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Le recentrage

13 octobre 2022

recentrageMaintenant que la campagne électorale est terminée, je peux me permettre de publier un billet un peu plus léger (quoique…). Et tant pis pour les données sur l’emploi! Mais, cette campagne occupant encore une partie de mon cerveau, je me suis dit que je pourrais aborder une expression que j’ai lue et entendue fréquemment au cours de la campagne et depuis la publication des résultats, et qui m’a pas mal tombé sur les nerfs. Il s’agit du recentrage, surtout appliqué à Québec solidaire, mais pas seulement.

Définition

Parmi les quelques définitions de «recentrer» proposées par mon encyclopédie favorite sur Internet, celle-ci est la plus appropriée : «Revenir à une pratique (politique, syndicale) qui rompe avec des positions révolutionnaires ou extrémistes». On y lit aussi que le recentrage est bien évidemment l’action de recentrer. On pourrait discuter du niveau de radicalité et d’extrémisme de QS ou de l’aspect révolutionnaire de son programme, mais puisqu’on associe historiquement au Québec le concept de révolution (tranquille, mais révolution quand même) aux changements aux politiques sociales des années 1960 (on ajoute parfois aussi les années 1970), je ne perdrai pas de temps avec ça. Mais, plus fondamentalement, pour revenir à une pratique, il faudrait tout d’abord l’avoir déjà adoptée, ce qui n’est manifestement pas le cas de QS. Mais, bon, ne farfinons pas…

Dans les médias

La plupart des médias, trouvant que les propositions de QS sont radicales, voire extrémistes, il n’est pas étonnant que leurs employé.es, qu’iels soient journalistes, chroniqueur.euses, éditorialistes ou présentateur.trices, aient suggéré fréquemment à QS de se «recentrer» ou aient même prétendu qu’il l’a fait, mais pas assez. En voici quelques exemples tirés de médias écrits :

  • À propos des impôts sur la richesse et les successions proposés dans la plateforme de QS, Vincent Brousseau-Pouliot affirme de façon condescendante que QS doit se doter d’un économiste de renom pour aider QS à «se recentrer, sans renier ses valeurs», objectif on ne peut plus contradictoire! Non seulement cette affirmation est insultante pour les économistes de QS, mais aussi pour les Thomas Piketty de ce monde qui recommandent ces mesures, et montre clairement que, 15 ans après la création de QS, il y a encore des éditorialistes qui ne savent pas que ce sont les membres de QS qui adoptent sa plateforme, pas des expert.es externes qui peuvent bien conseiller et voir à la logistique de l’implantation d’une mesure, mais qui n’ont aucun pouvoir de plus que tous les autres membres sur la nature d’une mesure et son adoption. L’absence de démocratie dans les partis traditionnels est rendue la norme à suivre, et c’est le parti le plus démocratique qui est pour ces gens une bête curieuse!
  • Sans étonnement, Francis Vailles, du même journal, trouve QS trop à gauche : «Le parti parviendra-t-il à faire ce recentrage» qu’il juge nécessaire.
  • Dans la même optique, Michel David se demande si QS «pourra poursuivre le recentrage sans que la base se rebelle», mais sans nous dire en quoi il a commencé à le faire.
  • Dans une chronique antérieure à la campagne, justement intitulée Le recentrage de QS, Michel David parlait de la «plateforme plus réaliste qui a été adoptée» lors du dernier congrès de QS, plateforme qu’il considérait aussi «plus rassurante», mais ne cite pas une seule proposition pour illustrer en quoi cette plateforme s’est recentrée et est plus rassurante, sortant au contraire des articles du programme de QS non retenus dans la plateforme pour souligner «l’inspiration marxiste du texte mis à jour il y a à peine deux ans» (!!). Tout un recentrage!
  • Antoine Robitaille est encore plus mêlé. Il montre que la nouvelle plateforme de QS contient «des propositions hardies» comme l’imposition des personnes plus fortunées et l’achat de maisons par l’État, mais conclut qu’il «lui aurait probablement fallu se recentrer encore plus», ce qui veut dire que QS s’est recentré, mais pas assez à son goût, sans lui non plus dire en quoi il s’est recentré et au contraire, en citant des mesures allant encore plus loin que dans la plateforme précédente!
  • Je terminerai ce survol en citant cet article de La Presse dans lequel Gabriel Nadeau-Dubois précisait en mai 2022 en présentant les nouvelles candidatures du parti (notamment Mélissa Généreux, Isabelle Leblanc, Philippe Pagé, Guillaume Cliche-Rivard et Haroun Bouazzi) que ces candidat.es ne représentent «pas nécessairement un recentrage», ce recrutement ayant de toute façon eu lieu après l’adoption de la plateforme par le congrès de QS en novembre 2021, sept mois plus tôt. Ce constat était aussi appuyé par le politologue Martin Papillon qui affirmait que QS «devient un peu plus mainstream, sans nécessairement se recentrer d’un point de vue politique».

