Aller au contenu principal

Le marché du travail en octobre 2022 aux États-Unis, au Canada et au Québec

10 novembre 2022

marché du travail octobre 2022 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à août 2022 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), j’ai sauté celles de septembre, mais je vais dans ce billet commenter celles d’octobre 2022 pour les États-Unis, le Québec et le Canada.

Octobre 2022 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 4 novembre pour octobre 2022) les données de deux enquêtes sur l’emploi, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Toutefois, les médias commentent la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS en ne faisant à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes. La couverture journalistique de la publication des données d’octobre 2022 par le BLS n’a pas fait exception. Par exemple, cet article de La Presse (en fait de l’Agence France-Presse) mentionne que les créations d’emplois ont conservé un rythme élevé «avec 261 000 emplois créés le mois dernier», sans préciser que la donnée sur l’emploi vient de l’ES (voir le premier nombre inscrit à la dernière colonne de ce tableau) et que «le taux de chômage a progressé de 0,2 % sur un mois en octobre, à 3,7 %» (en fait de 0,2 point de pourcentage), sans indiquer non plus que la donnée sur le taux de chômage vient de la HS (voir la septième ligne de cet autre tableau), laissant penser que ces données sont liées, alors qu’elles ne le sont pas, et cela est particulièrement évident ce mois-ci, avec une hausse du taux de chômage malgré une augmentation notable de l’emploi.

– emploi, taux de chômage et activité

Alors qu’il s’est ajouté de 261 000 emplois selon l’ES, le nombre d’emplois a baissé de 328 000 selon la HS (voir à la quatrième ligne de la dernière colonne de ce tableau), une différence énorme de 589 000! Pire encore, si on tient compte du fait que l’emploi d’août 2022 selon l’ES a été révisé à la baisse de 23 000 et celui de septembre 2022 à la hausse de 52 000, pour une révision totale de +29 000 emplois, on constate que le nombre d’emplois publié pour octobre était plus élevé de 290 000 que celui publié pour septembre, ce qui augmente l’écart entre les deux estimations à 618 000 emplois (+290 000 pour l’ES et -328 000 pour la HS). Si on tient en plus compte de la hausse de 117 000 travailleur.euses autonomes qui a été captée par la HS, mais pas par l’ES (qui ne porte que sur les salarié.es), cela fait passer l’écart de la variation du nombre de salarié.es à 735 000 (+290 000 pour l’ES et -445 000 pour la HS), écart très important.

Cet écart à l’avantage de l’ES porte la différence entre ces deux enquêtes à plus de 2,3 millions d’emplois salariés ou à 1,49 % en 7 mois (+2,5 millions pour l’ES et seulement +0,2 millions de salarié.es pour la HS), depuis mars dernier, différence qui est énorme. Par contre l’écart sur un an, d’octobre 2021 à 2022, est plutôt de moins 0,7 million ou de 0,36 %, avec des hausses le l’emploi salarié de 3,22 % pour la HS et de 3,58 % pour l’ES, écart beaucoup plus acceptable et «normal». Cela montre qu’il ne faut pas s’attarder trop sur les gros écarts mensuels. Cela va aussi dans le sens d’une hypothèse que j’ai émise à de nombreuses reprises, soit que, en raison des changements structurels depuis le début de la pandémie, la désaisonnalisation ne fonctionne pas aussi bien qu’elle le devrait et que son «mauvais» fonctionnement n’influence pas les deux enquêtes de la même façon. Notons aussi que la hausse du taux de chômage selon la HS survient au moment où le nombre de prestataires de l’assurance-chômage montrait une hausse importante (de 3,8 %) au cours de la semaine de référence de la HS (9 au 15 octobre), ce qui rend la hausse de 306 000 personnes en chômage plausible. Cela n’explique toutefois pas les écarts de croissance de l’emploi entre les deux enquêtes.

