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Oxfam et les données du Crédit suisse

23 janvier 2016

oxfamOn a beaucoup parlé cette semaine du dernier rapport d’Oxfam sur la répartition de la richesse, rapport intitulé Une économie au service des 1 %, qu’il a diffusé, comme il le fait depuis quelques années, juste avant l’ouverture du Forum économique mondial (FEM) de Davos. Il faut dire que le rapport a de quoi attirer l’attention avec des titres comme 62 personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale ou L’ensemble des avoirs du 1% le plus riche dépasse celui des 99% les plus pauvres. Personnellement, je préfère le sous-titre de son rapport (Ou comment le pouvoir et les privilèges dans l’économie exacerbent les inégalités extrêmes et comment y mettre un terme) qui illustre très bien son contenu. C’est d’ailleurs sous cet angle que Simon Tremblay-Pepin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), a écrit un billet portant sur ce rapport, billet qui correspond presque parfaitement à ce que j’aurais écrit s’il ne l’avait pas fait.

Habituellement, quand Oxfam publie son rapport sur la répartition de la richesse, les commentateurs de droite se précipitent pour contester la validité des données que ce rapport utilise. L’an passé, par exemple, Alain Dubuc disait, en commentant le fait que la présidente d’Oxfam co-présidait le sommet de Davos, que «Il faut cependant être conscients que ce virage repose aussi sur des effets de mode. Oxfam à Davos, c’est un peu comme Bono pour l’environnement» et que «Le rapport d’Oxfam est moins un document d’analyse qu’un moyen de frapper les esprits». Vincent Geloso, associé à l’Institut économique de Montréal (IÉDM), citait la veille le livre Le mystère du capital de Hernando De Soto (livre que j’ai commencé, mais lâché après quelques chapitres) pour affirmer que les statistiques officielles omettent une forte part de la richesse détenue par les pauvres, ce que De Soto appelle le «capital mort», soit des «ressources qui appartiennent à des individus privés, mais dont le titre de reconnaissance est inexistant», capital que De Soto estimait à 9,3 billions de dollars (9 300 000 000 000 $) en 2000. On pourrait bien rejeter du revers de la main ces affirmations simplement en se disant que les gens de droite croient en ces estimations par biais de confirmation, mais serait-il possible que les gens de gauche acceptent sans broncher les rapports d’Oxfam en raison d’un biais de confirmation inverse?

On pourrait aussi utiliser un autre type d’argument d’autorité en soulignant que les données utilisées par Oxfam proviennent du Crédit suisse (CS), une société financière peu susceptible d’avoir des penchants gauchistes. L’argument n’est pas faux, mais je préfère quand même aller voir comment le CS compile ses données sur la richesse et sur sa répartition. Cela adonne bien, car le document du CS utilisé par Oxfam est accessible sur Internet.

Méthodologie

L’introduction du document du CS commence en précisant que «[traduction] Aucun pays dans le monde ne dispose d’une seule source d’information complète sur la richesse personnelle, et de nombreux pays à revenu faible et intermédiaire ont peu ou pas de données directes d’aucune sorte». Ça part bien! Elle poursuit en relativisant cet énoncé : «Toutefois, un nombre croissant de pays – y compris la Chine et l’Inde ainsi que de nombreux pays à revenu élevé – disposent de données pertinentes provenant d’une grande variété de sources différentes à partir desquelles nous sommes en mesure d’atteindre notre objectif». Fiou!

– estimation de la richesse totale

En fait, seulement 17 pays sur plus de 200 peuvent fournir des données complètes sur la richesse, données comprenant à la fois des estimations sur les actifs financiers et non financiers (comme la valeur des maisons, des terres et des entreprises), et sur les dettes, ce qui représente les actifs nets, soit la définition utilisée par le CS pour définir la richesse. Un autre groupe de 31 pays peut fournir des données complètes sur les actifs financiers et sur les dettes (mais pas sur les actifs non financiers), et quatre autres produisent des enquêtes sur les ménages à partir desquelles le CS peut calculer les niveaux de richesse (mais sans dire comment).

Pour les autres pays, le CS se sert des liens entre les données sur la richesse et celles sur les revenus des 31 pays pour lesquels il possède ces données pour estimer la richesse dans les 131 pays qui fournissent des données sur les revenus, mais pas sur la richesse. De fait, le lien entre la richesse et les revenus est fort, comme je l’ai montré pour le Québec dans ce billet, mais ce rapport est-il le même partout, peu importe le niveau de développement des pays? C’est pour le moins douteux.

Ensuite, comme même les données les plus complètes excluent les grandes richesses, le CS se sert des estimations du magazine Forbes (et d’autres sources similaires) pour ajuster les données sur les plus riches en fonction de ces estimations. Plus loin dans le document, on peut lire que «les données de la liste des riches [de Forbes] doivent être traités avec prudence» (voir les motifs donnés à la page numérotée 98 du rapport, où on explique que les estimations de Forbes peuvent aussi bien être trop élevées que trop basses). Je ne suis pas certain que d’affirmer que les 62 membres les plus riches de cette liste ont des richesses équivalentes à la moitié la moins riche de la planète respecte cette prudence…

Finalement, le CS attribue aux 50 pays pour lesquels il n’a aucune donnée les moyennes de la richesse de la région dont ils font partie. Notons que ces pays ne comptent qu’une faible proportion de la population mondiale et que cette méthode très imprécise a peu d’impact sur les résultats.

Ces nombreuses approximations semblent donner raison aux critiques sur la faiblesse des données utilisées par le CS et publicisées par Oxfam, d’autant plus que je ne cite pas toutes les imprécisions de ces données. Ces imprécisions sont particulièrement inquiétantes pour les actifs non financiers (qui sont dans bien des pays estimés en fonction du PIB, ce qui est le mieux que le CS peut faire, mais ce qui est aussi très hasardeux), justement ceux que De Soto jugeaient sous-estimés…

– estimation de la répartition de la richesse

S’il est difficile d’estimer la richesse totale, on comprendra que ce l’est encore plus d’estimer comment cette richesse est répartie à l’intérieur de chaque pays. Le CS n’a réussi à obtenir des données sur la répartition de la richesse que pour 31 pays. Et encore, cette répartition peut aussi bien être présentée par ménage, par famille (seules les personnes apparentées d’un ménage sont considérées) ou par adulte (dans deux cas seulement). Or, toutes les données du CS sont ensuite transformés en richesse par adulte, chaque adulte du ménage ou de la famille se voyant attribuer la même richesse. En plus, les pays n’offrent pas tous les mêmes précisions de répartition. Par exemple, 26 pays fournissent des données pour les 10 % les plus pauvres, 28 sur les 20 % les plus pauvres, 29 sur les 20 % les plus riches, 28 sur les 10 % les plus riches, 10 sur les 1 % les plus riches et seulement deux sur les 0,1 % les plus riches. En plus, certaines données datent de 1997 (dans deux cas), de 2001 (un cas), de 2002 (seulement un cas aussi, mais il s’agit de la Chine, pays dont la répartition des revenus a sûrement grandement changé en 13 ans de très forte croissance!). Les données de sept autres pays datent d’avant 2010, pour un total de 11 pays sur 31. Même si ce rapport porte sur 2015, les données les plus récentes datent de 2013 (seulement deux pays, la Norvège et les États-Unis) et de 2012 (deux autres pays, l’Inde et le Canada).

Pour 135 autres pays pour lesquels il possède des données sur la répartition des revenus, mais pas sur la répartition de la richesse, le CS utilise un ratio entre la répartition des revenus et la répartition de la richesse dans les 31 pays pour lesquels il possède les deux types de données. Dans un premier temps, il calcule les ratios entre les courbes de Lorenz (courbes qui permettent entre autres de calculer le coefficient de Gini) des revenus et de la richesse pour ces 31 pays (en calculant des ratios spécifiques pour les pays les plus riches et les plus pauvres de ces 31 pays) et applique ensuite ces ratios à la courbe de Lorenz des revenus des 135 pays pour lesquels il possède des données sur la répartition des revenus, mais pas sur la répartition de la richesse. Je ne peux pas être plus clair, désolé. Mais, l’important est de retenir que pour en arriver au résultat final publié par Oxfam, il y a eu de très nombreux calculs basés sur bien peu de données d’origine.

Comme l’information pour les plus riches ne fait pas partie des données d’enquête (même pas pour les deux pays qui fournissent des données pour le 0,1 %), le CS se sert aussi à cette étape des estimations du magazine Forbes (et d’autres sources similaires) pour corriger la répartition de la richesse des plus riches dans 56 pays.

Le rapport souligne que la méthode qu’il utilise peut produire des résultats peu satisfaisants, surtout dans le cas de la Chine qui a sûrement une répartition de la richesse bien différente de nos jours qu’en 2002, d’autant plus que sa répartition sert à établir celle d’autres pays et que la proportion des actifs non financiers de ce pays sur les actifs totaux est plus basse qu’ailleurs, compte tenu que les terrains en milieu urbain appartiennent à l’État. Mais, il conclut que les tendances que ses résultats indiquent sont tout de même robustes.

Et alors…

On voit que le rapport du Crédit suisse est bien plus nuancé que l’utilisation qu’en fait Oxfam. La méthode utilisée est basée sur tellement d’hypothèses et de calculs que je ne peux même pas dire si Vincent Geloso et Hernando De Soto ont raison, quoique ce soit fort possible compte tenu de l’utilisation des données de la Chine (et de l’Inde)! Cela ne veut par contre pas dire que l’estimation de De Soto est de meilleure qualité que celle du CS! Cela dit, la question importante à se poser est de savoir si ces imprécisions remettent en question le contenu du rapport d’Oxfam. Je réponds à cette question par un oui et surtout par deux non.

Oui, parce qu’il est clair qu’il est abusif de prétendre comme le fait ce rapport que «62 personnes possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale», alors que «ce chiffre était de 388 il y a cinq ans». Cela est abusif autant en raison des réserves du document du CS sur la prudence avec laquelle on doit utiliser les données de Forbes sur les super riches qu’en raison de l’imprécision des estimations de la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale (qui inclut, ou devrait inclure, les étudiants des États-Unis qui terminent leurs études avec une dette énorme, donc avec un avoir négatif, mais qui ne font probablement pas partie des résultats du rapport du CS, car il utilise les familles dans les données sur la répartition de la richesse) et des nombreuses hypothèses utilisées pour estimer la richesse et la répartition de la richesse dans de nombreux pays.

Non, parce qu’on ne devrait pas se préoccuper du fait que le nombre de riches qui possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale soit passé de 388 à 62 en cinq ans ou de 3880 à 620! Comme la méthode et les biais de la méthode utilisée par le CS sont exactement les mêmes année après année, il serait fort étonnant (et c’est un euphémisme) que les tendances révélées par ces données soient bien différentes des tendances réelles. En fait, on n’aurait qu’à ne pas mentionner le nombre 62 dans le graphique qui suit pour qu’il soit de fait une représentation fidèle de l’évolution de la richesse des plus riches par rapport à celle des plus pauvres.

oxfam1

Et, on doit répondre encore plus non sur la principale conclusion de cette étude sur laquelle portait le billet de Simon Tremblay-Pepin dont j’ai parlé au début de ce texte, soit sur le fait que «Le capital c’est du pouvoir», que «Le capital permet d’obtenir des ressources, d’exploiter des gens, de gagner des élections, de transformer des systèmes sociaux, de contrôler des secteurs économiques, de se monter des armées privées, d’acheter des territoires, de déclencher des guerres, de causer ou d’arrêter des famines, etc.» et que, encore plus de capital, c’est encore plus de pouvoir.

Alors 62 ou 620, qu’est-ce qu’on s’en fout!

Telle grand-mère, telle petite-fille!

20 janvier 2016

grand-mère petite filleJ’ai lu un bon nombre d’études sur la mobilité intergénérationnelle. J’ai d’ailleurs publié quelques billets sur le sujet, notamment en présentant la courbe de Gasby ici et en rédigeant un billet plus complet sur la situation aux États-Unis. Par contre, je n’avais jamais lu ou entendu parler d’études qui couvrent plus de deux générations sur la question. C’est pourtant le défi que relève brillamment l’étude intitulée Educational Mobility across Three Generations of American Women (La mobilité de la scolarisation entre trois générations de femmes des États-Unis) de Sarah Kroeger et Owen Thompson de l’University of Wisconsin à Milwaukee.

L’étude

En plus de couvrir trois générations, cette étude a une autre particularité, soit d’examiner la mobilité intergénérationnelle de la scolarisation plutôt que celle des revenus, comme le font la plupart des études (toutes?) sur ce sujet. Elle utilise les données d’une enquête longitudinale qui comprennent :

  • le plus haut niveau de scolarité atteint des personnes à 27 ans;
  • celui de leur mère (réponse directe de la mère);
  • celui de la grand-mère (information rapportée par la mère).

Les auteur.e.s ont pu ainsi obtenir ces données pour 2034 familles, en ne retenant que celles dont toutes les personnes (petite-fille, mère et grand-mère) sont nées aux États-Unis (sinon, les situations ne seraient pas comparables). Le premier constat de cette étude est que la scolarisation a fortement augmenté en trois générations, comme on s’en doutait et comme le montre le premier tableau de l’étude reproduit ci-après.

grand-mère petite fille1

On peut en effet constater que le nombre d’années de scolarité moyen est passé de 10,8 à 14,2 années, une hausse de 31 %. Les différences sont encore plus apparentes quand on regarde l’obtention des diplômes, les petites-filles étant 3,4 fois plus nombreuses à avoir obtenu un diplôme collégial ou universitaire (notons que les collèges des États-Unis ne correspondent pas à nos cégeps, mais sont de niveau plus élevé) que leurs grand-mères (36,3 % par rapport à 10,7 %) et 2,8 fois moins nombreuses à n’avoir pas au moins un diplôme d’études secondaires (13,0 % par rapport à 35,9 %).

– Effets du nombre d’années de scolarité des grand-mères et mères sur les petites-filles

Ces données sont ensuite utilisées pour estimer à quel point le nombre d’années de scolarité des grand-mères et des mères influence le nombre d’années de scolarité des petites-filles. Le tableau qui suit montre les principaux résultats de ces estimations.

grand-mère petite fille2

Ce tableau exige quelques explications. La première colonne montre qu’une année de plus de scolarité de la grand-mère entraîne en moyenne 0,321 année de plus de scolarité chez la mère. La deuxième colonne indique qu’une année de plus de scolarité de la mère entraîne en moyenne 0,348 année de plus de scolarité chez la fille. La troisième nous informe qu’une année de plus de scolarité de la grand-mère entraîne en moyenne 0,230 année de plus de scolarité chez la petite-fille. Ce résultat pourrait étonner les personnes comme Gary Becker qui ont déjà écrit des textes avançant (sans données empiriques, bien sûr, uniquement en appliquant leurs théories) que cette relation devrait être proportionnelle aux impacts de la scolarité de la grand-mère sur celle de la mère et de celle de la mère sur celle de la fille, soit 0,321 x 0,348 = 0,112. Or, à 0,230, elle est plus du double! La dernière colonne montre le résultat en considérant le nombre d’années de scolarité de la mère et de la grand-mère dans la même équation. Si la relation était proportionnelle aux impacts de la scolarité de la grand-mère sur celle de la mère et de celle de la mère sur celle de la fille, le chiffre de la deuxième ligne devrait être de 0, alors qu’il est de 0,126, montrant que le niveau de scolarité de la grand-mère a un impact spécifique sur celui de la petite-fille. L’étude tentera d’expliquer cet impact un peu plus loin.

Ces impacts peuvent sembler peu importants, mais ils le paraissent davantage quand on examine leurs conséquences sur l’obtention de diplômes, comme on peut le voir dans les graphiques qui suivent.

grand-mère petite fille3

La série de graphiques du haut montre la distribution des niveaux de diplômes obtenus par les mères en fonction du nombre d’années de scolarité des grand-mères. Le premier graphique indique la moyenne des taux d’obtention de ces diplômes. Les trois autres illustrent ces taux lorsque la grand-mère a moins de 12 ans de scolarité, a exactement 12 ans de scolarité (le nombre d’années qui correspond à l’obtention d’un diplôme d’études secondaires) et plus de 12 ans. Si la mobilité générationnelle était parfaite, on verrait les mêmes taux dans ces quatre graphiques. Or, c’est loin d’être le cas! Ainsi, seulement 11 % des mères obtiennent au moins un diplôme collégial quand la grand-mère a moins de 12 ans de scolarité, 19 % quand elle en a exactement 12 et 47 % quand elle en a plus de 12, un taux 4,3 trois fois plus élevé que quand elle en a moins de 12!

En ne considérant que la scolarité de la grand-mère de la même façon (sans égard à la scolarité de la mère), les écarts sont à peine moins spectaculaires chez les petites-filles, avec des taux d’obtention d’au moins un diplôme collégial de 24 % quand la grand-mère a moins de 12 ans de scolarité, 37 % quand elle en a exactement 12 et 55 % quand elle en a plus de 12, un taux 2,3 trois fois plus élevé que quand elle en a moins de 12. Cela montre que, si l’avenir n’est pas déterminé à la naissance, il est quand même fortement influencé par les caractéristiques des nos parents et même de nos grands-parents.

– Contrôles

Avant de discuter ces résultats, les auteur.e.s ont procédé à des vérifications. En effet, comme l’échantillon n’est pas immense et comme le nombre d’années de scolarité des grand-mères n’est pas autodéclaré (l’information vient de la mère), on pourrait s’interroger sur la validité de ces résultats. L’étude présente donc une série de contrôles pour tester la solidité de ses résultats. Elle contient des contrôles sur :

  • les années de naissance;
  • le niveau de scolarité d’un sous-échantillon des petites-filles ayant 30 ans (au lieu de 27);
  • une façon différente de comptabiliser les années de scolarité;
  • les résultats selon l’ethnie (Blanches et non Blanches);
  • une autre source de données (mais avec un échantillon plus petit, raison pour laquelle cette source n’avait pas été utilisée pour l’étude).

Si les résultats ne sont pas identiques à ceux de l’étude principale, dans tous les cas l’impact de la scolarité de la grand-mère sur celle de la petite-fille est au moins le double de celui qui serait calculé en proportion des impacts de la scolarité de la grand-mère sur celle de la mère et de celle de la mère sur celle de la fille.

Discussion

L’impact spécifique de la scolarité des grand-mères sur celle des petites-filles étant établi, il reste à comprendre de quelle façon cet impact peut se réaliser. Je vais ici sauter une explication plus mathématique qu’autre chose (avec des équations reposant sur des hypothèses de transmission génétique et environnementale des habiletés) pour aborder des explications davantage liées à une transmission directe. Ces explications reposent en effet sur les interactions directes entre les grand-mères et les petites-filles.

Selon les auteur.e.s, cela peut se faire aussi bien quand la grand-mère garde ses petits-enfants ou même les élèvent (après un décès ou une séparation, notamment). Les grand-mères plus scolarisées peuvent par exemple être plus portées à lire des livres à leurs petits-enfants, à les aider dans leurs travaux scolaires ou simplement en leur transmettant l’importance de l’éducation comme norme sociale, en encourageant davantage que les autres grands-mères leurs petites-filles à poursuivre leurs études.

Cherchant des données pour appuyer leur raisonnement, les auteur.e.s en ont trouvées qui indiquent que 25 % des petits-enfants ont cohabité avec leurs grands-parents pendant au moins quatre mois dans leur enfance. Même si cette donnée est imprécise, elle montre que ce type d’interaction existe. Et elle ne tient pas compte des interactions quand il n’y a pas de cohabitation. Les auteur.e.s ont aussi montré que l’impact du nombre d’années de scolarité des grand-mères sur la scolarité des petites-filles est plus élevé quand il y a eu cohabitation (0,257) que lorsqu’il n’y a pas eu cohabitation (0,211). Cet impact est encore plus élevé dans les équations qui tiennent compte des impacts combinés de la scolarité des mères et des grand-mères (voir le tableau 5 à la page 26 de l’étude).

Les auteur.e.s mentionnent quelques autres types d’interactions qui peuvent jouer, comme l’aide monétaire des grands-parents pour l’éducation des petits-enfants, ou même leurs contacts pour l’admission de leurs petits-enfants dans certaines écoles prestigieuses (ouache, mais ça existe…).

Et alors…

Même si les auteur.e.s n’en parlent pas, cette étude ajoute une preuve supplémentaire que le rêve américain et l’illusion de l’égalité des chances ne sont que des chimères. Il est sûrement sympathique de constater que les grand-mères ont un rôle à jouer dans l’éducation de leurs petites-filles (et on doit sans hésitation encourager ce type d’interactions), mais il n’en demeure pas moins que ce rôle est un autre facteur d’accélération des inégalités.

En termes plus techniques, je me suis demandé en lisant cette étude pourquoi les auteur.e.s n’ont pas analysé l’impact de la scolarité des grands-pères sur celle de leurs petits-fils ou de leurs petites-filles, ou l’impact de la scolarité des grand-mères sur celle de leurs petits-fils. L’absence de commentaire à ce sujet laisse penser que ces impacts sont moins forts et que les auteur.e.s se sont concentré.e.s sur la relation qui avait le plus fort impact. Je n’ai aucune preuve pour avancer cela, mais cette absence d’explication demeure troublante. Mais, peu importe, je ne chipoterai pas sur la première étude portant sur la mobilité intergénérationnelle que je vois qui couvre plus de deux générations.

Faut-il donner un prix à la nature?

18 janvier 2016

prix_natureFaut-il donner un prix à la nature? de Jean Gadrey et Aurore Lalucq vise à déterminer si la monétarisation de la nature peut être une solution pour pouvoir en prendre soin (expression que les auteurs préfèrent à «la préserver»). Comme ce livre n’est pas bien long (128 pages), je vais ici présenter les sujets abordés dans chacun de ses chapitres.

Introduction

«Devons-nous (…) accepter l’idée de la monétarisation de la nature afin d’infléchir certains comportements néfastes à l’environnement, ou à l’inverse rejeter en bloc cette idée pour des raisons éthiques ? Cette question divise les défenseurs de l’environnement. Si certains estiment que « la nature n’a pas de prix » en ayant tendance à négliger ou à condamner les tentatives de monétarisation, d’autres nous disent que la protéger (ou ne pas la protéger) a un coût économique et qu’il importe de le mettre en évidence lorsque c’est possible. Ces deux affirmations sont justes. Loin de s’opposer, elles se complètent. Et elles ont en partie motivé l’écriture de cet ouvrage, qu’il faut considérer comme une tentative de « vulgarisation ».»

C’est ainsi que les auteurs expliquent l’objet de ce livre. L’introduction se poursuit par la présentation du contenu des quatre parties du livre.

Première partie : Donner un prix à la nature pour la préserver, d’où vient cette idée?

Chapitre 1 : Pourquoi la monétarisation a-t-elle le vent en poupe : Les auteurs expliquent que l’idée de la monétarisation vient de la théorie économique néoclassique qui tente ainsi d’internaliser les externalités, c’est-à-dire les effets positifs et négatifs d’une activité économique, en mettant un prix ou un coût par exemple à la pollution et aux gaz à effet de serre et une valeur monétaire aux services rendus par la nature (pollinisation, chaleur, énergie et éclairage du soleil, eau douce, etc.).

Chapitre 2 : Pourquoi la monétarisation suscite-t-elle des débats passionnés? : Les auteurs se demandent si on doit mettre un prix à la nature (d’où le titre du livre). Ils répondent que, d’un côté, on l’a toujours fait (bois, fruits, légumes, etc.) et que, de l’autre, on risque de n’accorder de la valeur à la nature que pour ses apports à l’être humain et à sa machine économique. Cela m’a fait penser à la loi du Parti conservateur du Canada visant à ne protéger que les cours d’eau ayant une valeur commerciale.

Deuxième partie : Monétarisation de la nature : comment ça marche?

Chapitre 1 : La théorie : Les auteurs nous expliquent les modes de calculs appliqués actuellement, qu’ils soient basés sur les coûts de remplacement (comment remplacer une abeille?), sur les coûts de réparation (répare-t-on vraiment?) ou sur d’autres méthodes. Ils montrent que ces calculs ne peuvent être qu’arbitraires, approximatifs et inadéquats.

Chapitre 2 : La pratique : Dans la pratique, toutes les méthodes de monétarisation de la nature (les auteurs en décrivent cinq) comportent des effets pervers, produisant trop souvent le contraire de ce qu’elles visent.

Troisième partie : La monétarisation est-elle efficace? Huit études de cas

Chapitre 1 : Efficacité versus fiabilité : Ce chapitre présente deux cas locaux d’évaluation des services offerts par la nature, un sur le rôle de pesticide des chauves-souris, l’autre sur la fourniture d’eau potable par la nature. Dans les deux cas, l’entrée dans le jeu de l’évaluation monétaire a comporté des risques.

Chapitre 2 : Deux exemples de portée mondiale : Les auteurs décrivent en premier lieu l’évaluation du coût du réchauffement climatique contenue dans le rapport Stern. Ce rapport fut aussi bien critiqué par des économistes orthodoxes en raison des imprécisions de ses hypothèses (ce qu’a en plus reconnu Stern) que par des écologistes parce qu’il limitait les impacts du réchauffement climatique à un ralentissement du PIB. Ils poursuivent en présentant les indicateurs de progrès véritable (IPV), eux aussi critiqués des deux bords.

Chapitre 3 : Efficacité et fiabilité conjuguées dans des cas circonscrits : Ce chapitre est tout d’abord consacré à une méthode de comptabilité des entreprises qui monétarise des «variables sociales et environnementales concernées par l’activité des entreprises», soit la comptabilité adaptée au renouvellement de l’environnement (CARE), puis au Clean Air Act, une des premières expériences des marchés de permis d’émissions (dans ce cas, de dioxyde de soufre et d’oxydes d’azote, deux particules causant les pluies acides). Si cette loi fut efficace, elle le fut moins que des méthodes basées sur la réglementation des émissions en Europe.

Chapitre 4 : Efficacité et fiabilité à plus grande échelle : surtout les taxes : Les auteurs abordent dans ce chapitre des exemples d’utilisation de taxes pour inciter à moins polluer, en Suisse, en Allemagne et en Suède. Si ces taxes améliorent la situation, elles sont plus efficaces quand elles sont accompagnées d’autres mesures et que la population est sensibilisée à l’environnement. Cela correspond exactement à ce que je disais dans mon billet sur l’écofiscalité, soit qu’elle est un outil «qui, si utilisé correctement et joint à des mesures réglementaires plus efficaces dans bien des cas, peut faire partie de l’arsenal à bâtir pour lutter contre la pollution, l’épuisement des ressources et les émissions de gaz à effet de serre».

Quatrième partie : Intérêt et limites des outils monétaires pour préserver l’environnement

Chapitre 1 : Des mesures sans monétarisation : Il s’agit de lois, de normes, de quotas (pas juste de pêche, mais aussi de niveaux d’extraction du pétrole, par exemple), d’investissements (comme dans le transport en commun), d’activités de sensibilisation et d’éducation, etc. Si j’aime bien les courts chapitres de ce livre, celui-ci m’a laissé sur ma faim…

Chapitre 2 : La monétarisation sans mise en place de marché : Les auteurs parlent ici de taxes, de bonus-malus, de restauration de sites (ce que ne font pas nos sociétés minières…), de compensations monétaires, etc. Encore là, il s’agit de moyens qui peuvent fonctionner, mais pas toujours…

Chapitre 3 : Les marchés de permis et la financiarisation de la nature : Les auteurs expliquent tous les moyens que prennent les pays et les entreprises pour que les marchés de permis ne fonctionnent pas et ne servent finalement qu’à constituer un autre moyen pour s’enrichir sans en rien améliorer la situation.

Conclusion : Les auteurs concluent en résumant ce qu’ils ont dit auparavant : oui la monétarisation de la nature peut représenter un atout, mais pas toutes ses formes et toujours en étant accompagnée d’autres mesures.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre a la grande qualité d’être court, précis et bien structuré. Cette qualité a toutefois son pendant moins positif : on aimerait parfois que les auteurs approfondissent leurs propos. Cela dit, j’ai apprécié les présentations nuancées des auteurs qui montrent que non, il n’y a pas de solution magique et unique pour prendre soin de la nature, et que si la monétarisation de la nature peut parfois produire de bons résultats, elle entraîne plus souvent qu’autrement des effets inverses à ceux officiellement recherchés.

La propriété intellectuelle et la part des revenus de travail

16 janvier 2016

Propriété intellectuelleJe me demande depuis quelques années pourquoi Statistique Canada a ajouté en 2013 un nouveau composant au PIB selon les dépenses, composant qui fait partie de la «Formation brute de capital fixe» (ce qu’on appelle habituellement les «investissements») et qui porte le nom «Produits de propriété intellectuelle» (voir par exemple la ligne 12 de ce tableau). Avant 2013, les investissements n’étaient composés que des bâtiments résidentiels, des bâtiments non résidentiels et des machines et matériels. Que venait faire cet ajout et où était-il comptabilisé auparavant? C’était pour moi bien mystérieux, d’autant plus que la définition de Statistique Canada apporte peu de lumière :

«Les produits de propriété intellectuelle sont le résultat d’activités de recherche, de développement, d’étude ou d’innovation menant à des connaissances que les responsables du développement peuvent mettre en marché ou utiliser à leur avantage dans le processus de production, l’utilisation des connaissances étant restreinte par une protection juridique ou autre. Les connaissances peuvent constituer un produit autonome ou être intégrées dans un autre produit. Dans ce dernier cas, le produit englobant les connaissances voit son prix augmenter par rapport à un produit similaire sans ces connaissances intégrées. Les connaissances demeurent un actif tant que leur utilisation peut créer une forme de bénéfice monopolistique pour leur propriétaire. Lorsqu’elles ne sont plus protégées ou qu’elles deviennent périmées par suite de nouveaux progrès, elles cessent d’être un actif.»

Si cette définition aide à savoir de quoi on parle, elle ne nous dit pas où ces sommes étaient auparavant comptabilisées. Il ne s’agit pourtant pas d’un poste du PIB anodin, car ces produits représentaient en 2014 une somme de plus de 9,7 milliards $ au Québec (dont 75 % venaient des entreprises et 25 % du gouvernement), soit 12,6 % des investissements totaux ou 2,6 % du PIB.

J’en étais là dans mon questionnement quand j’ai entrepris la lecture d’une étude de Dongya Koh, de l’University of Arkansas, Raül Santaeulàlia-Llopis de la Washington University in St. Louis et Yu Zheng City de l’University of Hong Kong intitulée Labor Share Decline and the Capitalization of Intellectual Property Products (Le déclin de la part des revenus de travail et la capitalisation des produits de propriété intellectuelle). J’ai alors appris que les États-Unis avaient apporté en 2013 le même changement qu’au Canada en incorporant les produits de propriété intellectuelle (PPI) dans le calcul du PIB. Mais, plus encore, je suis tombé sur le derrière en apprenant que cette étude conclut que la capitalisation des produits de propriété intellectuelle explique la totalité de la baisse de la part des revenus de travail sur le PIB aux États-Unis depuis 65 ans!

L’étude

Même si l’ajout des PPI au PIB ne date que de 2013, l’organisme responsable de la diffusion des données sur le PIB aux États-Unis a diffusé des séries historiques les comprenant. À l’aide de ces données, les auteurs ont estimé que la part des revenus de travail est passée de 67,8 % à 60,4 % entre 1947 et 2013, une baisse de 7,4 points de pourcentage ou de 10,9 %.

L’incorporation des PPI au PIB a permis aux auteurs de calculer son impact spécifique sur l’évolution de la part des revenus de travail sur le PIB. Cet impact peut aussi bien résulter de l’amortissement de ces produits (par exemple, la valeur d’un logiciel diminue de 30 à 35 % par année) que de la croissance de la valeur des investissements dans ces produits. Pour faire une histoire courte, je résumerai la première partie de l’étude (très technique) en mentionnant que l’amortissement n’a pas eu d’impact significatif sur l’évolution de la part des revenus de travail sur le PIB, mais que la croissance de la valeur des investissements dans ces produits en a eu un énorme.

Propriété intellectuelle1Le graphique ci-contre présente l’évolution de la part des revenus de travail sur le PIB en considérant ou pas les PPI. La ligne bleue montre l’évolution de cette part en tenant compte de tous les éléments du PIB, tandis que la ligne jaune-orangé est établie en ne considérant pas les PPI. On voit clairement que la tendance sans les PPI (de 1947 à 2010, sans considérer la forte baisse des trois dernières années) ne montre aucune baisse significative, tandis que la tendance globale est fortement baissière (et le serait encore plus si la forte baise des trois dernières années avait été considérée). En fait, la part des revenus provenant des PPI au cours de cette période est passée de 1,1 % du PIB en 1948 à 6,8 % en 2010 et explique presque l’entièreté de la baisse de la part des revenus de travail au cours de cette période.

Par la suite, les auteurs décomposent les investissements en PPI selon différents facteurs pour tenter de trouver leur responsabilité spécifique à la baisse de la part des revenus de travail.

Propriété intellectuelle2– selon le type de PPI : Les auteurs examinent ici trois types de PPI, soit les investissements en recherche et développement, en logiciels et en droits d’auteur (littérature, cinéma, musique, etc.). Le graphique ci-contre montre que la part des investissements en droits d’auteur (ligne bleue pâle pas très claire au bas du graphique) sur les investissements totaux est demeurée assez stable tout au long de la période. Ils représentaient environ 10 % des PPI en 2013, en forte baisse par rapport au début de la période (environ 25 %). La part des investissements en recherche et développement (ligne rougeâtre) sur les investissements totaux a fortement augmenté entre 1947 et la fin des années 1960 pour demeurer assez stable par la suite. Par contre, son pourcentage des PPI est passé d’un sommet de 84 % des investissements en PPI dans les années 1960 à seulement 50 % en 2013. Les investissements en logiciels (ligne verte), bien sûr nuls jusqu’au début des années 1960, ont atteint 40 % des investissements en PPI en 2013.

L’impact de ces investissements sur la part des revenus de travail sur le PIB a évolué sensiblement de la même façon. En 2013, les investissements en recherche et développement causaient environ 57 % de la baisse de cinq points de pourcentage de cette part sur le PIB, ceux en logiciels environ 30 % et ceux en droits d’auteur artistiques entre 10 et 15 %.

– selon le secteur privé et gouvernemental des PPI :

Alors que la proportion des investissements en PPI était identique entre les secteurs privé et gouvernemental jusqu’à la fin des années 1960, la proportion du secteur privé atteignait 77 % du total en 2013. Ce gain s’explique en partie par une plus forte croissance des investissements en recherche et développement dans le secteur privé, mais surtout par sa plus grande part des investissements en logiciels. De même, environ 73 % de la baisse de la part des revenus de travail sur le PIB due aux investissements en PPI s’explique par ces investissements dans le secteur privé.

– selon les industries :

Cette section de l’étude étant complexe, je me contenterai de souligner ses points saillants. Le secteur manufacturier est responsable de plus de 45 % de la baisse de la part des revenus de travail sur le PIB due aux investissements en PPI, secteur suivi par celui de l’information (qui comprend notamment l’édition de logiciels, les télécommunications, la production cinématographique et la télédiffusion) et le commerce de détail qui suivent avec environ 15 % de cette baisse chacun. Les auteurs expliquent entre autres le rôle prépondérant du secteur manufacturier en investissements en PPI par le fait qu’il a externalisé (notamment en Chine) une grande partie de ses activités de production (intensives en main-d’œuvre), mais a continué à effectuer ses activités de recherche et développement aux États-Unis.

Les deux industries manufacturières qui ont le plus fait diminuer la part des revenus de travail sur le PIB sont celles de la fabrication de produits informatiques et électroniques (35 %!) et de la fabrication de produits chimiques, qui comprend la fabrication de produits pharmaceutiques (12 %). Cela montre que ces deux industries sont responsables de plus de 100 % de la responsabilité des investissements du secteur manufacturier en PPI sur la baisse de la part des revenus de travail sur le PIB (47 % par rapport à 45 %), et que, en conséquence, les investissements des autres industries du secteur manufacturier en PPI ont au contraire fait légèrement augmenter la part des revenus de travail sur le PIB!

Comme moi, les auteurs s’étonnent du fait que les investissements en PPI du secteur financier n’ont pas du tout contribué à la baisse de la part des revenus de travail sur le PIB. Cela s’explique par le fait que la part de ce secteur en investissements en PPI n’a pas augmenté au cours de la période étudiée.

Autres défis et conclusion des auteurs

Les auteurs notent que certains investissements en PPI ne sont pas comptabilisés. Ils mentionnent les marques de commerce (qui servent parfois de moyen pour déplacer des profits dans les paradis fiscaux lorsqu’une entreprise paye à une de ses filiales des redevances pour avoir le droit d’utiliser son nom…), la valeur de l’organisation des entreprises et quelques autres types de PPI. Les études sur cette question estiment que ces éléments représentent entre 25 % et 60 % de la valeur totale des investissements en PPI.

Cette imprécision de la «valeur» de ces investissements montre la nécessité de pouvoir obtenir des données plus précises sur les investissements en PPI. Chose certaine, le rôle des investissements en PPI est majeur dans la répartition des revenus entre le capital, dont les PPI, et le travail.

Et alors…

Je ne suis pas certain d’avoir réussi à montrer toute l’importance de cette étude. En la lisant, je ne cessais de m’étonner des conséquences de cette étude. J’ai lu de nombreux textes sur la baisse de la part des revenus de travail sur le PIB, mais jamais, de mémoire, on n’avait mentionné le rôle primordial des investissements en PPI dans ce processus.

Cette étude a quand même quelques faiblesses. En regardant le premier graphique de ce billet, on notera que, s’il est vrai que la part des revenus de travail sur le PIB a diminué entre 1953 et 1966 (environ), la hausse subséquente a fait en sorte que le sommet de toute la période étudiée a été atteint vers 1971. D’ailleurs, la plupart des analyses que j’ai lues sur ce sujet mentionnent les années 1970 comme le début de la baisse de la part des revenus de travail sur le PIB. En reculant ce début de plus de 20 ans, les auteurs parviennent à expliquer l’entièreté de cette baisse par la croissance des investissements en PPI, résultat qui n’aurait pas été atteint en commençant la période utilisée au début des années 1970. D’ailleurs, s’il s’agissait du seul facteur en jeu, comment expliquer la hausse spectaculaire de la part des revenus de travail sur le PIB entre 1966 et le début des années 1970? Cela montre clairement que bien d’autres facteurs influencent le niveau de cette part, à la hausse comme à la baisse. Le fait que les auteurs aient en plus négligé l’impact de la forte baisse des trois dernières années semble aussi montrer qu’ils tenaient absolument à ce que les investissements en PPI expliquent à eux seuls la baisse de la part des revenus de travail sur le PIB, même s’il est évident que d’autres facteurs sont à l’origine de cette baisse récente.

Autre déception, l’étude ne mentionne nullement les raisons de l’augmentation des investissements en PPI. On n’y parle pas de la hausse de la durée des droits d’auteur ni de l’élargissement des domaines brevetables (notamment au vivant) au cours de cette période (voir par exemple ce billet). On n’y dit pas non plus que ces nouveaux avantages font maintenant partie des ententes internationales, ni qu’ils découlent de décisions que nous pourrions décider de renverser.

Malgré ces réserves, on ne peut nier la pertinence de cette étude. On peut aussi s’inquiéter pour l’avenir, car la croissance du PIB repose de plus en plus sur des domaines où les revenus sont élevés, mais où la présence de la main-d’œuvre est relativement faible. Le propriétaire de Facebook a fait fortune à une vitesse folle justement parce que son entreprise a peu de frais variables, mais des recettes énormes basées en premier lieu sur la propriété intellectuelle de son produit et sur les informations qu’elle vend. Bref, le gain de la part des revenus totaux par le capital n’a plus du tout la même forme qu’il avait du temps de Marx et il est important de le réaliser pour avoir une possibilité de combattre ses conséquences.

Les données, l’espérance de vie et les permis de conduire

13 janvier 2016

permisOn parle souvent des problèmes de littératie au Québec (et dans le monde), mais moins souvent des problèmes de numératie. On préfère souvent prétendre qu’on peut faire dire n’importe quoi aux chiffres plutôt que de chercher à comprendre ce qu’ils veulent vraiment dire.

L’espérance de vie

J’ai pensé à cela samedi dernier en lisant la chronique d’Alain Dubuc. Parlant de l’espérance de vie à 65 ans, M. Dubuc explique que :

«En moyenne, un Québécois doit donc s’attendre à vivre jusqu’à 84,1 ans, une Québécoise, jusqu’à 87,2 ans: 85,8 ans pour les deux sexes. On peut exprimer les choses d’une autre façon. Un homme de 65 ans a une chance sur deux de dépasser 84 ans et une femme, 87 ans. On peut aussi dire que la moitié des gens dépasseront ces seuils.»

En disant cela, M. Dubuc parle comme si l’espérance de vie représentait une médiane (la moitié meurent avant et la moitié meurent après), alors que l’espérance de vie est une moyenne. En effet, Statistique Canada explique que l’espérance de vie est «une estimation du nombre moyen d’années restantes de vie à la naissance ou à d’autres âges, selon les taux de décès calculés pour une période donnée. Étant donné qu’il s’agit d’une moyenne, certaines personnes vivront plus longtemps et certaines n’atteindront pas l’espérance de vie estimée». Notons que dans ce cas précis, cela ne change pas grand-chose, car la moyenne est très près de la médiane. Par contre, la différence est plus importante avec l’espérance de vie à la naissance. En effet, alors que l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) estimait que l’espérance de vie s’élevait entre 2012 et 2014 à 80,0 ans pour les hommes et à 84,0 pour les femmes, cet autre tableau montre que, en utilisant la même méthode pour la même période, cela implique que 59,9 % des hommes décéderaient après 80 ans (qui est pourtant exactement leur espérance de vie) et que 57,2 % des femmes le feraient après 85 ans, âge pourtant plus élevé d’un an que leur espérance de vie à la naissance.

Cela n’est pas bien grave (je ne suis d’ailleurs pas certain que ce soit un problème de numératie ou un problème de connaissance de la définition de l’espérance de vie), mais cela est juste un peu fatigant de voir un titulaire d’une maîtrise en économie confondre une moyenne avec une médiane. Je le remercie quand même, puisque cela m’a permis de fouiller dans les tableaux de l’ISQ pour trouver des données qui ressemblent à la médiane de l’âge de la mortalité, alors que je ne savais même pas que ces données existaient.

Les jeunes et les permis de conduire

Par un mécanisme mental qui m’intrigue moi-même, cette lecture m’a fait penser à un article que j’ai lu il y a quelques mois portant sur le «déclin d’intérêt des jeunes pour les voitures», tendance qui a tellement d’ampleur qu’elle «pourrait aider à désengorger nos routes en réduisant le nombre de véhicules et en favorisant le développement du transport en commun et des systèmes de voitures en partage». La donnée utilisée pour appuyer ces affirmations est présentée ainsi : «Au Québec, en 1990, il y avait 570 000 jeunes de 16 à 29 ans qui étaient titulaires d’un permis de conduire. En 2012, ce chiffre avait glissé à 515 000. Et il continuerait de chuter».

En lisant cet article, je me suis demandé si cette baisse du nombre de titulaires de permis de conduire n’était pas simplement un effet de la démographie. Les données du tableau cansim 051-0001 de Statistique Canada semblaient appuyer cette hypothèse, car elles montrent une baisse de plus de 5 % du nombre de jeunes âgées de 16 à 29 ans (soit un peu plus de la moitié de l’ampleur de la baisse du nombre de titulaires de permis de conduire de cette tranche d’âge), baisse en plus totalement concentrée chez les 25 à 29 ans (baisse de près de 20 %), soit les jeunes les plus susceptibles d’avoir un taux élevé de permis de conduire.

Mais, avant de conclure que j’avais trouvé l’explication de cette baisse, j’ai cherché la source des données présentées dans l’article. J’ai alors constaté que les données présentées (baisse de 570 000 à 515 000) ressemblent en fait à l’évolution du nombre de titulaires de permis de conduire âgés de 16 à 24 ans (voir la page numérotée 3 de ce document où on peut voir qu’il y en avait 570 001 en 1990 et 515 988 en 2012, soit une baisse de 9,5 %), et non des 16 à 29 ans comme écrit dans l’article. Mon explication venait de tomber à l’eau! En effet, le même fichier cansim 051-0001 montre que le nombre de jeunes âgés de 16 à 24 ans a en fait augmenté de 5 % entre 1990 et 2012.

Voyant que les explications faciles ne m’aidaient pas à en savoir davantage, j’ai décidé d’approfondir le sujet. Cette diminution était-elle récente comme on le laissait entendre dans l’article? J’ai donc produit le graphique qui suit qui montre l’évolution de 1990 à 2014 (soit deux ans de plus que dans l’article) du pourcentage de jeunes âgés de 16 à 24 ans qui sont titulaires d’un permis de conduire. Ce pourcentage permet de tenir compte à la fois de l’évolution du nombre de titulaires de permis de conduire et de celle du nombre de ces jeunes.

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Ce graphique montre que la baisse de ce pourcentage s’est presque entièrement déroulée avant le tournant du siècle. Bref, la «nouvelle» tendance que l’article attribue en grande partie à la popularité du téléphone dit intelligent («Il est clair que pour la jeune génération, le nouveau symbole de la liberté, c’est le téléphone intelligent») et de Facebook («Être libre même en transport en commun, pouvoir parler à son réseau Facebook. C’est beaucoup plus intéressant que d’être pris dans un bouchon de circulation, pas avancer et ne pas pouvoir communiquer») s’est en fait concrétisée avant la hausse de popularité du téléphone interactif (vers 2007, avec la mise en marché du IPhone) et de Facebook (dont les premiers comptes publics sont disponibles depuis 2006 seulement). Or, on observe même une hausse du pourcentage de jeunes âgés de 16 à 24 ans qui sont titulaires d’un permis de conduire entre 2006 et 2010!

Malgré ce graphique éloquent qui semble répondre à mes questions, j’ai tenu à faire d’autres vérifications. J’ai ajouté ci-après à ce graphique l’évolution de la proportion de jeunes âgés de 20 à 24 ans, ayant en tête que ces jeunes plus âgés sont plus susceptibles d’avoir un taux élevé de permis de conduire que ceux âgés de 16 à 19 ans. Cela nous permet de voir que, sauf en début de période, ce facteur ne semble pas vraiment influencer le pourcentage de jeunes âgés de 16 à 24 ans qui sont titulaires d’un permis de conduire. En effet, si le coefficient de corrélation entre ces deux données atteint 0,96 entre 1990 et 1996 (c’est énorme!), il devient négatif par la suite (-0,61) entre 1997 et 2014, ce qui voudrait dire que la baisse de la proportion de 20 à 24 ans est associée à une hausse de celle de la proportion de jeunes âgés de 16 à 24 ans ayant un permis de conduire (comme de 2006 à 2009) et que la hausse de la proportion de 20 à 24 ans est associée à une baisse de celle de la proportion de jeunes ayant un permis de conduire (comme de 1997 à 2003 et de 2010 à 2013), ce qui semble complètement illogique. Bref, ce nouveau facteur ne nous aide pas vraiment.

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Ensuite, j’ai examiné le rôle de l’évolution de la fréquentation scolaire (graphique non montré). Comme pour la proportion de jeunes âgés de 20 à 24 ans, ce facteur expliquerait bien la baisse de la proportion de jeunes ayant un permis de conduire entre 1990 et 1997 (alors que le taux de fréquentation scolaire des jeunes âgés de 15 à 24 ans est passé de 48 % à 60 %), avec un coefficient de corrélation de -0,95, mais pas du tout par la suite, avec un coefficient de corrélation de 0,48 qui signifierait que la proportion de jeunes avec un permis de conduire augmenterait quand leur fréquentation scolaire augmente et vice-versa, ce qui ne tient pas debout non plus.

Cela dit, il semble vrai que la proportion de jeunes ayant un permis de conduire diminue depuis 2010 (en fait uniquement en 2011 et en 2012) malgré la hausse de la proportion de 20 à 24 ans parmi les 16 à 24 ans. Cela pourrait s’expliquer par des facteurs comme ceux mentionnés dans l’article, mais nous ferait nous gratter la tête pour expliquer que la proportion de jeunes ayant un permis de conduire a augmenté de 2006 à 2010 pendant que la proportion de 20 à 24 ans parmi les 16 à 24 ans diminuait et que le taux de fréquentation scolaire augmentait…

Chose certaine, il est pour le moins présomptueux et béatement optimiste de prévoir, comme on le fait dans cet article, que cette tendance (pour le moins pas très claire, sinon inexistante, car on parle d’une baisse d’à peine 2,6 points de pourcentage entre 2010 et 2014 suivant une hausse encore plus forte de 3,2 points entre 2006 et 2010, par rapport à une baisse de 9,9 points entre 1990 et 2003) «pourrait aider à désengorger nos routes en réduisant le nombre de véhicules et en favorisant le développement du transport en commun et des systèmes de voitures en partage». Avec une tendance aussi faible, si elle existe vraiment, c’est vraiment rêver en couleur, d’autant plus que, comme je l’ai mentionné dans un billet récent, le nombre de déplacements en transport en commun dans la région de Montréal a augmenté de 8 % entre 2008 et 2013, alors que le nombre de déplacements en auto était 15 % plus élevé, selon les données de la dernière enquête Origine-Destination 2013 (voir la page 21).

Et alors…

Comme je le mentionnais dans mon billet de lundi sur les journalistes, même si ceux-ci prétendent qu’ils sont «les seuls qui savent transmettre de l’information grâce à leur code de déontologie et leur sens de l’éthique», la fréquence de leurs articles ne leur permet pas tout le temps de faire le genre de vérification des faits et des données que je peux me permettre de faire. Quand ils prennent le temps de bien digérer une information, ils sont pourtant en mesure de relativiser des tendances, comme l’a fait lundi Fabien Deglise dans cette chronique portant comme mon billet sur le supposé déclin d’intérêt des jeunes pour les voitures. Il écrit, de façon encore plus cinglante que je l’ai fait, que :

«N’en déplaise aux porteurs de lunettes roses, le réel vient de se faire recadrer par les chiffres. (…) Au total, les immatriculations de véhicules à moteur ont connu une croissance de 20 % en une décennie au Québec, alors que la population n’a augmenté que de 8,8 % sur cette même période de temps. Pour paraphraser un ancien caquiste, il fallait bel et bien avoir la tête dans l’autruche pour annoncer un déclin de l’automobile dans les dernières années.»

Les sujets que j’ai abordés dans ce billet ne sont sûrement pas aussi importants que ceux sur lesquels j’écris le plus souvent, par exemple sur l’environnement, l’emploi ou les inégalités, mais les deux textes que j’ai critiqués sont tout à fait représentatifs du manque de fiabilité trop fréquent des analyses qu’on lit dans les journaux et des lacunes des journalistes dans la compréhension des données qu’ils utilisent.

Pour la survie du journalisme

11 janvier 2016

journalismeLes Journalistes Pour la survie du journalisme, sous la direction de Pierre Cayouette et Robert Maltais, contient 21 textes de journalistes et enseignants dans le domaine qui s’interrogent sur la situation actuelle et sur l’avenir du journalisme et des journalistes. Comme je le fais souvent, je vais tenter de résumer brièvement les thèmes abordés dans chacun de ces textes.

Avant-propos : Pierre Cayouette commence ce livre avec une citation percutante : «Mon inquiétude unique devant le journalisme actuel, c’est l’état de surexcitation nerveuse dans lequel il tient la nation […] Aujourd’hui, remarquez quelle importance démesurée prend le moindre fait […] Quand une affaire est finie, une autre commence. Les journaux ne cessent de vivre dans cette existence de casse-cou. Si les sujets d’émotion manquent, ils en inventent». Ordinaire, cette citation? Je l’ai qualifiée de percutante parce qu’elle vient de Émile Zola qui l’a écrite en 1888! Et elle amorce bien ce livre.

Introduction : Robert Maltais présente chacun des textes de ce livre.

Chapitre 1 – L’état de la profession

Le journalisme international en bouleversement : Marc Laurendeau aborde la question du journalisme international : compressions budgétaires, remplacement des correspondants et envoyés spéciaux par des pigistes, tarifs insuffisants, prise de danger croissante, etc. Heureusement, d’autres formes de journalisme prennent le relais…

Le journalisme d’enquête à l’ère numérique : Alain Saulnier se réjouit des résultats éclatants du journalisme d’enquête au cours des dernières années, mais se désole de la tendance récente au manque de collaboration entre les journalistes de différents médias qui tentent plutôt de protéger leur marché. Mais, lui aussi termine son texte sur une note d’espoir, soulignant le bon travail de quelques médias numériques indépendants.

La rapidité avant la véracité des faits : Gilbert Lavoie montre à quel point les besoins générés par les canaux d’information en continu, puis par les réseaux sociaux et les versions numériques des médias, ont accéléré le traitement des nouvelles. Mais, ce qu’on gagne en vitesse, on le perd en véracité (on n’a plus le temps de vérifier) et en profondeur.

Le journalisme judiciaire : cultiver la distance : Yves Boisvert explique que la chronique judiciaire endure encore moins bien la vitesse que d’autres types d’information. D’une part, la justice est lente et, d’autre part, elle exige encore plus de recul, d’esprit critique et de mise en perspective.

Le journalisme scientifique : le parent pas très riche des médias : Yanick Villedieu fait le portrait de ce qu’il appelle le parent pauvre des médias, le journalisme scientifique. S’il bénéficie de quelques revues, émissions de radio et productions à la télévision, il demeure que la couverture scientifique des médias les plus populaires est plutôt mince et plus souvent qu’autrement superficielle et liée à des éléments spectaculaires (images de Pluton, par exemple, quand on ne consacre pas la une à des canulars, comme le supposé clonage réalisé par les raëliens) ou d’actualité (pandémies, réchauffement climatique, etc.), ou quand elle ne s’attarde pas à des anecdotes et à des nouvelles insolites. On y confond fréquemment des causes avec des corrélations, des hypothèses avec des faits, des publicités avec des recherches sérieuses.