Notons que QS ne fut pas le seul parti à avoir fait les frais de l’utilisation de l’expression qui me tape sur les nerfs :

  • Dans un article non signé, Radio-Canada prétend que Dominique Anglade «a recentré le PLQ en tirant un peu sur la gauche», ce qui sonne étrange pour un parti qui s’est toujours identifié au centre, mais qui a de fait viré au centre droit avec les gouvernements Charest et Couillard. Notons que le concept de recentrage semble plus pertinent pour le PLQ que pour QS qui n’a jamais été au centre, quoique la position antérieure du PLQ était loin d’être révolutionnaire ou extrémiste comme dans la définition mentionnée plus haut, mais correspond quand même à une autre définition proposée dans cette encyclopédie, soit revenir «à des positions de juste milieu», en supposant bien sûr que le centre soit juste, ce qui n’est pas pour moi évident du tout!
  • Cette vision est partagée par deux universitaires qui observent que «bien que la stratégie de recentrage des Libéraux vise à séduire une partie de la gauche fédéraliste francophone, celle-ci ne semble pas répondre à l’appel».
  • Dans un article de Radio-Canada, Hugo Lavallée rappelle qu’Éric Duhaime a souligné au cours du face à face TVA «le recentrage vers la gauche de la CAQ» (le journaliste l’a trouvé efficace dans cette affirmation, montrant qu’il juge que les mensonges sont efficaces. Notons qu’il n’est pas le seul journaliste à voir les choses comme ça). Ouf! Il faut dire que, quand tu es aussi à droite qu’Éric Duhaime, même la CAQ peut te sembler à gauche, mais comme la CAQ n’a jamais été au centre, on ne peut pas non plus vraiment parler de recentrage, d’autant plus que je ne trouve rien dans le premier mandat de ce parti ni dans ses annonces (ni dans son slogan!) qui indique un virage vers le centre.

Ce petit tour de l’utilisation du concept de recentrage, qui n’a épargné que le PQ, montre selon moi le biais des journalistes qui prétendent qu’il faut être près du centre pour faire de la politique au Québec et que, en conséquence, tous les partis doivent tendre à s’y approcher et errent s’ils ne le font pas. Pourtant, le virage néolibéral depuis le début des années 1980 un peu partout sur la planète, y compris au Québec, montre au contraire un éloignement du centre pour s’approcher de la droite. Et ce n’est pas le cas de QS!