Par ailleurs, la hausse de 261 000 emplois selon l’ES est du même ordre de grandeur que celle de 200 000 anticipée par les prévisionnistes. Leur prévision d’une hausse de 0,1 point du taux de chômage à 3,6 % a plutôt été de 0,2 point, ce qui n’est pas si mal. Notons aussi que la hausse de 306 000 chômeur.euses a été accompagnée d’une hausse de 201 000 personnes inactives, ce qui a fait passer le taux d’activité de 62,3 % en septembre à 62,2 % en octobre (voir la troisième ligne de ce tableau), et le recul par rapport à février 2020 (63,4 %) de 1,1 à 1,2 point.

Entre février 2020 et octobre 2022, l’emploi a augmenté de 804 000 (ou de 0,53 %) selon l’ES, mais a diminué de 258 000 (-0,08 %) selon la HS. Si on tient compte en plus de la hausse de 395 000 travailleur.euses autonomes (ou de 4,1 %) et si on ne retient que les salarié.es de la HS, l’écart s’élargit, avec une hausse de 0,53 % pour l’ES et une baisse de 0,44 % pour les salarié.es de la HS, différence quand même étonnante. En plus, l’écart entre les résultats des deux enquêtes risque de se creuser lors de la révision des données de l’ES en janvier prochain, car les données préliminaires que le BLS a publiées à ce sujet le 24 août montrent une correction à la hausse de 462 000 emplois ou de 0,3 % en se basant sur les données publiées en mars dernier. Or, il semble que les révisions finales sont rarement bien différentes des révisions préliminaires.

Pour mieux comparer les situations de février 2020 et d’octobre 2022, il faut aussi tenir compte du fait que la population adulte (16 ans et plus) a augmenté de 1,89 % (ou de 4,9 millions de personnes) entre ces deux mois. Si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,2 % au lieu de 60,0 % comme en octobre 2022, il y aurait 3,3 millions d’emplois de plus (ou 2,1 %) en octobre 2022, c’est-à-dire 161,9 millions au lieu de 158,6 millions. Par contre, si je me base sur cette estimation de Preston Mui basée sur les données d’octobre 2022, le vieillissement de la population a fait baisser mécaniquement le taux d’emploi de 0,58 point. En appliquant cette baisse, le taux d’emploi correspondant à la situation de février 2020 se situerait alors à 60,6 % en octobre 2022. Avec ce taux, le nombre d’emplois aurait atteint 160,3 millions, soit 1,7 million de plus (ou 1,1 %) qu’observé en octobre 2022 (158,6 millions). Cette estimation (1,7 million d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour que le marché du travail des États-Unis retrouve sa situation d’avant la pandémie. Ces calculs montrent que le vieillissement de la population a eu un effet (-1,5 million d’emplois) 2,1 fois moins élevé que celui de la hausse de la population adulte (+3,3 millions d’emplois) pour expliquer l’écart total avec la situation de février 2020. Notons qu’au Québec, l’impact du vieillissement (-86 100 emplois) fut au contraire à peu près égal à celui de la hausse de la population adulte (+87 800) entre février 2020 et octobre 2022.

– emploi selon le genre et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 261 000 emplois en octobre 2022 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 88 000 emplois chez les hommes (+0,11 %) et de 173 000 emplois chez les femmes (+0,23 %). Entre février 2020 et octobre 2022, l’emploi a augmenté de 294 000 (+0,39 %) chez les femmes et de 510 000 (+0,67 %) chez les hommes. Les principales hausses du côté industriel en octobre 2022 se sont observées dans :

  • les soins de santé et assistance sociale (+71 100 emplois);
  • les services professionnels, scientifiques et techniques (+42 700 emplois);
  • les loisirs et l’hospitalité (+35 000 emplois, dont 25 900 dans les services d’hébergement et de restauration);
  • la fabrication (+32 000 emplois);
  • l’éducation, privée et publique (+20 000 emplois);
  • l’administration publique locale (+15 500 emplois);
  • le commerce de gros (+14 600 emplois);
  • la finance et les assurances (+12 400 emplois).

