes fortunes en se basant sur les données des Comptes du bilan national (CBN) sur la valeur nette totale des actifs nets du secteur des ménages du Canada. Bref, il ne s’agit pas d’un enrichissement soudain, mais d’une correction des données.

Il faut aussi noter que cette correction ne touche que les ménages ayant des actifs nets supérieurs à 23,7 millions $, soit moins de 1 % des ménages. Elle fait bien sûr aussi augmenter la valeur des actifs nets moyens des 5 % des ménages les plus riches, comme dans la citation retenue par M. Desrosiers, mais simplement parce que les 1 % les plus riches font aussi partie des 5 % les plus riches! Il aurait pu ajouter que cela fait aussi augmenter la moyenne de la valeur des actifs nets de l’ensemble de la population. Par contre, cela n’a absolument aucun impact sur la valeur médiane des actifs nets de l’ensemble des ménages, des cinq quintiles des ménages, ni même des 5 % ou des 2 % les plus riches. Ainsi, l’estimation de QS que 5 % de la population seulement serait touchée par son impôt sur les actifs nets demeure pertinente, ce que M. Desrosiers ne nie pas.

Par contre, cela a un impact sur les recettes qui seraient tirées de cet impôt. Cette étude étant bien connue, je sais (pour avoir participé à un comité sur cette question) que QS l’a aussi utilisée pour estimer les recettes de cet impôt et de celui sur les successions, soit 2,65 milliards $. Bref, la citation de M. Desrosiers ne fait que jeter de la confusion sur cette mesure sur laquelle il s’est déjà dit bien des faussetés, comme je l’ai souligné avec Michel Seymour dans ce billet.

Et alors…

Je trouve déplorable qu’un journaliste chevronné et que je respecte comme M. Desrosiers ait lancé ce constat sans le mettre en contexte ni en tirer de conclusion claire, comme je viens de le faire. Pourtant, si M. Desrosiers s’intéresse à l’évolution de la valeur des actifs nets des ménages, il aurait pu souligner que Statistique Canada a annoncé le 12 septembre dernier, il n’y a guère plus d’une semaine, que «La valeur nette du secteur des ménages, c’est-à-dire la valeur des actifs moins les passifs, a baissé de 990,1 milliards de dollars au deuxième trimestre», une baisse de 6,1 % en un seul trimestre. Mais, ce ne sont pas nécessairement les plus riches qui ont été touchés. Cela dit, Statistique Canada ne le précise pas qui est touché par cette baisse.

Statistique Canada ne fournit pas de données par province, mais je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que cette baisse trimestrielle correspond à 374 fois la ponction annuelle que QS ferait dans les actifs nets des ménages avec ses impôts sur les actifs nets et les successions (2,65 milliards $). Alors qu’on rue dans les brancards pour 2,65 milliards $, personne n’a écrit d’éditorial et aucun.e politicien.ne n’a fait de discours pour s’insurger contre la politique de hausse des taux d’intérêt qui a causé cette perte gigantesque de 990 milliards $, qui, elle, n’exempte pas 95 % de la population.

Je préfère toujours quand les journalistes apportent un éclairage sur les propositions des partis politiques que quand iels lancent sans contexte une information qui au contraire ajoute de la confusion.

Publicité
4 commentaires leave one →
  1. pollytatouin permalink
    22 septembre 2022 9 h 00 min

    La raison pourquoi personne ne s’insurge de la baisse de la valeur nette des actifs est que tant qu’on ne vend pas, il ne s’agit que d’une perte sur papier. Ça finira par remonter. En revanche, la ponction proposée s’applique aux revenus et affecte donc la réalité directement.

    Je ne dis pas que la proposition est mauvaise, mais je trouverais déraisonnable que les gens déchirent leurs chemises pour une baisse de la valeur des actifs qui ne sera pour plusieurs que théorique.

    J’aime

  2. 22 septembre 2022 9 h 54 min

    @ pollytatouin

    Comme j’ai voulu garder ce billet court et que cette remarque n’était pas le sujet principal de ce billet, je ne suis pas entré dans les détails. On parle ici d’une baisse de la valeur des actifs nets, ce qui peut aussi bien venir d’une baisse de la valeur des actifs, ce que tu commentes, que d’une hausse de la valeur des passifs. Or, si on lit le communiqué de Statcan, la baisse de la valeur des actifs nets vient des deux :
    – «La valeur des biens immobiliers résidentiels des ménages a diminué de 5,0 % au deuxième trimestre», soit moins que la baisse moyenne de 6,1 %;
    – «Le prix de revente moyen a reculé de 10,5 % par rapport au premier trimestre», ce qui cette fois touche les ventes;
    – «La valeur des actifs financiers des ménages a fortement diminué au deuxième trimestre (-5,7 %), principalement en raison de la dépréciation des titres d’emprunt et des actions», là, ça demeure potentiel, si on ne vend pas (mais certains ont vendu…);
    – «les ménages ont emprunté un montant record de 61,6 milliards de dollars au deuxième trimestre de 2021, alimenté principalement par une demande de prêts hypothécaires sans précédent», là, les ménages le ressentent;
    – «La dette des ménages sur le marché du crédit (crédit à la consommation et prêts hypothécaires et non hypothécaires) a augmenté de 2,1 % pour atteindre 2 760,3 milliards de dollars au deuxième trimestre, sous l’effet de la vigueur de l’activité d’emprunt. Mis à part le deuxième trimestre de 2021, il s’agit du rythme de croissance le plus rapide de la dette totale du marché du crédit depuis le dernier trimestre de 2009. La dette hypothécaire a dépassé les 2 billions de dollars pour atteindre 2 044,2 milliards de dollars au deuxième trimestre de 2022, tandis que les prêts non hypothécaires s’élevaient à 716,1 milliards de dollars, ce qui marque un retour à un niveau d’endettement plus élevé, à un niveau enregistré pour la dernière fois au début de 2020.»
    – «la dette des ménages sur le marché du crédit en proportion du revenu disponible des ménages a augmenté pour s’établir à 181,7 % au deuxième trimestre, après avoir atteint 179,7 % au trimestre précédent»
    – «Le ratio du service de la dette des ménages, qui correspond au total des paiements obligatoires du capital et des intérêts sur la dette sur le marché du crédit en proportion du revenu disponible des ménages, a atteint 13,63 % au deuxième trimestre, en hausse par rapport à 13,34 % au premier trimestre.» Ça aussi, ça se ressent!

