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Les inégalités au XXIe siècle (6)

7 janvier 2017

inegalites_piketty_saez_zucmanOn a vu dans le premier billet de cette série le travail de moine accompli par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman dans leur étude intitulée Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States (Comptes nationaux de distribution : Méthodes et estimations pour les États-Unis) pour bâtir une base de données sur les revenus individuels qui est cohérente avec le revenu national. Les quatre billets suivants ont montré que ces données permettent des analyses bien plus approfondies qu’auparavant dans une foule de domaines liés aux inégalités. Ce sixième et dernier billet porte sur l’analyse des différences entre les résultats utilisant la méthode développée par les auteurs et ceux des méthodes utilisées antérieurement.

Différences entre les résultats

inegalites_piketty_saez_zucman6-1Le graphique ci-contre compare l’évolution de la portion du revenu total avant intervention gouvernementale qui va aux 10 % les plus riches selon la nouvelle méthode des auteurs (ligne rouge) et selon celle adoptée auparavant par deux d’entre eux (Piketty et Saez), méthode qui se basait uniquement sur les déclarations fiscales (ligne blanchâtre). On voit que la forme en U de cette évolution se manifeste presque aussi clairement dans un cas que dans l’autre. Mais, on observe quand même des différences importantes entre les deux.

Tout d’abord, les données selon la nouvelle méthode varient beaucoup moins d’une année à l’autre. Par exemple, on voit que les baisses de la part des revenus de ces riches vers 2000 (éclatement de la bulle technologique) et en 2009 furent nettement moindres avec la nouvelle méthode qu’avec l’ancienne. Une des raisons de la plus faible variation des données avec la nouvelle méthode est que les profits des sociétés leur sont imputés chaque année, tandis qu’ils ne se perçoivent dans les données fiscales (ancienne méthode) que par la déclaration de dividendes et de gains en capital, dans ce dernier cas seulement les années où les particuliers réalisent ces gains, soit lorsqu’ils vendent leurs actifs. L’utilisation des données fiscales fait automatiquement varier davantage ces gains. Les soudaines hausses et baisses de la part des revenus en 1986 et 1987 (alors que les mouvements furent bien réguliers avec la nouvelle méthode) sont par exemple uniquement dues à un changement de la loi fiscale en 1986 sur l’imposition des gains en capital qui a incité les particuliers à réaliser leurs gains en capital en 1986 (ce qui a entraîné une hausse de la part des revenus des 10 % cette année-là) plutôt qu’en 1987 (ce qui a fait rebaisser cette part).

L’autre grande différence est que le fait de diviser les revenus entre les membres d’un couple (avec la nouvelle méthode) plutôt que par unité fiscale comme la méthode antérieure le faisait, a un impact sur le niveau des inégalités. On peut en effet constater que ces inégalités étaient plus élevées avec la nouvelle méthode au milieu du XXe siècle, mais le sont moins depuis 1980, en raison de la proportion plus grande de femmes qui contribuent au revenu du couple et du ménage.

inegalites_piketty_saez_zucman6-2La ligne grise du graphique ci-contre utilise la nouvelle méthode, mais sur la même base que l’ancienne (par unité fiscale, ou ménage, et non en partageant les revenus entre les membres d’un couple). On peut voir que les inégalités sont nettement plus élevées avec la nouvelle méthode du début de la série (1917) à la fin, mais beaucoup moins dans les dernières années. Les auteurs expliquent que l’écart important, surtout au milieu de la période (celui indiqué dans le graphique par «Missing income», soit «revenu manquant»), découle du fait que la plupart des gains en capital ne sont pas inclus dans les déclarations de revenus utilisés dans la méthode antérieure, mais le sont dans la méthode des auteurs, comme cela avait été expliqué dans le premier billet de cette série. La baisse de cet écart par la suite s’explique par le fait que le «revenu manquant» était davantage composé des revenus d’intérêts et des dividendes touchés par les fonds de pension, dont les droits sont mieux répartis entre les différentes tranches de revenus que les profits des entreprises. Il en est de même de la forte croissance (présentée dans le quatrième billet de la série) des taxes sur la masse salariale qui touchent beaucoup plus les 90 % les plus pauvres que les 10 % les plus riches.

Les auteurs développent par la suite sur la différence entre les données par unité fiscale (ou ménage) et en inegalites_piketty_saez_zucman6-3partageant les revenus entre les membres d’un couple. Le graphique ci-contre montre deux courbes utilisant la nouvelle méthode. On peut voir que le niveau d’inégalité est plus élevé quand on regroupe les données par unité fiscale (ligne grise «Pre-tax national income per tax unit») que lorsqu’on les partage entre les membres d’un couple (ligne rouge «Pre-tax national income per adult (equal split)»). En plus, comme les données par unité fiscale augmentent lorsque les ménages sont plus petits (il y a dans ce cas plus de ménages formés d’une seule personne), l’écart entre les deux courbes tend à s’agrandir. De fait, alors que cet écart se situait entre 2,0 et 2,5 points de pourcentage entre 1913 et 1985, il a atteint 3,0 points en 2002 et a continué à se creuser jusqu’à 3,7 points en 2014. Bref, les données par unité fiscale sont beaucoup plus influencées par des facteurs démographiques que celles obtenues en partageant les revenus entre les membres d’un couple. Les auteurs concluent que les deux méthodes ont leurs mérites, mais qu’il faut tenir compte de la méthode utilisée pour interpréter correctement les résultats et pour analyser adéquatement les tendances.

La croissance des 90 % les plus pauvres

La méthode des auteurs modifie aussi la croissance des revenus selon les tranches de revenus par rapport inegalites_piketty_saez_zucman6-4à l’ancienne méthode uniquement basée sur les données fiscales. Le graphique ci-contre montre que les revenus des 90 % les plus pauvres ont augmenté un peu plus fortement avec la méthode des auteurs (ligne rouge) qu’avec l’ancienne méthode (ligne blanchâtre), mais surtout après 1980 (année indiquée par les tirets verticaux noirs). En effet, la différence est faible entre 1946 et 1980 (2,1 % par année par rapport à 1,8 %), mais très importante par la suite (0,8 % par année par rapport à -0,1 % entre 1980 et 2014).

Cette croissance plus élevée montre tout de même qu’elle fut quand même fort différente avant et après 1980 selon les tranches de revenus. Alors que la croissance des 90 % les plus pauvres fut semblable à celle de l’ensemble de la population (ligne noire) entre 1946 et 1980, soit de 2,1 % par année par rapport à 2,0 %, elle fut bien inférieure entre 1980 et 2014, soit de 0,8 % par année par rapport à 1,4 %. La différence peut sembler faible, mais rappelons que les 90 % les plus pauvres représentent 90 % de l’ensemble de la population!

Les auteurs donnent trois raisons qui expliquent que la croissance des 90 % les plus pauvres est plus forte avec la nouvelle méthode qu’avec l’ancienne :

  • ils utilisent l’indice des prix du revenu national (IPRN) pour enlever les effets de l’inflation alors que l’ancienne méthode utilisait l’indice des prix à la consommation (IPC) pour ce faire. Or, l’inflation est généralement plus forte avec l’IPC qu’avec l’IPRN (c’est le cas dans la plupart des pays, comme je l’ai montré dans ce billet), notamment parce que l’historique de l’IPC n’est jamais corrigé quand le panier de consommation change; ce facteur explique de 20 à 25 % de la différence de croissance entre 1980 et 2014 (environ 0,2 point de pourcentage par année sur l’écart d’environ 0,9 point);
  • comme mentionné auparavant, le nombre de ménages a augmenté plus vite que la population, ce qui influence beaucoup plus les résultats de l’ancienne méthode que de la nouvelle, car l’ancienne était justement basée sur les revenus des ménages; ce facteur explique environ le tiers de la différence de croissance entre 1980 et 2014 (environ 0,3 point de pourcentage par année sur l’écart de 0,9 point);
  • finalement, les revenus non imposables des 90 % les plus pauvres ont augmenté plus fortement que les revenus imposables; or ces revenus sont considérés dans la nouvelle méthode, mais pas dans inegalites_piketty_saez_zucman6-5l’ancienne; le graphique ci-contre montre en effet que les revenus de travail imposables («Taxable labor income») n’ont presque pas augmenté entre 1980 et 2014 (même en utilisant l’IPRN plutôt que l’IPC pour enlever les effets de l’inflation), soit de 9,2 % ou en moyenne de seulement 0,3 % par année, tandis que les revenus de travail non imposables («Tax-exempt labor income»), soit les avantages sociaux et la part de l’employeur des taxes sur la masse salariale, ont plus que doublé, avec une croissance annuelle moyenne de 2,2 %, et que les revenus de capital («Capital income», provenant essentiellement de fonds de pension) ont augmenté de 74 % ou en moyenne de 1,6 %.

Conclusion des auteurs

Les auteurs résument les avantages de la nouvelle méthode qu’ils ont développée. Ils précisent que cette étude n’est qu’un premier pas. Tout d’abord, ils espèrent améliorer leur méthode pour mieux répartir les éléments qui ne sont pas directement associés à une tranche de revenu, comme les dépenses collectives inegalites_piketty_saez_zucman6-6gouvernementales. Ensuite, ils comptent appliquer cette méthode à d’autres pays. Le graphique ci-contre (qui n’était pas dans la version que j’ai lue il y a moins d’un mois, ce qui montre l’aspect évolutif de leur travail) compare par exemple l’évolution du revenu avant intervention gouvernementale des 50 % les plus pauvres en France (ligne rouge) et aux États-Unis (ligne noire). Les auteurs le décrivent en précisant que l’augmentation des revenus des 50 % les plus pauvres en France (32 %) entre 1980 et 2014 fut semblable à celle de l’ensemble de la population. Alors que les revenus des 50 % les plus pauvres de la France étaient inférieurs de 11 % à ceux des 50 % les plus pauvres des États-Unis en 1980 (à l’œil, ils l’étaient de près de 50 % en 1962), ils leur étaient supérieurs de 16 % en 2014, même si les revenus moyens étaient inférieurs de 35 %. Ils ajoutent que le fait que ces taux de croissance soient aussi différents même si ces deux pays sont soumis aux mêmes tendances technologiques et de mondialisation montre que les politiques de ces pays jouent un rôle important dans l’évolution des inégalités. Par exemple, la déréglementation, surtout dans le secteur financier, la baisse des taux maximaux d’imposition, la chute du taux de syndicalisation et la stagnation du salaire minimum aux États-Unis ne sont sûrement pas étrangères à ce résultat. Finalement, ils espèrent pouvoir produire des données régionales, par exemple, pour chaque État des États-Unis.

