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Le marché du travail des immigrant.es et les postes vacants

22 septembre 2022

marché du travail des immigrants 2021La question de l’immigration prend beaucoup de place dans la campagne électorale actuelle. Mis à part son impact sur la langue, c’est sa capacité à possiblement réduire le nombre de postes vacants qui a retenu le plus l’attention dernièrement. À ce sujet, deux visions s’affrontent. Une d’elle, appuyée notamment par le PQ, la CAQ (moins directement) et par Pierre Fortin, avance que cette solution ne peut être que limitée, car «les revenus supplémentaires encaissés et dépensés par les nouveaux arrivants finissent par faire augmenter la demande de main-d’œuvre autant que l’offre de main-d’œuvre». Sans négliger la hausse de la demande dont parle M. Fortin, la plupart des intervenant.es, dont je suis, considèrent que, non la hausse de la demande ainsi générée n’équivaut pas à la hausse de l’offre de main-d’œuvre.

Avant de présenter mes arguments, je vais tout d’abord commenter l’évolution de la situation sur le marché du travail des immigrant.es au Québec et dans le reste du Canada depuis 2006.

Le marché du travail des immigrant.es au Québec et au Canada

Les graphiques qui suivent sont tirés de deux tableaux provenant des estimations de l’EPA et portant sur la population immigrante, un annuel (14-10-0083-01) et un mensuel présentant des moyennes mobiles de trois mois (14-10-0082-01). Dans cette section, je vais présenter les estimations pour la population âgée de 25 à 54 ans, soit le principal groupe d’âge actif, car cette tranche d’âge est la seule qui permet des comparaisons entre la population immigrante et celle née au Canada, puisque ces deux populations ont des structures démographiques très différentes, comme je l’ai expliqué en détail sur ce billet il y a un peu plus d’un an.

Ces graphiques ne sont pas très orthodoxes. J’y présente en effet des taux d’emploi et de chômage de 2006 à 2021, suivis de ces taux de janvier à août 2022 (où chaque donnée est une moyenne mobile de trois mois) pour pouvoir mieux suivre l’évolution récente de ces taux.

– taux d’emploi

marché du travail des immigrants 2021_1_taux d'emploi

Le graphique ci-haut montre que le taux d’emploi des personnes âgées de 25 à 54 ans :

