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Délier la langue

28 novembre 2022

Délier la langueAvec son livre Délier la langue – Pour un nouveau discours sur le français au Québec, Mireille Elchacar, professeure de linguistique à la Téluq et chargée de cours à l’Université de Sherbrooke «propose un rappel de la manière dont l’anglicisation du français québécois s’est produite, depuis la Conquête jusqu’aux mesures d’aménagement linguistique mises en place dans les années 1960, ainsi qu’une incursion dans l’histoire passionnante mais méconnue de l’orthographe française».

Introduction : Sauf quelques exceptions soulignées par l’autrice (venant souvent de linguistes), les défenseur.euses de la langue française au Québec déplorent la mauvaise qualité de la langue française qu’on y parle. Ce livre porte sur deux des questions les plus souvent débattues à ce sujet, les anglicismes et l’orthographe. L’autrice espère qu’il contribuera à notre «réflexion collective sur notre langue».

1. Les anglicismes, un problème urgent? : Les anglicismes représentent un des enjeux les plus discutés dans les débats sur la qualité du français. Cela se manifeste notamment par le nombre impressionnant de textes (livres, guides, chroniques, etc.) sur cet enjeu. L’autrice aborde :

  • le caractère naturel des emprunts linguistiques;
  • la fréquence en fait peu élevée des anglicismes;
  • l’histoire de la pénétration des anglicismes en France et au Québec, avec ses points communs et surtout ses différences fortement influencées par le contexte social, économique et politique de leur pénétration;
  • de nombreuses nuances sur la menace que représentent les anglicismes, notamment ses aspects fautifs (ou pas); leur importance selon le registre utilisé; les anglicismes éphémères; les anglicismes en fait français; les anglicismes séculaires (intégrés au français comme de nombreux emprunts à d’autres langues); les faux amis; l’impact négligeable des emprunts linguistiques sur la santé d’une langue (l’anglais compte beaucoup plus d’emprunts au français que l’inverse, et cette langue se porte bien…); les anglicismes syntaxiques (phénomène en fait mineur); l’insécurité linguistique; les corrections superflues et le colonialisme linguistique.

L’autrice conclut ce chapitre ainsi :

«Notre obsession collective par rapport à l’anglicisme ne me semble pas aider la cause du français : d’une part, elle alimente l’insécurité linguistique, et d’autre part, elle occulte des problèmes dont on ne débat pas sur la place publique.»

2. L’orthographe, un problème criant : L’orthographe du français est un problème criant, mais pas parce que bien des gens ne la maîtrisent pas, mais parce qu’elle est inutilement compliquée. D’ailleurs, même les professionnel.les de la langue font des fautes. L’autrice aborde :

  • le caractère délicat des débats sur l’orthographe (qui n’est pas la langue, à l’origine orale, mais un outil au service de la langue);
  • les rôles de l’écriture (qui est la représentation de la langue parlée) et de l’orthographe;
  • les entorses au principe alphabétique dans l’orthographe française (incongruités, absurdités, etc.); les lettres, les digrammes et les trigrammes (sons qui combinent deux ou trois lettres) qui ne représentent pas toujours le même son ou n’en représentent aucun (comme le e muet); un même son qui peut se transcrire de nombreuses façons; l’utilisation variable des traits d’union; l’orthographe grammaticale (avec des règles incohérentes et souvent inutiles);
  • des notions d’histoire de l’orthographe française, créée avec un alphabet mal adapté au nombre de sons de la langue parlée; l’arrivée tardive de l’écriture française, trop influencée par l’écriture latine; les variations de la langue parlée avec le temps et l’absence de norme fixe pour l’écriture; l’écart grandissant entre la langue parlée et écrite; la conception de l’accord du participe passé; les interventions savantes non systématiques; les considérations techniques souvent illogiques;
  • les principaux changements orthographiques au fil du temps, dont les rectifications de l’orthographe de 1990 et leur réception;
  • les arguments contre les rectifications de l’orthographe et la réfutation de la plupart d’entre eux; le fait que d’autres langues plus faciles à écrire (espagnol, italien, allemand, mais pas l’anglais…) ont déjà connu des rectifications majeures; l’apprentissage de l’écriture du français, qui est un des plus longs avec l’anglais (ce qui nuit même à l’apprentissage des autres matières); l’urgence de réformer cette orthographe (même si l’autrice ne croit pas que cela va se faire).

L’autrice conclut ce chapitre ainsi :

«Alors que l’alphabet était censé être un moyen d’amener la lecture et l’écriture à tous et non plus à une élite, l’orthographe française est devenue un outil de discrimination sociale».

Quelques pistes pour l’avenir : Le livre s’est penché sur deux enjeux concernant la langue française, le premier (les anglicismes) surtout présent au Québec, mais le deuxième touchant toute la francophonie. Sur ce deuxième enjeu, l’autrice émet quelques recommandations, soit que le Québec devienne un chef de file dans l’application des rectifications de l’orthographe (notamment en éliminant les exceptions qu’elles contiennent); qu’on les améliore; qu’on rectifie aussi l’orthographe grammaticale, en clarifiant par exemple les règles d’accord du participe passé.

Elle conclut en souhaitant qu’on centre à l’avenir les débats sur la langue française sur son histoire et en particulier sur celle parlée au Québec, plutôt que de critiquer constamment l’utilisation des anglicismes et les fautes d’orthographe qu’on observe sur les réseaux sociaux.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai adoré ce livre, surtout le deuxième chapitre sur l’orthographe du français. Ce livre est pour moi un complément incontournable aux autres livres que j’ai lus sur la langue française (voir notamment ce billet, celui-ci, cet autre et celui-là, sans oublier ce petit dernier, même s’il porte sur l’écriture et non sur la langue française). Il est à la fois savant, accessible, facile à comprendre et agréable à lire. En plus, avec ses 156 pages (selon l’éditeur), il ne prend pas beaucoup de temps à lire! Il a bien un petit défaut, car, en plus des 7 notes explicatives qui sont en bas de page, on y trouve 132 notes de références et deux compléments d’information (pourquoi?) à la fin du livre.

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2 commentaires leave one →
  1. Sylvain Bérubé permalink
    28 novembre 2022 15 h 21 min

    J’ai également beaucoup apprécié cet essai. Je ne connaissais pas la notion de «principe alphabétique» (à chaque son d’une langue doit être associé un symbole lui étant exclusivement réservé), et je partage l’avis de l’autrice lorsqu’elle reproche au français de trop peu respecter ce principe. Quand j’ai appris l’espagnol, j’étais en mesure de lire correctement tout texte après seulement quelques séances d’étude. Un espagnol apprenant le français doit galérer beaucoup plus!

    Aimé par 1 personne

  2. 29 novembre 2022 7 h 39 min

    Elle reproche aussi l’inverse au français, soit d’associer plusieurs formes à un même son, dont des digrammes et trigrammes, comme l’illustre bien ce vieux gag : un sot qui portait un sceau et un seau a fait un saut, puis a trébuché. Comment écrit-on «so» si on veut dire que les trois «so» se sont retrouvés par terre!? (réponse, cela ne se dit pas et surtout ne s’écrit pas!).

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