Et alors…

Ce texte met fin à cette série de six billets. Je ne saurais dire à quel point cette étude est importante et m’a bouleversé. Il est certain que la période des Fêtes n’était pas idéale pour publier cette série, mais je n’aurais jamais pu la produire à un autre moment avec autant de détails. Cette étude nous permet en plus d’espérer obtenir encore plus de données fiables et pertinentes sur un des deux sujets que je trouve les plus importants de nos jours (l’autre étant la question environnementale), soit la croissance des inégalités.

Les inégalités au XXIe siècle (5)

4 janvier 2017

inegalites_piketty_saez_zucmanOn a vu dans le premier billet de cette série le travail de moine accompli par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman dans leur étude intitulée Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States (Comptes nationaux de distribution : Méthodes et estimations pour les États-Unis) pour bâtir une base de données sur les revenus individuels qui est cohérente avec le revenu national. Les trois billets suivants ont montré que ces données permettent des analyses bien plus approfondies qu’auparavant dans une foule de domaines liés aux inégalités. Ce cinquième billet porte sur le rôle transferts dans l’évolution des inégalités.

Les transferts

Bizarrement, l’étude ne définit pas clairement les composants des transferts et leur évolution. Heureusement, les données fournies dans le site créé par les auteurs nous permettent de nous en faire une bonne idée. En utilisant les données de l’onglet TSA11b du fichier Appendix tables I, j’ai pu produire deux graphiques qui nous permettent d’apprécier l’importance des transferts dans les revenus de la population de États-Unis. Le premier indique l’évolution de l’importance relative des principaux programmes de transferts de ce pays.

inegalites_piketty_saez_zucman5-1

Avant de décrire ce graphique, je vais d’abord préciser l’importance relative de l’ensemble des transferts qui y sont présentés. Si j’ai fait partir ce graphique en 1944, c’est parce que ces transferts étaient presque inexistants auparavant. En effet, l’ensemble de ces transferts représentaient moins de 3 % du revenu national au cours de chaque année précédant 1946, se situant même sous 1 % de 1913 à 1929. Par la suite, ils sont passés de 1,3 % en 1944 à 11 % en 1975, sont restés assez stables à ce niveau jusqu’en 1989, puis ont augmenté graduellement par la suite pour atteindre 16,9 % en 2015. Je n’ai pas montré cette progression dans le graphique, car elle nous empêcherait de voir l’évolution de ses composants.

Ces transferts sont composés des programmes suivants :

  • les pensions de la sécurité sociale (ligne bleue) : presque inexistantes en 1944, ces pensions ont atteint plus de 5 % des revenus totaux en 1982 et 1983, ont diminué graduellement jusqu’à 3,9 % en 2006 et ont remonté à 4,8 % en 2015;
  • l’assurance invalidité (ligne rouge) : de presque nulle jusqu’aux années 1960, cette assurance a atteint 1 % des revenus en 2009, pour ensuite se maintenir à ce niveau;
  • l’assurance-chômage (ligne jaune) : ce transfert a clairement évolué en fonction de la situation économique, augmentant en période de récession et diminuant en période de croissance, se situant dans la majorité des années sous 0,5 % des revenus (0,2 % en 2015, son niveau le plus bas depuis 1944);
  • les prestations de l’assistance sociale (ligne verte) : ces prestations regroupent plusieurs programmes que je n’aurais pas pu illustrer sur ce graphique, soit les crédits d’impôt remboursables, les prestations aux anciens combattants, aux accidentés du travail et à certains programmes d’aide sociale, ainsi que les bons alimentaires et d’autres programmes non précisés; de 1950 à 2007, la valeur de ces transferts a gravité autour de 2 % du revenu total, a atteint un peu plus de 3,0 % en 2010 et 2011 en raison de la récession de 2007-2009 et s’est stabilisée à 2,7 % de 2012 à 2015;
  • Medicare et Medicaid (lignes bleu pâle et rouge vin) : de rien entre 1944 à 1965, parce qu’ils n’existaient pas, ces programmes instaurés en 1965 à l’initiative de Lyndon B. Johnson sont ceux qui représentent maintenant la plus grande partie des dépenses de transferts, soit 7,5 % des revenus en 2015; ces deux programmes expliquent 70 % de la hausse de la proportion de l’ensemble des transferts observée entre 1989 et 2015;
  • autres (ligne vert foncé) : je ne sais pas trop ce que ces «autres» comprennent, mais, bon, ils comptent pour moins de 1 % des revenus.

Le deuxième graphique que j’ai préparé montre l’évolution de la part des revenus totaux des dépenses collectives (ou dépenses gouvernementales).

inegalites_piketty_saez_zucman5-2

Ces dépenses collectives (ligne bleue) sont malheureusement peu détaillées. On peut quand même constater que les dépenses militaires (ou pour la défense, ligne jaune) furent de loin les plus importantes en 1944 et 1945 en raison de la participation des États-Unis à la Deuxième Guerre mondiale, atteignant 30 % des revenus totaux (et 85 % de toutes les dépenses collectives), qu’elles ont chuté par la suite avant de remonter lors de la guerre de Corée (surtout en 1952 et 1953) et de se stabiliser autour de 9 ou 10 % des revenus totaux de 1955 à 1969 (surtout en raison de la guerre du Vietnam), qu’elles ont gravité autour de 6 % des revenus de 1976 à 1991 (année de la chute du mur de Berlin et de la fin de la seconde guerre du Golfe en Irak), ce qui représentait tout de même entre 30 et 35 % des dépenses collectives, avant de se situer entre 3,5 % et 5,1 % des revenus entre 1994 et 2015 (3,8 %), dépendant de la participation de ce pays à d’autres conflits (Irak, Afghanistan, etc.). En 2015, ces dépenses représentaient 22,7 % des dépenses collectives, le taux le plus faible des 72 années illustrées sur ce graphique.

Les dépenses en éducation sont passées de 3,0 % du revenu total en 1959 à 5,9 % en 2009 (année de récession), avant de diminuer graduellement pour se situer à 5,0 % en 2015, baisse qui reflète les compressions budgétaires adoptées sous Barack Obama. Les autres dépenses collectives (tout le reste!) ont connu une évolution semblable, passant de 5,9 % du revenu total en 1959 à 9,2 % en 2009, avant de diminuer graduellement pour se situer à 7,9 % en 2015.

Les auteurs ne fournissent aucun graphique et aucune donnée spécifique aux dépenses collectives en fonction du niveau de revenu. Cela s’explique par le fait qu’ils les ont réparties en fonction du niveau du revenu disponible. Ils espèrent améliorer cette répartition à l’avenir. Ce serait en effet souhaitable, car, avec cette méthode, ces dépenses n’ont aucun effet redistributeur. Pourtant, d’autres études (dont une de l’OCDE que j’ai présentée dans ce billet) observent au contraire un effet redistributeur important de ces dépenses. Par exemple, le coût de l’enseignement primaire et secondaire est semblable pour tous les enfants, mais représente une plus grande part des revenus des ménages les plus pauvres. En conséquence, ces dépenses ont un effet redistributeur. D’ailleurs, les auteurs mentionnent à la page numérotée 16 de leur étude (et aux pages numérotées 27 et 28 de leur annexe) avoir essayé de répartir également les coûts de l’éducation, ce qui fait augmenter le revenu après intervention gouvernementale des 50 % les plus pauvres.

Le rôle des transferts

On associe souvent les transferts à une forme de redistribution des revenus. Aux États-Unis, c’est moins inegalites_piketty_saez_zucman5-3évident, comme le montre le graphique ci-contre, qui présente la proportion du revenu national moyen qui va à certains groupes de revenus en raison des transferts excluant ceux de la sécurité sociale (qui vont essentiellement aux personnes âgées de 65 ans et plus). On peut en effet constater que les 50 % les plus pauvres (ligne rouge) reçoivent une proportion du revenu total très près de la moyenne (ligne noire). Si les 10 % les plus riches (ligne verte) en reçoivent nettement moins que la moyenne, ce sont les autres 40 % (les membres des sixième, septième, huitième et neuvième déciles) qui en reçoivent le plus, de beaucoup, mais seulement depuis 2005, probablement en raison du vieillissement de la population et de l’augmentation du nombre de retraités à l’intérieur de ce groupe de revenus. Notons également que les membres de ce groupe sont plus susceptibles de recevoir des prestations pour les anciens combattants, d’assurance-chômage et pour accident de travail, de même que des crédits d’impôt remboursables (qui ne sont versés qu’aux personnes qui paient de l’impôt).

inegalites_piketty_saez_zucman5-4Le graphique ci-contre est semblable, mais comprend cette fois les transferts de la sécurité sociale. On voit que cet ajout favorise encore plus les autres 40 % ainsi que les 10 % les plus riches. Cela peut surprendre, mais il faut savoir que, comme les prestations de la sécurité sociale sont calculées «en fonction du nombre d’années travaillées, des cotisations versées», elles sont donc plus élevées pour les personnes qui ont le plus travaillé et qui ont versé des cotisations plus élevées, soit les personnes qui sont en général les plus riches (d’autant plus que ces prestations plus élevées font augmenter leurs revenus davantage que celles plus basses reçues par les plus pauvres), même si ce programme est assujetti à un maximum de cotisations et de prestations.

La présentation des graphiques précédents peut être trompeuse, car elle laisse penser que les transferts ne contribuent pas à réduire les inégalités. Or, une somme à peu près égale pour les trois groupes de revenus représente une augmentation bien plus forte des revenus des plus pauvres que celle des plus riches. Même une somme inférieure peut avoir le même effet. J’ai donc cru bon de réaliser trois autres graphiques pour pouvoir visualiser clairement ce phénomène et apprécier son évolution.

inegalites_piketty_saez_zucman5-5Le premier de ces trois graphiques montre l’impact des transferts et des dépenses collectives sur les revenus des 50 % les plus pauvres. La ligne bleue montre leur revenu moyen total et la ligne rouge leur revenu moyen avant la contribution des transferts et des dépenses collectives. L’écart entre les deux courbes indique justement cette contribution. Sans cette contribution, leur revenu aurait diminué de presque 20 % entre 1962 et 2014, alors que, grâce à ces contributions, il a augmenté de plus de 85 %, même s’il stagne depuis 2005. En fait, cette contribution a fait augmenter leur revenu de 165 % en 2014, et l’avait fait quadrupler (hausse de 300 %) en 2010, au creux inegalites_piketty_saez_zucman5-6de la récession de 2007 à 2009.

