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La religion et les écarts de salaires entre les hommes et les femmes

16 avril 2016

religion femmesDécidément, les études portant sur les femmes se succèdent dans mes lectures! Celle que je vais présenter dans ce billet est tout particulièrement originale et intéressante. Intitulée Religion and the Gender Wage Gap: A U.S. State-Level Study (La religion et les écarts de salaires entre les hommes et les femmes: Une étude au niveau des États des États-Unis), cette étude de Travis Wiseman et Nabamita Dutta, comme l’indique son titre, tente de déterminer si la religion joue un rôle dans les écarts de salaires entre les hommes et les femmes.

Introduction

Depuis quelques années, de plus en plus de chercheur.e.s étudient l’impact économique des «règles du jeu» imposées par les institutions sociales et culturelles, les traditions et les codes de conduite particuliers à chaque société. Dans cette étude, les auteur.e.s ont choisi l’institution religieuse comme exemple de ces règles. Leur hypothèse de départ est que la religion est un des facteurs qui déterminent le rôle des femmes dans la société, et que cet effet est commun à toutes les religions. Une citation de l’ex-président des États-Unis Jimmy Carter a bien expliqué leur hypothèse en 2009 lors d’un discours prononcé devant le Parliament of the World’s Religions (Parlement mondial des religions) :

«[traduction] Ce point de vue que le Tout-Puissant considère que les femmes sont inférieures aux hommes ne se limite pas à une religion ou à une tradition. Son influence ne se limite pas aux murs d’une église, d’une mosquée, d’une synagogue ou d’un temple. De nombreuses religions empêchent les femmes de jouer un rôle à part entière et d’être égales, créant un environnement dans lequel les violations contre les femmes sont justifiées.»

Tiens, voilà un ex-président des États-Unis qui remonte dans mon estime! Les auteur.e.s citent ensuite d’autres études prétendant que non seulement les hommes religieux peuvent tendre à considérer les femmes inférieures, mais que les femmes religieuses peuvent aussi accepter ce rôle et seraient donc susceptibles d’accepter des salaires inférieurs. Même si ces tendances ont sûrement perdu de leur ampleur de nos jours dans les pays industrialisés, comme aux États-Unis, les auteur.e.s considèrent qu’il vaut la peine de tester s’il y a un lien entre le niveau de croyances religieuses et les écarts de salaires entre les hommes et les femmes.

Méthode

Pour tester leur hypothèse, les auteur.e.s comparent le niveau de croyance religieuse dans chacun des États des États-Unis selon les résultats d’enquêtes sur le sujet avec le niveau d’inégalités des salaires de ces mêmes États. Ils ne conservent que les réponses extrêmes aux questions sur la religion, soit la proportion des populations qui considèrent que la religion est «très importante» ou «pas du tout importante», ainsi que celle des populations qui considèrent que les Saintes Écritures doivent être interprétées littéralement comme étant «la parole de Dieu» et celle des populations qui prétendent que ces textes ne sont pas la parole de Dieu (on ne tient pas compte des réponses intermédiaires). Ils testent ainsi les réponses de cinq questions portant sur ces deux thèmes.

Les auteur.e.s associent ces proportions au niveau d’écarts entre les salaires des hommes et des femmes, en les pondérant en fonction de différents facteurs qui influencent ces écarts selon les études consultées, soit la proportion :

  • de personnes âgées de 35 à 64 ans qui travaillent à temps plein et à l’année;
  • de diplômé.e.s universitaires;
  • de femmes mariées;
  • de femmes occupant des emplois dans le domaine de la santé (car les écarts salariaux entre les hommes et les femmes sont moindres dans ce secteur);
  • d’immigrant.e.s;
  • de personnes âgées de 65 ans et plus;
  • d’Hispaniques et de Noir.e.s;
  • de personnes vivant dans des milieux urbains;

et :

  • la densité de la population;
  • le PIB par personne;
  • le nombre moyen d’années des femmes sur le marché du travail;
  • la qualité des institutions, soit le résultat de l’indice de liberté économique (soit la taille du gouvernement, le poids des taxes et des impôts, et la «liberté» sur marché du travail…).

Résultats

Le graphique qui suit montre le résultat pour une des cinq questions, mais sans tenir compte des facteurs que je viens de mentionner. Notons que les graphiques liés aux quatre autres questions sont presque identiques (voir aux quatorzième et quinzième pages de l’étude). Il n’est donc pas nécessaire que je les montre tous.

religion femmes1

Le graphique de gauche montre que plus la croyance en Dieu est forte, plus élevé est l’écart des salaires entre les hommes et les femmes. Celui de droite montre l’inverse, et de façon encore plus accentuée : moins on croit en Dieu, moins ces écarts sont importants. On remarquera peut-être la position du Vermont (VT), État le moins croyant et où les écarts de salaires entre les hommes et les femmes sont parmi les plus bas. Ah oui, et c’est l’État que Bernie Sanders représente au Sénat…

Les auteur.e.s calculent ensuite l’impact de cette relation en tenant compte des facteurs mentionnés plus tôt. En moyenne, quand la proportion de la population d’un État qui croit en Dieu est plus élevée d’un point de pourcentage que celle d’un autre État, l’écart des salaires entre les hommes et les femmes sera plus élevé de 0,3 point de pourcentage.

Et alors…

Ainsi, une différence croyance de 20 points de pourcentage ferait varier l’écart des salaires entre les hommes et les femmes de six points de pourcentage (0,3 x 20 = 6) et une différence de 50 points de pourcentage le ferait varier de 15 points. Comme la moyenne de ces écarts est d’environ 20 points de pourcentage, les croyances religieuses sont loin d’être un facteur négligeable pour expliquer le maintien des écarts des salaires entre les hommes et les femmes. Quand on y pense, ce lien semble évident, mais, avant de lire cette étude, je n’aurais jamais pensé qu’il était aussi important!

Les femmes âgées

13 avril 2016

femmes âgéesStatistique Canada a publié il y a environ deux semaines une étude sur la situation des femmes âgées au Canada. À ma connaissance, aucun média francophone (et un seul anglophone) n’a cru bon d’en parler.

Ce document aborde de très nombreuses caractéristiques liées au vieillissement de la population et de ses conséquences pour les femmes :

Il me serait bien sûr impossible de commenter toutes ces caractéristiques. Je vais plutôt me concentrer sur la caractéristique qui m’a le plus étonné, soit la composition des ménages des femmes et des hommes.

