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L’homme préhistorique est aussi une femme

3 octobre 2022

homme préhistorique est aussi une femmeAvec son livre L’homme préhistorique est aussi une femme – Une histoire de l’invisibilité des femmes, Marylène Patou-Mathis, préhistorienne, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), s’appuyant «sur les dernières découvertes en préhistoire et l’analyse des idées reçues que véhicule, jusqu’à notre époque, la littérature savante», pose «les bases d’une autre histoire des femmes, débarrassée des préjugés sexistes, plus proche de la réalité».

Introduction : «Les nouvelles techniques d’analyse des vestiges archéologiques, les récentes découvertes de fossiles humains et le développement de l’archéologie du genre ont remis en question nombre d’idées reçues et de clichés» transmis par des hommes pas nécessairement misogynes, mais qui analysaient les sociétés anciennes avec leurs valeurs patriarcales. Cette situation a commencé à changer vers les années 1960 avec l’arrivée de femmes dans les champs disciplinaires liés à l’étude de la préhistoire et, depuis le début du XXIe siècle, de la place des femmes dans la préhistoire.

1. Vision romanesque des femmes préhistoriques : Les premières images de la préhistoire, basées sur aucune preuve, montraient presque toujours des hommes blancs d’allure simiesque en premier plan, portant souvent des armes et protégeant de pauvres femmes illustrées en arrière-plan. Dans les essais comme dans les romans, au cinéma et même dans des documentaires, les découvertes de la préhistoire et les œuvres artistiques étaient attribués uniquement à des hommes. L’autrice aborde aussi les clichés sur le passé naturellement violent des premiers humains (voir ce billet présentant un livre précédent de l’autrice sur ce sujet), et analyse l’origine de ces représentations archétypales et démenties de nos jours par de nombreuses preuves archéologiques.

2. Contexte historique et intellectuel de l’apparition de la préhistoire en tant que discipline scientifique : L’autrice présente le contexte «d’une société occidentale héritière d’une tradition judéo-chrétienne et gréco-romaine» et aborde notamment :

  • la vision de la femme comme un être inférieur de l’Antiquité au XXe siècle par «ordre divin» et par «nature», vision que l’autrice présente avec de nombreux exemples et analyses (je résume ainsi plus de 50 pages : c’est révoltant, mais passionnant, quoique bien souvent décourageant);
  • les très nombreuses interventions de philosophes et de religieux établissant l’infériorité des femmes (ces «hommes manqués») et décrétant leur devoir d’obéir et de servir des hommes;
  • l’interdiction, puis la limitation de l’éducation des femmes aux travaux domestiques, au catéchisme et aux façons de plaire aux hommes et de les servir;
  • la naissance et l’évolution de l’idéologie sexiste, du XVIIIe siècle jusqu’au milieu du XXe.

3. Les femmes préhistoriques à la lumière des nouvelles découvertes et de l’archéologie du genre : Les premières préhistoriennes ont commencé à exercer leur profession après la Première Guerre mondiale. Peu nombreuses, elles ont aussi été les premières à s’intéresser à l’archéologie du genre, soit l’analyse des relations humaines, dont les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes. L’autrice aborde notamment :