  • qui sont nées au Canada (les natif.ives) est plus élevé au Québec (ligne violette) que dans le reste du Canada (ligne bleu pâle) depuis 2009, l’écart maximal ayant été atteint en août 2022 avec 4,0 points de pourcentage, soit 88,9 % par rapport à 85,0 % (ou 3,97 points, soit 88,93 % et 84,96 %); ce taux d’emploi a augmenté de 6,7 points au Québec entre 2006 et les huit premiers mois de 2022 (de 81,5 % à 88,2 %), alors qu’il n’augmentait que de 1,6 point dans le reste du Canada (de 83,4 % à 85,0 %);
  • qui sont immigrantes était jusqu’en 2015 beaucoup plus faible au Québec (ligne bleu foncé) que dans le reste du Canada (ligne rouge), l’écart maximal ayant été observé en 2006 avec 7,9 points de pourcentage, soit 78,7 % par rapport à 70,7 % (un autre problème d’arrondissement…), alors que cet écart est devenu positif pour le Québec en 2020 (0,8 points), et en moyenne en 2022 de 0,3 point, soit 82,0 % par rapport à 81,7 % (ça balance, cette fois…); ce taux d’emploi a augmenté de 11,3 points au Québec entre 2006 et et les huit premiers mois de 2022 (de 70,7 % à 82,0 %), alors qu’il n’augmentait que de 3,0 points dans le reste du Canada (de 78,7 % à 81,7 %);
  • qui sont immigrantes et au Canada depuis moins de cinq ans (que j’appellerai dorénavant les immigrant.es très récent.es) a toujours été plus faible au Québec (ligne jaune) que dans le reste du Canada (ligne verte), l’écart maximal ayant été observé en 2009, année de récession, avec un écart de 12,8 points, soit 66,0 % par rapport à 53,3 %), alors que cet écart moyen au cours des huit premiers mois de 2022 fut de 3,8 points, soit 78,6 % par rapport à 74,8 %; ce taux d’emploi a augmenté de 16,1 points au Québec entre 2006 et les huit premiers mois de 2022 (de 58,7 % à 74,8 %), alors qu’il a moins augmenté dans le reste du Canada, mais quand même de 11,8 points (de 66,8 % à 78,6 %); il faut aussi tenir compte du fait que, comme le nombre d’immigrant.es très récent.es est limité (encore plus au Québec), les marges d’erreur sont sûrement élevées (mais non précisées par Statistique Canada), ce qui explique que ces courbes varient plus que les autres d’une année à l’autre.
  • qui sont résidentes non permanentes (RNP; je n’ai pas inclus leurs données dans le graphique, car on ne verrait plus rien; il est déjà trop encombré!), soit surtout des travailleur.euses étranger.ères temporaires, des étudiant.es étranger.ères, des demandeur.euses du statut de réfugié et leur famille, a été plus faible au Québec que dans le reste du Canada presque tout au long de la période étudiée, l’écart maximal ayant été observé en 2014, avec un écart de 14,0 points, soit 60,7 % par rapport à 74,7 %, alors que cet écart moyen au cours des huit premiers mois de 2022 fut de seulement 1,0 point, soit 76,8 % par rapport à 75,8 %; il a même surpassé celui du reste du Canada en 2016, en 2017, en 2021 et au cours de quatre des huit mois de 2022; ce taux d’emploi a augmenté de 14,9 points au Québec entre 2006 et les huit premiers mois de 2022 (de 60,9 % à 75,8 %), deux fois plus que dans le reste du Canada (de 7,4 points, de 69,4 % à 76,8 %); comme pour les immigrant.es très récent.es, il faut aussi tenir compte du fait que les marges d’erreur sont sûrement élevées; en plus, la composition des RNP peut varier entre les années et le territoire, le taux d’emploi étant sûrement plus élevé pour les travailleur.euses étranger.ères temporaires (tou.tes occupé.es par définition) que pour les étudiant.es étranger.ères, les demandeur.euses du statut de réfugié (surtout que ces personnes n’ont pas toujours de permis de travail) et leur famille.

marché du travail des immigrants 2021_1-1_taux d'emploiCette analyse montre clairement que les réticences sur l’intégration au marché du travail des immigrant.es sont beaucoup moins valables aujourd’hui qu’elle l’étaient par le passé, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre. En effet, l’écart du taux d’emploi entre les immigrant.es et les natif.ives a baissé de plus de 40 % entre 2009 et les huit premiers mois de 2022 au Québec et de 30 % dans le reste du Canada. Il a aussi baissé de la même ampleur chez les immigrant.es très récent.es et les RNP. Si la situation peut encore s’améliorer par un meilleur accueil, notamment pour l’apprentissage du français, et une plus grande reconnaissance des diplômes et des expériences à l’étranger, ce serait plus difficile pour les RNP, sauf chez les demandeur.euses du statut de réfugié qui attendent trop souvent leur permis de travail pour rien, et à qui le gouvernement refuse l’accès au service de garde alors qu’il se plaint de la hausse du nombre de postes vacants. Notons finalement que l’acceptation des demandeur.euses du statut de réfugié ne vise pas en premier lieu des objectifs économiques, mais bien humanitaires, et que leur situation doit donc être analysées avec d’autres critères que ceux du marché du travail, même si leur apport ne doit pas être sous-estimé, comme on l’a vu au cours de la pandémie.

– taux de chômage

marché du travail des immigrants 2021_2_taux de chômage

Je vais présenter plus succinctement le graphique ci-haut qui montre que le taux de chômage des personnes âgées de 25 à 54 ans a fondu dans tous les groupes représentés dans ce graphique et aussi chez les RNP, dont l’évolution du taux de chômage n’y est pas présentée. Alors que ce taux variait en 2006 de 4,5 % chez les natif.ives du reste du Canada à 18,1 % chez les immigrant.es très récent.es du Québec, il se situait en moyenne au cours des huit premiers mois de 2022 à entre 3,0 % chez les natif.ives du Québec et 8,3 % chez les immigrant.es très récent.es du Québec, alors que l’écart entre le plus haut et le plus bas est passé de 13,6 à 5,3 points, une baisse de plus de 60 %. Ce constat appuie la conclusion de la partie précédente que les réticences passées sur l’intégration au marché du travail des immigrant.es sont beaucoup moins valables aujourd’hui qu’elles l’étaient par le passé.

– taux d’emploi de l’ensemble de la population adulte

Si le taux d’emploi des 25-54 ans permet de mieux comparer l’intégration en emploi de populations qui ont des structures démographiques différentes, il faut tenir compte de ces structures démographiques et donc présenter la situation sur le marché du travail de l’ensemble des adultes (15 ans et plus) de ces populations pour connaître le potentiel de chaque population de pourvoir des postes vacants. Pour éviter d’alourdir ce billet, ce vais me contenter de présenter l’évolution du taux d’emploi de ces populations dans le graphique qui suit, et seulement pour le Québec.

marché du travail des immigrants 2021_3_taux d'emploi

Ce graphique montre qu’en début de période, surtout de 2006 à 2010, le taux d’emploi des immigrant.es très récent.es (ligne bleue), des immigrant.es de longue date (au Canada depuis plus de 10 ans, ligne jaune) et des RNP (ligne mauve) étaient tous beaucoup plus bas que celui des natif.ives, et cela de 6 à 13 points selon l’année et la population. Seul le taux d’emploi des immigrant.es récent.es (au Canada depuis 5 à 10 ans, ligne rouge) lui était plus élevé, et pas de beaucoup au début, en fait de moins d’un point en 2006. Par la suite, le taux d’emploi des natif.ives est demeuré assez stable, tandis que celui des quatre populations de migrant.es n’a cessé d’augmenter. Ainsi, le taux d’emploi des trois populations qui tirait de l’arrière a rejoint celui des natif.ives vers 2019 et l’ont même dépassé de 2020 à 2022, tandis que celui qui le devançait de peu en 2006 a pris son envol pour le surpasser de 15 points en 2019, puis un peu moins en 2020 et 2021, pour reprendre son écart de 15 points en 2022.

marché du travail des immigrants 2021_3-1_taux d'emploiLe graphique ci-contre permet de mieux visualiser cette évolution spectaculaire en comparant directement les taux d’emploi de 2006 à ceux des huit premiers mois de 2022. On voit que le taux d’emploi des quatre populations de migrant.es ont fortement augmenté entre ces deux années, en fait de 8,6 points pour les immigrant.es de longue date et d’entre 13,4 et 16,7 points pour les trois autres, tandis que celui des natif.ives baissait de 1,1 point. En conséquence, le taux d’emploi des natif.ives s’est retrouvé en 2022 le plus bas des cinq populations présentées, et de beaucoup dans le cas des trois populations au Canada depuis le moins longtemps, ce qui montre le fort potentiel de ces trois populations de pourvoir des postes vacants.

J’ajouterais quelques mots sur les trois années de pandémie. En 2020, le taux d’emploi des cinq populations étudiées a diminué, ce qui n’a rien d’étonnant, puis a remonté quelque peu en 2021, mais beaucoup chez les immigrant.es très récent.es et chez les RNP. Les documents du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) sur l’immigration permanente de 2016 à 2020 (voir la page 20) et au deuxième trimestre de 2021 (le plus récent) montre que le niveau de l’immigration a diminué en 2020 et surtout 2021, ce qui a fait en sorte de faire augmenter la proportion des immigrant.es très récent.es au pays depuis 2 à 4 ans, et faire diminuer celle qui y sont depuis moins de deux ans. Cet effet de composition peut avoir eu un effet à la hausse sur le taux d’emploi de cette population et expliquer la forte hausse de ce taux en 2021 et en 2022. La répartition des catégories d’immigration (économique, regroupement familial, réfugié.es et autres) a aussi changé un peu, mais cet effet de composition a sûrement été mineur. Je n’ai pas trouvé de données récentes sur les catégories de RNP, mais, selon de nombreux articles de journaux, il y aurait eu moins d’étudiant.es étranger.ères et de demandeur.euses du statut de réfugié en 2020 et en 2021, faisant augmenter la proportion de travailleur.euses étramger.ères temporaires qui ont un taux d’emploi plus élevé que les autres catégories de RNP, ce qui expliquerait leur forte hausse du taux d’emploi en 2021. De même, l’augmentation du nombre d’étudiant.es étranger.ères et de demandeur.euses du statut de réfugié en 2022 pourrait expliquer la baisse de ce taux en 2022, un autre effet de composition! Cela dit, cette courte analyse ne modifie pas ma conclusion, soit que l’immigration récente a un fort potentiel pour pourvoir des postes vacants, potentiel qui croît rapidement après un an ou deux de présence au Québec, période qui pourrait même être réduite avec une meilleure structure d’accueil.

Et alors…

Voici donc un aspect du potentiel de l’immigration pour contribuer à faire diminuer ou moins augmenter le nombre de postes vacants. En outre, l’argument de M. Fortin disant que leur demande de consommation annule complètement leur offre de travail est erroné pour au moins quatre autres raisons : ces personnes consomment un bon nombre de produits importés, comme toute la population du Québec, et de produits pour lesquels il y a peu ou pas de postes vacants, tandis que tous les emplois dans lesquels iels travaillent étaient par définition des postes vacants avant qu’iels les occupent, d’autant plus que les immigrant.es et les travailleur.euses étranger.ères temporaires sont sélectionné.es au moins en partie (en fait uniquement pour les travailleur.euses étranger.ères temporaires) sur leurs compétences dans des domaines pour lesquels le Québec manque de main-d’œuvre. Par exemple, si le premier ministre trouve qu’il manque de travailleur.euses de la construction, il pourrait donner plus de points pour les personnes qui ont des compétences et de l’expérience dans ces professions. Troisième raison, ces migrant.es envoient souvent de l’argent dans leur pays d’origine, créant une demande ailleurs qu’au Québec. Je ne connais pas l’ampleur précise de ces envois, mais selon de nombreux textes que j’ai lus sur le sujet, ce phénomène est loin d’être anecdotique. Quatrième raison, les gens épargnent toujours une partie de leur revenus.

On voit donc que de nombreux arguments contredisent ceux des personnes qui prétendent que l’immigration ne peut pas contribuer à solutionner au moins en partie l’augmentation du nombre de postes vacants. Mais, cela n’est pas la seule raison d’en inviter un bon nombre. Le Québec a la responsabilité de respecter ses ententes internationales et a même une responsabilité morale d’aider des personnes dans le besoin, étant en partie responsable, comme tous les pays riches, du réchauffement climatique et de l’exploitation de peuples des pays pauvres. Il ne s’agit pas d’accepter tou.tes les réfugié.es du monde, mais d’apporter une contribution à la hauteur de sa richesse, de sa responsabilité et de sa capacité d’accueil, tout en consacrant des ressources pour augmenter cette fameuse capacité, dont l’ampleur n’a jamais pu être mesurée de façon minimalement scientifique.

Je ne cherche pas ici à recommander un seuil d’immigration, ce qui dépasse mes compétences, mais au moins de contredire les faux arguments que mes compétences permettent de débusquer. Cela dit, l’immigration ne peut pas régler à elle seule le problème des postes vacants. Par exemple, le fait que les employeurs exigeaient au deuxième trimestre de 2022 au maximum un diplôme d’études secondaires pour 59,2 % des postes vacants, un sommet historique, montre qu’une hausse du salaire minimum pourrait aussi inciter plus d’inactif.ives à entrer ou revenir sur le marché du travail. Il est aussi troublant de constater que le salaire moyen offert pour les postes vacants a diminué entre le premier et le deuxième trimestre de 2022, passant de 23,15 $ à 22,80 $, un niveau 25 % inférieur au salaire moyen de l’ensemble des emplois pour la même période (30,42 $). Bref, l’immigration peut contribuer et les employeurs pourraient aussi le faire, mais il ne faut pas s’attendre à ce que le nombre de postes vacants diminue de façon notable au cours des prochaines années. Dans cette optique, il faudra faire des choix et ne pas les laisser au marché si on veut que ces choix correspondent le mieux possible à notre projet de société. Et l’immigration est justement un des moyens pour faire le choix des postes vacants que nous jugeons les plus importants à pourvoir.

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