Composition des ménages

Le graphique qui suit montre la répartition des hommes et des femmes selon la situation des particuliers dans les ménages.

femmes âgées1

Les zones extérieures en gris foncé indiquent les personnes qui vivent dans des logements collectifs (notamment des centres hospitaliers de soins de longue durée et d’autres ressources pour les personnes âgées). Environ 10,1 % des femmes âgées de 65 ans et plus vivaient dans de tels logements en 2011, par rapport à seulement 5,3 % des hommes de cet âge, proportion près de deux fois moins élevée. Cette différence est due en premier lieu au fait que les femmes sont beaucoup plus nombreuses dans les tranches d’âge les femmes âgées2plus avancées, comme le montre bien le tableau ci-contre. Elles sont en effet plus de deux fois plus nombreuses que les hommes parmi les personnes âgées de 90 à 94 ans, près de quatre fois plus parmi celles âgées de 95 à 99 ans et près de huit fois parmi celles âgées de 100 ans et plus.

La différence qui m’a le plus étonné est celle entre la proportion d’hommes et de femmes âgé.e.s de 65 ans et plus qui vivent en couple (barres bleu foncé dans le précédent graphique). Le tableau qui suit montre que seulement 43,8 % des femmes âgées vivaient en couple dans un ménage privé en 2011, par rapport à 72,1 % des hommes! La proportion plus élevée des hommes vivant en couple s’observe dans tous les groupes d’âge et est même plus de quatre fois plus élevée chez les personnes âgées de 85 ans et plus (46,2 % par rapport à seulement 10,4 %). Ces écarts s’expliquent surtout par le fait que les femmes vivent plus longtemps ainsi que par «la tendance selon laquelle les femmes ont à peu près deux ans de moins que leur époux ou conjoint». Les auteurs auraient aussi pu ajouter comme facteur la plus grande proportion de femmes qui vivent en logement collectif dans toutes les tranches d’âge supérieures à 70 ans, comme le montre aussi le tableau qui suit.

femmes âgées3

L’étude précise que 5,2 % des femmes en couple vivaient en 2011 avec une autre femme, tandis que 7,0 % des hommes en couple vivaient avec un autre homme. Elle ajoute que seulement 16 % des femmes et 23 % des hommes ont eu plus d’un conjoint, et que seulement 5,2 % des personnes âgées vivant en couple n’étaient pas mariées, proportions nettement moins élevées que dans les générations subséquentes.

Comme les femmes âgées de 65 ans et plus étaient moins nombreuses que les hommes à vivre en couple dans un ménage privé, elles n’étaient pas seulement proportionnellement plus nombreuses à vivre en logement collectif, mais aussi seules (barres bleu pâle dans le précédent graphique) ou avec d’autres dans un ménage privé (barres gris pâle). Elles étaient en effet environ deux fois plus nombreuses que les hommes à vivre avec d’autres (14.6 % par rapport à 6,6 %), que ce soit avec un enfant adulte, d’autres personnes apparentées ou des personnes non apparentées, ou à vivre seules (31,5 % par rapport à 16,0 %). Cette caractéristique est particulièrement importante, car, comme le mentionne l’étude, «Le fait de vivre seul, surtout à un âge très avancé, peut avoir des conséquences pour les personnes âgées, que l’on pense aux soins dispensés par les membres de la famille ou les amis, à la sécurité, aux besoins en matière de logement ou encore à la situation financière». Ailleurs dans l’étude, on précise que les personnes âgées vivant seules ont des réseaux sociaux moins étendus (donc, qu’elles sont moins susceptibles de recevoir de l’aide) et surtout que les femmes vivant hors d’une famille économique (soit celles qui vivent seules ou avec des personnes non apparentées) avaient en 2013 un taux de faible revenu six fois plus élevé que celles résidant avec un conjoint ou un autre membre de leur famille (28,2 % par rapport à 4,7 %).

Et alors…

Il est dommage que cette étude n’ait pas eu droit à une plus grande couverture des médias. Il est bien certain que jamais un article ne pourrait faire part de la grande diversité des informations qu’elle contient. De mon côté, j’ai choisi de me concentrer sur une seule de ces caractéristiques, car je l’ai trouvée la plus étonnante. Même si j’aurais dû, jamais je n’avais imaginé que la différence de la composition des ménages des femmes âgées par rapport à celle des hommes âgés était aussi considérable. Il s’agit pourtant d’une caractéristique fondamentale pour pouvoir planifier les politiques à leur intention.

L’illusion Obama

11 avril 2016

L'illusion ObamaCela doit bien faire trois ou quatre ans que le livre L’illusion Obama : le pouvoir de l’argent aux États-Unis de John R. MacArthur est sur ma liste de lecture. Mais, bon, quand les livres qui nous intéressent se succèdent, on en vient à oublier de regarder notre liste. Comme mes dernières réservations à la bibli tardent à se libérer, j’ai justement regardé ma fameuse liste et ai immédiatement remarqué cet oubli. Il est certain que bien des choses se sont passées depuis que l’auteur a écrit ce livre, mais je me suis dit que cela serait quand même intéressant de prendre connaissance de ce que cet observateur que j’aime bien lire dans Le Devoir avait à dire sur Obama. Ajoutons que je n’ai pas moi-même été toujours gentil avec le président Obama, ayant même déjà appuyé une comparaison entre ses réalisations et celles de Nixon…

Ce livre est en fait un recueil de textes précédemment parus dans Le Devoir ou dans la revue Harper dont il est l’éditeur. Même si j’ai des réticences envers ce genre de livre, j’étais certain d’y trouver mon compte…

Le livre

Après une courte présentation des éditeurs et une préface de l’auteur qui raconte comment il en est venu à écrire pour le Devoir et où il souligne son plaisir de pouvoir écrire dans la langue de sa mère (française), le livre commence vraiment. Comme les textes de ce livre sont courts, je ne pourrai pas tous les commenter. Je me contenterai plutôt de simplement mentionner les sujets abordés selon les trois thèmes autour desquels ils sont présentés.

I. Politique

Dans cette section, l’auteur commente :

