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Pourquoi l’Europe est-elle plus égalitaire que les États-Unis?

27 octobre 2022

Pourquoi l'Europe est-elle plus égalitaire que les États-UnisL’étude de Thomas Blanchet, Lucas Chancel et Amory Gethin intitulée Why Is Europe More Equal than the United States? a été publiée en octobre 2022 par l’American Economic Review (AER), mais j’ai plutôt utilisé ici une version antérieure (car gratuite) publiée par le World Inequality Database (WID) en novembre 2021.

1. Introduction

Ce document se distingue des autres études sur les inégalités par l’utilisation de données de sources diverses, mais basées sur les comptes nationaux (au lieu de se servir uniquement de données d’enquêtes, ce qui permet entre autres d’inclure correctement les personnes à très hauts revenus), puis par l’examen des inégalités avant et après redistribution, et en tenant compte des effets redistributeurs des transferts en nature (provenant des services publics). Notons que j’ai déjà présenté une étude basée sur une version antérieure de cette méthodologie qui a depuis été améliorée.

2. Sources des données et méthodologie

Je passe habituellement rapidement sur ces questions, mais comme c’est justement celles-ci qui permettent à cette étude de se distinguer, je vais en présenter les grandes lignes.

– Cadre conceptuel : Pour l’Europe, cette étude est basée sur les données des 26 pays européens pour lesquelles les données décrites plus loin sont disponibles de 1980 à 2017. Ces données permettent d’analyser la distribution du revenu national en entier, y compris les gains en capital et les revenus nets provenant de l’étranger (entrées moins sorties) ainsi que les revenus des particuliers (y compris les transferts, les revenus de pensions et la valeur équivalente à des loyers dont bénéficient les propriétaires occupants), des entreprises (en distribuant les profits non redistribués, conservés par l’entreprise, entre les propriétaires ou actionnaires) et des gouvernements, avant et après taxes et impôts (y compris la valeur des services publics et des déficits ou surplus des budgets gouvernementaux).

– Sources des données : Les données sur le revenu national proviennent des comptes nationaux selon les instituts statistiques des pays, en utilisant aussi les compilations faites par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et par l’Organisation des Nations unies (ONU). Les données de base pour la distribution de ces revenus proviennent d’enquêtes nationales et internationales, mais aussi des travaux du WID. Les auteurs utilisent aussi les données fiscales pour les hauts revenus.

Méthodologie : Les auteurs utilisent une méthode en plusieurs étapes pour intégrer chaque source mentionnée au revenu national et à la distribution fournie par les enquêtes sur le sujet. Disons seulement que cette méthode est relativement complexe et qu’elle utilise des algorithmes d’apprentissage profond. La méthodologie est décrite en détail de la page numérotée 12 à la page numérotée 18.

Pourquoi l'Europe est-elle plus égalitaire que les États-Unis_1Le graphique ci-contre illustre l’impact de la méthode utilisée (DINA, sur le graphique) sur la part des revenus accaparée par les 10 % les plus riches et les 50 % les moins riches dans les 26 pays européens étudiés. Par exemple, la part des plus riches en 2017 passe de moins de 30 % selon les enquêtes à environ 35 %, surtout en raison de la sous-estimation des revenus des plus riches dans ces enquêtes et de l’inclusion des revenus non distribués des entreprises. En plus, alors que les enquêtes montrent une légère baisse de cette part depuis 1994, les données des auteurs (DINA) montrent que cette part a continué à augmenter jusqu’en 2007, avant de diminuer en 2008 et de demeurer assez stable par la suite.

3. Distribution des revenus nationaux avant impôt en Europe et aux États-Unis de 1980 à 2017

– La répartition des revenus avant impôt en 2017 : «Le revenu national moyen par adulte s’élevait [en 2017] à 52 700 € aux États-Unis à parité de pouvoir d’achat, contre 44 900 € en Europe du Nord, 35 300 € en Europe occidentale et 21 700 € en Europe de l’Est. En Europe, seuls la Norvège (55 000 €) et le Luxembourg (102 000 €) avaient un revenu national moyen supérieur à celui des États-Unis». Pourtant, le revenu moyen des adultes faisant partie des 50 % les moins riches était plus élevé en Europe du Nord (21 600 €) et en Europe occidentale (14 300 €) qu’aux États-Unis (12 300 €). Ainsi, sur les vingt-sept pays considérés dans cette étude, les États-Unis se classaient globalement au 3e rang, mais au 19e rang lorsqu’il s’agit du revenu moyen des 50 % les moins riches. Alors que les 50 % les moins riches gagnaient 24,1 % des revenus totaux en Europe du Nord, iels n’en gagnaient que 11,7 % aux États-Unis, soit proportionnellement moins de la moitié. Et ce taux était supérieur à 27 % en République tchèque. À l’inverse, les 1 % les plus riches ont accaparé 21 % du revenu total avant impôt aux États-Unis, par rapport à 12 % en Europe de l’Est, 11 % en Europe occidentale et moins de 9 % en Europe du Nord (moins de 7 % aux Pays-Bas). Bref, être un pays parmi les plus riches au monde ne veut pas dire que la majorité de ses citoyen.nes sont parmi les plus riches.

– La distribution de la croissance du revenu avant impôtPourquoi l'Europe est-elle plus égalitaire que les États-Unis_2Le graphique ci-contre compare l’évolution de la part des revenus accaparée par les 10 % les plus riches de 1980 à 2017 aux États-Unis et dans les trois régions de l’Europe. Alors que cette part est passée de 34 % à 48 % aux États-Unis, une hausse de 14 points de pourcentage, elle n’a augmenté que de cinq points, de 26 % à 31 % en Europe du Nord, et de 30 % à 35 % en Europe occidentale, mais de 12 points, de 24 % à 36 % en Europe de l’Est. On remarquera que cette hausse en Europe de l’Est s’est concentrée de 1989 à 2008, soit au cours des années qui ont suivi la chute du mur de Berlin (1989) et le démantèlement de l’URSS et du Bloc de l’Est (1991), quoique la hausse se soit poursuivie pendant 20 ans. D’ailleurs, parmi les six pays qui ont connu la plus forte hausse de cette part, cinq faisaient partie du Bloc de l’Est (le septième, l’Allemagne, inclut l’Allemagne de l’Est qui en faisait aussi partie) et l’autre était les États-Unis. Cela dit, même avec 36 %, ces pays demeurent loin des États-Unis (48 %).

– Distribution du revenu avant impôt dans l’ensemble de l’Europe et rôle des inégalités entre les pays : Comme on peut le Pourquoi l'Europe est-elle plus égalitaire que les États-Unis_3voir sur le graphique ci-contre, l’évolution des parts des revenus des 1 % les plus riches et des 50 % les moins riches a été très différente aux États-Unis et en Europe. Alors que les deux groupes ont inversé leurs positions aux États-Unis, leur part des revenus s’est simplement rapprochée en Europe. Les inégalités sont en outre beaucoup plus importantes à l’intérieur de chaque pays européen et de chaque État des États-Unis qu’entre ces pays et États. En 2017, les inégalités intérieures expliquaient 98 % des inégalités totales aux États-Unis et 83 % en Europe.

4. Impact des impôts et des transferts sur les inégalités

– Structure et répartition des impôts : La part des recettes gouvernementales sur le revenu national était en moyenne de 2007 à 2017 beaucoup plus élevée en Europe (46,5 %, variant de 40,5 % en Europe de l’Est à 51,6 % en Europe du Nord, et de 32 % en Roumanie à 57 % au Danemark) qu’aux États-Unis (28,2 %).

Les auteurs présentent aussi les types de recettes des États (taxes, impôts sur le revenu et sur la richesse des particuliers et des sociétés, cotisations sociales, etc.) qui variaient beaucoup selon les pays. Ils montrent notamment que le système fiscal le plus progressif des 27 pays était les États-Unis, selon le ratio entre le taux d’imposition total auquel sont soumis les 10 % les plus riches et celui des 50 % les moins riches. Et de beaucoup! Cela s’explique par le fait que les États-Unis utilisaient moins les taxes et les cotisations sociales (comme les cotisations à l’assurance-emploi et à la RRQ au Québec), et plus les impôts sur le revenu et la richesse (voir ce graphique).

– Structure et répartition des transferts : La part sur le revenu national des dépenses gouvernementales, que les auteurs considèrent toutes comme des transferts, en argent ou en nature (santé, éducation, etc.), comme mentionné dans l’introduction, était en moyenne de 2007 à 2017 elle aussi beaucoup plus élevée en Europe (47,1 %, de 41,6 % en Europe de l’Est à 51,4 % en Europe du Nord) qu’aux États-Unis (34,5 %). La différence entre les deux territoires s’observait essentiellement du côté des transferts en argent (22,5 % en Europe par rapport à 8,8 %), puisque la part des transferts en nature était de même niveau (25,7 % aux États-Unis par rapport à 24,6 % en Europe).

Les transferts étaient progressifs dans les deux territoires, mais encore plus en Europe, alors qu’ils représentaient entre 70 % et 75 % des revenus en Europe pour les 10 % les moins riches et entre 20 % et 30 % pour les 1 % les plus riches, et environ 60 % des revenus aux États-Unis pour les 10 % les moins riches et un peu plus de 20 % pour les 1 % les plus riches. Sur les 27 pays, les transferts des États-Unis étaient les troisièmes moins progressifs (après la Serbie et la Roumanie) et c’est au Danemark et en République tchèque qu’ils l’étaient le plus (voir ce graphique). La plus grande différence entre les pays européens et les États-Unis s’observait du côté des pensions de retraite.