Même si le secteur des loisirs et de l’hospitalité se classe régulièrement au premier rang des hausses d’emploi depuis janvier 2021 (mais troisième ce mois-ci), il lui reste encore environ 1,1 million d’emplois à pourvoir pour retrouver son niveau de février 2020 (-6,5 % entre février 2020 et octobre 2022). Les administrations publiques connaissent aussi un recul important de 529 000 emplois ou de 2,3 %. Comme l’emploi selon l’ES est rendu plus élevé de 804 000, cela montre que ces pertes de 1,6 million d’emplois ont été compensées par des hausses de 2,4 millions d’emplois dans d’autres industries, dont 1,1 million dans les services professionnels et administratifs. Cela représente un changement structurel important qui explique au moins en partie la hausse du salaire moyen depuis quelques mois, quoique cette hausse soit demeurée bien au-dessous du taux d’inflation (+4,7 % entre octobre 2021 et octobre 2022 par rapport à un taux d’inflation de 8,2 % entre septembre 2021 et septembre 2022).

– conséquence de la hausse de l’inactivité

Entre février 2020 et octobre 2022, le nombre chômeur.euses a augmenté de 342 000 personnes pendant que le nombre de personnes inactives augmentait de 4,8 millions! Si le taux d’activité avait été de 62,8 % en octobre 2022 (63,4 % en février 2020 moins le 0,58 point dû au vieillissement) au lieu de 62,2 % comme en octobre 2022, il y aurait 1,5 million de personnes inactives de moins et 1,5 million de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 1,8 million de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 342 000) et le taux de chômage ainsi ajusté aurait atteint 4,5 % en octobre 2022 plutôt que 3,7 %, en hausse de 1,0 point de pourcentage plutôt que de 0.2 point par rapport à celui de février 2020 (3,5 %). Ce taux de chômage ajusté de 4,5 % reflète mieux la détérioration du marché du travail depuis février 2020 que le taux officiel de 3,7 %.

Cela dit, il serait étonnant que le taux de chômage ajusté rejoigne le taux officiel au cours des prochains mois. Tout d’abord, une étude récente (septembre 2022) estime que la COVID longue a réduit la population active d’environ 500 000 personnes. Ensuite, de nombreuses hypothèses (dont la retraite anticipée et le manque de places en service de garde, ce qui expliquerait que l’emploi a beaucoup moins augmenté chez femmes que chez les hommes depuis février 2020) ont été avancées pour expliquer la hausse de l’inactivité. Cela dit, la fin réelle de la pandémie, si jamais elle survient, pourrait attirer d’autres personnes que celles-là sur le marché du travail.

Pendant ce temps, au Canada et au Québec

Comme d’habitude, les manchettes des médias (Le Devoir, Radio-Canada et La Presse, au moins) ont été consacrées au bas niveau du taux de chômage au Canada (qui s’est maintenu à 5,2 %) et au Québec (qui est passé de 4,4 % en septembre à 4,1 % en octobre), mais aussi à la croissance des estimations de l’emploi, soit de 108 000 ou de 0,6 % au Canada, et de près de 28 000 ou de 0,6 % aussi au Québec. Et, il s’agit de fait de deux des points saillants des données d’octobre de l’Enquête sur la population active (EPA) publiées vendredi dernier par Statistique Canada.

Si la baisse du taux de chômage au Québec, son maintien au Canada et les hausses importantes de l’emploi dans ces deux territoires étonnent dans un contexte où la Banque du Canada a rehaussé son taux directeur six fois en moins d’un an (de 0,25 % à 3,75 %), dont cinq fois (à 3,25 %) plus d’un mois avant la semaine de référence de l’EPA (6 au 15 octobre), il est bon de suivre l’évolution des estimations de l’emploi depuis au moins huit mois pour mettre les hausses d’octobre en perspectives. Ainsi, on remarque que ces estimations pour le Québec ont baissé de 53 000 entre mars et juillet, puis ont augmenté de 55 000 entre juillet et octobre. Au Canada, elles ont baissé de 74 000 entre avril et août, puis ont augmenté de 129 000 entre août et octobre. Même si les mois ne concordent pas parfaitement dans ces deux territoires, il est troublant de constater que l’emploi a baissé durant les premiers mois de l’été et a augmenté par après.

