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La rémunération des médecins en 2014-2015

11 mai 2016

rémunération des médecinsLe billet qui a été le plus vu depuis la création de ce blogue (vu plus de 37 500 fois) portait sur la rémunération des médecins. Même s’il date de près de deux ans, il se retrouve encore presque tous les jours dans les 10 billets les plus vus. Comme j’ai appris la semaine dernière (voir cet article de La Presse) que la Commission de la santé et des services sociaux (CSSS) venait de publier des données plus récentes sur la rémunération des médecins, je me suis dit que ce serait une bonne idée de mettre à jour ce billet.

Comme pour le billet précédent, j’utiliserai :

  • les documents produits dans le cadre de l’étude des crédits du gouvernement par la CSSS, plus spécifiquement ceux de 2010-2011 (pages 118 et 119) et de 2016-2017 (pages 149 et 150);
  • les échelles salariales des membres de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) couvrant les périodes de 2007 à 2009 et de 2011 à 2015 et des préposés aux bénéficiaires sur le site du Comité patronal de négociation du secteur de la santé et des services sociaux (CPNSSS);
  • et des données sur l’Indice des prix à la consommation (tableau cansim 326-0020) pour construire le tableau qui suit.

rémunération des médecins1

Des hausses faramineuses

La plupart des articles portant sur la rémunération des médecins omettent un petit «détail». Les rémunérations moyennes publiées par la CSSS sont seulement celles des médecins spécialistes qui ont gagné en 2008-2009 au moins «9406 $ pour chacun des trimestres et un revenu annuel minimal de 84 424 $». Ces sommes pour 2014-2015 s’élèvent à 13 521 $ par trimestre et à 121 368 $ pour les médecins spécialistes et à 9669 $ et 86 802 $ pour les médecins omnipraticiens (limite non indiquée dans le document de 2010-2011 sur leurs revenus de 2008-2009).

D’ailleurs, le nombre total de médecins spécialistes retenus s’élevait à 8 203 en 2014-2015, alors que le nombre de médecins spécialistes membres du Collège des médecins atteignait en fait 14 009 cette année-là (voir pages 11 et 12 du rapport annuel de 2014-2015). Je veux bien croire qu’une certaine proportion des membres du Collège sont retraités (environ 2 400), sans emploi, désengagés (5 médecins spécialistes, selon la page 157 du document de la CSSS), non participants (103), en congé maternité ou maladie, ou encore occupent des postes de gestionnaires ou de ministres, mais la différence est quand même énorme! Bref, ces données permettent de voir l’évolution de leurs revenus, mais les niveaux de revenus qu’on y montre sont forcément plus élevés que dans la réalité. En fait, il s’agit des revenus d’environ les deux tiers des médecins spécialistes qui gagnent les plus hauts revenus. Malheureusement, le document ne mentionne pas le nombre de médecins omnipraticiens considérés.

Le tableau présente la rémunération brute, les frais de bureau et la rémunération nette des médecins selon leur spécialité en 2008-2009 (les données disponibles les plus anciennes que j’ai trouvées, datant d’un an après la signature de l’entente entre le gouvernement et les fédérations de médecins en 2007 pour rejoindre le niveau de rémunération des médecins du reste du Canada) et en 2014-2015, ainsi que le pourcentage de croissance de ces sommes entre ces deux années. On peut y voir que la rémunération nette des omnipraticiens et des médecins spécialistes a augmenté de respectivement 36,9 % et 43,8 % entre 2008-2009 et 2014-2015. Précisons que ces hausses ne tiennent pas compte des baisses d’impôts dont ils peuvent maintenant bénéficier en exerçant en société. On estimait en 2014 à environ 150 millions $ la perte de revenus de nos gouvernements due à cet avantage utilisé par 44 % des médecins.

Mais, le plus marquant dans ce tableau est de constater que le salaire des infirmières a, lui, à peine augmenté de 6,8 %, plus de cinq fois moins que le revenu des omnipraticiens, plus de six fois moins que celui des médecins spécialistes et même moins que l’inflation (9,5 %). Les infirmières auxiliaires et les préposés aux bénéficiaires s’en tirent mieux avec des augmentations de 11,1 % et de 11,9 %, très légèrement supérieures à l’inflation, mais toujours de trois à quatre fois moins élevées que celles des omnipraticiens et des médecins spécialistes. Si les membres de ces deux professions ont connu une augmentation supérieure à celle des infirmières, c’est uniquement parce qu’ils ont eu des ajustements salariaux en 2010-2011 dans le cadre de la Loi sur l’équité en matière d’emploi, car, sans cela, leur hausse salariale aurait été la même que celle des infirmières, soit inférieure à l’inflation.

Le tableau nous permet aussi de voir les différences de pratique entre les médecins spécialistes. En effet, certains travaillent essentiellement dans le réseau de la santé et n’ont très peu ou pas de frais de bureau (gériatrie, radio-oncologie, médecine nucléaire et quelques autres), d’autres en ont un peu plus, mais moins de 10 000 $ en moyenne (génétique, médecine interne, psychiatrie, néphrologie, santé communautaire, médecine d’urgence, anesthésiologie, neurochirurgie, chirurgie cardio-vasculaire et thoracique, chirurgie vasculaire, anatomo-pathologie, microbiologie, biochimie et hématologie/oncologie), puis, finalement d’autres semblent travailler bien plus souvent en clinique privée avec des frais moyens supérieurs à 60 000 $ en moyenne (allergie, dermatologie, physiatrie, obstétrique et gynécologie, ophtalmologie et radiologie). Notons que ces données excluent les médecins qui se sont retirés de l’assurance-maladie, qui, bien sûr, pratiquent uniquement en cabinet privé.

Comment alors expliquer les grandes différences de revenus parmi les médecins spécialistes, revenus qui passent de 250 421 $ en santé communautaire (à peine plus que chez les médecins omnipraticiens) à 510 333 $ en chirurgie vasculaire, 534 842 $ en radiologie, 549 979 $ en ophtalmologie et à 606 471 $ en chirurgie cardio-vasculaire et thoracique (et ces différences ne sont établies qu’en considérant les médecins spécialistes qui ont gagné au moins 121 368 $ cette année-là, je le rappelle)? Difficile à dire. Il semble qu’une des raisons est le fait que l’établissement des tarifs des actes des médecins ne soit pas mis à jour assez fréquemment. Ainsi, cet article mentionne le cas des ophtalmologistes où «une intervention qui prenait deux heures au médecin se fait maintenant en 15 minutes».

Pourquoi?

Pourquoi avoir accordé ces hausses? Officiellement, c’était pour combler l’écart «très important de rémunération avec la moyenne des médecins des autres provinces», nous rappelle Diane Francoeur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Or, qu’en est-il? De fait, les données (il faut les télécharger pour les consulter) les plus récentes de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), soit celles pour 2013-2014, indiquent que les médecins québécois qui gagnent au moins 60 000 $ (soit, selon le tableau 5.2 de l’ICIS, environ 14 000 des 22 000 médecins) reçoivent une somme 10 % inférieure à celle des médecins canadiens. Notons que ces sommes ne tiennent pas compte du nombre d’heures travaillées et des frais de bureau qui peuvent être très différents selon le mode de pratique (en clinique ou en milieu hospitalier, comme je l’ai mentionné plus tôt) et d’une province à l’autre.