  • les liens d’Obama et de ses conseillers (notamment Robert Rubin et Lawrence Summers) avec Wall Street;
  • l’absence de mesures visant à rehausser le taux d’imposition des plus riches et de renégocier les ententes de libre-échange, alors qu’il s’était engagé à le faire au cours de sa campagne électorale;
  • ses liens avec des milieux conservateurs;
  • la nomination de Rahm Emanuel comme chef de cabinet de la Maison-Blanche;
  • la récupération par Obama du thème de l’espoir;
  • la grande modération du premier budget d’Obama, plus au centre droit qu’à gauche;
  • la naïveté d’Obama face aux supposés bienfaits du capitalisme et les premiers sondages montrant un recul de sa popularité;
  • les «mensonges» (souvent par omission) d’Obama, aussi bien sur son supposé pacifisme et sur sa supposée volonté de réformer le système financier, que sur les espoirs qu’il a créés dans le monde musulman et son «intention» de rouvrir les ententes de libre-échange;
  • l’influence des lobbys et des gens qui ont financé sa campagne sur l’Obamacare qui offre 30 millions de clients supplémentaires aux assureurs plutôt que d’étendre le système Medicare à l’ensemble de la population, ou, au moins, aux personnes non assurées;
  • l’accroissement démentiel des mesures de sécurité dans les aéroports des États-Unis (faisant partie de la «folie sécuritaire»);
  • la possibilité de présenter un adversaire à Obama dans les primaires en vue du renouvellement de son mandat en 2012 (ce qui n’a pas été fait);
  • une biographie d’Obama parue en 2010 (The Bridge de David Remnick);
  • la catastrophe du Deepwater Horizon en 2010, qui a causé bien des destructions pas du tout créatrices;
  • les élections de mi-mandat de 2010, au cours desquelles l’auteur prévoit la perte du contrôle de la Chambre des représentants par les démocrates (là, il a vu juste);
  • la pensée unique de centre droit qui se manifeste dans la majorité des médias des États-Unis;
  • la prépondérance de membres de l’aile droite du parti démocrate dans l’entourage de Obama, surtout de Chicago, où il a fait ses premiers pas en politique;
  • une métaphore maladroite d’Obama qui a déclaré que les États-Unis seraient toujours une nation AAA; si pour des financiers cela fait penser à la cote la plus haute accordée à un pays (ou à tout véhicule financier), pour la majorité des habitants de ce pays, cela fait plutôt penser à une ligue mineure de sport! Selon MacArthur, cette erreur illustre bien l’éloignement d’Obama de la population et son rapprochement avec ceux qui financent ses élections;
  • la confusion des rôles lors des premières étapes de la campagne électorale de 2012, où Mitt Romney se présentait comme le champion de la création d’emplois, alors qu’il a fait fortune en licenciant des travailleurs, et où Obama promettait de faire payer les riches, alors qu’il n’avait rien fait dans ce sens lors de son premier mandat (reconduisant par exemple les baisses d’impôt de Bush), même lorsque les démocrates contrôlaient la Chambre des représentants et le Sénat;
  • l’appui étrange des syndicats à Obama, même si celui-ci, contrairement à ses engagements, a continué à signer des ententes de libre-échange qui ont entraîné des délocalisations d’emplois vers les pays à bas salaires.

II. International

Dans cette section, l’auteur commente :

  • la décision d’Obama de déplacer la guerre de l’Irak à l’Afghanistan, alors qu’il devrait savoir que «toute forme d’intervention militaire dans des guerres civiles tend à aggraver la situation plutôt qu’à l’améliorer»;
  • la poursuite de la politique guerrière des États-Unis sous Obama, bien plus pour des raisons de politique intérieure (se faire réélire) que de politique internationale;
  • différentes occupations de pays par des forces armées étrangères, aussi bien en Irlande, en Pologne qu’en Afghanistan;
  • les conséquences (ou plutôt l’absence de conséquences) des fuites de Wikileaks;
  • les conséquences budgétaires de la poursuite des politiques guerrières par Obama;
  • le fait que les réussites d’Obama en matière de politique étrangère (renversement de Kadhafi en Libye, exécution de Ben Laden au Pakistan, etc.) n’aient pas fait augmenter ses appuis en politique intérieure : mais, s’agissait-il vraiment de réussites?

III. Culture

Comme les textes de cette section parlent peu et la plupart du temps pas du tout d’Obama, je vais m’abstenir de mentionner les sujets qu’ils abordent. Je n’en dirai seulement que ce sont les textes qui ont le moins bien vieilli, surtout quand ils parlent d’Internet (dont l’auteur minimise manifestement l’impact sur les ventes de journaux, on le sait aujourd’hui).

Postface : Dans cette postface, MacArthur rappelle non seulement qu’Obama n’a jamais profité de la majorité des démocrates aux deux chambres au début de son premier mandat pour faire adopter les mesures progressistes qu’il avait mises de l’avant durant sa campagne électorale, mais il avance qu’il n’a jamais eu l’intention de le faire : «Pour qu’il plie face au pouvoir établi, il aurait fallu d’abord qu’Obama se tienne droit à l’origine. Cela n’a jamais été le cas». Je serais bien mal placé pour lui reprocher ce langage cru, puisque j’ai dit à peu près la même chose à l’époque : «Je lui reprochais surtout de justement avoir attendu d’être bien certain de ne pas être capable de faire adopter cette hausse [des impôts] avant de la proposer et surtout de ne pas avoir tenté de le faire quand son parti contrôlait les deux chambres (Chambre des représentants et Sénat) dans la première moitié de son premier mandat».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Même si plusieurs des textes que ce livre contient sont toujours pertinents, on ne peut pas dire qu’il a bien vieilli. C’est le lot des livres centrés sur l’actualité politique. Cela dit, il est toujours bon de se rappeler la trahison des espoirs suscités par l’élection d’Obama : jamais une société ne sera changée par un sauveur, c’est seulement l’action de cette société qui permettra son avancement.

Je me demande quand même ce que MacArthur dirait aujourd’hui, notamment sur le succès étonnant de l’Obamacare. J’imagine qu’il répéterait (avec raison) que l’élargissement de Medicare aurait été préférable, mais peut-être reconnaîtrait-il que l’Obamacare n’a pas profité qu’aux assureurs…

L’austérité et les femmes (2)

9 avril 2016

austérité_femmesDans un billet datant de moins d’un mois, j’ai montré que la tendance à la diminution de l’écart entre les taux d’emploi des hommes et des femmes qui durait depuis plusieurs décennies a soudainement été inversée à partir de l’élection des libéraux, en avril 2014. Pour illustrer la tendance passée, j’ai notamment écrit que «le taux d’emploi des femmes a augmenté de 5,5 points de pourcentage entre 2000 et avril 2014, tandis que celui des hommes diminuait de 2,3 points», alors que ce taux a diminué de 0,1 point chez les femmes entre avril 2014 et février 2016 et qu’il a augmenté de 0,8 point chez les hommes.

Dans un commentaire sur ce billet, Jean-François Lisée, député de Rosemont, a manifesté l’intérêt de voir un graphique sur l’évolution du taux d’emploi chez les hommes et les femmes entre 2000 et 2016. Il a tout à fait raison. En effet, en comparant uniquement deux points distants de 16 ans comme je l’ai fait, cela ne nous permet pas de savoir si cette tendance fut linéaire ou si elle a été plus forte à un moment et moins à d’autres.

Deux graphiques

J’ai donc testé différentes façons de présenter cette évolution. La première, illustrée dans le graphique qui suit, compare simplement l’évolution des taux d’emploi mensuels désaisonnalisés des hommes et des femmes entre janvier 2000 et mars 2016 (donc avec un mois de plus que dans le billet précédent, puisque Statistique Canada a publié hier les estimations de l’Enquête sur la population active (EPA) pour mars 2016), selon le tableau cansim 282-0087.

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Si ce graphique permet de bien visualiser les niveaux différents des taux d’emploi entre les hommes et les femmes, il est difficile de bien voir l’évolution des écarts entre les deux. Il permet tout de même de constater que le gros de la hausse du taux d’emploi des femmes entre janvier 2000 et mars 2016 s’est en fait réalisé entre 2000 et 2007. Il permet aussi de bien voir que les hommes ont subi plus durement la récession de 2008-2009, mais que leur taux d’emploi s’est presque complètement rétabli dès 2010, alors que le taux d’emploi des femmes est demeuré relativement stable par la suite, avec toutefois une certaine baisse en fin de période. Au contraire, le taux d’emploi des hommes a plutôt eu tendance à augmenter depuis l’arrivée des libéraux au pouvoir (après toutefois avoir diminué l’année précédente), soit en avril 2014, moment représenté pas le trait vertical sur le graphique. Pour mieux voir l’impact de l’évolution des taux d’emploi des hommes et des femmes, il est toutefois préférable de plus simplement regarder l’évolution de cet écart.

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Ce graphique montre que l’écart des taux d’emploi entre les hommes et les femmes a diminué presque linéairement entre janvier 2000 et la fin de 2009. Il a augmenté au cours des deux années suivantes, essentiellement en raison de la remontée du taux d’emploi des hommes après la récession, pour ensuite reprendre sa tendance à la baisse (mais de façon moins accentuée qu’auparavant), passant d’une moyenne de 7,5 dans la deuxième moitié de 2011 à une moyenne de 5,2 points entre mai et juillet 2014 (période correspondant aux mois suivants tout juste l’élection des libéraux) pour ensuite augmenter et atteindre une moyenne de 6,4 points au cours des trois premiers mois de 2016, malgré une baisse en février et en mars. Si on regarde bien le graphique, cette hausse de l’écart du taux d’emploi des hommes et des femmes est seulement la deuxième qu’on peut observer depuis janvier 2000. Le premier s’explique par la reprise de l’emploi masculin après la récession tandis que le deuxième n’est lié à aucun événement notable sur le marché du travail. L’hypothèse qu’il soit une conséquence de l’élection des libéraux, compte tenu des politiques qu’il a adoptées depuis son élection, devient donc plausible, pour ne pas dire probable. Je noterai toutefois que la forte baisse de cet écart juste avant son élection (baisse qui s’est poursuivie les deux mois suivants) pourrait expliquer une partie de l’ampleur de la hausse qui a suivie, mais une partie seulement!

Il s’est passé bien sûr bien d’autres événements au cours de cette période, notamment un vieillissement important de la population. En conséquence, je me suis dit que ce serait intéressant de suivre l’évolution de l’écart du taux d’emploi entre les hommes et les femmes par tranches d’âge. C’est de fait intéressant, mais plus difficile à suivre en raison de la variabilité des données plus grande par tranches d’âge que pour l’ensemble de la population adulte.

Trois autres…

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Ce graphique permet de constater que l’écart du taux d’emploi entre les hommes et les femmes âgé.e.s de 15 à 24 ans a non seulement diminué durant presque toute la période présentée, mais qu’il est devenu négatif, donc à l’avantage des femmes, de façon presque constante depuis 2009. On y voit aussi que cet écart n’a pas diminué (si ce n’est des mouvements dus à la grande variabilité de ces données) depuis l’élection des libéraux et qu’il s’est peut-être même accentué légèrement. Cela n’est pas étonnant, car les mesures d’austérité que les libéraux ont adoptées ne touchent pas davantage les femmes que les hommes dans cette tranche d’âge.

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Cet autre graphique, qui montre l’écart du taux d’emploi entre les hommes et les femmes âgé.e.s de 25 à 54 ans, est celui qui ressemble le plus à celui pour l’ensemble de la population, ce qui n’est pas étonnant, car les membres de cette tranche d’âge ont occupé entre 66 % des emplois (en 2015) et 75 % (en 2000) au cours de cette période. Cela dit, si ce graphique montre une certaine hausse de cet écart depuis l’élection des libéraux, il faut noter qu’elle est due en premier lieu à la hausse du taux d’emploi des hommes, celui des femmes ayant bien moins augmenté.

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Ce dernier graphique, qui montre l’écart du taux d’emploi entre les hommes et les femmes âgé.e.s de 55 ans et plus, nous fait lui aussi voir une hausse notable de cet écart depuis l’élection des libéraux. Cette hausse est bien irrégulière (il y a eu une autre augmentation de même ampleur entre 2012 et 2013), mais correspond aux annonces de prises de retraite anticipée dans la fonction publique, majoritairement féminine. Et, dans ce cas, la hausse de l’écart est due à une baisse du taux d’emploi des femmes de cette tranche d’âge, et non pas à une augmentation de celui des hommes. Cela cadre donc encore bien avec l’hypothèse du rôle important des mesures d’austérité dans l’augmentation de l’écart du taux d’emploi entre les hommes et les femmes.

Et alors…

La présentation des estimations d’emploi de l’EPA est toujours frustrante. La grande variabilité des données, jumelée à l’instabilité de la saisonnalité qui rend les données désaisonnalisées moins fiables, représente toujours un défi quand vient le temps de les interpréter. Cela dit, l’exercice que j’ai fait dans ce billet ne me semble pas inutile. Il a d’une part permis de constater que la plus grande partie de la baisse de l’écart du taux d’emploi entre les hommes et les femmes date en fait de sept à huit ans. Il a d’autre part confirmé que la hausse de cet écart depuis l’élection des libéraux est difficilement explicable par d’autres facteurs que par les mesures qu’ils ont adoptées depuis qu’ils sont au pouvoir. Cela dit, comme ces mesures n’ont pas encore été toutes implantées, on pourra voir dans les prochains mois si la tendance à l’augmentation de l’écart du taux d’emploi entre les hommes et les femmes se poursuivra, ou si la baisse de cet écart en février et en mars 2016 marque la fin de ce revirement de tendance. À suivre!

Les gains à la loterie et la consommation ostentatoire

6 avril 2016

loterieDe nombreuses études ont tenté de faire le lien entre les inégalités et la détresse financière. «[traduction] L’hypothèse de base dans la plupart de ces études est que les inégalités de revenus incitent les individus les plus pauvres à augmenter leur consommation en fonction du niveau de consommation des riches [ce qu’on appelle la consommation ostentatoire]». Comme cette consommation supplémentaire provient généralement de prêts, elle provoquera trop souvent de la détresse financière chez ces personnes (et même des faillites).

Dans l’étude intitulée Does inequality cause financial distress : Evidence from lottery winners and neighboring bankruptcies (Les inégalités peuvent-elles entraîner de la détresse financière? Les effets de gains à la loterie sur les faillites dans le voisinage) publiée par la Banque fédérale de réserve de Philadelphie, les auteurs (Sumit Agarwal, Vyacheslav Mikhed et Barry Scholnick) mentionnent que même si ce raisonnement semble logique, il est difficile à prouver, car, pour ce, il faudrait analyser les effets d’un choc exogène soudain et d’assez forte ampleur sur les inégalités.