En fait, l’emploi en données non désaisonnalisées n’a pas baissé entre mars et juillet au Québec, mais a plutôt augmenté de 126 000, mais moins que les années précédentes. Il aurait fallu qu’il augmente de 179 000 pour que les données désaisonnalisées montrent un maintien de l’emploi entre ces deux mois. Au Canada, l’emploi en données non désaisonnalisées n’a pas baissé non plus entre avril et août, mais a augmenté de 380 000. Mais, il aurait fallu qu’il augmente de 453 000 pour que les données désaisonnalisées montrent un maintien de l’emploi entre ces deux mois. Et c’est la même chose entre juillet et octobre pour le Québec et entre août et octobre pour le Canada : l’emploi n’a pas augmenté en données non désaisonnalisées, mais il a moins baissé qu’au cours des années précédentes (de 200 au lieu de 55 000 pour le Québec et de 31 000 au lieu de 160 000 au Canada). En fait, il a probablement moins baissé dans cette deuxième période parce qu’il avait moins augmenté au cours de la première période, entre l’hiver et l’été. Il semble donc que la hausse-surprise des deux ou trois derniers mois soit en fait une annulation des baisses des mois précédents. Dans cette série de billets sur le marché du travail et la COVID-19, j’ai mentionné à plusieurs reprises la possibilité que les changements structurels de l’emploi au cours de la pandémie aient causé des problèmes avec les méthodes de désaisonnalisation aussi bien au Canada et au Québec qu’aux États-Unis (j’en ai d’ailleurs parlé dans ce billet dans la section portant sur les États-Unis), et il semble bien que cela explique aussi les mouvements erratiques des estimations de l’emploi depuis le début de 2022. Ce problème devient probablement plus apparent maintenant, car les mouvements de l’emploi sont moins élevés, les facteurs liés à la pandémie ayant eu des effets beaucoup moins importants en 2022 qu’en 2020 et même qu’en 2021.

J’ai aussi souligné dans mes précédents billets la baisse du taux d’emploi entre mars et juillet chez les jeunes au Québec, surtout chez les jeunes femmes, et chez les personnes âgées de 55 ans et plus au Canada. Si ces situations ne se sont pas complètement rétablies, l’ampleur de ces baisses s’est grandement réduite, laissant aussi penser que la désaisonnalisation des données a aussi joué un rôle sur cette baisse du taux d’emploi l’été dernier. De même, la hausse de l’inactivité chez les jeunes femmes du Québec que j’ai mentionnée dans ces billets a aussi perdu de l’ampleur (de 40 %) au cours des derniers mois.

La hausse des salaires horaires sur un an est passée de 8,1 % en juillet (entre juillet 2021 et juillet 2022) au Québec à «seulement» 5,6 % en octobre, hausse maintenant inférieure à l’inflation entre septembre 2021 et septembre 2022 (les données sur l’inflation pour octobre ne sont pas encore publiées), soit 6,5 %, hausses maintenant très semblables à celles pour le Canada (5,6 % et 6,9 %). Même si ces deux hausses salariales sont semblables, elles ont varié de façon importante selon les provinces, d’un minimum de 1,9 % en Alberta à un sommet de 8,6 % au Nouveau-Brunswick.

Et alors…

Comme les précédents billets de cette série, celui-ci montre qu’il faut éviter de trop se concentrer sur les données mensuelles des enquêtes sur l’emploi, aussi bien aux États-Unis qu’au Canada, et cela encore plus quand la structure de l’emploi connaît des modifications importantes comme c’est le cas dans ces deux pays depuis trois ans. La fragilité de ces données est plus évidente aux États-Unis, car le BLS publie ses deux enquêtes en même temps et leurs données se contredisent fréquemment, mais, même si je n’en parle pas souvent dans ces billets, je consulte encore tous les mois les données de l’EERH pour voir si leur évolution correspond assez bien à celle des estimations de l’EPA, et cela aide toujours à mieux interpréter ces dernières. Bref, ne nous laissons pas leurrer par les augmentations des estimations de l’emploi des derniers mois : les hausses des taux directeurs des banques centrales des États-Unis et du Canada se font déjà sentir sur l’emploi et vont finir par le faire aussi sur les estimations de l’EPA et des enquêtes des États-Unis. Il ne s’agit que de savoir quand cela se fera et d’espérer que l’ampleur de ces effets ne soit pas trop importante. À suivre!

Publicité
No comments yet

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :