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L’indice des prix à la consommation : 100 ans de changements

14 février 2015

ipcJ’ai à de nombreuses reprises mentionné à quel point les comparaisons du pouvoir d’achat entre de longues périodes sont insensées. Je l’ai fait dans ce billet qui critiquait la vaine recherche de l’homme le plus riche de tous les temps dans un article qui comparait la richesse d’un homme ayant vécu XIVème siècle avec celle des riches d’autres époques (il n’avait même pas les moyens de s’acheter un I-Pad…), mais aussi dans une série que j’ai consacrée à l’inflation. Je basais mon argumentation sur le fait qu’on ne peut pas comparer le pouvoir d’achat d’époques où le contenu du panier de consommation est trop différent.

Une récente parution de Statistique Canada intitulée Survol du premier siècle de l’Indice des prix à la consommation au Canada est venue ajouter de l’eau à mon moulin… Je pensais ne pas apprendre grand chose en lisant ce texte, mais j’ai au contraire reçu un choc!

Historique de l’Indice des prix à la consommation

Le tableau cansim 326-0020 de cansim fournit l’indice des prix à la consommation pour le Canada à partir de janvier 1914. Mais, que représentait cet indice de 1914?

1914 : à la suite de l’inquiétude en raison de l’augmentation des prix, le ministère du Travail «a commencé à publier dans sa publication officielle, la Gazette du travail, les prix au détail moyens d’un panier de biens de première nécessité typiquement acheté par les familles ouvrières en milieu urbain», panier formé de «29 produits alimentaires, l’empois, cinq sortes de combustibles ménagers et le loyer» dans 57 villes canadiennes. On parlait à l’époque de l’indice du coût de la vie.

1918 : À la suite de l’adoption de la Loi de la statistique en 1918, le gouvernement fédéral a créé le Bureau fédéral de la statistique (BFS), l’ancêtre de Statistique Canada. Ce n’est qu’en 1927 que le BSF a produit son propre indice. Il «comprenait des indices annuels pour les aliments, le carburant, l’éclairage et le loyer, dans toutes les provinces et huit villes». Cet indice était plus étendu, mais encore bien incomplet…

1930 : est l’année de la première mise à jour de l’indice du coût de la vie. On s’est bien aperçu que les produits achetés avaient bien changé depuis 1914. On a ajouté de nombreux produits au panier, «y compris l’électricité, les vêtements, (…) les réfrigérateurs, les honoraires de médecins, les loisirs, les produits du tabac, les tarifs de tramway et les coûts d’utilisation de véhicules automobiles».

1940 : «Alors qu’auparavant la population cible de l’indice de prix du BFS était l’ensemble du Canada, la mise à jour de 1940 a redéfini la population cible comme étant constituée des familles de salariés en milieu urbain». Et, en plus, il ne s’agissait pas de toutes les familles des villes, mais des familles qui :

  • avaient à leur tête un mari et une femme et comptaient un à cinq enfants;
  • étaient complètement autonomes financièrement, gagnant de 450 $ à 2 500 $ pendant l’année visée par l’enquête; et
  • vivaient dans des unités de logement autonomes, sans partager de cuisine ou de salle de bain avec d’autres familles.

La raison de ce changement était de permettre que cet indice serve à indexer les salaires dans un grand nombre d’industries. Alors, on comprendra que l’utilisation de cet indice pour comparer le coût de la vie à cette époque n’est pas uniquement impossible en raison de la différence du panier de consommation, mais aussi en raison de celle de l’univers enquêté.

1952 : on change le nom de l’indice pour adopter celui utilisé de nos jours, de «indice du coût de la vie» à «indice des prix à la consommation» (IPC); le panier contient dorénavant 224 articles, soit 40 % de plus que le panier précédent; on a notamment ajouté : les vêtements pour enfants, davantage de fruits et de légumes frais, plus d’éléments de transport, la margarine, les préparations pour gâteau, le jus d’orange, les tablettes de chocolat, les boissons gazeuses, les manteaux de fourrure, les fers à repasser électriques, les tondeuses à gazon, l’aide ménagère, les tarifs de taxi et d’autobus, les disques de phonographe, les téléviseurs, les boissons alcoolisées et le logement en propriété.

1961 : on a enlevé les tarifs des hôpitaux (dorénavant payés par l’État) et cessé de réviser les indices antérieurs en faisant évoluer le contenu des paniers entre deux mises à jour pour éviter que des poursuites soient intentées sur les clauses des contrats (pas seulement de travail) basés sur l’IPC.

1978 : Statistique Canada (nouveau nom du BFS depuis 1971) élargit sa population cible pour inclure «toutes les familles et toutes les personnes seules des centres urbains de plus de 30 000 habitants». On s’est en effet rendu compte que les données de l’IPC étaient beaucoup plus largement utilisées qu’auparavant, notamment pour les programmes sociaux, comme la sécurité de la vieillesse, le régime des rentes du Québec (RRQ) et le régime de pension du Canada (RPC), l’aide sociale, etc. Il était donc de moins en moins pertinent de ne considérer que les «familles de salariés en milieu urbain».

1985 : rien de majeur, mais on a remplacé les téléviseurs en noir et blanc par ceux en couleur, et on a ajouté les fours micro-ondes, les magnétoscopes et les lentilles cornéennes (j’en porte depuis 1969…).

1995 : j’ai appris à ma grande surprise que ce n’est qu’en 1995 que la population cible de l’IPC a inclus tous les ménages, peu importe la taille de leur localité ou leur statut. J’ai aussi appris que :

«La réduction de la taille de l’État, dans les années 1990, a entraîné la réduction du financement de plusieurs programmes de Statistique Canada, y compris le programme de l’IPC. Le nombre de prix relevés sur le terrain utilisés chaque année dans le calcul de l’IPC a été réduit de façon significative pendant cette décennie.»

Bref, les attaques contre Statistique Canada n’ont pas été inventées par le gouvernement actuel, même s’il a surpassé tous les gouvernements antérieurs à cet effet…

Je pourrais continuer à parler des ajouts au panier utilisé (téléphones interactifs, tablettes, services d’accès à Internet, etc.), mais je préfère terminer ce billet avec un graphique éloquent (tiré de la page 20 du document) qui montre l’ampleur des changements au panier de consommation.

ipc1

Ce graphique montre clairement l’évolution de l’importance des achats dans quatre catégories de consommation. Il ressort de ce graphique que l’importance relative des achats d’aliments, du loyer et des vêtements ont diminué considérablement entre 1926 et 2011, tandis que les dépenses de transport ont au contraire plus que triplé. Notons en passant que les aliments consommés en 1926 ne sont pas les mêmes qu’en 2011, que les logements n’ont pas les mêmes caractéristiques, qu’on a en moyenne bien plus de vêtements dans nos tiroirs et garde-robes de nos jours qu’en 1926 (et que bien des femmes – et peut-être quelques hommes – les confectionnaient pour leur famille) et que les moyens de transport n’avaient carrément rien à voir à ceux d’aujourd’hui. Bref, même en comparant des catégories de biens, il faut réaliser qu’on ne parle pas de la même chose et que ces comparaisons ne sont pas vraiment valables.

Mais, ce que je trouve au moins aussi important, c’est que ce graphique montre que la part des dépenses des ménages (en retenant que la population cible n’était pas la même lors de ces années) pour ces quatre catégories a considérablement diminué. Elle est passé (à l’œil) de 75 % des dépenses en 1926 (30 % + 20 % + 20 % + 5 % = 75 %) à 50 % en 2011 (20 % + 5 % + 5 % + 20 % = 50 %), ce qui signifie que nos dépenses pour les autres catégories de biens et services ont doublé, passant d’environ 25 % à 50 % (et cet indice ne tient pas compte des impôts!)… Alors, quand je dis que la structure de nos dépenses a changé, et qu’en conséquence les comparaisons de niveaux de vie avec ces époques n’ont aucun sens, ce n’est pas pour rien!

