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Les revenus des diplômé.e.s selon la discipline

7 septembre 2016

baristaDans l’imaginaire populaire, les études universitaires en sciences sociales et en sciences humaines ne servent pas à grand-chose quand vient le temps de trouver un emploi. On a d’ailleurs appris l’an dernier qu’un ministre de l’Éducation japonais a demandé aux universités de ce pays de fermer ou de diminuer l’importance de leurs départements de sciences humaines et sociales, car leurs diplômé.e.s ne serviraient pas les besoins de la société.

Pour combattre cette perception, j’utilisais jusqu’à récemment une étude de Statistique Canada intitulée Les diplômés en sciences humaines et sociales et le marché du travail qui nous révélait qu’en fait les taux d’emploi et les revenus des diplômé.e.s de plus de 45 ans dans ces matières étaient encore plus élevés que ceux des diplômé.e.s de plus de 45 ans dans des programmes d’études appliquées (commerce, gestion, sciences et technologies de la santé et du génie, mathématiques, sciences physiques, etc.). Ils étaient toutefois plus faibles dans toutes les tranches d’âge moins élevées. Si cette étude est intéressante, elle date malheureusement de 2001 et ses constats portent sur une période allant de 1993 à 1997. J’attends depuis ce temps que d’autres études examinent cette question.

Une étude récente de l’Education Policy Research Initiative (EPRI) de l’Université d’Ottawa, intitulée Barista or Better? New evidence on the earnings of postsecondary education graduates: A Tax Linkage Approach (Barista ou mieux? Nouveaux résultats sur les gains des diplômé.e.s postsecondaires : une approche de jumelage des données fiscales), est la première que je vois depuis ce temps qui s’approche de l’étude que j’ai citée dans le paragraphe précédent. Comme dans l’imaginaire populaire, les auteur.e.s (qui sont cinq, dont une femme) se demandent si les études postsecondaires dans un domaine lié aux sciences sociales et aux sciences humaines (ou, encore pire, aux arts) condamnent vraiment les futur.e.s diplômé.e.s à se contenter d’un emploi de barista (comme je ne connaissais pas ce terme avant de lire cette étude, je précise qu’il s’agit, selon Wikipédia, d’une «personne derrière un comptoir, servant à la fois des expressos et des boissons alcoolisées», quoique cette expression soit davantage liée au service du café qu’à celui de boissons alcoolisées). Les auteur.e.s ajoutent qu’il est essentiel de confirmer ou d’infirmer ce genre d’impressions pour fournir une information fiable pour que les personnes qui effectuent un choix de programmes puisse le faire de façon éclairée.

Données

Les données utilisées dans cette étude proviennent des diplômé.e.s de 14 établissements postsecondaires de quatre provinces (on n’en sait pas plus). Les auteur.e.s ont pu jumeler les diplômé.e.s de 2005, 2007, 2009 et 2011 de ces établissements à leurs déclarations fiscales entre 2005 et 2013. On voit que la période où des données sont disponibles est bien plus courte que celle présentée dans l’étude de 2001 (il y a sûrement très peu de diplômé.e.s qui ont au moins 45 ans huit ans après la fin de leurs études), mais bon, c’est mieux que rien! En outre, les auteur.e.s ont retiré de l’échantillon les personnes encore aux études, celles dont on n’a pas retrouvé de déclaration de revenus et celles qui ont gagné moins de 1000 $ une année donnée. Ces restrictions réduisent l’échantillon de 58 à 67 % selon les années et le type de diplôme (collégial et universitaire). Ils n’ont aussi pas tenu compte des diplômé.e.s en médecine, en dentisterie et en pharmacie. Il est quand même resté entre 7400 et 10 900 données par année pour les diplômé.e.s de collèges et entre 14 000 et 18 000 données par année pour les diplômé.e.s universitaires, des échantillons beaucoup plus élevés que pour l’étude de 2001 (moins de 1000 données par groupe).

Comme les données publiées dans cette étude sont très nombreuses (et d’autres sont accessibles sur un site Internet consacré à cette étude), je ne présenterai ici que les résultats que j’ai jugés les plus importants.

Faits saillants

En moyenne, le revenu (en dollars constants de 2014) des diplômé.e.s universitaires de 2005 a augmenté de 66 % entre 2005 et 2013, passant de 45 200 $ à 74 900 $, tandis que celui des diplômé.e.s collégiaux de 2005 a augmenté de 59 %, passant de 33 900 $ à 54 000 $. On voit donc que, même si la période analysée est bien plus courte que celle de l’étude de 2001, la durée est tout de même suffisante pour observer des changements importants dans le revenu de ces diplômé.e.s.

Diplômé.e.s universitaires

barista1Le graphique ci-contre montre l’évolution des revenus des diplômé.e.s universitaires par discipline d’études. Je ne relèverai que les résultats les plus significatifs :

  • c’est dans les domaines de la santé et du génie que les revenus annuels de l’année suivant la diplomation furent les plus élevés pour toutes les cohortes, ceux-ci gravitant autour de 60 000 $; par contre ceux des diplômé.e.s en génie ont augmenté d’un peu plus de 75 % entre 2005 et 2013 (pour atteindre environ 100 000 $) alors que ceux des diplômé.e.s en santé n’ont augmenté que de 16 % (probablement parce qu’ils travaillent dans des domaines plus conventionnés et ont moins souvent des promotions);
  • les revenus annuels de départ des diplômé.e.s en sciences sociales et en sciences humaines étaient nettement moins élevés que la moyenne (entre 30 et 40 000 $ par rapport à la moyenne de 45 200 $) et ont augmenté de 70 à 75 % entre 2005 et 2013, soit légèrement plus que la moyenne (66 %), pour atteindre entre 60 et 65 000 $; la légende des baristas qui gagnent selon les auteur.e.s environ 22 000 $ par année est donc totalement contredite;
  • par contre, il est vrai que les revenus annuels de départ des diplômé.e.s en Beaux-Arts furent les moins élevés en 2005 (environ 30 000 $), mais ils ont crû d’environ 55 % entre 2005 et 2013 pour atteindre 45 000 $, le double de ceux des baristas!

On peut observer à la Figure 10 de la page numérotée 26 de l’étude que les revenus annuels des femmes étaient parfois inférieurs et parfois supérieurs à ceux des hommes en 2005, l’année d’obtention du diplôme, mais ont beaucoup moins augmenté que les leurs dans toutes les disciplines. Les auteur.e.s expliquent cette croissance plus faible par trois facteurs :

  • la répartition des diplômé.e.s par sous-discipline (par exemple plus d’hommes en économie et plus de femmes en sociologie dans les sciences sociales);
  • la tendance des femmes à travailler moins d’heures en raison des obligations familiales, et à s’absenter pour des grossesses (ce qui influence surtout la croissance des revenus), ce qui réduit leurs années d’expérience;
  • la discrimination au sein du marché du travail.

Diplômé.e.s des collèges

barista2Le graphique ci-contre montre l’évolution des revenus des diplômé.e.s des collèges par discipline d’études (PPT Services = services personnels, de protection et de transport).

  • c’est encore dans les domaines de la santé et du génie (techniques de génie, plus précisément) que les revenus annuels de l’année suivant la diplomation furent les plus élevés pour toutes les cohortes, ceux-ci gravitant autour de 40 000 $; par contre ceux des diplômé.e.s en génie ont augmenté de près de 80 % entre 2005 et 2013 (pour atteindre environ 72 000 $) alors que ceux des diplômé.e.s en santé n’ont augmenté que de 25 % pour atteindre un peu plus de 49 000 $;
  • comme ces données proviennent de collèges qui enseignent des programmes techniques, il n’y a pas de disciplines liées aux sciences sociales et aux sciences humaines; la discipline qu’on peut le plus associer à ce genre d’études est probablement les arts et l’éducation;
  • les revenus annuels de départ des diplômé.e.s en arts et en éducation étaient légèrement moins élevés que la moyenne (environ 29 600 $ par rapport à la moyenne de 33 900 $) et ont augmenté de 40 % entre 2005 et 2013, soit nettement moins que la moyenne (59 %), pour atteindre environ 41 500 $; la légende des baristas ne tient donc pas plus pour les diplômé.e.s du niveau collégial;
  • par contre, les revenus annuels de départ des diplômé.e.s en Beaux-Arts furent d’à peine 25 000 $ en 2005, guère plus que celui estimé pour les baristas (22 000 $), mais s’en sont rapidement éloigné pour atteindre 41 000 $ en 2013 (presque autant que les diplômé.e.s en arts et en éducation grâce à une hausse de 64 %, hausse légèrement supérieure à la moyenne), soit environ 85 % de plus que les revenus des baristas.

