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Le marché du travail des femmes (1) – l’emploi et les taux d’emploi et de chômage

8 avril 2015

mt_femmesDans un commentaire laissé sur mon dernier billet portant sur l’emploi, la présidente de la Fédération des femmes du Québec, Alexa Conradi, a manifesté l’intérêt qu’il pourrait y avoir à ce que je produise un billet semblable «en faisant une analyse différenciée selon le sexe» ou en fonction d’autres facteurs, comme l’origine et la race. Je lui ai répondu que c’était très difficile, car, justement, ces billets visent en premier lieu à montrer que les estimations mensuelles de l’Enquête sur la population active (EPA) comportent des marges d’erreur trop élevées pour pouvoir tirer des conclusions sur les tendances qui s’en dégagent. Or, ces marges d’erreur sont proportionnellement encore plus importantes quand on croise les données, par exemple pour comparer l’évolution de l’emploi selon le sexe ou tout autre facteur. En outre, les données de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH), dont je me sers pour relativiser les écarts montrés par les estimations de l’emploi par l’EPA, ne sont pas compilées selon le sexe (ni l’âge, d’ailleurs). Il est toutefois possible d’analyser ce genre de question avec les données annuelles, car ces données ont une marge d’erreur plus faible.

Ce commentaire m’a toutefois fait réaliser que, si j’ai publié beaucoup de billets sur le marché du travail des femmes sous différents angles (revenus, femmes avec des enfants d’âge préscolaire, femmes arabes, concentration dans les professions, etc.), je n’ai jamais vraiment fait le tour de la question. Tant qu’à le faire, je me suis dit que j’essaierais de couvrir l’évolution de la situation des femmes sur le marché du travail au Québec sous le plus d’angles possible. Il faudra pour cela consacrer plusieurs billets sur la question, billets que je compte publier au cours des prochains mercredis.

L’emploi

Le graphique suivant montre l’évolution de l’emploi au Québec selon le sexe entre 1976 et 2014.

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On peut voir sur ce graphique que l’emploi des femmes a augmenté beaucoup plus rapidement que celui des hommes. Cette croissance peut être traduite de différentes façons :

  • les femmes sont responsables de 70 % de l’augmentation de l’emploi entre 1976 et 2014;
  • l’emploi total a augmenté de 60 %, mais de seulement 28 % chez les hommes et de 117 % chez les femmes;
  • alors qu’elles occupaient 35 % de l’emploi en 1976, ce taux atteignait 48 % en 2014;
  • cette tendance à la plus forte augmentation de l’emploi chez les femmes semble terminée, car le taux de croissance de l’emploi a été presque égal entre les hommes (5,2 %) et les femmes (5,4 %) entre 2009 et 2014.

En fait, l’augmentation de la participation sur le marché du travail des femmes est un des phénomènes les plus importants sur le plan de l’emploi au cours des 40 dernières années, avec la hausse de la scolarisation.

Le taux d’emploi selon l’âge

La série de graphiques qui suit présente l’évolution du taux d’emploi selon le sexe pour six tranches d’âge différentes. Ces graphiques permettent de mieux voir la dynamique de l’augmentation de l’emploi des femmes.

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J’ai préféré présenter les données selon le taux d’emploi (proportion de l’emploi dans la tranche d’âge par rapport à sa population totale), car ce taux évite les écarts dus à la variation de la taille de la population. L’examen de l’évolution des taux d’emploi respectifs des hommes et des femmes par tranche d’âge permet de voir que le rattrapage du taux d’emploi des femmes s’est produit à différentes époques et avec une ampleur différente selon la tranche d’âge.

  • 15 à 24 ans : l’écart du taux d’emploi entre les hommes et les femmes s’est considérablement réduit lors de la récession du début des années 1980 (de 7 points de pourcentage en 1976 à seulement 2 points en 1982), a augmenté lors de la reprise qui a suivi (pour atteindre 6 points en 1988), mais est par la suite demeuré assez faible, s’inversant même à l’avantage des femmes à compter de 2003, avantage qui a atteint près de 5 points en 2014. Les facteurs qui expliquent ce renversement sont nombreux. J’y reviendrai dans d’autre billets, en examinant notamment de plus près l’influence de la hausse de la scolarisation dans ce groupe d’âge.
  • 25 à 34 ans : l’écart dans ce groupe d’âge était en 1976 beaucoup plus important (43 points!) que dans le groupe précédent (7 points) et s’est réduit de façon beaucoup plus régulière. Il est relativement stable à moins de 5 points de différence depuis 2007, malgré un écart étonnamment bas en 2014 (1,3 point). Il semble donc que le rattrapage est passablement terminé dans ce groupe d’âge, la différence restante étant difficile à éliminer, surtout si on tient compte des retraits du marché du travail pour motif de maternité (je reviendrai aussi sur cet aspect dans un autre billet).
  • 35 à 44 ans : le rattrapage dans ce groupe d’âge ressemble beaucoup à celui observé chez les 25-34 ans : l’écart est passé de 47 points en 1976 (plus que le taux d’emploi des femmes dans ce groupe cette année-là, soit 43 %) à moins de 6 points de 2009 à 2014 (avec un écart de 3,4 points cette dernière année). Le rattrapage semble aussi terminé dans ce groupe d’âge, l’écart restant étant aussi difficile à éliminer, pour la même raison que chez les 25-34 ans. On notera que, dans ce groupe et dans le précédent, la baisse de l’écart entre les taux d’emploi s’explique aussi en partie par la baisse du taux d’emploi des hommes dans ces groupes d’âge entre 1976 et 2014 : de 9 points chez les 25-34 ans et de 5 points chez les 35-44 ans. Finalement, il est fort probable que l’implantation des services de garde à contribution réduite en 1997 ait contribué à l’ampleur de la réduction des écarts dans ce groupe et le précédent, d’autant plus que les écarts du taux d’emploi entre les hommes et les femmes dans le reste du Canada dans ces groupes d’âge étaient en 2014 beaucoup plus élevés qu’au Québec (de respectivement 7,0 et 7,3 points), alors qu’ils étaient plus rapprochés en 1997 (2,7 et 1,7 points).
  • 45 à 54 ans : le rattrapage dans ce groupe d’âge est semblable à celui observé dans les groupes précédents; là aussi l’écart observé en 1976 (49 points) était plus élevé que le taux d’emploi des femmes (37 %). Le rattrapage dans ce groupe semble également terminé, l’écart étant stable entre 4 et 6 points de pourcentage depuis 2007.
  • 55 à 64 ans : l’évolution des écarts est passablement différent dans ce groupe. En effet, la baisse du taux d’emploi des hommes explique près de 80 % de la baisse de l’écart de ce taux entre les hommes et les femmes entre 1976 et 1994 (baisse de 28 points, de 48 points d’écart en 1976 à 20 en 1994, dont 23 points proviennent de la baisse du taux d’emploi des hommes). La baisse subséquente de l’écart qui a permis de le stabiliser entre 9 et 11 points entre 2008 et 2013 s’est réalisée alors que les taux d’emploi étaient en hausse chez les hommes et les femmes, mais davantage chez ces dernières (hausse de 23 points pour les femmes et de 13 points chez les hommes). La baisse de cet écart à 7 points en 2014 laisse penser qu’il y a encore du rattrapage possible dans cette tranche d’âges, mais beaucoup moins que par le passé (baisse de 48 points à 7 points entre 1976 et 2014).
  • 65 ans et plus : la situation est plus confuse dans cette tranche d’âge. L’écart n’a varié que de 4 points à 9 points entre 1976 et 2014, diminuant dans un premier temps en raison de la baisse du taux d’emploi des hommes (de 13 % en 1976 à 6 % en 2000), puis augmentant par la suite surtout en raison de la hausse du taux d’emploi des hommes (de 6 % en 2000 à 14 % en 2014), pendant que celui des femmes augmentait moins (de 2 % en 2000 à 7 % en 2014). Il semble donc possible qu’un certain rattrapage s’observe dans ce groupe d’âge au cours des prochaines années, mais il serait hasardeux d’en prévoir l’ampleur.

Taux de chômage

Parallèlement au rattrapage de leur taux d’emploi, les femmes ont aussi vu leur situation s’améliorer du côté du chômage, comme on peut le voir sur le graphique suivant.

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Alors qu’il était supérieur à celui des hommes dans les années 1970 et dans la deuxième moitié des années 1980, mais égal durant la récession de 1982 et 1983 et au cours des deux années suivantes, le taux de chômage des femmes est devenu inférieur à celui des hommes durant la récession du début des années 1990 et l’est demeuré depuis.

Le graphique permet de voir l’importance des récessions dans ce virage. Immanquablement, le taux de chômage des hommes a augmenté davantage que celui des femmes lors des récessions (1982, 1993 et 2009). Cela s’explique en bonne partie par le fait que ce sont des industries où les hommes sont beaucoup plus présents qui subissent le plus les récessions, comme le secteur manufacturier et la construction. Si l’emploi dans la construction se rétablit lors des reprises, ce n’est pas nécessairement le cas dans le secteur manufacturier.

Il sera intéressant, et sûrement déprimant, de voir si, comme on peut s’y attendre, le taux de chômage des femmes ne sera pas celui qui augmentera le plus au cours des prochaines années et si leur emploi ne sera pas celui qui augmentera le moins (ou diminuera le plus) en raison des mesures d’austérité de nos deux gouvernements, austérité qui touche en premier lieu des secteurs d’emploi féminins, alors que les plans de relance gouvernementaux touchent davantage des secteurs historiquement masculins, notamment le secteur minier, comme le démontre bien cette étude de l’IRIS.

Et alors…

Ce premier billet sur le marché du travail des femmes peut sembler en présenter un portrait très positif. Il montre en fait un portrait moins négatif qu’auparavant, puisque leur taux d’emploi, si ce n’est chez les 15-24 ans, est toujours systématiquement inférieur à celui des hommes. Et, je n’ai pas encore parlé de la prévalence de l’emploi à temps partiel ou des revenu d’emploi…

Un autre aspect qui ressort de ce billet est que le vieillissement de la main-d’œuvre ne sera pas le seul facteur qui freinera l’augmentation de l’emploi au cours des prochaines années. Alors que l’apport des femmes explique 70 % de la croissance de l’emploi au cours des 40 dernières années, les données récentes et l’examen du rattrapage du taux d’emploi par tranche d’âge montrent que cet apport sera bien moindre au cours des prochaines années et que l’essentiel de leur rattrapage sur le plan du taux d’emploi est derrière nous. Si les mesures d’austérité venait en plus les frapper davantage, ce à quoi on peut s’attendre, la stagnation actuelle de l’emploi n’en serait pas à ses dernières heures!

Les mauvaises idées

6 avril 2015

mauvaises_idéesQuand Marc-André Lapalice a publié un statut sur le livre de Jeff Madrick intitulé Seven Bad Ideas : how mainstream economists have damaged America and the world (Sept mauvaises idées : comment les économistes orthodoxes ont nui aux États-Unis et au monde), cela me tentait plus ou moins de le lire. Tout d’abord, il n’est pas encore traduit, puis les thèmes abordés me faisaient trop penser au livre Économie zombie : Pourquoi les mauvaises idées ont la vie dure de John Quiggin, livre auquel j’ai consacré cinq billets. Mais bon, je l’ai réservé à la bibliothèque et, peut-être justement parce qu’il est en anglais, je l’ai eu rapidement.

Les sept mauvaises idées

L’auteur analyse dans son livre sept idées associées à l’économie orthodoxe (ou néoclassique) qui, même si elles n’ont jamais été démontrées, sont toujours appuyées et appliquées dans les pays occidentaux. Il s’agit de :

  • La main invisible : l’auteur donne à la main invisible sa définition large, c’est-à-dire pas uniquement associée à «l’idée que des actions guidées uniquement par l’intérêt personnel de chacun peuvent contribuer à la richesse et au bien-être de tous», mais aussi au mécanisme qui permet l’équilibre entre l’offre et la demande (mécanisme que l’auteur considère une conséquence de la définition plus restreinte de la main invisible). Une belle idée, mais qui ne repose que sur du vent!
  • La loi de Say et l’austérité : il s’agit de la base théorique de l’économie de l’offre qui prétend que l’offre crée sa propre demande. Cette idée a été démontrée fausse à de nombreuses reprises (voir entre autres ce billet), mais est encore aujourd’hui utilisée pour justifier les mesures d’austérité en Europe et même les prévisions de croissance des investissements des entreprises (comme dans le rapport Godbout) grâce à la baisse de leurs impôts, croissance qui ne s’observe pas dans la réalité.
  • Le rôle limité des gouvernements : Pour contrer l’idée des économistes néoclassiques (dont Milton Friedman) qui affirment que les gouvernements devraient se limiter à protéger la propriété privée et à corriger les imperfections des marchés (qui sont sensées être très rares…) et que seuls les marchés et le secteur privé peuvent créer de la richesse et des emplois (ce dogme est notamment partagé par le premier ministre du Québec qui a affirmé en campagne électorale que «Les jobs, la prospérité, c’est créé par l’entreprise privée. La réalité de la vie, c’est ça. L’État ne crée pas d’emplois directement»), Madrick montre les nombreuses contributions essentielles de l’État, notamment dans les infrastructures, en éducation, en santé, en recherche et développement, en protection sociale, etc. Il ajoute qu’aucun lien n’a jamais pu être établi de façon claire entre l’amélioration du niveau de vie et la présence étatique dans l’économie (et quand on en a établi, c’était plutôt pour conclure que ce sont les pays et les époques avec la plus grande présence étatique qui ont connu les améliorations les plus importantes).
  • La priorité à une inflation faible : sans nier qu’une inflation élevée puisse être nuisible (en rendant incertaines les conditions économiques à venir), l’auteur montre que la cible d’une inflation à 2 % visée par presque toutes les banques centrales ne repose sur aucune donnée empirique et est beaucoup trop faible. Il s’en prend aussi à la priorité accordée à cette cible par rapport aux autres mandats des banques centrales (maintenir le taux de chômage faible, assurer la stabilité de l’économie, etc.).
  • Les bulles spéculatives n’existent pas : ce chapitre s’en prend au concept de marché efficient qui prétend que les marchés financiers accordent toujours la valeur exacte aux actions négociées en bourse. C’est en se basant sur cette théorie (ridicule, quand on regarde les faits) que les représentants du secteur financier pressent les gouvernements de déréglementer leurs activités, car, affirment-ils, le marché s’autorégule de lui-même. Or, la dernière crise a apporté une preuve supplémentaire que oui, les bulles spéculatives existent et que ce marché ne peut pas s’autoréguler…
  • Les bénéfices de la mondialisation : sans nier certains bénéfices de la mondialisation, l’auteur s’en prend de façon véhémente à l’idéologie qui prétend qu’il faut déréglementer le commerce mondial et les mouvements des capitaux pour bénéficier pleinement des avantages du commerce international sur la croissance économique. Madrick montre que les solutions uniques, comme celles basées sur le consensus de Washington, ont détruit le tissu social et économique de bien des pays. Il favorise au contraire des solutions adaptées aux caractéristiques de chaque pays, y compris, lorsque nécessaire, des mesures protectionnistes pour défendre une industrie naissante ou essentielle à un pays (mesures qui ont d’ailleurs aidé l’économie des États-Unis au XIXème siècle, notamment face au concurrent britannique).
  • L’économie est une science : Sans difficulté, l’auteur démontre à quel point la prétention des économistes orthodoxes que l’économie est une science est erronée. Elle l’est autant en raison des hypothèses fausses des promoteurs de cette idée qu’en raison du caractère changeant de l’être humain.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Même si les thèmes abordés dans ce livre l’ont pour la plupart déjà été avant, ce livre est loin d’être sans intérêt. Malgré la faiblesse de mon anglais, je n’ai eu aucune difficulté à le lire, tellement le style est simple et le langage utilisé est abordable. Les démonstrations sont claires, les arguments solides et les conclusions logiques. Bref, oui, ce livre mérite les quelques heures que j’y ai consacrées.

Je termine ce billet en proposant une vidéo de sept minutes qui permet de savoir si ce livre peut nous intéresser.

Le PLQ et l’emploi

4 avril 2015

PLQ-emploiJe pensais attendre au moins un autre mois avant de revenir sur les données sur l’emploi. Mais, plusieurs événements se sont passés récemment qui justifient d’en parler plus rapidement que ça. En plus, le parti libéral (PLQ) a décidé de profiter de la situation pour imiter Alain Dubuc et comparer les variations des estimations d’emploi de l’Enquête sur la population active au cours des derniers mois du gouvernement péquiste avec celles des premiers mois de sa présence, comme on peut le voir sur l’image que j’ai utilisée pour accompagner ce billet.

Un petit changement

Comme je le fais toujours quand on présente des données sur l’emploi provenant de l’Enquête sur la population active (EPA), ce qu’a fait le PLQ dans sa publicité, je vais encore les comparer avec celles de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH). En effet, les estimations de l’EPA comportent une marge d’erreur importante, tandis que celles de l’EERH sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur, car issues d’un recensement de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières.

Mardi dernier, Statistique Canada a procédé à une révision des données historiques de l’EERH depuis 2001 en fonction des «facteurs saisonniers les plus récents». En fait, cette mise à jour n’a pas changé grand chose. J’ai toutefois dû raccourcir un peu la série que je présente dans mes billets sur l’emploi, ce qui n’est de toutes façons pas une mauvaise idée pour pouvoir mieux apprécier les variatioons les plus récentes, car je cherche toujours à partir ma série au cours d’un mois qui permet de voir les données de l’EPA parfois supérieures à celles de l’EERH, parfois inférieures (bref de centrer celles de l’EERH).

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Comme l’EERH ne tient pas compte de l’emploi agricole, ni des travailleurs autonomes (ni de quelques autres secteurs de moindre importance), et que, en conséquence, les niveaux d’emplois de l’EERH et de l’EPA sont différents, j’ai dû faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de juillet 2011) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

Ce qui m’intéressait surtout avec la mise à jour de janvier était de voir si les données de l’EERH montrerait une hausse de l’emploi similaire à celle indiquée par l’estimation de l’emploi de l’EPA pour ce mois. En effet, les estimations de janvier de l’EPA avaient montré une hausse de 16 000 emplois (suivie d’une nouvelle hausse de 16 800 emplois en février, ces deux hausses représentant l’essentiel de la vantardise du PLQ d’avoir créé 51 700 emplois depuis son arrivée au pouvoir). Or, les données de l’EERH ne montrent rien de tel, mais plutôt une faible augmentation de moins de 2500 emplois. Si les estimations de l’EPA montrent une hausse de 38 500 emplois entre mai 2014 et janvier 2015, celles de l’EERH n’indiquent qu’une hausse de moins de 3400 emplois! Sauf certains soubresauts dus aux particularités de ses données (comme elles sont basées sur les listes de payes, elles ne considèrent par exemple pas les employés en grève ou en lock-out contrairement aux estimations de l’EPA), le niveau d’emploi selon l’EERH stagne depuis au moins septembre 2012, avec une hausse de moins de 500 emplois entre ce mois et janvier 2015!

Autres données

– solde commercial international des biens

Dans mon précédent billet sur l’emploi, j’ai présenté les données les plus récentes sur le solde commercial international des biens du Québec, en montrant sur un graphique que ce solde s’était grandement amélioré depuis la baisse de la valeur du dollar canadien. Or, les dernières données du PIB québécois montrent une amélioration bien moins importante de ce côté pour le quatrième trimestre de 2014 (ligne 6 moins ligne 13 de ce tableau), soit une baisse du déficit commercial de 11 % par rapport au trimestre précédent et de 28 % par rapport au quatrième trimestre de 2013. Par contre, notre solde commercial de biens avec les autres provinces (ligne 8 moins ligne 15) s’est grandement détérioré, éliminant plus de la moitié de cet avantage.

Cela pourrait expliquer que, comme je l’ai mentionné dans mon précédent billet, l’emploi dans le secteur manufacturier n’ait pas profité de l’amélioration de notre solde commercial international de biens. N’oublions pas que nos entreprises sont plus souvent payées en dollar des États-Unis pour leurs exportations et qu’une augmentation de la valeur monétaire des exportations ne signifie pas nécessairement une hausse des quantités de biens exportés. Au bout du compte, les estimations de l’EPA montrent une baisse de 17 000 emplois dans le secteur manufacturier entre janvier 2014 et janvier 2015 selon le tableau cansim 282-0088, tandis que les données de l’EERH indiquent une baisse d’à peine 400 emplois au cours de la même période selon le tableau 281-0063. Malgré ces gros écarts, on peut conclure que l’emploi dans le secteur manufacturier ne semble vraiment pas avoir profité de la baisse de la valeur du dollar canadien et surtout ne pas pouvoir expliquer la hausse des estimations de l’emploi total mises de l’avant par le PLQ.

– revenus fiscaux

Comme le mentionnait Rudy Le Cours dans sa chronique de samedi dernier, «le ministère des Finances a indiqué que le déficit observé en décembre s’élevait à 381 millions. En décembre 2013, il avait été de 121 millions. C’est le deuxième mois d’affilée où les données mensuelles de 2014 sont plus rouges que celles de 2013 ». On peut en plus constater à la page 4 du Rapport mensuel sur les opérations financières de décembre 2014 que les recettes provenant de l’impôt des particuliers a à peine augmenté de 3,1 % au cours des neuf premiers mois de l’année financière 2014-2015. Or, l’évolution de ces recettes est fortement liée à celle de l’emploi. Cette donnée ne correspond pas non plus à la hausse de l’emploi illustrée par les estimations de l’EPA.

Et alors…

Alors, je ne peux que conclure de la même façon que je le fais depuis deux ans : l’emploi stagne et continue de stagner! C’est assez hallucinant de voir nos gouvernements se servir constamment des variations mensuelles bien normales des estimations de l’emploi selon l’EPA, semblant ignorer que la marge d’erreur à 95 % des estimations de l’emploi de l’EPA d’un mois à l’autre est de 29 000 emplois et de 56 000 emplois entre deux mois distants de plus de cinq mois.

À voir la hausse des estimations de l’emploi des deux derniers mois (environ 33 000 emplois), je vais même m’avancer à prévoir que l’estimation de l’emploi de l’EPA diminuera d’ici la fin de l’année, d’autant plus que les mesures d’austérité de nos deux gouvernements devraient se faire durement sentir au cours de cette période. Cela dit, il n’y a rien de plus dangereux que de prévoir des estimations sujettes à des marges d’erreur aussi élevées!

Le vieillissement, les retraites et les inégalités

1 avril 2015

ISQ-faibleUne étude fort intéressante portant sur les effets du vieillissement et des changements des régimes de retraite sur les inégalités est parue en février dernier sans provoquer beaucoup d’écho dans les médias, si ce n’est dans cet article. Cette étude de Yves Carrière, Jacques Légaré, Mélanie Léger St-Cyr, Chloé Ronteix, et Viorela Diaconu est intitulée «Vivre et travailler plus longtemps dans une société vieillissante: vers une croissance des inégalités?».

Remarques préliminaires

Avant d’aborder le contenu de l’étude comme telle, je vais présenter un graphique (tiré de la page 13 du sommaire du rapport D’Amours sur l’avenir du système de retraite québécois) qui jette beaucoup de confusion dans l’analyse des effets du vieillissement et des transitions de vie (école-travail, travail-retraite, etc.).

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Lors d’une conférence à laquelle j’ai assisté, Yves Carrière, un des auteurs de l’étude dont je vais parler tantôt, s’insurgeait contre cette présentation des transitions. On donne l’impression qu’en 1970, les jeunes entraient sur le marché du travail à 19 ans, travaillaient 46 ans, prenaient leur retraite à 65 ans et y demeurait 13 ans, alors qu’en 2009, ils entraient sur le marché du travail à 22 ans, travaillaient 38 ans (une baisse de 17 %), prenaient leur retraite à 60 ans et y demeurait 23 ans (une hausse de plus de 75 %). Cela est faux.

En effet, ceux qui prenaient leur retraite en 1970 n’étaient pas entrés sur le marché du travail en 1970, mais quelque part entre 1920 et 1935! À quel âge ces personnes étaient-elles entrées sur le marché du travail? On ne le sait pas. De même, les personnes qui ont pris leur retraite en 2009 ne sont pas celles qui sont entrés sur le marché du travail en 2009, mais plutôt en majorité entre 1965 et 1975. Elle ne sont donc pas restées 38 ans au travail, mais plutôt 41 ans, si on prend comme base l’âge d’entrée sur le marché du travail en 1970. Et, à quel âge prendront leur retraite les jeunes qui sont entrés sur le marché du travail à 22 ans en moyenne en 2009? Il va falloir attendre jusqu’en 2050 pour en avoir une idée!

En outre, l’âge moyen de la retraite est un indicateur trompeur. Les personnes qui prennent leur retraite une année donnée n’ont évidemment pas toutes le même âge et ne sont pas entrées sur le marché du travail au même âge et la même année. Il est donc erroné de comparer leur âge moyen à l’âge moyen d’entrée sur le marché du travail la même année, mais aussi 40 ou 45 ans auparavant. Ensuite, cet âge moyen ne dit rien sur le nombre de personnes qui ont pris leur retraite (il pourrait y en avoir que deux ou trois…), ni sur celles qui ne l’ont pas prise et qui prendront leur retraite à un âge plus avancé que la moyenne!

C’est entre autres pourquoi M. Carrière préfère considérer les taux de retraite par âge (% des gens âgés de 50 ans qui prennent leur retraite, % de ceux âgés de 51 ans, etc.) ce qui lui permet de calculer l’espérance du nombre d’années au travail quand on a 50 ans (j’avais présenté une étude coproduite par M. Carrière portant sur cette question il y a deux ans). Or, ce calcul montre que les personnes qui avaient 50 ans en 2008 devraient prendre leur retraite en moyenne autour de 63 ou 64 ans ans, soit de trois à quatre ans plus vieux que ne l’indique l’âge moyen de retraite. Prenant leur retraite à un âge plus avancé, ces personnes y demeureront bien moins longtemps que l’utilisation du graphique basé sur l’âge moyen nous l’indique (19 ou 20 ans au lieu de 23 ans). En conséquence, les calculs du coût de la retraite qu’on nous présente pour justifier des compressions aux programmes publics de retraite surestiment fortement ce coût.

Fin de cette longue entrée en matière…

L’étude

La première partie de l’étude aborde justement les cycles de vie. Quoique intéressante, je vais me concentrer ici sur les deuxième et troisième parties qui sont intitulées Pourquoi relever l’âge normal de la retraite ? et Espérance de vie différentielle, âge normal de la retraite et inégalités sociales, d’autant plus que mes remarques préliminaires ont justement porté sur certains aspects des cycles de vie (ou transitions de vie).

– l’âge «normal» de la retraite

Malgré les nombreuses discussions sur le sujet, les auteurs observent que seulement trois pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) «affichaient en 2010 un âge supérieur à 65 ans pour accéder à une pleine rente de retraite. Il s’agit des États-Unis, de la Norvège et de l’Islande». Trois autres l’ont depuis fait et quelques autres, dont le Canada, prévoient le rehausser au-dessus de 65 ans au cours des prochaines années.

Il n’y a aucun doute que ce genre de mesure permet de réduire le coût des programmes publics de retraite, mais moins qu’on pourrait le penser, car le rehaussement de l’âge de la retraite entraîne l’augmentation des coûts d’autres programmes (comme l’aide sociale et les prestations d’invalidité). D’autres mesures peuvent aussi permettre de réduire les coûts ou d’augmenter le financement de ces programmes. Au Québec et au Canada, on a par exemple fortement augmenté les taux de cotisation au Régime de pensions du Canada (RPC) au Régime des rentes du Québec (RRQ).

– équités intergénérationnelles et intragénérationnelles

On tente souvent de justifier le rehaussement de l’âge de la retraite par l’équité intergénérationnelle (qui sert aussi d’argument pour adopter bien d’autres mesures d’austérité, même la baisse de services pour les jeunes et les enfants!), mais on parle moins souvent de ses conséquences sur l’équité intragénérationnelle, soit l’équité «dans la répartition du bien-être entre les membres d’une société à un moment précis dans le temps».

– les inégalités face à la mortalité

Les auteurs présentent dans cette optique les résultats de nombreuses études sur les différences entre l’espérance de vie à la naissance et à 65 ans, totale et en bonne santé (ou sans incapacité), selon le niveau de revenu et le niveau de scolarité. Même si peu d’études portent sur le Canada, les écarts de mortalité observés entre les plus pauvres et les plus riches, et entre les moins scolarisés et les plus scolarisés, sont toujours substantiels, soit de quatre à huit ans en général. Leur probabilité de vivre jusqu’à 75 ans est aussi beaucoup moindre.

– retraite involontaire et durée de la retraite : effet des inégalités

«Une espérance de vie moins élevée doublée d’un désavantage marqué dans la proportion d’années vécues en bonne santé, signifie qu’il est beaucoup plus probable pour une personne socioéconomiquement défavorisée d’être forcée à une retraite involontaire pour raison de santé.»

Une étude montre que, en moyenne, 6 % des Européens prennent leur retraite pour des raisons de santé. Une autre étude finlandaise estime que ce taux atteint 33 % chez les travailleurs manuels. Toutes ces études (et bien d’autres que je n’ai pas citées) sur les différences d’espérance de vie et de retraites hâtives font en sorte que, à âge effectif de la retraite identique, les travailleurs des groupes socioéconomiques moins favorisés passent plus de temps à contribuer aux pensions et moins de temps à en recevoir. Pour être équitables et permettre une durée de vie à la retraite similaire, les régimes de pensions devraient permettre aux groupes défavorisés de «prendre leur retraite plus tôt que les mieux nantis». Or, bien sûr, aucun régime ne prévoit une telle chose, ne tenant aucun compte de l’équité intragénérationnelle.

– effets de la privatisation du système de revenu de retraite, selon le genre et les inégalités

«En général, les réformes visant à alléger la pression du vieillissement sur les finances publiques ont entraîné une tendance à la privatisation des prestations de retraite.»

Cette privatisation se manifeste tant par la hausse de la part privée des outils d’épargne pour la retraite (comme le régime enregistré d’épargne-retraite, le REER) que par la diminution de la part des prestations de retraite provenant des régimes publics. Les auteurs soulignent, comme d’autres l’ont déjà fait, que l’indexation des prestations de la Sécurité de la vieillesse (SV) et du Supplément de revenu garanti (SRG) en fonction des prix, et non des salaires (ou du revenu médian), fait diminuer constamment leur contribution au remplacement des revenus des retraités par rapport à leurs revenus d’avant la retraite (de 26 % en 2012 à 13 % dans 40 ans, selon le rapport D’Amours). Le relèvement de l’âge à partir duquel on a droit à ces prestations de 65 à 67 ans ne fera qu’accentuer cet effet. Or, plusieurs études déplorent «qu’une augmentation de la proportion du revenu de retraite provenant de l’épargne privée conduise à une plus grande inégalité des revenus chez les personnes âgées». Cette tendance toucherait encore plus les femmes que les hommes, car leur plus grande proportion de travail à temps partiel, leurs salaires moins élevés et leurs absences du marché du travail pour avoir des enfants sont associés à une baisse du taux de couverture des régimes de pensions privées.

– conclusion des auteurs

«À un débat qui depuis plusieurs années est presque exclusivement centré sur l’équité intergénérationnelle, l’allongement de la vie et le besoin de reporter sa retraite ajoute maintenant un élément important : on doit s’interroger sur les effets potentiels du report de la retraite sur l’équité intragénérationnelle. D’ici à peine deux décennies, les conditions de vie de plus du quart de la population canadienne dépendront en bonne partie du succès de notre système de revenu de retraite. Un échec ne serait pas uniquement désastreux pour les personnes âgées ; il le serait aussi pour l’ensemble de la société si ce n’est qu’à cause de leur poids démographique.»

Et alors…

Cette étude et l’analyse d’Yves Carrière sur les erreurs d’estimation de l’âge et de la durée de la retraite sont pour le moins inquiétants. Ils montrent, si on ne le savait pas, qu’il n’y a rien de plus trompeur que des moyennes, surtout quand on les utilise mal (comme l’utilisation trompeuse de l’âge moyen de la retraite). Oui, nous vivons plus vieux qu’avant, mais ce n’est pas tout le monde qui peut en bénéficier à la retraite. Alors, pourquoi ne pas tenir compte de ces différences dans la conception de ces programmes et dans les modifications qu’on veut leur apporter?

Le paternalisme libertarien et l’architecture du choix

30 mars 2015

nudge_architectesJ’avais de grandes attentes en commandant le livre Nudge : la méthode douce pour inspirer la bonne décision de Richard Thaler et Cass Sunstein. Tout d’abord, il était recommandé par Daniel Kahneman directement dans son livre Système 1, système 2 – Les deux vitesses de la pensée, auquel j’ai consacré deux billets élogieux (premier et deuxième). Ensuite, j’étais curieux (et emballé) de lire un livre sur l’économie comportementale que je connais peu, mais qui me semblait prometteuse, car elle est basée sur le fait que l’homo œconomicus des économistes néoclassiques, être pleinement rationnel et dont les goûts ne changent jamais, n’a rien à voir avec l’être humain.

Les premiers chapitres

Les premiers chapitres du livre sont intéressants, mais ne font que résumer, avec les mêmes exemples, de grandes parties du livre de Kahneman sur les biais cognitifs. Les auteurs insistent tout de même davantage que Kahneman sur nos comportements grégaires, qui nous portent à agir comme les autres, parfois même quand on n’est pas d’accord avec eux. Mais, bon, il n’y a pas beaucoup de valeur ajoutée à ces chapitres quand on a lu le livre de Kahneman.

Les chapitres suivants présentent des moyens pour atténuer les lacunes de l’être humain de ce côté. Les auteurs visent à proposer des «nudges», soit des coups de pouces (ou de trompe, comme dans l’image du livre) ou des incitations (monétaires ou autres) pour aider les êtres humains à prendre de bonnes décisions malgré leur manque de rationalité et leurs biais cognitifs.

Le paternalisme libertaire

Par la suite, les auteurs expliquent leur philosophie qu’ils appellent le paternalisme libertaire. Je dois ici reprocher au traducteur cette appellation, qui rend mal l’expression anglaise utilisée par les auteurs dans la version originale de ce livre, soit «libertarian paternalism». Il est vrai que l’appellation anglaise «libertarian» peut aussi bien se traduire par «libertaire» que par «libertarien». Sauf qu’en français, les libertaires sont des anarchistes (donc de gauche) et les libertariens sont… des libertariens! Ces derniers croient aux vertus du marché, ce qui n’est surtout pas le cas des libertaires. Ce paragraphe peut sembler donner plus d’importance qu’il ne le faut à cette confusion, mais elle est pour moi fondamentale. En poursuivant ma lecture, je ne saisissais pas ce que les propositions des auteurs avaient de libertaires, mais les comprends mieux maintenant que j’ai saisi qu’elles sont en fait libertariennes!

Les auteurs sont conscients que d’associer le paternalisme au libertarianisme semble contradictoire. Pour eux, leur philosophie est libertarienne, car elle laisse les gens libres de faire ce qu’ils veulent. À cet égard, ils citent Milton Friedman (autre indication que le terme libertarien rend mieux leur concept que le terme libertaire), qui a déjà affirmé que le «paternalisme libertarien» laisse les gens libres de leurs choix.

Le concept de paternalisme repose sur le postulat qu’il est légitime d’influencer le comportement des gens pour éviter, ou à tout le moins atténuer, les effets de leurs biais cognitifs, «afin de les aider à vivre plus longtemps, mieux et en meilleure santé». Cette influence dans le choix des gens doit toutefois être la moins intrusive que possible et n’être utilisée que pour éviter les mauvaises décisions dans les domaines où les gens sont les plus susceptibles de se tromper.