Et alors…

Je croyais bien connaître cet indice. Je ne m’attendais donc pas à apprendre autant de choses! Le fait que cet indice ne soit basé sur l’ensemble des ménages que depuis 1995 me renverse, tout comme le fait qu’il ne couvrait que les «familles de salariés en milieu urbain» jusqu’en 1978! J’ai aussi appris que Statistique Canada ne modifie pas ses indices antérieurs quand il change de panier. Cela rend les comparaisons du coût de la vie encore plus imprécises que je ne le pensais (et je les pensais déjà pas mal imprécises!)!

Cela demeure étonnant qu’un indicateur aussi répandu et discuté que celui qui sert à mesurer l’inflation soit aussi peu connu…

Le lien entre le revenu et le patrimoine des ménages québécois

11 février 2015

revenu_patrimoineDans la dernière version de son périodique Données sociodémographiques en bref parue au début février, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) abordait trois sujets :

  • L’endettement des familles québécoises : une comparaison Québec, Ontario, Canada
  • Exploration du lien entre le revenu et le patrimoine des ménages québécois
  • Un portrait des dix premières années de mariages de conjoints de même sexe au Québec

Dans ce billet, je me contenterai de présenter le deuxième. Il s’agit d’un sujet qui m’intrigue depuis longtemps. Par exemple, il est fréquent que des observateurs de la droite critiquent l’utilisation des données sur les inégalités du patrimoine, comme Oxfam l’a fait récemment avec ce rapport qui a bénéficié d’une bonne couverture médiatique et qui a fait l’objet d’un de mes billets. Par exemple, Vincent Geloso, chercheur associé à l’Institut économique de Montréal (IÉDM), a notamment reproché à ce genre d’étude de ne pas tenir compte du fait que la répartition du patrimoine (ou des richesses) ne correspond pas nécessairement à la répartition des revenus : celui qui a des revenus élevés n’a pas nécessairement un gros patrimoine et vive-versa (voir à partir de 4 min 50 de cette vidéo). D’autres personnes soulèvent aussi le fait que les personnes âgées ont un plus gros patrimoine que les plus jeunes sans avoir de plus gros revenus et que les gens d’âge moyen ont des revenus plus élevés que les personnes âgées, mais un patrimoine moins élevé. Cette remarque est entre autres illustrée par la théorie du cycle de vie dont on peut trouver une présentation dans l’encadré de la page 6 du document de l’ISQ. Notons que cet encadré mentionne que la réalité tend à s’éloigner de cette théorie, les personnes âgées ayant de nos jours beaucoup plus de dettes qu’auparavant.

Ces remarques n’étant pas dénuées de pertinence, il est en effet logique qu’on ait accumulé plus de patrimoine à 65 ans qu’à 25 ans, il vaut donc la peine de regarder cette question de plus près, mais pas seulement avec des raisonnements et de la logique, mais avec des données fiables, ce que nous permet de faire l’étude de l’ISQ.

L’étude

- constats généraux

L’étude que je présente ici permet justement de voir si, au Québec, la répartition des revenus est vraiment différente de la répartition du patrimoine, et si oui, à quel point. En fait, on obtient une grosse partie de la réponse à cette question dès la première page de cette étude (page 11) : «une forte correspondance entre le revenu et le patrimoine des ménages québécois est observée. En 2012, 78% des ménages québécois (…) sont en situation de correspondance revenu-patrimoine». Cela veut dire que, comme le montre le tableau 1 de l’étude à la page 12, que le rang du quintile de revenus dans lequel se situaient 78,3 % des ménages en 2012 n’avait pas plus d’un rang d’écart avec son rang du quintile de patrimoine (on va regarder cela de plus près dans quelques lignes…). De façon plus précise, cela veut dire que seulement 10,9 % des ménages (390 300 sur 3 681 100 ménages) étaient en 2012 dans les quintiles de revenu au moins deux rangs plus bas que leurs quintiles de patrimoine et, à l’inverse, que seulement 10,8 % des ménages (387 200) étaient dans les quintiles de revenu au moins deux rangs plus élevés que leurs quintiles de patrimoine. Cela montre que le phénomène décrit par M. Geloso existe, mais qu’il n’a pas l’ampleur qu’il laisse entendre (quoiqu’il ne l’ait jamais quantifié formellement).

- examen de plus près

Pour examiner cette situation de plus près, l’étude présente à la page 13 un tableau dont la première partie est très difficile à interpréter. Je le reproduis quand même ci-après.

revenu_patrimoine1

Le problème est que les pourcentages indiqués dans la partie du haut du tableau ne sont pas comparables. Ce sont des pourcentages de pourcentages. Ainsi, le 15,5 % de la première cellule (P1-R1) signifie «15,5 % des 78,3 % des ménages représentés par les cellules blanches», soit 12,1 % de l’ensemble des ménages. Pire le 31,8 % de la cellule P3-R5 est le pourcentage le plus élevé de la dernière colonne, soit celle des ménages ayant le plus haut revenu, mais représente en fait 31,8 % des 10,8 % des ménages représentés par les cellules vertes, soit 3,4 % de l’ensemble des ménages. On peut d’ailleurs voir dans la partie du bas du tableau que le nombre de ménages dans la cellule P3-R5 (123 000) est nettement inférieur au nombre de ménages de la cellule P4-R5 qui lui est juste au-dessous (182 900), mais qu’on y attribue dans la partie du haut du tableau 6,5 %, soit presque cinq fois moins que pour la cellule P3-R5. Pas facile à interpréter, comme je le disais plus haut!

Si j’ai bien compris, les auteurs ont utilisé cette façon de présenter la répartition des ménages pour faire ressortir le fait que, parmi les 21,7 % des ménages qui ne sont pas «en situation de correspondance revenu-patrimoine», les plus nombreux sont ceux qui ne sont qu’à un rang d’en faire partie (16,2 % + 33.9 % + 31,8 % = 81,9 % des ménages des cellules vertes en haut à droite, et 14,1 % +29,9 % + 34,6 % = 78,6 % des cellules vertes pâles – ou grises-vertes? – en bas à gauche). Personnellement, cette présentation m’a plus mêlé qu’autre chose, alors j’ai refait la partie du haut de ce tableau à l’aide des données de sa partie du bas, en indiquant les pourcentages sur l’ensemble des ménages.

revenu_patrimoine2

Présenté ainsi, le tableau est plein d’enseignements. Tout d’abord, je tiens à préciser que si la répartition des patrimoines était tout à fait indépendante de la répartition des revenus, on observerait dans chacune des 25 cellules du tableau principal que des 4,0 % (25 x 4,0 % = 100 %). Or c’est loin d’être le cas!

Le tableau nous permet aussi de voir que la somme des correspondances parfaites (même rang quintile pour les revenus et le patrimoine) est de près de 40 % (38,3 %), soit près du double de la correspondance si la répartition des patrimoines étaient tout à fait indépendante de la répartition des revenus. En fait, les deux pourcentages les plus élevés de ce tableau s’observent chez les ménages qui sont dans le quintile le plus bas à la fois pour les revenus et le patrimoine (cellule P1-R1) avec 12,1 % des ménages (proportion trois fois plus élevée que la moyenne de 4,0 % et même plus élevée que celle des deux groupes de non correspondance!) et chez les ménages qui sont dans le quintile le plus élevé à la fois pour les revenus et le patrimoine (cellule P5-R5) avec 10,3 % des ménages (proportion deux fois et demi plus élevée que la moyenne). De même, les deux  pourcentages les plus faibles de ce tableau s’observent chez les ménages qui sont dans le quintile le plus bas pour les revenus et le plus élevé pour le patrimoine (cellule P1-R5) avec 0,3 % des ménages (en fait, 0,26 %, proportion plus de 15 fois plus basse que la moyenne) et chez les ménages qui sont dans le quintile le plus bas pour les revenus et dans le plus élevé pour le patrimoine (cellule P5-R1) avec 0,5 % des ménages (en fait 0,48 %, proportion plus de huit fois plus basse que la moyenne).