– Impact net des impôts et des transferts sur les inégalités : Au bout du compte, la différence de progressivité dans les deux Pourquoi l'Europe est-elle plus égalitaire que les États-Unis_4territoires était beaucoup plus élevée du côté des recettes que des dépenses. Ainsi, la progressivité combinée des recettes et des dépenses se retrouvait bien plus élevée aux États-Unis qu’en Europe, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre. On voit que le système fiscal des États-Unis avantageait plus les 50 % les moins riches (barres bleues) et désavantageait plus les 10 % les plus riches (barres vertes). En fait, le système fiscal des États-Unis était le plus progressif des 27 pays devant le Royaume-Uni et celui de la Serbie l’était le moins, comme on peut le voir sur ce graphique. Même en changeant leur mode de répartition des transferts en nature de façon plus avantageuse pour les moins riches, les auteurs constatent que le système fiscal des États-Unis demeurait le plus progressif, avec toutefois une différence moins grande (voir ce graphique).

– Prédistribution ou redistribution – Réexamen de l’écart des inégalités entre l’Europe et les États-Unis : Ces constats vont à l’encontre de bien des recommandations pour réduire les inégalités, soit de concentrer ses efforts sur les recettes et les dépenses gouvernementales, surtout sur les impôts et les transferts en argent. Cette contradiction vient tout d’abord du fait que les données des enquêtes utilisées dans les études antérieures pour évaluer le niveau des inégalités sous-estiment les revenus des plus riches et donc les inégalités avant impôts et transferts, et que cette sous-estimation a un impact plus grand aux États-Unis qu’en Europe. Ensuite, les études antérieures ne considèrent pas les revenus des entreprises, l’impôt sur les sociétés, les taxes indirectes (comme la taxe de vente) et les transferts en nature. Ces ajouts changent bien sûr considérablement le portrait.

Ainsi, l’écart entre la part des revenus du marché accaparés par les 10 % les plus riches entre l’Europe et les États-Unis passe de 2,6 points de pourcentage dans les études antérieures à 8,1 points avec celle-ci. Cet écart avec la part des revenus après impôts et transferts passe de 4,7 points à 6,7 points. On voit tout d’abord que les écarts des inégalités entre les deux territoires augmentent énormément avec la méthode des auteurs, mais aussi que, au lieu d’augmenter de 2,1 points entre les revenus du marché et les revenus après impôts et transferts (de 2,6 points à 4,7), l’écart diminue de 1,4 point (de 8,1 points à 6,7)! Ce constat a bien sûr des implications importantes sur le choix des politiques pour lutter contre les inégalités. Cela indique que le principal problème se situe dans la prédistribution et moins dans la redistribution (quoiqu’avec un système fiscal plus progressiste, on voit que le niveau des inégalités diminue davantage aux États-Unis qu’en Europe). Les auteurs mentionnent aussi le fait que la population est bien plus âgée en Europe qu’aux États-Unis, ce qui diminue les inégalités des revenus du marché et ce qui augmente l’impact des transferts en pension.

– Impact indirect des impôts et des transferts sur les inégalités des revenus avant impôt : Cette section montre qu’en fait la redistribution a aussi un effet sur la prédistribution et que la séparation entre les deux dans les sections précédentes est moins étanche qu’elle le paraît à première vue. Par exemple, si les plus riches paient plus d’impôts, iels chercheront moins à négocier des rémunérations plus élevées. À l’inverse, le fait d’accorder plus de ressources aux moins riches améliore le niveau d’égalité des chances et leurs revenus avant redistribution. Les auteurs fournissent ensuite des données pour montrer que ces impacts sont bien réels (voir par exemple ce graphique pour l’effet d’un taux marginal d’imposition plus élevé pour les riches et cet autre graphique pour l’effet d’une augmentation de la part des revenus des 50 % les moins riches). Les auteurs précisent toutefois que leurs résultats sont des corrélations pas nécessairement causales et qu’on doit donc les interpréter avec prudence.

Conclusion

Les auteurs résument leurs principaux constats, puis proposent des sujets à approfondir pour de nouvelles recherches, notamment l’impact à long terme des dépenses en éducation, en santé et dans d’autres domaines sur les inégalités. Ils aimeraient aussi approfondir les relations estimées dans la dernière section entre la redistribution et la prédistribution, notamment l’impact spécifique sur la prédistribution de chacun des outils fiscaux (taxes à la consommation, impôt sur le revenu, impôt sur la richesse, chaque type de transferts en argent, etc.). À suivre!

Et alors…

J’ai déjà souligné l’apport inestimable des économistes participant au WID, que ce soit Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman ou les auteurs de cette étude et bien d’autres. Non seulement leurs travaux sont méthodologiquement les plus avancés (cette étude est d’ailleurs accompagnée d’une annexe technique de 676 pages!), mais iels n’hésitent pas à souligner les lacunes de leur méthode et à rechercher les moyens de les corriger. Cette étude a le grand mérite de remettre en question les constats des études antérieures sur les inégalités (notamment l’impact régressif des taxes à la consommation qui n’est pas totalement éliminé par les transferts) et donc les recommandations pour les combattre. Je vais certainement suivre de près les prochaines contributions de ce groupe et en parler ici!

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