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Les conséquences de la croissance de l’emploi dans le secteur financier

11 mars 2015

finance_croissanceEncore une fois grâce au blogue Economist’s View, j’ai lu récemment deux études portant sur le secteur financier. La première, que je vais présenter dans ce billet, est intitulée Why does financial sector growth crowd out real economic growth? (Pourquoi la croissance du secteur financier fait-elle diminuer la croissance économique réelle?). Cette étude, de Stephen G Cecchetti et Enisse Kharroubi, a été publié par la Banque des règlements internationaux (BRI), qui est considérée comme «la banque centrale des banques centrales» (et dont on voit l’immeuble dans l’image qui accompagne ce billet).

Une étude précédente

Dans une étude précédente, les auteurs avaient conclu que «[traduction] le niveau de développement du secteur financier ne contribue que jusqu’à un certain point à la productivité et à la croissance globale, après quoi il devient un frein à la croissance». Ils avaient aussi montré que «une forte croissance du secteur financier est préjudiciable à la croissance de la productivité globale», comme l’illustre le graphique suivant.

finance_croissance1

Ce graphique montre sur l’axe vertical la croissance mobile sur cinq ans de la productivité du travail (soit la hausse du PIB par travailleur) et sur l’axe horizontal la croissance mobile sur cinq ans de la part du secteur financier dans l’emploi total. La ligne de tendance rouge nous montre que, en général, plus l’emploi dans le secteur financier augmente, moins forte est la croissance de la productivité.

L’étude présente

Les auteurs ont décidé de revenir sur le sujet pour tenter de découvrir les facteurs qui pourraient expliquer ce lien négatif entre l’augmentation de l’emploi dans le secteur financier et la croissance du PIB, et surtout, de la productivité. Les auteurs ont utilisé deux modèles différents pour leur recherche. L’élément qui est ressorti le plus nettement de l’application de leurs modèles est que la croissance de l’emploi dans le secteur financier draine une forte proportion des travailleurs qualifiés qui, se dirigeant vers le secteur financier, ne sont pas disponibles pour les autres industries. Notons que les auteurs ne sont pas les premiers à avoir noté cet effet (j’en ai d’ailleurs parlé à quelques reprises, notamment dans ce billet), qui se manifeste aussi par une plus forte proportion des étudiants universitaires dans les facultés liées à la gestion et à l’administration.

Si les auteurs en étaient restés là, je n’aurais pas écrit ce billet. Des modèles peuvent être intéressants pour faire ressortir des relations, mais celles-ci doivent ensuite être testées dans le monde réel. Et c’est justement ce qu’ils ont fait.

Pour la tester, ils ont utilisé les données de 33 industries provenant de 15 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Ils ont isolé les industries dont les dépenses en recherche et développement sont les plus élevées (industries qui ont le plus besoin de travailleurs qualifiés) par rapport à leurs dépenses totales et celles dont ces dépenses sont les plus faibles. Ils ont ensuite comparé les taux de croissance de ces industries dans chacun des 15 pays retenus (qui diffusent des données pertinentes et fiables sur ces sujets) en fonction de la croissance de l’emploi dans le secteur financier.

Ils ont ainsi constaté que les industries dont une forte proportion des dépenses est consacrée à la recherche et développement (comme celles de la fabrication de matériel de communication, de matériel médical et d’aéronefs) ont une croissance entre 1,9 % et 2,9 % moins élevée dans les pays où l’emploi dans le secteur financier augmente rapidement que dans les pays où l’emploi dans le secteur financier augmente lentement. Par contre, le niveau de croissance des industries dépensant une faible proportion de leurs dépenses en recherche et développement (comme celles de la fabrication de vêtements, de textiles et de bois) ne varie pas en fonction de la croissance de l’emploi dans le secteur financier. Ces résultats semblent donc confirmer que la concurrence pour les travailleurs qualifiés est un facteur qui explique bien l’observation de la première étude qui concluait qu’une forte croissance du secteur financier est préjudiciable à la croissance de la productivité globale.

Et alors…

On connaît bien les défauts du secteur financier. S’il est essentiel jusqu’à un certain niveau, il devient une nuisance, voire un danger, quand il prend trop de place. Cette étude ajoute une pierre à ce type de constatation, car sa démonstration est basée sur des facteurs différents de ceux étudiés dans les études précédentes qui ont abordé cette question.

Quand c’est rendu que même un organisme aussi orthodoxe que la BRI accepte de publier une étude qui arrive à la conclusion que la croissance du secteur financier nuit à la croissance globale de l’économie (même si elle prend bien soin de mentionner que les opinions émises dans cette publication sont celles des auteurs et pas nécessairement celles de la BRI), c’est que quelque chose cloche vraiment avec le secteur financier!

Nous verrons dans le prochain billet un autre angle des apports et des nuisances de cette industrie à notre société…

Les deux vitesses de la pensée (1)

9 mars 2015

kahnemanJ’ai lu de nombreux livres qui citent les travaux de Daniel Kahneman (la plupart réalisés avec Amos Tversky) sur les biais cognitifs. Je n’avais pourtant jamais lu de livre de ce psychologue qui a remporté le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel pour avoir contredit le concept de rationalité des agents économiques (consommateurs et producteurs) à la base de l’économie classique et néoclassique. C’est donc avec de grandes attentes que j’ai commencé à lire Système 1, système 2 – Les deux vitesses de la pensée, livre dans lequel Kahneman synthétise les résultats de ses travaux principaux dans le domaine de la pensée.

Dans ce livre, Kahneman présente les deux systèmes de pensée «qui se partagent notre esprit, régissant notre façon de penser et de prendre des décisions», systèmes qu’il a baptisés simplement le système 1 et le système 2. Le système 1 «est rapide, intuitif et émotionnel»; il «fonctionne automatiquement et rapidement, avec peu ou pas d’effort et aucune sensation de contrôle délibéré». Le Système 2 «est plus lent, plus réfléchi, plus contrôlé et plus logique»; il «accorde de l’attention aux activités mentales contraignantes qui le nécessitent, y compris des calculs complexes. Le fonctionnement du système 2 est souvent associé à l’expérience subjective de l’action, du choix et de la concentration».

Résoudre 2 + 2 est à la portée du système 1, mais résoudre 17 x 24 demande l’intervention du système 2, qui n’y parviendra peut-être pas… J’ajouterai, on l’aura compris avec l’exemple précédent, que l’utilisation du système 2 demande des efforts, efforts que nous préférons bien souvent ne pas entreprendre. Il demande aussi de la concentration. Par exemple, un conducteur d’automobile n’a aucune difficulté à entretenir une conversation sur une route dégagée, mais cessera de parler s’il tente un dépassement sur un segment droit d’une route avec de nombreuses courbes. Si on lui parle, il n’entendra rien (mais, n’essayez pas cela à la maison…)!

Il est bien sûr impossible de présenter tout le contenu de ce livre touffu de 545 pages, mais je vais tenter d’au moins résumer les principaux concepts que l’auteur décortique dans ce livre. Même en résumant, je vais devoir scinder ce billet en deux parties. La richesse et l’importance de ce livre le justifient tout à fait!

La paresse du système 2 : Le système 2 est puissant, mais il ne faut pas le solliciter trop longtemps, car il s’épuise rapidement. Si on se concentre trop longtemps, on devient moins efficace et on n’a plus le goût de se forcer. Il semble que le système 2 consomme beaucoup de glucose : en prendre (comme une limonade sucrée) rétablirait, au moins en partie, notre capacité de concentration.

Il est en outre paresseux. Par exemple, si on est face à une énigme simple, on rechignera à utiliser notre système 2 et on tentera de la résoudre avec notre système 1. Exemple :

  • un bâton et une balle de baseball coûtent en tout 11,00 $;
  • on sait que la différence de prix entre les deux est de 10,00 $ et que la balle est moins chère;
  • combien coûte cette balle?

La majorité des personnes qui répondent à cette question, même des étudiants en sciences, donnent 1,00 $ comme réponse. Pourtant, en activant leur système 2, elles verraient bien que si la balle coûtait 1,00 $, le bâton coûterait 11,00 $ (10,00 $ de plus) et que leur coût total serait de 12,00$. Elles concluraient que la balle coûte en fait 0,50 $ et le bâton 10,50 $ pour un total de 11,00 $ et une différence de prix de 10,00 $. Mais, devant un problème aussi simple, peu de personnes se donnent la peine de vérifier leur impulsion première (basée sur la confiance en leur capacité de la résoudre facilement) de dire que la balle coûte 1,00 $… Une seule personne parmi la dizaine à qui j’ai présenté cette «énigme» m’a donné la bonne réponse. Mon échantillon était petit, mais il allait dans le sens des résultats mentionnés par l’auteur!

L’amorçage : L’amorçage est un des concepts qui revient le plus souvent dans ce livre, car il peut prendre de très nombreuses formes. Un exemple simple est de demander à quel mot on associe PA_N. Si on parle de nourriture juste avant, le mot PAIN ressortira le plus souvent. Mais, si on parle d’oiseaux, ce sera le mot PAON qui viendra le plus souvent à l’esprit. Pire, un groupe qui se fait parler de vieillesse (ou même seulement de mots qu’on y associe) marchera plus lentement dans un déplacement subséquent qu’un groupe dont les membres ont écouté de la musique rythmée.

Un vote tenu près d’une école favorisera les résultats d’un référendum (ils sont fréquents dans les élections aux États-Unis) sur le financement de l’éducation ou même sur d’autres activités à l’intention des jeunes et des enfants. Une association à l’argent rend au contraire les gens plus égoïstes et moins enclins à adopter des mesures pour aider les plus démunis. Un événement terroriste rend les gens plus enclins à appuyer des guerres ou des lois qui briment nos libertés (non, cet exemple n’est pas dans le livre, mais dans l’actualité)! Pourtant, quand les gens ont été amorcés par les révélations de Snowden sur l’espionnage des données personnelles, la réaction fut totalement opposée!

L’illusion du souvenir et de la vérité : Le fait de montrer des noms fictifs à des personnes fera en sorte que, quelques jours plus tard, une forte proportion d’entre elles penseront, si on leur fournit une liste de noms avec un de ceux montrés plus tôt, que cette personne doit être célèbre. De même, mais ça, on le sait parce qu’on l’a entendu ou lu fréquemment, une fausseté répétée suffisamment de fois prend les apparences de la vérité. J’ai encore plein d’exemples en tête de nos conservateurs et même libéraux qui vont dans ce sens. Combien de personnes ne sont-elles pas convaincus qu’un budget gouvernemental doit se gérer comme celui d’une famille (alors que c’est bien sûr ridicule) ou qu’on n’a pas le choix de couper les dépenses de l’État, même si on recycle ainsi une vieille rengaine initialement composée par Margaret Thatcher?

L’illusion de causalité : Le système 1 adore les histoires! Il rebute à imaginer que des événements peuvent être corrélés par hasard. L’auteur mentionne entre autres que la capture de Saddam Hussein a servi à la fois d’explication à une hausse du Dow Jones un matin et à sa baisse le même après-midi! Et que dire des convictions religieuses qui ont déjà servi d’explication aux bonnes récoltes et même de nos jours aux ouragans! Cet attachement aux histoires et à la causalité expliquerait aussi la popularité des thèses conspirationnistes qui savent si bien donner un sens compréhensible à ce qui ne l’est pas. Cela ne les rend pas plus vraies!

L’effet de halo : L’effet de halo est entre autres la tendance à accorder plus de crédibilité à une personne connue (ou ayant une belle apparence physique) qu’à une autre. Les artistes ou sportifs appréciés peuvent même convaincre des gens d’appuyer un parti politique plutôt qu’un autre, une opinion ou une option politique, même s’il n’ont finalement aucune compétence particulière dans le domaine. La popularité de PKP serait-il un effet de halo (pour moi, c’est clair!)?

Le COVERA (ce qu’on voit et rien d’autre) : Le système 1 a tendance à accorder beaucoup plus d’importance à ce qu’il voit (ou connaît) qu’à ce qu’il ne voit pas (ou ne connaît pas). Ce biais cognitif se manifeste entre autres par l’importance démesurée qu’on accorde aux opinions de nos proches ou aux anecdotes. Cela se manifeste par exemple en pensant qu’il y a plus de chômeurs instruits que de chômeurs moins scolarisés, même si les données globales montrent, et de loin, l’inverse. Ce biais, avec celui de l’amorçage, est un des plus importants selon l’auteur qui y revient tout au long du livre.

La loi des petits nombres (et l’importance de la taille d’un échantillon) : Des études ont démontré que les comtés des États-Unis où la proportion de cancers du rein est la plus faible sont peu peuplés. Est-ce une conséquence des bienfaits de la vie rurale (le système 1 aime bien les histoires, je le rappelle…)? Hum… Douteux, car c’est aussi dans les comtés les moins peuplés que cette proportion est la plus élevée! Est-ce en raison de la pauvreté des ces comtés et de la consommation d’alcool et de tabac de ses habitants? De la présence d’agents toxiques? Peut-être… Mais, en fait, ces observations sont normales en raison de la plus grande variabilité que les événements rares ont de se produire dans des zones peu peuplées. D’ailleurs, si les comtés peu peuplés dominent les deux classements à chaque année, ce sont rarement les mêmes qui l’emportent! Un événement qui n’a qu’une probabilité minime de se produire, disons un cas sur 10 000, s’observera à la fois plus souvent et moins souvent dans une petite population. Trois ou quatre cas dans une population de 5 000 habitants représente un ratio six ou huit fois plus élevé que la moyenne et aucun cas sera infiniment moins que la moyenne!

C’est pourtant sur cette base que la Fondation Bill et Melinda Gates a choisi d’investir dans de petites écoles, en scindant souvent de grosses écoles en établissements plus petits. En effet une étude qu’elle avait commandé avait conclu que les meilleurs taux de réussite scolaire s’observaient dans de petites écoles. On y observe aussi les pires taux de réussite, mais comme la Fondation n’avait pas commandé d’étude pour le savoir, elle ne l’a pas su!

L’effet d’ancrage : En faisant tourner une roue de la fortune truquée qui ne donnait que des résultats fixes (65 et 10) et en demandant par après aux utilisateurs le nombre de pays d’Afrique et le pourcentage de ces pays qui siègent à l’ONU, ceux-ci ont donné un nombre disproportionné de réponses de 10 ou 65 aux deux questions… Le même phénomène s’observe quand une question suggère un chiffre précis : les réponses sont plus près de cette suggestion que de la réalité et rarement plus loin.

L’effet d’ancrage est utilisé fréquemment en négociation (d’affaire, dans la vente d’immeubles ou en relation de travail) avec des demandes qui visent à ancrer un niveau dans la tête de la personne avec qui ont négocie. Ça ne fonctionne pas toujours, surtout quand l’information sur le sujet est facilement disponible (comme dans une négociation collective), mais cela a plus de succès quand une des deux parties possède plus d’information (comme dans la vente d’une automobile usagée)! L’auteur souligne que l’effet d’ancrage est souvent une forme d’amorce et qu’il est fréquemment utilisé dans les publicités. Raison de plus de s’en méfier!

L’effet de disponibilité : Après deux accidents d’avion rapprochés, on aura plus ces événements en tête et on surestimera le danger qu’il s’en produise un quand on prendra l’avion. Il en est de même d’autres estimations de fréquence d’événements quand des exemples récents (ou impliquant des personnes connues, ou fortement médiatisés) nous viennent à l’esprit. Les exagérations sur la fréquence et l’importance des accommodements raisonnables et des attaques terroristes me viennent soudain à l’esprit…

Les données croisées (ou les taux de base) : On voit une personne lire un livre de philosophie. La probabilité qu’elle ait étudié en philosophie est-elle plus élevée que celle qu’elle n’ait qu’un diplôme d’études secondaires (DES)? Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord se demander qu’elle est la proportion de personnes qui ont étudié en philosophie par rapport à celles qui n’ont qu’un DES. C’est le taux de base. Ensuite, on peut se demander qu’elle est la proportion des personnes qui ont étudié en philosophie qui sont susceptibles de lire un livre de philosophie devant nous par rapport à celle des personnes qui ont un DES. Par exemple, si la proportion de personnes qui ont étudié en philosophie est 100 fois moins élevée que celles qui ont un DES et que ces personnes sont 20 fois plus susceptibles de lire des livres de philosophie, la probabilité que la personne que j’ai croisée ait étudié en philosophie sera cinq fois moins élevée (100/20) que la probabilité qu’elle soit titulaire d’un DES…

Les ensembles et les sous-ensembles : Dans la même optique, l’auteur nous montre que la majorité des répondants à une série de questions sur le sujet pensent qu’une écologiste progressiste a une probabilité supérieure d’être à la fois une employée de banque et une militante féministe que seulement une employée de banque. Or, une employée de banque féministe est forcément une employée de banque, mais une employée de banque n’est pas nécessairement une féministe. En conséquence, il est impossible que la probabilité qu’une personne soit seulement une employée de banque (un ensemble) puisse être moins élevée que la probabilité qu’elle soit à la fois une employée de banque et une militante féministe (un sous-ensemble). Ce genre d’erreur est entre autres un autre exemple montrant que notre système 1 aime bien les histoires et les relations causales!

La régression vers la moyenne : Un entraîneur avait observé que lorsqu’il engueulait un joueur qui avait joué une mauvaise partie, il jouait mieux dans la prochaine. À l’inverse, s’il avait le malheur de féliciter un joueur qui avait connu une bonne partie, celui-ci jouait moins bien dans la prochaine. Il a donc cessé de féliciter ses joueurs, mais a continué à les engueuler! En fait, l’auteur montre que si nous effectuons une performance au-dessus de notre moyenne, la probabilité est plus forte que notre prochaine performance soit inférieure à la précédente (et vice-versa), qu’on nous félicite ou pas (ou qu’on nous engueule ou pas).

Les intuitions : Dans bien des situations, on ne possède pas les informations suffisantes pour estimer un phénomène. L’auteur donne comme exemple une question portant sur une enfant qui savait lire à quatre ans. On doit estimer les notes qu’elle obtiendra à l’université. Comme sa situation est hors de l’ordinaire, notre système 1 a tendance à supposer qu’il en sera de même à l’université. Or, une foule d’événements sont survenus après cette observation, événements qui peuvent avoir un impact sur ses notes à l’université. Il conseille donc d’appliquer la régression vers la moyenne dans ce type de cas et de tempérer notre réflexe premier en réduisant notre estimation première tout en la laissant au-dessus de la moyenne (j’ai dû simplifier à outrance ce chapitre).

Et alors…

Alors, à la semaine prochaine pour la suite!

Le capital humain

7 mars 2015

capital humainÊtes-vous une pièce du casse-tête de votre employeur ou même de l’économie? Si oui, vous faites partie de son capital humain!

Je ne suis vraiment pas le seul à parler des expressions qui me tapent sur les nerfs! Depuis quelques semaines, des blogueurs économiques des États-Unis se répondent sur leur attachement ou leur répulsion de l’expression «capital humain». L’initiateur de cette polémique, Branko Milanovic, a parti le bal avec un article paru dans la version des États-Unis de Al Jazeera… Il reprenait ici une remarque de Thomas Piketty dans son livre Le Capital au XXIe siècle. S’il a reçu l’appui de nombreux blogueurs, dont Paul Krugman, qui a précisé que les gens ne sont pas des androïdes, d’autres, même au Canada, se sont inscrits en faux.

Les arguments de Milanovic

Milanovic nous apprend (enfin, au moins à moi!) que cette expression, que j’exècre aussi, vient de Gary Becker, ce maniaque de l’École de Chicago qui pensait que tout ce qui arrive est toujours dû uniquement à l’économie et aux choix rationnels des homos œconomicus… Le capital humain a donc une prise contre lui en partant!

Cette expression remplace simplement la notion de l’acquisition de compétence qui dit pourtant bien ce qu’elle dit. Dans son premier texte, Milanovic mentionne principalement deux objections à cette utilisation abusive du terme capital. Tout d’abord, elle amalgame les notions de main-d’œuvre et de capital, qui sont pourtant antinomiques depuis au moins l’époque de Karl Marx. Le capital ne produit rien tout seul, seul le travail le fait. Même les économistes orthodoxes distinguent, par exemple, la productivité du travail (pourquoi pas de la main-d’œuvre?) de celle du capital. Deuxième prise!

Ensuite, cette expression laisse sous-entendre que toutes les personnes, qu’elles possèdent ou non du vrai capital (on doit préciser…), sont des capitalistes. Qu’on possède du capital financier ou du capital humain, nous sommes dans la même famille, celle des capitalistes. Que le détenteur du «capital humain» doive travailler pour faire des sous avec ses compétences, mais pas celui du capital financier (ou physique), ne semble faire aucune différence pour les promoteurs de cette expression détestable. Troisième prise, cette expression est retirée!

On confond aussi l’origine des revenus et de la richesse. Pourtant, «[traduction] une société dans laquelle les 10 % les plus riches sont formés des personnes les plus compétentes qui reçoivent les salaires les plus élevés est fondamentalement différente d’une société dans laquelle les 10 % les plus riches sont formés de gens qui vivent des loyers perçus de leurs propriétés». Si certains acceptent les inégalités basées sur le mérite, bien peu les endurent quand elles sont uniquement dues à un héritage… Quatrième prise! Oups, elle est déjà retirée!

Pour lui, cette expression n’ajoute rien aux concepts économiques, mais, au contraire, ajoute une couche de confusion à notre compréhension des sociétés capitalistes. On devrait simplement parler de main-d’œuvre qualifiée et n’utiliser le concept de capital que pour ce qu’il est, soit un attribut de la propriété.

Paul Krugman n’ajoute qu’un argument à ceux de Milanovic (qu’il endosse) : les enfants d’un vrai capitaliste peuvent hériter du capital financier ou physique de leurs parents et en vivre, mais ils ne peuvent recevoir en cadeau leurs compétences, ni même les acheter!

Répliques et réplique des répliques…

Ce billet pourtant bien inoffensif a suscité sa part de répliques. Nick Rowe rejette les arguments de Milanovic en disant que le capital physique ne peut pas produire seul, qu’il a besoin de capital humain pour ce faire (il ne doit pas avoir entendu parler de la spéculation et du gain en capital!). Et il évacue la question du capital financier en disant qu’elle obscurcit le débat, car le capital financier ne serait pas vraiment du capital, contrairement au capital humain! Il prône même l’abolition de l’expression «capital financier» qui ne serait qu’une dette! Pas fort…

Tim Worstall, de son côté, prétend que c’est l’investissement en éducation pour augmenter ses compétences et son revenu qui justifie l’utilisation du terme «capital humain» (je me sens tout d’un coup de retour à la grève étudiante de 2012 et aux arguties sur l’association des études supérieures à un investissement…).

La réplique de Milanovic débute en citant ces deux textes et en soulignant qu’elles ne contredisent pas du tout ses arguments. Il sent le besoin de répéter que, quelque soit la forme du vrai capital, financier, foncier, propriété intellectuelle, celle-ci permet de recevoir des revenus sans travailler, tandis qu’il faut le faire pour recevoir des sous de ses compétences. Il ajoute que l’attrait du terme «capital humain» par Becker et d’autres lui apparaît essentiellement idéologique. Cette expression gomme en effet tout conflit possible entre deux formes de capital, alors qu’il y en a toujours eu et en aura toujours entre la main-d’œuvre (ou le travail) et le capital. «Si les profits et le salaire sont de même nature, pourquoi nous battrions-nous pour en changer la distribution?» ajoute-t-il. Était-ce vraiment l’objectif de Becker? Milanovic ne tranche pas, mais n’en pense pas moins!

Et alors…

J’ai déjà pensé à critiquer cette expression, mais mon aversion pour elle n’était qu’épidermique. Je n’avais jamais fait les associations que Milanovic explique aussi brillamment. Je dois ajouter que je n’apprécie guère plus l’expression en usage, soit les ressources humaines (ramenant aussi l’être humain à l’état d’une ressource comme une autre, voire d’une matière première…), mais, m’y étant peut-être habitué, j’ai sursauté quand j’ai entendu parler la première (et même la centième) fois de la «Direction du développement du capital humain» de la ville de Montréal. Cessons d’utiliser cette expression et combattons là. C’est humain et c’est capital!

Des mesures concrètes pour lutter contre les inégalités

4 mars 2015

AtkinsonQuand on pense à la question des inégalités, c’est dorénavant le nom de Thomas Piketty qui nous vient le plus naturellement à l’esprit. En effet, compte tenu du succès planétaire de son livre Le Capital au XXIe siècle, son nom est sur toutes les lèvres. Il ne faut toutefois pas oublier que son succès est aussi dû à deux autres économistes qui ont travaillé avec lui, et même avant lui, à défricher le domaine qui l’a rendu célèbre, soit Emmanuel Saez et Anthony Atkinson.

L’aspect le moins complet du livre de Piketty est certainement sa partie sur les solutions. Il faut dire que ce n’était pas vraiment l’objectif du livre. Louangeant le livre de son comparse, Atkinson a écrit récemment un texte (intitulé After Piketty, soit Après Piketty) où il tente, en partant de ses constats, de justement développer une série de mesures qui permettraient, selon lui, de réduire les inégalités.

Les enjeux

Atkinson présente une vision globale des inégalités. Les mesures qu’il propose visent autant à assurer l’égalité des chances qu’à s’attaquer aux inégalités qui subsisteraient même si les chances de tous et toutes étaient égales. Elles visent aussi bien les inégalités verticales, en faisant diminuer les revenus des plus riches et en faisant augmenter ceux des plus pauvres, que les inégalités horizontales, entre les hommes et les femmes (il déplore d’ailleurs que Piketty se soit peu attardé à cette question dans son livre), entre les générations et dans toute portion de la population qui est désavantagée (appartenance ethnique, personnes handicapées, etc.).

Pour déterminer ses propositions, Atkinson a regardé dans l’histoire récente ce qui a bien fonctionné à cet égard (services publics, transferts gouvernementaux aux plus pauvres, progressivité des impôts, part plus grande de la croissance du côté de la rémunération des salariés que de celui du capital, hausse de la syndicalisation, lois du travail protégeant les salariés, hausse du salaire minimum, etc.) et ce qui a mal fonctionné (le contraire!).

Les propositions

Atkinson propose donc 12 mesures, allant, selon lui, des plus modestes aux plus radicales. Comme elles visent la réduction des inégalités à l’intérieur des pays (et pas nécessairement entre les pays), elles peuvent pour la plupart être mises en œuvre par des États nationaux, même si certaines nécessiteraient des ententes internationales. Il les a regroupées en cinq grands thèmes.

- changements technologiques et partage des revenus

1. Les changements technologiques appuyés par l’État devraient favoriser l’augmentation de l’employabilité des travailleurs, en mettant l’accent sur la dimension humaine des services qui en découleront (services en personne plutôt que par des machines).

Atkinson vise par cette mesure à contrer l’augmentation des inégalités due aux changements technologiques, souvent financés par l’État, mais commercialisés par le privé, et à faire en sorte de conserver le caractère humain des échanges.

2. Les politiques publiques devraient viser à réduire le pouvoir des vendeurs [surtout des monopoles et quasi monopoles] sur les marchés de la consommation, et de rééquilibrer le pouvoir de négociation entre employeurs et travailleurs.

Atkinson vise ici à contrer le pouvoir toujours croissant des distributeurs de biens et services sur les consommateurs, et des employeurs sur les travailleurs. Il essaie aussi de combler une lacune du livre de Piketty, soit d’ignorer le rôle de la législation dans la distribution de la richesse en raison du «[traduction] biais en faveur du capital des règles juridiques et des institutions actuelles».

- les revenus et l’emploi

3. Revenir à une structure tarifaire plus progressive de l’impôt sur le revenu des particuliers, avec un taux supérieur de 65 % pour le 1 % le plus riche.

Atkinson appuie ici une des suggestions de Piketty (pas seulement de Piketty!).

4. Le gouvernement devrait offrir un emploi garanti au salaire décent à tous ceux qui en cherchent.

«L’emploi dans le secteur public serait accessible à tous. De toute évidence, il faudrait un investissement important dans les politiques imaginatives de formation et gestion du personnel». Si le gouvernement a les moyens de protéger les institutions financières qui sont trop grandes pour faire faillite, il l’a certainement pour assurer un emploi à ses citoyens. Cela permettrait en outre de combattre la tendance à la hausse de pauvreté chez les travailleurs. Il cite des expériences dans ce sens pour bien montrer que cette mesure n’est aucunement utopique, ni extrémiste.

5. Les employeurs devraient adopter des politiques de rémunération éthiques qui partagent des principes communs; l’adoption de telles politiques devrait être une condition préalable à l’admissibilité à fournir des biens ou des services à des organismes publics.

Ces politiques devraient prévoir un taux maximal du ratio de la rémunération des dirigeants sur celle des salariés des entreprises et des clauses pour assurer la présence de plus de femmes parmi les membres de la direction. Atkinson envisage aussi des règles pour diminuer les écarts de revenus selon l’âge.

- l’imposition de la richesse

6. Augmenter le niveau d’imposition des gains en capital et des dividendes, et prévoir des déductions pour les revenus de travail (et de pension) initiaux (jusqu’à un certain seuil à établir) de façon à ce qu’ils soient imposés à un taux inférieur à celui des revenus d’investissement.

Atkinson vise ici à contrer la tendance bien démontrée par Piketty de la hausse croissante des revenus d’investissements par rapport aux revenus de travail, surtout pour des revenus peu élevés. Je dois avouer que je n’ai jamais envisagé une telle mesure! Bravo, M. Atkinson!

7. Examiner la possibilité d’introduire un impôt annuel sur la richesse, et les conditions à son implantation.

Atkinson est plus prudent ici, croyant que, compte tenu de la mobilité des capitaux, un tel impôt aurait de meilleures possibilités de réussite s’il était implanté à l’échelle mondiale ou, à tout le moins, continentale (comme l’Europe, puisqu’il est anglais…) avec des accords sur l’échange d’information entre les pays.

8. Tous les transferts de succession et les donations entre vifs seront imposés comme un revenu au-dessus d’une déduction à vie.

Encore là, Atkinson réagit à une des observations contenues dans le livre de Piketty sur la croissance des sommes transmises par héritage qui compromettent le principe de l’égalité des chances. Il ajoute que cette mesure inciterait à répartir entre plus de personnes une richesse acquise, ce qui réduirait les inégalités, notamment pour les femmes (qui reçoivent actuellement beaucoup moins en héritage).

- encourager les petites épargnes et un héritage minimum

«La redistribution des richesses repose autant sur l’encouragement des petites économies au bas de l’échelle qu’aux restrictions des excès au sommet. Cet aspect est largement absent du livre de Piketty.»

9. Le gouvernement, par l’intermédiaire de ses institutions d’épargne, devrait offrir un taux d’intérêt réel positif garanti (et éventuellement subventionné) sur l’épargne, jusqu’à un maximum par personne.

L’idée est ici d’offrir un rendement intéressant aux petits épargnants, qui obtiennent des taux moins élevés que les gros épargnants et doivent trop souvent payer des frais de gestion abusifs qui réduisent considérablement leurs revenus de placement déjà moins élevés.

10. Obliger les institutions financières à défendre les intérêts des épargnants et des emprunteurs, et non les intérêts des actionnaires, et mettre en place un service de conseils financiers indépendants et gratuits à tous les épargnants.

Atkinson veut ainsi rééquilibrer le pouvoir inégal des institutions financières face aux petits épargnants dont les intérêts sont trop souvent bafoués au profit de ceux des actionnaires et des conseillers financiers (et autres traders).

11. Verser un montant en capital à tous, soit à l’âge adulte ou à une date ultérieure.

Atkinson veut ainsi contrer les inégalités flagrantes des héritages. Idéalement, tout le monde devrait pouvoir bénéficier d’un héritage égal si on croit vraiment au principe de l’égalité des chances. Pour tendre vers cet objectif, il ne suffit pas de réduire les héritages des riches, mais il faut aussi fournir une certaine somme à ceux et celles qui n’ont pas la chance d’en recevoir.

- la sécurité sociale universelle

Dans sa dernière analyse, Atkinson cherche une façon de compenser le recul des protections sociales imposées au cours des 30 ou 40 dernières années, mais pas nécessairement en rétablissant les mesures annulées ou réduites. Il rejette d’emblée le principe de l’allocation universelle (ou revenu de citoyenneté, revenu de base, etc.). Même si ce type de revenu est qualifié d’universel, il y a toujours des conditions d’accès, notamment basées sur la citoyenneté. Pourtant, les taxes et impôts sont établis sur la présence sur un territoire, pas sur la citoyenneté.

Il propose plutôt ce qu’il appelle un «revenu de participation». Celui-ci ne serait pas basé sur la citoyenneté, mais sur la participation à la société.

«La «participation» serait définie au sens large en lien avec la contribution sociale. Pour les gens en âge de travailler, cette contribution pourrait prendre la forme d’un emploi salarié à temps plein ou à temps partiel, ou sous celle d’une activité non salariée, soit par l’inscription à un établissement d’enseignement ou de formation, ou par la recherche active d’un emploi, par des soins à domicile pour les enfants en bas âge ou pour des personnes âgées, ou encore par un travail bénévole régulier dans une association reconnue. La notion de contribution serait élargie, en tenant compte de l’éventail des activités dans lesquelles une personne est engagée.»

Il est conscient que sa formule risque de laisser des personnes démunies en plan. Mais il considère que le revenu de base inconditionnel est une chimère (je ne suis pas le seul!) et toutes les formes de ce revenu qui ont été proposées excluraient aussi bien des personnes. La base de la citoyenneté est par exemple discriminatoire. Le revenu de base, tout comme le revenu de participation, exigerait une machine administrative, même si les promoteurs du revenu de base prétendent que leur proposition en éliminerait le besoin.

Il est conscient que l’adoption d’une telle mesure serait un geste politique audacieux, surtout dans un contexte où les politiques sociales sont en recul dans les pays industrialisés. Il prévoit d’ailleurs une implantation graduelle et un accord international pour pouvoir le faire de façon efficace et réaliste.

12. Mettre sur pied un revenu de participation en Europe en tant que base de la protection sociale, en commençant par un revenu de base universel pour les enfants.

Il prévoit une somme équivalent à 10 % du revenu médian des pays participants, ce qui représenterait une hausse notable par rapport aux taux actuels des crédits et allocations aux enfants qui gravitent plutôt entre 5 % et 7 % du revenu médian. Ce programme contribuerait à l’équité intergénérationnelle et, la somme étant versée à la mère, à lutter contre les inégalités entre les hommes et les femmes.

Conclusion de l’auteur

Atkinson est conscient que ses mesures peuvent ressembler à un menu dans lequel piger les éléments qui peuvent plaire aux uns, mais pas aux autres. Il considère au contraire qu’elles sont complémentaires et ne pourraient avoir l’effet recherché, soit de lutter efficacement contre les inégalités, si elles étaient implantées à la pièce. Elles prévoient à la fois des nouveaux revenus et de nouvelles dépenses de façon équilibrée, même s’il n’a pas présenté de données chiffrées. Mais, il compte le faire, en examinant aussi l’impact de ces mesures sur les incitatifs, la compétitivité et la croissance dans un livre à venir…

Et alors…

En abordant ce texte, je ne m’attendais pas à y trouver des mesures aussi progressistes. Certaines m’étaient simplement inconnues! Il est toutefois difficile de s’en faire une idée complète, même si elles semblent, comme le dit l’auteur, aborder un spectre bien plus complet que ce qu’on voit habituellement dans de telles propositions. Pour cela, il faudra attendre de lire son prochain livre, ce que je compte bien sûr faire. En attendant, ce texte, qui complète de façon admirable le livre de Piketty, nous fournit au moins une bonne base de réflexion!

Manuel de l’antitourisme

2 mars 2015

anti-tourisme«[critiquer le tourisme et les voyages en avion] reviendrait à critiquer tout un chacun, c’est-à-dire à délibérément se faire des ennemis»

L’auteur du Manuel de l’antitourisme, Rodolphe Christin, résume très bien avec cette citation mes réticences à aborder ce sujet… Je préfère donc parler d’un livre qui aborde cette question plutôt que de donner mon opinion!

Ce livre a été suggéré par un commentateur d’un statut Facebook sur l’effet des rabais des voyages en avion sur la pollution et les émissions de gaz à effet de serre. En fait, ce livre ne porte pas spécifiquement sur cette question, mais critique le tourisme tel qu’il est majoritairement exercé.

Préface

Je ne conserverai de la préface de Hugo Verlomme que deux courtes citations efficaces qui introduisent bien le sujet du livre. Parlant de la vitesse et de la diversité des voyages en avion, M. Verlomme souligne qu’on disait avant que «Voyager plein d’espoir est mieux que d’arriver», mais que «À présent, on arrive sans voyager». Cette citation présente de fait bien une des principales critiques que fait l’auteur au tourisme actuel.

J’ai conservé la deuxième citation parce qu’elle aborde le sujet des échanges sur le statut Facebook dont je parlais en amorce de ce billet :

«On peut dire que les voyages ont perdu leur charme lorsqu’on a commencé à choisir ses destinations en fonction du prix du billet d’avion, et non par désir de se rendre dans telle ou telle région du monde. Un voyage se mérite et se médite»

Bon, le mérite n’est pas mon fort, mais je comprends ce qu’il veut dire…

Le livre

«Le tourisme est la première industrie mondiale, même s’il est pratiqué par seulement 3,5% de la population… Un luxe réservé aux occidentaux qui, depuis l’avènement des congés payés, ont intégré « un devoir d’ailleurs et de loisirs ». »

Ainsi commence la présentation de ce livre. Si la notion d’industrie est ici un peu vague, il est de fait intéressant de souligner que, si le tourisme est pratiqué par de nombreux Occidentaux, il demeure une activité réservée à une faible minorité de la population de la Terre, peu importe la validité de cette donnée (dont l’auteur ne mentionne pas la source).

Dans le premier chapitre, l’auteur fournit diverses statistiques pour montrer l’ampleur de l’activité touristique (il mentionne entre autres que le tourisme occupe 8 % de la main-d’œuvre mondiale, majoritairement dans des emplois mal payés) et sa forte croissance, surtout dans les voyages intercontinentaux (donc, surtout en avion). Ce volume d’activité ne contredit toutefois pas le fait qu’elle n’est accessible qu’à une proportion bien faible des humains. Le tourisme est, pour l’auteur, «le luxe d’une minorité dont l’impact concerne une majorité, parce que cette minorité tente d’aller partout et que partout on cherche à attirer son pouvoir d’achat».

Il aborde ensuite les conséquences de l’importance et de la croissance du tourisme, notamment :

  • la pollution, l’épuisement des ressources (comme l’eau) et les nuisances socio-économiques («massacres des sites à des fins d’aménagement», artificialisation et uniformisation des lieux, menace pour les habitats d’espèces en danger d’extinction, etc.);
  • la commercialisation des contacts avec d’autres cultures;
  • la croissance du tourisme sexuel (souvent auprès de mineures exploitées);
  • l’imposture du tourisme écologique et du développement dit durable;
  • la fuite des temps libres pour l’obligation de remplir ses voyages d’activités incessantes;
  • la course au développement de l’industrie touristique à l’avantage de seulement quelques individus;
  • l’augmentation du coût du logement et l’exode des habitants autochtones des sites populaires;
  • la «bétonisation des architectures et des natures»;
  • le déplacement d’activités économiques pour le bien-être local (notamment agricoles) par des activités pensées pour des étrangers;
  • l’augmentation de la vulnérabilité aux désastres naturels (comme le tsunami dans l’Océan indien en 2004, il y a quelques années);
  • la disparition des cultures autochtones;
  • la standardisation du monde et la Disneylandisation de la réalité «où le divertissement remplace la diversité».

Si le livre décrit exhaustivement les tares du tourisme, il en dit beaucoup moins sur ses bienfaits. Les seuls voyages qui obtiennent l’aval de l’auteur sont ceux qui favorisent «le chemin à la destination». Pour en bénéficier pleinement, ils doivent être moins fréquents et plus longs. La lenteur doit être appréciée, et non repoussée. Idéalement, il conseille l’utilisation de transports lents (bicyclette, canot, voilier, etc.) plutôt que l’automobile et surtout l’avion. En outre, un voyage sain ne doit pas laisser de traces dans l’environnement visité.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Personnellement, je n’ai pas beaucoup aimé ce livre, tant sur le fond que sur la forme. Même s’il n’a que 103 pages (89 après la préface), je l’ai parfois trouvé long. Son style pamphlétaire, son ton méprisant, son manque de nuance et ses généralisations m’ont fréquemment irrité, même si plusieurs de ses observations sont pertinentes et si certaines de ses citations sont bien tournées. En fait, il présente les touristes (autres que lui-mêmes et ses connaissances) comme des êtres tellement superficiels et vains que personne ne se reconnaîtra dans sa description!

Sur le fond, je préfère de beaucoup l’attitude de Serge Mongeau dont j’ai parlée dans ce billet. Lui aussi déplore la banalisation des voyages en avion et dénonce les étiquettes de tourisme écologique (ou des voyages supposément «carboneutres»), mais il ne fait pas de morale et ne tente pas d’imposer sa vision du tourisme idéal. Tout ce qu’il espère, c’est que les gens réfléchissent avant d’acheter des billets d’avion. Je préfère de loin cette attitude à celle de Rodolphe Christin…

Emploi : PQ vs PLQ

28 février 2015

PQ vs PLQDans une chronique intitulée Emplois et politique partisane datant de deux semaines, Alain Dubuc a présenté un graphique pour montrer ce qu’il ne voulait pas discuter… tout en y consacrant sa chronique! En effet, dès le début, il affirme que «nous savons bien que ce ne sont pas les gouvernements qui créent les emplois» et que s’ils peuvent avoir un impact grâce à leurs politiques économiques, cela ne peut se réaliser qu’à long terme. «Mais dans l’ensemble, l’emploi dépend de facteurs sur lesquels l’État a peu de contrôle» tient-il à répéter.

Un beau graphique

En toute logique (ironie), il poursuit en proposant «de regarder la performance des derniers gouvernements» à cet égard en montrant le graphique suivant :

PQ vs PLQ1

Joli, non, les belles couleurs rouge libéral et bleu péquiste? «On observe d’abord une remontée spectaculaire de 143 900 emplois entre janvier 2012 et janvier 2013». Que la date de fin qu’il a utilisée survienne trois mois après l’arrivée du PQ au pouvoir ne semble pas l’émouvoir… Que la date de début soit dans un creux des données ne le dérange pas beaucoup plus quoiqu’il ait au moins mentionné qu’une «partie de ces emplois, 42 500, constitue du rattrapage après des pertes en 2011». Il souligne ensuite que l’emploi a stagné durant la présence au gouvernement du PQ et que, depuis le retour des libéraux au pouvoir, il est reparti en hausse (sans bien sûr accorder cette hausse au PQ, même s’il a accordé au PLQ le crédit de la hausse des premiers mois de l’arrivée au pourvoir du PQ). Ça ne peut quand même pas être le résultat d’un «effet péquiste»!

Bref, l’emploi dépend très peu de l’État, sauf quand l’emploi augmente grâce aux libéraux! Ça doit pour qualifier son analyse qu’il a parlé de politique partisane dans son titre! Il termine en soulignant qu’on observe au cours des derniers mois «une tendance claire à la hausse des emplois» (près de 40 000 emplois entre mai 2014 et janvier 2015) tout en se demandant, et là je suis d’accord, si ce n’est pas «un autre mouvement en yoyo comme on en connaît depuis quatre ans, ou si c’est l’amorce d’une remontée durable qui nous fera sortir de la stagnation».

Un autre graphique

Les habitués de ce blogue savent que j’ai l’habitude, quand on présente les données sur l’emploi provenant de l’Enquête sur la population active (EPA) comme l’a fait M. Dubuc, de les comparer avec celles de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH). En effet, les données de l’EPA comportent une marge d’erreur importante, tandis que celles de l’EERH sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur, car issues d’un recensement de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières. C’est d’ailleurs en raison de ce retard que j’ai attendu deux semaines avant de réagir à cette chronique, préférant montrer les données de l’EERH les plus récentes qui ont été publiées jeudi dernier.

J’ai donc imité le graphique présenté par M. Dubuc, mais avec les données de l’EERH (tableau cansim 281-0063). Je n’ai pas pris la peine de le colorer, me contentant de mettre des barres verticales au mêmes endroits que les changements de couleurs de son graphique. J’ai toutefois gardé les proportions de son graphique entre la base et le sommet pour que l’ampleur des mouvements soit comparable.

PQ vs PLQ2

Si le niveau de l’emploi est plus faible que celui illustré par les données de l’EPA, c’est que l’EERH, reposant sur les listes de payes des employeurs, exclut les travailleurs autonomes. Elle ne tient pas compte non plus des salariés du secteur de l’agriculture. Finalement, contrairement aux données de l’EPA, elles ne comptabilisent pas les employés en grève ou en lock-out, car ils ne sont pas sur les listes de paye. Cette dernière différence avec les données de l’EPA explique la baisse soudaine de l’emploi en juin 2013, mois marqué par une grève dans la construction.

Même en tenant compte de ces différences, le portrait est pas mal différent! Par exemple, la hausse de 143 900 emplois entre janvier 2012 et janvier 2013 devient une hausse de 51 000 emplois, soit à peine 36 % des 143 900 emplois qu’il déclare. Comment expliquer l’ampleur de cette différence? Simplement parce que les données de l’EPA ont indiqué une baisse de près de 60 000 emplois entre septembre 2011 et janvier 2012 (en plein règne libéral!) dans les quatre mois précédant le début de son graphique (voir le tableau cansim 282-0087) alors que celles de l’EERH étaient stables (baisse de 3 000 emplois). Comment qualifier ce manque de rigueur? Je vous en laisse le soin…

La stagnation de la période péquiste est toutefois très semblable avec les deux sources de données, celles de l’EPA montrant une baisse de 8000 emplois et celles de l’EERH une baisse de 6000 emplois. Le verdict, cette fois est exact. Après l’arrivée du PLQ au pouvoir, la « tendance claire à la hausse des emplois» n’est toutefois visible que dans les données de l’EPA, car celles de l’EERH ne montrent qu’une hausse de 2600 emplois entre mai et décembre 2014 (au lieu d’une augmentation de 19 000 emplois dans celles de l’EPA), hausse tellement faible que le graphique ne parvient pas à nous la montrer.

PQ vs PLQ3On aurait pu penser que la baisse de la valeur du dollar canadien aurait pu expliquer la hausse de l’emploi montrée par l’EPA. D’ailleurs, le graphique ci-contre (tiré du tableau cansim 228-0060) indique que le Québec a connu un solde commercial international positif important en décembre 2014 (suivant deux mois de soldes quasi nuls, ce qui est un contexte bien plus favorable à la création d’emplois que durant le règne péquiste), le premier de cet ampleur depuis janvier 2004! Mais, il semble aussi que les mesures d’austérité du gouvernement libéral aient annulé cet avantage potentiel, car, comme l’Institut de la statistique du Québec l’a annoncé la semaine dernière, le PIB du Québec a connu deux baisses consécutives en octobre (-0,2 %) et en décembre (-0,3 %). Plus troublant encore, les données récentes de l’EPA et de l’EERH (encore selon le tableau cansim 281-0063) ne montrent aucune croissance notable dans l’emploi du secteur manufacturier depuis un an, secteur qui devrait pourtant être le premier à bénéficier de la baisse de la valeur du dollar canadien et du retour à un solde commercial international positif.

Et alors…

Non seulement M. Dubuc associe des hausses d’emplois à des partis politiques en disant du même souffle qu’ils ne jouent aucun rôle à court terme à cet égard, mais il ne dit mot du climat beaucoup plus favorable depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux grâce à la baisse de la valeur du dollar canadien. Il ne parle pas non plus de la baisse du PIB dans ce contexte plus avantageux.

Il est bien sûr possible que, avec l’amélioration du solde commercial international, les entreprises exportatrices se décident à enfin investir et à embaucher davantage, mais il est aussi probable que les mesures d’austérité du gouvernement viennent complètement annuler cet apport positif. Bref, désolé, mais la stagnation n’est fort probablement pas terminée!

La dette étudiante aux États-Unis

25 février 2015

dette étudiants États-UnisGrâce au blogue Economist’s View (que je vante pour la troisième fois, ce qui n’est pas assez…), j’ai lu la semaine dernière une série de trois textes sur la dette des étudiants aux États-Unis (un, deux, trois). Je vais tenter ici d’en faire ressortir les points saillants.

Ampleur de la dette étudiante

Les auteurs, Meta Brown, Andrew Haughwout, Donghoon Lee, Joelle Scally, and Wilbert van der Klaauw, débutent leur série en montrant à quel point la dette étudiante a augmenté au cours des dernières années, comme l’illustre le graphique suivant (notons que les données précises des graphiques du premier article sont accessibles ici).

dette étudiants États-Unis1Ce graphique présente l’évolution de quatre types de prêts non hypothécaires aux États-Unis, la HELOC, home equity line of credit ou lignes de crédit domiciliaire (ou deuxième hypothèque), les prêts auto (Auto loan), les dettes sur les cartes de crédit (Credit card) et les prêts étudiants (Student loan). Au début de la période (fin 2004), les prêts étudiants étaient les moins élevés de ces quatre types de prêts, mais les plus élevés à la fin 2014, 10 ans plus tard atteignant 1157 milliards $. Alors que les autres types de prêts ont diminué (de 2 % pour les prêts sur cartes de crédit) ou augmenté légèrement (de 9 % pour les HELOC et de 30 % pour les prêts auto), la tendance à la hausse des prêts étudiants n’a jamais faibli, la valeur de cette dette ayant plus que triplé en 10 ans (hausse de 235 %)! Cette hausse est composée d’une augmentation de 92 % du nombre d’endettés et de 74 % de la dette moyenne (qui a atteint 27 000 $ en 2014). Si 39 % des endettés devaient moins de 10 000 $ en 2014, 4 % d’entre eux (quand même 1,8 million de personnes!) devaient plus de 100 000 $. Si le tiers de la dette était attribuée à des jeunes ayant moins de 30 ans, 5 % de celle-ci était due par des personnes âgées de 60 ans et plus (moins de 2 % en 2004)…

Les auteurs expliquent la hausse des prêts étudiants par :

  • l’augmentation de la fréquentation des collèges et universités;
  • l’augmentation de la durée des études;
  • la baisse des taux d’intérêt;
  • la hausse des droits de scolarité (tiens, tiens…);
  • la faiblesse du taux de remboursement.

Les auteurs terminent le premier texte en liant la hausse de la dette étudiante à la baisse de l’achat de maisons par les jeunes âgés de 27 à 30 ans qui ont des prêts étudiants et, bien plus troublant, à la baisse de formation des ménages chez ces mêmes jeunes.

Les défauts de paiements

Le deuxième texte faisant partie de cette série aborde la question des défauts de paiements. Mais avant de l’aborder, je préfère présenter un graphique que les mêmes auteurs ont publié dans un article précédent.

dette étudiants États-Unis2Ce graphique présente, pour les quatre mêmes types de prêts que le graphique précédent, mais aussi pour les prêts hypothécaires, l’évolution du pourcentage de défauts de paiements de 90 jours et plus. Ce qu’il y a de plus remarquable dans ce graphique, c’est que le pourcentage de défaut des prêts étudiants a augmenté de façon notable depuis le creux de la dernière récession (2009), mais qu’il a diminué pour les quatre autres types de prêts. Pire, ce pourcentage est rendu le plus élevé des cinq types de prêts présentés, ayant depuis 2012 surpassé celui des prêts sur les cartes de crédit pour atteindre 11,3 % en 2014. Les auteurs mentionnent comme principal motif de cette évolution à contre-courant le fait qu’on ne peut pas se libérer d’une dette étudiante avec une faillite (sauf dans de rares cas et selon des conditions contraignantes, comme d’avoir respecté ses paiements de remboursement pendant au moins 20 ans), contrairement aux autres types de prêts.

dette étudiants États-Unis3Le deuxième texte de la série, de son côté, examine la situation de défaut de paiement par cohorte plutôt que globalement comme dans le précédent graphique. Le graphique ci-contre (les données précises de ce graphique sont accessibles ici) illustre l’évolution du pourcentage d’emprunteurs qui ont déjà fait défaut depuis le début de leur remboursement (et non pas qui sont en état de défaut de paiement comme le précédent graphique) pour trois cohortes, celles qui remboursent depuis 2005, 2007 et 2009. On peut voir que 26 % des membres de la cohorte de 2009 avaient déjà connu une période de défaut au cours des cinq années suivantes. Les taux correspondant pour les cohortes de 2005 et de 2007 étaient respectivement de 21 % et de 20 % en 2010 et en 2012, cinq ans après le début de leur remboursement. Même après sept et neuf ans, les cohortes de 2007 (24 %) et de 2005 (25 %) n’avait pas atteint les 26 % de la cohorte de 2009 après cinq ans. À combien ce taux s’élèvera-t-il après sept et neuf ans? Sûrement à plus de 30 % et probablement encore plus.

Les auteurs montrent ensuite que ce sont les personnes qui ont les prêts les moins importants qui font défaut le plus souvent. En effet, 34 % des membres de la cohorte de 2009 qui avaient une dette de moins de 5 000 $ avaient fait défaut au moins une fois par rapport à seulement 18 % de ceux qui avaient une dette supérieure à 100 000 $. Les auteurs ne possèdent pas de données permettant d’expliquer ces écarts, mais avancent que ces petits emprunteurs sont probablement moins nombreux à avoir terminé leurs études et à avoir obtenu un diplôme (d’où la faiblesse des sommes empruntées) ou à avoir trouvé un emploi suffisamment payant pour pouvoir faire face à leurs paiements de remboursement.

Le remboursement

Le dernier texte de la série examine le taux de remboursement des prêts étudiants et la vitesse (ou la lenteur…) à laquelle ils sont remboursés. Les auteurs insistent sur l’importance de cette question, car elle peut avoir un impact sur les autres dépenses des endettés, notamment sur leur possibilités d’acheter une maison, et aussi sur les montants d’intérêts qu’ils doivent continuer à payer (à des institutions financières qui en profitent démesurément, dois-je ajouter…).

dette étudiants États-Unis4Le fait qu’on ne peut pas se libérer d’une dette étudiante avec une faillite n’entraîne pas seulement un fort taux de défaut de paiement, mais aussi un faible taux de remboursement. Le graphique ci-contre montre les différentes situations des emprunteurs (les données précises des graphiques de ce texte sont accessibles ici).

«[traduction] Alors que 17 pour cent des emprunteurs sont en situation de défaut de paiement, seulement un peu plus d’un tiers (37 pour cent) de tous les emprunteurs font des versements réguliers selon l’échéancier prévu. Les autres emprunteurs, soit près de la moitié d’entre eux, sont soit encore aux études ou dans l’un des divers programmes qui permettent aux étudiants d’éviter d’être en défaut de paiement. Fait important, ces emprunteurs ne réduisent pas leurs soldes [ils augmentent dans 33 % des cas et demeurent stables dans les 13 % des cas restants].»

Les auteurs observent ensuite que, si ceux qui ont les dettes les plus élevées sont moins souvent en défaut de paiement que ceux qui ont de faibles dettes, une plus forte proportion d’entre eux voient leur solde augmenter, même en respectant leurs échéanciers de remboursement (8,5 % de ceux qui doivent moins de 5 000 $, mais 23 % de ceux qui doivent entre 50 000 $ et 100 000 $ et 22 % de ceux qui doivent plus de 100 000 $). Cela veut dire que leurs remboursements ne couvrent pas les frais d’intérêt!

dette étudiants États-Unis5En fait, plus de 50 % des emprunteurs de la cohorte de 2009 ont soit déjà été en défaut de paiement ou ont vu leur solde augmenter. La situation globale n’est guère mieux! Le graphique ci-contre (le dernier, promis!) montre au-dessus des barres bleus le montant des dettes de chaque cohorte au début de leur remboursement. Par exemple, la cohorte de 2005 devait au départ 50,2 milliards $ et celle de 2010 78,3 milliards $. La colonne dorée montre le pourcentage de cette dette qui était encore effective en 2014. Par exemple, la cohorte de 2005 devait encore 62 % de sa dette de départ neuf ans plus tard, soit 31,2 milliards $ sur les 50,2 milliards $ du début. Celle de 2010 n’avait remboursé que 9 % (il en restait 91 %, comme indiqué sur le graphique) des 78,3 milliards $ de dette quatre ans plus tard, soit 6,7 milliards $. Il leur restait 71,6 milliards $ à rembourser!

Les auteurs soulignent que, selon un mode normal de remboursement sur 10 ans, la cohorte de 2005 aurait dû rembourser 90 % de sa dette alors qu’elle n’en a remboursé que 38 %… Il en reste 62 % à rembourser au lieu de 10 %, soit plus de six fois plus! Est-ce inquiétant? Pour certains, il s’agit d’une bombe à retardement, tandis que, pour d’autres, il s’agit carrément de la prochaine bulle qui risque d’éclater. Peu importe la figure de style, ou que ce fardeau retombe sur le système financier ou le gouvernement des États-Unis, il demeure que cette situation est intenable pour les familles des États-Unis.

Et alors…

Quand on sait que le système universitaire des États-Unis sert de modèle à ceux qui voulait augmenter les droits de scolarité au Québec pour pouvoir bénéficier d’universités de «classe mondiale», disons que je préfère, et de loin, notre système et l’aimerait encore plus s’il tendait à s’éloigner de ce modèle destructeur plutôt que de s’en approcher… Heureusement, cet objectif semble avoir reculé récemment, mais il faut rester vigilant si on ne veut pas le voir rebondir!

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