Encore ici, les revenus annuels des femmes n’étaient que légèrement inférieurs à ceux des hommes en 2005, l’année d’obtention du diplôme, mais ont beaucoup moins augmenté que les leurs dans toutes les disciplines (voir la Figure 25 de la page numérotée 48 de l’étude). L’écart le plus grand s’observe dans les services personnels, de protection et de transport, probablement parce que les femmes sont proportionnellement plus nombreuses que les hommes dans les services personnels (comme la coiffure), où les revenus sont relativement faibles, et proportionnellement moins nombreuses dans les services de protection (comme en techniques policières) et de transport, où les revenus sont relativement élevés.

Et alors…

Même si la période couverte par cette étude est relativement courte, elle permet tout de même de déboulonner certains mythes, même si je trouve le mythe du barista particulièrement grossier. Les auteur.e.s aimeraient pouvoir disposer ds données de plus d’établissements postsecondaires, voire de tous. Cela serait bien sûr intéressant, notamment parce que cela permettrait une analyse plus poussée, par exemple par disciplines spécifiques plutôt que par groupes de disciplines. Il est en plus regrettable que ces données ne permettent pas de savoir dans quelles industries et professions ces personnes travaillent, mais n’en demandons pas trop!

En outre, la période couverte par cette étude est trop courte pour pouvoir comparer ses données avec celles de l’autre étude dont j’ai parlé au début de ce billet, notamment sur la situation comparative des personnes âgées de 45 ans et plus. Par contre, il est possible de voir si la trajectoire se ressemble, mais seulement pour les diplômé.e.s universitaires (car la première étude ne couvre que ces diplômé.e.s). Le graphique qui suit nous indique en effet l’évolution des écarts de revenus selon l’âge, le sexe et le grand domaine d’étude (sciences humaines et sociales, et programmes d’études appliquées).

barista3

On pourrait en effet associer les revenus de départ de l’étude présentée dans ce billet à ceux des moins de 25 ans de ce graphique et les revenus huit ans après à ceux de 25 à 34 ans de ce graphique. Malheureusement, les tendances indiquées dans ce graphique sont opposées chez les hommes et les femmes : chez les premiers, l’écart s’est rétréci et chez les deuxièmes il s’est agrandi. En outre, dans l’étude actuelle, les écarts se sont grosso modo maintenus entre les revenus des hommes et des femmes en sciences humaines et sociales, et ceux des hommes et des femmes dans les programmes d’études appliquées. Il faudra donc attendre des séries plus longues pour l’étude présentée dans ce billet pour savoir si la tendance au rapprochement des revenus dans ces domaines pour les personnes âgées de 45 ans et plus s’observe encore de nos jours.

Bref, on ne peut guère aller plus loin que les conclusions des auteurs de cette étude : il est faux de prétendre que les études en sciences sociales et humaines ne donnent rien, mais il demeure que les revenus des diplômé.e.s en sciences appliquées sont plus élevés au moins au cours des huit années qui suivent leur diplomation.

Une brève histoire des crises financières

5 septembre 2016

crises financièresC’est avec trois ans de retard que je me suis décidé à lire Une brève histoire des crises financières de Christian Chavagneux. Ce livre vise à mieux comprendre la crise actuelle qui ne cesse de ne pas vouloir se terminer en analysant celles du passé.

Introduction. Le bateau ivre : Tout en glissant quelques éléments qui nous permettent de comprendre les sujets qui seront abordés dans les chapitres qui suivent cette introduction, l’auteur explique que, face à la méconnaissance des économistes des circonstances qui peuvent provoquer des crises, il est essentiel de connaître les mécanismes qui entrent en jeu pour les provoquer. Et, pour ce, un des moyens les plus pertinents est d’examiner les crises antérieures et de tenter de dégager les schémas communs qui les caractérisent

1. La spéculation sur les tulipes entre vérité et légende : On a tous et toutes sûrement déjà entendu parler de la crise de spéculation sur les tulipes survenue au XXVIIème siècle aux Pays-Bas. Or, ce qu’on a entendu peut tenir aussi bien de la légende que des faits. L’auteur décortique le tout dans ce chapitre. Il montre entre autres que, comme la plupart des marchés spéculatifs, celui des tulipes était essentiellement un marché de riches. La spéculation est venue de la vente des tulipes dès le printemps avant leur éclosion, un précurseur des marchés à terme et des autres produits dérivés (quoiqu’il semble que ce type de marché ait existé avant celui des tulipes). Je vous laisse le plaisir de lire la vraie histoire de cette spéculation, précisant seulement qu’elle n’eut pas des conséquences aussi désastreuses que celles qu’on lui prête trop souvent, car ce sont surtout des riches ayant les moyens d’absorber les pertes qui les ont subies. Une fois n’est pas coutume!

2. John Law, un aventurier aux finances : Les spéculations de John Law sont sûrement moins connues que celles sur les tulipes, mais elles n’en ont pas moins montré une autre façon de fabriquer une crise (et pas mal plus importante!). Law a profité de la forte dette de la France pour y faire accepter ses idées : si on crée de la monnaie, on pourra faire travailler plus de monde, ce qui apportera plus de recettes, et ainsi de suite. Sauf que cela peut aussi avoir des effets négatifs si on crée trop de monnaie, ce qu’a fait Law! Et quand on ajoute à ce portrait une belle bulle spéculative, on court au désastre (je résume de façon outrancière…).

Malgré l’effondrement du système inventé par Law, l’auteur en présente un bilan nuancé. S’il a fait perdre des sommes colossales à bien des personnes (essentiellement à des riches), son système a permis à l’État de réduire considérablement sa dette. Mais, son pire effet fut de rendre la population méfiante envers les billets de banque, ce qui a retardé considérablement la création d’un système financier efficace en France.

3. La panique de 1907 : La panique de 1907 a réuni les trois éléments qu’on observe dans toute crise : de fortes inégalités, la cupidité des entreprises et des spéculateurs, et, leur conséquence, la crise. Plus complexe que la précédente, elle provient de la tentative de spéculateurs de créer des banques avec de l’argent emprunté (je répète pour la dernière fois que je résume de façon outrancière). Aux éléments classiques (inégalités et cupidité), cette crise, qui aurait pu être mineure, a aussi été provoquée par l’absence de Banque centrale, par le manque de liquidité et par certaines relations avec des banques britanniques. Au bout du compte, c’est cette panique qui a débouché sur la création de la Banque fédérale des États-Unis, institution qui pouvait sauver les banques, mais pas les obliger à restreindre les risques qu’elles prennent. Cela prendra une autre crise, et toute une, avant qu’elle dispose de plus de pouvoirs.

4. 1929 : la crise qui a changé la face de la finance : Selon l’auteur, la crise de 1929 n’a rien de bien particulier, sinon sa démesure! Comme les précédentes, elle résulte en premier lieu des inégalités et de la cupidité. Les inégalités étaient tellement élevées qu’elles ne seront égalées que de nos jours. Avec ces inégalités, les riches avaient encore plus de pouvoir politique que lors des crises précédentes et avaient encore plus d’argent pour s’amuser à spéculer (et à frauder). En fait, la plus grande spécificité de cette crise, mise à part son ampleur, fut qu’elle a débouché sur une véritable réglementation du secteur financier qui fera en sorte d’éviter d’autres crises pendant plusieurs décennies. Du côté de son ampleur, elle s’est démarquée par le fait que ses conséquences ne se sont pas confinées aux riches, mais se sont étendues à toute la population et même à tous les pays industrialisés (et aux autres de façon indirecte).

5. Qu’est-ce qu’une crise financière ? : En se basant sur les quatre crises présentées dans les premiers chapitres et sur celle que nous vivons encore, l’auteur tente de dégager un schéma des facteurs qui annoncent l’arrivée d’une crise financière. Même si les circonstances sont toujours particulières, il dégage tout de même de nombreux points communs :

  • l’implantation d’innovations financières non contrôlées (par exemple, non réglementées), souvent conçues pour fonctionner quand le secteur financier est stable, contournant presque toujours la réglementation existante;
  • une déréglementation voulue ou subie (avec de fortes pressions du secteur financier et des économistes orthodoxes pour les adopter);
  • une surabondance de crédit, qui se manifeste souvent par la création d’une bulle;
  • l’ignorance (voire la négation) des risques (l’auteur parle plutôt d’une mauvaise gouvernance des risques, mais montre en fait que cette «mauvaise gouvernance» des risques vient de «l’ignorance admise des événements extrêmes» et même d’une «grave sous-estimation des risques de ruine financière»);
  • un niveau élevé d’inégalités (accompagné d’une augmentation de l’endettement et d’une hausse du pouvoir politique des riches);
  • la caution des économistes orthodoxes;
  • la négation du fait qu’un désastre se dessine jusqu’à ce qu’il devienne trop grand pour pouvoir l’éviter.

Par la suite, l’auteur décrit et analyse l’opération de sauvetage du secteur financier par les États de tous les pays industrialisés lors des débuts de la crise actuelle et ses conséquences sur la dette publique, surtout en Europe, qui a mal géré ses effets (euphémisme…).

6. Le temps de la régulation : Dès 2009, le G20 en est arrivé à d’excellentes propositions pour établir une réglementation efficace. Malheureusement, au moment où ce livre a été écrit, soit en 2013 (et même maintenant…), les règlements adoptés étaient loin d’avoir satisfait aux attentes créées lors de cette rencontre. L’auteur fait le point sur la situation en fournissant beaucoup d’information sur les types de réglementations qui seraient les plus appropriées. L’auteur en mentionne de nombreuses, mais juge que la plus importante est de faire augmenter le ratio entre les capitaux propres et les actifs des sociétés financières (il favorise un ratio entre 20 % et 30 %, alors que ce ratio était dans bien des cas inférieur à 5 % avant la dernière crise). Il termine ce chapitre en se demandant si les économistes orthodoxes s’adapteront un jour à la réalité. Personnellement, j’en doute…

Ce chapitre est très technique, mais permet de mieux comprendre la complexité du fonctionnement des sociétés financières et l’importance de les tenir en laisse…

Conclusion. Tirer les leçons de la plus grande crise financière de l’histoire : Certains ont affirmé que la crise récente était due à la surabondance de l’épargne. Ce n’est pas l’opinion de l’auteur :

«Lorsque les tuyaux de la finance mondiale sont propres, ils sont capables de supporter de la pression : une finance réglementée et surveillée peut faire circuler des masses d’épargne plus ou moins importantes sans provoquer de dérapages pour autant. La conviction à la base de ce livre est que les crises financières sont endogènes au fonctionnement des marchés financiers, qu’elles se développent par des mécanismes économiques et politiques d’autant plus à même de faire dérailler la machine que les autorités politiques, qu’elles soient publiques ou privées, ne font pas leur travail de surveillance et de contrôle des risques.»

Même si l’auteur a mis cette citation de John Kenneth Galbraith en exergue de sa conclusion, je trouve qu’elle termine bien mon compte-rendu de ce livre :

«Le sens de la responsabilité chez les gens de la finance envers les gens en général n’est pas mince : il est presque nul.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Comme ce livre porte surtout sur les crises passées et présente des solutions qui sont pertinentes peu importe l’époque, le fait qu’il date de trois ans ne lui fait pas perdre l’intérêt qu’on porte aux présentations et aux analyses de l’auteur. C’est sûrement le livre que j’ai lu sur le sujet qui m’a fait le mieux comprendre la mécanique financière en œuvre lors des crises et qui présente de façon lisible l’ensemble le plus complet de propositions de réglementations pour les éviter. Bref, même le fait que les notes soient à la fin (heureusement composées presque entièrement de références), n’a pas refroidi mon intérêt pour ce livre. Cela montre à quel point il m’a intéressé!

Jeanne-express : Le réseautage

3 septembre 2016

réseautageL’été s’achève et je n’ai pas encore écrit au cours de cette saison un seul billet sur une expression qui me tape sur les nerfs! Pire, je n’en ai écrit qu’un en 2016, et il date de janvier! Et tant qu’à reprendre la rédaction de billets sur les expressions, pourquoi ne pas faire revivre mes Jeanne-express que je n’ai pas utilisés depuis encore plus longtemps (près de deux ans, si je ne m’abuse…)?

En fait, si je n’ai pas écrit de billet sur les expressions qui me tape sur les nerfs depuis un bout, ce n’est surtout pas parce que j’ai vidé ma célèbre liste des expressions que j’y ai notées, loin de là : il m’en reste au moins une dizaine. L’expression du jour est la plus récente dans cette liste, mais devrait y être depuis quelques années…

Je réseaute, tu réseautes…

Je suis désolé, mais mon site favori pour présenter des définitions n’en trouve pas pour les mots réseautage et réseauter… Quel dinosaure! En effet, Google trouve pas moins de 3 460 000 résultats avec ce mot et 449 000 avec «activités de réseautage» et même 88 300 avec cette expression entre parenthèses!

Selon le wiktionnaire, le réseautage est un «Ensemble d’activités ayant pour but de multiplier les contacts professionnels». Cela est bien beau, mais comment cela se concrétise-t-il? Selon la Jeune chambre de commerce de Québec, le réseautage peut aussi bien se faire par des déjeuners-conférences, des rencontres dans des clubs fermés et lors de 5 à 7. L’Ordre des ingénieurs du Québec élargit ce spectre à des activités sportives (quoi de mieux que de transformer une compétition sportive en concurrence entre travailleurs?), des activités gastronomiques (il n’y a probablement rien de mieux que de parler d’affaires pour la digestion…), des activités des femmes (toutes pour une, toutes pour les affaires!) et même à des activités familiales (il faut préparer nos enfants aux affaires le plus tôt possible!). On en fait bien sûr aussi sur Internet (pas pour s’amuser, bien sûr!) ou en discutant informellement entre collègues (si un patron nous reproche de perdre notre temps, on peut lui répondre qu’on réseaute!). Et quoi de mieux que de réseauter durant un party de Noël, que ce party se déroule en famille (au cours duquel, bien sûr «le sujet de conversation privilégié est le TRAVAIL») ou au bureau (en effet, «toutes les sphères de notre vie sont propices au réseautage», n’est-ce pas?)?

En plus, on vous offre maintenant des formations qui vous apportent «des techniques concrètes et efficaces pour multiplier plus rapidement vos contacts» et on vous donne des conseils pour pouvoir «améliorer vos compétences en réseautage d’affaires». Sachez que de nos jours, «Ce n’est pas ce que vous savez qui compte, mais bien qui vous connaissez» (et cela n’a bien sûr pas toujours été le cas…) et que «Vous devez voir cela comme un investissement et non comme un coût» (non, non, on ne parle pas des dépenses en éducation ou en santé, mais bien en développement de compétences pour bien utiliser nos connaissances pour faire plus d’argent…).

Et alors…

Non seulement le néolibéralisme ambiant favorise-t-il l’individualisme et brise-t-il les solidarités historiques entre les êtres humains, mais il s’immisce maintenant dans toutes nos activités sociales. Plus moyen d’aller prendre une bière avec des collègues pour simplement faire connaissance et échanger sur des sujets qui n’ont rien à voir avec le travail, mais on doit profiter de ces moments de relaxation pour stresser!

Rendez-moi le plaisir d’échanger sans que ce soit pour faire avancer ma carrière ou mes profits! À bas la marchandisation de nos 5 à 7!

Le déclin des démocraties occidentales

31 août 2016

déclin_démocratieEncore une fois, c’est grâce à un billet du blogue de Timothy Taylor que j’ai pris connaissance de l’étude que je vais présenter ici. Intitulée The Democratic Disconnect (La désaffection envers la démocratie), de Roberto Stefan Foa et Yascha Mounk, elle analyse l’évolution de l’attachement à la démocratie aux États-Unis et en Europe depuis une vingtaine d’années.

Introduction

Certains semblent penser que nos démocraties sont éternelles. Francis Fukuyama a même parlé de la fin de l’histoire juste après la chute du Mur de Berlin qui a marqué «la victoire idéologique de la démocratie et du libéralisme (…) sur les autres idéologies politiques». Pourtant, certaines évolutions au cours des dernières décennies devraient nous rendre plus prudents à ce sujet :

  • perte de confiance envers les politiciens et même envers les cours de justice;
  • baisse du nombre de membres des principaux partis;
  • appuis en hausse pour les politiciens et partis populistes.

Pourtant, de nombreux politologues minimisent l’importance de ces constats, y voyant tout au plus une plus grande méfiance envers les élites traditionnelles, invoquant le fait que les appuis aux institutions démocratiques demeurent très solides. Par exemple, la population tiendrait au fait que nos démocraties lui permettent de manifester contre les politiques qui lui déplaisent (on dirait que ce droit est devenu à dimension variable selon les valeurs des manifestants…) et de voter contre les dirigeants dont elle veut se débarrasser, possibilités qui rendraient les institutions démocratiques encore plus stables.

Certaines données récentes viennent contredire cette vision optimiste. C’est justement ces données que les auteurs analysent dans ce texte.

Baisse de l’appui envers les institutions démocratiques

En utilisant les données de quatre vagues du World Values Survey (WVS) allant de 1995 à 2014, les auteurs examinent quatre mesures qui représentent des indicateurs de la légitimité d’un régime démocratique :

  • l’appui des citoyens pour ce régime;
  • leur appui aux principales institutions de la démocratie libérale;
  • leur volonté de faire avancer leurs causes politiques au sein du système politique existant;
  • leur ouverture aux options autoritaires.

déclin_démocratie1Les auteurs qualifient leurs constats de «profondément inquiétants». Non seulement les citoyens sont-ils devenus plus critiques envers leurs dirigeants, mais ils sont aussi plus cyniques envers le système démocratique. En plus, ces constats s’observent dans plus d’indicateurs qu’auparavant, et surtout chez les jeunes. Le graphique ci-contre montre par exemple que la proportion des citoyens des États-Unis qui considèrent essentiel de vivre en démocratie (accordant à cette question la cote 10 sur une échelle de 1 à 10) en 2005 et en 2010 passe de près de 75 % chez ceux nés en 1930 à environ 30 % chez ceux nés en 1980 (la zone grisée montre la marge d’erreur à 95 %). Cette chute est moins abrupte en Europe (quoique très variable d’un pays à l’autre), mais passe tout de même de plus de 50 % chez ceux nés en 1930 à moins de 45 % chez ceux nés en 1980. Si on tient compte aussi des réponses accordant la cote «9», ces taux passent de 85 % à 43 % aux États-Unis et de 68 % à 59 % en Europe.

déclin_démocratie2Ce déclin ne touche pas que les réponses sur le caractère essentiel de la démocratie, mais aussi sur la perception que le système démocratique est carrément mauvais. Et, dans ce cas, la détérioration touche toutes les tranches d’âge aux États-Unis, comme le montre éloquemment le graphique ci-contre. On peut en effet constater que la proportion de ceux qui trouvent que le système démocratique est mauvais a plus que doublé chez les citoyens des États-Unis âgés de 65 ans et plus entre 1995 et 2011 (atteignant 12 % en 2011) et qu’il a même atteint en 2011 près de 25 % chez ceux âgés de 16 à 24 ans. On peut aussi observer ce phénomène en Europe, mais pas chez les citoyens les plus âgés, et avec beaucoup moins d’ampleur.

L’engagement politique et social

D’autres questions n’ayant été posées que dans la dernière vague de la WVS, on ne peut pas comparer leurs réponses dans le temps. Les auteurs notent tout de même que les plus jeunes jugent moins essentielle que les plus vieux la protection des droits civils, surtout aux États-Unis, mais aussi en Europe. De même, la proportion de jeunes qui ne trouvent pas important de choisir ses dirigeants politiques est plus élevée chez les plus jeunes que chez les plus vieux, la différence et l’ampleur de ce phénomène étant encore une fois plus importants aux États-Unis qu’en Europe.

déclin_démocratie3L’intérêt pour la politique dans son sens plus large est aussi de moins en moins élevé chez les plus jeunes, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre. Si l’intérêt pour la politique a légèrement augmenté chez les citoyens âgés de plus de 35 ans aux États-Unis entre 1990 et 2010 (de 63 % à 67 %), il a plongé chez ceux âgés de 16 à 35 ans (de 53 % à 41 %), faisant augmenter l’écart entre les deux groupes de 10 points de pourcentage à 26 points. Le même phénomène s’observe en Europe, mais avec une ampleur différente comme la partie droite du graphique l’illustre, l’écart entre les deux groupes passant tout de même de 4 points de pourcentage à 14 points.

On explique souvent la baisse de l’intérêt des jeunes à des activités politiques traditionnelles par leur plus grand engagement dans des mouvements sociaux, notamment environnementaux et contre la mondialisation néolibérale. Or les données des deux dernières vagues de la WVS montrent au contraire une baisse de la participation des plus jeunes à des manifestations ou à l’engagement dans des groupes sociaux. Pire, ces données montrent que les plus âgés des États-Unis sont plus sujets à participer à des manifestions (un sur 11) que les plus jeunes (un sur 15). Ce phénomène est toutefois moins clair en Europe, les jeunes participant davantage à des manifestations que leurs aînés, mais moins que ceux-ci le faisaient dans leur jeunesse. De même, les plus vieux sont deux fois plus engagés dans des groupes sociaux à vocation humanitaire et de défense des droits sociaux que les plus jeunes, cette fois aussi bien aux États-Unis qu’en Europe.

Les options autoritaires

Le désengagement de la population, et surtout celui des jeunes, pourrait-il être dû à l’absence de solutions de remplacement au système actuel depuis la chute du Mur de Berlin? Les auteurs en doutent…

Par exemple, l’appui à un gouvernement militaire est passé d’un seizième (6 %) à un sixième (17 %) de la population. À l’inverse, 43 % des plus vieux s’y opposent fortement par rapport à seulement 19 % des plus jeunes aux États-Unis, avec des proportions respectives de 53 % et 36 % en Europe.

Le même phénomène s’observe du côté de l’appui pour un gouvernement mené par un chef qui n’a pas de compte à rendre à un Parlement et n’a pas besoin de se faire élire (une dictature?), appui qui est passé de 24 à 32 % entre 1995 et 2011, de même que pour un gouvernement formé d’experts (on se rappellera que la nomination de tels experts en Italie et en Grèce en 2011, ce qui n’a pas créé trop de vagues…) qui est passé de 36 à 49 % (les auteurs ne parlent pas des résultats correspondants en Europe). Les auteurs attribuent cette hausse en partie au fort gain de l’appui de mesures autoritaires par les citoyens les plus déclin_démocratie4riches. Le graphique ci-contre illustre clairement cette observation. On y voit en effet l’appui des plus riches (membres des trois déciles les plus élevés) pour un gouvernement mené par un chef qui n’a pas de compte à rendre passer d’un niveau moins élevé que les citoyens moins choyés en 1995 à un niveau plus élevé en 2011.

L’appui aux options non démocratiques est particulièrement élevé chez les jeunes et les plus nantis, et encore plus chez les jeunes nantis. Ainsi, l’appui aux gouvernements militaires est passé de 6 à 35 % chez les jeunes nantis entre 1995 et 2011 (de 6 à 17 % en Europe)!

Les démocraties sont-elles en danger?

Les auteurs notent ici que les systèmes démocratiques ont connu une stabilité presque sans faille depuis au moins une centaine d’années. Mais, ce constat ne les convainc pas de l’absence de danger. L’appui aux options autoritaires ainsi que la montée des partis «antisystème» viennent remettre en question les bases de cette stabilité. Il s’inquiètent notamment du faible appui au travail du Congrès des États-Unis (13 % en mars 2016!) et au contraire de celui étonnant à un démagogue comme Donald Trump. La montée des partis populistes d’extrême droite dans de nombreux pays d’Europe ainsi que le rejet d’institutions qui recevaient il n’y a pas longtemps un appui considérable de la population ne calment pas leur inquiétude. Les auteurs ne pensent pas pour autant que des régimes démocratiques en Europe ou aux États-Unis seront renversés dans un proche avenir, mais concluent que ce qui paraissait impensable il n’y a pas longtemps ne l’est plus.

Et alors…

On pourrait voir dans cette analyse des espoirs pour modifier le système actuel pour le mieux. Cela n’est pas totalement sans fondement, mais l’alignement que prend la remise en question de ce système me fait plutôt partager les inquiétudes des auteurs. La tendance vers un populisme de droite et aux options autoritaires souvent contrôlées par le secteur financier est loin d’être réjouissant. Bref, ça va mal et encore plus mal que je ne le pensais avant de lire ce texte…

Les printemps arabes

29 août 2016

Les printemps arabesC’est grâce à Houda Rochdi à qui je demandais quel livre elle me conseillait pour mieux comprendre les événements entourant le printemps arabe que j’ai pris connaissance de l’existence du livre Les printemps arabes. Sous la direction de Michel Peterson, ce livre présente des aspects de ces révoltes dont on entend rarement parler.

Que faire? : Michel Peterson fait dans ce premier chapitre la genèse du livre, explique les objectifs qu’il poursuivait en décidant de le produire et présente chacun des textes qui suivront. Il conclut cette introduction ainsi :

«Non, l’Histoire n’est pas linéaire et la réduire à ce que nous pouvons en entendre à partir de notre lieu en refusant de nous décentrer conduit toujours à des Printemps arabes.»

Hillary [saw] : Renata Azavedo Requião nous offre un court texte imagé basé sur une photo de Hillary Clinton que nous ne pouvons qu’imaginer…

La révolution de la dignité – Entrevue avec Youssef Seddik : Youssef Seddik, répondant aux questions de Annick Andréane Peterson et de Michel Peterson, présente tout d’abord un historique de la Tunisie depuis plus de 2000 ans, se penchant davantage sur les événements marquants depuis son indépendance en 1956. L’entrevue se termine sur une analyse de l’influence des générations et de la religion sur la suite des événements. Une entrevue éclairante toute en nuance!

Anthropologie du geste de Mohamed Bouazizi : Karim Jbeili analyse les effets de l’immolation de Mohamed Bouazizi sur la révolte qui l’a suivie et explique ce geste et ses conséquences en fonction de la vision du corps (par rapport à l’esprit) dans les différents courants de l’islam. Un texte qui présente une toute autre dimension de cet événement pourtant bien connu.

La révolution de l’olivier : Essedik Jeddi, psychiatre et président de la Société tunisienne de psychiatrie, insiste sur l’effet de la révolution sur la fierté des Tunisiens, fierté de «notre identité, notre corps, notre demeure, notre environnement, notre culture et notre histoire». Constatant que la révolution et le regain de fierté n’ont pas permis de faire réduire le nombre de jeunes qui tentent de joindre l’Europe par la mer (notamment en raison du taux de chômage très élevé et malgré les nombreuses noyades qui s’en suivent), l’auteur a ajouté une partie à son texte pour s’interroger sur l’avenir de la révolution, notamment sur les conséquences d’une éventuelle accélération de l’urbanisation de la Tunisie pour favoriser la croissance économique.

Le rite de passage et L’odeur du jasmin en fleurs : Frédérick Galbrun, membre de groupes de rap et de hip-hop québécois, propose deux textes poétiques qui expriment ses réactions et surtout ses émotions face au printemps arabe.

Le printemps dans les veines : Carole Ammoun, femme de théâtre née à Beyrouth au Liban, raconte l’histoire d’un jeune homme qui, une dizaine d’années avant le printemps arabe, soupçonné d’avoir des liens avec une «organisation subversive», se fait torturer par le régime en place et voit sa jeune famille détruite. Puis, il reprend vie… Un texte dur, mais qui rend bien une réalité malheureusement trop répandue dans certains des pays arabes et qui nous aide à mieux comprendre que leurs populations se soient révoltées.

Sarah ou la révolution. Portraits d’une Syrie en ébullition : À travers les témoignages de trois femmes, Yara El-Ghadban, anthropologue, présente des versions différentes de la situation politique actuelle et à venir de la Syrie et des pays l’avoisinant. Un autre texte puissant.

Le printemps – ou la fin du malheur – arabe : Camille Ammoun, politologue et économiste, analyse la situation des pays arabes avant les révoltes, en mentionnant notamment que «Les autocraties arabes ont été maintenues, non par une inadaptation viscérales des Arabes aux valeurs libérales, mais par une convergence d’intérêt entre une classe dirigeante arabe prédatrice et autocratique, généralement militaro-laïque, et des États occidentaux qui voyait en elle un rempart contre l’islamisme radical, une assurance pour la sécurité d’Israël et la garantie d’un pétrole disponible et bon marché». Il esquisse ensuite quatre scénarios possibles d’évolution de la situation politique dans ces pays, allant du pire (comme en Syrie, mais il ne le savait pas en écrivant ce texte, en 2011) au meilleur (comme… nulle part!). Et, il termine son texte en envisageant l’embrasement de la région, scénario improbable selon lui, mais pas impossible…

La révolution pas à pas : Le journaliste algérien Mustapha Benfodil relate dans un premier texte les événements entourant une manifestation pacifique à Alger en 2011, où il y avait au départ plus de policiers que de manifestants. Mais la foule a grandi et grandi… Suivent un deuxième texte présentant une entrevue avec un homme qui a tenté de s’immoler par désespoir, puis un reportage sur le quartier délabré de Diar El Kef à Alger (reportage accessible sur Internet) et finalement la couverture d’une autre manifestation, elle aussi fortement réprimée par les forces policières avant même de commencer, alors que même notre journaliste est arrêté «de façon préventive».

2011, année catharsis : Nadine Ltaif nous offre un poème portant sur les émotions qu’elle ressent face aux révoltes du printemps arabe.

Mon droit de chanter : Wadad Kochen Zebib raconte la vie de Mahmoud Darwich, poète palestinien, qui fut en exil un bonne partie de sa vie, notamment en raison de la destruction de son village natal, en Galilée, et de son engagement dans l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Elle explique aussi ses sources d’inspiration, de l’Ulysse d’Homère à Sophocle.

Un surplace dangereux, Israël comprend-il vraiment ce qui se passe au Moyen-Orient ? : Le texte de Gilles Bibeau, anthropologue québécois, est de loin le plus optimiste du livre, et celui qui a le moins bien vieilli. Son analyse est tellement démentie par les faits qui sont survenus depuis 2011 qu’elle ne demeure intéressante qu’en termes historiques, illustrant bien les espoirs suscités par les printemps arabes.

Sept enfants juifs. Une pièce pour Gaza : Caryl Churchill est une auteure pour le théâtre et la télévision. Elles nous offre ici un extrait d’une pièce de théâtre comparant les souffrances subies par les Juifs lors de la Deuxième guerre mondiale et celles subies par les Palestiniens. Une finale percutante…

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre hétéroclite regroupe des textes très différents, tant par la forme que par le fond, faisant alterner des textes analytiques avec des œuvres artistiques et des entrevues, portant sur chacun des pays impliqués directement ou indirectement par les révoltes des printemps arabes. Ces textes nous font passer par des périodes d’apaisement rapidement suivis par des sursauts de colère. Même si ce livre date de cinq ans, et peut-être parce que les textes qui le composent ont été écrits tout juste après les événements qu’ils décrivent, analysent et commentent ou sur lesquels ils se sont inspirés, on ressent à la fois les espoirs et les craintes des auteur.e.s et de nombreux peuples. Bref, un livre différent de tous ceux que j’ai déjà lus sur ce genre de thème qui s’adresse aussi bien au côté rationnel de notre cerveau qu’à son côté émotif.

Le coût du secteur financier

27 août 2016

coût du système financierDe plus en plus d’études s’intéressent aux effets du gonflement du secteur financier depuis une quarantaine d’années. Celle que je vais présenter dans ce billet est signée par Gerald Epstein et Juan Antonio Montecino, a été publiée par le Roosevelt Institute et est intitulée Overcharged: The High Cost of High Finance (Trop cher: le coût élevé de la haute finance).

La Genèse du gonflement des coûts du secteur financier

Les auteurs expliquent que c’est après la Grande Dépression des années 1930 que la réglementation et les réformes adoptées dans le cadre du New Deal de Franklin Delano Roosevelt ont permis l’apparition d’un système financier stable, efficace et peu coûteux, que certains ont appelé le «boring banking» (système financier ennuyeux). Le secteur financier a par la suite dépensé avec succès des milliards $ en lobbying et en contributions politiques pour faire annuler la réglementation adoptée durant le New Deal pour transformer le «boring banking» en «speculative banking» (système financier spéculatif) dans les années 1980 et 1990.

coût du système financier1Le secteur financier a connu une croissance spectaculaire par la suite, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre. Alors que l’ensemble des actifs de ce secteur aux États-Unis représentait moins de deux fois le niveau du PIB jusqu’au début des années 1980 (période au cours de laquelle la valeur relative de ces actifs a même diminué en raison de la hausse des taux d’intérêt pour lutter contre l’inflation), cette proportion a par la suite plus que doublé pour dépasser 4,5 fois le niveau du PIB à la veille de la crise de 2008, crise qui l’a fait diminuer quelque peu avant qu’elle ne reprenne sa tendance à la hausse. En fait, c’est en raison de l’intervention du gouvernement qui a dépensé des fortunes pour protéger ces actifs que cette proportion a si peu diminué lors de la crise.

coût du système financier2Selon les auteurs, un des principaux facteurs qui expliquent cette croissance est la hausse des profits des banques. Le graphique ci-contre montre que la part des profits du secteur financier sur l’ensemble des profits des sociétés s’est située entre 10 et 20 % entre 1960 et la fin des années 1980 (plus près de 10 % entre 1980 et 1985, ce qui correspond à la période au cours de laquelle la valeur des actifs sur le PIB a diminué) et que cette part a constamment été supérieure à 20 % depuis (atteignant même 40 % au début des années 2000, probablement en raison de la baisse des profits des autres sociétés lors de l’éclatement de la bulle technologique), sauf lors de la crise financière en 2007 et en 2008. Après ces deux années, cette part a rapidement augmenté pour se stabiliser entre 25 et 30 % de 2011 à 2015.

La partie gauche du graphique qui suit montre l’évolution des salaires moyens réels (en tenant compte de l’inflation) versés pour une personne travaillant à temps plein dans différents secteurs industriels entre 1987 et 2013. La ligne foncée du bas montre les salaires moyens de l’ensemble du marché du travail, celle juste au-dessus ceux versés dans le secteur manufacturier et celle du haut ceux du secteur financier (avec un bris dû au changement de la composition de ce secteur en raison de l’adoption d’une nouvelle classification des industries vers 2000). Alors que les salaires des employés à temps plein dans le secteur manufacturier et dans l’ensemble du marché du travail ont augmenté de moins de 20 % entre 1987 et 2013 (soit en 26 ans), ceux du secteur financier ont augmenté de plus de 60 %. Cela est déjà énorme, mais la partie droite du graphique montre en plus que ce salaire moyen dans l’ensemble du secteur financier (un peu moins de 90 000 $ en 2013) varie en fait énormément selon ses sous-secteurs. Alors qu’il se situait en 2013 entre 65 000 $ et 70 000 $ dans les banques commerciales, il atteignait environ 120 000 $ (près du double), en forte hausse depuis la crise (!) dans le sous-secteur des fonds, des fiducies et autres, et près de 200 000 $ dans celui des banques d’investissement et des firmes de courtiers en valeurs mobilières, sous-secteur en grande partie responsable de la dernière crise (au moins il a baissé un peu par après…)!

coût du système financier3

Si les salaires indiqués dans la partie droite du graphique précédent ne semblent pas expliquer l’ampleur de la hausse salariale indiquée dans la partie gauche de ce graphique, c’est parce que la part des activités des banques d’investissement et des firmes de courtiers en valeurs mobilières dans le système financier coût du système financier4(où les salaires sont les plus élevés), ce qu’on appelle communément le «shadow banking» (ou la finance de l’ombre), a connu une croissance phénoménale depuis 1980 (de 20 % des activités à 60 %), alors que la part du «boring banking» (où les salaires sont les moins élevés) diminuait proportionnellement, comme le graphique ci-contre l’illustre éloquemment.

L’étude se poursuit en expliquant plus en détail les composants de la finance de l’ombre qui ont le plus augmenté (titrisation, produits dérivés, etc.) et en soulignant l’explosion de l’effet de levier (de moins de 20 en 2002 à près de 50 en 2008-2009 pour les sociétés qui ont pris le plus de risque, ce qui veut dire que ces entreprises ne possédaient en fait en capital que l’équivalent de 2,5 % de leurs actifs, par rapport à 5 % en 2002; cela veut aussi dire qu’une baisse de 2,5 % de la valeur de leurs actifs était suffisante pour rayer d’un seul coup tout leur capital). Même si cette section est intéressante, je me dois de passer vite…

Le coût de la finance

Les auteurs estiment dans cette section le coût de l’hypertrophie du secteur financier, c’est-à-dire des sommes que retire ce secteur pour des activités qui n’ajoutent rien au bien-être de la population. C’est cette section que les comptes-rendus que j’ai lus soulignent le plus, mais c’est celle qui m’intéresse le moins. Moi, savoir que ça nous coûte tant de milliers de milliards $ ou plus ou moins, ça ne m’attire pas, comme je trouve ridicule de calculer combien «valent» les atomes de notre corps… Mais, bon, je vais quand même résumer succinctement les 15 pages (et les nombreux graphiques) que l’étude consacre à cette question en me contentant de présenter le tableau qui suit.

coût du système financier5

 

En fait, la pertinence de l’exercice est bien plus, selon moi, d’isoler les facteurs qui ont entraîné le gonflement du secteur financier que de tenter de les quantifier avec précision. Le tableau que j’ai retenu permet justement d’atteindre cet objectif.

Le premier facteur mentionné dans ce tableau est l’excès de rentes, que les auteurs associent aux salaires trop élevés payés dans ce secteur et à ses profits exorbitants, deux facteurs analysés précédemment. Compte tenu des études existantes sur le sujet, les auteurs se sont contentés de fournir une estimation de ces coûts uniquement pour la période de 1990 à 2005. Selon les études présentées, ce coût totaliserait entre 3,7 et 4,2 billions (milliers de milliards) $.

Ensuite, ils tentent d’estimer le coût de la mauvaise allocation des ressources due à l’attraction du secteur financier aux dépens des autres activités plus utiles socialement. Ce facteur, qu’on ne considère souvent pas assez, fait en sorte que des travailleurs (et des jeunes, et des étudiants) qui pourraient se diriger dans des domaines plus utiles socialement et économiquement que de spéculer sur des produits financiers basés sur du vent sont plutôt attirés par les hauts salaires de ce secteur. Tout en prenant soin de ne pas compter deux fois les mêmes sommes (une partie de cette mauvaise allocation a déjà été comptabilisée dans les profits et les salaires trop élevés), les auteurs en arrivent à un coût total variant entre 2,7 et 4,0 billions $ entre 1990 et 2005.

Finalement, les auteurs tentent d’estimer le coût de la partie de la dernière crise entre 2007 et 2020 (le titre du graphique, qui parle de 1990 à 2005, est donc un peu étrange) imputable au secteur financier. Ce calcul se base aussi bien sur les coûts des interventions gouvernementales que des pertes des ménages et de la baisse de la croissance causée par cette récession. On comprendra que, comme il n’existe pas de réalité sans cette récession, cette estimation soit bien imprécise. Ils estiment donc ce coût entre 6.6 et 14,5 billions $. Le coût total de l’hypertrophie du secteur financier serait donc quelque part entre 12,9 et 22,8 billions $, mais ce total ne considérant certains facteurs qu’entre 1990 et 2005, et un autre entre 2007 et 2020, cette estimation, même avec une énorme fourchette, demeure imprécise et surtout incomplète, car elle ne contient aucune estimation du coût des rentes et de la mauvaise allocation des ressources après 2005. Bref, la taille trop élevée du secteur financier coûte très cher (sans compter les vies sacrifiées, mais cela, cela ne se calcule pas, on dirait…). Pour mieux percevoir l’ampleur de ces sommes, les auteurs mentionnent que leur estimation maximale correspond à 184 000 $ par ménage des États-Unis. Mais, est-ce que ces ménages bénéficieraient vraiment tous de cette somme supplémentaire si le secteur financier en était resté au «boring banking»? Sûrement pas. Mais, la qualité de vie de tout le monde depuis 1980 aurait été meilleure.

Qui paye pour cela?

J’ai trouvé cette partie particulièrement intéressante, mais je devrai n’en présenter que certains éléments. Les auteurs se demandent qui paye pour chacun des facteurs présentés dans le tableau précédent. Je résume ci-après grossièrement les conclusions des auteurs :

  • le gouvernement, donc tous les citoyens, par l’assurance que le gouvernement ne permettra jamais la faillite des entreprises financières «too big too fail» (trop grandes pour faire faillite) et par les sommes colossales que cette assurance a coûté, surtout lors de la crise de 2007, et en raison des nombreux crédits et subventions accordés à cette industrie;
  • les gens qui contribuent à des régimes de retraite, surtout à des REER et des régimes à cotisations déterminées (et autres RVER), qui payent des frais financiers bien plus élevés que ceux versés dans des programmes gouvernementaux ou même dans des régimes à prestations déterminées (les auteurs donnent de nombreux exemples pertinents que je résume ici de façon outrancière);
  • les personnes qui cotisent à d’autres véhicules financiers (voir cet article récent sur les frais chargés pour certains régimes enregistrés d’épargne-études collectifs), comme les fonds communs de placement et les produits dérivés (dont les gestionnaires de fonds profitent de la grande complexité, voire opacité, de ces produits) sont aussi soumis à des frais exorbitants;
  • les travailleurs qui perdent leur emploi quand des firmes spécialisées dans la prise de contrôle des entreprises font des «rationalisations» et des «optimisations» (les auteurs parlent notamment des «private equity firms», expression qui se traduit par des sociétés de capital privé ou de capital d’investissement) et revendent rapidement ces entreprises à profit, alors que ces entreprises doivent souvent faire faillite par la suite en raison justement des prises de profits à court terme;
  • les investisseurs que ces firmes attirent (dont beaucoup de fonds de pension) qui ne reçoivent qu’une faible portion des profits en raison de tactiques qu’il serait trop compliqué de présenter ici;
  • les plus pauvres qui doivent faire affaire avec des «services financiers non traditionnels», comme des prêteurs sur salaire (ou «shylocks», parfois avec des taux d’intérêt quotidiens exorbitants, ce qui est interdit au Canada, mais existe dans l’économie souterraine) et des prêteurs sur gages, car les services financiers traditionnels refusent de les servir (les auteurs citent une étude qui estime qu’entre 20 et 40 % des ménages font affaire au moins occasionnellement avec ce genre de services, certains y consacrant jusqu’à 10 % de leurs revenus).

«Ce tour d’horizon des industries, des institutions et des pratiques du secteur financier est loin d’être complète. Une analyse complète des pratiques financières coûteuses devrait inclure la dette des étudiants, l’assurance maladie et d’autres produits d’assurance, les prêts automobiles, le marché hypothécaire qui a causé de nombreuses tragédies personnelles lors de la crise commencée en 2007 et d’autres marchés. Toutes ces industries ont leur propre dynamique et leurs coûts spécifiques, certains étant toutefois plus efficaces et moins problématiques que d’autres.»

Les solutions

Cette section est de l’aveu même des auteurs la moins élaborée de l’étude. Comme elle ne présente que des solutions évidentes (réglementer à nouveau, obliger la transparence, changer les incitatifs, cesser de subventionner et de sauver cette industrie, etc.), si ce n’est une recommandation d’offrir des services financiers gouvernementaux par l’établissement d’une banque publique, je n’en dirai pas plus.

Et alors…

Ce n’est pas la première fois que je lis (et présente sur ce blogue) des études sur le secteur financier, mais j’ai bien aimé celle-ci. Si je me désintéresse de l’exercice de quantifier le coût de l’hypertrophie de ce secteur, je m’intéresse beaucoup aux facteurs qui expliquent le gonflement de cette industrie par la création de services qui n’apportent rien au bien-être de la population et, encore pire, par le fait que ce gonflement a empêché le développement de services qui, eux, seraient très utiles.

Si l’étude déçoit un peu par le manque de précision de ses recommandations, il n’en demeure pas moins qu’elle nous montre clairement les caractéristiques du monstre qui a été créé sous nos yeux depuis une quarantaine d’années et nous sensibilise à l’importance de s’y attaquer…

La moralité des égoïstes

24 août 2016

raisonnementTel que mentionné vers la fin de mon récent billet sur le raisonnement motivé, je présente maintenant un autre texte portant sur ce thème tiré du Journal of Economic Perspectives. Intitulé Motivated Bayesians: Feeling Moral While Acting Egoistically (Les bayésiens motivés: se sentir moral tout en agissant de façon égoïste), ce texte de Francesca Gino, Michael I. Norton et Roberto A. Weber se penche sur les stratégies des gens qui tentent de trouver des aspects moraux à leur comportement égoïste.

Introduction

Les auteurs définissent d’entrée de jeu les deux principales expressions utilisées dans leur texte :

  • moralité : cette notion comprend des «[traduction] motivations non égoïstes variées telles que l’équité, l’honnêteté et l’efficacité ainsi que l’application des concepts de ce qui est juste [right] et bon [good]»;
  • bayésiens motivés : alors que des bayésiens examinent sans biais les faits et les preuves pour prendre une décision, les bayésiens motivés le font de façon biaisée. Par exemple un bayésien égoïste reconnaîtra que son niveau de moralité est faible tandis qu’un bayésien motivé tout aussi égoïste manipulera l’information pour montrer qu’il a quand même un haut niveau de moralité. Comme cette expression n’ajoute pas grand-chose aux concepts présentés dans ce texte, je l’éviterai dans le reste du billet.

Ils expliquent ensuite que, lorsqu’ils peuvent justifier moralement leurs comportements égoïstes, les gens ont tendance à prendre des décisions qui correspondent à leurs intérêts égoïstes aux dépens de la moralité. Ils se contentent de se sentir moraux plutôt que de l’être vraiment et utilisent diverses stratégies pour atteindre cet objectif. Le premier exemple fourni par les auteurs est un raisonnement développé par un ingénieur allemand qui a conçu des techniques plus «efficaces» pour incinérer les Juifs dans les camps de concentration lors de la Deuxième Guerre mondiale. Il a déclaré que son travail était d’aider son pays à gagner la guerre et que ce qu’il a fait est du même ordre que ce que les ingénieurs alliés ont fait en concevant des avions plus efficaces pour bombarder les villes allemandes (ou japonaises). Cet exemple montre que les gens veulent se sentir moraux et n’hésiteront pas à se construire des justifications morales pour mieux accepter leurs décisions amorales et égoïstes.

Exemples et études

Ce texte présente de très nombreux exemples et études illustrant les stratégies que les gens utilisent pour se sentir moraux alors qu’ils agissent de façon égoïste. Je me contenterai ici de mentionner ceux qui m’ont le plus frappé.

Dans une étude donnant le choix entre recevoir 6,00 $ si son partenaire reçoit 1,00 $ ou recevoir 5,00 $ si son partenaire en reçoit autant, seulement 26 % des participants choisissent la première option, plus égoïste. Par contre, lorsque le choix est énoncé autrement, soit que si on reçoit 6,00 $ on sait seulement que le partenaire recevra moins, mais qu’on peut vérifier combien il recevra (soit 1,00 $) simplement en cliquant sur un bouton, la proportion de personnes choisissant la solution égoïste passe de 26 % à 37 % (soit une proportion plus élevée de 42 %)! L’étude conclut que :

«même si les résultats obtenus et la capacité des individus à mettre en œuvre ces résultats étaient identiques, en commençant tout simplement l’exercice en mettant les gens dans un état d’ignorance sur les conséquences de leurs actions, la fréquence avec laquelle les gens ont sacrifié la richesse personnelle dans la poursuite d’un objectif moral a diminué [énormément]. De plus, à peu près la moitié des décideurs n’ont pas pris la peine de cliquer sur le bouton et obtenir l’information sur les conséquences précises de leurs actions. Dans ce contexte, les décideurs semblent traiter l’ignorance, même si elle est une absence volontaire des éléments de preuve qui pourraient facilement être connus, comme une excuse pour agir égoïstement.»

Après quelques autres exemples, les auteurs en présentent un que j’ai trouvé vraiment intéressant. Dans une autre étude, les organisateurs demandent aux participants de lancer un dé et de dire leur résultat sans que personne ne vérifie si le résultat rapporté est le bon. Les personnes reçoivent une récompense monétaire proportionnelle à leur résultat. Avec un autre groupe de participants, on répète le même exercice, mais permettant aux participants de lancer le dé trois fois, même s’ils doivent ne mentionner que le premier résultat. Le graphique qui suit montre la répartition des résultats rapportés par les participants.

égoïsme_moral1

La ligne pointillée indique la distribution qui devrait être obtenue si les participants avaient tous déclaré leurs résultats honnêtement. En effet, chaque résultat de 1 à 6 devrait représenter la même proportion des résultats, soit 16,7 % (notons que, comme le nombre de participants est peu élevé, 62 dans un cas et 67 dans l’autre, il serait normal que les résultats soient un peu différents qu’une distribution parfaitement égale; d’ailleurs les traits verticaux indiquent la marge d’erreur à 95 % de ces résultats). La partie de droite du graphique indique les résultats rapportés par les participants du premier groupe, ceux qui ont lancé le dé une seule fois. On constate qu’il y a eu moins de résultats donnant 1 ou 2 qu’attendu (un peu plus de la moitié de la proportion «normale») et que le nombre de résultats donnant 4 et plus est nettement plus élevée qu’attendu (mais bien à l’intérieur de la marge d’erreur). On peut en conclure que les gens ont sous-déclaré les résultats donnant 1 ou 2, et les ont remplacés par des résultats donnant de 4 à 6, mais plus souvent 4 ou 5 (probablement pour que leur tricherie ne soit pas trop évidente). Cet exercice est intéressant, mais je trouve qu’il est difficile de conclure de façon aussi précise avec un échantillon si petit (67 personnes) et une marge d’erreur aussi élevée. Mais bon, on peut dire que ces résultats sont significatifs, car de nombreuses autres études ont montré des résultats similaires.

La partie du centre du graphique indique les résultats rapportés par les participants au deuxième groupe, ceux qui ont lancé le dé trois fois. Comme on peut le voir, les participants ont encore moins déclaré de 1 et de 2 (cette fois dans les deux cas moins que la marge d’erreur) et beaucoup plus de 6 (et cette fois plus que la marge d’erreur). Les auteurs de cette étude en concluent que des participants se sont servis de leurs deux résultats supplémentaires pour trouver plus «moral» de tricher, car leur lancers supplémentaires leur indique que ce résultat aurait bien pu arriver. «Plutôt que de traiter les deux résultats supplémentaires comme non pertinents, ces participants intègrent tous les résultats des lancers si cela leur permet de gagner plus d’argent en signalant un score plus élevé» (ce comportement est probablement aussi un exemple de l’effet d’ancrage dont parle Daniel Kahneman dans son livre Système 1, système 2 – Les deux vitesses de la pensée, voir ce billet). On peut en effet remarquer que le profil de cette répartition ressemble beaucoup à celle de la partie gauche du graphique, qui montre la répartition «normale» des meilleurs résultats quand on retient le meilleur résultat de trois lancers de dés.

Après avoir donné des exemples des stratégies utilisées pour éviter de donner de l’argent à des organismes de charité (notamment en évitant de se faire solliciter, car c’est plus difficile moralement de refuser que d’ignorer), les auteurs abordent la question de la discrimination. Dans une autre étude, on a observé que beaucoup de patrons qui refusent un emploi à une femme dans un poste à prédominance masculine invoquent le manque d’expérience quand elles en ont moins que des candidats masculins, mais qu’elles ont plus de formation, mais la formation si elles ont plus d’expérience qu’eux, mais moins de formation. Ces patrons rejettent ainsi toute accusation potentielle de préjugés ou de discrimination, et ne sentent pas qu’ils en font preuve. D’autres études montrent des stratégies du même genre dans la discrimination de personnes handicapées et de membres de minorités ethniques.

Les auteurs présentent ensuite d’autres études sur les excuses utilisées par des personnes qui acceptent des pots-de-vin ou qui favorisent des amis ou des membres de leur famille. Encore là, bien de ces personnes prétendent que le pot-de-vin ou le fait que la personne favorisée soit de leur famille n’a joué aucun rôle dans leur choix, même si des expériences ont montré que la réception d’un pot-de-vin joue un rôle majeur dans ces choix.

Une autre expérience a montré que les gens sont plus réticents à embaucher un travailleur domestique à un salaire de niveau inférieur au seuil de pauvreté, même si le travailleur était disposé à accepter ce salaire, que lorsqu’ils font appel à une agence de placement qui, elle, les embauche à un tel salaire. Le fait de passer par un intermédiaire enlève une partie du sentiment d’injustice ou de manque d’équité qu’on peut ressentir si on pose un geste immoral directement.

Finalement, les auteurs montrent que bien des gens préfèrent ne pas savoir si un vêtement a été fabriqué par des enfants ou dans des usines de misère où les employés sont exploités, ou que cette fabrication est désastreuse pour l’environnement, surtout lorsqu’ils tiennent à l’acheter. S’ils sont quand même informés de ces faits, certains d’entre eux diront notamment que les enfants qui fabriquent ces vêtements seraient dans une situation encore plus déplorable sans cet emploi et seraient même forcés de se prostituer.

Et alors…

Quoiqu’un peu éparpillé, le texte que j’ai présenté dans ce billet nous montre la grande variété des stratégies adoptées par les personnes qui ne veulent pas assumer les choix immoraux qu’ils effectuent pour satisfaire leurs besoins égoïstes. Je ne peux que partager la conclusion des auteurs :

«La flexibilité et la créativité démontrée par les personnes dans la façon dont elles acquièrent, recherchent et analysent l’information peuvent leur permettre d’arriver à la conclusion qu’elles désirent, soit qu’elles peuvent à la fois prendre des décisions morales et égoïstes en même temps. La vaste littérature en psychologie et celle qui croît de plus en plus en économie que nous avons revues dans ce texte fournissent des preuves convaincantes que le comportement des personnes dans de nombreux domaines qui ont une composante morale est souvent dicté par un traitement de l’information biaisé, ce qui suggère que l’intégration de découvertes en psychologie dans les modèles économiques est une voie intéressante à creuser davantage dans de futures études.»

Que dire de plus?