  • les nombreux changements aux hypothèses antérieures (souvent axées sur une descendance unique, comme celle d’Adam et Ève dans la Bible) depuis une cinquantaine d’années, particulièrement après la découverte de Lucy en 1974 et souvent grâce à des préhistoriennes;
  • la présence des hommes et surtout des femmes dans l’art paléolithique, pariétal ou mobilier;
  • l’interprétation des statuettes féminines (fonction et signification) et des dessins et sculptures représentant des organes génitaux féminins, interprétation souvent sexiste et raciste;
  • le caractère érotique ou pas des représentations des organes génitaux, plus souvent féminins;
  • les différentes formes de familles (consanguines, polygames, exogames et monogames) et la fréquence de la maternité;
  • les grossesses et les soins aux femmes qui accouchent;
  • l’absence de preuves de la division sexuée du travail présupposée par bien des préhistoriens, alors que de nombreuses preuves suggèrent la participation des femmes à des tâches longtemps considérées masculines (chasse, confection d’armes et d’outils, etc.);
  • les époques et lieux de probables patrilocalité et matrilocalité;
  • l’importance de la chasse dans l’évolution des homos, dont homo sapiens, notamment en raison de la collaboration et des raisonnements qu’elle exige, et les controverses sur la contribution des femmes à cette activité et à la cueillette;
  • des preuves suggérant que les femmes ont aussi bien que les hommes participé à l’art préhistorique, dont pariétal, alors que les anthropologues du XIXe siècle considéraient les femmes «par nature dénuées de puissance créatrice»;
  • le statut social des femmes, qui aurait varié selon les régions, mais, en se basant notamment sur les sépultures, qui aurait été plus souvent semblable à celui des hommes;
  • des indices appuyant et réfutant l’existence de sociétés matriarcales;
  • les avis divergents sur la possible détérioration ou amélioration de la situation des femmes au néolithique, probablement les deux selon les régions et la période;
  • l’apparition variable de la division sexuée et sociale des tâches;
  • des preuves indiquant l’existence de guerrières (preuves longtemps rejetées par des préhistoriens);
  • les divinités féminines.

L’autrice conclut ce riche et long chapitre en revenant sur les nombreuses résistances chez les préhistoriens de reconnaître le rôle important qu’ont joué les femmes dans le processus d’humanisation d’homo sapiens. En fait, leur situation était probablement bien meilleure que lors des périodes «où les préceptes religieux et l’iniquité des lois ont maintenu les femmes dans un état d’infériorité et de subordination». Elle montre que même Simone de Beauvoir s’est laissée influencer par la vision androcentrique de la préhistoire, avançant même dans Le Deuxième Sexe que la condition des femmes s’est améliorée avec la révolution néolithique, alors que tout indique que ce fut souvent l’inverse et que les sociétés étaient beaucoup «plus complexes qu’on ne le pensait il y a encore peu de temps».

4. Éternelles rebelles : L’histoire officielle a oblitéré la place et le rôle des femmes, qui furent pourtant nombreuses à l’influencer, et pas seulement durant la préhistoire. L’autrice présente l’évolution de ces oublis volontaires à travers les époques :

  • de l’Antiquité au Moyen Âge, où leur place et leur rôle ont grandement varié selon les sociétés et les époques, plus souvent déconsidérés par les lois et la culture contrôlées par les hommes;
  • de la Renaissance au siècle des Lumières, si quelques penseurs considéraient les femmes comme les égales des hommes, leur situation ne s’est pas améliorée partout au cours de cette époque, la majorité d’entre elles demeurant cantonnées à des tâches «traditionnelles»;
  • lors de la Révolution française et du début du XIXe siècle, les inégalités entre les hommes et les femmes se sont accentuées, malgré la multiplication des discours en faveur de cette égalité;
  • lors de la révolution de 1848, les manifestations pour l’égalité des droits des femmes se sont multipliées, mais sans succès;
  • leur situation était toujours la même au début du XXe siècle, alors que les études préhistoriques se sont développées après leur naissance au milieu de siècle précédent, et cela pendant que Marie Curie recevait son deuxième prix Nobel (1903 et 1911) et que les manifestations pour l’égalité des droits des femmes se répandaient dans la plupart des pays occidentaux;
  • après maintes péripéties, dont plusieurs projets de loi adoptés par la Chambre des députés, mais rejetés par le Sénat, ce n’est qu’en 1944 qu’une loi a été adoptée pour que les Françaises aient le droit de vote, la France étant un des derniers pays à le faire, que deux ans plus tard que le principe de l’égalité des sexes a été ajouté à la constitution du pays, et qu’en 1965 que les femmes mariées ont pu ouvrir un compte bancaire sans la permission de leur mari.