Selon les auteurs, leur étude est la première à avoir démontré le lien causal entre les inégalités et la détresse financière en observant les effets d’un choc exogène. Pour ce, ils ont examiné les effets d’un gain important à la loterie par un ménage sur la situation financière de leurs voisins rapprochés (ménages ayant le même code postal canadien à six caractères, secteur qui regroupe en moyenne 13 ménages). Le choix de ce choc est pertinent, car il est associé à une hausse soudaine des revenus d’un ménage de ces secteurs sans que le revenu de ses voisins soit modifié.

Pour estimer l’impact de ces gains sur la détresse financière des voisins rapprochés, les auteurs se sont servis des dossiers administratifs sur les faillites fournis par le Bureau du surintendant des faillites Canada (BSFC). Pour vérifier les autres facteurs qui auraient pu causer des faillites (comme des changements de revenus ou du niveau des inégalités de revenus dans un secteur), les auteurs ont utilisé des données statistiques provenant du voisinage élargi (les aires de diffusion qui contiennent environ 200 ménages : «Il s’agit de la plus petite région géographique normalisée pour laquelle toutes les données du recensement sont diffusées»).

Puis, pour voir si les faillites observées ont un lien avec la consommation ostentatoire, les auteurs ont consulté les données du BSFC qui contiennent le bilan comptable des personnes ayant fait faillite. À l’aide de ces bilans, les auteurs ont pu déterminer la part des actifs visibles (donc potentiellement ostentatoires, comme les maisons, les autos et les motos) et invisibles (comme les actifs financiers) de ces ménages.

Le lien entre les gains à la loterie et les faillites

Pour faciliter l’interprétation des résultats, les auteurs n’ont retenu que les cas où un seul gain d’au moins 1000 $ a eu lieu parmi les ménages ayant le même code postal à six caractères au cours de la période couverte (2004 à 2014, mais jusqu’à 2013 pour les faillites, compte tenu de la disponibilité des données). Ils ont aussi exclu les gagnants de plus de 150 000 $. Ils ont quand même conservé environ 6500 observations.

loterie1Les résultats sont illustrés dans le graphique ci-contre. Dans les six premières années de ce graphique, soit celle du gain à la loterie par un des ménages ayant le même code postal à six caractères (année «0» au centre de l’axe horizontal) et les cinq précédentes, on observe très peu d’écarts de la proportion de faillites dans le voisinage des gagnants de loterie par rapport à des secteurs ayant les mêmes caractéristiques (la moyenne est le «0» au centre de l’axe vertical). Soudainement, la proportion de faillites dans ces secteurs augmente la première année suivant le gain à la loterie et encore plus la deuxième, avant de ralentir (tout en étant supérieur au «0») lors de la troisième et de la quatrième année et de revenir à la normale au cours de la cinquième. On notera que les points sont les résultats des calculs et que les lignes représentent la marge d’erreur à 95 %. Seul le niveau de faillite de la deuxième année est totalement significatif compte tenu de cette marge d’erreur.

Le résultat de la deuxième année signifie que, pour chaque tranche de 1,000 $ de gains à la loterie par un ménage, le taux de faillite augmente de 3,9 % parmi les ménages ayant le même code postal que le ménage gagnant. Cette année-là, le taux de retraite global fut de 0,147 % (ce qui correspond à un peu moins de 15 ménages sur 10 000). Cela signifie qu’un gain de 25 000 $ ferait presque doubler ce taux (augmentation de 25 x 3,9 % = 97,5 %, soit près du double) à 0,290 % environ, et qu’un gain de 100 000 $ le ferait passer à 0,72 %.

Pour vérifier la solidité de ce résultat, les auteurs ont observé le nombre de faillites dans la partie autre que celle du code postal à six caractères des aires de diffusion (secteur de 200 ménages) des gagnants de loterie. Aucune hausse n’a été observée. La relation semble donc forte, mais uniquement dans le voisinage immédiat.

D’autres résultats montrent que ce phénomène est essentiellement urbain, car aucune relation n’est observée dans le voisinage rural. La relation est par ailleurs plus élevée dans les secteurs à faibles revenus, probablement parce qu’un gain à la loterie représente une augmentation plus grande du revenu moyen de ces quartiers et qu’une hausse importante des dépenses des voisins risque davantage de mener à la faillite.

Le lien entre ces faillites et la consommation ostentatoire

Comme mentionné plus tôt, les auteurs ont ensuite examiné les bilans comptables des personnes ayant fait faillite, pour estimer si la proportion de biens visibles était plus élevée chez ces personnes que chez les personnes ayant fait faillite les années précédentes. De fait, ils ont observé que la proportion d’actifs visibles, comme des automobiles, des maisons et des motocyclettes, était plus élevée dans les années où loterie2les ménages avoisinant les gagnants de loterie ont fait faillite. Le graphique ci-contre montre l’accroissement fort étonnant de la valeur des motos lors de la fameuse deuxième année suivant le gain à la loterie d’un ménage voisin. L’étude en présente aussi pour la valeur des automobiles et des maisons à la page numérotée 34. J’ai bien sûr choisi le graphique le plus éloquent!

Un gain de 1000 $ à la loterie fait au bout du compte augmenter la valeur des maisons des personnes ayant fait faillite de 4,2 %, celle des autos de 3,6 % et celle des motos de 0,8 % (parce qu’il y en a moins). À l’inverse, ces ménages ont moins d’actifs «invisibles» comme des actifs financiers que ceux ayant fait faillite les années précédentes.

Et alors…

On sait bien sûr depuis longtemps que la consommation ostentatoire est une des tares dans nos pays et qu’elle est exacerbée par le niveau d’inégalités d’une société. Thorstein Veblen fut le premier à parler de ce concept à la fin du XIXème siècle (dans son livre La théorie de la classe de loisir que j’ai commenté dans ce billet) et cette constatation fut un de ses principaux apports à la discipline économique. Si on sait très bien que ce concept est pertinent, personne ne l’avait démontré. Là, c’est fait, et de belle façon!

Et le fait que la prévalence de la consommation ostentatoire dans les milieux impersonnels urbains soit plus élevée que dans les milieux ruraux plus serrés mériterait par ailleurs une analyse encore plus approfondie… Chercherait-on davantage à marquer notre statut social auprès des gens qu’on connaît peu qu’auprès de ceux qu’on connaît bien?

L’impossible dialogue

4 avril 2016

impossible dialogueL’impossible dialogue – Sciences et religions, est le plus récent livre de Yves Gingras. Comme j’apprécie beaucoup cet auteur, j’avais de grandes attentes en abordant la lecture de ce livre, d’autant plus que j’avais plus ou moins apprécié celui de Stephen Jay Gould que j’ai lu sur le même sujet il y a quelques années (Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! » dont j’ai parlé ici).