Fait encore plus remarquable, 87 % des ménages du premier quintile de revenu se retrouvent dans les deux quintiles les plus bas de patrimoine (12,1 % + 5,2 % = 17,3 %, et 17,3 % / 20 % = 87 %) et moins de 6 % d’entre eux se retrouvent dans les deux quintiles les plus élevés de patrimoine (0,7 % + 0,5 % = 1,2 %, et 1,2 % / 20 % = 6 %). De même, 77 % des ménages du dernier quintile de revenu se retrouvent dans les deux quintiles les plus élevés de patrimoine (10,3 % + 5,1 % = 15,4 %, et 15,4 % / 20 % = 77 %) et moins de 6 % d’entre eux se retrouvent dans les deux quintiles les plus bas de patrimoine (0,9 % + 0,3 % = 1,2 %, et 1,2 % / 20 % = 6 %). Bref, oui, il y a une différence entre la répartition des revenus et des patrimoines, mais elle est drôlement moins différente que ne le laissait entendre Vincent Geloso!

- caractéristiques des ménages des différentes catégories

Cette partie de l’étude fut celle que j’attendais avec le plus d’espoir, mais fut celle qui m’a le plus déçu. Le tableau 4 de la page 16 du document nous présente en effet les caractéristiques des ménages (âge, source de revenu, propriété ou non du logement, taille du ménage, niveau de scolarité, etc.) selon le niveau de correspondance revenu-patrimoine. Si j’étais ravi que ces données soient fournies dans l’étude, j’ai été fortement déçu qu’on ne les présente que pour les trois catégories établies par les auteurs. S’il était pertinent de les fournir pour les ménages qui présentent une faible correspondance revenu-patrimoine, à la fois pour les ménages ayant un avantage de revenu, mais un désavantage de patrimoine et pour ceux ayant un avantage de patrimoine et un désavantage de revenu, il est un peu ridicule de regrouper les données des ménages ayant une forte concordance de faibles revenus et faible patrimoine et ceux qui en ont une de revenus et de patrimoine élevés. On accorde ainsi la même importance à chacun des deux types de ménages qui en comptent moins de 11 % qu’à celui qui en regroupe plus de 78 %. Comme on pouvait s’y attendre, les deux petits groupes présentent des caractéristiques fort différentes, tandis que celui des 78 %, dans lequel, je le répète, on confond les personnes à faibles revenus et patrimoine, et à revenus et patrimoine élevés, montre des caractéristiques pas du tout spécifiques.

Sans surprise, le ménage faisant partie du groupe à revenus élevés et à patrimoine faible :

  • est beaucoup plus jeune que la moyenne;
  • est essentiellement salarié;
  • a presque toujours une hypothèque lorsqu’il est propriétaire;
  • vit plus souvent en couple (avec ou sans enfants);
  • a moins souvent reçu un héritage;
  • bénéficie plus souvent de deux revenus;
  • est plus scolarisé que la moyenne.

Sans plus de surprise, le ménage faisant partie du groupe à revenus faibles et à patrimoine élevé :

  • est beaucoup plus vieux que la moyenne;
  • a un revenu beaucoup plus souvent composé de transferts et de pensions;
  • a beaucoup moins souvent une hypothèque lorsqu’il est propriétaire;
  • vit beaucoup plus souvent seul;
  • a plus souvent reçu un héritage;
  • bénéficie rarement de deux revenus;
  • est beaucoup moins scolarisé que la moyenne.

Il est inutile de mentionner les caractéristiques du groupe de 78,3 % en situation de correspondance revenu-patrimoine, car, mêlant des situations fort différentes et représentant une si forte proportion des ménages, ses caractéristiques moyennes noient celles sûrement plus spécifiques de ses membres selon leurs quintiles de revenus et de patrimoine.

Et alors…

Alors, on peut dire que la majorité des 21,7 % de ces deux groupes dont la situation de revenu-patrimoine ne correspond pas, soit environ 15 % de l’ensemble des ménages, confirment les reproches de M. Geloso sur l’utilisation des inégalités de patrimoine. Ce n’est pas négligeable, on doit en parler, mais ce phénomène semble au Québec beaucoup moins important que M. Geloso ne semblait vouloir le dire. Serait-ce différent à l’échelle mondiale, échelle qui cadrerait mieux avec ses propos? On ne le sait pas, mais, sans donnée probante, on peut en douter, d’autant plus que les hauts revenus et patrimoines sont fortement concentrés dans les pays occidentaux.

Malgré les lacunes que j’ai trouvées à cette étude, je dois préciser que je suis surtout content que l’ISQ l’ait produite. On a enfin des données fiables pour mieux connaître un sujet dont on ne pouvait auparavant discuter qu’avec des modèles théoriques ou des anecdotes (untel qui possède plein de propriétés, mais qui est grevé de dettes et a de bons revenus est-il vraiment pauvre?). C’est un immense pas en avant, mais qui exige encore un long trajet avant d’avoir davantage de réponses.

Une histoire philosophique de la pédagogie

9 février 2015

pédagogieQuand les premières écoles sont-elles apparues?

Comment ont-elles évolué?

Qu’enseignaient-elles et à qui?

Quel était l’objectif de leur enseignement?

Qui furent les principaux penseurs de l’éducation?

Comment sont-ils arrivés à leurs conclusions?

Voilà quelques-unes des questions auxquelles Une histoire philosophique de la pédagogie tome 1 de Normand Baillargeon tente de répondre. Reprenant un peu le procédé de l’excellent L’ordre moins le pouvoir, dont j’ai parlé dans ce billet, l’auteur passe en revue les principaux penseurs de l’éducation ainsi que leurs approches.

Quelques noms

La revue de l’auteur est tellement complète qu’il m’est impossible de mentionner tous les penseurs dont il résume la position, en la mettant toujours en contexte avec leur époque. En voici quand même quelques-uns :

Platon : même si certaines formes d’éducation ont existé avant lui (notamment pour former du personnel spécialisé), Platon est pour l’auteur le premier a avoir élaboré une véritable pédagogie. Celle-ci sera d’ailleurs à la base de l’éducation transmise dans l’empire romain et même par la civilisation médiévale. Platon considère que l’éducation est «la mise en contact de l’esprit avec des savoirs qui ne sont pas que de simples opinions, mais des opinions vraies et justifiées».

Rabelais et Montaigne : je saute ici les autres penseurs de l’Antiquité et ceux du Moyen-Âge (époque au cours de laquelle l’éducation était «lamentable»…). Rejetant l’ancienne éducation, Rabelais favorise l’implantation d’un programme humaniste basé tant sur le corps (hygiène, sports, etc.) que sur l’esprit (tout en étant conscient des limites du savoir). Dans la même optique, Montaigne favorisait l’éducation centrée sur «l’activité de l’élève» plutôt que celle rigoriste de l’époque. Il laissait la place à l’observation, à la fréquentation des hommes, aux voyages et autres activités qui permettent le développement du jugement. Ces deux penseurs ne faisaient toutefois pas grand cas de l’éducation des femmes, souvent limitée aux tâches traditionnelles qu’on leur réservait (entretien d’un ménage, éducation des enfants, etc.).

Comenius: pour l’auteur, Comenius est le «Galilée de l’éducation», un des premiers à envisager l’universalité de l’éducation, pour tous les peuples, pour les enfants de toutes les classes sociales (en insistant sur les besoins encore plus grands des plus pauvres) et pour les personnes des deux sexes! Il demeure, dans l’histoire de la pédagogie, «le grand innovateur en matière de support visuel à l’enseignement, de l’utilisation scolaire des illustrations, des cartes, des dessins, des graphiques (…)». Il a aussi distingué quatre types d’école selon une division encore en force aujourd’hui : préscolaires, élémentaires, secondaires et supérieures. Tout un bond en avant!