Chapitre 2 – L’avenir de la profession

L’ADN du journalisme : en voie de mutation ou non ? : Lise Millette, la présidente de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, fait preuve d’un (trop?) grand optimiste, présentant les changements dans son milieu comme une évolution positive. Elle poursuit en soulignant l’importance de conserver un équilibre entre la liberté de presse (et d’expression) et la déontologie, et en mettant en garde contre le danger des conflits d’intérêts à l’intérieur des conglomérats qui possèdent les médias. Puis, elle termine sur une note optimiste!

Presse écrite : priorité à la quête du sens : Pierre Cayouette croit que l’avenir du journalisme écrit repose sur l’analyse, le journalisme d’enquête, l’approfondissement de la nouvelle et la vulgarisation, peu importe le mode de diffusion (papier, Internet, tablette ou autre).

Mediapart, un journal au cœur de la révolution numérique : François Bonnet raconte l’arrivée de Mediapart sur Internet, journal sans publicité, financé uniquement par des abonnements et qui fait pourtant ses frais depuis au moins quatre ans. Mediapart a été mis sur pied parce que ses fondateurs voulaient s’éloigner des journaux français qui appartiennent tous à des milliardaires d’autres secteurs de l’économie et demeurer libres de toute influence externe. «Seuls nos lecteurs peuvent nous acheter» clame-t-il bien fort.

Le grand dérangement numérique : plaidoyer pour un journalisme hacker : Jean-Hugues Roy retrace l’effet des derniers changements technologiques dans le monde de l’information et anticipe les prochains. Si les journalistes devront apprendre à utiliser de nouveaux outils, à programmer ou à coder leurs textes et surtout leurs échanges, le travail journalistique demeurera le même : trouver l’information, l’analyser et présenter les faits.

Radio et télévision : Des robots journalistes, des clones et quoi d’autre ? : Après avoir déploré lui aussi la vitesse de parution imposée par les médias numériques, Yvan Asselin examine les effets des changements à venir plus spécifiquement sur l’information radiophonique et télévisée. Lui aussi considère que l’acte journalistique ne changera pas, qu’il consistera toujours, selon Bryan Miles que l’auteur cite, à «colliger des informations, les hiérarchiser et analyser le réel dans le respect des règles déontologiques».

Le recours à la déontologie pour renouveler le journalisme : Robert Maltais avance (comme d’autres auparavant) que «le recours aux fondements de l’éthique, soit le respect de la déontologie, pourrait jouer un rôle salvateur dans le renouvellement du journalisme». Il présente pourtant de nombreux cas où les règles de déontologie n’ont pas été respectées.

Formation : miser sur les éléments fondamentaux du journalisme : Jean-Claude Picard insiste sur l’importance de la formation en journalisme et en propose une version un peu différente de celle enseignée actuellement.

Les défis du journalisme au Québec : le rôle de l’État face à la crise de l’information : Dominique Payette revient sur quelques recommandations contenues dans le rapport du Groupe de travail sur le journalisme et l’avenir de l’information au Québec qu’elle a présidé, notamment sur l’importance de donner une plus grande autonomie aux journalistes face à leur employeur, de promouvoir un réinvestissement dans la production de nouvelles locales et régionales, et d’adopter une loi sur le statut des journalistes professionnels.

Qui est journaliste ? : Constatant que ce ne sont pas que des journalistes qui informent la population et produisent des analyses (un peu plus et je me sentirais visé…), Thomas Kent se demande quelles caractéristiques distinguent les journalistes des autres producteurs d’information.

L’avenir du journalisme au Québec sera-t-il féminin ? : Line Pagé retrace l’évolution de la présence des femmes dans la profession, déplore qu’elles ne soient pas plus nombreuses dans des postes de direction (ainsi que dans les sports et dans des postes d’experts invités à commenter une nouvelle) et présente la vision spécifique et complémentaire qu’elles apportent dans le choix et le traitement des sujets abordés dans les médias.

Chapitre 3 – Le point de vue de la jeune génération

L’ère numérique, l’ère du vide ? : Gabrielle Brassard-Lecours raconte ses expériences depuis la fin de sa formation (une maîtrise en journalisme international), dont les effets des compressions à Radio-Canada et son engagement dans un média numérique progressiste, Ricochet.

L’avenir est au transmédia : Thomas Gerbet fait également part de la précarité des emplois pour les jeunes journalistes, déplore les «guerres de clics» et la concurrence malsaine entre nos médias trop concentrés, puis présente sa vision de l’avenir du journalisme (revenir à l’essentiel).

Pourquoi je ne serai pas journaliste : N’ayant pas réussi à percer comme comédienne après avoir étudié dans ce domaine, Maia Loinaz a obtenu avec grand succès un diplôme en journalisme. Malheureusement, elle est arrivée dans ce domaine alors que le secteur subissait compression après compression. Sans regretter son choix, elle a décidé de chercher ailleurs…

Rien n’a changé : Philippe Teisceira-Lessard avance que, malgré les malheurs qui se succèdent dans le monde du journalisme et les nombreux changements qui s’y vivent, le journalisme demeurera le même métier qu’auparavant.

Le privilège de participer à une révolution : Maryse Tessier nous fait part de son expérience quotidienne comme responsable des médias sociaux à La Presse +.

En guise de conclusion : journalistes, médias et société : «(…) on surestime toujours les effets à court terne des technologies et on les sous-estime à long terme». Cette phrase citée par Florian Sauvageau résume bien l’esprit de son texte. Les données les plus récentes sur le support utilisé pour consulter les médias semblent indiquer qu’on est arrivé au long terme (les effets sont plus forts qu’on le pensait), notamment en raison de la hausse spectaculaire de l’utilisation du téléphone interactif.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je suis un peu indécis… Comme tous les livres écrits par plusieurs auteurs sur un même sujet, les répétitions sont nombreuses, mais cette fois elles le sont dans un même contexte, sans aucune valeur ajoutée. Certains textes m’ont semblé carrément présomptueux, par exemple, ceux qui mentionnent les conflits d’intérêts des autres (surtout en raison de la concentration des médias), les raccourcis qu’imposent la vitesse exigée pour devancer les concurrents et satisfaire la demande des émissions en continu et des versions web des médias, les manques déontologiques de quelques brebis galeuses (quand même assez nombreuses!), les informations insuffisamment vérifiées, tout en affirmant que les journalistes sont les seuls qui savent transmettre de l’information grâce à leur code de déontologie et leur sens de l’éthique, dont on vient de souligner les lacunes à grands traits…

Je suis indécis, car on trouve tout de même dans ce livre des textes bien présentés et qui savent retenir notre intérêt. Le sujet est aussi très accrocheur : qui n’est pas intéressé par les médias, leur contenu, les embûches qui s’y trouvent, les changements qu’on y vit, les compressions qu’ils subissent, la pression que ses artisans endurent et le rôle prépondérant qu’ils occupent dans notre société? Ne serait-ce que pour cela, je ne regrette nullement de l’avoir lu.

Le taux d’emploi au Québec et au Canada entre 2000 et 2015

9 janvier 2016

emplois_01-2016Les estimations de l’emploi pour décembre de l’Enquête sur la population active (EPA) ont été diffusées hier par Statistique Canada. Je ne m’attarderai pas ici sur les données de décembre, mais plutôt sur les estimations du taux d’emploi pour l’année 2015. Je compte en effet examiner l’évolution du taux d’emploi par tranche d’âge et par sexe au Québec depuis 2000, tout en comparant cette évolution avec celle qu’a connue le reste du Canada. Pour ce faire, j’utiliserai les données du fichier cansim 282-0002 de Statistique Canada.

Au Québec

Le tableau qui suit présente les taux d’emploi par tranche d’âge au cours de quatre années charnières, soit 2000, 2007 (juste avant la récession de 2008-2009), 2014 et 2015. Les quatre premières colonnes montrent les taux d’emploi globaux (ligne 15 ans et plus) et par tranche d’âge de cinq ans. J’ai mis en caractère vert les taux qui représentent les sommets historiques des 40 dernières années. On peut ainsi constater que cinq des 12 sommets se sont réalisés en 2015 et un autre en 2014, ce qui suggère que les estimations de 2015 sont particulièrement élevées (et sûrement surévaluées, comme je l’ai expliqué dans quelques billets précédents, dont le plus récent date de septembre dernier). Les trois dernières colonnes indiquent les variations des taux d’emploi globaux et par tranche d’âge entre 2000 et 2007, entre 2007 et 2014 et entre les deux dernières années.

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– De 2000 à 2007 : cette période fut très positive pour l’emploi au Québec. Non seulement le taux d’emploi global a augmenté de 3,1 points de pourcentage, mais il a augmenté dans les 12 tranches d’âge de ce tableau, cette augmentation atteignant même plus de 10 points de pourcentage chez les personnes âgées de 55 à 59 ans. En moyenne, la hausse fut de 5,5 points de pourcentage par tranche d’âge (voir la dernière ligne du tableau), hausse nettement plus élevée que celle du taux d’emploi global (3,1 points). Cet écart illustre bien les conséquences du vieillissement de la population entre ces deux années.

