Aller au contenu principal

Panique à l’université

17 octobre 2022

Panique à l’universitéAvec son livre Panique à l’université – Rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires, Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), «s’intéresse à l’histoire ancienne et récente de l’Université. Il appelle à considérer la place réelle des études sur le genre et le racisme dans les réseaux universitaires – des salles de classe aux projets de recherche –, et met en lumière les forces qui mènent la charge aux États-Unis, en France et au Québec. Ultimement, il s’agit d’un exercice de déconstruction d’une propagande réactionnaire».

Introduction – Survivrons-nous à l’apocalypse féministe et antiraciste? : Le wokisme est considéré par bien des chroniqueur.euses et politicien.nes de droite (et même parfois de gauche) comme une menace à la liberté d’expression dans les universités de nombreux pays (surtout aux États-Unis, en France et au Canada, dont au Québec, mais aussi au Royaume-Uni, en Nouvelle-Zélande, au Danemark, en Russie et ailleurs). L’auteur montre qu’il sert en fait d’épouvantail en exagérant considérablement sa présence et son impact, et en lui attribuant des caractéristiques qu’il n’a pas. Il ajoute que les domaines d’études critiqués ne sont en fait présents que dans une faible minorité des universités. C’est dans ce contexte qu’il a décidé d’écrire ce livre pour justement montrer à quel point ces discours dominants ne reposent en fait que sur quelques anecdotes montées en épingle.

1. Mots piégés et paniques morales : L’utilisation du mot woke ou d’autres termes du genre ne vise pas à encourager la réflexion ou le débat, mais à «déclencher un sentiment de panique, de répulsion ou de colère à l’égard d’individus et de groupes qu’on veut étiqueter comme déviants et dangereux» et à dénigrer l’enseignement et la recherche dans des domaines liés au féminisme et à l’antiracisme. L’auteur aborde :

  • l’utilisation de plus en plus fréquente d’une série de mots du genre en France, aux États-Unis et au Québec dans ce but;
  • la récupération d’anecdotes isolées pour convaincre la population et les gouvernements de l’existence d’un problème en fait à peu près inexistant;
  • la sociologie des paniques morales;
  • la quasi-absence de cas au Québec dans des rapports portant sur la menace «importante» du wokisme pour la liberté académique.

2. Sonner l’alarme – un «nouveau» problème éternel : La droite dénonce depuis des années la gauche antiraciste, féministe et intersectionnelle, mais la présente toujours comme un phénomène nouveau en changeant les étiquettes qu’elle lui attribue. Dans ce contexte, l’auteur aborde :

  • l’origine médiévale de l’université, alors réservée aux élites pour asseoir leur domination économique et sociale, et la non-existence de l’université idéale dont dit s’ennuyer la droite, alors que l’université fut toujours habitée par les conflits entre les étudiant.es et les professeur.es, et même entre étudiant.es et entre professeur.es;
  • l’histoire des universités aux XIXe et XXe siècles qui montre que les wokes d’aujourd’hui sont l’équivalent des communistes, des féministes, des pacifistes, des indépendantistes et des antifascistes d’hier, soit des contestataires qui ont toujours foisonné dans les universités;
  • la répétition des annonces de la mort de l’esprit des universités par la droite;
  • les dénonciations de la rectitude politique dans les années 1980 et 1990;
  • la similitude de la rhétorique diabolisante de droite à toutes ces époques.

3. Amplifier la menace – une terrible «tyrannie totalitaire» : Ce chapitre se concentre sur les comparaisons outrancières faites par la droite à propos des mouvements progressistes. Comparer le féminisme à la Terreur ou le mouvement des droits civiques aux États-Unis aux Khmers rouges ne l’a jamais troublée, pas plus que d’associer le wokisme à des régimes totalitaires. Quand ces gens n’inventent pas une chimérique guerre contre Noël, ils banalisent les épouvantables chasses aux sorcières, le lynchage atroce des esclaves ou les conséquences désastreuses de la révolution culturelle chinoise. L’auteur compare ensuite la tolérance envers les meurtres des suprémacistes blancs avec l’intransigeance et la violence policières contre les manifestant.es anticapitalistes et antiracistes, puis conclut avec une réflexion sur l’essence véritable du totalitarisme.