La pensée et les approches se complexifient par la suite, rendant plus difficile de les résumer comme je l’ai fait pour ces quelques initiateurs. Je ne mentionnerai donc que le nom de quelques autres penseurs (et une penseuse…) dont parle ce livre : Condorcet, Diderot, Kant, Rousseau, Spencer, Pestalozzi, Froebel, Montessori, Humboldt et Dewey. Il parle de bien d’autres penseurs et approches, mais cette courte liste montre l’ampleur et la variété du champ analysé par l’auteur.

Un des aspects de ce livre qui m’a le plus frappé est que l’auteur donne rarement son avis sur les approches et sur les auteurs qu’il présente, si ce n’est pour souligner la misogynie de trop d’entre eux. Et cela est aussi bien ainsi, quoique je ne détesterais pas qu’il consacre un chapitre à cette question dans le deuxième tome…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire bien sûr! J’ai un attrait particulier pour les livres qui nous permettent de mieux voir l’évolution de phénomènes et d’institutions que nous avons l’impression d’être acquis. Celui-là ne m’a pas déçu! Seul bémol, on sent le travail inachevé en terminant ce livre, car un deuxième tome suivra. Et quand ce deuxième tome sortira, j’ai peur de devoir relire ce premier tome pour pouvoir aborder le deuxième en contexte! Aurais-je dû attendre la sortie du deuxième avant de lire le premier? Peut-être, mais il m’aurait été trop difficile d’attendre!

Les conséquences de la réforme de la sécurité de la vieillesse

7 février 2015

fonds_retraiteÇa fait un bout de temps que je n’ai pas parlé des programmes de retraite! Par hasard, je suis tombé la semaine dernière sur une étude de la Chaire de recherche Industrielle Alliance sur les enjeux économiques des changements démographiques intitulée Reforming Old Age Security: Effects and Alternatives (Réformer la sécurité de la vieillesse : conséquences et solutions de rechange) datant de septembre 2014. Cette étude, même si ses auteurs sont francophones (Nicholas-James Clavet, Jean-Yves Duclos, Bernard Fortin and Steeve Marchand) n’est disponible qu’en anglais. Notons toutefois qu’on peut consulter en français une bonne partie de l’étude dans une présentation.

Conséquences de la réforme

La réforme analysée par cette étude est bien sûr le report graduel du droit de recevoir des prestations de la Sécurité de la vieillesse (SV) et du Supplément de revenu garanti (SRG) de 65 ans à 67 ans entre 2023 et 2029, à coup de 4 mois de report par année.

- effets sur les finances publiques

Les auteurs estiment que le gouvernement fédéral épargnera 7,1 milliards $ en 2030, mais que les gouvernements provinciaux perdront 638 millions $ en raison de la baisse des impôts que cette réforme entraînera et de la hausse des prestations d’aide sociale (ils ne tiennent pas compte des pertes de revenus provenant de la taxe de vente et des tarifs), ce qui ne pourra qu’accentuer le déséquilibre fiscal entre les gouvernements fédéral et provinciaux.

- effets sur le faible revenu

Les auteurs soulignent d’entrée de jeu que les personnes qui subiront le plus les effets de cette réforme sont celles âgées de 65 et 66 ans qui reçoivent à la fois des prestations de SV et du SRG, donc les plus pauvres. Ils évaluent que 70 % des pertes de revenus proviendront des 50 % les plus pauvres et 40 % de ces pertes toucheront les 20 % les plus pauvres. Comme les femmes sont en moyenne plus pauvres, elles subiront davantage ces pertes que les hommes. En conséquence, le taux de faible revenu selon la mesure du panier de consommation (MPC) des femmes de cet âge augmenterait de 12,3 points de pourcentage (de 7,0 % sans la réforme à 19,3 sécurité_vieillesse1% avec elle) et celui des hommes de 10,7 points (de 6,0 % à 16,7 %). D’ailleurs, ce ne sont pas que les femmes les plus pauvres âgées de 65 et 66 ans qui seraient davantage touchées que les hommes, mais celles de tous les quintiles de revenu, comme le montre le graphique ci-contre (tirée de la page 11 de la présentation). Notons que le graphique correspondant de la page numérotée 9 de l’étude est erroné (il était d’ailleurs incompréhensible…).

Solutions de rechange

Les auteurs proposent trois scénarios qui rapporteraient autant au gouvernement fédéral pour remplacer la réforme décrite précédemment.

Le premier scénario consiste à faire baisser le montant à partir duquel le gouvernement commence à diminuer les prestations de SV (71 592 $ en 2014) et le montant à partir duquel il cesse complètement d’en verser (114 815 $). Pour épargner autant, ces deux limites devraient passer de 71 592 $ à 36 000 $ et de 114 815 $ à 80 194 $. Cette solution ferait toutefois perdre plus d’impôt sur le revenu aux gouvernements provinciaux que la réforme (car les perdants de cette option sont plus riches que ceux de la réforme et paient donc un pourcentage plus élevé d’impôt), mais ne ferait pas du tout augmenter le taux de faible revenu (tandis que la réforme le fait augmenter de 11,4 points de pourcentage, je le rappelle), car les personnes qui gagnent moins de 36 000 $ ne seraient pas du tout touchées par cette option.

La deuxième solution de rechange des auteurs est de diminuer le montant des prestations de SV, diminution qui devrait atteindre 926 $ par année pour atteindre le niveau d’épargne recherché par le gouvernement fédéral. Cette option ferait aussi perdre plus d’impôt sur le revenu aux gouvernements provinciaux. En plus elle ferait augmenter le taux de faible revenu, mais beaucoup moins que la réforme chez les personnes âgées de 65 et 66 ans (de 0.65 point de pourcentage, au lieu de 11,42 points), mais le ferait augmenter aussi chez les personnes âgées de 67 ans et plus ( de 0,39 point), car elles ne seront pas touchées par la réforme, mais le seraient avec cette solution.

La troisième et dernière proposition consiste en une augmentation graduelle et linéaire des prestations de SV et de SRG entre 65 et 70 ans. Là, la perte de revenu des gouvernements provinciaux serait semblable à celle de la réforme. Comme cette mesure toucherait, comme la réforme, davantage les personnes pauvres, le taux de faible revenu des personnes âgées de 65 et 66 ans augmenterait de 9,51 points de pourcentage (presque autant que la réforme, avec ses 11,42 points) et celui des personnes âgées de 67 à 69 ans de 3,99 points. Rien de bien engageant…

Changements de comportements

Les calculs des auteurs reposent sur l’hypothèse que les comportements des personnes ne changeraient pas en raison de la réforme ou de leurs scénarios de rechange. Or, le gouvernement et les autres promoteurs de cette réforme prétendent au contraire que la réforme inciterait les personnes les plus touchées à travailler plus longtemps. Théoriquement, les auteurs leur donnent raison.

Mais, se demandent-ils, dans les faits, est-ce que les personnes les plus touchées par cette réforme, soit les personnes pauvres de 65 et 66 ans, peuvent vraiment changer leurs comportements, en travaillant plus longtemps? Cela est pour le moins douteux. En effet, comme le montre le graphique qui suit (tiré de la page 18 de la présentation), les personnes les plus pauvres ne parviennent même pas à changer leur comportement avec les règles actuelles lorsqu’elles atteignent 60 ans. Alors, comment pourraient-elles le faire à 65 et 66 ans?

sécurité_vieillesse2

Ce graphique montre en effet que le taux de faible revenu en 2012 augmentait légèrement à partir de 50 ans, mais beaucoup plus rapidement à partir de 56 ans pour passer la barre des 20 % à 59 ans et atteindre un sommet d’environ 26 % chez les personnes âgées de 62 à 64 ans, pour ensuite diminuer considérablement chez les personnes qui avaient droit à la SV et au SRG, une partie de l’année à 65 ans, mais toute l’année à compter de 66 ans. Bref, comme le disent les auteurs, la réforme ne pourra pas inciter des personnes qui ne peuvent déjà pas travailler entre 60 et 64 ans à le faire quand elles auront 65 et 66 ans. Tout ce que la réforme aura réussi pour eux sera de les garder en situation de faible revenu deux ans de plus.

Et alors…

Si l’analyse de cette étude est intéressante, je juge sévèrement les «solutions de rechange» des auteurs. Ils acceptent d’une part la volonté du gouvernement conservateur de récupérer 7 milliards $ aux frais des personnes âgées, sans tenir compte que, comme je l’avais mentionné dans ce précédent billet sur la réforme conservatrice, le directeur parlementaire du budget (DPB), Kevin Page à l’époque, a démontré «que les programmes sociaux à l’intention des personnes âgés sont tout à fait viables, confirmant ainsi les conclusions de l’actuaire en chef sur le programme de la sécurité de la vieillesse», bref que cette réforme ne repose que sur l’idéologie conservatrice, pas du tout sur une nécessité. Ils semblent d’autre part ignorer que le rapport d’Amours sur l’avenir du système de retraite québécois (voir page 7) a observé, comme je l’ai mentionné dans cet autre billet, que «la part du revenu précédant la retraite assurée par les prestations du Programme de la sécurité de la vieillesse et du supplément de revenu garanti passera graduellement de 26 % actuellement à 13 % dans 40 ans», donc que, non seulement il ne faut pas retarder le versement des prestations de la SV et du SRG, mais qu’il faudrait les augmenter!

Pour les augmenter, on pourrait par exemple indexer ces programmes en fonction de la hausse des revenus médians plutôt que sur l’indice des prix à la consommation, type d’indexation qui existe dans de nombreux pays et qu’a imposé le PQ pour les droits de scolarité (notons qu’il est plus logique de se servir du taux d’augmentation des revenus pour indexer des revenus, ce que sont la SV et la SRG, que pour indexer des dépenses, comme les droits de scolarité!), ce qui permettrait par définition de maintenir la part du revenu précédant la retraite assurée par les prestations de la SV et du SRG.

Mais, comment financer cette hausse? C’est là que la première solution de rechange des auteurs de l’étude devient intéressante. Leur proposition (faire baisser le montant à partir duquel le gouvernement commence à diminuer les prestations de SV et le montant à partir duquel il cesse complètement d’en verser), comme on l’a vu, ne pénaliserait pas les plus pauvres, mais ceux qui gagnent plus de 36 000 $ (ce montant pouvant être plus élevé, car l’indexation en fonction de la hausse des revenus médians plutôt que sur l’indice des prix à la consommation ne coûterait pas 7 milliards $, en tout cas pas au début de son implantation). En l’appliquant, sans diminuer l’âge d’admissibilité à la SV et au SRG, on pourrait facilement compenser pour les coûts liés à un niveau d’indexation plus adéquat de la SV et de la SRG et ainsi assurer des retraites plus dignes à nos aînés. Si les auteurs avaient présenté leur solution de rechange ainsi, leur étude serait tout d’un coup devenu vraiment intéressante!

La crise financière des États-Unis et les prêts hypothécaires aux pauvres

4 février 2015

prêts aux pauvresLa version favorite «défendue par des économistes libéraux ou libertariens» pour expliquer la dernière crise financière est, selon Wikipedia (et bien d’autres sources!), que les banques auraient été obligées de prêter à des ménages pauvres en vertu du Community Reinvestment Act (CRA). Que l’adoption de cette loi ne visait qu’à interdire la discrimination des banques qui refusaient de prêter dans certains quartiers, peu importe le crédit des ménages spécifiques, n’a jamais ébranlé leurs certitudes. Cette loi oblige en effet les banques à appliquer aux ménages des quartiers pauvres les «mêmes conditions que celles qu’elles offriraient à un ménage ou une entreprise présentant les mêmes caractéristiques mais se trouvant en dehors de ces zones». Bref, cette loi n’oblige aucunement les banques à prêter à des pauvres ou à des personnes qui ne satisfont pas leurs exigences de crédit, mais simplement à ne pas discriminer les personnes qui habitent certains quartiers.

Cela dit, des études (notamment celle-ci) montraient que la proportion de prêts octroyés dans des quartiers pauvres avait augmenté au cours des années précédant tout juste la crise. Mais, ces prêts étaient-ils accordés en plus grande proportion à des ménages pauvres? Ces études ne pouvaient pas répondre à cette question, car elles étaient basées sur des données globales par codes postaux («zip codes»). Par contre, une étude plus récente intitulée Changes in Buyer Composition and the Expansion of Credit During the Boom (Les changements dans la composition des acheteurs et la croissance du crédit pendant le gonflement de la bulle immobilière) a pu obtenir des données spécifiques aux acheteurs qui ont obtenu des prêts hypothécaires entre 2002 et 2006, soit juste avant la crise.

L’étude

Cette étude examine la question sous toutes ces coutures, mais je me contenterai ici d’en présenter les éléments les plus éloquents.

Quartiers et acheteurs

Le premier aspect examiné par cette étude consiste à comparer les revenus et la valeur des hypothèques des ménages en les divisant en quartiles de revenus. On isole le quartile le moins riche, le plus riche et les deux du centre. J’ai reproduit ci-après quelques lignes du tableau 1 des 22ème et 23ème pages de l’étude (elle n’est pas paginée…).

prêts aux pauvres1

On peut voir que les revenus des acheteurs (deuxième ligne) étaient en 2002 bien plus élevés que ceux des habitants des quartiers. Il l’étaient en moyenne de 81 % pour l’ensemble des quartiers, de 69 % chez les acheteurs du quartile supérieur, de 84 % chez ceux des quartiles moyens et de plus de 100 % chez les acheteurs du quartile inférieur. Par ailleurs, le montant des hypothèques liées à un achat en 2002 était bien plus élevé chez les acheteurs du quartile supérieur (près de 250 000 $) que chez ceux des quartiles moyens (140 000 $) et que chez les acheteurs du quartile inférieur (moins de 100 000 $). Mieux, la valeur de l’hypothèque sur le revenu des acheteurs représentait un ratio plus élevé chez les plus riches et les acheteurs à revenus moyens (1,71 et 1,70) que chez les plus pauvres (1,55). On voit bien ainsi que les acheteurs des quartiers plus pauvres n’ont bénéficié d’aucun avantage notable.

Les autres lignes et colonnes du tableau 1 (non reproduites ici) montrent entres autres que la valeur des hypothèques acquises a légèrement moins augmenté chez les acheteurs plus pauvres (une moyenne annuelle de 6,9 %) que chez les acheteurs les plus riches (7,5 %) entre 2002 et 2006, alors que leurs revenus ont augmenté au même rythme (une moyenne annuelle de 6,8 % dans les deux cas). L’étude par code postal avait au contraire montré que le montant des hypothèques avait bien plus augmenté dans les quartiers plus pauvres. Je répète que cela ne veut pas dire que ceux qui les ont achetés étaient pauvres! Les acheteurs peuvent même être venus d’autres quartiers dans l’espoir de faire une bonne affaire… Bref, contrairement aux conclusions tirés hâtivement en analysant les données par quartier plutôt que par acheteur, rien ici n’indique que les acheteurs les plus pauvres étaient dorénavant plus vulnérables qu’avant par rapport aux acheteurs les plus riches, bien au contraire.

Proportion des achats par déciles de revenus

Je saute à la troisième partie du tableau 7 de la 29ème page qui montre la proportion des hypothèques obtenues de 2002 à 2006 (sauf en 2003 en raison d’un problème de disponibilité des données) par décile de revenus, partie que j’ai reproduite en pourcentage ci-après.

prêts aux pauvres2

Ce tableau montre clairement qu’il n’y a eu aucune augmentation significative de la proportion des hypothèques par les acheteurs les plus pauvres. Au contraire, si augmentation il y a eue, elle s’observe davantage parmi les membres des deux déciles les plus riches (hausse totale de 2,6 points de pourcentage). Cela détruit totalement l’argument que la crise serait due à l’augmentation des hypothèques aux plus pauvres et, encore plus, que cette augmentation inexistante serait due à une loi obligeant les banques à leur accorder plus facilement des prêts hypothécaires!

Les défauts de paiements

Si on suit la logique de ceux qui affirment que la crise est due aux prêts aux pauvres, on devrait s’attendre à ce que ceux-ci aient plus fréquemment fait défaut à leurs obligations hypothécaires que les plus riches. En fait, même sans cette hypothèse, on pourrait aussi s’y attendre.

Le graphique qui suit (tiré de la 37ème page de l’étude) illustre justement la proportion de cas de non-respect des paiements hypothécaires (retards d’au moins 90 jours) en fonction des quintiles de revenus et de la proportion des hypothèques obtenues par quintile de revenu. On y illustre à gauche les données sur trois types d’hypothèques obtenues en 2006 (en $), soit les hypothèques à l’achat, les deuxièmes hypothèques et les hypothèques versés en argent en raison de la hausse de la valeur des maisons (ce phénomène était en croissance lors de la bulle immobilière, comme Wikipédia le mentionne en parlant des hypothèques rechargeables qui ont «permis de soutenir la consommation dans le contexte de ralentissement économique à partir de 2001»), et à droite la proportion de retards de plus de 90 jours (en $ aussi) au cours des trois années suivantes pour chacun de ces trois types d’hypothèques.

prêts aux pauvres3

On peut voir dans la partie gauche du graphique que les plus riches ont obtenu une bien plus grande proportion de la valeur des hypothèques émises en 2006 que les plus pauvres (ce qui n’a rien d’étonnant). La partie droite de ce graphique, elle, montre de façon plus étonnante que les plus riches ont concentré une valeur encore plus importante des sommes en retard de plus de 90 jours que les plus pauvres! On résumer les constats de ces graphiques ainsi :

  • les ménages des deux premiers déciles ont obtenu 55 % (34 % + 21 %) des hypothèques pour acheter des maisons, mais ont été responsables de 58 % (32 % + 26 %) des retards de paiement de plus de 90 jours au cours des trois années suivantes, tandis que les ménages des deux derniers quintiles en ont obtenus que 27 % (15 % + 12 %), mais ont été les auteurs que de 24 % (13 % + 11 %) des retards de paiements;
  • les ménages des deux premiers déciles ont obtenu 54 % (29 % + 25 %) des deuxièmes hypothèques, mais ont été responsables de 63 % (32 % + 31 %) des retards de paiement de plus de 90 jours au cours des trois années suivantes, tandis que les ménages des deux derniers quintiles en ont obtenus que 25 % (15 % + 10 %), mais ont été les auteurs que de 17 % (11 % + 6 %) des retards de paiements;
  • les ménages des deux premiers déciles ont obtenu 54 % (29 % + 25 %) des hypothèques de refinancement, mais ont été responsables de 67 % (38 % + 29 %) des retards de paiement de plus de 90 jours au cours des trois années suivantes, tandis que les ménages des deux derniers quintiles en ont obtenus que 25 % (15 % + 10 %), mais ont été les auteurs que de 17 % (11 % + 6 %) des retards de paiements.

Difficile ici de considérer que les plus pauvres sont les responsables de la crise!

Autres constats

Il serait fastidieux de présenter tous les autres aspects de la question analysés par cette étude, d’autant plus que les conclusions sont toujours les mêmes : non, il n’y a pas eu de «découplage» entre les prêts hypothécaires accordés aux plus riches et aux plus pauvres par les banques dans les années précédant l’éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis. Je ne mentionnerai qu’un autre tableau, le cinquième de la 27ème page, qui montre que les hypothèques octroyés avant 2002, soit de 1996 à 2002, présentaient à peu près la même structure de répartition des prêts hypothécaires entre les plus pauvres et les plus riches que de 2002 à 2006.

Et alors…

Tous les angles d’examen de cette étude (et il y en a une quinzaine au moins) arrivent à la même conclusion, soit que la crise n’a rien eu à voir avec une quelconque augmentation des prêts hypothécaires aux plus pauvres. Elle a par contre eu tout à voir avec l’avidité des institutions financières (facilitée par les vagues de déréglementation antérieures), avec la croyance de la croissance infinie de la valeur des maisons et avec la conséquence de ce comportement irrationnel, soit l’éclatement de la bulle immobilière.

Cette étude est importante, car elle contredit de façon catégorique l’interprétation des causes de la crise par les néolibéraux qui pensent encore qu’un marché libre ne peut pas faillir et que l’échec du marché financier ne pouvait être dû qu’à l’intervention de l’État et de sa réglementation, et qui sont prêts à inventer n’importe quelle raison pour ne pas avoir à remettre en question leurs dogmes…

La gouvernance des biens communs

2 février 2015

ostromComme mentionné dans un précédent billet, la lecture de Économie – Comprendre les plus grands économistes qui ont marqué notre histoire de Mathew Forstater et Anna Palmer m’a rappelé que je devais lire La gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles de Elinor Ostrom, la seule femme à avoir reçu le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, prix qu’on lui a remit en 2009.

Comme bien d’autres livres, celui-ci n’est pas facile à résumer. L’approche systématique de l’auteure fait en sorte que chaque partie de son livre est la suite de la précédente et qu’on ne peut donc pas sauter d’étapes pour se concentrer sur un élément qui retient davantage notre attention. Je vais quand même tenter d’au moins présenter le sujet du livre et la façon dont l’auteure l’aborde.

Les biens communs

Wikipédia définit ainsi les biens communs : «Les biens communs correspondent en économie à l’ensemble des ressources, matérielles ou non, qui sont rivales et non-exclusives». On parle donc de biens qui, contrairement à l’air qu’on respire (bien non rival, car le fait d’en respirer n’empêche personne d’autre de respirer), peuvent s’épuiser quand on les utilise. Il sont non-exclusifs, car ils n’appartiennent à personne en particulier et tous y ont accès. On peut donner comme exemple les poissons dans l’océan, l’eau potable, surtout lorsqu’elle est en quantité limitée (comme dans des sources souterraines), les arbres dans une forêt. On peut aussi penser à toutes les ressources naturelles de la Terre.

L’auteure récapitule par la suite les différentes approches théoriques relatives à l’utilisation des biens communs.

- La tragédie des communs : Cette expression, maintenant fort utilisée pour parler de «la dégradation de l’environnement à laquelle il faut s’attendre dès le moment où plusieurs individus utilisent en commun une ressource limitée», provient d’un article de Garrett Hardin paru en 1968 dans la revue Science. Il donnait comme exemple un pâturage utilisé en commun. En supposant un comportement «rationnel» des éleveurs qui l’utilisent pour nourrir leurs animaux, Hardin concluait que chaque éleveur a intérêt à l’utiliser de plus en plus, puisqu’il bénéficie de tous les avantages de la vente de plus d’animaux tout en subissant éventuellement le même coût que les éleveurs qui l’utilisent moins advenant que cette surutilisation en vienne à détruire le pâturage (je simplifie). Bref, les intérêts individuels vont à l’encontre des intérêts communs, car, à long terme, plus personne ne pourra utiliser ce pâturage. Il en est de même pour tous les biens communs que j’ai mentionnés auparavant (pêche, eau potable, ressources de la Terre, etc.).