Introduction : Avant de présenter le contenu des chapitres de ce livre, l’auteur se demande pourquoi les débats et les livres portant sur le dialogue entre les sciences et la religion se sont multipliés récemment, alors qu’il ne se souvient d’aucun questionnement du genre lors de ses études en physique dans les années 1970. Et il émet certaines hypothèses à cet effet. Il précise également que, dans ce livre, il considère les sciences comme «des tentatives de rendre raison des phénomènes observables par des concepts et des théories qui ne font appel à aucune cause surnaturelle» et les religions comme des institutions et non pas comme des croyances personnelles, ce qui est l’objet de nombreuses confusions dans les débats sur le sujet (par exemple, quand on tente de montrer la possibilité d’un dialogue entre les sciences et la religion par le fait que bien des scientifiques sont croyants).

1. Les limites théologiques de l’autonomie des sciences : Ce n’est que lorsque le domaine de la science s’est séparé de celui de la philosophie que les tensions entre la science et la religion institutionnalisée se sont manifestées de façon évidente, même si Kant avait déploré auparavant la tutelle des facultés de philosophie par celles de théologie et que certains écrits d’Aristote ont été censurés dès le XIIIème siècle jusqu’au milieu des années 1960, lors du Concile Vatican II. L’auteur poursuit en relatant en détail la censure (quand ce n’est pas pire) qu’ont subie Copernic, Kepler, Galilée et bien d’autres. Avec les précisions données par l’auteur, ce chapitre va bien plus loin que tout ce que j’ai lu auparavant sur le sujet.

2. Copernic et Galilée : deux épines au pied des papes : Comme le titre l’indique, ce chapitre aborde les conséquences de la condamnation de Galilée et de la censure de ses œuvres et de celles de Copernic sur les papes et donc sur l’Église catholique, tant du vivant de Galilée qu’au cours des siècles qui ont suivi. On y apprend notamment que la censure sur les écrits de Galilée, Copernic et Képler n’a été levée qu’en 1835, plus de 200 après leur mise à l’Index. On constate que cette église n’est pas très portée à avouer ses erreurs! Ce n’est qu’en 1992, pour souligner le 350ème anniversaire de la mort de Galilée, que s’est clos définitivement cet épisode, le Pape Jean Paul II avouant certains torts à l’Église, mais des torts partagés par Galilée!

3. Dieu : du centre à la périphérie des sciences : Si la science a commencé à s’institutionnaliser au début du XVIIème siècle, la séparation des domaines scientifiques et religieux s’est réalisée bien graduellement. Il a tout d’abord fallu clarifier les sphères d’intervention des deux domaines. Alors que la théologie naturelle (qui se base sur des actions de dieux pour expliquer des phénomènes pas encore compris par la science, une sorte de dessein intelligent avant le temps) est encore fort répandue du XVIIème au XIXème siècle (adoptée même par Newton), des scientifiques commencent à la rejeter. L’auteur cite notamment Pierre-Simon de Laplace qui aurait dit à Napoléon qu’il n’avait pas besoin de l’hypothèse de l’existence d’un dieu en science. De nombreux autres scientifiques, comme le géologue Charles Lyell et le naturaliste Charles Darwin, même si croyants, ont bien su séparer l’objet de leurs travaux avec leurs croyances, n’utilisant jamais de phénomènes surnaturels pour élaborer leur théorie et ne tentant pas d’expliquer pourquoi certaines de leurs conclusions allaient à l’encontre de dogmes religieux.

4. La science censurée : Galilée et Copernic ne furent pas les seules victimes de la censure catholique. D’autres se sont en plus autocensurés, comme René Descartes, un croyant convaincu, qui n’a pas osé publier un livre où il appuyait le système copernicien. Ce livre fut publié après sa mort, pour être aussitôt censuré par l’Index! Bien d’autres scientifiques ont préféré se taire ou ne pas enseigner le système copernicien, de peur de subir les foudres de l’Inquisition.

Le système copernicien est loin d’être la seule théorie scientifique qui a été censurée. Mentionnons :

  • l’atomisme, car il rendrait impossible la transsubstantiation (Pie XII le dénonçait encore en 1950…);
  • la possibilité que d’autres planètes soient habitées (car la Bible ne parle que d’un monde);
  • le matérialisme, notamment sur l’anatomie et la chimie du cerveau (car il met de côté l’essence métaphysique de l’être humain et son âme);
  • le rationalisme (pour mille raisons, dont la séparation de la science et de la religion, et le rejet du concept de révélation);
  • le modernisme (car il promeut une interprétation non littérale de la Bible);
  • la théorie de l’évolution : si les écrits de Darwin n’ont jamais été censurés, d’autres livres portant sur la question ont été interdits, même s’ils dénaturaient la théorie de Darwin en prétendant que l’évolution était contrôlée par dieu; l’Église considérait que, même trafiquée ainsi, la théorie de l’évolution s’attaquait au dogme de la création de l’homme à partir de rien (et aux révélations allant dans ce sens); ces interdictions se sont poursuivies jusqu’au XXème siècle et, même après la reconnaissance que l’évolution pouvait être étudiée comme une hypothèse (par Pie XII en 1950), le cardinal montréalais Paul-Émile Léger jugeait cette hypothèse inacceptable dans les années 1960; ce n’est finalement qu’en 1992 que Jean-Paul II reconnaîtra que la théorie de l’évolution était plus qu’une hypothèse (mais sans l’endosser…).

Ce n’est finalement qu’en 1996 (il y a 20 ans!) que Jean-Paul II a invité les théologiens à tenir compte de la science avant d’interpréter les Saintes Écritures.

5. Du conflit au dialogue : Un conflit a eu lieu vers la fin du XIXème siècle entre ceux qui prétendaient que le conflit entre la religion et la science est ancien, et ceux qui soutenaient que ce conflit n’était qu’un mythe et était au mieux très récent. Cette dernière affirmation va bien sûr à l’encontre des faits que ce livre nous présente depuis ses premières pages. Après avoir montré clairement que de nombreux écrits ont soulevé ce conflit depuis au moins le début du XIXème siècle, l’auteur clarifie l’objet de ce conflit. Pour les uns, toute science est fausse si elle contredit les révélations contenues dans la Bible. Pour les autres, la religion devrait s’en tenir à son domaine et ne jamais interpréter la Bible de façon littérale (il y a d’autres positions, mais elles ne font que nuancer ces deux-là).

Le discours change radicalement dans les années 1980 avec la multiplication des livres et des revues prônant le dialogue entre la religion et la science. Selon l’auteur, cette soudaine ferveur pour le dialogue n’est pas étrangère avec la création de la Fondation Templeton qui offre des sommes astronomiques pour justement promouvoir ce dialogue. Pendant ce temps, les fondamentalistes religieux se battent toujours aux États-Unis pour que le créationnisme soit enseigné dans le réseau scolaire. L’auteur mentionne aussi une contestation de la théorie de la relativité en Tunisie, en prétendant que la vitesse de la lumière est infinie, signe de la puissance du Créateur. Pas de conflits, vous dites?

6. Qu’est-ce qu’un « dialogue » entre science et religion ? : Pour qu’il soit possible d’avoir un dialogue entre la science et les religions, encore faudrait-il qu’ils parlent de la même chose. Or, ce n’est pas le cas. La science peut changer l’interprétation des textes dits sacrés, mais ces textes ne peuvent avoir aucune influence sur la science. Dans ce cadre, il est abusif de parler de dialogue sinon pour préciser qu’il s’agit d’un dialogue de sourds! La suite de ce chapitre aborde les nombreux livres, souvent écrits par d’authentiques scientifiques, dans lesquels le auteurs tentent d’utiliser leurs connaissances pour prouver leurs croyances. Or, ce n’est pas parce qu’on est un scientifique qu’on adopte en toute circonstance un discours qui respecte les méthodes scientifiques! Et, on ne s’étonnera pas d’apprendre que la Fondation Templeton est souvent associée à la production de ces livres ou récompense leurs auteurs, choisissant la plupart du temps ceux qui ont déjà occupé des postes prestigieux (de façon à utiliser leur réputation pour donner plus de poids au discours entourant la recherche de dialogue entre la science et la religion). L’auteur conclut que ce discours «cache mal une exigence de soumission de la raison à la foi».

7. Les croyances contre les sciences : Après une accalmie au milieu du XXème siècle, les questions religieuses ont recommencé à s’opposer à certaines recherches scientifiques. L’auteur élabore longuement sur les lois qui obligent les scientifiques à remettre aux autochtones tous les ossements trouvés s’ils datent d’avant 1492 (avec quelques exceptions dépendant de l’interprétation des juges). Or, certains ossements trouvés dateraient d’avant leur arrivée en Amérique du Nord et permettraient de mieux connaître l’origine des humains en Amérique du Nord. L’auteur donne aussi en exemple les parents qui s’opposent à ce que des traitements médicaux essentiels soient apportées à leurs enfants, que ce soit en raison de croyances religieuses ou ancestrales, au risque que l’enfant en meure (ce qui arrive trop souvent). Il mentionne aussi ceux qui refusent que des vaccins soient donnés à leurs enfants en raison de fausses croyances.

Conclusion : «La science fait entrer dans la nature ce qu’autrefois on regardait comme surnaturel, supérieur à la nature». L’auteur utilise cette citation de Ernest Renan datant du XIXème siècle pour résumer l’apport de la science. Il distingue ensuite la science (qui est la connaissance) des technologies (qui sont les applications de la science), puis le savoir des croyances. Puis, il termine cette conclusion en affirmant que «seul davantage de science peut corriger les erreurs de la science».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Les attentes que j’avais envers ce livre ont toutes été satisfaites. Il est clair, érudit et complète bien des faits dont on a entendu parler avec des précisions qui permettent de mieux comprendre le contexte de chaque époque et les liens entre divers événements. Et, autre qualité, les notes sont en bas de page!

Les données massives

2 avril 2016

big dataAvez-vous déjà entendu parler des données massives? Des mégadonnées alors? Au moins du Big Data, j’espère! Moi, j’ai subi des attaques massives d’information sur les trois, car ces expressions veulent dire la même chose. Et comme pour ces données, la quantité ne signifie pas la qualité! Mais, bon, je vais trop vite…

Cela fait quelques fois que je croise des études portant sur ce sujet, mais elles ne m’attiraient pas vraiment. En effet, ces études sentaient à plein nez l’attrait pour la nouveauté, pour un «buzzword» qui allait bien finir par disparaître comme tous les autres le font tôt ou tard, me disais-je… Mais, non, il s’est accroché!

Il faut dire que Montréal international (MI), organisme dont le mandat est d’attirer «de la richesse en provenance de l’étranger tout en accélérant la réussite de ses partenaires et de ses clients» a récemment mis sur pied une campagne pour que le Québec devienne «une des capitales mondiales du big data», domaine qu’il compare au «pétrole de la révolution numérique». De fait, certains aspects de ce domaine, comme on le verra, semblent aussi polluants que du pétrole…

La croissance de ce secteur serait tellement forte que le document accompagnant la campagne de MI présente un graphique (que j’ai reproduit dans l’image qui accompagne ce billet) qui parle d’une croissance annuelle moyenne de 24,8 % par année entre 2014 et 2020! Par contre, le document ne présente qu’une année historique (2013, puisque cette prévision date de juin 2014), sans vraiment mentionner d’où elle vient (le document ne cite que le nom de l’entreprise qui se permet ce genre de prévision). Quand je vois une prévision aussi précise (24,8 %) sur un phénomène récent et sur des bases aussi fragiles, je me dis aussitôt que tout cela relève davantage du marketing que de l’analyse rigoureuse. Mais, bon, je vais encore trop vite…

Que sont les données massives?

Selon Wikipédia, les données massives sont «des ensembles de données qui deviennent tellement volumineux qu’ils en deviennent difficiles à travailler avec des outils classiques de gestion de base de données ou de gestion de l’information». Ce sont des données qui sont par exemple contenues dans des sites de recherches d’emploi ou compilées par Google (vos historiques de recherche, notamment), par Facebook qui se sert de ces données entre autres pour vous proposer des publicités ou des statuts qui sont supposés vous intéresser (quand je reçois un statut du genre provenant de l’Institut Fraser, je me réjouis de constater que les algorithmes de Facebook ne soient pas vraiment au point!) ou par des organismes gouvernementaux pour faire diminuer la consommation d’énergie. Fiou, ces données peuvent parfois être vraiment utiles!

Deux études

En réaction à cette campagne de MI, je me suis finalement résolu à lire deux études sur le Big Data que j’avais mises de côté. La première porte sur l’utilisation des données massives pour analyser le marché du travail. Les données présentées dans cette étude proviennent notamment de sites de recherche d’emploi et de réseaux sociaux (je résume), comme Facebook, mais aussi de sites spécialisés comme LinkedIn (source plus intéressante, car liée plus directement aux activités professionnelles des utilisateurs).

S’il peut être de fait intéressant de compiler les comportements des travailleurs à l’aide des CV qu’on retrouve sur les sites de recherche d’emploi, leur utilisation me semble limitée. En effet, comme le soulèvent eux-mêmes les auteurs de cette étude, les personnes qui envoient leurs CV sur ces sites sont loin de représenter un échantillon représentatif de l’ensemble des travailleurs. D’une part, ils cherchent un emploi (ce qui n’est le cas que d’une minorité des travailleurs) et, d’autre part, on retrouve rarement des offres pour des emplois professionnels sur ces sites. En effet, les professionnels (médecins, ingénieurs informaticiens, économistes, etc.) utilisent en général des sites spécialisés et des réseaux de contacts, ou envoient directement leurs CV aux entreprises qui les intéressent. Ces données peuvent au mieux permettre de savoir qu’une tendance existe parmi les utilisateurs de ces sites (et même là, en supposant que les caractéristiques des utilisateurs de ces sites demeurent constantes, ce qui est douteux), mais surtout pas d’en mesurer l’ampleur ni l’évolution sur l’ensemble du marché du travail.

Les données de réseaux sociaux comme LinkedIn sont potentiellement plus intéressantes si on tente d’estimer l’importance relative d’un nouveau courant, car ce ne sont pas seulement des gens qui cherchent un emploi qui s’inscrivent à ce réseau, mais les personnes intéressées à échanger leurs expériences et à se créer des contacts (non, je n’y suis pas…). C’est d’ailleurs à l’aide de ces données que MI a estimé qu’il y a environ 14 100 spécialistes du secteur du Big Data au Canada, dont 2100 au Québec (voir la page numérotée 92 de son document de promotion). Si cette méthode permet probablement de se faire une idée de l’ordre de grandeur de leur nombre, il serait toutefois présomptueux de véhiculer ces données comme des faits.

L’autre étude que j’ai fini par lire était bien plus ambitieuse. Elle provient de la Ryerson University, probablement l’université la plus engagée au Canada dans la formation de spécialistes du Big Data.

Elle commence mal… Pour estimer la «pénurie» de talents au Canada dans le domaine, cette étude utilise une autre étude des États-Unis datant de 2011 (!) et prévoyant qu’il manquerait près de 1,7 million de spécialistes en Big Data dans ce pays en 2018. Se disant que le marché du travail canadien compte environ 10 fois moins d’emplois que celui des États-Unis, les auteurs concluent qu’il manque près de 170 000 spécialistes en Big Data au Canada (!!). Simple, non? Avec une telle entrée en matière, il était difficile de donner le moindre crédit à ce document. Mais, ce n’est pas tout!

Cette université a en effet organisé un sommet sur le sujet en avril 2015. Deux des principales recommandations de ce sommet étaient de former des spécialistes en Big Data dont les compétences correspondraient vraiment aux besoins des entreprises, et de définir les tâches de ces spécialistes, car aucun employeur n’était en mesure de le faire! Vous avez bien lu : ce document prétend estimer les pénuries dans un domaine où les employeurs ne peuvent définir les tâches des personnes dont ils ont besoin et demandent au système d’éducation de former des spécialistes en fonction de leurs besoins qu’ils sont incapables de définir!

Bouclons la boucle

Le document de MI mentionne bien sûr la pénurie de près de 170 000 spécialistes en Big Data (voir à la page 14). Bref, MI estime qu’il y a actuellement 14 100 spécialistes en Big Data au Canada, mais affirme dans le même document qu’il y aurait près de 170 000 emplois vacants dans le domaine, soit 12 fois plus qu’il n’y aurait d’emplois! Cela représenterait un taux de postes vacants avoisinant les 1200 %, alors qu’on s’inquiète quand ce taux atteint 5 % (ce taux était de 2,6 % en moyenne au Canada, selon les données les plus récentes)! Et il faudrait prendre tout cela au sérieux…

La création de valeur

On peut lire dans les documents cités que «Le monde produit en deux jours plus de données qu’il n’en a produit entre le début de l’humanité et 2003». Que cette comparaison soit exacte ou pas, il n’est pas difficile d’accepter le fait qu’on produit de plus en plus de données. On y lit aussi que ces données ne peuvent créer aucune valeur si on n’est pas en mesure de les exploiter. Mais, quand on constate les principales utilisations de ces données, on peut se demander de quelle valeur on parle… Considérez-vous qu’on a ajouté de la «valeur» lorsque vous recevez plein de pub sur des bicyclettes parce que vous avez cherché sur Internet différents modèles avant d’en acheter une (pub encore plus inutile si vous en avez déjà acheté une!)?

Et, nulle part dans le document de MI on ne parle de l’intrusion des collecteurs de données massives dans la vie privée des personnes auprès desquelles ils les amassent. Pourtant, voilà bien une des externalités négatives les plus inquiétantes de ce domaine, externalités qui sont en fait des valeurs négatives. Même si les entreprises protègent jalousement ce qu’elles considèrent leur propriété intellectuelle (même sur des connaissances qu’on a longtemps considéré comme des biens communs), elles considèrent non seulement que notre vie privée ne nous appartient pas, mais qu’elle leur appartient. Bref, si l’exploitation des données massives crée de la valeur, il semble que ce soit surtout de la valeur monétaire pour les entreprises, mais pas beaucoup pour nous!

Et alors…

Soyons clairs. Même si je ridiculise passablement les trois documents que j’ai présentés dans ce billet, cela ne veut pas dire que le traitement des données massives n’est pas un créneau prometteur. Manifestement, il l’est. Ce que je reproche le plus à ces trois documents, c’est leur manque de rigueur, l’enthousiasme qui aveugle leurs auteurs et leur caractère promotionnel. De même, je ne prétends pas que toutes les utilisations de ces données sont inutiles ou nuisibles. Mais, malheureusement, force est de reconnaître qu’elles le sont trop souvent.

Une autre chose qui me fatigue dans ces documents est le genre de mystique qui accompagne le concept des Big Data. Lorsque le texte de Wikipédia affirme qu’il est difficile de traiter ces données «avec des outils classiques de gestion de base de données ou de gestion de l’information», que veut-il dire? Pourtant, quand Facebook me propose un statut du parti conservateur, c’est probablement parce qu’il a codifié mes intérêts avec le mot «politique» (sans tenir compte des concepts de droite et de gauche) et qu’il les a associés une publicité codée elle aussi avec le mot «politique». Or, ce type de codification est appliqué depuis même avant la disponibilité des ordinateurs par les bibliothécaires! Rien de bien mystique là-dedans! De même, quand on utilise les signaux des téléphones interactifs dans les automobiles pour calibrer les feux de circulation ou pour trouver des trajets plus efficaces, il ne s’agit que du perfectionnement du bon vieux fil qu’on mettait sur les routes pour calculer le niveau de circulation sur une route. Cela dit, il est vrai que d’autres utilisations sont plus compliquées, mais si le texte de Wikipédia donne autant d’exemples d’utilisations, cela doit être parce qu’on est parvenu à les utiliser!

Bref, oui il faut s’intéresser au phénomène du Big Data. Mais, si on veut nous informer sur ce phénomène, peut-on le faire avec des études rigoureuses plutôt qu’avec des documents de marketing?

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