– De 2007 à 2014 : même si le taux d’emploi global a diminué de 1,2 point de pourcentage, on peut voir que le taux d’emploi a augmenté dans sept des 12 tranches d’âge (dont une hausse de plus de 10 points chez les 60 à 64 ans) et n’a diminué que dans les quatre tranches d’âge les plus jeunes. En fait, la moyenne des variations du taux d’emploi dans les 12 tranches d’âge montre une hausse de 1,5 point de pourcentage, ce qui n’a pas empêché le taux d’emploi global de diminuer de 1,2 point. Ce paradoxe apparent illustre encore une fois l’ampleur des conséquences sur le taux d’emploi du vieillissement de la population entre ces deux années et nous indique à quel point on ne peut pas se fier aux variations du taux d’emploi global pour analyser correctement la situation de l’emploi.

– De 2014 à 2015 : j’ai tenu à isoler les variations du taux d’emploi au cours de la dernière année parce que c’est l’année la plus récente (belle lapalissade!) et pour bien isoler son résultat pour le moins étonnant. En effet, au cours d’une année où tous les indicateurs montrent une stagnation économique (comme je l’ai expliqué dans mon dernier billet), on observe une hausse du taux d’emploi dans 10 des 12 tranches d’âge. Cela dit, malgré une hausse moyenne du taux d’emploi de 0,6 point par tranche d’âge, sa hausse globale fut trois fois moins élevée à 0,2 point. Ai-je dit que cet écart s’explique par le fort vieillissement de la population?

Au Québec selon le sexe

Le tableau suivant présente l’évolution du taux d’emploi selon le sexe et les tranches d’âge. Il illustre très clairement la forte hausse de la présence des femmes sur le marché du travail. Ainsi, si le taux global d’emploi des hommes a diminué de 1,4 point de pourcentage, et cela même si ce taux a augmenté dans 10 des 12 tranches d’âge pour une hausse moyenne de 4,1 points par tranche d’âge (illustrant, on commence à s’en douter, le vieillissement de la population), il a augmenté de 5,4 points chez les femmes (pour une hausse moyenne de 11,0 points par tranche d’âge), faisant diminuer l’écart du taux d’emploi entre les femmes et les hommes de moitié (de 13,2 à 6,4 points). Encore mieux, on peut aussi observer que ce taux a augmenté dans toutes les tranches d’âge et même d’au moins 20 points dans trois d’entre elles, soit celles des femmes âgées de 50 à 64 ans (ce qui a fait plus que doubler celui des femmes âgées de 60 à 64 ans, évolution spectaculaire en seulement 15 ans). On notera aussi que le taux d’emploi des femmes en 2015 était rendu plus élevé que celui des hommes chez les personnes âgées de 15 à 24 ans. La dernière colonne montre que le taux d’emploi des femmes a augmenté plus fortement que celui des hommes dans 10 des 12 tranches d’âge, les deux seules où il a moins augmenté étant chez les personnes âgées de 65 ans et plus. Étant donné que la hausse de la présence des femmes sur le marché du travail qui a commencé il y a environ 40 ans chez les femmes âgées de 15 à 24 ans n’a pas encore atteint ces tranches d’âge (voir ce billet), il est presque certain qu’elle le fera et que le taux d’emploi des femmes âgées de 65 ans et plus augmentera plus que celui des hommes du même âge au cours des prochaines années.

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Le Québec et le reste du Canada

Ayant constaté la forte hausse du taux d’emploi des Québécois et surtout des Québécoises au cours des 15 dernières années, on peut se demander si ce phénomène s’est aussi observé dans le reste du Canada et s’il fut de la même ampleur. C’est à ces questions que visent à répondre les prochains tableaux.

– Par tranche d’âge

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Le premier constat que nous permet de faire ce tableau est que l’écart du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada s’est grandement amoindri au cours des 15 dernières années. Alors qu’il était de 4,6 points de pourcentage en 2000, il n’était plus que de 1,8 point en 2015. Cet écart a donc diminué de 60 %. Une autre façon de présenter ce changement est de souligner que les taux d’emploi du reste du Canada étaient plus élevés que ceux du Québec dans les 12 tranches d’âge en 2000, alors que ceux du Québec étaient plus élevés dans 7 des 8 tranches d’âge les plus jeunes en 2015 (ne tirant de l’arrière que de 1,3 point chez les 25 à 29 ans)! En fait, le taux d’emploi a augmenté au Québec dans toutes les tranches d’âge, d’une moyenne de 7,6 points de pourcentage, tandis que ce taux diminuait dans les 4 tranches d’âge les plus jeunes dans le reste du Canada pour une hausse moyenne de seulement 3,1 points. La dernière colonne nous montre que la hausse du taux d’emploi fut plus élevée au Québec que dans le reste du Canada dans 10 des 12 tranches d’âge. Bref, si les taux d’emploi par tranche d’âge ont aussi augmenté en moyenne dans le reste du Canada, cette hausse fut bien moins élevée qu’au Québec et n’a pas permis une augmentation du taux d’emploi global (baisse de 0,7 point), contrairement à ce qui s’est passé au Québec (hausse de 2,1 points).

On notera aussi que le retard du taux d’emploi au Québec par rapport à celui du reste du Canada se manifeste maintenant pratiquement que du côté des adultes âgés de 55 et surtout 60 ans et plus. Est-ce une si mauvaise chose que nos personnes âgées arrêtent de travailler à un âge moins avancé que dans le reste du Canada? Si ces retraites sont volontaires, c’est sûrement une bonne nouvelle, sinon, c’en est une moins bonne. Mais, les données de l’EPA ne permettent pas de répondre à cette question…

– Par tranche d’âge selon le sexe

Les tableaux qui suivent montrent que la différence de croissance du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada fut bien plus grande chez les femmes que chez les hommes. Chez les femmes, la hausse fut tellement plus élevée au Québec (5,4 points de pourcentage) que dans le reste du Canada (0,8 point) qu’elle a permis d’effacer près de 85 % de l’écart observé en 2000 (4,6 points sur 5,5). Chez les hommes, l’écart a aussi diminué, mais de seulement un peu plus de 20 %, passant de 3,7 à 2,9 points.

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Ces tableaux montrent aussi que le taux d’emploi des femmes au Québec devançait en 2015 celui des femmes du reste du Canada dans les huit tranches d’âge les plus jeunes, alors qu’elles traînaient de l’arrière dans les 12 tranches d’âge en 2000. Chez les hommes, le taux d’emploi des Québécois n’était plus élevé que celui des hommes du reste du Canada en 2015 que dans une seule tranche d’âge, soit chez les 15-19 ans.

Effet du vieillissement de la population

Pour encore mieux illustrer les effets du vieillissement de la population au Québec, j’ai fait quelques calculs (non illustrés ici) pour savoir quel aurait été le taux d’emploi global au Québec si sa population adulte avait gardé la même structure d’âge qu’en 2000. J’ai simplement multiplié les taux d’emploi par tranche d’âge de 2015 avec la population par tranche d’âge de 2000. Ainsi, son taux serait en 2015 de 64,6 % au lieu de 59,9 %, soit plus élevé de 4,7 points! Au lieu d’augmenter de 2,1 points entre 2000 et 2015, il aurait été plus élevé de 6,8 points! Notons que ces hausses seraient très semblables chez les hommes (4,6 points) et les femmes (4,8 points). Le même calcul montre que le taux d’emploi global du reste du Canada aurait été plus élevé de 2.6 points si la structure d’âge de sa population adulte était restée la même. Cela montre que l’impact sur le taux d’emploi du vieillissement de la population fut 80 % plus important au Québec que dans le reste du Canada.

D’ailleurs, si on appliquait la structure d’âge de la population adulte du reste du Canada aux taux d’emploi par tranche d’âge observés au Québec en 2015 :

  • le taux d’emploi global du Québec en 2015 passerait de 59,9 % à 61,1 %, l’écart avec le taux du reste du Canada (61,7 %) diminuant des deux tiers, soit de 1,8 point de pourcentage à seulement 0,6 point;
  • le taux d’emploi des Québécois en 2015 passerait de 63,1 % à 63,8 %, l’écart avec le taux des hommes du reste du Canada (66,0 %) diminuant du quart, soit de 2,9 points à 2,2 points;
  • le taux d’emploi des Québécoises en 2015 passerait de 56,7 % à 58,5 %, l’écart avec le taux des femmes du reste du Canada (57,6 %) s’inversant pour devenir à l’avantage des femmes du Québec (écart positif de 0,9 point plutôt qu’un écart négatif de la même ampleur)!

Et alors…

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la situation de l’emploi au Québec s’est grandement améliorée au cours des 15 dernières années, même en tenant compte du fait que les données pour 2015 sont sûrement un peu surestimées. On peut attribuer cette amélioration à deux facteurs principaux, soit à la hausse du niveau de scolarité de la population et surtout à la plus grande présence des femmes sur le marché du travail. Si ces deux facteurs ont permis de plus que compenser les effets du vieillissement de la population, il est loin d’être certain qu’ils seront suffisants pour en faire de même au cours des prochaines années. En effet, les gains de scolarisation seront bien moindres à l’avenir (même si non négligeables) et la plus grande présence des femmes sur le marché du travail ne pourra se faire sentir de façon significative que sur le taux d’emploi des femmes âgées de 65 ans et plus. En plus, l’apport de l’immigration sera positif pour l’emploi, mais moins pour le taux d’emploi, car les immigrants et surtout les immigrantes ont au Québec un taux d’emploi nettement moins élevé que les natifs et les natives.

Mais, cela, ce ne sont que des prévisions! On verra ce qu’il en sera vraiment dans quelques années!

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