- Le dilemme du prisonnier : Le dilemme du prisonnier «caractérise en théorie des jeux une situation où deux joueurs auraient intérêt à coopérer, mais où, en absence de communication entre les deux joueurs, chaque joueur choisira de trahir l’autre lorsque le jeu n’est joué qu’une fois». L’auteure le qualifie de «jeu non coopératif [sans communication entre les joueurs] dans lequel tous les joueurs disposent d’une information complète». En gros, même en agissant rationnellement, deux individus qui ne collaborent pas prendront plus souvent qu’autrement des décisions qui leur nuisent à eux-mêmes et nuisent aussi à l’autre. Bref, un comportement «rationnel» individuellement peut conduire à un résultat irrationnel collectivement.

- La logique de l’action collective : On devrait s’attendre à ce qu’un groupe de personnes agissent en fonction des intérêts de ce groupe. En fait, Mancur Olson considère que cela ne s’observe que lorsque le groupe est formé d’un nombre réduit de personnes et qu’une forme de contrainte les oblige à collaborer. Le plus gros problème de l’action collective est la présence potentielle de «passagers clandestins» qui profitent de biens communs «sans y avoir investi autant d’efforts (argent ou temps) que les membres de ce groupe». L’auteure explique que si on laisse faire un «resquilleur», tous risquent de le devenir. C’est pour cela que l’attitude du Canada sur la question des émissions de gaz à effet de serre (GES) est si dommageable. Tous les pays qui le voient agir (ou plutôt ne pas agir) ainsi se demandent pourquoi ils collaboreraient quand ce pays ne le fait pas.

Comme trop de modèles, celui de l’action collective émet des principes généraux qui ne tiennent pas compte des cas réels. Un même type de contrainte est recommandé pour toute situation sans prendre la peine de vérifier empiriquement, dans la vraie vie, s’il est approprié. Or, dans les situations réelles, les personnes ne sont pas prisonnières et peuvent communiquer et s’entendre!

Les solutions des modèles classiques

Comme les trois modèles que j’ai présentés laissent peu de place aux nuances et à ce qui se passe dans la vraie vie, les solutions qui reposent sur ces modèles ne sont pas plus nuancées. Elles sont de deux ordres.

- Le Léviathan : Le Léviathan, c’est la personnification de l’État selon Thomas Hobbes. Pour bien des économistes (j’ai déjà adopté cette position…), l’État est le seul à posséder l’autorité et la force coercitive nécessaires pour encadrer l’utilisation des biens communs et sanctionner les resquilleurs (ou passagers clandestins). Ainsi, seuls les États pourraient contrôler l’usage des ressources naturelles. On voit pourtant bien, que ce soit dans la question des pêches ou de l’extraction du pétrole et des autres matières premières, que leurs décisions ne sont pas toujours prises en fonction de l’utilisation à long terme des ressources. L’État subit d’une part des pressions de certains resquilleurs (sociétés pétrolières, par exemple), quand il n’est pas carrément corrompu par les utilisateurs les plus puissants, et ne peut d’autre part disposer de l’information adéquate que possèdent les utilisateurs. Il tendra en plus à uniformiser ses règles et sanctions peu importe les caractéristiques particulières de l’utilisation de chacun des biens communs. Certes, l’État peut jouer un rôle positif dans l’encadrement de l’utilisation des biens communs, mais l’auteure conteste fortement la vision de ceux qui prétendent qu’il est le seul à pouvoir le faire et qu’il est le plus efficace en la matière.

- La privatisation : D’autres analystes prétendent que seule la privatisation, donc la propriété privée, peut fournir les incitatifs nécessaires à une utilisation durable des biens communs. Encore là, la réalité s’oppose à cette prétention. Tout d’abord, les exemples de recherches de profits à court terme de biens privatisés sont légion. Puis, ces analystes minimisent les coûts de la protection de la propriété privé (qui est, souligne l’auteure, une institution publique…). Ensuite, tout n’est pas privatisable, notamment les océans…

- Pas d’autres solutions? L’auteure s’insurge contre ces solutions qui supposent qu’il n’y a qu’un seul moyen pour régler des cas différents : «Je ne crois pas qu’il n’y ait qu’une seule solution à un seul problème, mais qu’il existe de nombreuses solutions pour faire face à de nombreux problèmes différents». Elle ne considère pas non plus que les utilisateurs de biens communs sont prisonniers de leur situation. Elle présente en conséquence un type de solution différent plutôt basé sur la coopération.

La suite

La présentation que je viens de faire ne couvre que la moitié du premier chapitre du livre (il y en a six). Je dois donc résumer davantage la suite. Après avoir présenté son modèle coopératif, et ensuite un cadre institutionnel d’auto-organisation et d’auto-gouvernance d’utilisateurs de biens communs, l’auteure expose en détail 13 cas réels du genre, dans des domaines variés : forêts, pâturages, pêche, irrigation, eaux souterraines, etc. Certains de ces cas couvraient plus d’un de ces domaines. En gros, elle a constaté que six des expériences ont permis d’établir des institutions solides et durables, trois, des cas plus fragiles et cinq se sont révélés des échecs. Elle tente ensuite d’isoler les facteurs qui ont permis les succès et ont causé les échecs.

Résumer tout cela serait à la fois difficile et vain. Jamais je ne pourrais ne serait-ce esquisser la grande variété des situations analysées par l’auteure. Je peux toutefois préciser que cette analyse couvre tous les aspects de la mise sur pied d’institutions d’auto-organisation de l’utilisation de biens communs :

  • caractéristiques des utilisateurs autorisés;
  • attributs des biens communs;
  • élaboration des règles et des institutions par les utilisateurs;
  • surveillance de l’application des règles;
  • graduation des sanctions;
  • coûts et bénéfices d’agir ou pas;
  • circulation de l’information;
  • etc.

Je peux aussi citer les facteurs qui, selon ses observations et son analyse, sont les plus associés au succès des institutions d’auto-organisation :

  1. la plupart des utilisateurs reconnaissent que l’inaction apportera de grands préjudices, voire la disparition de la ressource;
  2. le changement de règles affecte de façon similaire la plupart des utilisateurs;
  3. la plupart des utilisateurs jugent importante la poursuite de l’utilisation de la ressource;
  4. les coûts d’information, de transformation et d’application sont relativement faibles;
  5. la plupart des utilisateurs se font confiance et partage leurs valeurs sociales (par exemple, la réprobation sociale des resquilleurs aura parfois plus d’effet que les sanctions);
  6. le groupe d’utilisateurs est relativement petit et stable.

L’auteure souligne que la petitesse du groupe n’arrive selon elle qu’au sixième rang des facteurs de réussite les plus importants, alors que c’était un des deux seuls facteurs mentionnés par Mancur Olson dans son analyse de l’action collective. Cela dit, elle insiste pour dire que son analyse est incomplète et que de nombreux travaux devront être entrepris avant de pouvoir développer un cadre théorique plus solide et plus complet sur la gouvernance des biens communs.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire, sans aucune hésitation! C’est un des livres d’économie que j’ai lus qui a abordé les thèmes les plus originaux. Son caractère systématique, sans prétention de tout expliquer, est aussi remarquable. La démonstration de la supériorité de l’école institutionnaliste, basée sur les faits, sur les écoles qui se basent plutôt sur des modèles reposant sur des hypothèses nullement démontrées par la réalité, m’a aussi plu. Seul bémol, comme ce livre date de près de 25 ans (1990, même s’il n’a été traduit qu’en 2010 à la suite de la remise du «prix Nobel» d’économie à l’auteure), il ne peut être le plus complet sur le sujet. On se demande entre autres ce qui est advenu des cas dont elle a évalué les institutions solides, faibles ou ratées, et si d’autres développements sont survenus dans le domaine.

Je me suis aussi demandé si l’analyse de ce livre pouvait s’appliquer aux grands défis des biens communs qui nous menacent, notamment au sujet des émissions de gaz à effet de serre ou à l’épuisement des ressources. Je pense que oui. Face aux problèmes d’organiser et de faire accepter un État mondial pour faire face à ces défis (solution qui serait bien imparfaite), l’approche d’Elinor Ostrom laisse l’espoir que les peuples de la Terre puissent construire des institutions qui permettrait de faire accepter des règles d’utilisation commune des ressources et de diminution partagée des émissions de gaz à effet de serre. Mais, il n’y en aura pas de faciles…

Un livre important!

Changements à l’EPA

31 janvier 2015

EPA02-2014Comme cette agence le fait à chaque cinq ans, Statistique Canada a procédé cette semaine à une série de révisions importantes à l’Enquête sur la population active (EPA). Je m’attarderai ici que sur la plus importante, soit la mise à jour démographique des données qu’elle utilise pour estimer le niveau d’emploi. Avant cette révision, Statistique Canada utilisait en effet les données du recensement de 2006 pour évaluer le niveau de la population adulte ainsi que sa répartition, notamment par âge et par sexe. C’est à l’aide de ces données qu’elle peut pondérer les réponses à l’EPA et estimer le niveau d’emploi et de chômage auxquelles ces réponses correspondent, ainsi que les autres caractéristiques de la main-d’œuvre (emploi par industrie, par profession, travail autonome, etc.). À partir de maintenant, elle utilise plutôt les données du recensement de 2011 pour ce faire.

Comme à chaque cinq ans, ce changement entraîne des modifications parfois importantes à ses estimations. Les médias ont surtout, et presque uniquement, souligné l’impact de ce changement sur l’estimation de l’augmentation de l’emploi au Canada entre décembre 2013 et décembre 2014 au Canada, qui est passée de 186 000 (tel qu’annoncé au début du mois, voir la troisième ligne de la cinquième colonne de ce tableau où on peut voir le chiffre 185,7) à 121 000 (voir la troisième ligne de la quatrième colonne de cet autre tableau où on peut voir le chiffre 121,3). En fait, on aurait pu dire que la marge d’erreur indique que ces deux chiffres varient 95 % des fois de moins 109 800, (donc que l’augmentation de l’emploi avait une probabilité de 95 % de se situer entre 11 000 et 230 000 au lieu d’entre 76 000 et 296 000…), ce qui aurait amoindri l’impact de cette diminution, mais passons…

Au Québec

Alors que les nouvelles estimations de la population adulte (personnes âgées de 15 ans et plus) canadienne sont plus basses de 0,3 %, elles sont plus élevées de 0,9 % au Québec. En conséquence, l’estimation de l’emploi total au Canada est inférieure à la précédente de plus de 100 000 alors qu’elle lui est supérieure de plus de 30 000 au Québec. Par contre, cela n’a guère changé l’estimation de la baisse de l’emploi au Québec entre décembre 2013 et décembre 2014, qui est passée de 15 800 à 9 600 (plus ou moins 56 000, 95 % des fois). Le graphique qui suit montre l’impact de ce changement sur l’évolution de l’estimation de l’emploi au Québec depuis 2009 (l’impact commence en 2001, mais il est imperceptible sur un graphique entre 2001 et 2008).

changements_EPA1

Le changement des estimations d’emploi pour 2009 est aussi difficile à percevoir, mais se fait sentir de façon plus importante à compter de 2010, son impact augmentant graduellement pour atteindre un sommet en 2014. Si ce changement fait varier le niveau de l’emploi d’environ 0,8 % en 2014, il change peu de choses aux tendances, comme on peut le voir dans le graphique suivant.

changements_EPA2

Ce graphique compare l’évolution selon trois sources de données, deux provenant de l’EPA (ligne bleue, pour les données d’avant la révision, et ligne jaune, pour celles d’après), enquête qui comporte une marge d’erreur importante, comme je l’ai mentionné plus tôt, et une (représentée par la ligne rouge) de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), dont les données sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur car issues d’un recensement de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières (dans ce cas, la différence n’est que d’un mois, car ces données ont été mises à jour jeudi dernier).

Comme l’EERH ne tient pas compte de l’emploi agricole, ni des travailleurs autonomes (et de quelques autres secteurs de moindre importance), et que, en conséquence, les niveaux d’emplois de l’EERH et de l’EPA sont différents, j’ai dû faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de septembre 2010) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

On peut voir que, sauf de rares exceptions, les lignes bleues et jaunes se confondent presque. Cela veut dire que la révision a fait changer le niveau de l’estimation de l’emploi selon l’EPA, mais presque pas leur évolution. C’est le contraire qui aurait été étonnant, car les réponses des participants à l’enquête n’ont pas changé!

Nature des changements

Si la révision a fait hausser le niveau de l’estimation de l’emploi de 30 000 au Québec en 2014, elle a fait diminuer son taux d’emploi de 0,2 points de pourcentage. Comment est-ce possible?

changements_EPA3Le tableau ci-contre peut nous le faire comprendre. Il compare les données avant et après la révision (j’avais prudemment enregistré la version antérieure, prévoyant qu’elle me serait utile; une chance, car elle n’est plus trouvable sur le site de Statistique Canada!). Pour ne pas surcharger ce tableau, je n’ai retenu que trois indicateurs, soit la population adulte (âgée de 15 ans et plus), la population active et l’emploi. On peut voir que l’estimation de la population adulte a été haussée davantage que celle de la population active (respectivement de 0,88 % et de 0,75 %) et que celle de l’emploi a été rehaussée au même rythme que la population active (de 0,74 %). D’ailleurs, même si le tableau ne montre pas cette donnée, le taux de chômage est demeuré fixe.

La clé de ces changements se retrouve dans la colonne de la population adulte, car c’est elle qui a été modifiée par la révision. Les changements des deux dernières colonnes ne sont que la conséquence de ceux de la deuxième. Or, on peut voir dans le tableau que les populations qui ont le plus augmenté sont surtout celles de tranches d’âge qui ont un taux d’emploi inférieur à la moyenne (voir la première colonne), soit celles, dans l’ordre, âgées de 70 ans et plus (hausse de 2,16 %), de 20 à 24 ans (1,64 %) et de 65 à 69 ans (1,54 %), et, qu’à l’inverse, celles qui ont diminué sont celles des personnes qui ont un taux d’emploi de beaucoup supérieur à la moyenne, soit celles âgées de 30 à 34 ans (baisse de 0,32 %) et de 45 à 49 ans (-0,13 %).

Et alors…

J’ai écrit ce billet simplement pour tenter de mieux faire comprendre la complexité de la méthode qui permet d’obtenir les indicateurs dont on tient le plus compte quand on parle du marché du travail. À partir d’un échantillon de 56 000 ménages au Canada et de 10 000 au Québec (pour plus de précision, voir ce tableau), on voudrait tout savoir sur le marché du travail :

  • l’emploi, l’activité et le chômage;
  • l’importance relative du travail autonome;
  • la prévalence du travail à temps plein et du temps partiel;
  • l’emploi par industrie, par sexe, par tranche d’âge, par profession, par région économique et par région d’assurance-emploi;
  • l’emploi et le chômage des immigrants (par pays d’origine, en plus!);
  • les raisons de l’inactivité, du chômage et de la retraite;
  • l’évolution de la syndicalisation;
  • l’emploi et le chômage selon le niveau de scolarité;
  • les salaires, selon toutes ces caractéristiques;
  • et les combinaisons de ces caractéristiques et de bien d’autres.

L’EPA est conçue pour atteindre le mieux possible les mandats qu’on confie à Statistique Canada. Mais, comme ces mandats ne sont pas accompagnés des moyens pour mieux les atteindre, on ne doit pas s’étonner que les résultats soient, comme on l’entend souvent, très «volatiles». En fait, ils ne le sont pas, ils sont simplement représentatifs des conditions dans lesquelles on demande à Statistique Canada de les atteindre… Cela ne rend pas ces données inutiles, mais il faut savoir les interpréter pour ce qu’elles disent et non pour ce qu’on voudrait qu’elles disent!

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