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L’économisme

6 mars 2017

economismeJ’ai dû lire au moins une dizaine de mentions favorables sur le livre Economism de James Kwak avant de me décider à le réserver à la bibliothèque. C’est ce billet de Noah Smith qui m’a finalement convaincu de le lire. Smith prétend que le livre de Kwak, tout en étant pertinent dans ses dénonciations de la façon dont est enseignée et exercée l’économie, va trop loin en prétendant que cela «(traduction) reflète les croyances de certains groupes d’intérêt et servent leurs buts». J’ai tendance moi aussi à ne pas attribuer les errances des économistes orthodoxes à ce genre d’objectif, mais cette affirmation m’a porté à aller vérifier si le livre de Kwak verse vraiment dans ce genre d’excès de mise en récit de l’économie. Et de toute façon, les critiques des fondements de l’économie orthodoxe m’intéressent tout le temps…

Avant-propos : Simon Johnson explique pourquoi une grande partie de la population considère la situation économique et politique déplorable dans les pays riches, même si, selon les bases de la théorie économique orthodoxe, la population n’a jamais été aussi choyée.

1. Le meilleur des mondes possibles : Alors qu’on promettait un paradis après la mort pour faire accepter les inégalités de richesses au XVIIIe siècle et qu’on utilisait le darwinisme social au XIXe aux mêmes fins (la survie du plus fort ou du plus brillant serait la source de tout progrès), on tente de nos jours de convaincre la population que ces inégalités sont l’état optimal de l’économie selon les cours de base de l’économie 101, puisque les revenus correspondent toujours à l’apport d’une personne à l’économie. Toute intervention de l’État ne peut que nuire à la croissance, donc au bien-être de tous. Pour l’auteur, l’économisme est «l’invocation des leçons d’économie de base pour expliquer tous les phénomènes sociaux».

L’auteur poursuit en soulignant que la plupart des économistes savent bien que les hypothèses derrière la théorie orthodoxe sont irréalistes et qu’ils sont nombreux à plutôt chercher des preuves empiriques. Par contre, l’économie est toujours enseignée de la même façon et les mises en récit basées sur la théorie orthodoxe (l’impôt tue l’impôt, une hausse du salaire minimum nuit aux personnes qu’on veut aider, le gouvernement est inefficace, etc.) à force d’être répétées ont toujours une aura de vérité.

2. La magie du marché : L’auteur présente tout d’abord le principe (je ne parviens pas à écrire «la loi»…) de l’offre et de la demande. Il montre ensuite que ce principe mène inévitablement à accroître les inégalités et les injustices. Par exemple, dans le cas d’une épidémie, ce ne serait pas les gens qui ont le plus besoin d’un vaccin qui les recevraient (femmes enceintes, enfants, personnes âgées, etc.), mais les gens qui ont le plus les moyens de se le procurer (il donne beaucoup d’autres exemples).

3. La longue marche de l’économisme : Après avoir cité Keynes et Hayek sur le fait que les idées l’emportent sur les intérêts personnels dans l’établissement d’une vision de l’économie, Kwak affirme tout de même qu’une idée doit avantager un groupe social pour s’imposer. «L’économisme existe parce que des personnes et des organisations ont vu comment ils pouvaient utiliser les principes économiques de base à leur avantage». Comme je l’ai mentionné dans l’amorce de ce billet, tout comme Noah Smith, j’appuie Keynes et Hayek à ce sujet.

Kwak prétend par exemple que ce sont les riches et les puissants qui ont combattu les premiers l’interventionnisme gouvernemental des Trente glorieuses. Je considère plutôt que ce sont des penseurs comme Hayek et Friedman, notamment en fondant la Société du Mont Pélerincomposée d’économistes (…), d’intellectuels ou de journalistes»), qui ont le plus fortement contesté l’interventionnisme gouvernemental. Bien sûr, les riches et les puissants les ont appuyés, créant des «think tank» et finançant des politiciens conservateurs et même des départements d’économie qui enseignaient la théorie orthodoxe, mais les initiateurs furent toujours des penseurs qui croyaient vraiment que leur vision était la meilleure. Et c’est d’ailleurs ce que raconte ce chapitre, mais en concluant étrangement que ce fut l’appui des riches et des puissants qui fut primordial. On voit donc que, malgré un désaccord sur l’élément initiateur de la démarche, nos positions ne sont pas foncièrement antagonistes. L’auteur montre ensuite avec pertinence que l’économisme a fini par atteindre aussi les partis dits de gauche, comme si une seule option existait, celle qui correspond aux préceptes de l’économie 101…

4. Vous obtenez ce que vous méritez : Selon la théorie orthodoxe, l’existence même d’un salaire minimum ferait perdre des emplois. Son augmentation aurait donc des effets désastreux. Or, les études empiriques ne montrent rien de tel. En effet, la théorie orthodoxe ne considère que les effets d’une hausse du salaire minimum sur l’offre et la demande (baisse de la demande et hausse de l’offre, négligeant souvent cette dernière qui peut être bénéfique sur l’emploi en période de difficultés de recrutement), sans tenir compte du faible rapport de force des travailleurs face à celui des employeurs ni de ses effets sur la baisse du roulement de personnel, la hausse de la productivité, l’augmentation du pouvoir d’achat des travailleurs au salaire minimum, etc. Elle néglige aussi de souligner les effets positifs d’une telle hausse sur la pauvreté et surtout sur les inégalités de revenu. Elle fournit plutôt un modèle simple (et simpliste) et facile à comprendre pour appuyer les intérêts des entreprises, des politiciens et des puissants qui s’opposent à cette hausse, modèle qui sert aussi à justifier les attaques contre le syndicalisme, alors que la baisse du taux de syndicalisation aux États-Unis explique, selon les études, entre le cinquième et le tiers de la hausse des inégalités depuis 40 ans.

De même, la théorie orthodoxe prétend que le salaire d’une personne est déterminé par sa productivité. Or il est clair depuis au moins 40 ans que ce n’est pas le cas, car les salaires augmentent à un rythme bien moins élevé que la productivité. On se sert aussi de cet argument pour justifier la rémunération exorbitante des pdg, alors que personne n’est en mesure de calculer la productivité spécifique à un seul individu. Et, la chance ne joue selon elle aucun rôle dans le succès d’une entreprise ou dans la richesse d’un individu, alors qu’elle est en fait bien souvent déterminante.

5. Il n’y a que les incitatifs : Selon l’économie orthodoxe, les taxes et les impôts sont toujours nuisibles à l’économie. Les taxes sur les biens et les services les rendent plus chers, l’impôt sur les sociétés fait réduire les investissements et celui sur les revenus des particuliers réduit l’incitation au travail (même si en fait on doit travailler davantage pour obtenir le revenu désiré). Cette théorie omet de considérer de nombreux autres effets des taxes et impôts, notamment qu’ils permettent à l’État d’offrir des biens et services à la population et de leur transférer des revenus, actions qui stimulent l’activité économique. Cette théorie prétend en plus que les taxes et les impôts sont encore plus dommageables lorsque appliqués aux revenus des plus riches, car ils sont les plus productifs et les véritables créateurs d’emploi… Pourtant, aucune donnée empirique ne va dans ce sens, quelle que soit l’affirmation sur le rôle des taxes et des impôts sur l’épargne, l’emploi, les heures travaillées (par les riches ou le reste de la population) et la croissance.

L’économie orthodoxe ne tient pas compte non plus de l’utilité marginale décroissante des revenus. Une personne qui gagne 1 million $ par année ne verra son bien-être n’augmenter que très peu, voire pas du tout, si son revenu augmente de 10 000 $, tandis que cette somme augmentera beaucoup le bien-être d’une famille ayant un revenu de 30 000 $ par année. Les politiques de redistribution permettent donc de faire croître le bien-être global d’une société.

6. Le consommateur est celui qui connaît le mieux ce qui est bon pour lui : Selon les préceptes de l’économisme, le meilleur système de santé en serait un qui fonctionnerait sans intervention de l’État et même sans assurance privée. Ainsi, le citoyen ne consommerait que les services de santé qu’il jugerait valoir le montant qu’il paierait. L’auteur démonte habilement cette vision en montrant que ce marché n’est pas comme les autres. Sa démonstration est tellement bien présentée qu’il serait très long de simplement la résumer. Disons seulement qu’il en arrive à la conclusion que, si l’Obamacare est nettement une meilleure solution que le laisser-faire, il serait encore mieux de se débarrasser de cette réglementation complexe et de faire comme tous les autres pays industrialisés le font, soit de se doter d’un système de santé public.

7. Le capital n’a aucun lien : L’économisme n’aime pas la réglementation qui défavoriserait, selon ses préceptes, l’allocation la plus efficace des ressources. Il a réussi à faire éliminer de grands pans de la réglementation du secteur financier, avec le grand succès de l’allocation efficace des ressources lors de la crise débutée en 2007 (j’ironise bien sûr et je résume férocement ce chapitre)…

8. C’est un petit monde après tout : Selon la théorie orthodoxe, le commerce international est toujours une bonne chose. Kwak explique cette conclusion en présentant le principe des avantages comparatifs (un des concepts économiques parmi les plus difficiles à comprendre selon Paul Krugman, qui a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel justement en présentant une théorie qui s’éloigne de ce concept, tout en demeurant favorable au commerce international). Mais, s’il y a des gagnants, il y a aussi des perdants. Une opératrice de machine à coudre ne deviendra pas une machiniste ou une ingénieure en aérospatial en criant ciseaux!

Après avoir cité des études (dont celle dont j’ai parlé dans ce billet) qui montrent que l’accroissement du commerce international avec la Chine a été désastreux dans certaines régions des États-Unis (notamment en raison du manque de mobilité professionnelle et géographique des travailleurs) et a eu un impact négatif sur les inégalités de revenus, l’auteur s’attarde sur les ententes commerciales modernes, comme le Partenariat transpacifique (PTP). En fait, ce type d’entente a peu à voir avec le commerce (les tarifs sont déjà très faibles), mais beaucoup avec d’autres réglementations (environnement, travail, propriété intellectuelle, etc.) et avec les modes de règlement des différends. Dans ce dernier cas, il s’agit de permettre aux entreprises de poursuivre des pays si leurs décisions prises démocratiquement ont le potentiel de nuire à leurs intérêts. L’auteur a bien raison de dire que ces clauses n’ont rien à voir avec le commerce, mais tout à voir avec un privilège octroyé aux grosses entreprises et avec une attaque contre la souveraineté des pays signataires.

9. Le meilleur monde possible – pour qui? : L’auteur conclut que l’économisme ne crée qu’une catégorie de gagnant, celle des riches et puissants. Un peu plus nuancé ici qu’au début du livre, il avance que «Avec les contributions aux campagnes électorales, les liens sociaux (avec les économistes et les politiciens) et le prestige culturel, il (l’économisme) est une des raisons pour lesquelles le système politique américain est si ouvert à répondre aux désirs des très riches».

Il conteste aussi le supposé arbitrage entre la croissance et la lutte contre les inégalités en citant des études (dont certaines que j’ai déjà présentées sur ce blogue) qui montrent que les inégalités nuisent en fait à la croissance. Il suggère de modifier l’enseignement de l’économie pour laisser plus de place à d’autres écoles de pensée (institutionnalisme, économie comportementale, etc.), aux défaillances du marché et aux études empiriques. Il termine son livre en insistant sur l’importance de présenter d’autres aspects de la vie en société que la seule croissance économique, en se basant par exemple sur les aspirations collectives et le plaisir de vivre.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Oui, sans hésitation! Je ne peux pas dire que j’ai appris beaucoup de choses avec ce livre, mais il est toujours bon de revoir sous différents angles les concepts qu’il aborde. L’auteur s’exprime clairement, vulgarise très bien et présente des exemples pertinents. Ses explications sur les bases de ce qu’il appelle l’économisme (et moi la théorie orthodoxe) sont parmi les plus faciles à comprendre que j’ai vues. La seule partie que j’aurais aimée plus consistante est celle où il présente ses solutions. C’est bien beau de vouloir changer le contenu des cours d’économie et enlever du pouvoir aux riches et puissants, mais il ne dit pas comment atteindre ces objectifs. Finalement, les notes sont à la fin. Heureusement, il s’agit presque uniquement de sources (mais, seulement presque, ce qui nous force à les consulter quand même), certaines explications supplémentaires étant en bas de page (bravo!). Bref, sans être un chef-d’œuvre, ce livre est de très bon niveau!

La politique de l’enfant unique en Chine

4 mars 2017

enfant-unique-en-chineLa politique de l’enfant unique en Chine a été instaurée en 1979 et abolie à la fin de 2015. Elle consistait à pénaliser les parents de plus d’un enfant pour éviter la surpopulation de la Chine. On a bien sûr déjà entendu parler de certains de ses effets, dont l’augmentation de la proportion de naissances masculines (le nombre de naissances masculines par 100 naissances féminines serait passé de 106 en 1979 à 116 en 2010), mais je n’ai jamais lu d’étude sérieuse sur son impact sur le nombre de naissances et sur d’autres effets sociaux. Une étude récente de Junsen Zhang, professeur d’économie à l’Université chinoise de Hong Kong, intitulée The Evolution of China’s One-Child Policy and Its Effects on Family Outcomes (L’évolution de la politique de l’enfant unique en Chine et ses effets sur les caractéristiques familiales) aborde justement ce sujet.

Introduction

Il n’est pas aussi facile qu’on pourrait le penser d’évaluer l’impact de la politique de l’enfant unique en Chine. En effet, cette politique fut précédée par d’autres mesures de planification familiale dans les années 1970. En plus, cette politique fut mise en œuvre en même temps que des réformes politiques qui ont entraîné une forte croissance économique ayant aussi des effets sur le taux de fécondité. En plus, l’application de cette politique a grandement varié entre les régions de la Chine. Il est donc difficile de dégager l’impact spécifique de cette politique.

Évolution des politiques familiales en Chine

Mao Zedong a eu des politiques contradictoires dans le domaine de la planification des naissances. Dans les années 1940, il plaidait pour une forte croissance de la population, a appuyé des mesures de planification familiale dans les années 1950, mais a de nouveau encouragé la croissance de la population vers la fin de cette décennie (lors du Grand Bond en avant). D’ailleurs, juste après la Grande famine (de 1958 à 1961), le taux de fécondité a bondi à plus de six enfants par femme. Alors, le gouvernement est revenu avec des politiques de planification des naissances dans les villes et les régions rurales densément peuplées. Un peu plus tard, on a étendu cette politique à tout le territoire. On a lors assisté à un nouveau revirement lors de la Révolution culturelle (pas celle de Raymond Bachand…) à la fin des années 1960, où la politique de planification des naissances fut remise en question puis réintroduite au début des années 1970, sous les slogans «Un enfant n’est pas insuffisant, deux sont très bien, et trois sont trop nombreux» et «Plus tard, plus longtemps et moins». «Plus longtemps» veut dire ici plus de temps entre les naissances. Résultat, le taux de fécondité a diminué de moitié entre 1971 et 1978. La participation à cette campagne était théoriquement volontaire, mais présentait des éléments coercitifs. On a envoyé des planificateurs familiaux dans toutes les régions pour enregistrer plein de détails sur les familles : âge de la mère lors des naissances et, s’il y a lieu, des naissances antérieures, utilisation de contraceptifs, mortalité intra-utérine, stérilisations, avortements et même des précisions sur le cycle menstruel de chaque femme!

Après la mort de Mao en 1976, Deng Xiaoping, partisan de la planification des naissances depuis longtemps (il fut à l’origine des premières mesures dans ce sens prises dans les années 1950) qui a pris le pouvoir en 1978, considérait avec l’appui d’autres leaders du pays que les mesures en vigueur étaient trop timides. En plus, les deux tiers de la population avait moins de 30 ans et les femmes nées lors de l’explosion des naissances de la fin des années 1950 entraient dans leurs années de fertilité. Les autorités, visant une amélioration de la croissance économique et du niveau de vie, jugeaient essentiel de prendre des mesures plus contraignantes pour contrôler les naissances.

C’est d’ailleurs dès 1979 que fut adoptée la politique de l’enfant unique, prévoyant des mesures juridiques, économiques et administratives contre les contrevenants. Les dirigeants locaux et régionaux recevaient des incitatifs importants s’ils atteignaient les objectifs de la politique. Malgré toutes ces mesures, la résistance était forte dans certains milieux, surtout ruraux. La politique fut assouplie vers le milieu des années 1980, en prévoyant 14 exceptions à la politique, la plus importante consistant à permettre un deuxième enfant pour les familles rurales ayant une fille… Le résultat fut une légère hausse du taux de fécondité de 1984 à 1986, ce qui a porté les autorités à resserrer à nouveau les critères de la politique. Par la suite, son application est demeurée plus stable.

Même si la politique visait la Chine entière, son application variait selon les personnes chargées responsables de son respect, les régions et les ethnies. Elle était par exemple plus facile à appliquer de façon stricte dans les régions urbaines, mais moins dans les régions rurales et auprès des minorités ethniques.

Tendances des taux de fécondité en Chine et dans certains pays: 1960-2010

Le graphique qui suit présente l’évolution des taux de fécondité entre 1960 et 2010 dans la Chine rurale (ligne rouge), dans la Chine urbaine (ligne bleue) et dans quelques autres pays en développement : Corée du Sud (ligne bleu pâle), Thaïlande (ligne orange), Mexique (ligne verte) et Inde (ligne violette).

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Le graphique montre bien que le taux de fécondité a diminué grandement dans tous ces pays depuis les années 1970, peu importe les politiques de planification familiale adoptées dans ces pays. On remarquera aussi que les taux de fécondité de la Corée du Sud et de la Thaïlande ont diminué à peu près au même rythme que ceux de la Chine, leur taux se retrouvant dans les années 2000 entre ceux de la Chine rurale et de la Chine urbaine. Pourtant, ces pays n’ont jamais adopté de politiques de contrôle des naissances aussi sévères que celle de la Chine. Par contre, ce fut les deux pays qui ont connu les croissances économiques les plus fortes au cours de cette période. Le taux de fécondité a aussi diminué fortement au Mexique et en Inde, mais beaucoup moins que dans les quatre autres pays, leur taux se retrouvant en 2010 près de deux fois plus élevé (autour de 2,5 enfants par femme par rapport à entre 1 et 1,5). Ce sont aussi les pays qui ont connu les taux de croissance économique les moins élevés. Comment alors isoler l’impact spécifique de la politique de l’enfant unique?

L’auteur examine ensuite plus attentivement les deux courbes de la Chine. Les deux ont augmenté en flèche entre 1961 et 1963 au lendemain de la Grande famine (de 1958 à 1961). Le taux de fécondité est demeuré élevé jusqu’en 1970 et a diminué très fortement entre 1970 et 1978 (de plus de 6 à un peu moins de 3 en Chine rurale, et de plus de 3 à environ 1,5 en Chine urbaine), soit juste avant l’adoption de la politique de l’enfant unique. Si le taux de fécondité a continué à diminuer par la suite (si ce n’est la légère hausse mentionnée auparavant entre 1984 et 1986), il est demeuré assez stable entre 1990 et 2010. Cette évolution laisse penser que la politique de l’enfant unique a peut-être eu un certain effet à ses débuts, entre 1979 et 1990, mais guère par la suite. Encore là, la forte baisse observée au cours des mêmes années en Corée du Sud et en Thaïlande pourrait signifier que la croissance économique a peut-être influencé davantage ces baisses que la politique de l’enfant unique. Assez étrangement, les politiques moins coercitives de planification des naissances dans la Chine des années 1970 semblent avoir eu plus d’effets, car la croissance économique fut bien faible en Chine au cours de cette décennie.

Et alors…

Le reste de l’étude présente différentes études pour isoler l’effet de la politique de l’enfant unique sur la baisse du taux de fécondité, sur la scolarité, les divorces et d’autres questions sociales (comme le taux d’activité et la migration rurale), mais ces études ne sont pas vraiment concluantes ou ne trouvent que de faibles effets, pas toujours significatifs. Ces études ne sont pas inintéressantes, ne serait-ce que parce qu’elles montrent la difficulté d’isoler un seul facteur dans des transformations profondes de sociétés complexes comme celle de la Chine.

De toute façon, si j’ai décidé de parler de cette étude, c’est essentiellement pour sa première partie, je dirais même surtout pour le graphique que j’ai présenté. Comme bien du monde, j’étais convaincu de l’impact majeur de la politique de l’enfant unique. Mais, mis à part ses conséquences indéniables sur la surreprésentation des garçons, il n’est vraiment pas évident que cette politique a eu les effets qu’on lui prête sur son objet premier, la réduction des naissances. Juste pour cela, cette étude est importante.

Par contre, j’ai déploré qu’elle n’aborde pas suffisamment les aspects éthiques de cette politique. Il est assez renversant qu’un État mené par une poignée de personnes puisse adopter ce genre de politique qui intervient dans une des décisions les plus personnelles de nos vies dans un pays d’une telle population, sans aucun débat. Sur cet aspect de la question, je vais laisser le mot de la fin à un des auteurs d’une autre étude citée par l’auteur :

«L’histoire se souviendra de la politique de l’enfant unique de Chine comme l’exemple le plus extrême de l’intervention de l’État dans la reproduction humaine à l’époque moderne. L’histoire considérera probablement cette politique comme une erreur, née de l’héritage d’un système politique qui planifiait sa population de la même manière qu’elle le faisait pour la production de biens. Cet exemple fait ressortir l’impact d’un processus d’élaboration de politiques qui, en l’absence de délibérations publiques, de transparence, de débat et de responsabilisation, peut causer des dommages permanents aux membres d’une société.»

Les grands auteurs de la pensée économique et quelques citations

27 février 2017

grands-auteursDe tous les sujets liés à l’économie, c’est l’histoire de la pensée économique qui me passionne le plus. J’ai d’ailleurs consacré il y a cinq ans quatre billets au gigantesque et merveilleux Les grandes représentations du monde et de l’économie à travers l’histoire de René Passet, sous la forme de citations de John Maynard Keynes, Friedrich August von Hayek, Milton Friedman et René Passet lui-même. Les trois premiers se retrouvent encore fréquemment dans les dix billets les plus lus quotidiennement sur ce blogue (sur les près de 1200 qui s’y trouvent), dont deux au moment où j’écris ce billet.

Pourtant, je n’ai jamais eu de cours sur l’histoire de la pensée économique durant mes études en économie. On comprendra dans ce contexte que je me suis précipité sur mon ordi (en fait, j’étais déjà devant lui) pour réserver le livre Les grands auteurs de la pensée économique de Gilles Dostaler dès que j’ai pris connaissance de sa publication. J’étais surpris de la parution de ce livre, car Gilles Dostaler est décédé en 2011 et que je n’avais jamais entendu parler de ce livre (il semble pourtant qu’il ait été publié en France en 2012 et en 2015; j’ai dû ne pas être suffisamment vigilant, quoique ces versions ne sont pas disponibles dans mes bibliothèques favorites…). La conjointe et relectrice de l’auteur, Marielle Cauchy, précise dans la postface que les textes contenus dans ce livre ont d’abord été publiés dans la revue Alternatives économiques à raison d’un par mois pendant près de dix ans.

J’étais d’autant plus attiré par ce livre que j’ai grandement apprécié les livres que j’ai lus de cet auteur et que toutes les personnes que je connais qui ont suivi son cours sur l’histoire de la pensée économique en ont parlé avec enthousiasme. Dans la préface, Ianik Marcil, qui fut semble-t-il un des chouchous de l’auteur (c’est une blague…), raconte d’ailleurs que ses rencontres avec lui ont été déterminantes dans son cheminement.

Comme ce livre d’un peu plus de 500 pages présente 80 penseurs marquants de l’économie (dont seulement trois penseuses, Rosa Luxemburg, Joan Robinson et Irma Adelman, même pas Elinor Ostrom, la seule femme qui a reçu le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel), dont un bon nombre dont je n’avais jamais entendu parler (Arai Hakuseki, ça vous dit quelque chose?), il m’est bien sûr impossible de même mentionner leur nom. On les trouvera dans la table des matières qui est offerte sur cette page de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Le contenu

Chacun des textes est présenté de la même façon. L’auteur amorce son texte avec une courte présentation de la contribution du penseur, développe sur celle-ci et le termine avec une biographie présentant les faits marquants de sa vie par année, biographie qu’il intitule «(nom du penseur) en quelques dates». Le tout comprend de six à huit pages (publiées en caractères relativement petits, mais lisibles). J’aime beaucoup ce type de présentation uniformisé.

Quelques citations

La première citation que je présente est tirée de l’œuvre majeure de Montesquieu, De l’esprit des lois, parue en 1748.

«la finance détruit le commerce par ses injustices, par ses vexations, par l’excès de ce qu’elle impose»

Le pasteur Thomas Malthus a entre autres écrit cette phrase qui l’a rendu célèbre en 1798 (il cherchait à faire abolir les aides aux pauvres). Heureusement, le reste de son œuvre est plus acceptable…

«Un homme qui est né dans un monde déjà occupé, s’il ne peut obtenir de ses parents la subsistance et si la société n’a pas besoin de son travail, n’a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture, et en fait, il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n’y a pas de couvert mis pour lui.»

Changement de registre… Rosa Luxemburg y va de cette citation prémonitoire (ou faisant preuve de clairvoyance, comme l’a dit plus tard Joan Robinson).

«Plus s’accroît la violence avec laquelle à l’intérieur et à l’extérieur le capital anéantit les couches non capitalistes (…), plus l’histoire quotidienne de l’accumulation dans le monde se transforme en une série de catastrophes et de convulsions.»

Là, je vais tricher un peu, en citant l’auteur plutôt qu’un penseur (ce qui ne veut pas dire que l’auteur n’était pas un penseur…). Il s’agit d’une citation qui porte sur Wassily Leontief. Elle m’intéresse surtout pour sa justesse et aussi parce qu’elle dit clairement ce que j’ai déjà tenté de démontrer à de nombreuses reprises (notamment dans ce billet).

«Dans (un de ses livres), il (Leontief) critique la tendance répandue à construire des modèles dont les conclusions sont déjà incluses dans les prémisses»

Franco Modigliani, qui a notamment perverti la pensée de Keynes, a toutefois eu une bonne sortie sur les monétaristes et en particulier sur Milton Friedman :

«Friedman est convaincu que tout ce que fait le gouvernement est mauvais, Il a une mission à remplir et il semble accepter de sacrifier une part de son honnêteté intellectuelle pour y réussir.»

Samir Amin, lui, est bien loin des économistes orthodoxes…

«La civilisation humaine est donc à un carrefour dangereux : elle ne peut éviter la destruction qu’en s’engageant dans une nouvelle voie, une «alternative» comme on dit, qui est pour moi synonyme d’une longue transition vers un socialisme mondial. La vision néolibérale du monde, bien qu’apparemment triomphante, n’est pas viable.»

Michio Morishima, dont je n’avais jamais entendu parler, a déjà énoncé cette pensée très juste :

«Ainsi, pour comprendre la théorie économique, il n’est pas suffisant d’être familier avec le cadre mathématique de la théorie. Il faut aussi avoir une profonde connaissance des fondements sociaux, historiques et institutionnels de cette théorie.»

Ronald Coase, qui s’est notamment aperçu que les transactions ont un coût (ce que semblaient ignorer les économistes jusque là, et que nombre d’entre eux ignorent encore maintenant!), a pondu cette jolie phrase :

«Lorsque j’étais jeune, on disait que ce qui était trop stupide pour être dit pouvait être chanté. Dans la science économique moderne, on peut le formuler mathématiquement.»

William Baumol, lui aussi, rejette les modèles mathématiques, car l’objectif de l’économie est de :

«comprendre la réalité pour améliorer les circonstances dans lesquelles les gens vivent : fournir du travail aux sans-emploi, élever le niveau de vie des sans-abri, empêcher l’empoisonnement de notre atmosphère et la dégradation de notre environnement.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si on aimerait parfois que les textes développent un peu plus sur l’apport des penseurs présentés, la grande variété des visions de l’économie qu’on y trouve justifie tout à fait sa lecture. Comme dans tout livre de ce genre, on peut déplorer l’absence de certains penseurs (et dans ce cas, surtout de penseuses), mais on doit souligner l’effort de l’auteur pour nous présenter non seulement les penseurs les plus connus de la discipline, mais aussi certains qui sont peu connus hors de leur sphère, même s’ils ont développé une pensée originale.

On sort de ce livre avec à la fois une vision plus complète de la pensée économique et avec le sentiment qu’il est assez incroyable que de grands penseurs aient des perceptions aussi différentes de l’économie qui fonctionne pourtant sensiblement de la même façon pour tous. Mais, malgré ces visions différentes et même si on s’interroge encore sur les mécanismes qui la gouverne, l’économie continue de fonctionner (même si elle ne le fait pas comme on le voudrait). Cela montre aussi bien la complexité de l’univers étudié par cette discipline que le fait que les valeurs des auteurs (ou leur idéologie) influencent grandement la lecture qu’il font des mêmes réalités. Ne serait-ce pour prendre connaissance de ces visions bien différentes, ce livre vaut certainement le détour!

La richesse extrême et le mérite

25 février 2017

oxfam-richesse-extreme-et-meriteJ’ai lu un bon nombre d’études réalisées par Oxfam, mais je me suis aperçu que j’en avais raté une potentiellement intéressante datant de novembre 2015. Intitulée Extreme wealth is not merited (L’extrême richesse n’est pas méritée), cette étude de Didier Jacobs, économiste pour la division des États-Unis d’Oxfam, ne nous fournit pas beaucoup de suspens sur sa conclusion! Cela dit, comme je n’ai jamais lu de texte sur ce sujet présentant une démonstration aussi bien étayée et structurée, je crois qu’il vaut la peine d’en prendre connaissance.

Introduction : Les économistes s’obstinent depuis très longtemps pour savoir si la richesse extrême est méritoire ou si elle est au contraire inéquitable. Après avoir présenté différentes définitions du mérite, par exemple une récompense pour son apport à la société ou pour ses efforts, son talent et son esprit d’entreprise («risk-taking»), l’auteur examine la prévalence chez les riches extrêmes (les 1645 milliardaires de 2014 identifiés par la revue Forbes) de six facteurs qui contribuent souvent à la richesse, mais qui, peu importe la définition du mérite utilisée, ne sont pas nécessairement méritoires. Il les classe en plus selon une échelle allant du facteur le plus manifestement non méritoire au facteur qui l’est le moins. Il s’agit des fortunes obtenues en raison :

  1. d’activités criminelles;
  2. de copinage (ou de patronage);
  3. d’héritages;
  4. d’activités monopolistiques;
  5. de la mondialisation;
  6. de la technologie.

L’auteur précise que cette étude et la démonstration qu’on y trouve ne signifient nullement qu’Oxfam appuie les justifications de l’extrême richesse basées sur le concept du mérite. Même si elle était «méritée», l’extrême richesse serait tout de même inéquitable. Mais si elle n’est manifestement pas méritée, même les partisans des inégalités pourraient difficilement tenter de la justifier.

L’auteur passe ensuite en revue les six facteurs mentionnés plus tôt pour analyser si ces origines de la richesse sont méritoires ou pas, et à quel point. Il tente ensuite d’estimer la proportion des 1645 riches extrêmes de 2014 qui doivent leur richesse à chacun de ces facteurs (ou la proportion de la richesse totale de ces riches qui en provient).

oxfam-richesse-extreme-et-merite1_crimeLes activités criminelles : Les activités considérées ici criminelles vont «du vol qualifié au racket et au trafic de stupéfiants, d’armes, d’esclaves, de marchandises contrefaites ou d’objets volés, aux délits financiers de col blanc comme la fraude, le détournement de fonds, l’évasion fiscale, la corruption, la fixation des prix, le vol de propriété intellectuelle ou le délit d’initié». Si ces activités demandent du talent, de l’effort et un fort appétit du risque (!), il serait étonnant que quiconque considère que les fortunes obtenues à la suite de ce genre d’activités sont méritoires.

Même si ces activités sont fortement médiatisées, en fait bien peu de ces criminels se retrouvent sur la liste des milliardaires de Forbes. Il n’y en avait d’ailleurs pas en 2014 parmi les 1645 milliardaires et il n’y en a eu qu’une poignée historiquement. Le crime paie, mais pas assez!

oxfam-richesse-extreme-et-merite2_copinageLe copinage : Le copinage «existe quand les élites utilisent leur influence pour tirer parti de la puissance de l’État pour leur gain personnel. Les employés de l’État et les gens d’affaires se liguent pour manipuler les règles pour leur avantage mutuel et aux dépens des consommateurs, des contribuables et des entreprises qui ne bénéficient pas des mêmes avantages».

Non seulement le copinage n’est pas méritoire, mais il en est l’inverse, car il récompense les relations plutôt que le mérite. L’auteur l’a mis au deuxième rang après les activités criminelles, car certaines de ses manifestations sont légales (comme le lobbying) et pas nécessairement nuisibles à la société. Mais, il demeure que d’autres manifestations du copinage sont carrément criminelles, même si elles ne sont pas punies pour différentes raisons :

  • les personnes responsables de l’application des lois peuvent être corrompues par des pots de vin et par des détournements de fonds publics ou être plus simplement en conflit d’intérêts;
  • elles peuvent aussi ne pas avoir les moyens (en termes de personnel et de compétences) pour déceler les actes illégaux et les prouver;
  • les lois peuvent être trop laxistes et les peines insuffisantes;
  • les personnes et entreprises qui bénéficient de manœuvres illégales peuvent convaincre l’État (avec du lobbying, du financement de campagnes électorales, des portes tournantes ou grâce à leurs relations personnelles ou leur influence sur les médias) de les rendre légales.

L’auteur donne notamment comme exemple la légalisation de manœuvres d’évitement fiscal auparavant illégales. Le copinage se manifeste aussi sous la forme de subventions généreuses, d’adoption de règlements qui limitent la concurrence (voir ce billet sur la capture réglementaire) ou d’abolition de législations favorables aux travailleurs, aux consommateurs ou à l’environnement (pourtant, ce texte a été écrit bien avant l’élection de Trump…).

Tout en soulignant le caractère essentiel du lobbyisme (si bien réglementé et si visant le bien public), l’auteur montre que tous ne sont pas égaux dans cette activité. Il mentionne notamment l’importance de cette activité pour les secteurs de l’énergie, de la finance et des entreprises pharmaceutiques (voir ce billet sur une analyse d’Oxfam sur le lobbyisme), et le fait qu’une étude a montré que «les citoyens moyens n’ont aucune influence sur les politiques publiques, mais que les groupes d’intérêts et les citoyens riches en ont beaucoup».

Il est difficile d’estimer le nombre et le pourcentage de milliardaires qui ont bâti leur fortune par copinage. D’ailleurs, Forbes exclut de sa liste les dictateurs et les kleptocratespersonnes à la tête d’un pays qui pratiquent à une très grande échelle la corruption» et qui détournent les fonds publics à leur avantage). L’auteur présente quelques méthodes pour y arriver (voir les pages 11 à 14 de l’étude) et arrive à la conclusion qu’entre 14 % et 42 % de la richesse des milliardaires provient du copinage, surtout dans les pays en développement, mais dans les pays riches aussi. «En conclusion, le copinage n’est pas méritocratique et des preuves quantitatives appuient la présomption qu’il s’agit d’une source importante de richesse extrême – et d’une source majeure, sinon dominante, dans les pays en développement».

oxfam-richesse-extreme-et-merite3_heritagesLes héritages : L’auteur explique pourquoi il a mis les héritages au troisième rang dans l’échelle du démérite. «D’une part, ils ne nuisent à personne, contrairement au crime et au copinage. D’autre part, ils ne récompensent pas une contribution à la société et ne nécessitent pas d’effort, de talent ou de prise de risque. Les héritages sont la quintessence de la rente et ne sont manifestement pas méritocratiques». On pourrait arguer que oui, les héritages nuisent, car ils octroient un droit de consommation à des gens qui n’ont rien produit pour mériter ce droit. Mais, passons.

À l’aide des données de Forbes assez précises sur le sujet, l’auteur estime que 13 % des 1645 milliardaires ont hérité de leur fortune sans la faire augmenter et 21 % en ont hérité, mais l’ont fait croître, pour un total de 34 % qui ont hérité. Ces proportions varient oxfam-richesse-extreme-et-merite3_heritages2toutefois grandement selon les régions du monde, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre. Alors que plus de la moitié (58 %) des milliardaires de l’Europe de l’Ouest ont hérité de leur fortune, on n’en retrouve aucun dans l’Europe de l’Est («communiste», il n’y a pas si longtemps). La proportion d’héritiers est aussi passablement élevée en Amérique latine (48 %) et en Asie Mineure et dans la région du nord de l’Afrique (44 %).

L’auteur présente ensuite une analyse du processus de transmission des héritages. Par exemple, il explique que, comme les riches extrêmes ont souvent plusieurs enfants, leur fortune est divisée entre eux et tend donc à se diluer. Ainsi, seulement 12 % des entreprises originales des riches extrêmes sont transmises à la troisième génération et 3 % à la quatrième. Cela dit, comme ces riches se sont enrichis énormément au cours des dernières décennies, la valeur absolue des héritages tend à augmenter. Les tendances à venir sont donc difficiles à prévoir. Finalement, l’auteur mentionne que 85 % des femmes milliardaires ont hérité de leur richesse, elles qui ne représentent qu’un peu plus de 10 % d’entre eux (172 sur 1645).

oxfam-richesse-extreme-et-merite4_monopolesLes activités monopolistiques : Ce quatrième palier de démérite fait moins l’unanimité que les précédents. Même s’il conteste l’aspect éthique de l’extrême richesse, l’auteur tient à préciser qu’à «ce niveau et aux échelons inférieurs, l’effort, le talent et la prise de risque sont nécessaires pour devenir extrêmement riches». Par contre, l’auteur considère que leur richesse n’est pas méritée, car elle ne vient pas seulement de leur effort, talent et esprit d’entreprise, mais d’autres facteurs qui permettent à leurs gains d’être beaucoup plus élevés qu’ils le seraient sans la présence de ces facteurs, parfois des milliers de fois plus! Leur contribution à la société est en fait bien moindre qu’elle le paraît, car s’ils n’avaient pas été là, d’autres personnes auraient apporté des contributions semblables, peut-être même plus bénéfiques.

Les activités monopolistiques regroupent ici un ensemble de défaillances du marché qui incluent bien plus de situations que celle du monopole pur (marché où il n’y a qu’un seul offreur qui peut donc augmenter ses prix sans craindre la concurrence), en fait celles qui empêchent une allocation efficiente des ressources. Pour compenser les gains démesurés de l’offreur, d’autres perdent, que ce soit les consommateurs, les travailleurs, les actionnaires ou des concurrents potentiels. Dans ce chapitre (que j’ai trouvé le plus intéressant) l’auteur présente quatre défaillances du marché qu’on peut associer à des activités monopolistiques :

– L’asymétrie d’information : L’asymétrie d’information se manifeste lorsqu’un vendeur a plus d’information sur ce qu’il vend que l’acheteur. Si le cas d’espèce est le vendeur d’automobiles usagées (qui sait ce qu’il vend pendant que l’acheteur ne peut pas vraiment savoir ce qu’il achète), ce phénomène se manifeste en fait dans bien des marchés. L’auteur présente quelques cas qui concernent directement l’extrême richesse. Le premier touche la paye des dirigeants d’entreprises, souvent versée en grande partie en options d’achat. Il est facile pour ces dirigeants de favoriser la hausse à court terme des actions de l’entreprise qu’ils dirigent, sans nécessairement se préoccuper des conséquences sur la performance à long terme de l’entreprise. Les sommes ainsi gagnées ne sont bien sûr pas méritoires. Si ces dirigeants ne sont qu’entre une et deux douzaines parmi les 1645 milliardaires de 2014, ils formaient en 2004 environ 15 % des 0,1 % les plus riches aux États-Unis.

Les courtiers du secteur financier profitent aussi de l’asymétrie d’information. Ce sont eux qui décident des investissements de leurs clients qui font justement appel à leurs services parce qu’ils en savent moins qu’eux. Il en est de même dans le domaine de la santé. Les médecins en savent beaucoup plus que leurs patients. Si les médecins sont peu nombreux parmi les riches extrêmes, c’est parce que ce domaine est fortement réglementé et souvent étatisé dans bien des pays. Lorsque ce n’est pas le cas, les traitements coûteux et moins bénéfiques se multiplient. L’auteur explique en bonne partie par la plus grande place accordée au secteur privé aux États-Unis les coûts plus élevés et les résultats moins positifs en santé dans ce pays. D’autres secteurs des services professionnels sont aussi sujets à l’asymétrie d’information : les services juridiques, de génie, d’architecture et bien d’autres peuvent bénéficier de l’asymétrie d’information. C’est, je le répète, justement parce que les professionnels de ces secteurs en savent plus qu’on fait appel à leurs services. Encore là, ces professionnels deviennent rarement milliardaires, mais sont surreprésentés parmi les 0,1 % les plus riches.

– L’effet de réseau : L’effet de réseau se manifeste «lorsque la valeur d’un produit pour les consommateurs dépend du nombre de consommateurs. Le fournisseur qui parvient à attirer une masse critique de consommateurs pour une raison ou une autre est alors susceptible d’en attirer encore plus et finit par dominer complètement le marché». Ce fut le cas avec les enregistreurs VHS aux dépens des Betamax (pourtant réputés de meilleure qualité) et c’est aujourd’hui ce qui explique, dans le secteur des technologies de l’information, la popularité de Facebook, d’eBay, de Twitter, de Youtube, d’Amazon, de Microsoft, d’Apple et de bien d’autres entreprises. On trouve d’ailleurs de nombreux milliardaires dans cette industrie. Ici, c’est la nature du produit qui explique la richesse des fondateurs des entreprises de ce secteur, pas nécessairement leur talent. Une grande partie de leur richesse ne peut donc pas être attribuée au mérite.

C’est le même phénomène qu’on observe de façon inverse dans les produits de luxe : on accorde plus de valeur «dans la consommation de biens que très peu d’autres consomment, car ces biens deviennent des marques de statut social». Dans ce secteur, les ventes peuvent augmenter quand on hausse les prix! Ce secteur, pourtant bien particulier, représente tout de même 2 % de la richesse des milliardaires.

Comme l’effet de réseau ne pénalise pas vraiment les consommateurs, les secteurs qui en profitent ne sont pas fortement réglementés. Cela dit, l’auteur souligne que Facebook et Google recevaient 37 % de la publicité sur Internet en 2013 (quel pourcentage en 2017?), empêchant d’autres entreprises d’en bénéficier (sur Internet ou ailleurs). L’effet de réseau est un exemple éloquent des marchés où le gagnant rafle la mise (ou «winner-takes-all markets») où, en raison de la nature du marché, «un individu peut devenir extrêmement riche tandis que d’autres, peut-être un peu moins talentueux ou tout simplement moins chanceux, ne reçoivent rien». Si le talent, l’effort et la prise de risque sont nécessaires pour s’imposer dans ces secteurs, le niveau de la richesse obtenue n’a rien à voir avec ces qualités. On ne peut donc pas considérer que les richesses obtenues en raison de l’effet de réseau sont méritoires.

– La propriété intellectuelle : Comme l’auteur a consacré une annexe sur ce facteur, je pourrais écrire un billet complet sur ce qu’il en dit. Je me contenterai de résumer son résumé…

On imagine souvent un milliardaire comme un inventeur qui a bien mérité la richesse qu’il a retirée des innovations qu’il a apportées à la société. Mais :

  • la connaissance est un bien public qui peut profiter à tous (comme l’accumulation des connaissances depuis la nuit des temps) : la propriété intellectuelle la privatise et empêche l’ensemble de la population de l’utiliser;
  • les droits de propriété (brevets, droits d’auteurs, etc.) peuvent à la fois inciter et décourager l’innovation, car ils interdisent l’utilisation et même le perfectionnement de connaissances acquises. En plus, le «niveau actuel de protection de la propriété intellectuelle est arbitraire, soumis au copinage, et ne parvient probablement pas à maximiser l’efficacité économique»;
  • en fait, un inventeur ou un créateur n’a nullement besoin de voir poindre des milliards de dollars pour utiliser efficacement ses talents;
  • si ces milliards encouragent l’investissement, il y a bien d’autres moyens qui n’ont pas les mêmes désavantages pour financer les chercheurs, inventeurs et créateurs;
  • au contraire, l’absence de propriété intellectuelle favorise l’utilisation des connaissances récentes pour améliorer les inventions;
  • la propriété intellectuelle réduit les possibilités de collaboration, donc de création d’innovations;
  • elle récompense la commercialisation des innovations, pas leurs inventions; l’inventeur d’Internet n’a pas reçu de milliards $, mais ceux qui ont utilisé son invention, si; cela montre que la propriété intellectuelle ne récompense pas vraiment le mérite : «Le progrès technologique est graduel, cumulatif et progressif, mais c’est souvent l’inventeur qui ajoute un petit élément à un vaste corpus de connaissances créées par d’autres qui gagne le gros lot. Comme dans l’effet de réseau, la course au bureau des brevets est un marché où le gagnant rafle la mise et où la chance joue un rôle prépondérant, car il existe parfois plusieurs façons de faire fonctionner une idée, mais une seule de ces façons deviendra le standard industriel qui créera une richesse extrême»; en plus, si une de ces façons ne s’était pas implantée, une autre presque équivalente et peut-être meilleure l’aurait fait.

Il y a peu d’inventeurs parmi les milliardaires et ceux qui s’y trouvent ont pour la plupart profité de l’effet de réseau. En plus, c’est souvent plus leur sens des affaires qui a créé leur richesse que leurs inventions comme telles. Dommage que je ne puisse pas m’étendre davantage sur ce sujet passionnant sur lequel il y a tant d’autres choses à dire…

L’enfermement propriétaire («vendor lock-in») : L’enfermement propriétaire est le résultat de «pratiques qui rendent les clients dépendants de leur fournisseur, de sorte qu’ils ne peuvent pas passer à d’autres fournisseurs sans coûts substantiels». Cela permet au fournisseur de vendre ses produits plus cher. Ce facteur joue particulièrement dans les industries des produits électroniques et des technologies de l’information. Un téléphone cellulaire fonctionne avec un seul type de carte, une imprimante nous force d’utiliser certains types de cartouches d’encre, un système d’exploitation est lié à des logiciels spécifiques, etc. Dans ce cas, il ne s’agit pas simplement d’une particularité de ces marchés (comme dans l’effet de réseau), mais carrément de stratégies d’entreprises pour extorquer plus d’argent aux consommateurs. Le déjeuner compris avec le coût d’une chambre d’hôtel relève de la même stratégie.

Ce genre de pratique est difficile à réglementer, mais pas impossible, comme lorsqu’on a forcé les entreprises de communication de séparer les forfaits de téléphones résidentiels de ceux des interurbains. Mais, cela a-t-il fait vraiment baisser les prix? Le service de base, bien plus essentiel que celui des appels interurbains, est devenu plus cher pendant que l’autre est devenu plus abordable : est-ce que cela a amélioré la situation ou l’a empirée? Ça dépend pour qui…

L’auteur montre ensuite que les entreprises électroniques et des technologies de l’information «s’appuient sur des stratégies commerciales qui combinent l’enfermement propriétaire avec la propriété intellectuelle et l’effet de réseau, qui sont tous problématiques en termes de méritocratie». Par hasard, ces deux industries représentent respectivement 2 et 8 % de la richesse des 1645 milliardaires de 2014…

L’auteur conclut cette section sur les activités monopolistiques en constatant que ce n’est pas parce que des pratiques sont légales qu’elles sont méritoires et que «les professions les plus lucratives – dirigeants d’entreprises, finance, droit, médecine, ingénierie, technologies de l’information – sont soumises à des rentes monopolistiques ou à d’autres défaillances du marché que le gouvernement ne peut corriger que partiellement, souvent parce qu’il est sous l’influence du copinage».

oxfam-richesse-extreme-et-merite5_mondialisationLa mondialisation : Quand on pense à l’effet de la mondialisation sur les inégalités, on pense généralement au fait qu’elle avantage les employés hautement qualifiés et qu’elle désavantage ceux qui sont peu ou pas qualifiés. Mais ce n’est pas cet effet que l’auteur aborde dans cette section. Il montre plutôt qu’il est plus probable de voir de grandes fortunes se bâtir dans un marché mondial de 7,5 milliards de personnes que dans un marché national d’un pays de 7 millions d’habitants. En plus, lorsque cette mondialisation favorise les grandes entreprises aux dépens des petites, car plus elles grossissent, plus elles bénéficient d’économies d’échelle, il devient courant que seulement quelques entreprises en viennent à accaparer la majorité du marché mondial.

Ce phénomène n’a en soi rien d’illégal (sauf lorsqu’il est accompagné de manœuvres justement illégales). Il est donc difficile de réglementer ce processus sans nuire à l’efficacité économique (sauf pour éviter le contrôle d’un marché par seulement un très faible nombre d’entreprises). Diminuer ses coûts de production peut même être considéré comme méritoire, car cela contribue au bien-être de la population. C’est pourquoi ce facteur est classé au cinquième rang dans l’échelle de démérite utilisée par l’auteur. Il est dans cette échelle parce qu’une bonne partie de la richesse acquise par les plus riches n’est pas liée à leurs talent, effort et appétit du risque, mais simplement parce que la taille des marchés ne cesse de croître avec la hausse de la population et la croissance économique, facteur qui n’est en rien méritoire. De même, les personnes qui ont la chance de naître dans un pays riche et avec un marché intérieur proportionnellement important ont une plus grande probabilité d’accéder à la grande richesse, sans que cela soit dû à leur mérite. Comme il le mentionne, un chasseur-cueilleur d’un groupe de vingt ou trente personnes n’avait aucun moyen de devenir ultra riche, peu importe son mérite. Ce facteur touche 100 % des milliardaires (ils seraient tous moins riches si la population mondiale était minime), quoiqu’il en avantage certains plus que d’autres.

oxfam-richesse-extreme-et-merite6_technologieLa technologie : Comme pour la mondialisation, on analyse généralement l’impact de la technologie sur les inégalités sous l’angle qu’elle avantage les employés hautement qualifiés et qu’elle désavantage ceux qui sont peu ou pas qualifiés. L’auteur examine ici l’impact de la technologie sur des métiers non liés à son développement.

Ainsi, la technologie a totalement modifié le domaine du spectacle (y compris des sports). Naguère, c’est en profitant d’un mécène qu’un artiste pouvait vivre, puis grâce aux recettes amassées en donnant des spectacles. Même très populaires, il pouvaient devenir riches, mais pas extrêmement. L’avènement du cinéma, de la radio, de la télévision et d’Internet a multiplié les possibilités de revenus pour les artistes les plus populaires. Dans le domaine des conférences et même de l’éducation supérieure, il en est de même. Plutôt que de se contenter d’enseigner à un groupe de quelques centaines d’étudiants, les vedettes de l’éducation peuvent maintenant rejoindre de vastes auditoires.

Il demeure que ce facteur permet à plus de personnes de profiter de spectacles, de prestations d’artistes ou des connaissances des professeurs vedettes et autres conférenciers, ce qui est bénéfique pour elles. En plus, les personnes qui peuvent bénéficier de ce facteur doivent se démarquer grâce à leurs talent, effort et appétit du risque. S’il est malgré tout présent dans l’échelle de démérite de l’auteur, c’est parce que les personnes qui bénéficient de ce facteur n’y sont pour rien qu’il ne dépend nullement de leur mérite. Une personne aussi talentueuse du XVe siècle que celle d’aujourd’hui n’aurait jamais pu amasser les fortunes des vedettes actuelles. Ensuite, le succès dans ces domaines dépend aussi de la chance. De nombreux artistes talentueux et originaux ne perceront jamais. Il suffit souvent d’un seul succès pour sortir du lot et flotter vers le succès plutôt que de demeurer dans l’anonymat.

Cela dit, les milliardaires provenant du monde du spectacle sont peu nombreux. Il n’y avait en 2014 que trois artistes et un seul athlète parmi les 1645 milliardaires (essayez de deviner qui sont ces quatre personnes, je donnerai la réponse à la fin du billet…), et ils ont gagné la majeure partie de leur fortune grâce à leurs investissements, pas grâce à leurs prestations. «Bien que l’automatisation des connaissances soit susceptible de stimuler la richesse, ce phénomène est négligeable quand il s’agit de la richesse extrême, car la richesse extrême est largement le produit du revenu du capital, et non du revenu du travail. Cela signifie que le seul échelon de l’échelle de démérite qui est sans doute méritocratique (celui-ci) est également négligeable comme une source de richesse extrême».

oxfam-richesse-extreme-et-merite7_conclusionConclusion : Le tableau ci-contre résume la contribution des six facteurs analysés dans cette étude à l’extrême richesse mondiale (soit aux 1645 milliardaires de 2014 selon Forbes).

S’il faut interpréter ces résultats avec prudence, car ils proviennent d’estimations et d’approximations, l’auteur souligne qu’ils sous-estiment sûrement davantage la contribution de ces facteurs qu’ils la surestiment, car l’origine des richesses non comprises dans les données de Forbes ont une probabilité bien plus grande de provenir de sources criminelles ou résultant d’héritages ou de copinage.

Tout en tenant compte de l’imprécision de cet exercice, l’auteur estime que 65 % de l’extrême richesse provient des héritages du copinage et des activités monopolistiques. En tout, et en évitant le double comptage (soit l’extrême richesse qui provient de plus d’un de ces facteurs), l’auteur avance même que 71 % de l’extrême richesse provient de l’ensemble de ces facteurs non méritoires, dans une fourchette allant de 65 à 79 %. Il note aussi que 75 % de cette richesse est concentrée dans des activités qui ne représentent que 25 % du PIB mondial (finance, technologies de l’information, extraction de ressources naturelles, produits pharmaceutiques, etc.).

Il souligne finalement qu’il n’a pas pu estimer l’extrême richesse provenant d’un autre facteur non méritoire, soit la chance. Or, à talent, effort et appétit pour le risque semblables, seule une infime minorité de personnes deviennent milliardaires. Il conclut d’ailleurs que «la qualité déterminante des milliardaires est d’avoir de la chance, les autres qualités étant nécessaires, mais pas suffisantes. Et la chance n’est pas méritocratique».

Et alors…

Ce billet est de loin le plus long que j’ai jamais écrit. Habituellement, quand j’aborde un sujet comme celui-là, je le publie en deux billets. Si je ne peux pas, je renonce. Mais, comme j’ai décidé de ne publier que deux billets par semaine, je pouvais me permettre de traiter ce sujet comme il le mérite (car il en a, du mérite, lui!). Cela dit, j’étais surtout emballé par cette étude qui est sûrement celle que j’ai lue qui décrit et analyse le mieux les facteurs qui expliquent l’aspect non méritoire de l’extrême richesse, dont la chance!

Ah oui, j’allais oublier. Les trois artistes et l’athlète parmi les 1645 milliardaires de 2014 étaient George Lucas, Steven Spielberg, Oprah Winfrey et Michael Jordan. Aviez-vous deviné?

Le positivisme économique

20 février 2017

negationnismeJ’ai lu quelques articles fortement négatifs sur le livre «Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser» de Pierre Cahuc et André Zylberberg. Le titre a par exemple fait sursauter l’Association française d’économie politique (AFEP) qui le juge indécent : «Voici donc la conception que ces économistes se font du débat scientifique : ils détiennent la vérité et leurs contradicteurs ne peuvent être qu’obscurantistes et négationnistes». Notons que l’AFEP est une association formée surtout d’économistes hétérodoxes. Quant à son contenu, elle le considère «indigne de notre éthique scientifique». On comprendra donc que je me suis attaqué à ce livre seulement pour voir à quel point il est indigeste et quels sophismes les auteurs utilisent pour ridiculiser les personnes qui ne pensent pas comme eux.

Introduction : Les auteurs partent sur les chapeaux de roue en comparant les personnes qui rejettent les conclusions de l’économie orthodoxe à celles qui nient le caractère nocif de la cigarette ou le réchauffement climatique. L’économie orthodoxe serait devenue l’équivalent d’une science expérimentale capable de comparer les décisions économiques comme dans un laboratoire… Et on a droit à quelques sophismes, dont le populaire sophisme de l’épouvantail, «qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée», notamment quand les auteurs affirment que «Pour les keynésiens, les crises économiques se résolvent très simplement». Je n’ai pourtant jamais entendu ou lu un keynésien dire que c’est facile de sortir d’une crise, mais plutôt qu’il y a moyen d’en atténuer l’ampleur et la durée! Mais, bon, passons…

I. Les faux savants : Là on a droit au sophisme de la fausse analogie, un genre de Reductio ad Hitlerum, mais plutôt que de comparer les économistes hétérodoxes à Hitler, les auteurs les comparent aux communistes staliniens qui ont rejeté la génétique, une vraie science, pour le lyssenkisme, une fausse science. Ahurissant! Bien sûr, quand on pense qu’une science basée sur autant de fausses hypothèses que l’économie orthodoxe est science exacte, c’est ça qui arrive… Ils donnent ensuite quelques exemples d’études expérimentales qui ont permis de déterminer les meilleures méthodes pour améliorer les résultats scolaires des enfants issus de familles défavorisées. Bravo! Mais, ces études n’ont aucun lien avec les théories économiques orthodoxes ou hétérodoxes… À ma grande surprise, ils citent même l’étude de Card et Krueger qui a montré qu’une hausse même importante du salaire minimum ne fait pas nécessairement perdre des emplois et qu’au contraire ils peuvent en créer. Encore là, David Card lui-même l’a dit, ce genre d’étude n’a aucun rapport avec la politique ou avec la théorie économique. Il a aussi mentionné à quel point les économistes orthodoxes lui en ont voulu, tellement que certains de ses amis orthodoxes ont cessé de lui parler et l’ont considéré comme un traître «à la cause de l’économie dans son ensemble». Orthodoxe, la recherche expérimentale?

II. Ces patrons qui coulent la France : Les auteurs montrent que les entreprises privées détestent la concurrence. On le savait, mais c’est un bon point pour eux! Je ne commenterai pas le reste du chapitre qui est vraiment trop franco-français, avec plein d’acronymes qui me sont inconnus.

III. Mon amie, c’est la finance : Cette fois, les auteurs font l’éloge du secteur financier privé et de son effet sur la destruction créatrice, concept mis de l’avant par Joseph Shumpeter. Disons qu’il serait un peu long de contrer cet argument. Je me contenterai de dire que les auteurs manquent de nuances et qu’ils ne présentent que les faits qui appuient leurs propos. Au moins, ils reconnaissent que la déréglementation des années 1990 fut une mauvaise idée. Ils abordent ensuite la taxe sur les transactions financières qui peut selon eux de fait ralentir la volatilité des marchés financiers, mais pas toujours. Ils ajoutent que, dans ce domaine, il est préférable d’obtenir des ententes internationales. Vrai, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas agir sans entente, comme quelques pays l’ont fait.

IV. Y a-t-il vraiment trop d’impôt ? : Dans ce chapitre, les auteurs présentent des données sur les conséquences d’une augmentation des impôts ou de leur maintien à un niveau élevé. S’ils en voient quelques-unes, ils citent correctement quelques études que j’ai déjà lues (dont une que j’ai présentée dans ce billet) qui concluent que, selon les pays, le taux marginal d’imposition maximum peut atteindre entre 60 et 80 % sans effet négatif majeur. Ils ajoutent que le plus important pour empêcher l’évasion et l’évitement fiscaux est que les revenus soient déclarés par des tiers, comme un employeur, une institution financière ou tout autre organisme extérieur. Difficile de s’opposer à cela!

V. Les recettes de Keynes : ça marche, mais pas toujours ! : Les auteurs citent quelques études qui estiment l’effet multiplicateur d’une relance keynésienne. Il varie en fait selon la situation (il est beaucoup plus élevé lors d’une récession et dans les territoires plus pauvres), les caractéristiques de l’économie locale, le type de mesure et la présence de clientélisme ou pire, de corruption. Il varierait entre zéro (dans une région où il y a par exemple le plein emploi) et trois (trois dollars de hausse du PIB pour chaque dollar investi), avec un taux moyen de 1,5 ou 1,6 (taux qui me semble bien précis). C’est difficile de commenter ces conclusions sans voir ces études. Chose certaine, bien des économistes orthodoxes, comme Olivier Blanchard, chef économiste et directeur des études au Fonds monétaire international de 2008 à 2015, l’a avoué, ont parfois tendance à sous-estimer grandement l’effet multiplicateur (surtout lors de l’adoption de mesures d’austérité). Sur quelles études se basent-ils pour s’être autant trompés? Sur les études mentionnés par les auteurs ou sur des études théoriques (ce qui semble le cas dans les excuses d’Olivier Blanchard)?

VI. Malthus et l’angoisse de la pénurie : La théorie de Malthus, qui prétend que la richesse par habitant varie à l’inverse de la population, fonctionne dans les régions pauvres et agricoles (s’il y a moins de monde pour une production donnée, les gens en ont en moyenne plus par personne), mais pas ailleurs, car l’économie ne subit pas de contraintes comme la production agricole. Les auteurs déplorent que certains, dont le Front national et le parti communiste de l’époque de Georges Marchais (secrétaire général du Parti communiste français de 1972 à 1994), se servent du principe de cette théorie (même si aucun des deux ne se revendiquait de Malthus) pour combattre l’immigration (qui ferait augmenter le chômage et baisser les salaires au profit des grandes entreprises). Cela repose sur l’idée que la quantité de travail est fixe, alors qu’avec une population plus élevée, la demande augmente (plus de logements, plus de nourriture, etc.). Les auteurs poursuivent en disant que c’est sur la même erreur (quantité de travail fixe) que se base la gauche en prétendant qu’une baisse des heures de travail crée de l’emploi. Des études ont montré que ce n’est pas le cas (j’aimerais bien les voir avant de me prononcer…). Personnellement, j’appuie une baisse des heures de travail, mais surtout pour améliorer la qualité de vie de la population (plus de loisirs, meilleure conciliation travail-famille et vie personnelle, etc.). Sur la même notion du travail qui n’est pas fixe, ils contestent l’efficacité des pré-retraites pour faire baisser le taux de chômage des jeunes ainsi que les conséquences sur l’emploi de l’automatisation que certains jugent catastrophiques. Je dois sur ce dernier point souligner mon accord, car j’ai conclu de la même façon récemment.

VII. Comment se débarrasser du négationnisme économique ? : Ça fait un bout que je n’ai pas parlé des sophismes des auteurs… Dès le début de ce chapitre, ils utilisent un argument d’autoritéen accordant de la valeur à un propos en fonction de son origine plutôt que de son contenu») pour faire valoir leur point : il faudrait croire les économistes orthodoxes parce qu’ils sont publiés dans les revues les plus prestigieuses. Pourtant, une étude récente a montré que la majorité des études en économie ne sont pas reproductibles! Pire, bien des économistes attribuent la popularité des modèles d’équilibre général dynamique stochastique, pourtant critiqués même par des économistes orthodoxes (car basés sur des hypothèses irréalistes), au fait que, si des économistes veulent être publiés dans les revues les plus prestigieuses, ils doivent les utiliser! Cela dit, les auteurs mentionnent au moins que bien des revues prestigieuses ont publié des résultats d’études erronées (l’exemple ultime étant celle qui établissait un lien entre les vaccins et l’autisme), même dans des domaines qui portent moins à l’interprétation que l’économie. J’ai moi-même contredit tellement d’études économiques sur ce blogue, que je ne prends jamais les conclusions d’une étude pour une vérité. En plus, l’économie étant une science sociale basée sur les comportements variables des êtres humains, il est présomptueux d’affirmer qu’une étude faite dans un pays donné à une époque précise donnera le même résultat plus tard dans le même pays ou ailleurs à la même époque. Mais, bon, revenons à ce livre…

La suite est une série de sophismes de l’épouvantail, de picorages de faits, de sélections de citations et surtout de camouflages des bases de l’économie orthodoxe. Eux qui ont cité des auteurs pertinents qui contestent les bases supposément rationnelles de l’économie orthodoxe (Piketty, Saez, Kahneman, etc.) ne mentionnent jamais les errements de cette école de pensée, notamment sur le concept de l’homo œconomicus, sur la rationalité des agents économiques (caractéristique pourtant prouvée clairement fausse par Daniel Kahneman qu’ils citent!) et sur les conséquences désastreuses de leurs solutions, notamment en Europe où ils habitent. Ils taisent le fait que l’économie expérimentale en est à ses débuts et ne représente qu’une faible proportion des articles publiés dans les revues dites prestigieuses. Pour excuser ou justifier les prévisions très souvent erronées des économistes orthodoxes, ils comparent la difficulté de prévoir l’avenir en économie avec l’impossibilité pour des médecins de prévoir des épidémies. Le problème, c’est que les médecins ne prétendent nullement pouvoir prévoir les épidémies, tandis que les économistes publient des prévisions économiques presque quotidiennement, souvent pour modifier leurs prévisions du mois précédent! N’importe quoi! Et ensuite, ils exhortent les médias de ne plus inviter ou citer les économistes qui ne pensent pas comme eux. Ce chapitre est véritablement une insulte à l’intelligence… Mais bon, il ne reste que l’épilogue à lire!

Epilogue : Bof, ils ne font que se répéter.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Non, bien sûr! Avant de lire les deux derniers chapitres, je pensais conclure que ce livre était bien moins mauvais que ce à quoi je m’attendais. Il l’est de fait, mais ces chapitres ont vraiment montré la malhonnêteté intellectuelle des auteurs. Quand on est incapable de défendre son école de pensée autrement qu’en déformant la pensée de ses opposants, en taisant les fondements de son camp et en se servant de fausses analogies, on ne mérite aucun respect. Mais le pire est l’arrogance de leurs propos et le manque d’humilité devant une discipline qui repose sur des comportements humains variables et impossibles à insérer dans des modèles rigides. Et, si ce n’était pas assez, les notes sont à la fin!

L’influence du prix de l’essence sur ses ventes

18 février 2017

ventes-et-prix-de-lessenceDans un billet publié en septembre dernier, j’ai tenté de déterminer s’il y a un lien entre les ventes de véhicules utilitaires sport (VUS) et le prix de l’essence. Le résultat de cet exercice était un peu décevant, car cette relation semblait exister à certains moments, mais pas à d’autres. Je me suis dit qu’il serait intéressant de regarder si le prix de l’essence influence sa consommation, donc ses ventes. Il existe justement un tableau cansim de Statistique Canada sur les ventes d’essence (le 405-0002) et des données sur l’évolution du prix de l’essence fournies par la Régie de l’énergie du Québec (j’ai utilisé la moyenne annuelle des prix de l’essence ordinaire pour l’ensemble du Québec). Alors, pourquoi ne pas s’amuser avec ces données?

Lien direct

Le premier graphique présente le lien direct entre le prix de l’essence (indexé en fonction de l’inflation à l’aide des données du tableau cansim 326-0021, ligne rouge) et les ventes nettes d’essence (ligne bleue).

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J’ai fait débuter ce graphique en 1998, car c’est l’année la plus éloignée pour laquelle la Régie de l’énergie fournit des données. À l’œil, les courbes semblent se suivre assez bien, sauf pour la dernière année, où les tendances sont nettement opposées. D’ailleurs, le coefficient de corrélation entre ces deux variables est de 0,66 pour toute la période, mais de 0,80 si on omet 2015. Cette corrélation positive signifie que plus les prix augmentent, plus on consomme d’essence!

Mais, conclure à partir de ce graphique serait malhonnête. En effet, le parc automobile a grandement augmenté entre 1998 et 2015. Il est donc normal que la consommation d’essence soit plus élevée, même si le prix de l’essence a, lui aussi, augmenté… Bref, ce graphique fournit une nouvelle preuve qu’une corrélation n’indique pas nécessairement une causalité.

Par automobile en circulation

Ce graphique compare aussi le prix de l’essence indexé en fonction de l’inflation (ligne rouge), mais cette fois avec les ventes d’essence par véhicule de promenade en circulation (selon les données de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) illustrées à la page numérotée 4 de ce document, ligne bleue).

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Ce graphique montre que les ventes nettes d’essence par véhicule de promenade en circulation ont diminué presque chaque année de la période, sauf la dernière (vraiment étrange cette année 2015…) et, dans une moindre mesure, quelques autres, peu importe les mouvements des prix. Mais, comme les prix ont plus souvent augmenté que diminué, le coefficient de corrélation entre ces deux variables est de -0,88 (-0,91, sans 2015), montrant un lien solide entre la hausse des prix la consommation d’essence par automobile.

Mais, ce rapport ne me semble pas plus pertinent que le précédent. En effet, le parc automobile a augmenté de 46,5 % entre 1998 et 2015 pendant que la population âgée de 18 à 74 ans, soit ayant l’âge de la très grande majorité des propriétaires de véhicules de promenade, n’augmentait que de 14,5 % (selon le tableau cansim 051-0001), soit plus de trois fois moins. Il est par exemple normal qu’on n’utilise pas toujours les deux véhicules d’un ménage en même temps, par exemple quand deux propriétaires de véhicules qui cohabitent vont au même endroit (comme dans la famille ou au resto…). Je me suis alors dit qu’il était probablement préférable de regarder les tendances des ventes d’essence en fonction de l’évolution de la population âgée de 18 à 74 ans, car cela enlèverait l’effet de la hausse du parc automobile, tendance qui devrait ralentir quand le prix de l’essence augmente même si elle ne le fait pas vraiment! En effet, la taille du parc automobile a un coefficient de corrélation de 0,85 avec le prix de l’essence (et même de 0,93 si on omet 2015), ce qui signifie que les deux augmentent au même rythme! Mais, bon, je le répète, une corrélation ne signifie pas nécessairement une causalité. Alors, regardons ce que cela donne avec les ventes d’essence par personne.

Selon l’évolution de la population âgée de 18 à 74 ans

Ce dernier graphique (j’aime bien m’amuser, mais il faut aussi savoir s’arrêter!) compare cette fois le prix de l’essence indexé en fonction de l’inflation (ligne rouge) avec les ventes d’essence par personne âgée de 18 à 74 ans (ligne bleue). Cette comparaison m’apparaît plus pertinente que les précédentes, car elle tient potentiellement compte de nombreux facteurs (en plus du prix de l’essence) qui peuvent expliquer les variations des ventes d’essence : évolution de la consommation des véhicules (liée entre autres à l’achat de VUS), utilisation des véhicules particuliers par rapport à celle du transport en commun, étalement urbain, contexte économique (on notera que les ventes d’essence ont plongé en 2008 et 2009, période de récession, malgré la forte baisse du prix de l’essence en 2009), etc.

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Cette fois, la relation entre les deux courbes semble moins claire. Les courbes se suivent assez bien au début de la période, mais pas à la fin. D’ailleurs, le coefficient de corrélation pour l’ensemble de la période est beaucoup plus faible que dans les deux graphiques précédents, avec -0,42, par rapport à 0,66 et -0,88. Et, de fait, ce coefficient est positif entre 1998 et 2007 (0,32), l’est aussi entre 2007 et 2011 (0,30), est à peu près nul si on prend toute la période allant de 1998 à 2011 (-0,04), mais est assez fortement négatif entre 2011 et 2015 (-0,60)! Bref, il semble que certaines années la consommation d’essence soit réduite en raison de la hausse des prix ou augmentée en raison de sa baisse, mais que d’autres années ce soit l’inverse! Cela ressemble pas mal au résultat que j’avais obtenu dans le billet où je comparais la proportion des camions dans les ventes de véhicules neufs (qui, en passant, est passé à son sommet historique en décembre dernier avec un taux de 65,7 % alors que le sommet antérieur était de 62,2 % en novembre et le précédent de 60,6 % en janvier 2013, selon le tableau cansim 079-0003) : aucune relation durable ne peut être établie entre le prix de l’essence et la vente de gros chars, ni avec la démographie.

Dans ce dernier cas, on pourrait penser que le vieillissement de la population a pu jouer un rôle dans les résultats, notamment par le gain en importance des 65 à 74 ans qui consomment sûrement moins d’essence que les personnes plus jeunes, mais d’autres tests que j’ai faits (avec les 16-74 ans, les 18-64 ans et les 16-64 ans) donnent des résultats tout autant, sinon plus, variables.

Et alors…

Si je n’ai pas trouvé de relation entre le prix de l’essence et les variables que j’ai utilisées, est-ce à dire que j’ai perdu mon temps? Pas du tout! D’une part, je me suis amusé, ce qui n’est pas rien. D’autre part, ne pas trouver de relation entre deux variables, ou des relations allant en sens inverse selon les années, est loin d’être un résultat sans signification. Cela montre que le prix de l’essence est au mieux un seul des nombreux facteurs qui influencent les achats de la population, tant dans le choix du type de véhicule que dans la consommation d’essence, et surtout que bien d’autres facteurs doivent expliquer ces décisions. Lesquels? Ça, c’est plus dur à déterminer, mais il semble certain qu’une grande partie de la population est tellement attachée aux chars et au mode de vie qui les entoure que des variations du prix de l’essence du niveau de celles qu’on a observées depuis 1998 (hausse atteignant quand même 85 % entre 1999 et 2012) ne sont pas suffisantes pour modifier ses comportements. Cela veut dire qu’il faudrait faire augmenter ce prix bien plus ou trouver d’autres moyens pour faire diminuer son attachement au mode de vie centré sur l’automobile. Et cela, ce n’est pas évident…

Étouffer la dissidence

13 février 2017

etouffer-la-dissidenceLe titre du livre Étouffer la dissidence. Vingt-cinq ans de répression politique au Québec de la Commission populaire sur la répression politique (CPRP) explique bien son objet, qui est de révéler «les effets pernicieux de la répression que subissent les activistes et les mouvements sociaux, mais aussi l’ensemble de la population, que l’on gave d’une opinion prétendument publique hostile à toute forme de contestation».

Préambule : Ce n’est pas d’hier que la violence policière se manifeste au Québec. Cela a été déploré à de nombreuses reprises par des instances internationales. Mais, cette tendance s’est accentuée au cours des récentes années, notamment lors de la grève étudiante de 2012. L’objectif de la CPRP est de «documenter la répression policière exercée au Québec et de sensibiliser divers publics à la question». Même si d’autres instances, dont le gouvernement, ont tenu des audiences sur les événements entourant la grève de 2012, de nombreuses personnes et groupes les ont boycottées en raison de la limitation des mandats des commissaires qui tenaient ces audiences. En conséquence, le CPRP a décidé de tenir sa propre commission sur la répression politique et d’étendre la durée des événements étudiés au début des années 1990.

1. Documenter et comprendre la répression politique: une approche populaire : Le CPRP a donc tenu des audiences à Gatineau, Montréal, Québec et Sherbrooke de septembre 2013 à janvier 2014. Elle a aussi entendu à huis clos des personnes (11) qui préféraient rester anonymes et reçu des témoignages par écrit (18). En tout, le CPRP a reçu 94 témoignages, 67 provenant d’individus et 27 de groupes. Même si cet échantillon ne peut se prétendre exhaustif (il ne contient par exemple aucun témoignage de communautés arabo-musulmanes), les témoignages retenus peuvent servir à la mobilisation, à la lutte et à la protection contre la répression politique.

Pour le CPRP, la répression politique consiste en toute «action étatique ou privée destinée à prévenir, contrôler ou contraindre l’action collective non institutionnelle, y compris son initiation». Elle peut aussi bien provenir de politiciens, des forces policières et du système juridique que des médias, des employeurs ou d’autres personnes ou organismes.

2. Une longue histoire: la répression de 1990 à 2015 : Le choix de 1990 repose sur le durcissement de l’encadrement des manifestations par les forces policières (voir à ce sujet ce billet portant sur le livre Mater la meute de Lesley J. Wood) à cette époque. Comme le titre de ce chapitre l’indique, le CPRP y retrace les principaux événements de répression politique de 1990 à 2015. Si les anarchistes, les anticapitalistes et les personnes qui luttent contre la brutalité policière furent des cibles de prédilection, ce fut aussi le cas des mouvements étudiant, environnementaliste, autochtone et même, ce qui est plus récent, syndical.

3. La répression policière : Le CPRP décrit dans ce chapitre cinq formes de répression policière : la surveillance (y compris l’espionnage), l’infiltration, les arrestations, les détentions et les fouilles, et la brutalité. Ce chapitre est vraiment très intéressant.

4. La répression privée sur le campus : On a assisté au durcissement de la répression dans le milieu scolaire dès les années 1990 à tous les niveaux, du secondaire aux universités, tant par les forces policières que par les administrations, un peu partout au Québec, le tout culminant au cours de la grève étudiante de 2012. Ce durcissement de la répression s’est notamment manifesté par l’augmentation de la présence d’agents de sécurité provenant d’agences privées, et cela, dans un contexte d’austérité et de compressions budgétaires.

5. La répression judiciaire : La répression judiciaire se manifeste aussi bien par l’adoption de lois et de règlements niant le droit de manifester que par les peines et les conditions imposés par les juges. Cela dit, comme la très grande majorité des accusations sont abandonnées devant la Cour, il est clair que l’adoption de ces lois et règlements ne visent au fond qu’à empêcher les citoyens d’exercer leur droit de manifester, à intimider les groupes contestataires et à décourager les manifestations et les actions revendicatrices. Le CPRP ajoute que les personnes qui voient les accusations maintenues peuvent se retrouver dans des situations précaires : fortes sommes à payer, défense de poursuivre leurs études et, parfois même, fortes difficultés à trouver et à conserver un emploi. Certaines de ces personnes peuvent aussi subir un état de détresse psychologique important.

6. La répression par les discours publics : Le discours des politiciens, trop souvent appuyé par les médias, laisse penser que les gouvernements et les forces policières ont raison de réprimer les actions des groupes revendicateurs. Cette connivence concourt à convaincre une grande partie de la population qu’il est légitime de s’attaquer aux droits démocratiques des manifestants. Le CPRP donne de nombreux exemples où les médias ne font que reproduire les communiqués de la police sans aucune vérification.

7. Le profilage politique : Ce type de profilage peut aussi bien viser des groupes précis (surtout étudiants, environnementaux et anticapitalistes) que des personnes précises. Dans ce dernier cas, on assiste à un harcèlement concerté de nombreux policiers. Il est clair pour les personnes interrogées que ces tactiques visent à décourager ces personnes de militer, d’exercer leurs droits démocratiques. Même si intéressant, ce chapitre est un peu répétitif.

Conclusion : On l’a vu, l’objectif premier de la répression politique est de démobiliser les personnes qui militent, de «dé-démocratiser» la société. Le CPRP ajoute que, depuis la fin de ses travaux, la grande majorité des constats d’infraction ont été abandonnés et que les éléments les plus contraignants des règlement adoptés en 2012 (comme l’obligation de remettre un itinéraire et l’interdiction de manifester avec un masque) ont été invalidés. De même, la Cour a reconnu le concept du profilage dans un cas. Au bout du compte, l’intimidation par la répression a été un échec, car la plupart des militant.e.s ne sont que davantage convaincu.e.s de la justesse des causes pour lesquelles ils et elles se battaient.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Ayant lu beaucoup de livres sur cette question (notamment À qui la rue ? Répression policière et mouvements sociaux, un recueil de textes sous la direction de Francis Dupuis-Déri qui participe aussi à ce livre), je craignais de m’ennuyer un peu en lisant celui-ci. Or ce ne fut pas le cas. Les textes sont pertinents et clairs, la structure du livre sans bavure (on passe d’un chapitre à l’autre de façon aisée) et son contenu se démarque suffisamment des autres que j’ai lus sur ce genre de sujet pour susciter mon intérêt. Alors, oui, je conseille la lecture de ce petit livre (152 pages, y compris les notes à la fin, principal défaut de ce livre).