L’architecture du choix

Les gens sont très sensibles aux signaux qui leurs sont envoyés quand ils doivent prendre une décision. Une poignée sur une porte les invite à tirer pour l’ouvrir, même si elle s’ouvre vers l’extérieur. Une cible dans un urinoir (comme une mouche) réduit les dégâts considérablement et diminue les besoins de nettoyage (oui, des entreprises vendent de telles cibles et d’autres les achètent!).

Les auteurs donnent des dizaines d’exemples de façons d’influencer les choix. Je ne présenterai ici que la façon de présenter des choix par défaut. Par exemple, les taux de dons d’organes dans les pays qui exigent qu’on coche une case ou qu’on signe un document si on veut les donner sont beaucoup moins élevés que dans ceux où il faut cocher une case ou signer un document si on ne veut pas les donner (de 20 % à 80 % en moyenne)!

La façon de présenter un choix par défaut peut aussi bien être positive (comme dans l’exemple précédent) que malicieuse. Un concepteur de logiciel offre en général le choix par défaut le plus simple pour l’utilisateur (en ajoutant «recommandé» pour faire augmenter encore plus la proportion d’utilisateurs qui ne feront rien, donc opteront pour ce choix). Par contre, d’autres vous forcent à décocher une option si vous ne la voulez pas (comme ajouter un logiciel supplémentaire à celui qu’on installe, ce qui me fait sacrer chaque fois!).

Bref, en s’appuyant sur notre paresse et notre tendance à ne pas perdre de temps, des architectes du choix peuvent drôlement nous influencer, pour le mieux ou pour le pire. Et, le choix par défaut n’est qu’un des moyens qu’ils utilisent!

Les chapitres suivants

Ces chapitres m’ont ennuyé, dans les deux sens de l’ennui. Tout d’abord, je ne les ai pas trouvés intéressants, car ils portaient en grande partie sur des choix que nous n’avons pas à faire au Québec, comme de choisir entre des centaines de programmes d’assurance-médicament. Ici, nous avons essentiellement les programmes des employeurs et ceux du gouvernement (sauf pour des assurances privées pas très courantes).

Ils m’ont aussi ennuyé en présentant les incitations monétaires comme le seul moyen acceptable pour résoudre les questions environnementales. Ils donnent comme exemple la méthode utilisée aux États-Unis pour faire diminuer les pluies acides (un système de plafonnement et d’échange, ou «cap and trade» en anglais), mais ne mentionnent même pas les effets d’une interdiction, comme bien des pays l’ont fait, pour bannir l’utilisation des CFC qui attaquaient la couche d’ozone (il faut dire que les produits de remplacement ne sont pas nécessairement meilleurs) ou du DDT. Ils prétendent même que des incitations seraient suffisantes pour prévenir la spéculation qui a mené à la dernière crise. Trop, c’est comme pas assez…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ce livre est loin d’avoir satisfait les attentes que j’avais envers lui. Cela dit, il comporte bien des éléments intéressants. Je n’ai par exemple rien contre l’utilisation de l’architecture du choix pour orienter positivement les comportements des gens, surtout dans les domaines où ils ne peuvent posséder et maîtriser toute l’information nécessaire à un choix éclairé (ni ne disposent du temps ou des compétences pour s’informer suffisamment). C’est le caractère dogmatique de l’approche des auteurs qui m’a le plus indisposé, le fait qu’ils rejettent toute solution autre que leur paternalisme libertarien, même lorsque que des règlements fermes et des interdictions formelles s’imposent. Je n’ai rien contre l’écofiscalité, je l’ai déjà dit, mais, ce n’est qu’un outil parmi tant d’autres, pas le seul! Pensent-ils vraiment éviter les pires conséquences du réchauffement climatique uniquement en incitant les gens? Pas moi!

Ce n’est pas une simple question de sémantique

28 mars 2015

sémantiqueJ’ai pensé une seconde écrire un billet sur le budget de l’Alberta qui a été déposé hier et qui montre que les déficits peuvent survenir même chez les plus riches, mais je me suis dit que, avec tout ce qui s’est écrit sur celui de Martin Coiteux, vous en aviez eu assez pour quelques jours. Alors, pourquoi ne pas parler des vraies affaires, soit d’une autre expression qui me tape sur les nerfs?

Dans une chronique parue cette semaine, Michel David a débuté son texte en disant que «La politique est en grande partie une affaire de mots. Entre la « souveraineté » et « l’indépendance », la « rigueur » et l’« austérité », il y a plus qu’une simple question de sémantique». Mais, les questions de sémantique sont-elles si simples?

D’ailleurs, il poursuit en expliquant que ces expressions ont des connotations émotives différentes. Mais pourquoi ont-elles des connotations émotives différentes? Essentiellement parce qu’on les a utilisées sans respecter leur sens. Et qu’est-ce que la sémantique? Des nombreuses définitions de ce mot, celle que je trouve la plus appropriée à ce contexte est «qui a rapport à la signification d’un mot». Donc, en disant que ce n’est pas une simple question de sémantique, M. David ne réalise pas que toute son histoire origine justement du fait que certains n’ont pas respecté la signification des mots, soit leur sémantique!

Qu’était le jeu de Jean Charest et de sa cour de transformer une grève en boycott, sinon une intention de changer la signification des mots, donc de travestir la sémantique? Disons que c’est une «simple question de sémantique» qui est devenue une stratégie de dénigrement et de détournement!

Dans une des lettres sur cette page, un commentateur distingue de façon pertinente un autre jeu qui était moins évident que la confusion sémantique entre un boycott et une grève, mais qui était peut-être encore plus insidieux. Il nous rappelle l’insistance du gouvernement pour que les représentants étudiants condamnent des gestes répréhensibles commis au cours de la grève, plutôt que de leur demander de plus simplement les dénoncer. Il a bien raison, mais, lui aussi, n’a pu s’empêcher de dire que cette confusion dans les termes «ne constitue pas qu’une simple question de sémantique» (ce pourquoi j’ai trouvé cette lettre!), alors que son texte montre, là encore, que, oui, il s’agissait d’une question qui avait rapport à la signification des mots!

Et alors…

J’en conclus que ceux qui utilisent à mauvais escient l’expression «Ce n’est pas une simple question de sémantique» font finalement une erreur de sémantique très simple!