Le deuxième graphique montre les mêmes éléments pour les 40 % qui suivent les 50 % les plus pauvres. Si la contribution des transferts et des dépenses collectives est plus élevée pour eux (19 000 $ plutôt que 18 000 $ pour les 50 % les plus pauvres en 2014), elle ne faisait augmenter leurs revenus que de 40 %, bien moins que la hausse de 165 % pour les 50 % les plus pauvres.

Finalement le troisième graphique montre les inegalites_piketty_saez_zucman5-7mêmes éléments pour les 10 % les plus riches. La contribution des transferts et des dépenses collectives est encore plus élevée pour eux (49 000 $), mais fait encore moins augmenter leurs revenus, soit de 24 %. On voit donc que, même si cette contribution est plus élevée de 170 % que celles des 50 % les plus pauvres, elle fait proportionnellement moins augmenter les revenus des plus riches que ceux des plus pauvres, faisant par le fait même diminuer le niveau des inégalités des revenus. Ainsi, alors que le revenu moyen des 10 % les plus riches avant cette contribution était en 2014 environ 30 fois plus élevé que celui des 50 % les plus pauvres, il ne l’était «que» 10 fois plus après contribution.

Et alors…

Cette fois, j’ai réussi à terminer la présentation de la cinquième partie de cette étude! Malgré de nombreux enseignements intéressants, cette analyse a laissé entrevoir les limites de la méthode élaborée par les auteurs. En effet, je n’approuve nullement leur décision de répartir toutes les dépenses collectives en fonction du revenu disponible. Qu’on utilise cette méthode pour les dépenses liées à la défense nationale, à la police, au système de justice (y compris pénitentiaire) et à la limite à la construction d’infrastructures de transport peut se défendre (car les riches bénéficient davantage de la protection du territoire, de la propriété privée et des routes que les pauvres, qui subissent en plus davantage la répression policière), mais inclure toutes les autres dépenses publiques de la même façon (la défense de l’environnement, le transport public, le ramassage des ordures ou l’éducation) me semble un arrangement visant plus la simplicité que l’exactitude. Comme ils disent eux-mêmes vouloir améliorer cette partie de leur méthode, je ne me sens pas trop sévère dans cette analyse. Cela dit, une méthode mieux calibrée ne changerait que légèrement les résultats et encore moins les tendances.

L’analyse des bénéficiaires des transferts directs est plus intéressante. Alors qu’on pourrait penser que les plus pauvres en bénéficient bien plus que les riches, notamment en raison de la présence de programmes comme le Medicaid, les bons alimentaires, les crédits pour bas salariés et l’aide sociale, programmes qui visent directement les plus pauvres, on s’aperçoit finalement que les riches en profitent presque autant et les membres de la classe moyenne supérieure encore plus. Ce serait intéressant de voir si c’est la même chose dans les autres pays, notamment au Canada et en Europe. Pour cela, il faudra probablement attendre les prochains travaux des auteurs!

Le prochain billet sera le dernier de cette série et portera sur l’analyse des différences entre les résultats utilisant la méthode développée par les auteurs et ceux des méthodes utilisées antérieurement.

Comment les économistes réchauffent la planète

2 janvier 2017

economistes-planete«L’avenir de la planète est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux économistes!» Cette citation provient de la quatrième de couverture du livre Comment les économistes réchauffent la planète de Antonin Pottier, chercheur travaillant «sur les aspects socio-économiques du changement climatique et l’intégration de l’environnement dans la discipline économique». L’auteur explique dans son avant-propos que son livre «propose une analyse du discours économique et de ses effets sur les politiques climatiques, c’est-à-dire sur les mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et limiter le réchauffement climatique».

Préface : Gaël Giraud, entre autres économiste en chef de l’Agence française de développement, explique la gravité de la situation environnementale actuelle et se demande comment il se fait qu’une discipline aux fondements aussi irréalistes que l’économie puisse avoir autant d’influence. Il recommande ensuite fortement aux décideurs, économistes et citoyens de lire ce livre qui démonte brillamment le discours des économistes orthodoxes et qui pourrait les convaincre de sortir de leur cécité et d’agir efficacement pour tenir les engagements de la COP21 de Paris.

Avant-propos : L’auteur explique dans cet avant-propos l’objectif de ce livre (mentionné dans l’amorce de ce billet) et précise que la question du réchauffement climatique, par «la complexité des enjeux, le nombre des acteurs impliqués et la durée des phénomènes, est un remarquable terrain d’étude pour dévoiler le fonctionnement du discours économique. Les multiples dimensions du problème révèlent rapidement les limites et les insuffisances de ce discours, qui forment ainsi un obstacle dans la lutte contre le réchauffement climatique». Son ambition est d’expliquer les ressorts de l’économie orthodoxe pour que nous puissions en démonter les mécanismes.

1. Comment le changement climatique s’aggrave : À voir le nombre et la fréquence des rencontres de la dernière chance pour combattre le réchauffement climatique, on pourrait croire qu’on vient tout juste de prendre connaissance de l’ampleur du problème. Or, on connaît le mécanisme en jeu depuis plus d’un siècle (voir La théorie de l’effet de serre d’Arrhenius) et les premiers avertissements sérieux de ses conséquences datent des années 1970. Mais, on a rien fait (ou si peu)… Dans le reste du chapitre, l’auteur explique le processus du réchauffement climatique dû à l’effet de serre et ses conséquences désastreuses (pour plus de précision, voir notamment ce billet), puis fait le tour des ententes internationales depuis plus de 20 ans et les jugent insuffisantes, d’autant plus qu’elles n’ont pas été respectées.

2. Comment se constitue le discours économique : L’auteur vise ici à démontrer que la théorie économique dominante (ou néoclassique ou orthodoxe) représente un des principaux facteurs qui explique l’échec de la lutte au changement climatique. Dans une démonstration que j’ai trouvée complexe (mais intéressante), l’auteur en arrive à conclure que cette théorie a réussi à devenir la seule vision de l’économie à être présente dans l’espace public. Cette vision est que la société est formée de briques composées d’individus qui cherchent à maximiser leur utilité et que «le marché est le ciment qui les fait tenir ensemble».

3. Comment le discours économique nourrit le climato-scepticisme : L’auteur fait ici le lien entre la théorie économique dominante et le climato-scepticisme en montrant que cette théorie a réussi à convaincre la population et ses dirigeants que l’État ne doit jamais intervenir dans le fonctionnement de l’économie et de la société, et que les forces du marché (et de la main invisible) mènent toujours à une situation optimale. Pour en arriver là, l’auteur retrace l’évolution de la pensée économique dominante qui s’est graduellement détachée de l’économie réelle.

4. Comment l’Économiste évalue les coûts des réductions d’émissions : L’auteur montre qu’il est préférable de se fixer des objectifs de diminution d’émissions de gaz à effet de serre (GES) que de limitation de la hausse des températures, car les premières sont vérifiables rapidement, tandis que les deuxièmes peuvent prendre des années et même des décennies à se faire sentir pleinement. Il explique ensuite que les analyses des coûts liés aux changements climatiques et aux investissements visant à réduire les émissions de GES effectuées par les économistes orthodoxes sont imprécises en raison de leurs hypothèses irréalistes, minimisent ou même ignorent les conséquences du réchauffement climatique sur les humains et sur la diversité animale et végétale, et retardent souvent les investissements nécessaires, notamment parce que le coût de ces investissements (par exemple, pour des sources d’énergies renouvelables) diminue chaque année, ce qui est un incitatif à attendre toujours les prochaines baisses de prix.

5. Comment l’Économiste recherche le réchauffement optimal : Poursuivant dans la même veine, l’auteur explore davantage le concept des analyses coût-bénéfice. Il s’agit de voir quelle solution apporte le plus de bénéfice pour un coût donné. Il présente comme exemple les études de William Nordhaus qui rejetait presque complètement les conclusions du Club de Rome qui recommandait une halte à la croissance compte tenu des ressources limitées de la planète, ne retenant que sa partie sur les dangers du réchauffement climatique. Et, encore là, il cherchait la combinaison de mesures et de laisser-faire qui serait optimale en termes de rentabilité des investissements nécessaires. Il ne fait que trouver le résultat optimal entre la perte de PIB due à la réduction des émissions de GES et la perte de PIB qu’entraînerait le réchauffement climatique à l’avenir. «Le point de vue n’est pas absurde, même s’il est singulièrement réducteur. Le problème se pose à partir du moment où il devient le seul élément d’appréciation des politiques climatique». Je suis plus sévère que l’auteur, car ce calcul ne peut que reposer sur des hypothèses, beaucoup d’hypothèses. Il est alors plus que douteux que ce calcul permette même l’atteinte de l’objectif réducteur de Nordhaus. Et ce monsieur a eu, semble-t-il, beaucoup d’influence chez les décideurs. Comme le dit l’auteur, il est aberrant qu’une personne qui limite autant son appréciation des conséquences du réchauffement climatique ait plus de poids politique que les experts de ce domaine provenant d’autres disciplines.

6. Comment le marché neutralise les dommages climatiques : L’auteur explicite justement ici ce que je trouvais qu’il ne considérait pas assez dans le précédent chapitre, soit les dommages non marchands (inconfort, perte de jouissance de la vie, diminution de la diversité, déplacement des populations, valeurs culturelles, etc.) et l’imprécision évidente des dommages marchands calculés par Nordhaus et d’autres économistes orthodoxes. Certains utilisent même des modèles d’équilibre général! On perd des terres agricoles? Pas grave, les prix vont augmenter et cela va faire hausser le PIB! Des zones habitées vont être inondées? Excellent, ça va stimuler la construction! Certains économistes se sont même avancés à prévoir un impact sur le PIB moins élevé que celui de la Grande Dépression d’un réchauffement de 8 degrés, même si une grande partie de la planète deviendrait inhabitable!