4. Fabriquer le problème – «on ne peut plus rien dire» : L’auteur donne des exemples de contradictions entre le supposé appui à la liberté d’expression de certains États et les nombreuses lois et réglementations la restreignant, notamment pour l’expression religieuse, mais pas seulement. Il montre aussi que le droit à la liberté d’expression est accordé de façon bien variable selon les positions défendues et le statut social. Il aborde aussi la culture de l’annulation (ou cancel culture) avec de très nombreux exemples d’annulation d’événements par la droite et d’applications de critères opposés par les critiques de la culture d’annulation selon la nature des événements annulés.

5. Déformer la réalité – l’université dominée par les études sur le genre et le racisme : Comme bien des chroniqueur.euses de droite nous parlent fréquemment de cette supposée domination, l’auteur a vérifié quelques-unes de ces affirmations en consultant des cursus, descriptions et plans de cours disponibles sur Internet ou ailleurs, et a vite réalisé qu’elles étaient comme il le pensait nettement exagérées, aussi bien pour l’apparition de nouveaux cours que pour la disparition d’anciennes lectures ou pour la présence des femmes dans les départements de sciences sociales, alors que les hommes y sont encore majoritaires, aussi bien au Québec qu’en France. Il a fait les mêmes vérifications sur les sujets de thèses de doctorat et mémoires de maîtrise à l’UQAM en y trouvant une majorité écrasante de sujets classiques et seulement quelques rares sujets critiqués par nos alarmistes de droite. Il en est de même pour la publication de résultats de recherche par les maisons d’édition universitaires et par les revues de sciences sociales en France.

6. Produire la panique – l’industrie des idées réactionnaires : Les partis politiques historiquement de centre et de centre gauche des États-Unis, de la France et du Québec ont adopté au cours des dernières décennies le paradigme néolibéral et en sont même venus à instrumentaliser à des fins électorales l’immigration et l’islam (la campagne électorale récente n’a pas modifié ce constat…), délaissant les classes populaires et contribuant à l’augmentation des inégalités. Les médias appartenant à la classe dominante ont bien sûr contribué à ces virages et continuent à le faire, notamment en exagérant la présence du wokisme et en le dénonçant avec une fréquence délirante. L’auteur explique ensuite le fonctionnement de l’industrie des idées réactionnaires avec de nombreux exemples venant des États-Unis, de la France et du Québec.

Conclusion – Défendre l’homme blanc : L’institution universitaire fait face à de nombreux problèmes que l’auteur présente brièvement, mais le wokisme n’en fait pas partie. Elle vit aussi des conflits sociaux et politiques tout à fait sains, même si on en parle peu dans les médias, mais elle n’a surtout pas besoin qu’on en invente sur la base d’anecdotes exagérées qui discréditent des champs d’études qui contribuent au développement des connaissances. N’ayez crainte, messieurs les hommes blancs hétérosexuels, votre place et vos privilèges sont encore bien protégés, et même trop!

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! La grande qualité de ce livre est de faire le tour de la question du wokisme grâce à une recherche approfondie et exhaustive, justement ce que n’ont jamais fait les critiques de ce mouvement qui lui ont attribué une importance et une influence qu’il n’a pas et qu’il n’a jamais eues. On pourrait reprocher à l’auteur des répétitions, mais, en fait, ce n’est pas lui qui se répète, mais bien les attaques et affirmations injustifiées de la droite! Cela dit, la litanie d’affirmations fautives et d’exemples les contredisant devient à la longue un peu lourde, mais c’est incontournable et c’est ce qu’il fallait faire pour que l’auteur atteigne ses objectifs de démolir les arguments de la droite. J’ai toujours dit que c’est bien plus long de démontrer que des affirmations même grossières sont fausses que de les dire, et ce livre en est la représentation éloquente. Autre qualité, les 502 notes sont en bas de page, surtout des références, mais aussi quelques compléments d’information.

Publicité
No comments yet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :