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Les radicaux libres

11 juillet 2016

radicaux libres

Les radicaux libres de Jean-François Nadeau regroupe une cinquantaine de textes pour la plupart déjà parus dans Le Devoir ou dans d’autres médias, mais remaniés. Il ne me sera donc pas possible de tous les résumer. Je vais plutôt, comme je le fais parfois, me contenter d’en citer quelques extraits.

Sur Margaret Thatcher :

«la dame de fer a accouché d’une société mesquine qui connaissait le prix de toute chose, mais en ignorait la valeur»

Sur les manifestations, en pensant à Michel Chartrand :

«(…) le désordre social le plus profond, celui qu’il faut vraiment combattre, ne tient pas à l’action d’une poignée de manifestants qui cherchent de l’air comme ils peuvent pensant que la société les étouffe»

Sur ceux qui s’indignent que 49 % des Québécois.e.s éprouvent des difficultés à lire et à comprendre l’information lue :

«(…) on a appris collectivement en Occident à stigmatiser l’analphabète, à le considérer comme une sorte de paria, à le classer comme un sous-homme inapte à la vie moderne, et donc à le combattre.»

Sur les commentaires de Réjean Tremblay qui conseillait au gouvernement du Québec d’imiter la Jamaïque en raison du succès de leurs coureurs aux Olympiques et de François Legault qui recommandait le modèle asiatique pour qu’on devienne plus productifs :

«(…) il s’agit au fond de l’expression d’un même mythe : celui du travail individuel capable de conduire, par un effet d’aspiration, une société vers une forme de réussite globale – cette dernière ramenée à la satisfaction de nantis qui confondent leur bonheur personnel avec celui d’une collectivité.»

radicaux libres1Dans un texte sur les abeilles et le miel, qui est «le symbole fort des fruits sacrés du travail», symbole utilisé notamment par le «mouvement» Desjardins :

«Nous sommes passés d’une société solidaire à un monde atomisé. Les objectifs communs sont désormais modelés selon les besoins d’une caste de rentiers préoccupés par un hédonisme qu’elle fait payer bien cher à tous. Le fétichisme marchand et le divertissement, aspirations suprêmes de ces privilégiés, ont conduit à la propagation des mesures d’austérité, apparente nécessité pour que le cap soit maintenu sur de pareilles insignifiances. (…) Nous voici à l’heure où ces gens veulent déposer les armes de l’État aux pieds des puissances privées, oubliant ainsi que non seulement les institutions publiques créent de la richesse, mais qu’elles sont aussi un moyen d’accomplir des fins sociales, comme la justice, l’égalité et la liberté. Il y a urgence pour que nous puissions redécouvrir ensemble la douceur du miel.»

Réagissant à des déclarations de Xavier Dolan et de Luc Langevin sur l’importance de croire à nos rêves, dans un contexte où trop d’artistes manquent de travail :

«Le monde n’est pas une constellation d’individus qui sont tous, comme des étoiles, le foyer de leur rayonnement. Même en le voulant très fort, peu de cinéastes iront un jour à Cannes. (…) En fait, recommander de faire confiance à ses rêves n’est qu’une mystification de plus au service de tous les grands illusionnistes de notre société. (…) Entretenir les rêves de chacun, soutenir que cela ouvre, à terme, de réels débouchés, cela donne le sentiment commode de n’avoir aucune responsabilité dans la débâcle générale des possibilités réelles qui s’offrent aujourd’hui aux individus de changer leur vie (…). (…) On ne change pas la réalité en croyant à Cannes ou aux bonnes cartes qu’on tirerait soudain d’un jeu social truqué.» (Non, quand on veut, on ne peut pas toujours…)

Face à la décision d’un ministre japonais de faire fermer des départements de sciences humaines et sociales dans les universités de ce pays, et aux compressions de notre gouvernement en éducation :

«Les nouveaux capitalistes qui règnent sur le monde sont prêts à sacrifier partout l’école afin de soutenir une idéologie qui n’est en fait que de l’arithmétique. Ils racontent que nous allons toucher une nouvelle rive, poser le pied sur un nouvel Éden. En réalité, c’est un naufrage auquel nous assistons. Saoulés par leur propre discours, ils réclament que nous nous mouillions jusqu’au cou pour les sauver alors qu’il conviendrait plutôt de les jeter à l’eau.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Habituellement, je l’ai déjà dit, je ne raffole pas des recueils de textes d’un même auteur. Mais, là, j’ai été envoûté… Malgré la grande variété des thèmes abordés dans ce livre, on embarque instantanément dans le sujet de chaque texte dès ses premières lignes. Cela montre aussi bien la pertinence des textes que la qualité de l’écriture de l’auteur. Même si les thèmes sont variés, l’histoire y occupe une place prépondérante, ce qui n’est pas étonnant, car cela correspond à la formation de l’auteur. Pas long à lire, ce petit livre mérite sans contredit le détour.

La baisse du taux d’activité des hommes au Canada et au Québec

9 juillet 2016

baisse-taux d'activité des hommesDans le précédent billet, on a pu voir que la forte baisse du taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans des États-Unis, de 98 % en 1954 à 88 % en 2014 (baisse qu’on peut voir illustrée dans le graphique qui sert d’image à ce billet), était principalement due à des facteurs institutionnels : hausse du taux d’emprisonnement, baisse de la syndicalisation, salaire minimum insuffisant, manque de mesures d’aide à la recherche d’emploi, à la formation et à la création d’emplois, etc. Je me demandais en conclusion de ce billet si le Canada et le Québec ont aussi connu une baisse équivalente du taux d’activité des hommes de ces âges, surtout si on considère que ces facteurs institutionnels y sont bien moins présents. Pour présenter la situation au Canada et surtout au Québec, je me suis servi de deux tableaux cansim de Statistique Canada, soit les tableaux 282-0002 et 282-0004 (ce deuxième pour les données selon le niveau de scolarité).

Taux d’activité

Le premier graphique reproduit celui qui accompagne ce billet, mais pour le Québec et le reste du Canada (le Canada moins le Québec), et pour une période un peu plus courte.

baisse-taux d'activité des hommesQ1

Alors que le taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans des États-Unis est passé d’environ 94 % en 1976 à 88 % en 2014, une baisse de 6 points de pourcentage, celui des hommes du même âge du reste du Canada (ligne bleue) a baissé de 95,0 % à 91.0 %, une diminution de 4,0 points de pourcentage, et celui de ces hommes du Québec (ligne rouge) est passé de 93,4 % à de 90,5 %, en baisse de 2,9 points de pourcentage. On voit que, si les hommes de ces âges ont aussi connu une baisse de leur taux d’activité dans le reste du Canada et au Québec, cette baisse fut bien moins importante, surtout au Québec (dont l’écart avec le reste du Canada a fondu, passant de 3,2 points de pourcentage en 1983 à 0,5 point en 2015). En plus, alors que le taux d’activité des hommes du reste du Canada a à peine diminué à partir du milieu des années 1990 (de 0,5 point) et a même augmenté de 1,3 point au Québec, il a diminué de 4 points de pourcentage aux États-Unis (de 92 % à 88 %), ce qui représente les deux tiers de la baisse totale observée de 1976 à 2014. Il semble donc clair que les facteurs qui expliquent les baisses dans nos pays ne sont pas les mêmes. Pour la suite du billet, je me concentrerai sur les données du Québec.

Niveau de scolarité

Le deuxième graphique montre l’évolution du niveau de scolarité des hommes âgés de 25 à 54 ans du Québec entre 1990 et 2015. Il est dommage que Statistique Canada ait retiré de son répertoire son tableau qui contenait des données de 1976 à 1989. Certaines définitions, touchant les types de formation postsecondaire, ont de fait été modifiées à partir de 1990, mais cela n’aurait eu aucun effet sur les trois catégories que j’ai conservées pour ce billet. Mais bon, 25 ans d’historique, c’est mieux que rien!

baisse-taux d'activité des hommesQ2

On peut voir que le niveau de scolarité des hommes âgés de 25 à 54 ans a grandement évolué en 25 ans. Ainsi, la proportion de cette population qui a au plus un diplôme d’études secondaires (DES, y compris ceux qui ont étudié à un niveau plus élevé sans obtenir de diplôme, ligne bleue) a pratiquement diminué de moitié, passant de 57,3 % en 1991 à 30,2 % en 2015. À l’inverse, la proportion de ces hommes ayant un diplôme universitaire (ligne jaune) a augmenté de près de 12 points de pourcentage (ou de 80 %), passant de 14,7 % à 26,5 %, et celle ayant étudié au niveau postsecondaire (ligne rouge) de 15 points (ou de 55 %), de 28,0 % en 1991 à 43,3 % en 2015. On remarquera en plus que les tendances décrites s’observent encore au cours des récentes années, ce qui laisse penser qu’elles pourraient encore s’observer au cours des prochaines années, quand des jeunes fortement scolarisés remplaceront les plus âgés de ces hommes qui sont moins scolarisés.

Le graphique suivant indique le taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans selon leur niveau de scolarité.

baisse-taux d'activité des hommesQ3

On peut voir :

  • que les taux d’activité des hommes titulaires de diplômes universitaires et postsecondaires (lignes jaune et rouge) sont semblables et qu’ils sont beaucoup plus élevés que celui des hommes n’ayant qu’au plus un DES (ligne bleue);
  • que le taux d’activité des titulaires de diplômes universitaires et postsecondaires a un peu diminué entre 1990 et 2015 (respectivement de 2,6 points de pourcentage et de 1,0 point), mais que celui des hommes n’ayant qu’au plus un DES a connu une baisse nettement plus forte (de 4,6 points), quoique les deux tiers de cette diminution (3,1 points sur les 4,6) aient eu lieu les deux premières années de cette période alors qu’il y avait une récession. Cette baisse, importante, demeure tout de même moins abrupte que celle vécue par les hommes des mêmes âges ayant au plus un DES aux États-Unis (voir ce graphique), leur taux ayant diminué d’environ 8 points (soit près du double), de 91 % à 83 %.

En jumelant les constats des deux derniers graphiques, on réalise que la proportion de ces hommes ayant les taux d’activité les plus élevés (ceux qui sont titulaires de diplômes universitaires et postsecondaires) a fortement augmenté, passant de 42,7 % en 1991 à 69,8 % en 2015, alors que la proportion de ceux ayant le taux d’activité le plus faible (ceux n’ayant qu’au plus un DES) a diminué au même rythme (soit, je le répète, de 57,3 % en 1991 à 30,2 %). Dans un tel contexte, on comprend mieux que le taux d’activité global de ces hommes ait augmenté au Québec entre 1992 et 2015 (taux passant de 89,2 % à 90,5 %. Cela dit, on pourrait s’étonner de constater que ce taux n’ait pas augmenté davantage. Il doit avoir d’autres facteurs qui ont joué…

Démographie

Lorsqu’on utilise la tranche d’âge des personnes âgées de 25 à 54 ans, on le fait parce qu’on suppose que leur comportement sur le marché du travail est assez semblable. Mais, est-ce vraiment le cas?

Le graphique qui suit montre l’évolution du taux d’activité des hommes faisant partie de trois tranches d’âge à l’intérieur de la grande tranche des 25 à 54 ans. J’ai regroupé les tranches entre 30 et 49 ans, car mon premier essai avec des tranches d’âge de cinq ans me donnait quatre courbes presque identiques, impossibles à distinguer. On voit que ce sont les membres de cette tranche regroupée (ligne rouge) qui présentent le taux d’activité le plus élevé. Si leur taux a diminué en début de période, de 94 % en 1976 à 90 % en 1992, il s’est relativement maintenu au même niveau par la suite, si on oublie certains écarts et surtout l’étrange hausse de 2015.

baisse-taux d'activité des hommesQ4

L’évolution du taux d’activité des hommes âgés de 50 à 54 ans (ligne jaune) est divisée en quatre périodes : une baisse d’environ quatre points de pourcentage entre 1976 et 1985, une relative stabilité entre cette année et 2000 (si on oublie le saut inexplicable et temporaire de 1987), une hausse entre 2000 et 2005 et une stabilité relative par la suite, à un niveau toutefois légèrement inférieur à celui des hommes âgés de 30 à 49 ans.

Le taux d’activité des hommes âgés de 25 à 29 ans (ligne bleue), malgré certains soubresauts lors des récessions (surtout celles des débuts des années 1980 et 1990) et des reprises, montre une nette tendance à la baisse, ce taux étant passé de près de 94 % en 1976 à environ 87 % en 2015, une chute de 7 points de pourcentage. Cette baisse peut s’expliquer par différents facteurs. J’en ai retenu deux. Tout d’abord, selon le tableau cansim 282-0095, le taux de fréquentation scolaire à temps plein de ces hommes est passé de 4,1 % en 1976 à 12,7 % en 2015 (soit plus du triple). Or le taux d’activité des étudiants à temps plein fut beaucoup moins élevé (un peu moins de 50 % entre 2008 et 2015) que ceux des étudiants à temps partiel (près de 90 %) et des non-étudiants (93 %). Ensuite, comme ces jeunes sont sur le marché du travail régulier depuis moins longtemps que les jeunes du même âge des années 1970 et 1980 en raison de la forte hausse du taux de fréquentation scolaire des jeunes âgés de 20 à 24 ans (de 16,1% en 1976 à 39,0 % en 2015, soit une hausse de 140 %), il n’est pas anormal qu’ils soient moins actifs.

baisse-taux d'activité des hommesQ5

Le dernier graphique de ce billet montre l’évolution du pourcentage du nombre d’hommes âgés de 25 à 54 ans dans les six tranches d’âge de cinq ans qui composent cette population. On voit de façon très nette le déplacement des baby-boomers au cours des 40 dernières années (je trouve le mouvement des vagues de ce graphique fascinant…). Alors que les jeunes âgés de 25 à 29 ans (ligne bleue foncée) formaient 23,4 % des hommes âgés de 25 à 54 ans en 1976 (soit 40 % de plus que les 16,7 % que cette proportion indiquerait si la répartition entre ces six tranches d’âge était égale), leur proportion n’était plus que de 15,6 % en 2015. Or, en 1976, leur taux d’activité était semblable à celui de la moyenne de tout le groupe des 25 à 54 ans, tandis qu’il y était nettement inférieur en 2015. Cette évolution a donc dû n’avoir qu’un faible impact sur la baisse globale du taux d’activité du groupe. Par contre, l’importance relative de l’autre tranche d’âge dont les membres montrent un taux d’activité plus faible que la moyenne, soit ceux ayant de 50 à 54 ans, a augmenté fortement, leur proportion passant d’un creux de 10,4 % en 1989 à un sommet de de 19,9 % en 2013 (c’est près du double!), proportion presque aussi élevée en 2015 (19,3 %). Le fait que leur taux d’activité ait augmenté entre ces années diminue bien sûr l’effet négatif de leur gain en importance, mais comme ce taux d’activité est toujours inférieur à la moyenne des 25-54 ans, ce gain en importance a tout de même eu un léger effet négatif sur le taux d’activité de l’ensemble des hommes âgés de 25 à 54 ans. On voit donc qu’en plus de l’évolution de la scolarité, celle de la démographie a aussi joué un rôle non négligeable dans l’évolution du taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans du Québec.

Et alors…

Même si je ne dispose pas des très nombreuses données utilisées par l’Executive Office of the President of the United States pour expliquer l’évolution du taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans, je crois que celles que j’ai présentées permettent de mieux la comprendre. En tout cas, j’en ai personnellement appris beaucoup sur ce groupe!

La baisse du taux d’activité des hommes aux États-Unis

6 juillet 2016

baisse-taux d'activité des hommesEncore grâce au blogue Economist’s View (même si j’ai pris connaissance de la majorité des études provenant des États-Unis que je présente ici grâce à ce blogue, je ne le mentionne pas toujours), j’ai lu récemment une étude fort intéressante de l’Executive Office of the President of the United States (EOP). Intitulée The long-term decline in prime-age male labor force participation (La baisse à long terme du taux d’activité des hommes dans leurs années d’activité maximale), cette étude explore en détail les facteurs qui peuvent expliquer la baisse spectaculaire du taux d’activité des hommes dans leurs années d’activité maximale (soit ceux âgés de 25 à 54 ans).

Le taux d’activité des hommes des États-Unis âgés de 25 à 54 ans

Le premier constat de cette étude est que le taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans est passé de 98 % en 1954 à 88 % en 2014, comme on peut le voir sur l’image qui accompagne ce billet. En fait, pour mieux estimer l’ampleur de cette baisse, on peut décrire ce phénomène autrement, en disant que le taux d’inactivité de ces hommes est passé de 2 % à 12 % au cours de cette période, ce qui correspond à une hausse de 500 % (ou une proportion six fois plus élevée)! Pire, 83 % de ces 12 % n’avaient pas travaillé du tout l’année précédente, ce qui montre un déclin de l’attachement au marché du travail de ces hommes (cette proportion était de 73 % en 1988).

Comme cette situation ne s’est pas observée dans tous les pays industrialisés (seulement deux pays sur les 34 de l’OCDE montraient un taux d’activité de ces hommes inférieur à celui des États-Unis en 2014, soit Israël et l’Italie, et un seul, l’Italie, a connu une baisse supérieure entre 1990 et 2014), les facteurs qui expliquent cette baisse sont sûrement en bonne partie spécifiques à ce pays.

Les auteurs observent ensuite que cette baisse fut graduelle entre les générations, le taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans diminuant de façon assez constante entre les cohortes d’hommes nés à chaque décennie entre 1933 à 1942 et 1983 à 1992 (voir le graphique 6 à la page numérotée 11 de l’étude), qu’elle a touché toutes les ethnies (mais davantage les Noirs, voir le graphique 8 de la page 13) et baisse-taux d'activité des hommes1beaucoup, beaucoup plus les hommes moins scolarisés, comme le montre éloquemment le graphique ci-contre. Ce graphique nous permet de constater que le niveau de scolarité avait en 1964 très peu d’impact sur le taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans. En effet, l’écart entre ceux n’ayant qu’un diplôme d’études secondaires (DES) ou moins (ligne bleue) était inférieur de moins de deux points de pourcentage à celui des titulaires d’un diplôme universitaire (ligne verte), celui des hommes ayant déjà fréquenté des établissements collégiaux (ligne rouge) se situant entre ceux des deux autres groupes. Alors que le taux d’activité des hommes titulaires d’un diplôme universitaire n’a diminué que de quatre points de pourcentage (de 98 % à 94 %) entre 1964 et 2014, celui des hommes n’ayant qu’un DES ou moins a diminué de 14 points (de 97 % à 83 %). La baisse du taux d’activité de ces hommes, même si leur importance relative a diminué (de 73 % en 1964 à 41 % en 2014), semble être une des caractéristiques les plus importantes pouvant expliquer la baisse globale de leur taux d’activités. Il reste à savoir pourquoi…

Examen des facteurs

Cette étude est trop touffue pour que je puisse présenter tous les raisonnements des auteurs face à leurs constats. Je vais donc me contenter de présenter leurs conclusions sur les facteurs qui pourraient expliquer la chute du taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans. Ces facteurs portent sur l’immigration, le travail souterrain, l’offre de main-d’œuvre, sa demande et sur les institutions.

– l’immigration et le travail souterrain

  • Des données excluent que l’immigration ait joué un rôle significatif dans cette baisse;
  • même si les données sur le sujet sont par définition imprécises, rien n’indique que le travail souterrain ait eu le moindre impact.

– l’offre de main-d’œuvre

  • La proportion des hommes âgés de 25 à 54 ans qui sont inactifs et qui aimeraient travailler a diminué de 28 % en 1985 à 16 % en 2015, indiquant une baisse de l’offre de main-d’œuvre;
  • par contre, cette baisse de l’offre de main-d’œuvre n’est pas due au fait que leur conjointe (ou conjoint) travaille davantage qu’avant, car la proportion des conjoint.e.s qui occupent un emploi a plutôt diminué depuis 50 ans, même si le taux d’activité des femmes a augmenté considérablement depuis ce temps;
  • s’il est vrai que les prestations d’incapacité ont augmenté auprès des hommes de cette tranche d’âge, elles n’expliqueraient qu’entre 4 % et 7 % de la baisse de leur taux d’activité, et les autres transferts gouvernementaux n’y auraient joué aucun rôle (notamment parce qu’ils sont bien plus élevés pour les personnes en emploi); en fait, le durcissement de leurs critères d’admissibilité aurait même dû faire augmenter le taux d’activité de ces hommes;
  • aucune donnée n’appuie l’hypothèse que cette baisse serait en partie due au désir de ces hommes de retourner à l’école pour améliorer leur sort;
  • l’option de l’inactivité est même moins attirante qu’auparavant, le taux de pauvreté parmi ces hommes inactifs étant passée de 25 % au début des années 1970 à 36 % en 2014 (notons que ce taux de pauvreté a aussi augmenté chez les hommes de cet âge en emploi);
  • des données permettent d’exclure que cette baisse du taux d’activité soit due de façon significative à une hausse de la proportion des hommes qui demeurent à la maison pour prendre soin des enfants;
  • baisse-taux d'activité des hommes2si les hommes ayant une faible scolarité choisissaient de travailler moins en raison de transferts gouvernementaux avantageux, les employeurs auraient augmenté les salaires qu’ils offrent pour le type d’emploi qui requière peu de compétences : or, ce fut l’inverse comme le montre le graphique ci-contre qui indique que le ratio des salaires des personnes qui n’ont qu’un DES par rapport à ceux des diplômés collégiaux est passé de près de 85 % en 1975 à environ 55 % en 2014.

– la demande de main-d’œuvre

La baisse de salaire relatif (et réelle) pour les emplois peu spécialisés pourrait expliquer que les personnes peu scolarisées aient «choisi» (ou plutôt aient été contraintes) de quitter le marché du travail. Certaines études arrivent à la conclusion que la baisse de l’emploi exigeant des compétences intermédiaires a forcé les personnes occupant ces postes à postuler des emplois exigeant moins de compétences, réduisant ainsi les possibilités d’emploi des personnes peu scolarisées. Ce phénomène serait entre autres une conséquence de la baisse de l’emploi dans le secteur manufacturier (de 25 % des emplois vers 1970 à moins de 10 % en 2014), baisse qui a touché davantage l’emploi masculin que féminin. D’autres données vont dans ce sens, notamment celles montrant qu’un niveau moins élevé des salaires versés au 10 % les moins bien payés (au décile inférieur) d’un État a un impact négatif important sur le taux d’activité, alors qu’un niveau moins élevé équivalent des salaires des 10 % les mieux payés n’a pratiquement aucun impact sur leur taux d’activité (voir le tableau 2 à la page 28 de l’étude). Les auteurs citent d’autres données appuyant ces observations, mais je vais passer à la suite, d’autant plus qu’elle contient les éléments que j’ai trouvés les plus intéressants de cette étude…

– les institutions

Les auteurs se demandent comment expliquer que, comme tous les pays industrialisés ont dû faire face aux mêmes changements technologiques et aux mêmes manifestations de la mondialisation, le taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans ait diminué beaucoup plus aux États-Unis qu’ailleurs et que les inégalités y aient augmenté bien davantage. Ces différences laissent penser que d’autres facteurs que l’offre et la demande de main-d’œuvre ont eu une forte influence.

Les États-Unis ont un des marchés du travail les plus flexibles (lire avec le moins de réglementation) des pays occidentaux, ce qui devrait, selon la théorie économique orthodoxe, l’avantager nettement (c’est en suivant cette théorie que le gouvernement français a conçu sa «loi travail» si contestée dans ce pays). Les États-Unis sont en effet le pays de l’OCDE où il y a le moins de réglementation du marché du travail, le moins de protection contre les licenciements, le troisième plus bas coût de main-d’œuvre, un des salaires minimums les moins élevés et un des plus bas taux de syndicalisation. Les employeurs y sont donc les plus libres d’embaucher qui ils veulent au salaire qu’ils décident. En théorie, donc, le taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans devrait être plus élevé que dans la plupart des autres pays de l’OCDE. Or, il l’est moins!

Par contre, les États-Unis sont aussi le pays qui consacre le moins de ressources aux mesures actives (aide à la recherche d’emploi, formation des chômeurs, etc.), soit 0,1 % de son PIB par rapport à 0,6 % en moyenne dans l’OCDE. Six fois moins! C’est le taux le plus bas à part le Mexique et le Chili. Cela ne peut que réduire l’attachement au marché du travail des personnes sans emploi. C’est aussi le pays où on accorde le moins de congés annuels obligatoires (en fait aucun!) et de prestations en cas de chômage, et un des pays qui subventionne le moins les services de garde. Si ces corrélations ne sont pas nécessairement des causalités, elles montrent tout de même que la flexibilité n’est pas suffisante en soi pour assurer un bon taux d’activité, et qu’elle doit à tout le moins être accompagnée de mesures qui renforcent le lien avec le marché du travail (je rappelle que ce texte vient du bureau du président des États-Unis et se doit donc d’être «mesuré» dans ses propos…). Une plus forte présence syndicale, un salaire minimum plus élevé et plus de programmes de formation à l’intention des personnes sans emploi pourraient certainement augmenter les incitatifs à joindre le marché du travail et à y rester, surtout pour les personnes ayant de faibles niveaux de compétence.

Les auteurs observent aussi que :

  • le taux d’emprisonnement est le plus élevé des pays de l’OCDE (cinq fois plus élevé que la moyenne, voir ce billet), ce qui fait diminuer considérablement le taux d’activité des hommes lorsqu’ils sortent de prison (notamment parce qu’ils sont exclus formellement du tiers des emplois et de bien plus en réalité en raison de leur exclusion informelle par nombre d’employeurs); comme environ 7 % des hommes âgés de 25 à 54 ans ont déjà été emprisonnés, surtout des Noirs et des hommes peu scolarisés, ce facteur contribue à la fois à la plus forte baisse du taux d’activité chez les Noirs et chez les personnes moins scolarisées; en plus, la comptabilisation des hommes âgés de 25 à 54 ans en prison ferait diminuer leur taux d’activité de 1,5 point de pourcentage;
  • les hommes qui perdent leur emploi durant les récessions ne reviennent souvent pas sur le marché du travail, car ils perdent leurs compétences, notamment en raison du manque de mesures actives mentionnées plus tôt et de la faiblesse des stabilisateurs automatiques (comme l’assurance-chômage et l’aide sociale) et des programmes de création d’emplois aux États-Unis.

Recommandations

Les recommandations contenues dans ce document sont évidemment liées à l’analyse des sections précédentes :

  • appuyer la demande de main-d’œuvre, notamment par des investissements dans les infrastructures, mais aussi en améliorant les stabilisateurs automatiques;
  • investir davantage dans les mesures actives (on s’en doutait!), notamment dans des contributions à la formation et à la création d’emplois, mais aussi dans le travail partagé lors de récessions et en cas de mises à pied massives;
  • permettre l’accès à l’assurance-chômage non seulement lorsqu’un emploi est perdu, mais lorsqu’une personne subit des baisses d’heures de travail;
  • augmenter les crédits d’impôt pour le revenu de travail pour les personnes sans enfants, mais seulement si cette augmentation est accompagnée d’une hausse du salaire minimum, pour éviter que ces crédits servent de subventions aux entreprises qui offrent de bas salaires (cela correspond aux recommandations de l’étude que j’ai présentée dans ce billet);
  • rendre les milieux de travail flexibles pour les personnes qui y travaillent (pas seulement pour les employeurs); on parle ici des horaires de travail, des services de garde et des congés, pas seulement annuels;
  • éliminer des barrières à l’emploi des ex-prisonniers, surtout ceux avec peu de scolarité (ils ne peuvent par exemple pas occuper d’emplois de fleuristes et de décorateurs d’intérieur…);
  • améliorer l’accès aux études supérieures (quoique le document contient peu de recommandations concrètes, comme de diminuer les droits de scolarité ou de transformer les prêts en bourses, préférant insister sur la qualité de l’éducation; cela est un autre exemple du caractère politique de ce document);
  • réformer le système de justice pour faire diminuer le taux d’emprisonnement (en éliminant entre autres les sentences minimales), en donnant aux prisonniers plus de possibilités de formation et en diminuant les restrictions à l’embauche d’ex-prisonniers;
  • réduire les inégalités en faisant augmenter le salaire minimum, en appuyant davantage la syndicalisation et en donnant plus de pouvoir aux travailleurs dans leur milieu de travail (?).

Et alors…

Cette étude est certainement la meilleure analyse que j’ai lue sur la baisse du taux d’activité des hommes âgés de 25 à 54 ans aux États-Unis. Il est aussi rafraîchissant de lire un document qui vient du bureau du président des États-Unis démolir ainsi les supposées vertus de l’absence (ou presque) de réglementation du marché du travail, montrant plutôt que cette quasi-absence entraîne des effets négatifs importants. Avec ce document, le bureau du président rejoint les conclusions d’un grand nombre d’études provenant d’organismes internationaux comme l’OCDE et le FMI.

En lisant cette étude, je me suis seulement demandé comment le taux d’activité des hommes a évolué au Canada et au Québec au cours de la même période. Même si je ne dispose pas de toutes les données qu’ont utilisées les auteurs de cette étude, je me suis dit que ce serait intéressant de quand même examiner celles qui sont disponibles sur ce sujet. Ce sera l’objet de mon prochain billet!

Contre l’autonomie

4 juillet 2016

Contre l'autonomieC’est en lisant La dure école de Normand Baillargeon (dont j’ai parlé dans ce billet) que j’ai entendu parler du livre Contre l’autonomie – La méthode forte pour inspirer la bonne décision de Sarah Conly. En effet, un des textes de La dure école est la préface de ce livre. Comme on y lit que ce livre recommande l’emploi du paternalisme coercitif dans certaines situations plutôt que le paternaliste libertarien (soit le «nudge», ou les coups de pouce, cher à de nombreux économistes comportementaux, concept dont j’ai parlé dans ce billet), j’étais bien curieux en abordant la lecture de ce livre provocateur.

Préface – Un livre polémique, mais nécessaire : Dans cette préface, Normand Baillargeon présente entre autres les principaux concepts élaborés dans ce livre :

  • l’autonomie;
  • le paternalisme doux (comme d’avertir que fumer est dangereux);
  • le paternalisme libertaire ou libertarien, qui donne un coup de pouce à nos processus décisionnels (par exemple, en mettant par défaut les choix désirés socialement, comme le don d’organes);
  • le paternalisme coercitif (comme interdire la cigarette).

Introduction – Les termes du débat : Doit-on chérir l’autonomie par-dessus tout? Si l’être humain était vraiment rationnel, comme le prétendent les économistes néoclassiques, peut-être, mais il ne l’est justement pas! En général, presque tout le monde accepte bien le paternalisme coercitif pour interdire des produits ou des comportements qui nuisent aux autres, mais, au nom des vertus de l’autonomie, certains refusent son utilisation quand un comportement ne peut nuire qu’à la personne qui l’adopte. La plupart des gens acceptent aussi ce paternalisme même dans les cas où un comportement ne peut nuire qu’à la personne qui l’adopte dans deux situations : quand cette personne manque d’information (par exemple, l’obligation de rencontrer un médecin avant de prendre certains médicaments) ou quand une personne a une incapacité l’empêchant de comprendre la présence d’un danger (y compris les enfants). Pourtant, la plupart des gouvernements adoptent des règlements coercitifs dans d’autres cas sans que cela crée de remous (ou si peu…), par exemple en imposant le port d’une ceinture de sécurité dans une automobile ou du casque en motocyclette. Par contre, ils n’interdisent pas la cigarette (sauf dans les endroits où la fumée peut nuire aux autres). On voit alors que la ligne entre les cas où on accepte et ceux où on refuse l’utilisation du paternalisme coercitif est bien floue.

L’introduction se poursuit par la présentation des thèmes abordés dans les chapitres suivants.

1 – Pourquoi valoriser l’autonomie ? : L’auteure revient sur la ligne floue entre les cas où on est porté à accepter le paternalisme coercitif et ceux où on a tendance à le refuser. Elle poursuit en présentant de nombreux travaux démontrant les biais cognitifs importants qui nous caractérisent et en fournissant de nombreux exemples à cet effet. Pour contrer les effets indésirables et néfastes de ces biais cognitifs, l’auteure analyse trois types de solutions :

  • l’éducation, l’information et l’expérience;
  • les «nudges» (ou des coups de pouce, solution associée au paternalisme libertarien ou libertaire);
  • le paternalisme coercitif.

Si l’auteure reconnaît que les deux premiers types de solutions peuvent parfois apporter de bons résultats, elle conclut que, dans bien des cas, ils sont insuffisants. Elle préconise donc d’adopter des mesures correspondant au troisième dans ces cas. Elle poursuit en abordant des craintes liées aux conséquences de l’application de mesures de paternalisme coercitif, comme le manque de respect, l’inégalité de traitement et la dévalorisation, et bien sûr, les rejette.

2 – L’individualité : L’auteure tente ici de contrer les arguments de ceux qui, comme John Stuart Mill, considèrent que le paternalisme coercitif est une attaque contre la liberté, et donc contre le bonheur. Elle avance à cet effet «que, parfois, le meilleur moyen de garantir la liberté en général est de la restreindre dans certains cas». Face à la crainte de Mill que le paternalisme coercitif nuise à l’individualité des personnes, l’auteure rétorque que l’être humain a lui-même tendance à se conformer aux normes d’une société, même sans intervention étatique. Ensuite, elle précise que le paternalisme coercitif ne doit être utilisé que lorsque les gains pour l’ensemble de la population surpassent de façon manifeste les désavantages des quelques-uns qui perdront la possibilité de faire des choix sans biais cognitifs (je résume grossièrement; il faut dire qu’elle ne m’a pas convaincu!).

3 – Aliénation, authenticité et affect : Cette fois, l’auteure tente de répondre aux arguments de ceux qui craignent que le paternalisme coercitif ait des effets négatifs sur l’équilibre psychique des individus. Elle se penche surtout sur les conséquences que le paternalisme coercitif pourrait avoir sur l’aliénation, l’authenticité, l’affect et l’estime de soi. Comme la définition même de ces concepts est difficile à résumer, je me contenterai de mentionner que l’auteure reconnaît que le paternalisme coercitif peut être dommageable à l’équilibre psychique et conclut que le choix des domaines où ce paternalisme peut être selon elle avantageux doit être fait en tenant compte de ces conséquences potentielles. Elle donne ensuite des exemples de mesures de paternalisme coercitif (actuellement existantes ou qu’elle propose) qui, loin d’augmenter la pression sur ces facteurs, les atténuent pour la grande majorité de la population.

4 – Mésusage et abus, perfectionnisme et préférences : On peut craindre que le paternalisme coercitif ouvre la porte à des abus de contrôle de nos actions, tant au plan individuel que collectif. À ce sujet, l’auteure distingue le perfectionnisme du paternalisme, le premier devant être proscrit. Parmi les nombreux exemples pas toujours pertinents qu’elle donne, j’ai bien aimé celui de l’interdiction du cannabis, qui relève du perfectionnisme, notamment parce que cette interdiction ne relève pas de l’évaluation des coûts et avantages, mais bien d’une question de morale et de préjugés envers ceux qui en consomment (surtout s’ils sont étrangers…).

5 – Mésusage et abus, sanctions et vie privée : L’auteure poursuit dans ce chapitre son analyse des craintes liées aux mesures de paternalisme coercitif en abordant la peur des sanctions et des atteintes à la vie privée. Dans le premier cas, elle précise que les sanctions seraient utilisées rarement et avec circonspection, car, le rappelle-t-elle, l’objectif du paternalisme coercitif est d’améliorer le bien-être des personnes, pas de lui nuire. Dans le deuxième, elle insiste surtout sur le fait que la vie privée est déjà menacée, aussi bien par le secteur privé (et nous y collaborons) que par les gouvernements, qui, même sans pouvoir éliminer la possibilité que ses collectes d’information puissent être révélées (c’est le moins qu’on puisse dire!), la protègent davantage, notamment au moyen de lois sur la protection des renseignements personnels.

6 – Applications : L’auteure analyse ici (enfin!) quels sont les domaines où les mesures de paternalisme coercitif sont selon elle justifiables. Elle énonce tout d’abord quatre conditions qu’une intervention de ce type doit satisfaire :

  • l’activité ou le comportement à modifier doit être en contradiction avec nos aspirations à long terme;
  • les mesures coercitives doivent être efficaces;
  • les avantages doivent surpasser les coûts;
  • l’intervention proposée doit représenter la méthode préventive la plus efficiente au regard du cas considéré.

Elle applique ensuite ces quatre conditions à des exemples de paternalisme coercitif existants et potentiels. Elle poursuit en examinant quels actes sont volontaires ou involontaires, distinction importante puisque le paternalisme est censé agir sur les décisions volontaires. Elle termine ce chapitre en précisant que des mesures de paternalisme libertarien (ou des nudges) peuvent être appropriées dans certains cas.

7 – Apologie finale : L’auteure précise en début de chapitre les limites du paternalisme (coercitif ou autre), notamment «en ce qui concerne [d]es décisions hautement personnelles et sérieuses», comme le choix d’un.e conjoint.e, d’avoir un enfant ou d’une carrière. Elle avance ensuite que la survalorisation de l’autonomie peut nous amener à considérer que les personnes sont responsables de leur malheur. Dans ce sens, le paternalisme coercitif est une façon de manifester notre empathie (je dois avouer que cet argument m’a rejoint bien plus que les précédents…) et de demeurer humbles face à nos capacités de raisonnement.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Face à l’originalité des thèmes abordés dans ce livre, il vaut certainement la peine d’être lu. Mais, cela ne veut pas dire que je ne lui ai pas trouvé de défauts. Comme dans bien des livres qui défendent une thèse polémique, l’auteure évacue trop facilement les arguments contraires. Elle avoue même que certains de ses exemples ne sont pas concluants, mais les a conservés quand même. Serait-ce parce qu’elle n’en a pas trouvés de meilleurs?

Autre exemple d’évacuation des arguments contraires, lorsqu’elle recommande d’obliger l’épargne pour la retraite en prétendant que c’est par biais cognitif que les gens ne font pas ce qu’ils aimeraient faire, soit épargner davantage pour leur retraite, jamais elle ne mentionne que pour une partie de la population, ce choix est on ne peut plus rationnel : c’est celui entre épargner pour la retraite et manger et faire manger ses enfants. D’ailleurs, dans son chapitre où elle applique ses quatre conditions à différents cas de paternalisme coercitif, elle ne fait pas subir à cette recommandation le test de ses quatre conditions. Pour moi, c’est clair, cette recommandation n’aurait pas passé ce test!

Et, je trouve qu’elle ratisse large avec les biais cognitifs. Loin de moi l’intention de nier leur importance, j’ai rédigé suffisamment de textes sur le sujet pour être bien conscient de leur existence et de leurs conséquences, mais cela ne veut pas dire que chacune de nos décisions douteuses, comme le fait de fumer ou de manger de la malbouffe, sont automatiquement dus à un biais cognitif.

Ensuite, elle présente les mesures de paternalisme coercitif comme s’il s’agissait d’un concept nouveau, depuis toujours rejeté, alors qu’il est déjà appliqué dans de nombreux domaines. Certes, elle en mentionne quelques-uns, comme l’obligation de porter une ceinture de sécurité, mais une grande partie de son argumentation vise à contrer les auteurs qui le rejettent complètement plutôt que ceux qui ne voudraient simplement qu’il ne soit pas utilisé davantage qu’il ne l’est déjà. D’ailleurs, elle passe une grande partie du livre à contrer les arguments de John Stuart Mill à ce sujet, ce qui ne me semble pas le plus grand défi à relever!

Finalement, elle n’aborde pas la difficile question de l’imprécision, voire de l’arbitraire, du calcul (ou de l’évaluation) des avantages par rapport aux coûts, calcul qui est pourtant une des conditions qu’elle a énoncées pour déterminer si des mesures de paternalisme coercitif sont justifiables. Or, comme il s’agit d’évaluer des avantages et des coûts qui peuvent varier grandement selon les valeurs et les intérêts des personnes qui en font l’estimation, il est certain qu’elles n’arriveraient pas toutes aux mêmes résultats que l’auteure.

Malgré ces bémols, il est indéniable que ce livre fait réfléchir. Il présente en effet une position pour le moins provocatrice et s’attaque à un dogme qui l’est rarement, soit celui de l’autonomie. Dans ce sens, elle a réussi son coup avec moi!

L’inflation selon les quintiles de revenus des ménages

2 juillet 2016

inflation_quintilesDans le précédent billet, on a vu à quel point l’inflation peut se manifester de façon différente parmi les ménages. Cela m’a donné l’idée de tenter d’évaluer les effets de l’inflation au Québec selon le niveau de revenu des ménages. Pour ce faire, j’ai utilisé les tableaux cansim 326-0021 et 203-0022 de Statistique Canada. Le premier contient l’indice des prix à la consommation (indice qui sert à calculer le taux d’inflation) par type de dépense de 1979 à 2015. Le deuxième fournit des données tirées de l’Enquête sur les dépenses des ménages (EDM) par type de dépense et par quintile de revenus, c’est-à-dire en classant les ménages selon leur revenu avant impôt, puis en les divisant «en cinq groupes comprenant un nombre égal d’unités, appelées les quintiles», mais seulement de 2010 à 2014.

Dépenses des ménages par type de dépense et par quintile

Dans un premier temps, j’ai regardé comment les dépenses des cinq quintiles de ménages se répartissent par grand type de dépense. Le résultat, tiré de la moyenne des dépenses de ces ménages entre 2010 et 2014, est illustré dans le tableau qui suit.

inflation_quintiles1

Ce tableau permet de constater que la répartition des dépenses des cinq quintiles de ménages ne varie pas autant qu’on pourrait le penser. Les plus grandes différences entre les quintiles inférieur et supérieur s’observent du côté des dépenses pour :

  • le logement (33,5 % des dépenses pour les ménages les plus pauvres par rapport à 22,9 % pour les ménages les plus riches);
  • le transport (15,2 % et 22,0 %);
  • les loisirs (4,6 % et 7,6 %).

Par contre, il faut réaliser que des proportions identiques de dépenses entre les ménages les plus riches et les plus pauvres signifient que les premiers versent pour ce type de dépenses 242 % de plus que les ménages les plus pauvres. Par exemple, les versements pour le logement des ménages les plus pauvres, qui représentaient 33,5 % de leurs dépenses, correspondaient en moyenne entre 2010 et 2014 à 8192 $, alors que ceux des ménages les plus riches, qui représentaient 22,9 % de leurs dépenses, s’élevaient à 19 150 $. Les montants consacrés aux loisirs passent ainsi de 1118 $ chez les plus pauvres à 6394 $ chez les plus riches, soit 470 % de plus!

L’inflation par quintile

Même si le tableau précédent fournit de l’information intéressante, il nous montre surtout que les différences de proportions de dépenses selon ces quintiles ne pourraient certainement pas permettre de trouver des écarts significatifs d’inflation entre les ménages. J’ai donc par la suite utilisé les données plus détaillées de ces tableaux, qui se répartissent en respectivement 283 lignes (pour l’indice des prix à la consommation) et 316 lignes (pour les dépenses des ménages). Malheureusement, il n’y a pas de données pour chacun des 316 types de dépense pour les cinq quintiles ni pour les indices des prix à la consommation associés aux 283 types de dépenses. En outre, les lignes des deux tableaux ne correspondent pas toujours. Finalement, Statistique Canada ne fournit pas d’indice de prix pour un certain nombre de types de dépense (par exemple, pour les jeux de hasard), car on ne peut pas vraiment accorder un prix à ces produits, ni parler d’inflation quand on consacre plus ou moins d’argent à ces produits. Au bout du compte, je n’ai pu associer les montants versés par les ménages à des indices de prix à la consommation que pour une cinquantaine de types de dépenses. C’est mieux que d’en avoir seulement 15 comme dans le premier tableau, mais j’espérais pouvoir en associer bien davantage…

Pour calculer les taux d’inflation propres aux ménages des cinq quintiles, j’ai multiplié la proportion des dépenses de ces ménages pour chacun des quelque 50 types de dépense pour chaque année de 2010 à 2014 par les indices des prix à la consommation associés à ces types de dépense. Pour ajouter une année à cet exercice, j’ai utilisé la répartition des dépenses des ménages de 2014 en la multipliant avec les indices des prix à la consommation de 2015. J’ai fait cet exercice pour voir si les changements de prix de 2015 (notons que la «crise» des choux-fleurs à 7,00$ n’a eu lieu qu’en 2016…) dus à la baisse de la valeur du dollar se répartiraient différemment cette année-là. Le résultat de tous ces calculs est présenté dans le tableau suivant.

inflation_quintiles2

La première colonne montre l’augmentation globale des prix entre 2010 et 2014 ainsi qu’entre 2014 et 2015. Le constat qui m’a frappé le plus est la différence entre l’augmentation des prix selon l’indice des prix à la consommation (7,5 % entre 2010 et 2014 et 1,1 % entre 2014 et 2015) et celle obtenue avec la méthode que j’ai utilisée (9,8 % entre 2010 et 2014, soit 31 % de plus, et 0,7 % entre 2014 et 2015, soit 36 % de moins). Ces différences s’expliquent par le fait que Statistique Canada utilise des paniers de consommation fixes en les changeant aux deux ans (par exemple le panier de 2009 pour les indices de 2010 à 2012, celui de 2011 pour 2013 et 2014, et celui de 2013 pour 2015) alors que, avec la méthode que j’ai utilisée, le panier s’ajuste chaque année (sauf pour 2015 où j’ai utilisé celui de 2014). Si cela explique qu’il y ait une différence, je dois avouer que je ne m’attendais pas à une différence aussi forte. Cela montre que les types d’achats changent beaucoup plus que je ne le pensais d’une année à l’autre.

Les colonnes suivantes montrent l’augmentation des prix entre 2010 et 2014 ainsi qu’entre 2014 et 2015 pour chacun des quintiles. À ma surprise, les différences sont minimes et ce sont les ménages les plus pauvres qui ont le moins subi l’inflation entre 2010 et 2014, mais qui l’ont le plus senti entre 2014 et 2015! Il faut bien sûr interpréter ce résultat avec prudence, et ce pour de nombreuses raisons :

  • les produits achetés par les ménages à l’intérieur d’un type de dépenses ne sont sûrement pas les mêmes; par exemple, si la proportion des achats de viande des ménages des quintiles inférieur et supérieur était semblable entre 2010 et 2014 (en moyenne 1,96 % et 2,21 %), les ménages du premier quintile ont consacré 470 $ à ces achats par rapport à 1924 $ pour les ménages du quintile supérieur; on peut donc soupçonner que ni les quantités ni les types de viande ne sont les mêmes; en fait, même si on avait des données plus détaillées, comme les achats de bœuf, on ne saurait pas la quantité de bœuf haché mi-maigre (c’est-à-dire très gras…) et de filet mignon achetée par ces ménages, ni les changements de prix spécifiques à ces achats;
  • on ne sait pas si ces ménages achètent les mêmes produits chaque année; par exemple, avec la forte hausse du prix de la viande entre 2010 et 2015 (35 %), il est fort probable que les achats de viande aient davantage augmenté dans les produits dont les prix ont le moins augmenté ou encore dans les produits les moins chers; d’ailleurs, la part des dépenses consacrées à la viande a baissé de 8 % chez les ménages du quintile inférieur entre 2010 et 2014 (même si les prix ont augmenté de 23 %), tandis que cette part a augmenté de 18 % chez les ménages du quintile supérieur (soit presque au même rythme que les prix, laissant voir beaucoup moins de changements de consommation que parmi les ménages du quintile inférieur);
  • on ne connaît pas les prix de départ : l’inflation peut être moins forte pour les ménages les moins riches, mais cela ne veut pas dire qu’ils paient moins cher pour des biens semblables que les ménages les plus riches; on sait par exemple qu’il y a souvent moins de marchés d’alimentation dans les quartiers pauvres, que les ménages les plus pauvres n’ont pas les moyens d’acheter de grandes quantités de biens quand ils sont en solde et ont moins souvent d’automobiles (voir plus loin) pour pouvoir aller dans les magasins à rabais;
  • l’évolution de l’indice des prix à la consommation de Statistique Canada (ou l’inflation) est basée sur l’achat de produits par des enquêteurs dans des commerces précis, tandis que les consommateurs n’effectuent pas nécessairement leurs achats dans ces commerces.

Plus grandes différences

Je vais terminer ce billet en montrant dans le tableau suivant les plus grandes différences de consommation entre les ménages des premier et cinquième quintiles entre 2010 et 2014.

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La première ligne de ce tableau est là comme point de repère, montrant la différence du niveau des dépenses totales des ménages des quintiles inférieur et supérieur. On notera que les dépenses des ménages du quintile supérieur étaient en moyenne plus élevées que celles des ménages du quintile inférieur de 242 % entre 2010 et 2014. Les lignes suivantes indiquent les types de dépenses où les différences de dépenses en dollars (montrées à la troisième colonne) ont été les plus élevées à l’avantage des plus riches et les trois dernières montrent les trois seuls types de dépenses (parmi les quelque 50 que j’ai conservés) où les ménages les plus pauvres ont en moyenne dépensé davantage que les ménages les plus riches entre 2010 et 2014.

La plus grande différence de dépense s’observe du côté du «logement appartenant à l’occupant», différence de plus de 11 000 $. Comme le pourcentage de différence est beaucoup plus élevé que la moyenne (635 % par rapport à 242 %), il est clair que cette différence est à la fois due à la valeur plus grande des logements habités par les riches, mais sûrement et surtout à leur taux de propriété plus élevé. D’ailleurs, le type de dépense pour lequel les ménages du quintile inférieur consacrent le plus d’argent par rapport aux ménages du quintile supérieur est justement le «logement loué par l’occupant», type de dépenses où on observe des versements entre quatre et cinq fois plus élevés (5200 $ par rapport à moins de 1200$) du côté des ménages les plus pauvres.

On remarquera aussi les écarts énormes du côté des dépenses pour l’achat (dépenses plus élevées de 573 %) et l’utilisation (330 %) d’automobiles, et de véhicules récréatifs (1158 %), et pour les forfaits-voyages (écart de 1667 %!). On voit à quel point le changement à l’aide sociale décrété par le ministre Blais pour réduire le «temps qu’un prestataire de l’aide sociale peut passer à l’extérieur de la province» est ridicule… L’écart de 447 % consacré aux «boissons alcoolisées achetées au magasin» peut aussi permettre de contrer le mythe des pauvres qui consacrent plus d’argent à l’alcool qu’à la nourriture. Je trouve aussi que l’écart de 674 % dans les achats de matériel de loisirs illustre bien l’exclusion de la vie commune de trop de ménages pauvres.

Et alors…

Si les résultats de l’exercice que j’ai fait sont en partie décevants, ils permettent de bien voir les limites du concept d’indice des prix à la consommation et de réaliser qu’il est illusoire de vouloir avoir le fin mot sur les effets spécifiques de l’inflation sur les ménages les plus pauvres et les plus riches en utilisant des données plus détaillées basées sur ce concept. Cela renforce aussi la pertinence de la méthode utilisée par les auteurs de l’étude que j’ai présentée dans le précédent billet.

Et, ne boudons pas notre plaisir, cet exercice a permis d’en savoir plus sur les différences les plus importantes de consommation entre les plus riches et les plus pauvres, et d’ainsi combattre certains mythes qui ont la vie dure…

L’inflation au niveau des ménages

29 juin 2016

inflation_ménagesL’inflation est probablement un des concepts économiques, avec le taux de chômage, que la population comprend le mieux. Ou pense le mieux comprendre. J’ai écrit plusieurs billets sur le sujet, notamment une série de trois textes et ce billet sur les nombreux changements que Statistique Canada a apportés au calcul de l’inflation depuis 100 ans.

L’étude que je vais présenter dans ce billet, Inflation at the Household Level (L’inflation au niveau des ménages) de Greg Kaplan et Sam Schulhofer-Wohl, vise à vérifier si l’inflation se fait sentir de la même façon auprès de tous les ménages et, si ce n’est pas le cas, à déterminer les facteurs qui expliquent le plus ces différences.

Les données

Les statistiques officielles sur l’inflation sont basées sur un panier moyen de biens et services acheté par les ménages et évaluent l’augmentation moyenne de ce panier en s’informant sur les prix un peu partout dans un territoire. Les données utilisées par cette étude reposent plutôt sur l’évolution des prix de biens précis achetés par des ménages sélectionnés. Ces données ont été colligées auprès de 50 000 ménages des États-Unis de 2004 à 2013. On compare en fait les changements de prix de biens spécifiques (qui ont le même code-barre, donc de même marque et de même format) que des ménages ont achetés au cours de deux années consécutives. Cette méthode est plus précise pour estimer l’évolution du coût des biens achetés par des ménages spécifiques, mais ne peut pas couvrir tous les achats. D’une part, les ménages n’achètent pas toujours les mêmes biens d’une année à l’autre et, d’autre part, un grand nombre de biens et services achetés par les ménages ne sont pas associés à des codes-barres précis (comme le loyer, un paiement hypothécaire, de l’essence, une auto, des droits de scolarité, etc.). Par exemple, alors que la nourriture représente entre 15 % et 16 % des dépenses selon les données officielles, elle compte pour plus de 60 % des dépenses des données utilisées. Ces données ne peuvent donc fournir qu’un éclairage partiel, mais sont plus précises pour calculer l’impact de l’inflation sur un ménage donné pour les types de dépenses comparés.

Malgré les différences énormes entre les deux méthodes (officielle et celle utilisant les données de cette étude), il est possible de comparer l’inflation calculée sur la base de ces données avec celles estimées par les statistiques officielles de l’indice des prix à la consommation pour les mêmes catégories de biens. Je n’en dirai pas plus sur le traitement de ces données par les auteurs, car la méthode utilisée pour tirer des conclusions fiables est relativement complexe (son explication couvre près de la moitié de l’étude…).