7. Comment l’actualisation brade le futur : L’auteur aborde cette fois une autre méthode de calcul des coûts-bénéfices, soit le taux d’actualisation. En effet, pour réduire les émissions de GES, on doit investir maintenant, mais les bénéfices de ces investissements ne se feront sentir que dans les prochaines décennies. Le taux d’actualisation correspond en gros au taux d’intérêt (qui tient aussi compte de la préférence au présent, de l’aversion aux inégalités et de la croissance de la consommation, mais passons…). Or, comme la période entre l’investissement et les bénéfices est longue, le choix du taux d’actualisation a des conséquences énormes. L’auteur compare deux économistes qui ont utilisé la même méthode, mais des taux d’actualisation différents, soit 1,5 % et 6 %. Le coût lié à ces taux est neuf fois moins élevé dans le premier cas que dans le deuxième! Le premier recommandait d’agir rapidement et l’autre d’attendre… L’auteur montre ensuite l’aspect surréaliste de ces débats qui ne peuvent que servir de distraction par rapport à l’importance des enjeux. Se baser sur le comportement d’un agent représentatif sur un sujet qui concerne tous les êtres humains et non humains de la Terre n’a en effet aucun sens. Cela dit, à voir le comportement de ces humains, il faut reconnaître que la préférence au présent des humains et des gouvernements semble un facteur loin d’être négligeable…

8. Les errements de l’analyse coût-bénéfice : L’auteur développe dans ce chapitre sur la minimisation des dommages que pourrait causer le réchauffement climatique. En effet, nous ne disposons d’aucun précédent sur les conséquences relatives à la quantité de GES qui pourrait s’accumuler si nous ne prenons pas des mesures pour freiner nos émissions. Un autre économiste (il y en a des bons…), Martin Weitzman, rejette les analyses des Nordhaus de ce monde, car leurs analyses ne peuvent pas tenir compte de la possibilité croissante de catastrophes. En effet, tout comme les modèles orthodoxes n’ont pas pu prévoir la dernière crise, entre autres parce qu’ils en niaient la possibilité, ils ne peuvent pas plus tenir compte dans leurs analyses des dommages éventuels dus aux catastrophes.

9. Comment le prix unique du carbone est présenté comme la solution miracle : Même les économistes orthodoxes savent que les marchés ne sont pas toujours efficaces. Il y a les externalités et, encore pire les biens communs, ce qu’est justement l’atmosphère qui se gorge de GES sans que cela ne coûte un seul sou aux émetteurs. Selon eux, on abusera toujours d’un bien commun, car il n’est pas régi par un marché. Solution? Créer un marché! C’est ainsi qu’on a adopté un peu partout sur la planète des marchés de carbone. Pourtant, l’auteur montre que dans tous les cas semblables précédents, des mesures administratives ont toujours eu plus de succès que la seule augmentation des prix. Il préconise alors un ensemble de mesures, dont des incitations (des «nudges» ou coups de pouce), des changements de mentalité pour que le mode de vie fortement émetteur de GES soit réprouvé socialement (par exemple : «Tant qu’il ne sera pas socialement réprouvé de passer une semaine d’hiver à l’autre bout de la planète, il sera très difficile de réduire les émissions du transport aérien»), des réaménagements du territoire (par exemple pour diminuer l’étalement urbain), de nouvelles infrastructures, etc. Il ne rejette pas des hausses de prix du carbone qui peuvent de fait contribuer à la réduction des émissions, mais s’oppose aux économistes orthodoxes qui les présentent comme la seule solution. Un des problèmes avec ces économistes est le fait qu’ils voient «le marché comme un dispositif naturel et non comme une institution socialement organisée».

10. Comment le fantasme d’un marché mondial du carbone a pris corps : L’auteur explique les quasi-échecs des premières rencontres internationales sur le réchauffement climatique, où chaque pays arrivait avec ses propres solutions (alignées sur ses intérêts particuliers). Il raconte ensuite comment l’idée, chère aux économistes orthodoxes, d’établir un marché du carbone a fait son chemin, notamment dans les négociations du protocole de Kyoto et dans celles qui ont suivi sa signature. Il explique ensuite avec ce paragraphe que j’ai bien aimé la fixation des économistes orthodoxes (qu’il appelle l’Économiste) pour les marchés :

«Les travers de l’Économiste une fois de plus illustré est de toujours se placer dans les conditions permettant à ses solutions de fonctionner, même lorsque c’est manifestement impossible. L’Économiste adapte la situation à son raisonnement, et non son raisonnement à la situation»

Par exemple, les objectifs de réduction des émissions de GES du protocole de Kyoto fonctionnent en équivalents carbone. Dans ce calcul, les émissions de méthane correspondent à 21 fois les émissions de carbone (d’autres parlent de 28 fois). Par contre, la durée de vie dans l’atmosphère du méthane est 10 fois moins longue que celle du carbone (10 ans par rapport à 100 ans), ce qui fait en sorte qu’il est bien mieux de réduire les émissions de carbone que celle de méthane (pour une quantité semblable d’équivalents carbone). Selon l’auteur, ni le protocole ni l’Économiste ne tiennent compte de cette réalité. L’auteur poursuit avec des exemples de manipulations du marché de carbone, de délocalisation, de fraudes et de vols de crédits (par Internet…). En plus, la crise est venue créer des surplus de crédits. Bref, il aurait été bien plus efficace d’adopter une réglementation adaptée aux caractéristiques des différentes entreprises qui doivent réduire leurs émissions de GES.

Conclusion. Faire revenir l’Économiste sur terre : La conclusion récapitule les faits présentés dans le livre et fait des liens avec d’autres réalités environnementales, notamment l’épuisement des ressources et la pollution, montrant qu’on ne peut isoler le problème du réchauffement climatique comme les font les économistes orthodoxes.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Ce livre a la grande qualité de nous faire prendre conscience à quel point le discours économique orthodoxe pollue tous les domaines de l’action humaine, pas seulement ceux qui sont réputés être dans son champ. Dans ce sens, ce livre est certainement à lire. Par contre, l’auteur aurait pu mieux regrouper ses arguments et nous offrir un livre moins long à lire. Il se répète en effet souvent. Pire, ses notes sont à la fin, caractéristique qui me déplaît toujours. Cela dit, malgré ses défauts, je ne regrette nullement de l’avoir lu!

Les inégalités au XXIe siècle (4)

31 décembre 2016

inegalites_piketty_saez_zucmanOn a vu dans le premier billet de cette série le travail de moine accompli par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman dans leur étude intitulée Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States (Comptes nationaux de distribution : Méthodes et estimations pour les États-Unis) pour bâtir une base de données sur les revenus individuels qui est cohérente avec le revenu national. Le deuxième et le troisième ont montré que ces données permettent des analyses bien plus approfondies qu’auparavant dans une foule de domaines liés aux inégalités. Ce quatrième portera sur le rôle des taxes et des impôts dans l’évolution des inégalités.

Le rôle des taxes et des impôts

Environ le tiers du revenu national des États-Unis est redistribué sous la forme de transferts, de dépenses en biens publics, de taxes et d’impôts. Il est donc important d’examiner l’évolution de leurs impacts. Dans ce billet, je me concentrerai toutefois sur les taxes et impôts.

inegalites_piketty_saez_zucman4-1Le graphique ci-contre montre l’évolution du taux d’imposition total aux États-Unis entre 1913 et 2014 pour l’ensemble de la population adulte (ligne noire «All»), le 1 % le plus riche (ligne verte «Top 1%») et les 50 % les plus pauvres (ligne rouge «Bottom 50%»). Le taux d’imposition total tient compte de toutes les taxes et de tous les impôts collectés par tous les niveaux de gouvernement (fédéral, États et municipalité), soit les impôts individuels, des sociétés et sur les héritages, et les taxes résidentielles, sur la consommation et sur la masse salariale (sécurité sociale, assurance-chômage, etc.).

Les trois lignes de ce graphique montrent que le système fiscal a gagné fortement en importance depuis une centaine d’années, même s’il en a perdu vers la fin de la période. Par ailleurs, ces mouvements ont adopté des rythmes différents selon les tranches de revenu, le pourcentage des revenus payés en taxes et impôts étant passé :

  • de 7,9 % en 1913 à 32,7 % en 2000 pour l’ensemble de la population adulte (soit quatre fois plus), avant de revenir à 27,7 % en 2009 et à remonter légèrement à 30,6 % en 2014;
  • de 5,0 % en 1915 à 26,8 % en 1997 pour les 50 % les plus pauvres (soit un peu plus de cinq fois plus), avant de revenir à 22,9 % en 2012 et de remonter à 24,4 % en 2014;
  • de 13,6 % en 1913 à 45,6 % en 1945 pour le 1 % le plus riche (soit un peu plus de trois fois plus), avant de revenir à 30,7 % en 2009 et de remonter à 36,4 % en 2014;
  • de 26,9 % en 1913 à 68,7 % en 1945 pour le 0.01 % le plus riche (données non illustrées dans le graphique), avant de revenir à 30,8 % en 2009 et de remonter à 40,8 % en 2014.

Il peut sembler étrange que ces évolutions soient si différentes et que l’écart entre la contribution du 1 % le plus riche et celle des 50 % les plus pauvres ne soit pas plus important et ait tellement diminué depuis le milieu du siècle dernier. En effet, cet écart est passé de 30 points de pourcentage en 1945 (45,6 % par rapport à 15,3 %) à seulement 7 points en 2009 (30,7 % par rapport à 23,6 %) avant de remonter à 12 points en 2014 (36,4 % par rapport à 24,4 %), notamment en raison de l’imposition d’une surtaxe aux plus riches pour financer l’Obamacare et de la décision de Barack Obama de mettre fin en 2013 aux baisses d’impôts adoptées «temporairement» par George W. Bush au début des années 2000. Bref, le 1 % le plus riche a consacré une partie bien plus faible de ses revenus aux taxes et impôts en 2014 qu’en 1945 (baisse de 9,2 points de pourcentage), alors que les 50 % les plus pauvres y versaient en 2014 une partie bien plus grande de leurs revenus qu’en 1945 (hausse de 9,1 points).

Pour comprendre ces revirements, il faut examiner l’évolution des six types de taxes et d’impôts mentionnés auparavant. Tout d’abord, il faut tenir compte du fait que les impôts individuels, sur les héritages et des sociétés ont toujours représenté au cours des 100 dernières années entre 75 et 92 % de l’ensemble des taxes et impôts payés par les membres du 1 % le plus riche, alors que ces impôts ont atteint au maximum 44 % (en 1943) de ceux payés par les membres des 50 % les plus pauvres (et aussi peu que 9 % en 1938 et 1939). Or, ces impôts ont grandement varié au cours du dernier siècle, surtout pour les plus riches. On peut par exemple constater dans ce document que le taux maximal d’imposition des plus riches a même atteint 94 % en 1944 et 1945 (cette dernière année étant celle des plus hauts taux de taxes et d’impôts versés par les 1 % et 0,01 % les plus riches par rapport à leurs revenus), passant à seulement 28 % en 1988, avant de remonter à 39,6 % en 2014. De même, le 1 % le plus riche a dû consacrer en moyenne 3,0 % de ses revenus aux impôts sur les héritages entre 1945 et 1974, alors que ces impôts ont représenté moins de 1,0 % de leurs revenus de 2009 à 2014. Les 50 % les plus pauvres n’ont pas pu bénéficier de cette baisse, car ils ne reçoivent jamais d’héritages assez substantiels pour qu’ils soient imposés (si des gens faisant habituellement partie des 50 % les plus pauvres recevaient un gros héritage une année donnée, ils ne feraient pas partie des 50 % les plus pauvres cette année-là…). Du côté des impôts des sociétés, le 1 % le plus riche devait y consacrer en moyenne 16,0 % de ses revenus de 1941 à 1969, mais 9,1 % entre 1982 et 2014. Les 50 % les plus pauvres ont aussi profité de cette baisse, leur contribution étant passée en moyenne de 2,3 % de leurs revenus à 1,0 % au cours des mêmes périodes. Leur baisse, soit de 1,3 point de pourcentage de leurs revenus, fut toutefois bien faible par rapport à celle dont a bénéficié le 1 % le plus riche (6,9 points, cinq fois plus).

inegalites_piketty_saez_zucman4-2L’analyse des autres taxes et impôts est plus complexe, comme on peut le voir dans les graphiques ci-contre qui examinent l’évolution de l’importance des taxes et impôts payés par les 50 % les plus pauvres (graphique du haut) et par le 1 % le plus riche (graphique du bas). Il faut noter que les impôts sur le capital («Capital taxes») sur le graphique du haut regroupent les impôts sur les héritages et les sociétés, ainsi que les taxes sur la propriété. Comme j’ai déjà parlé des impôts individuels, sur les héritages et des sociétés dans le paragraphe précédent et que les taxes sur la propriété ne représentent qu’un peu plus de 1 % des revenus des 50 % les plus pauvres et 0,7 % de ceux du 1 % le plus riche, je vais me contenter d’analyser des deux autres taxes, soit celles sur la consommation et sur la masse salariale.

Après avoir représenté une part plus importante des revenus des 50 % les plus pauvres dans les années 1930, leur contribution aux taxes sur la consommationSales taxes») par rapport à leurs revenus s’est située entre 4,7 % et 5,7 % entre 1966 et 2014 (5,0 % cette année-là), sans tendance ni à la hausse ni à la baisse. Cette proportion a aussi été assez stable chez le 1 % le plus riche (ces taxes sont regroupées avec les taxes sur la propriété et sur la masse salariale dans le graphique du bas), ne variant que de 3,9 % et 5,0 % au cours des mêmes années (4,0 % en 2014). Comme l’écart entre la part des revenus des plus riches et celle des plus pauvres est relativement faible (et surtout constant), cela signifie probablement que certains produits de base ne sont pas taxés (l’étude et l’annexe n’en disent rien). Les auteurs précisent toutefois que les crédits accordés aux plus pauvres pour compenser le paiement de ces taxes (comme nos crédits sur la TPS et pour la solidarité) ne sont pas compris dans ces données, mais sont plutôt comptabilisés dans les transferts.

En fait, la grosse histoire pour les 50 % les plus pauvres se révèle du côté des taxes sur la masse salarialePayroll taxes»). Inexistantes avant 1929, ces taxes sont restées minimes jusqu’en 1936, ont représenté 2,8 % des revenus des 50 % les plus pauvres en 1937, ont atteint un sommet de 11,6 % des revenus en 1997 et sont demeurées par la suite assez stables (11,4 % en 2014). Cette hausse fait en sorte que ces taxes représentaient presque la moitié de toutes les taxes payées par les 50 % les plus pauvres en 2014 (46,6 %). Ces taxes sont parmi les plus régressives qu’on peut imaginer, car elles sont sujettes à des contributions maximales (comme nos cotisations à l’assurance-emploi et au Régime des rentes du Québec). En effet, le 1 % le plus riche ne leur consacrait que 1,7 % de ses revenus en 2014, proportion 6,5 fois moins élevée que celle des 50 % les plus pauvres. Pire le 0,01 % le plus riche n’y versait en 2014 que 0,6 % de ses revenus, proportion 20 fois moins élevée que celle des 50 % les plus pauvres! On peut bien dire que ces taxes servent à financer des programmes dont les plus pauvres bénéficient bien davantage que les plus riches (comme la sécurité sociale, Medicare et Medicaid), mais il demeure que la hausse de ces taxes a grandement contribué à la stagnation des revenus avant contribution gouvernementale des plus pauvres. On voit donc que si la baisse des impôts des particuliers, des héritages et des sociétés explique la baisse du niveau de contribution des plus riches, c’est essentiellement la hausse des contributions aux taxes sur la masse salariale qui explique la hausse de la contribution des plus pauvres au financement de l’État.

J’ai d’ailleurs produit le graphique qui suit pour illustrer le plus clairement possible les facteurs qui ont le plus influencé la hausse de 9,1 points de pourcentage de la part des revenus des 50 % les plus pauvres versée en taxes et impôts entre 1945 et 2014 et la baisse de 9,2 points de la part des revenus du 1 % les plus riches consacrée aux taxes et impôts au cours de la même période. Dans ce graphique, «Masse» représente les taxes sur la masse salariale et «Impôts» le total des impôts individuels, sur les héritages et des sociétés. Les lignes montrent la différence entre le niveau de ces taxes et impôts en proportion du revenu total du 1 % le plus riche et des 50 % les plus pauvres en 1945 et leur niveau au cours de chacune des années suivantes.

inegalites_piketty_saez_zucman4-3

Ce graphique est pour moi fort éloquent. On y voit que, pendant que l’augmentation de la taxe sur la masse salariale des 50 % les plus pauvres (ligne rouge) explique environ 85 % de la hausse de la part de leurs revenus versés en impôts (soit 7,7 point de pourcentage sur 9,1), la baisse des impôts individuels, sur les héritages et des sociétés (ligne jaune) explique plus que 100 % (116 %, pour être précis, soit 10,6 points sur 9,2) de la baisse de la part des revenus du 1 % le plus riche consacrée aux taxes et impôts. En effet, le graphique montre une légère hausse, soit de 1,5 point de pourcentage, de leur contribution aux taxes sur la masse salariale (ligne bleue). Mais, le plus hallucinant est de constater que, pendant que la part des revenus du 1 % le plus riche aux impôts individuels, sur les héritages et des sociétés diminuait de 10,6 points de pourcentage (et cela, en raison de l’augmentation récente de cette part, car cette baisse atteignait 16,5 points en 2009), celle des 50 % les plus pauvres aux mêmes impôts (ligne verte) augmentait de 1,2 point (en fait de de 2,8 points en impôts individuels, hausse compensée en partie par une baisse de 1,6 point de leurs impôts des sociétés)! On se demande pourquoi ils sont si peu nombreux à revendiquer des changements à la fiscalité. Ça doit être en raison de notre entrée dans l’ère post-factuelle

Et alors…

Encore une fois, j’aurais bien aimé terminé la présentation de la cinquième partie de cette étude avec ce billet, mais l’examen des données sur les taxes et les impôts dans la section «Appendix tables II» du site préparé par les auteurs pour présenter leurs données m’a fourni trop de possibilités d’analyse pour que je les ignore. J’imagine que ce sera la même chose quand je regarderai les données sur les transferts pour le prochain billet…

Cela dit, cette analyse plus approfondie fut très éclairante. On a vu à quel point l’évolution de la fiscalité des États-Unis est inéquitable. Non seulement on fait moins payer les riches, mais on fait davantage payer les pauvres!

Bonne année quand même!

Les inégalités au XXIe siècle (3)

28 décembre 2016

inegalites_piketty_saez_zucmanOn a vu dans le premier billet de cette série le travail de moine accompli par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman dans leur étude intitulée Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States (Comptes nationaux de distribution : Méthodes et estimations pour les États-Unis) pour bâtir une base de données sur les revenus individuels qui est cohérente avec le revenu national. Le deuxième nous a montré que ces données permettent des niveaux d’analyses impossibles à atteindre auparavant. Ce troisième en présente sur l’évolution des inégalités de revenus entre les hommes et les femmes, et sur le rôle respectif des revenus de travail et des revenus de capital dans la hausse de la part des revenus accaparée par les plus riches.

Le plafond de verre et les inégalités de revenus entre les hommes et les femmes

Dans cette section, plutôt que de diviser également tous les revenus d’un couple entre ses deux membres, les auteurs laissent leurs revenus de travail aux membres des couples qui les ont gagnées, mais répartissent toujours également les revenus de capital, car les données ne permettent pas de les attribuer à un membre individuel d’un couple. Pour obtenir des précisions sur les catégories de revenus et la méthode adoptée par les auteurs, je vous invite à lire ou à consulter le premier billet de cette série.

inegalites_piketty_saez_zucman3-1Le graphique du haut ci-contre compare l’évolution entre 1917 et 2014 de la part des revenus avant intervention gouvernementale («Pre-tax») reçue par les 10 % les plus riches lorsque les revenus d’un couple sont répartis également (ligne rouge avec la mention «Pretax income per adult (equal split)») et lorsque les revenus de travail sont attribués à la personne qui les a gagnés (ligne verte avec la mention «Pretax income per adult (individuals)»). Ce graphique montre que cette part et les inégalités sont plus élevées lorsque les revenus de travail sont attribués à la personne qui les a gagnés. Par exemple, le sommet de la part des revenus reçus par les 10 % les plus riches (en 1934) passe de 48,0 % à 53,5 %. On remarquera toutefois que l’écart entre les deux lignes s’est considérablement réduit avec le temps, passant d’environ cinq points de pourcentage en début de période jusqu’à la fin des années 1950 (avec un sommet de 6,2 points en 1945, probablement en conséquence de la Deuxième Guerre mondiale) à seulement deux points en fin de période (avec le plancher de 2,1 points atteint en 2014). Cette baisse est bien sûr la conséquence de l’augmentation du taux d’emploi des femmes au cours des 100 dernières années, ainsi que de la baisse des inégalités de revenus entre les hommes et les femmes.

Le graphique du bas examine cette question de façon plus spécifique. Il présente l’évolution du ratio des revenus de travail entre les hommes et les femmes âgés de 20 à 64 ans entre 1962 et 2014. Après avoir atteint un sommet en 1966 avec 385 %, ce ratio a presque constamment diminué atteignant son niveau plancher en 2010 avec 173 %, avant de remonter quelque peu à 179 % en 2014. Les auteurs observent également que ce ratio était en 2014 bien plus faible dans les tranches d’âge plus jeune (160 % chez les 20 à 44 ans) que dans les tranches plus âgées (202 % chez les 45 à 64 ans).

inegalites_piketty_saez_zucman3-2Les graphiques ci-contre explorent plus à fond l’évolution des inégalités de revenus de travail entre les hommes et les femmes. Le graphique du haut montre que les femmes sont les seules responsables de la hausse des revenus médians de travail des personnes âgées de 20 à 64 ans entre 1962 et 2014, leurs revenus médians de travail étant passés de 2800 $ à 21 400 $ (en dollars de 2014), soit près de huit fois plus, alors que ceux des hommes ont stagné (34 000 $ en 1962 et 35 800 $ en 2014). Comme ce graphique porte sur le revenu médian, la forte hausse de ce revenu chez les femmes est bien plus due à l’augmentation de leur taux d’emploi qu’à la hausse de leurs revenus. On notera en plus que ces revenus ont en fait diminué de 13,2 % chez les hommes et de 7,6 % chez les femmes entre 2001 et 2014, aussi bien en raison de la stagnation des revenus que de la baisse du taux d’emploi, surtout depuis 2007 et 2008.

Le graphique du bas illustre la part des femmes dans la population occupée (en emploi) pour l’ensemble de la population et dans les portions les plus riches de la société. Si leur part a augmenté dans tous les groupes, passant notamment de 37,5 % en 1966 à 47,7 % en 2014 dans l’ensemble de la population (ligne du haut), elles demeuraient cette année-là fortement minoritaires parmi les 10 % (27,4 %, ligne verte), 1 % (16,4 %, ligne bleue), 0,1 % (11,5 %, ligne rouge) et 0,01 % (9,5 %, donnée non présentée) les plus riches. Le graphique montre aussi que la hausse de leur proportion a fortement ralenti depuis 2007 parmi le 0,1 et le 1 % le plus riche, mais que, observation troublante, cette proportion a carrément diminué chez les 10 % les plus riches depuis 2010 (mais de très peu, soit de 27,9 à 27,4 %). Les auteurs concluent de ce dernier graphique que «Le plafond de verre n’est pas encore près d’être brisé». Comme elles étaient tellement moins représentées chez les plus riches, on devinera même sans graphique que les femmes l’étaient bien plus chez les plus pauvres. En effet, elles représentaient en 2014 environ 58,1 % des personnes parmi les 50 % les moins riches (une amélioration par rapport aux 66,8 % en 1966) et 45,1 % parmi les 40 % suivants (plus du double de leur proportion de 22,4 % en 1966).

Les rôles respectifs des revenus de travail et des revenus de capital dans les inégalités

Les auteurs précisent que les revenus de capital ont représenté entre 20 et 30 % des revenus totaux au cours des cent dernières années, mais sont passées de 23 à 30 % de ces revenus entre 2000 et 2014. La conséquence de cette forte hausse de la proportion des revenus de capital est que si ces derniers ont augmenté en moyenne de 2,2 % par année au cours de cette période, les revenus du travail n’ont augmenté que de 0,1 inegalites_piketty_saez_zucman3-3% par année. Or, la distribution des revenus de capital est fortement concentrée chez les plus riches, comme le montre le premier des graphiques ci-contre. On y constate que si ces revenus ont représenté entre 50 et 90 % des revenus du 0,1 % le plus riche entre 1913 et 2014 (67 % en 2014), ils n’ont compté que pour entre 5 et 16 % des revenus des 90 % les plus pauvres (15,4 % en 2014 et en fait 5,1 % des revenus des 50 % les plus pauvres – donnée non présentée dans le graphique). La hausse des dernières années chez les 90 % les plus pauvres (de 12,1 % en 2008 à 15,4 % en 2014) s’explique, selon les auteurs, par l’augmentation de la valeur des fonds de pension répartie entre autres parmi ces personnes.

La baisse de la part des revenus de capital sur les revenus totaux du 0,1 % le plus riche entre son sommet de 1964 (89,3%, part qui atteignait cette année-là 96,3 % chez le 0,01 % le plus riche) et 2014 (67,2 %, mais 75,2 % chez le 0,01 % le plus riche) s’explique par le fait que les nouveaux membres de ce club sélect sont plus souvent des travailleurs riches (pdg, sportifs, artistes, courtiers en finance, etc.) que des rentiers vivant uniquement de leurs revenus de capital. Le graphique du bas montre d’ailleurs que si l’âge moyen de la population adulte a augmenté constamment parmi l’ensemble de la population (ligne noire du bas du graphique, de 42,8 ans en 1979 à 47,4 ans en 2014), il est demeuré assez stable entre 1979 et 2000 chez les 10 % et 1 % les plus riches et a même diminué du côté du 0,1 % le plus riche (de 55,0 ans à 52,4 ans), ce qui est cohérent avec l’hypothèse qu’ils étaient davantage composés de travailleurs riches que de purs rentiers. Par contre, la forte hausse de l’âge moyen des trois groupes de riches entre 2000 et 2014 (par exemple, de 52,4 ans à 56,8 ans parmi le 0,1 % le plus riche), hausse plus forte que parmi les 90 % les plus pauvres (hausse de 2,2 ans par rapport à 4,4 ans pour les membres du 0,1 %), laisse penser que les rentiers pourraient bien avoir gagné en importance parmi les plus riches récemment.

inegalites_piketty_saez_zucman3-4Les deux graphiques ci-contre illustrent la contribution des différents types de revenus de travail (graphique du haut) et de capital (graphique du bas) à l’évolution de la part des revenus reçus par le 1 % le plus riche entre 1913 et 2014. On peut voir dans le graphique du haut que c’est la rémunération des employés («Compensation of employees») qui a le plus contribué à la croissance de cette part entre 1965 et 2000 (de 1,4 % de tous les revenus à 5.9 %, soit quatre fois plus) avant de diminuer quelque peu par la suite (à 4,7 % en 2014, quand même plus de trois fois plus qu’en 1965), le composant du travail des revenus mixtes («Labor component of mixed income», soit la part des revenus des travailleurs autonomes qui est considérée comme un revenu de travail – environ 70 % – le reste étant comptabilisé comme un revenu de capital) ayant beaucoup moins augmenté (de 1,8 % à 3,1 % en 2014, hausse de tout de même 70 %).

Le graphique du bas montre que les revenus de capital ont grandement contribué à la hausse de la part des revenus du 1 % le plus riche entre 1980 (6,3 % de l’ensemble des revenus) et 2014 (12,4 %, soit presque le double). Parmi les cinq composants des revenus de capital, ce sont les profits des entreprises («Income from equity») qui ont le plus contribué à cette hausse (avec une augmentation de 2,1 points de pourcentage), suivis par les intérêts et dividendes provenant de fonds de pension («Interest ans dividends paid to pension plans», augmentation de 1,9 point) et des intérêts sur placements («Interest», 1,3 point). Par contre, le composant du capital des revenus mixtes («Non corporate profits») et les revenus nets de location d’immeubles («Housing rents») ont beaucoup moins contribué (respectivement de 0,3 et 0,4 point de pourcentage). Soulignons finalement que ce graphique nous montre de façon spectaculaire la disparition complète des profits des entreprises («Income from equity») lors de la Grande Dépression. Alors que ces profits fournissaient au 1 % le plus riche 8,6 % de tous les revenus en 1926 et encore 7,8 % en 1929, année du début de cette dépression, cette contribution fut négative en 1932 (-0,8 %) et en 1933 (-0,6 %).

Les auteurs concluent des constats de ces deux graphiques que la hausse de la concentration des revenus dans les années 1990 était principalement due aux revenus de travail, mais que celle observée depuis 2000 est plutôt due à la plus grande concentration des richesses (et donc des revenus de capital).

Et alors…

J’aurais bien aimé terminer de présenter la cinquième partie de l’étude dans ce billet, mais j’aurais dû escamoter quelque peu l’analyse des deux sujets que j’y ai abordés. Comme ces sujets sont d’une grande importance, j’ai préféré les analyser en détail (quoique j’aurais pu en dire plus sur les graphiques sur les revenus du travail et du capital). En général, personne ne remet en question l’importance de l’analyse des inégalités de revenus entre les hommes et les femmes, mais d’autres pourront trouver l’analyse de l’évolution des revenus du travail et du capital bien technique et aride. Pourtant, comme cette évolution est de nos jours à la source de la plus grande partie de la hausse des inégalités, il est primordial de fournir l’information nécessaire pour pouvoir justement réaliser son rôle prépondérant.

Je me concentrerai dans le prochain billet (ou dans les deux prochains billets?) sur les derniers sujets abordé dans la cinquième partie de l’étude, soit sur le rôle des transferts, des taxes et des impôts dans l’évolution des inégalités et de leur niveau, autre sujet de grande importance quand on veut lutter contre les inégalités. Puis, je passerai à la sixième partie de cette étude. Bref, encore beaucoup de plaisir à venir!

La liberté de presse

26 décembre 2016

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La Liberté de presse, la liberté de tous de Claude Robillard, qui fut secrétaire général de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) de 1989 à 2014 (et que j’ai connu quelques années avant cela…), est un livre basé sur le principe que cette liberté est fondamentale et qu’elle est «indispensable à la vie démocratique».

Introduction

Après un avant-propos d’Yves Boisvert et une préface de Pierre Trudel, l’auteur montre la contradiction entre les manifestations d’appui à Charlie Hebdo et l’accord d’une grande partie de la population dans des sondages pour censurer les médias ou réduire la liberté de presse et de parole. «Quand se posent des enjeux de sécurité, la liberté d’expression est l’une des premières à écoper, et souvent avec l’appui de la population (…)». Il conclut cette introduction ainsi : «Il faut maintenir en permanence un débat vivant sur l’information, mais en résistant à la tentation de la contrôler, de la censurer ou de la punir quand elle ne répond pas à notre façon de voir. Laissons cette tentation aux régimes autoritaires qui n’ont pas tous ces scrupules».

Partie 1 – Une liberté essentielle à toutes les libertés

Comme cette partie est composée d’une vingtaine de sections, je vais me contenter de mentionner les sujets qui y sont abordés. L’auteur :

  • fait le tour des lois, chartes, déclarations, conventions et autres qui ont, à partir du XVIIe siècle, garanti la liberté de presse et d’expression, et des restrictions qui les accompagnaient (dont la censure de l’Église…);
  • mentionne les nombreux Québécois qui ont défié ces restrictions aux XIXe et XXe siècles et les conséquences qu’ils ont subies (dont la prison, parfois même sans avoir contrevenu à ces restrictions…);
  • précise les droits actuels sur le sujet qui sont garantis par les chartes, en ajoutant qu’ils ne s’appliquent pas qu’aux textes des journalistes (il n’y a pas de traitement de faveur pour eux), mais aussi à tout écrit (dont ce blogue);
  • ajoute que la liberté d’expression inclut la liberté de recevoir de l’information;
  • récapitule les raisons invoquées par la Cour suprême pour protéger la liberté d’expression : la recherche de la vérité, la participation à la démocratie et l’épanouissement personnel;
  • rappelle que toutes les formes d’expressions et tous leurs contenus sont protégés, sauf la violence physique (qui est une forme d’expression), quoique le cas de la propagande haineuse ait divisé la Cour suprême, qui considère dans ce cas la nature de l’expression (permettant par exemple un commentaire haineux d’un con, mais pas celui d’une personne en autorité, comme un enseignant);
  • présente les critères utilisés par la Cour suprême pour permettre une restriction à la liberté d’expression «dans le cadre d’une société libre et démocratique»;
  • explique que la Cour suprême ne peut pas obliger le gouvernement à adopter des lois pour améliorer la liberté d’expression et qu’elle ne peut que l’empêcher d’en adopter qui la restreignent (il y a des exceptions, mais elles sont rares et complexes);
  • montre qu’il n’existe pas de protection complète des sources journalistiques et qu’il faut donc convaincre le législateur (les gouvernements) d’en accorder une;
  • décrit les nombreux débats touchant la restriction de la liberté d’expression (et de presse) dans les cas de discours haineux et de diffamation;
  • aborde le droit à l’image (publication d’une photo sans consentement et en l’absence d’intérêt public), les conditions permettant la perquisition d’un média ou de lui transmettre une ordonnance de communication, et la liberté d’expression dans un lieu public;
  • précise les règles de confidentialité en matière de justice, insistant notamment sur les affaires matrimoniales et les agressions sexuelles;
  • parcourt rapidement les règles touchant d’autres sujets, comme l’écoute électronique, les fausses nouvelles, les élections et la protection de l’identité des enfants et des adolescents,
  • analyse les exigences et les règles de la Loi sur la radiodiffusion, qui s’applique à la diffusion radiophonique et télévisuelle;
  • explique la portée du droit à l’information et déplore que cette portée soit limitée dans les chartes des droits;
  • conclut et commente les conséquences de toutes ces observations sur la liberté de presse.

Partie 2 – Sur le terrain

Cette deuxième partie porte sur les entraves au travail journalistique et à la liberté de presse. Ces entraves prennent différentes formes :

  • des menaces de cesser de donner de la publicité de la part d’annonceurs (ce que l’auteur trouve «de bonne guerre», mais pas moi…);
  • le boycottage d’un média par des politiciens (l’auteur donne de nombreux exemples);
  • des menaces de politiciens locaux de cesser de faire paraître les avis publics dans un média (ce qui est une source importante de revenu pour les petits médias);
  • les pressions politiques sur Radio-Canada (très nombreuses et possiblement à la source des fortes compressions des dernières années);
  • des menaces de poursuite et des poursuites de la part d’individus, d’entreprises et de politiciens (là aussi, les exemples sont nombreux); l’auteur ajoute que le coût de ces poursuites peut amener des médias à s’autocensurer;
  • la difficulté croissante d’obtenir des documents juridiques ou de l’information gouvernementale;
  • des interdictions (souvent illégales) aussi bien de la part des organisateurs et des gouvernements que de la part de policiers, de participer à des événements publics ou de les enregistrer ;
  • d’autres interdictions (l’auteur donne encore de nombreux exemples) d’assister à des séances de conseils municipaux;
  • des sources (aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public) qui refusent de s’entretenir avec des journalistes de peur d’être identifiées;
  • de l’intimidation et même parfois de la violence (comme lors de certaines manifestations), les exemples cités par l’auteur mettant plus souvent en cause des policiers que des manifestants;
  • la Loi d’accès à l’information, que l’auteur appelle plutôt la Loi qui empêche d’avoir accès à l’information en raison des refus «délais, frais et caviardage abusifs, exceptions innombrables, ingérence politique et conflits d’intérêts»; il donne ensuite plusieurs exemples éloquents pour appuyer chacun des éléments de cette citation (j’ai déjà eu une expérience de ce genre avec une demande de documents que j’ai faite qui s’est transformée en demande d’accès à l’information; je la conterai peut-être dans un autre billet, car elle a eu un impact important…);
  • les difficultés croissantes de parler avec un responsable gouvernemental d’un dossier (aussi bien au palier municipal qu’aux paliers provincial et fédéral), particulièrement à un scientifique du gouvernement fédéral (l’auteur cite de nombreux passages du livre Science on coupe dont j’ai parlé dans ce billet).

Conclusion

L’auteur revient sur le fait que les journalistes ne bénéficient d’aucun passe-droit, que la liberté de presse n’est qu’une application de la liberté d’expression et qu’elle est protégée de la même façon pour un journaliste et pour un autre citoyen. Quand on s’attaque à la liberté de presse ou qu’on la déconsidère, c’est en fait la liberté d’expression qui est remise en cause. Le seul avantage qu’il souhaiterait pour les journalistes est une loi qui protégerait leurs sources. Il voudrait aussi qu’on accorde une plus grande protection aux dénonciateurs.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce n’est peut-être pas le livre le plus palpitant que j’ai lu (après l’avoir fini, j’ai sauté sur un roman policier…), mais si vous voulez vraiment faire le tour des concepts de liberté d’expression et de liberté de presse, c’est le livre à lire. La première partie est une analyse exhaustive de l’aspect juridique de la question, tant chez le législateur que chez les juges. Elle permet de vraiment bien comprendre où se situe la liberté d’expression garantie par nos chartes par rapport à d’autres droits qu’elles garantissent. Sans être palpitante, je le répète, cette section permet de faire des liens entre des décisions qui ne sont pas toujours cohérentes (entre autres parce qu’elles sont très souvent prises avec une division des juges presque égale).

La deuxième partie est aussi exhaustive que la première, faisant le tour des principales entraves concrètes à la liberté de presse. Bref, on n’est pas ici dans l’anecdote isolée, mais bien dans un recueil complet de ce qu’il faut savoir sur la liberté de presse et sur les embûches qui se dressent devant elle. Il s’agit vraiment d’un livre précieux pour bien comprendre les enjeux entourant la liberté de presse et l’exercice du journalisme.

Les inégalités au XXIe siècle (2)

24 décembre 2016

inegalites_piketty_saez_zucmanOn a vu dans le premier billet de cette série le travail de moine accompli par Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman dans leur étude intitulée Distributional National Accounts: Methods and Estimates for the United States (Comptes nationaux de distribution : Méthodes et estimations pour les États-Unis) pour bâtir une base de données sur les revenus individuels qui est cohérente avec le revenu national. C’est maintenant le temps de présenter les analyses que ce travail permet de faire.

Différence de distribution des revenus avant et après les interventions gouvernementales

Le premier résultat que montrent les auteurs est la distribution des revenus avant (troisième et quatrième colonnes avec le titre «Pre-tax national income») et après intervention gouvernementale (septième et huitième colonnes avec le titre «Post-tax national income»), ainsi que du revenu disponible (cinquième et sixième colonnes avec le titre «Post-tax disposable income») en 2014 aux États-Unis. Je vous invite bien sûr à lire ou à consulter au besoin le précédent billet pour prendre connaissance des particularités de ces trois concepts de revenus.

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J’ai été un peu confondu la première fois que j’ai consulté ce tableau, car les cinq dernières lignes sont consacrées aux plus riches de ce pays (10 %, 1 %, 0,1 %, 0,01 % et 0,001 %), et seulement deux (la deuxième et la troisième) aux autres 90 %, la première ligne indiquant les moyennes pour l’ensemble de la population.

La première chose qui m’a frappé dans la quatrième colonne, c’est que le revenu moyen avant intervention gouvernementale de ce que les auteurs appellent le «Middle 40%», soit les gens appartenant aux sixième, septième, huitième et neuvième déciles, est à peine supérieur (de 1,2 %) à la moyenne (65 400 $ par rapport à 64 600 $). Comme toutes les personnes qui font partie de ce groupe ont bénéficié en 2014 de plus de revenus que la moitié de la population, on pourrait penser que leurs revenus ont été bien plus élevés que la moyenne. Or, ce ne fut pas vraiment le cas. On constate aussi que les 10 % les plus riches ont amassé presque quatre fois plus de revenus que la moitié de la population qui a eu les revenus les plus faibles (47,0 % / 12,5 % = 3,76), même s’ils sont cinq fois moins nombreux. Pire, le 1 % le plus riche en a «gagné» beaucoup plus que la moitié la plus pauvre de la population (20,2 % par rapport à 12,5 %). Finalement, le 0,001% de la population a amassé 1,9 % de tous les revenus, soit 1900 fois plus que la moyenne, et a reçu en moyenne plus de 7500 fois plus que la moyenne des revenus de la moitié la moins riche de leur pays…

Le tableau nous montre aussi que les interventions gouvernementales permettent de réduire quelque peu ces écarts (les quatre dernières colonnes), mais qu’ils demeurent gigantesques. Elles améliorent quand même de façon appréciable la situation du 50 % le moins riche, dont le revenu national moyen passe de 25 % de la moyenne de l’ensemble de la population avant intervention gouvernementale à près de 40 % (38,8%, pour être plus précis) après cette intervention (deux dernières colonnes). La moyenne des revenus des 50 % les plus pauvres augmente donc de plus de 50 % (plus précisément de 54 %) après intervention gouvernementale. Comme je veux présenter d’autres résultats, je vais en rester là avec ce tableau!