J’ai donc cherché d’autres données comparables… Le tableau qui suit (tiré du fichier 99-014-X2011042, le 17ème de cette page) montre les revenus annuels moyens d’emploi des membres de diverses professions qui travaillaient à temps plein (au moins 30 heures par semaines) et à l’année (au moins 49 semaines, y compris les vacances) en 2010 selon l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de 2011 (enquête qui a remplacé le formulaire long des recensements précédents).

rémunération des médecins2

On peut y voir que les médecins spécialistes, contrairement à ce qu’on nous dit toujours, gagnaient plus au Québec que dans le reste du Canada et que le revenu de nos omnipraticiens n’y était inférieur que de 6 %! Mieux, si on prend tous les médecins spécialistes et tous les omnipraticiens (y compris ceux qui ne travaillaient pas à temps plein et à l’année), le revenu des médecins du reste du Canada était inférieur à celui des médecins québécois de 12 % (spécialistes) et de 6 % (omnipraticiens). Surpris, j’ai vérifié les données des recensements de 2006 et 2001 (voir le tableau 23 sur cette page). J’ai alors constaté que la différence entre les revenus de nos médecins spécialistes et omnipraticiens et les leurs n’a jamais été supérieure à 5 % (entre – 5 % et + 0,3 %)! Notons que la grande différence entre les données produites dans le cadre de l’étude des crédits du gouvernement (celles du premier tableau), celles de l’ICIS et celles des recensements et de l’ENM n’est pas uniquement due au fait que les deux premières ne concernent que les médecins ayant gagné plus qu’une certaine somme dans l’année (121 368 $ pour les médecins spécialistes et 86 802 $ pour les médecins omnipraticiens dans le premier tableau, et 60 000 $ pour les données de l’ICIS). En effet, comme les membres de certaines spécialités ont des dépenses de bureaux nulles, il est clair que les données de l’ICIS et du premier tableau omettent, contrairement à celles de l’ENM et des recensements, de soustraire des dépenses communes à tous les médecins (en cabinet comme en établissement), comme les cotisations au Collège des médecins et à leur association (Fédération des médecins spécialistes et Fédération des médecins omnipraticiens), les frais d’assurance, l’abonnement à des revues médicales, la participation à des colloques, etc. Et, on ne sait pas si ces dépenses sont les mêmes dans chaque province… On sait par contre qu’on parle ici de plusieurs milliers de dollars par année.

Le tableau nous montre aussi que, si notre gouvernement cherchait vraiment à diminuer les différences de revenus entre le Québec et le Canada, il aurait plutôt intérêt à augmenter celui des membres de toutes les autres professions de la santé (notamment celui de nos ambulanciers) et encore plus celui de nos enseignants du primaire et du secondaire! Mais, non, à eux, il impose des hausses salariales inférieures à l’inflation… Par contre, le montant des dépenses totales de rémunération des médecins omnipraticiens est passé de 1692 millions $ en 2009-2010 à 2417 millions $ en 2015-2016, une hausse de 43 %, et celles des médecins spécialistes de 2735 millions $ en 2009-2010 à 4560 millions $ en 2015-2016, une hausse de 67 % (voir les pages 115 et 116 de ce document et les pages 146 et 147 de celui-là)!

Il nous dira peut-être qu’il craint l’exode de nos médecins… On se demanderait bien pourquoi, car, en plus du fait que leurs revenus sont plus élevés que dans les autres provinces, les médecins québécois ont toujours été les médecins canadiens qui quittaient le moins leur province selon les données de l’ICIS, comme je l’ai montré entre autres dans ce billet. Alors, pourquoi avoir autant augmenté leurs revenus? Le Québec avait encore en 2015 les dépenses de santé les plus basses du Canada, soit 5665 $ par habitant, 7 % de moins que la moyenne canadienne de 6105 $ selon les données de l’ICIS. Et il est clair que ce n’est pas en raison des différences salariales entre les médecins du Québec et ceux des autres provinces, mais bien plus en raison de celles des autres professions de la santé.

Et alors…

Il est assez étrange de voir que, pour nos éditorialistes néolibéraux, les hausses de revenus des médecins sont acceptables. Alain Dubuc disait par exemple en décembre 2010 que le rattrapage du revenu des médecins spécialistes avec leurs collègues canadiens «était nécessaire». Peu importe que ces hausses fassent exploser les coûts du système de santé qui aura de la difficulté à offrir les mêmes services qu’actuellement en raison du vieillissement de la population. Et peu importe que nos médecins ne soient pas vraiment moins bien payées que dans le reste du Canada (mais ça, il ne devait pas le savoir…).

Par contre, quand nos pompiers cherchent à simplement protéger leurs acquis (leur régime de retraite), ils devraient être gênés de leurs «conditions de travail en or», même si, comme le montre aussi le dernier tableau, ils gagnaient en 2010 moins que dans le reste du Canada (de 16 %). Je ne connais pas la teneur du fonds de pension des pompiers des autres provinces, mais il ne doit pas être bien différent de celui de nos pompiers! Quand les employés de la Société des alcools ont fait la grève en 2004, on s’est indigné du fait qu’ils étaient mieux payés que les caissiers de Wal-Mart. Mais, M. Dubuc les a-t-il appuyés en constatant que leur salaire était 30 % inférieur à celui de leurs collègues de la Liquor Control Board of Ontario (LCBO)? Bien sûr que non!

En fait, les inégalités et le statut supérieur des castes comme celle des médecins par rapport aux droits des travailleurs de la base semblent si bien acceptées par nos faiseurs d’opinions que nos classes dominantes se croient tout permis, même de négocier entre eux des avantages de plus en plus indécents. Dans la première version de ce billet, je concluais en disant que cette fois «ils sont peut-être allés trop loin». J’en suis maintenant moins sûr, quoique des mouvements de résistance à ces hausses se développent même à l’intérieur même de la profession. Permettront-ils un virage? C’est possible, mais loin d’être certain!

Sapiens : une brève histoire de l’humanité (1)

9 mai 2016

sapiens

Sapiens : une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari, est, selon la quatrième de couverture, «un livre audacieux, érudit et provocateur». Mérite-t-il ces éloges? Comme ce livre compte près de 500 pages, je ne pourrai qu’esquisser les sujets qu’il aborde (parfois un peu plus…). Et, encore là, je devrai y consacrer deux billets pour pouvoir donner un minimum de sens à ces esquisses.

Première Partie – La Révolution cognitive

1. Un animal insignifiant : Il y a 70 000 ans, les hommes préhistoriques «étaient des animaux insignifiants, sans plus d’impact sur leur milieu que des gorilles, des lucioles ou des méduses». Par la suite sont survenues trois révolutions importantes qui ont tout changé : la révolution cognitive, il y a justement 70 000 ans, la révolution agricole, il y a 12 000 ans, et la révolution scientifique, qui fête à peine ses 500 ans. Ce premier chapitre (de la première partie qui porte sur la première de ces révolutions) raconte avec verve et humour que l’homo sapiens ne fut qu’une des espèces de la famille des êtres humains pendant très longtemps, avant que les autres espèces ne disparaissent ou que les sapiens ne les fassent disparaître…

2. L’Arbre de la connaissance : Après quelques tentatives infructueuses, les Sapiens réussirent à sortir de l’Afrique il y a environ 70 000 ans pour se répandre partout en Eurasie. Pourquoi cette tentative a-t-elle été couronnée de succès et pas les précédentes? L’auteur présente certaines hypothèses, mais toutes essentiellement liées au langage, même si bien d’autres espèces l’utilisent. Selon lui, «la caractéristique véritablement unique de notre langage, c’est la capacité à transmettre des informations non pas sur des hommes et des lions, mais sur des choses qui n’existent pas. (…) Cette faculté de parler de choses qui n’existent pas est le trait le plus singulier du langage des Sapiens». De là viennent les légendes, les mythes et les religions, mais aussi les inventions, comme les bateaux, les arcs, les flèches et les aiguilles à coudre (plus importantes qu’on pourrait le penser!), et par la suite les États, les droits de la personne, les «corporations» (ou personnes morales…), l’argent, etc. Toutes ces fictions ont ouvert la possibilité à sapiens de coopérer en plus grand nombre que toutes les autres espèces. Les fictions étant des fictions, sapiens ne s’est jamais empêché de les renier rapidement pour en adopter d’autres (par exemple, lors de révolutions, tranquilles ou pas)!

3. Une journée dans la vie d’Adam et Ève : Compte tenu du caractère relativement récent de nos sociétés, nous sommes encore fortement influencés par notre ancienne vie de chasseurs-cueilleurs. Par contre, il est bien difficile de savoir exactement comment ils vivaient, donc la part de leurs comportements qui expliquent les nôtres. Par exemple, étaient-ils monogames ou polygames? Étaient-ils violents ou pacifiques? Vivaient-ils dans l’abondance ou dans la misère? Selon l’auteur, il est impossible de répondre à ce type de questions, d’une part parce que nous n’avons pas assez d’information pour ce faire et, d’autre part, parce que cela supposerait que toutes les tribus de l’époque éparpillées un peu partout sur la Terre auraient adopté le même mode de vie.

On peut tout de même dégager certains points communs que l’auteur présente dans la suite de ce chapitre. Chose certaine, par exemple, les individus connaissaient beaucoup plus de choses qu’aujourd’hui pour pouvoir survivre, mais la collectivité en connaissait beaucoup moins.

4. Le déluge : Ce chapitre porte sur les nombreuses extinctions causées par Sapiens, avant même la révolution agricole. L’auteur mentionne notamment la disparition de la mégafaune en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Amérique, en Sibérie, à Madagascar et, en fait, à chaque endroit ou Sapiens mettait le pied. Cela montre bien que l’image qu’on nous donne des chasseurs-cueilleurs en symbiose avec la nature n’est qu’un mythe…

Deuxième partie – La Révolution agricole

5. La plus grande escroquerie de l’histoire : Cette escroquerie est le mythe fort répandu qui prétend que la révolution agricole fut une bénédiction pour les chasseurs-cueilleurs, qu’elle a rendu leur vie plus facile. Selon l’auteur, ce fut l’inverse : moins de loisirs, plus de travail, plus de famines, plus de maladies (souvent transmises par les animaux d’élevage ou en raison de la promiscuité de plus de Sapiens), plus de violences (et de guerres), alimentation moins variée et moins nutritive, etc. Il est vrai qu’elle a permis une plus forte croissance démographique et l’apparition d’élites choyées, mais aussi une baisse de la qualité de vie de la majorité de la population : «Telle est l’essence de la révolution agricole : la faculté de maintenir plus de gens en vie dans des conditions pires». Et cette citation s’applique encore mieux au sort des animaux d’élevage qui ont vu leur nombre exploser au prix de leur liberté, d’une vie beaucoup plus courte et de mutilations «inhumaines»…

6. Bâtir des pyramides : Paradoxalement, l’objectif de sécurité recherché par l’agriculture s’est rapidement transformé en insécurité. Trop de pluie, pas assez, crainte des voleurs, puis après, ponctions des dirigeants, tout cela a fait augmenter le stress des nouveaux agriculteurs (sans parler de ceux qui sont devenus des esclaves). Et seuls les bénéficiaires de ces craintes, qui formaient une élite choyée, remplissent nos livres d’histoire : «L’histoire est une chose que peu de gens ont faite pendant que tous les autres labouraient les champs et portaient des seaux d’eau».

La suite du chapitre porte sur la force de la fiction qui fait en sorte qu’un esclave peut accepter son sort ou qu’on puisse penser que tous les hommes sont égaux. Tout cela n’est dû qu’à la capacité des humains de se conformer aux codes de vie qu’ils se donnent et qu’ils respectent jusqu’au moment où ils se rebellent. L’auteur précise ensuite la place de l’imaginaire dans la réalité. Il distingue ce qui est objectif (comme la Terre), de ce qui est subjectif (qui relève de la croyance individuelle) et de ce qui est intersubjectif (qui relève de croyances partagées par un grand nombre, comme la religion, les droits de la personne, les États et la monnaie). Tant qu’un grand nombre y croit, ça fonctionne bien…

7. Surcharge mémorielle : Les premières traces d’écritures connues (sumériennes, il y a environ 5 ou 6000 ans) n’étaient pas des romans, mais servaient à compiler des niveaux de productions, probablement pour lever des impôts! Elles visaient à suppléer les lacunes des cerveaux des sapiens qui n’avaient jamais eu à traiter ce genre de données et ne pouvaient en stocker en grand nombre. Les systèmes d’écriture plus complets ne sont apparus que 3000 ans plus tard.

8. Il n’y a pas de justice dans l’histoire : L’auteur montre que les inégalités, qu’elles soient basées sur des classes, des castes, des ethnies ou les sexes, ont toujours reposé sur l’imaginaire intersubjectif. Cet imaginaire peut se manifester par des religions (castes en Inde), par des croyances en la révélation divine (la royauté et les esclaves), des lois (discrimination et sexisme un peu partout, et tout au long de l’histoire), un supposé mérite (les riches et les pauvres) ou des normes sociales (sexisme, racisme et discrimination). Les motivations et les mécanismes à la base des différentes formes d’imaginaire intersubjectif varient grandement. L’auteur en analyse un certain nombre dans la suite de ce chapitre. La partie sur la présence presque universelle du patriarcat est particulièrement bien menée, même si l’auteur n’apporte pas de conclusion ferme sur la question.

Et alors…

Ce n’est bien sûr pas encore le temps que je réponde à la question de savoir si je recommande de lire ou de ne pas lire ce livre. Cette réponse sera apportée lundi prochain. Mais, même si je n’ai pas terminé la lecture de ce livre au moment où j’écris ces lignes, je sens que le suspens ne doit pas être insoutenable…

L’espérance de vie selon le revenu aux États-Unis

7 mai 2016

espérance de vieOn dit souvent qu’il n’y rien de plus trompeur qu’une moyenne. L’étude que je présente dans ce billet montre que l’espérance peut être tout aussi trompeuse (en tout cas, de celle de vie!). Intitulée The Association Between Income and Life Expectancy in the United States, 2001-2014 (L’association entre le revenu et l’espérance de vie aux États-Unis, 2001-2014), cette étude (de huit auteur.e.s), comme son titre l’indique, présente le lien entre l’espérance de vie et le revenu aux États-Unis.

Contexte

On entend souvent dire que l’augmentation de l’espérance de vie justifie la hausse de l’âge auquel on a droit à des prestations gouvernementales de retraite, parce qu’on en touchera bien plus longtemps. Or, les données qu’on utilise généralement pour présenter la hausse de l’espérance de vie se contentent de fournir un seul taux pour les hommes et un autre pour les femmes comme si tout le monde bénéficiait de ces taux de façon égale. Or, c’est loin d’être le cas!

Données

Les données utilisées dans cette étude jumellent celles de l’impôt sur le revenu à celles de l’administration de la sécurité sociale (qui en comprend sur les décès) de 2001 à 2014. Les auteur.e.s ont ensuite classé les revenus en centiles (100 catégories, des plus pauvres aux plus riches). Je passe sur certains calculs effectués par les auteur.e.s pour s’assurer de la précision de leurs données et pour extrapoler l’âge de décès de survivant.e.s. L’étude repose sur 1,4 milliard d’observations et 5,8 millions de décès… Disons que cela semble solide!

Résultats

Je ne présenterai pas ici tous les résultats de cette étude, qui fournit aussi des données pour les régions des États-Unis, mais me concentrerai sur les résultats globaux de l’espérance de vie à 40 ans des hommes et des femmes par centiles de revenus.

espérance de vie1

Les données de ce graphique sont illustrées avec des tirets plutôt qu’avec des points pour indiquer les marges d’erreur à 95 %, marges qui sont, on le voit, très peu élevées. On y constate que l’espérance de vie à 40 ans entre 2001 et 2014 :

  • des femmes passe de 78,8 ans (avec une probabilité de 95 % de se situer entre 78,7 et 78,9 ans) pour celles du centile inférieur de revenus à 88,9 ans (avec une probabilité de 95 % de se situer entre 88,7 et 89.1 ans) pour celles du centile supérieur, soit un écart de 10,1 ans entre les plus pauvres et les plus riches;
  • des hommes passe de 72,7 ans (avec une probabilité de 95 % de se situer entre 72,6 et 72,9 ans) pour ceux du centile inférieur de revenus à 87,3 ans (avec une probabilité de 95 % de se situer entre 87,2 et 87.5 ans) pour ceux du centile supérieur, soit un écart de 14,6 ans entre les plus pauvres et les plus riches.

Ce graphique nous montre aussi que, si l’augmentation de l’espérance de vie est assez linéaire entre le quatrième centile de revenu et le 100ème, aussi bien chez les femmes que chez les hommes, les écarts sont beaucoup plus grands entre les premiers et troisièmes centiles de revenus indiquant que l’extrême pauvreté mine encore plus l’espérance de vie que la simple pauvreté. Il nous montre aussi que la pauvreté semble avoir plus d’effets sur l’espérance de vie des hommes que sur celle des femmes, car les écarts hommes-femmes sont beaucoup plus grands dans les premiers centiles (par exemple de 6,1 ans dans le tout premier) que dans les derniers (par exemple de 1,6 an dans le tout dernier), et que cet écart diminue bien linéairement.

Les auteur.e.s discutent un peu des facteurs qui peuvent expliquer ces écarts, par exemple des inégalités, du stress économique et social, et des différences d’accès aux soins médicaux, mais refusent de trancher dans les nombreux débats portant sur cette question.

L’étude présente aussi l’évolution de l’espérance de vie entre 2001 et 2014, mais elle se contente de donner les résultats pour les 5 % les plus riches et les plus pauvres, car il y a 14 fois moins de données annuelles que de données sur 14 ans :

  • l’espérance de vie des hommes faisant partie des 5 % les plus riches a augmenté de 2,34 ans et celle des hommes faisant partie des 5 % les plus pauvres de 0,32 an;
  • l’espérance de vie des femmes faisant partie des 5 % les plus riches a augmenté de 2,91 ans et celle des femmes faisant partie des 5 % les plus pauvres de 0,04 an (!).

Comme on peut le constater, les inégalités dans l’espérance de vie augmentent au même rythme que les inégalités de revenus…

L’étude présente aussi les résultats en fonction d’autres variables, comme le fait de fumer, d’être obèse et d’une vingtaine d’autres caractéristiques, mais je m’en tiendrai là.

Au Canada et au Québec

Statistique Canada fournit certaines données du genre, mais moins récentes et moins précises. Je n’en mentionnerai que quelques-unes. L’écart d’espérance de vie entre les membres des quintiles inférieurs et supérieurs était, entre 2005 et 2007 (ça date!), selon le tableau cansim 102-0122 :

  • de 2,0 ans chez les hommes canadiens et de 1,7 an au Québec;
  • de 3,3 ans chez les hommes canadiens pour l’espérance de vie en bonne santé et de 3,6 ans au Québec;
  • de 0,5 an chez les femmes canadiennes et de 0,6 an au Québec;
  • de 3,3 ans chez les femmes canadiennes pour l’espérance de vie en bonne santé et de 3,6 ans au Québec (mêmes différences que pour les hommes, ce n’est pas une erreur).

Les écarts sont donc moindres au Canada et au Québec qu’aux États-Unis, ce qui ne devrait pas nous étonner compte tenu de la meilleure qualité des programmes sociaux au Québec et du niveau moins élevé des inégalités. Par contre, le fait que les écarts soient nettement plus élevés pour l’espérance de vie en bonne santé est beaucoup plus inquiétant. Selon Statistique Canada, «L’espérance de vie en fonction de la santé est le nombre d’années qu’une personne peut s’attendre à vivre en bonne santé étant donné les conditions courantes de morbidité et de mortalité. (…) Donc, l’espérance de vie en fonction de la santé n’est pas seulement une mesure du nombre d’années de vie, mais aussi une mesure de la qualité de vie» (voir la note 4 sur cette page).

Statistique Canada fournit aussi des données sur l’espérance de vie en fonction de la scolarité. Celles-là datent de 2009. Elles montrent que l’espérance de vie d’une personne ayant atteint 50 ans est plus faible de 3,6 ans lorsqu’elle a moins d’un diplôme d’études secondaires que lorsqu’elle est titulaire d’un diplôme postsecondaire. C’est moins intolérable qu’aux États-Unis, mais cela relève du même genre d’injustice…

Et alors…

On peut toujours discuter longuement des avantages et désavantages des inégalités de revenus, même s’il n’y a aucun doute que les désavantages l’emportent nettement sur les avantages. Mais, là, on parle d’inégalités du fait de vivre. On change carrément de catégorie morale. J’aimerais bien qu’on m’explique quels avantages une société peut retirer de tolérer de telles différences d’espérance de vie.

En plus, les données des États-Unis montrent clairement l’aspect régressif pour ne pas dire discriminatoire de la décision de hausser l’âge auquel on a droit à des prestations gouvernementales de retraite. Cet âge est en effet passé graduellement de 65 ans en 2003 à 66 ans en 2015 et atteindra 67 ans en 2022. Même si l’étude présente l’espérance de vie à 40 ans plutôt qu’à 65 ans, si cette espérance demeurait la même à 65 ans, cela signifierait que, pour les hommes, on aurait fait passer le droit à des prestations pour les plus pauvres en moyenne de huit à six ans, une baisse de 25 %, et de 22 ans à 20 ans pour les plus riches, une baisse de 9 %. Plutôt que d’avoir droit à des prestations 2,9 fois plus longtemps que les plus pauvres ((87,3 – 65) / (72.7 – 65) = 22,3 / 7,7 = 2,9), les plus riches y auront droit 3,6 fois ((87,3 – 67) / (72.7 – 67) = 20,3 / 5,7 = 3,6). Et c’est ce genre d’injustice qu’on tente de nous vendre en prétendant que c’est normal compte tenu de la hausse de l’espérance vie. Je vous l’ai dit en partant, l’espérance peut être très trompeuse!

À qui profiterait une hausse du salaire minimum?

4 mai 2016

Salaire minimumLa plus grande erreur que font les gens qui prétendent qu’une hausse du salaire minimum ne peut pas avoir d’impact important sur la pauvreté est de penser que cette hausse n’avantagerait que les personnes qui le touchent actuellement. Ils poursuivent en mentionnant que les personnes qui touchent le salaire minimum sont en majorité des jeunes et des étudiants qui vivent chez leurs parents (données canadiennes qui commencent à dater, mais qui sont sûrement encore pertinentes). Or, une hausse importante, comme celle qui le ferait passer à 15,00 $, ne ferait pas augmenter seulement le salaire des personnes qui le touchent actuellement, mais aussi celui des personnes qui gagnent entre le salaire minimum actuel et 15,00 $ de l’heure ainsi que de la plupart de celles gagnant jusqu’à au moins 17,00 $ de l’heure pour que leurs salaires puissent demeurer supérieurs au salaire minimum.

Est-ce que les caractéristiques de ces personnes sont les mêmes que celles des personnes qui touchent le salaire minimum? Pour répondre à cette question, je vais utiliser les données du Tableau 2 de la page 3 d’un document de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) paru juste avant la hausse du salaire minimum de mai 2015. J’aurais probablement dû en parler l’an passé, mais disons que c’était moins pertinent à ce moment-là, car les revendications de hausse du salaire minimum n’atteignaient pas leur niveau actuel.

Caractéristiques des personnes gagnant entre 10,35 $ et 15,51 $ de l’heure

Ce document présente au Tableau 2 certaines caractéristiques des personnes gagnant en 2014 :

  • le salaire minimum, soit 10,35 $;
  • entre 100 % et 104,9 % du salaire minimum, soit entre 10,35 $ et 10,86 $;
  • entre 105 % et 109,9 % du salaire minimum, soit entre 10,86 $ et 11,37 $;
  • entre 110 % et 124,9 % du salaire minimum, soit entre 11,37 $ et 12,93 $;
  • entre 125 % et 149,9 % du salaire minimum, soit entre 12,93 $ et 15,51 $;
  • au moins 150 % du salaire minimum, soit plus de 15,51 $.

Cette division est tout à fait pertinente pour connaître les caractéristiques des gens qui seraient avantagés par une hausse du salaire minimum à 15,00 $ de l’heure immédiatement (revendication de la Coalition contre le travail précaire), en 2018 (proposition de QS) ou en 2021 ou 2022 (demande des syndicats), car le montant de 15,51 $ en 2014 correspond à environ 16,00 $ en 2016, à 16,65 $ en 2018 et à 17,65 $ en 2021 (en appliquant l’inflation de 1,1 % observée en 2015 et en prévoyant celle des années suivantes à 2,0 % par année). Pour alléger les graphiques, j’indiquerai les montants maximaux des fourchettes de salaires sur le tableau et les graphiques qui suivent.

Proportion des salariés par tranches de bas salaires

Salaire minimum1

Ce tableau indique les pourcentages de salariés dans chacune des fourchettes. On y apprend surtout que près de 30 % des salariés touchaient moins de 15,52 $ en 2014. C’est donc à peu près la proportion des salariés qui seraient avantagés par une hausse du salaire minimum à 15,00 $ de l’heure. Cette proportion pourrait être un peu plus élevée si cette hausse était appliquée immédiatement, serait assez juste si elle voyait le jour en 2018 et un peu inférieure si elle n’entrait en vigueur qu’en 2021 ou 2022. Chose certaine, cette proportion est environ cinq fois plus élevée que celle des salariés touchant exactement le salaire minimum (6 %, tout comme en 2015). L’étude précise que cette proportion (29,6 %) représentait plus de 1 million de salariés en 2014 (1,036 million, pour être plus précis). On remarquera que c’est dans la fourchette des salariés gagnant entre 12,93 $ et 15,51 $ qu’on en trouve le plus, soit plus de 10 % d’entre eux.

Proportion des femmes selon le niveau salarial

Salaire minimum2Le graphique ci-contre montre la proportion de femmes dans les différents niveaux de salaires considérés. J’ai été un peu surpris de constater qu’elles étaient en 2014 majoritaires dans chacune des tranches de salaires inférieures à 15,52 $, et encore plus que leur proportion soit encore plus élevée dans les tranches de salaires un peu plus élevées que le salaire minimum que parmi les personnes touchant exactement le salaire minimum. Par contre, sans surprise, elles sont bien moins nombreuses parmi les salariés gagnant plus de 15,51 $ (46,3 %, moins que leur proportion parmi tous les salariés, soit 49,5 %).

Proportion de salariés selon la tranche d’âge et le niveau salarial

Salaire minimum3Il est bien normal qu’on trouve davantage de jeunes âgés de 15 à 24 ans chez les personnes qui touchent le salaire minimum, aussi bien parce qu’ils sont plus présents dans les emplois d’entrée sur le marché du travail que parce qu’une grande partie d’entre eux travaillent à temps partiel tout en étudiant à temps plein. Le graphique ci-contre montre qu’ils (barres bleues) étaient également majoritaires dans les emplois dont le salaire est seulement un peu plus élevé que le salaire minimum (entre 10,35 $ et 10,86 $ de l’heure), mais que leur proportion baisse grandement quand le salaire horaire augmente. Ainsi, ils occupaient le deuxième rang, loin derrière les personnes âgées de 25 à 44 ans, dans les emplois dont le salaire horaire se situait entre 12,93 $ et 15,51 $ et n’étaient plus que 5,6 % dans les emplois dont le salaire horaire atteignait plus de 15,51 $ (alors qu’ils représentent 16 % des salariés). On voit donc que ces jeunes seraient ceux qui bénéficieraient le plus d’une hausse du salaire minimum à 15,00 $ de l’heure, mais qu’ils ne seraient pas majoritaires parmi les personnes qui en profiteraient (40,5 %).

Proportion de salariés selon la scolarité et le niveau salarial

Salaire minimum4Les caractéristiques de l’ensemble des personnes qui bénéficieraient d’une hausse du salaire minimum varient beaucoup moins qu’on pourrait le penser quand on examine leur scolarité et qu’on la compare à celle des personnes qui touchent le salaire minimum.

Ainsi, la proportion de personnes possédant un diplôme postsecondaire (barres jaunes) variait très peu en fonction du salaire, se situant dans toutes les fourchettes de salaires entre 47 % (les personnes au salaire minimum) et 52 % (personnes gagnant entre 12,93 $ et 15,51 $ de l’heure). La différence la plus grande s’observait chez les titulaires d’un diplôme universitaire (barres vertes). Alors que 9 % des personnes touchant le salaire minimum avait un tel diplôme, ce n’était le cas que de 5 % des personnes gagnant entre 10,35 $ et 10,86 $ de l’heure, mais de 13 % des personnes gagnant entre 12,93 $ et 15,51 $ de l’heure et surtout de 30 % de celles gagnant plus de 15,51 $ de l’heure. De façon un peu moins marquée, on observait aussi une proportion nettement plus faible de personnes ayant moins d’un diplôme d’études secondaires (barres bleues) chez les personnes gagnant entre 12,93 $ et 15,51 $ de l’heure (16 %) que chez celles touchant le salaire minimum (23 %). Et cette proportion chutait à 7 % chez celles gagnant plus de 15,51 $ de l’heure.

Proportion de salariés avec enfant(s) selon le niveau salarial

Salaire minimum5On entend souvent dire que peu de personnes au salaire minimum ont des responsabilités familiales. Le graphique ci-contre montre que cette situation varie passablement pour l’ensemble des personnes qui bénéficieraient d’une hausse du salaire minimum à 15,00 $ de l’heure. Ainsi, la proportion de salariés ayant au moins un enfant passait en 2014 de 16 % chez les personnes touchant le salaire minimum (proportion non négligeable atteignant plus de 40 % de la moyenne de l’ensemble des salariés, soit 38,6 %) à 31 % chez les personnes qui gagnaient entre 12,93 $ et 15,51 $, soit près du double. Sans surprise, cette proportion (45 %) est nettement plus élevée chez celles gagnant plus de 15,51 % (et qui ne bénéficieraient pas d’une hausse du salaire minimum), mais la différence est moindre que ce qu’on pourrait croire, soit moins du double de celle (23 %) observée chez les salariés qui bénéficieraient de la hausse du salaire minimum (soit les personnes gagnant moins de 15,52 $).

Proportion de salariés travaillant à temps partiel selon le niveau salarial

Salaire minimum6La plus forte corrélation entre le niveau de salaire et les caractéristiques présentées dans le document de l’ISQ s’observe du côté du travail à temps partiel. Alors que 60 % des personnes touchant le salaire minimum travaillaient à temps partiel en 2014, ce n’était le cas de seulement 24 % (guère plus que la moyenne de 19,5 % pour l’ensemble des salariés) de celles gagnant entre 12,93 $ et 15,51 $ de l’heure, et d’à peine 11 % des personnes gagnant plus de 15,51 $ de l’heure.

En moyenne, environ 40 % des personnes gagnant moins de 15,52 $ travaillaient à temps partiel. Cette donnée est ironique, car pour estimer à quel niveau le salaire minimum doit se situer pour sortir une personne d’une situation de faible revenu, on multiplie le salaire minimum par 35 ou 40 heures, alors que seulement 40 % des personnes touchant le salaire minimum travaillaient au moins 30 heures par semaine (limite utilisée par Statistique Canada pour considérer un emploi à temps plein) et que ce n’était le cas que de 60 % de l’ensemble des personnes gagnant moins de 15,52 $. Par contre, cette donnée montre que la proportion d’étudiants à temps plein doit être relativement faible parmi les personnes qui bénéficieraient d’une hausse du salaire minimum, car environ 95 % des étudiants travaillent à temps partiel. D’ailleurs, un récent billet de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) montre, en utilisant des données d’une étude du Congrès du Travail du Canada, que près de 80 % des Canadiens gagnant en 2014 moins de 15,00 $ n’étaient pas aux études (malheureusement, le document de l’ISQ ne présente pas de données sur cette caractéristique).

Et alors…

Ce billet nous a permis de constater que les caractéristiques de l’ensemble des personnes qui bénéficieraient d’une hausse du salaire minimum sont sur certains des aspects bien différentes de celles des personnes qui touchent actuellement le salaire minimum. Cette constatation montre que cette hausse aiderait bien plus de familles avec enfants que ne le prétendent les détracteurs de cette hausse ainsi qu’une majorité de personnes âgées de 25 ans et plus. Il est donc indéniable qu’une telle hausse ferait diminuer de façon significative la pauvreté et, autre avantage jamais nié (à ma connaissance), les inégalités.

La destruction de l’université française

2 mai 2016

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La destruction de l’université française de Christophe Granger est un essai pamphlétaire qui dénonce le virage néolibéral des universités françaises et de bien d’autres pays.

Avant-propos : «L’université française a vécu. (…) Désormais, c’est à la compétitivité, à la concurrence et même à la flexibilité qu’on rapporte à peu près tout ce qui s’y passe. (…) Partout, elle a voué les professionnels du savoir à l’impuissance et au mensonge. Partout, elle a fait des étudiants de simples consommateurs-payeurs. Et partout elle a ravalé les connaissances au rang d’une triste marchandise». Et, ces connaissances-marchandises doivent surtout satisfaire aux «besoins du marché du travail». Ce virage n’est pas unique a la France, mais «a pris corps aux quatre coins du monde», y compris au Québec, précise l’auteur. Il ne fait pas que transformer l’étudiant en consommateur-payeur, mais aussi le personnel universitaire en auto-entrepreneurs (cette expression m’a fait penser au titre du livre Je ne suis pas une PME de Normand Baillargeon…), la plupart du temps précaires. Non, Christophe Granger ne met pas de gants blancs dans cet avant-propos!

L’oubli de l’histoire : L’histoire de l’université dont l’auteur déplore la destruction ne remonte pas à si longtemps. Cette université est née, selon les pays, du début du XIXème siècle à celui du XXème. Elle se distingue notamment par le jumelage de ses fonctions de développement et de diffusion des savoirs (recherche et enseignement) fondées sur la raison et la pensée rationnelle. Cette naissance a couronné le passage d’une université qui défend le pouvoir politique, qui reproduit la bourgeoisie et qui vit en vase clos à une université républicaine et autonome. L’auteur raconte les circonstances entourant ce passage, de 1800 au virage récent, surtout en France, mais en soulignant les influences extérieures. S’il regrette la disparition de cette université, il ne l’idéalise pas, soulignant ses lacunes et ses périodes de questionnement. Et il montre que le virage vers l’université sans âme actuelle s’est fait graduellement, mais inexorablement…

Liquidation totale : Dans ce chapitre, l’auteur montre que le virage actuel enlève l’autonomie des universités pour assujettir son fonctionnement aux forces du marché dans un contexte économique d’austérité. On instrumentalise ainsi la crise économique pour lier encore plus fortement cet assujettissement aux seules forces d’un marché qui ne permettent pas à l’université de remplir son rôle et qui affrontent sa raison d’être (développement et diffusion des savoirs). L’auteur poursuit en expliquant l’origine de ce virage, soit le concept de l’économie du savoir. Il ne s’agit pas seulement de fonder l’économie sur le savoir, mais de fonder les savoirs sur l’économie. Et ce ne sont pas que les savoirs qui sont dorénavant soumis aux forces du marché, mais aussi les étudiants (consommateurs-clients nationaux et internationaux), les professeurs (que ce soit pour leurs activités de recherche ou pour le prestige de leur collaboration) et la gestion (mettant notamment fin à la prise de décision collégiale dans les universités). Il conclut ainsi :

«Les études ne sont plus un temps hors du temps, elles ont avant tout à être utiles, elles sont les préparatifs du devenir professionnel. Les savoirs ne sont plus d’abord des questions de savants, ils épousent le redoutable empire des débouchés et des priorités. Les universitaires ne sont plus des producteurs de science, ils ont à être des entrepreneurs et des coureurs de contrats. Et la gestion des établissements n’est plus affaire de politique universitaire, elle s’opère l’œil rivé sur les budgets, les palmarès internationaux et les subsides dont ils portent la promesse.

La réforme de l’université, ainsi, n’en a pas seulement changé le financement, elle ne l’a pas seulement inféodée aux édits de la Banque mondiale. En la faisant désormais relative à une fin qui ne lui appartient plus, elle a liquidé ce qui faisait l’université.»

Je tiens à préciser, au cas où ce ne soit pas suffisamment évident, que j’ai résumé grossièrement ce chapitre. Il contient une des meilleures analyses du virage néolibéral des universités que j’ai lues (même si j’en ai lues d’autres qui étaient excellentes). En plus, même si cette analyse s’attarde en premier lieu sur le cas de la France, elle s’applique très bien au virage similaire imposé aux universités québécoises (et d’autres pays).

Le purgatoire : L’auteur aborde dans ce chapitre ce qu’il appelle le sacrifice de la profession d’universitaire. Il souligne la forte augmentation des postes précaires chez les chercheurs et chercheurs-enseignants universitaires (dont la proportion atteint maintenant au moins 50 %). Pour lui cela n’est pas un effet du virage néolibéral des universités, mais un moyen pour s’assurer que les universitaires se plieront aux nouvelles façons de faire des universités. Il présente les différents visages de cette précarité et mentionne quelques réactions d’opposition à cette exploitation. Ça semble même pire qu’ici…

Propositions pour servir à ceux qui ne se résignent pas : Dans ce court dernier chapitre, l’auteur donne quelques conseils et surtout présente sa vision de la place d’une véritable université dans notre société.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Comme mentionné auparavant, même si ce livre porte essentiellement sur la situation des universités françaises, ce que l’auteur présente avec brio touche en fait toutes les universités du monde, dont celles du Québec. Si bien d’autres livres ont abordé cette question, celui-ci se démarque nettement par la clarté de son propos et par la pertinence de sa démonstration.

Mettre un prix sur le carbone

30 avril 2016

prix_carboneJe suis en général plus attiré par les études que par les textes d’opinion. Mais, j’ai tellement apprécié une série de deux articles que j’ai lue récemment que je vais les présenter dans ce billet. Le premier de ces textes de David Roberts est intitulé Putting a price on carbon is a fine idea. It’s not the end-all be-all – Three reasons to temper your enthusiasm (Mettre un prix sur le carbone est une bonne idée. Elle est toutefois loin d’être la fin de l’histoire – Trois raisons de tempérer votre enthousiasme). Avant même de lire ce texte, j’étais séduit par le titre!

Les économistes aiment bien les taxes sur le carbone…

La plupart des économistes prétendent que la meilleure façon de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) et de lutter contre le réchauffement climatique est de mettre un prix sur le carbone. Non seulement ont-ils réussi à convaincre bien des politiciens, mais aussi un grand nombre de militants environnementalistes. L’auteur avance que si cette solution est pertinente, elle doit être accompagnée d’autres mesures, soit de règlements et d’investissements, si on veut vraiment réussir une transition vers l’utilisation de sources d’énergie véritablement durables.

Il y a deux façons de mettre un prix sur le carbone : imposer des taxes sur les produits qui en émettent, comme le fait la Colombie-Britannique, ou créer un système de plafonnement et d’échange de droits d’émission (SPEDE), comme le fait le Québec. De façon à simplifier son exposé, l’auteur n’analysera que les taxes sur le carbone, car ses arguments seraient les mêmes pour les SPEDE.

Si la plupart des économistes aiment ces taxes, c’est tout d’abord parce qu’ils aiment les solutions qui reposent sur le marché. Ensuite, les externalités négatives, soit les désavantages qu’un marché ne peut pas tenir en compte (comme la pollution), sont une des principales défaillances des marchés. Et, la plupart des économistes n’aiment pas que les marchés aient des défaillances (OK, tout cela n’est pas dans cet article!). Une taxe sur le prix du carbone (taxe dite pigousienne) donne l’impression que, avec elle, la défaillance polluante est maintenant internalisée dans le marché et tout est bien, car le marché impose un prix qui compense les conséquences de la pollution. Mais, à quel niveau faut-il mettre une taxe pour rendre acceptables les effets des changements climatiques? L’infini, peut-être (ça non plus, ce n’est pas dans l’article…)?

Cela dit, l’auteur émet trois réserves sur l’efficacité des taxes sur le carbone :

  • Les gouvernements et le néolibéralisme : On a tellement dénigré l’action gouvernementale aux États-Unis (ici aussi, mais beaucoup moins) depuis 40 ans, tant chez les républicains que chez les démocrates, que toute intervention réglementaire serait contestée par la population. Or, une taxe conçue sur les vertus du marché ne sera jamais suffisante pour replacer les habitants de Miami quand cette ville sera engloutie en raison du rehaussement du niveau des océans dû au réchauffement climatique…
  • Il n’y a pas de libre-marché : Même si on croyait que le libre-marché permet vraiment une meilleure allocation des ressources que l’action gouvernementale, ce ne serait pas évident que ce principe s’appliquerait au marché de l’énergie. En effet, les émissions de GES sont loin d’être la seule défaillance de ce marché qui se distingue par ses nombreux monopoles et oligopoles, par une réglementation importante, par des activités polluantes, par une information incomplète, par la difficulté d’entrer sur ce marché et par des subventions coûteuses. Alors, comment penser que les mécanismes du marché, même si on y croyait, pourraient produire les résultats attendus?
  • La réduction des émissions de GES est insuffisante : Pour atteindre l’objectif d’un réchauffement inférieur à deux degrés, et encore plus si on est sérieux de vouloir le limiter à 1,5 degré, les émissions de GES doivent être réduites énormément, voire être éliminées, et ce, le plus rapidement possible. Mais, une taxe sur le carbone peut-elle être suffisante pour atteindre cet objectif? L’histoire ne nous offre aucun exemple du genre. Les seuls changements qui sont survenus dans le domaine de l’énergie proviennent tous d’innovations permettant l’utilisation d’autres sources, mais aucun d’une hausse de prix d’une source existante. Or, les dernières innovations dans le domaine ne vont pas toutes dans ce sens. En effet, ce sont des innovations qui permettent la production de pétrole de schiste (par la fracturation hydraulique) ou d’exploiter les sables bitumineux, deux sources qui émettent encore plus de GES que le pétrole conventionnel.

Les gouvernements ne peuvent donc pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. Si une taxe sur le carbone peut aider, les gouvernements doivent en plus prendre d’autres mesures, notamment encourager la recherche et les investissements dans des sources moins ou pas émettrices de GES, et ne pas hésiter à interdire les sources les plus émettrices. Non, il n’y a pas de solution facile dans ce domaine…

Les obstacles politiques

Dans son deuxième texte, intitulé The political hurdles facing a carbon tax — and how to overcome them (Les obstacles politiques face à une taxe sur le carbone – et comment les surmonter), David Roberts prend pour hypothèse qu’une taxe sur le carbone, établie selon le coût social du carbone (CSC), est la politique la plus efficace pour réduire les émissions de GES suffisamment pour limiter le réchauffement climatique à moins de 2 degrés.

En général, les taxes sur le carbone existantes sont trop basses. Plus de la moitié d’entre elles n’atteignent même pas le tiers du niveau des estimations du CSC (coût social du carbone) calculées en 2011, estimations rehaussées en 2015. En fait, seule la Suède l’a établie à un niveau dépassant la moitié de ces estimations optimistes. Quant à moi, je l’ai dit plus tôt, ce CSC devrait tendre vers l’infini, les taxes sur le carbone n’étant qu’un outil pour inciter les consommateurs à délaisser cette source d’énergie. Mais, bon, passons…

Par contre, même si cette mesure était la meilleure, était à un niveau «suffisant» et permettait d’atteindre ses objectifs, elle ferait face à des problèmes politiques majeurs. L’auteur en aborde trois :

  • Les effets régressifs des taxes : Comme cette taxe serait très régressive, elle coûterait proportionnellement beaucoup plus cher aux ménages à faibles revenus. Cette caractéristique a souvent été utilisée comme argument pour contrer les tentatives précédentes d’imposition de taxes pigousiennes.
  • La volonté de payer : Selon de nombreux sondages, la limite que les ménages affirment être prêts à payer se situe autour de 10 $ la tonne de GES, somme bien trop basse pour avoir le moindre impact sur les émissions de GES et nettement inférieure à toute évaluation du CSC.
  • L’opposition des groupes d’intérêt : Les sociétés du secteur de l’énergie sont grosses et puissantes, et forment un lobby influent.

Et ces obstacles politiques sont loin d’être les seuls. L’auteur mentionne ici la question de l’utilisation des revenus provenant de cette taxe :

  • Compenser la taxe du carbone par des baisses de taxes et d’impôt : C’était la proposition du «tournant vert» de Stéphane Dion, qui parlait de la neutralité de cette taxe. Mais, comme le dit l’auteur, si le revenu de cette taxe vient proportionnellement plus des pauvres et sert ensuite à diminuer les impôts des particuliers ou des sociétés (ce qui profite davantage aux plus riches), elle deviendra doublement régressive! Cette solution a été appliquée en Colombie-Britannique. Si les émissions de GES ont diminué pendant un temps, elles sont reparties en hausse rapidement. Et, elles ont en fait diminué davantage en Ontario, province qui a plutôt utilisé ses pouvoirs de réglementation pour interdire les centrales électriques utilisant du charbon.
  • Rembourser les consommateurs : Certains proposent de rembourser les consommateurs avec un montant égal remis à chaque personne (un genre de revenu de base). Ils prétendent que cette utilisation des revenus devrait convaincre la population d’accepter les taxes sur le carbone. Ce raisonnement semble se tenir, mais, malheureusement pour eux, les sondages montent que cette solution est rejetée par la majorité de la population. En fait, la façon d’utiliser les revenus d’une telle taxe la plus favorisée par la population est de les investir dans des programmes finançant les sources d’énergie renouvelables, comme l’éolien et le solaire (appui de 60 % de la population).

Que faire alors?

Comme mentionné plus tôt, c’est en jumelant des taxes sur le carbone (ou des SPEDE), des investissements dans le développement de sources d’énergie renouvelables (et dans des transports collectifs, ai-je le goût d’ajouter) et une réglementation sévère qu’on peut espérer le plus grand appui de la population et les résultats les plus intéressants pour lutter contre le réchauffement climatique.

Le fameux SPEDE appliqué par la Californie et le Québec ne semble donner aucun résultat appréciable. Même la taxe sur le carbone plus élevée en Suède qu’ailleurs ne semble pas efficace, la réduction des émissions de GES de ce pays (et des autres pays scandinaves) provenant essentiellement de la réglementation adoptée dans ces pays.

Et alors…

Ces deux textes de David Roberts montrent à quel point le Québec et le Canada font fausse route en basant leur politique de lutte au réchauffement climatique en premier lieu sur leurs taxes sur le carbone et autres SPEDE. Cela ne veut pas dire qu’on doive s’opposer nécessairement à ces mesures, mais qu’on doit faire des pressions pour que nos gouvernements en adoptent d’autres. Pendant que nos premiers ministres se pavanaient avec leurs oripeaux de militants environnementalistes à Paris, ils avaient financé l’usine la plus polluante et la plus émettrice de GES du Québec et appuyé la construction d’un pipeline qui permettra l’exploitation du pétrole le plus émetteur de GES du monde. Et ils continuent à lancer des objectifs irréalistes de réduction de ces émissions croyant innocemment, ou faisant semblant de croire, que leurs petites taxes et leur SPEDE permettront d’atteindre ces objectifs même pas ambitieux. En fait, nos rois sont nus…

Les infrastructures sociales

27 avril 2016

infrastructures sociales(care)Quand les gouvernements veulent implanter des mesures de relance, ils envisagent en premier lieu des investissements en infrastructures physiques (routes, ponts, rénovation d’écoles, etc.). Quand ces mêmes gouvernements adoptent des mesures d’austérité, elles se manifestent presque toujours en compressions dans les services publics. Dans leur étude Investir dans l’économie des soins – Une analyse par sexe d’une stimulation de l’emploi dans sept pays de l’OCDE produite pour le UK Women’s Budget Group, les quatre auteur.e.s (Jerome De Henau, Susan Himmelweit, Zofia Łapniewska et Diane Perrons) se demandent pourquoi les plans de relance gouvernementaux n’incluent pas au moins autant de mesures d’investissements dans les infrastructures sociales que dans les infrastructures physiques. Ce que les auteur.e.s appellent des investissements dans les infrastructures sociales sont ceux en éducation, en santé et en services sociaux (aussi bien pour les enfants par des services de garde que pour les personnes âgées par des soins à domicile).

L’argumentation

Rarement les pays pensent à effectuer des analyses différenciées selon les sexes (ADS) pour évaluer les impacts spécifiques aux hommes et aux femmes de leurs plans de relance ou de leurs politiques d’austérité. Pourtant, les investissements en infrastructures physiques avantagent beaucoup plus l’emploi masculin (ce qui peut se justifier lorsque qu’une récession a davantage touché ce type d’emplois) tandis que les mesures de compressions dans les services publics désavantagent bien plus l’emploi féminin et les services utilisés par les femmes, et leur fait subir le gros du travail domestique supplémentaire que les ménages doivent effectuer pour compenser ces compressions (soins aux enfants, aux malades, aux personnes âgées, etc.). En plus, les supposés avantages des mesures de compressions des dépenses ont été fortement exagérés au lendemain de la récession de 2008-2009, tellement que des organismes qui les conseillaient depuis des décennies, comme le Fonds monétaire international (FMI), ont depuis changé leur fusil d’épaule et encouragent plutôt l’investissement gouvernemental en période de faible croissance.