Les résultats

De façon globale, l’inflation observée à l’aide de ces données fut en moyenne de 2,6 % par année, taux comparable à celui saisi par les données officielles sur des biens de mêmes catégories, soit 2,4 %. Cela montre que ces données peuvent être utilisées pour en tirer quelques enseignements :

  • la différence d’inflation entre les ménages qui sont dans le 90ème centile et le 10ème centile d’inflation fut entre 2004 et 2005 de 14,8 points de pourcentage; cela signifie que, selon les produits qu’ils ont achetés d’une année à l’autre, ces ménages ont connu une inflation pouvant passer de -4,8 % à 10,8 %;
  • si on considère tous les ménages faisant partie de l’échantillon (50 000 ménages), l’inflation la plus basse fut de -43 % et la plus élevée de 102 %;
  • 67 % de la différence de l’inflation entre ces ménages provient de prix différents payés pour un produit ayant le même code-barre (par exemple acheté chez un dépanneur plutôt que dans un magasin de grande surface), 31 % du choix du produit dans une même catégorie (produit de marque connue plutôt que générique, par exemple) et seulement 2,5 % d’une composition différente d’achats entre les produits (plus de poisson et moins de viande, par exemple).

Cet exemple illustre éloquemment les différences de l’impact de l’inflation sur des ménages précis. Par contre, comme les ménages sont remplacés régulièrement dans l’échantillon, on ne peut pas savoir si un ménage qui a subi une forte inflation durant une année en subira une autre aussi importante l’année suivante ou s’il sera au contraire parmi ceux qui bénéficieront d’une baisse de prix (cette remarque est la mienne, elle ne vient pas de l’étude).

Par la suite, les auteurs présentent les résultats en fonction de différentes caractéristiques démographiques, mais cette fois calculés à partir des données sur toute la période (2004 à 2013) :

  • les ménages les plus pauvres subissent une inflation plus élevée que les ménages les plus riches, soit un écart moyen de 0,6 point de pourcentage entre ceux ayant un revenu inférieur à 20 000 $ et ceux ayant un revenu d’au moins 100 000 $;
  • il en est de même des ménages comptant plus de membres (dont des enfants), plus âgés et dont le chef de famille est moins scolarisé, mais par des écarts moindres;
  • les auteurs n’observent toutefois pas de différence selon l’appartenance ethnique (Noirs, Blancs ou Hispaniques).

Et alors…

Même si cette étude ne touche finalement que quelques aspects de l’inflation, elle montre à quel point ce concept peut se réaliser différemment selon les situations spécifiques des ménages. Elle nous donne aussi des indices sur les conséquences d’habiter un quartier ou une région où aucun commerce à prix réduit n’est présent. Or, trop souvent, ces commerces sont moins présents dans les quartiers ou les régions où les ménages ont des revenus modestes. On notera ici que l’inflation indique les niveaux de changements de prix et non pas les différences de prix payés pour un même bien ou service, sous-estimant le désavantage de l’absence d’un commerce à bas prix dans un quartier ou une région.

Dans le prochain billet, je tenterai d’estimer la différence d’inflation entre les ménages les plus pauvres et les plus riches du Québec. Cet exercice n’est pas facile, car je ne dispose pas du type de données utilisées dans l’étude que j’ai présentée dans ce billet. Mais, bon, on verra ce que ça donnera!

La révolution des mœurs

27 juin 2016

révolution des mœurs

La révolution des mœurs Comment les baby-boomers ont changé le Québec de Jean-Marc Piotte «distingue soigneusement la révolution des mœurs de la Révolution tranquille avec laquelle on la confond trop souvent». La première s’est manifestée dans la plupart des démocraties occidentales, la deuxième fut plus spécifique au Québec.

Préface : Normand Baillargeon situe ce livre parmi tous ceux qui ont été écrits sur cette époque. Il place ensuite les enjeux soulevés par ce livre.

Introduction : En plus de présenter les chapitres qui suivent, l’auteur précise que si la révolution des mœurs est essentiellement «le fait des baby-boomers, dont font évidemment partie les femmes», la Révolution tranquille «est animée principalement par des acteurs provenant des mouvements de l’Action catholique». J’ai d’ailleurs toujours trouvé incongru qu’on associe les Lesage, Lévesque et autres Gérin-Lajoie à des baby-boomers… Comme je dis souvent, nous sommes déjà assez nombreux, n’en rajoutez pas!

Les Trente Glorieuses et la révolution des mœurs : L’auteur explique de façon sommaire les événements qui ont mis la table pour l’avènement de la Révolution tranquille internationale et la révolution des mœurs québécoise, soit ceux qui ont mené à la forte croissance de l’époque qu’on a par la suite baptisée les Trente glorieuses.

Les bonnes mœurs et l’Église : Avant nos deux révolutions, l’église catholique ne contrôlait pas seulement nos établissements d’éducation, de santé et de services sociaux, mais aussi nos lectures et même notre vie sexuelle.

L’Église ne se réduit pas au clergé : L’auteur nous rappelle que, même avant nos deux révolutions, l’église était loin d’être monolithique. Une grande partie du réveil de la société est en effet due à des organisations catholiques, comme la Jeunesse ouvrière catholique (JOC), la Jeunesse étudiante catholique et les syndicats catholiques (dont la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, ancêtre de la CSN).

La révolution québécoise des mœurs (1960-1980) : La création de l’État-providence lors de la Révolution tranquille a entre autres permis aux premières cohortes de baby-boomers de trouver des emplois nombreux dans les nouvelles institutions nouvellement créées (cégeps, Université du Québec, nouveaux hôpitaux, Hydro-Québec, firmes d’ingénierie, etc.). L’élévation du niveau de vie, avec la généralisation de l’utilisation de la pilule anticonceptionnelle, fut d’ailleurs un des moteurs de la révolution des mœurs.

Pour illustrer les changements apportés par la révolution des mœurs, l’auteur a retenu deux revues qu’il présente dans ce chapitre, soit Parti pris (dont il fut un des fondateurs) et Mainmise, chacune ayant accompagné cette révolution à leur façon. Il présente aussi d’autres événements de l’époque.

L’approfondissement de la révolution des mœurs:le mouvement féministe (19701990) : Passant rapidement sur les faits marquants du féminisme d’avant les années 1970, l’auteur procède comme dans le chapitre précédent, soit en se penchant sur deux revues des années 1970 et 1980, Québécoises deboutte! (revue du Front de libération des femmes du Québec) et La vie en rose.

Conclusion : Des revues qu’il a présentées, l’auteur considère que Mainmise et La vie en rose furent celles qui ont le mieux reflété la révolution des mœurs, notamment sur la libération sexuelle et sur l’acceptation des orientations sexuelles auparavant cachées (quoique cette acceptation demeure encore aujourd’hui bien relative…). Cette libération s’est aussi manifestée par l’explosion du nombre de couples en union libre et par l’arrivée en masse des femmes sur le marché du travail.

L’auteur bifurque ensuite pour analyser les conséquences de la montée du néolibéralisme et de la hausse des inégalités depuis au moins le début des années 1980, puis la situation de la politique internationale et québécoise, et enfin la place de la religion et de la démocratie dans notre société. Même si ses propos sont intéressants et pertinents (il appuie QS!), ils m’ont semblé bien loin du sujet du livre. Comme l’auteur a annoncé que ce livre serait son dernier, peut-être a-t-il voulu laisser son testament politique, ce qu’on ne peut que respecter.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je ne sais pas. D’une part, la distinction qu’il fait entre la révolution des mœurs et la Révolution tranquille est intéressante, mais, d’autre part, il ne la développe pas suffisamment à mon goût, s’étendant parfois longuement sur des sujets faiblement liés au thème du livre, même s’ils sont intéressants. Ce livre n’est pas long à lire (à peine plus de 100 pages), mais, justement, il est peut-être trop court! Il faut dire aussi que j’ai tellement lu sur cette époque dernièrement que je suis peut-être devenu plus exigeant quand on en parle… En somme, si vous en avez moins lus que moi, ce livre est peut-être pour vous!

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