L’économie du partage : la réglementer ou l’interdire?

25 mars 2015

économie du partageÀ la suite de la diffusion de la position de Projet Montréal (PM) sur Uber et les autres services de covoiturage commercial il y a quelques semaines, j’ai participé à des échanges avec des membres de ce parti, soulevant quelques objections de principe. Tout d’abord, j’ai reproché à un élu de ce parti, Guillaume Lavoie, d’avoir qualifié ceux qui s’opposaient à la position de son parti de «camp des dinosaures». On m’a accordé que cette expression n’était pas appropriée.

J’ai ensuite fait part de mes inquiétudes sur la précarisation des travailleurs de ces services, me basant entre autres sur un excellent billet de Robert Reich à ce sujet. Là, j’ai frappé un mur, les interlocuteurs de PM se contentant de répéter la position du parti et ajoutant que cette position ne changerait sûrement pas en fonction des arguments d’un commentateur sur un média social. Même si un élu du parti a ensuite nuancé ce raisonnement, m’invitant à poursuivre les échanges, j’ai préféré arrêter de perdre mon temps. Cela dit, je comprends très bien qu’une position d’un parti ne puisse pas changer à la suite de quelques commentaires!

Par un hasard qui fait toujours bizarrement les choses, j’ai mis la main récemment sur un document d’analyse sur le sujet, document intitulé Policymaking for the Sharing Economy: Beyond Whack-A-Mole (ou L’élaboration des politiques de l’économie du partage: au-delà du jeu de la taupe).

Les secteurs touchés

Le document commence en décrivant les secteurs qui font partie de l’économie du partage. Il en a déterminé cinq :

  • le transport : il s’agit en premier lieu des activités, comme celles de Uber, qui concurrencent les services de taxi extrêmement réglementés, ce qui explique le prix élevé des permis qui s’achètent seulement d’anciens détenteurs, car le gouvernement n’en émet plus (ce prix pouvait atteindre 200 000 $ à Montréal avant l’arrivée d’Uber; il aurait déjà baissé de 20 %, rognant la valeur des investissements des détenteurs de ces permis qui ont généralement emprunté pour pouvoir l’acheter). Les partages d’autos, comme Communauto et Car2go, concurrencent de leur côté les ventes d’auto et les services de location. Quant au Bixi, son impact est plus limité, quoique certains chauffeurs de taxi (et vendeurs de vélos) le considèrent aussi comme un concurrent…
  • le commerce de détail : ce secteur est atteint par les sites qui mettent en lien les acheteurs et les vendeurs, comme eBay, Craigslist et Kijiji. Les auteurs distinguent ce type de services de la simple vente sur Internet. L’impact semble toutefois bien limité.
  • l’hébergement : les services comme Airbnb concurrencent les hôtels et les gîtes du passant en permettant à des personnes de louer leurs maisons à des touristes. «[traduction] Alors que les consommateurs et les propriétaires semblent satisfaits de cette façon de fonctionner jusqu’à maintenant, ces locations informelles ne respectent pas les mêmes lois de zonage, de sécurité et d’accessibilité, et généralement ne sont pas soumis aux taxes d’hôtel».
  • le travail et les services personnels : il s’agit ici de services divers, souvent liés à des métiers, offerts par des gens ne possédant pas nécessairement de cartes de compétence ou de formation prescrite. Ces services ne respectent généralement pas les lois et les normes du travail. Là encore, l’impact semble limité pour l’instant.
  • les services financiers : le financement participatif ou collectif, ou encore le sociofinancement (crowdfunding) est une forme de financement «par lequel un porteur de projet sollicite l’appui financier d’un grand nombre de contributeurs par l’entremise de plateformes de médias sociaux afin de permettre la mise en œuvre d’un projet ou d’en soutenir le développement». Comme ce genre de projet n’est généralement pas financé par les banques, ces dernières ne se sentent pas vraiment menacées… pour l’instant!

Réglementer ou interdire?

Là est la question! C’était d’ailleurs le cœur de mon argumentation avec les membres de Projet Montréal : comment peut-on réglementer des activités qui sont actuellement interdites, alors qu’on est incapable d’appliquer ces interdictions? Comment pourrait-on alors appliquer la réglementation (ou l’encadrement, comme le dit PM)?

Tout comme PM, le document favorise la réglementation, mais ne répond nullement à ma question, alors que c’est pour cela que je l’ai lu! On y dit bien qu’il faudrait demander l’accès aux bases de données des entreprises de ce secteur sous la menace de les interdire (alors que la plupart sont déjà interdites et s’en balancent totalement!), mais pourquoi le feraient-elles si on ne peut pas les obliger à le faire?

La suite du document montre les conditions qu’il faudrait respecter pour concevoir une réglementation moderne, mais en reste au niveau des principes, sans proposition concrète. Il faut faire preuve de souplesse et d’imagination, changer la culture bureaucratique, moderniser la structure gouvernementale, semble-t-il. Mais encore?

Et alors…

En fait, je n’ai pas de position définitive sur le sujet. Mais, je n’ai encore vu aucune solution satisfaisante. Oui, l’économie du partage peut apporter des bienfaits, mais elle peut aussi former une nouvelle façon d’exploiter les travailleurs, comme le démontre clairement Robert Reich, détruire la vie des travailleurs des secteurs touchés et menacer la structure de protection des citoyens qui a été bâtie pendant des années.

Elle peut aussi servir de déclencheur pour moderniser des règlements et les façons de faire qui n’ont plus leurs raisons d’être, les adapter à la réalité actuelle. Mais, pour cela, il faudrait faire plus que de lancer des anathèmes à ses opposants et énoncer des généralités sans substance. Il faudrait plutôt analyser à fond les conséquences de cette «nouvelle» économie (qui n’offre en fait aucun nouveau service, mais seulement de nouvelles façons de les rendre, souvent plus efficaces, mais aussi plus dangereuses pour la santé et la cohésion sociales), tant sur les travailleurs que sur les citoyens, et soupeser les avantages et désavantages avant de prendre des décisions fondamentales pour la vie de beaucoup de personnes.

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