Malgré toutes ces avancées (et bien d’autres dont je n’ai pas parlé), «des difficultés persistent, en France et dans d’autres pays». Pour y mettre fin, il faut changer les mentalités. Un des moyens pour ce faire est de rendre les femmes plus visibles, notamment en restituant le rôle des femmes dans l’histoire et dans la préhistoire, ce à quoi l’autrice espère avoir contribué avec ce livre.

Épilogue – Femmes et féminisme d’hier et d’aujourd’hui : «Déconstruire les argumentaires sexistes, plus idéologiques que scientifiques, c’est la tâche que s’est notamment donnée l’archéologie du genre» pour que la femme trouve «sa juste place sans l’histoire». Malgré toutes les avancées des dernières décennies, le patriarcat continue «de produire ses effets dévastateurs». L’autrice dénonce dans ce contexte les féminicides; le contrôle de la sexualité des femmes et les mutilations sexuelles qu’elles subissent encore de nos jours; les inégalités domestique, politique, religieuse et économique, notamment sur le marché du travail; la discrimination dans les milieux universitaire, scientifique, artistique, alimentaire et philosophique, et même dans la grammaire et l’orthographe. Et elle conclut :

«La femme n’est pas par «nature» cet autre que l’ont peut posséder. Si, durant des siècles, sociétés et cultures ont forcé les femmes à entrer dans le moule réducteur des rôles qui leur étaient dévolus, il est temps désormais d’envisager une complémentarité entre les deux sexes et non une domination de l’un par l’autre. Le patriarcat doit être remplacé par un autre système, qui reste à construire ensemble.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire sans faute! La lecture de ce livre est pour moi essentielle, même si elle est difficile. Elle est difficile en premier lieu par la forme, en raison des 126 notes explicatives en bas de page et surtout des 929 notes qui s’étendent sur 87 pages à la fin du livre, soit plus du tiers des pages du texte principal (240), en plus en caractères beaucoup plus petits, aussi bien des références que des compléments d’information souvent substantiels. Cette lecture est aussi difficile en raison de l’accumulation des récits sur les horreurs et les injustices vécues par les femmes à travers l’histoire.

Je me suis demandé si je n’acceptais pas trop vite la version de l’autrice par biais de confirmation, mais face à l’avalanche de preuves qu’elle présente et analyse toujours avec nuance, ne tranchant de façon certaine aucune d’entre elles, mais concluant en raison de leur nombre et leur répétition dans de nombreux lieux et époques, il n’y a aucun doute que l’histoire et la préhistoire qu’elle raconte correspondent bien à ce qu’on peut en savoir, avec ses rares certitudes, ses nombreuses cohérences et ses tout aussi nombreuses incertitudes.

Le danger pour un homme comme moi qui lit ce livre est de se trouver dont fin et évolué, alors que ce comportement est au mieux celui qu’on devrait trouver normal! En plus, il ne faut jamais oublier que la lutte à l’égalité n’est pas terminée et ne le sera jamais. Et pas besoin de regarder aux États-Unis pour s’en convaincre, nous qui, entre autres, discriminons paradoxalement des femmes sous le faux motif de l’égalité entre les hommes et les femmes!

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One Comment leave one →
  1. 3 octobre 2022 11 h 35 min

    Toutes les sociétés humaines de la préhistoire à aujourd’hui ont contrôlé leur production et leur reproduction. Soit au dépens ou pour les besoins de leur population. Pour la survie dans la préhistoire, pour le profit ensuite. Est-ce les femmes ont été dominées? C’est démontré, autant dans la préhistoire qu’après, avec des intensités différentes sur la planète. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne participait pas au social et à l’économie; mais rarement, extrêmement rarement au politique. Le matriarcat n’a jamais existé. Il faut lire Anne Augereau, Christophe Darmangeat, Paola Tabet, entre autre.

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