Dans ces périodes, les effets directs (les dépenses d’investissement et les emplois créés), indirects (la hausse des commandes aux fournisseurs et les emplois que cela génère) et induits (l’augmentation des dépenses des ménages qui ont eu un emploi grâce aux effets directs et indirects) des investissements gouvernementaux surpassent nettement leurs coûts. Ils entraînent aussi des économies aux programmes sociaux (aide sociale, assurance-chômage, etc.) et une hausse des taxes et impôts versés par les ménages et par les personnes qui n’auraient pas eu d’emploi sans ces investissements. On oublie aussi souvent de tenir compte des avantages dus aux investissements eux-mêmes, par exemple de meilleures routes, des écoles plus saines et une baisse des émissions de gaz à effets de serre dans le cas d’investissements en rénovation, dans les transports en commun ou en énergies renouvelables dans le cas d’investissements en infrastructures physiques, et une population plus instruite, en meilleure santé et libérée de tâches domestiques dans le cas d’investissements sociaux, ce qui favorise notamment une plus grande participation au marché du travail des femmes, comme les effets de la mise sur pied des services de garde à contribution réduite au Québec le montre bien.

Dans la plupart des pays, on considère plus positivement la dette provenant d’investissements en infrastructures physiques, qui permettent une augmentation des actifs, que celle qui permet des investissements en infrastructures sociales, qu’on assimile trop souvent à des «dépenses d’épicerie». Par exemple, le gouvernement du Québec distingue «La dette représentant les déficits cumulés» (qu’on appelle aussi la «mauvaise dette», soit «celle qui ne correspond à aucun actif financier ou non financier») de celle qui permet une hausse des actifs (voir par exemple la page E.12 du budget 2016-2017 du Québec). Voici ce que disent les auteur.e.s de cette distinction entre bonne et mauvaise dette :

«La distinction entre ces deux types de dépenses [investissements en capital et dépenses courantes] est expliquée dans le Système de comptabilité nationale des Nations Unies. Les dépenses d’investissement représentent le stock de capital, tandis que les dépenses de fonctionnement sont considérées comme des dépenses publiques annuelles courantes, qui font partie du PIB. Cette distinction met en évidence une discrimination liée au genre dans la pensée économique et la comptabilité. En effet, l’investissement dans l’infrastructure physique telle que la construction de ponts, d’écoles, d’hôpitaux ou de crèches serait autorisé et engloberait en même temps le salaire des ouvriers, alors que le financement du fonctionnement des écoles, des hôpitaux et des crèches, comprenant le salaire des enseignant(e)s, des infirmiers/ères et des employé(e)s de la petite enfance, ne serait pas autorisé. La classification du Système de comptabilité nationale ne reconnaît pas la contribution productive à long terme de l’infrastructure sociale qu’offre l’emploi dans les secteurs de l’enseignement et des soins, en créant et en maintenant le stock de «capital humain.»

Je critique habituellement l’utilisation de l’expression «capital humain», mais, dans cette comparaison entre l’investissement en capital physique et en éducation, en santé et en services sociaux, je la trouve tout d’un coup plus acceptable! Les auteur.e.s poursuivent en précisant que les investissements dans les infrastructures sociales ne sont pas vraiment des dépenses courantes, puisque leurs effets se feront sentir pendant de très nombreuses années. C’est d’ailleurs pourquoi leur étude utilise le concept d’investissements dans les infrastructures sociales plutôt que de parler de dépenses sociales. Même si les acteurs gouvernementaux parlent de plus en plus d’investissements en éducation et en santé, reconnaissant que ces dépenses améliorent la capacité productive d’une économie, aucun n’a fait modifier les normes comptables pour concrétiser ce concept. C’est d’ailleurs une des raisons qui expliquent que les politiciens (bien plus que les politiciennes) soient atteints du syndrome de la pépine

Les auteur.e.s avancent que cette distinction est carrément sexiste. Même la comptabilité nationale est conçue pour donner plus de valeur aux travaux effectués majoritairement pas des hommes (infrastructures physiques) qu’à ceux effectués majoritairement pas des femmes (infrastructures sociales), considérant que de fournir rapidement un emploi aux pourvoyeurs «naturels» après une récession est une urgence, même si de plus en plus de femmes sont aussi des pourvoyeuses. Pourtant, bien des gouvernements se prononcent pour la réduction des inégalités entre les hommes et les femmes, mais échouent à mettre ces principes en application dans leurs mesures de relance, par exemple en s’assurant que ces mesures bénéficient au moins autant aux femmes qu’aux hommes.

Effets des investissements en infrastructures physiques et sociales

Par la suite, les auteur.e.s simulent un investissement équivalant à 2 % du PIB dans des infrastructures physiques et sociales dans sept pays de l’OCDE et examinent ses effets directs, indirects et induits sur l’emploi masculin et féminin. Je ne présenterai pas cette section en détail, car ce serait long et fastidieux, mais me contenterai de résumer ses résultats. Les effets de tels investissements varient aussi selon les pays en fonction des salaires payés et des structures de leurs industries et de leur marché du travail. Selon les pays, un investissement de cet ampleur dans les infrastructures physiques fait augmenter le taux d’emploi des hommes d’entre 2,5 et 5,3 points de pourcentage et celui des femmes d’entre 0,7 et 2,5 points; le même investissement dans les infrastructures sociales fait augmenter le taux d’emploi des hommes d’entre 1,4 et 4,0 points de pourcentage et celui des femmes d’entre 3,3 et 8,2 points. Ces calculs montrent non seulement que les investissements en infrastructures sociales créent en moyenne presque deux fois plus d’emplois que les investissements en infrastructures physiques (parce que l’intensité en main-d’œuvre y est beaucoup plus importante), mais qu’ils permettent aussi de réduire les écarts de taux d’emploi entre les hommes et les femmes et, du même coup, les inégalités.

Cela dit, les auteur.e.s ne recommandent pas de ne prévoir que des investissements dans les infrastructures sociales dans les plans de relance, mais favorisent plutôt des plans de relance avec des investissements dans les deux types d’infrastructures de façon à mieux équilibrer leurs avantages, à la fois sur le plan de l’égalité des sexes et sur celui des effets positifs qu’une société retire de meilleures infrastructures physiques et de meilleurs services publics.

Et alors…

Cela a peut-être paru, mais la première partie de cette étude m’a beaucoup plus intéressé que la deuxième. La deuxième n’est pas inutile, il fallait la faire, mais il y a tant d’hypothèses et d’incertitudes dans ce type de calculs (les auteur.e.s en conviennent honnêtement) que tout ce qu’on peut en retenir est que, comme les activités de soins sont plus intensives en main-d’œuvre que les activités de construction, un investissement en soins crée plus d’emplois. De même, comme les emplois sont majoritairement féminins dans les soins et majoritairement masculins dans la construction, les investissements dans chacun de ces secteurs avantagera les femmes ou les hommes. Disons que cette conclusion ne me fait pas tomber en bas de ma chaise.

Par contre, l’argumentation de la première partie est beaucoup plus riche. L’aspect sexiste de la comptabilité nationale et surtout les notions de bonnes et mauvaises dettes en prennent pour leur rhume, et c’est entièrement mérité! C’était la première fois que je lisais cette argumentation aussi bien menée. Moi qui suis souvent allergique aux nombreuses extensions de sens du concept d’investissement (à force de l’appliquer à toutes les dépenses gouvernementales, des dépenses en environnement à celles en prévention, dans les arts ou dans presque tout autre domaine, ce concept en perd toute spécificité), je n’ai absolument pas été choqué par cette extension telle qu’utilisée dans cette étude. Bref, il s’agit d’une étude originale, intéressante et révélatrice!

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