Tendance à long terme de la distribution et de la croissance des revenus

inegalites_piketty_saez_zucman2-2Les graphiques ci-contre montrent l’évolution de la part des revenus avant et après intervention gouvernementale reçue par les 10 % et le 1 % les plus riches, de 1913 à 2014 pour le 1 % et de 1917 à 2014 pour les 10 %. Dans les deux cas, on peut voir que la part des revenus avant intervention gouvernementale (les lignes rouges avec la mention «Pre-tax») a diminué considérablement entre le début et le milieu du XXe siècle, surtout lors de la Deuxième Guerre mondiale (entre 1941 et 1945), mais aussi par la suite, avant d’augmenter tout aussi fortement à partir de 1980 (année de l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan) pour se retrouver en 2014 à peu près au même niveau qu’au début du siècle précédent ou que juste avant la Deuxième Guerre mondiale. On notera toutefois que la Grande Dépression (à partir de 1929) a beaucoup plus touché le 1 % que les 10 %. En fait, comme le 1 % fait partie des 10 %, on peut même conclure que la population entre le 1 % et le 10 % n’a subi aucune baisse de sa part des revenus à l’époque, ce qui signifie que leurs revenus ont diminué à peu près au même rythme que ceux de l’ensemble de la population.

L’évolution de la part des revenus après intervention gouvernementale (les lignes bleues avec la mention «Post-tax») a aussi une forme en «U», mais diffère de façon importante de la précédente, notamment parce que la part reçue par le 1 % et les 10 % en 2014 n’a pas vraiment retrouvé son niveau du début du XXe siècle, ni pour le 1 % ni pour les 10 %. On peut voir que la différence entre les lignes bleue et rouge était bien mince en début de période, qu’elle a gagné en importance lors du «New Deal» des années 1930, un peu plus durant la Deuxième Guerre mondiale et encore plus par la suite, jusqu’en 1980. À ce moment, l’écart entre les deux lignes s’est réduit jusqu’en 1988, avant de recommencer à se creuser dans les années 1990 et même par la suite, malgré les baisses d’impôt de George W. Bush, en grande partie en raison du vieillissement de la population et du gain en importance des programmes destinés aux personnes âgées. Je reviendrai sur ce facteur un peu plus loin. L’agrandissement plus récent de cet écart est dû, lui, à la fin des baisses d’impôts de George W. Bush. Les auteurs concluent que «Dans l’ensemble, les politiques de redistribution ont empêché les inégalités après intervention gouvernementale de revenir aux niveaux antérieurs au New Deal».

inegalites_piketty_saez_zucman2-3Le tableau ci-contre explique encore plus éloquemment l’évolution des revenus des plus pauvres et des plus riches depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Entre 1946 et 1980, on voit que la croissance (95 %) des revenus avant intervention gouvernementale (deuxième colonne) a profité davantage aux 90 % les moins riches (avec des hausses de 102 % aux 50 % les plus pauvres et de 105 % aux 40 % suivants) qu’à toutes les tranches des 10 % les plus riches (entre 47 et 79 %). Après intervention gouvernementale (quatrième colonne), les 50 % les plus pauvres ont encore plus profité de la croissance (leur revenu ayant augmenté de 130 %), mais les 40 % suivants beaucoup moins (croissance des revenus de 98 %, à peu près au même niveau que la moyenne de 95 %). Si les 10 % et les 1 % ont moins bénéficié de la croissance (69 et 58 %), les plus riches des plus riches, soit les 0,1 %, 0,01 % et 0,001 % en ont profité encore plus que la moyenne, avec des hausses de 104, 201 et 163 %. Cela peut sembler incompréhensible, mais il faut se rappeler que les taux marginaux d’imposition maximaux atteignaient plus de 86 % en 1946 (voir l’avant-dernière page de ce document) et qu’ils n’étaient plus «que» de 70 % en 1980 (voir la 46e page du même document), ce qui fait en sorte que la part de revenu que conservaient les plus riches à partir d’un certain revenu était passée de moins de 14 % à 30 %, soit plus du double.

Non seulement la croissance fut-elle moins forte entre 1980 et 2014 (période s’étalant comme la première sur 34 ans), soit de 61 % en moyenne par rapport à 95 %, mais la répartition de cette croissance fut spectaculairement plus inégale. On peut en effet constater à la troisième colonne que les revenus des 50 % les plus pauvres n’ont augmenté que de 1 % entre ces deux années! Les 40 % qui suivent ont aussi connu une croissance de leurs revenus inférieure à la moyenne (42 %). Mais pour les plus riches, ce fut le pactole. En effet, la croissance des revenus des 10 %, 1 %, 0,1 %, 0,01 % et 0,001 % les plus riches fut respectivement de 121, 205, 321, 454, et 636 %, dans ce dernier cas plus de 10 fois la moyenne de 61 % (je commence à manquer de «!»).

La dernière colonne du tableau nous montre que le niveau de croissance des plus riches a à peine été réduit par les interventions gouvernementales, demeurant presque au même niveau, mais que ces petites baisses ont quand même permis aux revenus des 50 % les plus pauvres de connaître un peu de croissance (21 %, à peine le tiers de la croissance moyenne) et à ceux des 40 % qui suivent de voir passer leur croissance de 42 à 49 %, toujours moins que la moyenne (qui se révèle trompeuse, comme c’est bien souvent le cas).

inegalites_piketty_saez_zucman2-4Les graphiques ci-contre examinent plus en détail l’évolution des revenus des 50 % les plus pauvres. Le graphique du haut montre que la part de leurs revenus avant (ligne rouge avec la mention «Pre-tax») et après intervention gouvernementale (ligne bleue avec la mention «Post-tax»), après avoir augmenté quelque peu entre 1962 et 1970, est demeurée assez stable entre 1970 et 1980, puis a constamment diminué par la suite. Ce graphique montre aussi que l’écart entre ces deux lignes, qui représente l’impact des interventions gouvernementales, a plus que doublé entre le début et la fin de la période, permettant d’atténuer grandement la baisse de leur part des revenus.

Les lignes bleue et rouge du deuxième graphique nous montrent ce que le tableau précédent nous avait révélé : le revenu avant intervention gouvernementale des 50 % les plus pauvres n’a pas du tout augmenté entre 1970 et 2014, mais leur revenu après intervention gouvernementale a augmenté quelque peu (mais pas du tout depuis l’an 2000…). Le plus grand intérêt de ce graphique est l’agrandissement de l’écart entre la ligne grise du haut (qui représente le revenu après intervention gouvernementale excluant les transferts en santé). Cela nous permet de constater que ce sont ces seuls transferts qui ont permis à leur revenu après intervention gouvernementale d’augmenter, sinon, il serait demeuré stable! Un autre graphique (je ne peux quand même pas tous les montrer!) qu’on peut consulter à la 47e page (qui serait numérotée 45, si elle l’était…) de l’étude, montre, qu’en fait, cette croissance fut très majoritairement concentrée chez les personnes âgées de 65 ans et plus, en fait les bénéficiaires du Medicare des États-Unis, le reste s’expliquant par les bénéficiaires du Medicaid (services de santé pour les personnes pauvres), deux programmes créés sous le président Lyndon B. Johnson en 1965. Les auteurs ajoutent que l’importance de ces programmes dans la croissance des revenus des 50 % les plus pauvres s’explique en partie par la générosité de ce programme, mais aussi par l’augmentation des prix des services de santé et des médicaments… Je rappelle, comme mentionné dans le premier billet de cette série, que les dépenses gouvernementales sont considérées par les auteurs comme des revenus après intervention gouvernementale et sont réparties aux personnes qui y ont droit.

Finalement, on remarquera que la ligne grise du bas du deuxième graphique, qui représente le revenu disponible après intervention gouvernementale («Post-tax disposable»), suit presque parfaitement la ligne rouge («Pre-Tax», ou revenu avant intervention gouvernementale). Cette observation permet de conclure que les 50 % les plus pauvres paient autant d’impôt et de taxes qu’ils reçoivent de transferts gouvernementaux.

inegalites_piketty_saez_zucman2-5Le graphique du haut ci-contre est l’équivalent de l’image que j’ai utilisée pour accompagner ce billet. Il compare l’évolution de la part des revenus avant intervention gouvernementale du 1 % le plus riche avec celle de la part des revenus des 50 % les plus pauvres. Il s’agit d’un miroir presque parfait! Alors que la part des revenus des plus riches est passée d’environ 12 à 20 % de tous les revenus entre 1962 et 2014, celle des 50 % les plus pauvres a suivi le chemin inverse, passant de 20 à 12 %! Le graphique du bas illustre cette comparaison autrement. Alors que le revenu annuel moyen du 1 % le plus riche est passé de 428 000 $ à 1 305 000 $ entre 1980 et 2014 (soit plus du triple), celui des 50 % les plus pauvres est demeuré presque stable (16 000 $ en 1962 et 16 200 $ en 2014).

Et alors…

Les graphiques que j’ai présentés dans ce billet sont sûrement ceux qui illustrent le plus clairement le virage survenu en 1980 à la suite de l’élection de Ronald Reagan. Et j’en ai vus beaucoup! Ces graphiques et leurs explications viennent tous de la quatrième partie de cette étude. Lors des deux prochains billets, je présenterai ceux des cinquième et sixième parties. On verra que la méthode utilisée par les auteurs permet d’approfondir encore plus l’évolution des revenus aux États-Unis au cours des cent dernières années. Sur ce, joyeux Noël!