Parmi des membres de QS

La perception du recentrage de QS ne provient pas seulement des médias, mais aussi de l’intérieur de ses rangs, pour des motifs toutefois passablement différents. Un certain nombre de membres accusent régulièrement la «direction» du parti de recentrer le parti à des fins électoralistes, ajoutant parfois que le plafonnement du vote en sa faveur cette année est justement dû à ce recentrage (voir par exemple ce texte), alors que j’ai déjà montré que ce plafonnement est tout à fait relatif. J’ai demandé à quelques-unes de ces personnes de me dire quels changements entre les plateformes de 2018 et de 2022 peuvent être associés à du recentrage, alors que les changements que j’ai observés vont plutôt dans le sens inverse, comme l’ajout des impôts sur la richesse (ou les actifs nets) et sur les successions, qui peuvent aussi expliquer la réticence de certain.es citoyen.nes à voter pour QS, surtout en raison de la confusion que les médias et ses adversaires politiques ont entretenue sur ce sujet.

Je n’ai pas reçu de réponse qu’on peut vraiment observer dans la plateforme de 2022 (l’auteur du texte mis en lien déplore notamment le retrait du mot nationalisation de la plateforme, ce qui est vrai, mais on y trouve les mots nationaliser et nationalisant, et on y parle de la création d’entreprises publiques, entre autres dans les domaines du transport, des médicaments et de l’infrastructure pour Internet), sinon de me dire que le dernier congrès a refusé d’adopter les propositions les plus radicales. J’ai acquiescé, mais ai demandé lesquelles de ces propositions avaient déjà été acceptées dans des plateformes précédentes. Pas de réponse, bien sûr, car ces propositions ont toujours été rejetées. Et, ces rejets ne sont pas venus d’une «direction» floue, mais bien des délégué.es choisi.es par les membres, les vrais chefs de QS! On m’a déjà parlé de la manipulation des délégué.es par cette direction, mais les délégué.es ont montré à plusieurs reprises leur résistance à ce genre de manœuvre, comme lorsqu’iels ont voté à plus de 80 % contre le compromis Bouchard-Taylor sur le port de signes religieux que l’aile parlementaire défendait depuis quelques années et à des majorités aussi fortes contre les pactes électoraux que des porte-parole ont déjà appuyé.

Alors, de quoi parle-t-on, sinon d’une déception face aux décisions des membres et des délégué.es? Oui, il y a des membres qui appuient des propositions encore plus radicales que celles adoptés par les délégué.es aux congrès, mais cela a toujours été le cas et ces propositions ont rarement été adoptées par les membres, et certaines de celles qui ont été adoptées ont été renversées par la suite.

Et alors…

De mon côté, je n’ai jamais senti de recentrage à QS depuis que j’y milite, en 2009. J’ai déjà «perdu» des votes, mais pas très souvent et rarement ou jamais sur des enjeux fondamentaux. Et je me suis toujours rallié en tout respect pour la démocratie du parti, tout en planifiant une façon de faire changer ces rares propositions avec lesquelles je ne suis toujours pas d’accord.

Sur l’impact des impôts sur la richesse et sur les successions, j’aimerais ajouter que c’est loin d’être la première fois qu’une proposition de QS lui vaut d’être qualifié d’extrémiste ou de radical, ou de pas assez réaliste. C’est arrivé entre autres avec Pharma-Québec en 2012 et avec la proposition de 2018 d’interdire la vente de véhicules à essence dès 2030, alors que quatre des cinq principaux partis ont maintenant cette proposition dans leur plateforme, même si c’est avec des dates différentes. Cela montre que les propositions de QS permettent souvent d’ouvrir ou d’élargir la fenêtre d’Overton, c’est-à-dire de rendre politiquement acceptable dans l’opinion publique une idée qui ne l’était pas avant qu’on en parle. Est-il possible que l’élargissement de la fenêtre d’Overton fasse en sorte que des propositions vues auparavant comme radicales paraissent maintenant plus «normales» et que cela ait donné l’impression d’un recentrage?

Il est trop tôt pour savoir si c’est ce qui se passera avec les impôts sur la richesse et les successions, ainsi qu’avec sa proposition sur le bonus-malus qui a fait déraper François Legault, mais il est certain que le non-recentrage de QS a fait jaser!

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