    Pour plus de détails encore, On peut consulter le tableau 36-10-0580-01 qui désagrège en 121 éléments les données sur les actufs, les passifs et la valeur nette à https://www150.statcan.gc.ca/t1/tbl1/fr/cv.action?pid=3610058001.

    Bref, oui, c’est différent, mais les ménages ont déjà commencé à ressentir vivement les conséquences de la politique monétaire, et cela, c’était seulement jusqu’à la fin juin, alors que les taux ont augmenté bien plus par après et qu’ils continueront de monter. Pendant ce temps, on ne nous parle beaucoup plus de l’inflation que des conséquences comme celle-ci de la politique monétaire qui n’a aucun impact sur la majeure partie des facteurs qui expliquent cette inflation, quoiqu’on ait publié récemment un texte de Joseph Stiglitz sur le sujet et qu’on parle de plus en plus de la récession qui devient de plus en plus probable, voire inévitable. Cela fera encore baisser la valeur des stocks, soit des actifs nets, soit des actifs et des passifs, mais aussi des flux, les revenus. Mais, cela demeure encore bien intangible pour bien des gens, c’est vrai.

    J’aime

  3. pollytatouin permalink
    26 septembre 2022 10 h 41 min

    Je comprends mieux ton point de vue, merci pour le complément d’informations.

    Préfèrerais-tu que la BdC laisse aller l’inflation ? (en supposant qu’elle peut même l’influencer compte tenu des facteurs à l’oeuvre)

    Sur le plan financier, l’inflation favorise les gens endettés au détriment des épargnants, donc probablement que les plus riches seraient plus affectés. Mais l’inflation est aussi un grave problème pour les moins riches.

    Dit autrement : préserver la détente monétaire et compenser l’inflation avec des chèques envoyés aux moins riches ?

    J’aime

  4. 26 septembre 2022 12 h 05 min

    Tu réponds toi-même à ta question (en supposant qu’elle peut même l’influencer compte tenu des facteurs à l’oeuvre). En fait, je n’était pas contre les deux premiéres hausses, simplement pour envoyer un message. Mais plus, ça ne fait que nous pousser vers une récession. Ce n’est sûrement pas une petite baisse de la demande au Canada qui va influencer les prix mondiaux. Même aux États-Unis, ça ne marche pas. Comme je l’ai écrit souvent, quand tu n’as qu’un marteau dans ton coffre à outiel (la hausse du taux directeur), tous les problèmes ressemblent à des clous!

    Pour l’inflation, ce que tu dis est exact (elle défavorise bien plus les riches), ce qui explique d’ailleurs la force du lobby pour que les banques centrales visent un taux de 2 %, alors que ce serait bien mieux de viser 3, voire 4 %, comme le recommandent plein d’économistes, dont Joseph Stiglitz, Paul Krugman et bien d’autres (dont moi!), même Pierre Fortin, quoique je ne l’aie pas lu sur le sujet depuis longtemps. L’image populaire qu’elle touche davantage les plus pauvres est une supercherie, comme je l’ai mentionné dans la conclusion de ce billet : https://jeanneemard.wordpress.com/2022/01/27/lindice-des-prix-a-la-consommation-et-les-perceptions-de-linflation/, et comme le montre le premier graphique de ce billet (https://jeanneemard.files.wordpress.com/2022/01/indice-des-prix-a-la-consommation-et-les-perceptions-de-linflation_1.jpg).

    «compenser l’inflation avec des chèques envoyés aux moins riches»

    C’est en effet ce que j’ai même suggéré à QS l’an passé, soit d’augmenter les sommes envoyées dans le cadre du crédit pour la solidarité, mesure qu’il a d’ailleurs proposé dès novembre 2021 (https://www.journaldemontreal.com/2021/11/22/mise-a-jour-budgetaire-qs-propose-de-doubler-le-credit-dimpot-pour-solidarite). On aurait pu aussi ajuster l’indexation des transferts aux plus pauvres (hausse de seulement 2,6 % en janvier dernier pour les prestataires de l’aide sociale). Cela dit, le doublement du crédit pour la solidarité ratisse plus large, quoiqu’il ne peut pas couvrir les «nouveaux pauvres», car ses critères reposent sur la situation de l’année précédente selon la déclaration de revenus. D’où la pertinence d’ajuster aussi les prestations (ce qui est dans la plateforme de QS).

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :