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L’histoire de la robe occidentale

26 mars 2018

La robe – Une histoire culturelle, du Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui de l’historien Georges Vigarello est le deuxième «beau livre» que je lis cette année, après À la table des philosophes. Comme avec le livre précédent, je ne le savais pas en le réservant. Il m’avait attiré lorsque j’ai lu son compte-rendu dans Le Devoir. Cet article précisait que ce livre ne porte pas uniquement sur la mode, mais davantage sur «l’histoire sociale et politique du statut de la femme». La quatrième de couverture ajoute à ce sujet que, de fait, «l’apparence de la femme traduit bien souvent ce qui est attendu d’elle, d’où l’enjeu d’une histoire des robes».

Introduction : L’auteur montre à quel point la robe est un signal de l’évolution du rôle et du statut des femmes, passant d’un attirail inconfortable associé à l’image et à l’inactivité au XVIIe siècle au confort des vêtements du XXe siècle qui «libère le mouvement» et qui est davantage approprié à l’activité.

1. Le destin de l’artifice : la géométrie : Les débuts de la robe occidentale sont marqués par sa fonction de dissimulation, seule la qualité du tissu étant utilisée pour permettre de distinguer l’origine sociale des femmes. Ce n’est qu’au XIIIe siècle que le laçage visera à faire ressortir les formes féminines du haut et qu’aux XIVe et XVe que l’étranglement de la taille (avec des ceintures, puis des corsets ou les deux) les accentuera encore, non sans causer des condamnations sociales et religieuses. Les vêtements féminins étaient de plus en plus conçus pour l’esthétique et les vêtements masculins pour leur fonctionnalité. Je saute la description des autres «instruments de supplice» présentés par l’auteur, ainsi que les privations et souffrances que les femmes devaient endurer pour entrer dans ces attirails supposément esthétiques.

2. Le triomphe du haut : La création d’instruments de torture se poursuit au XVIe siècle, avec seulement quelques variantes sur les précédents. «Le versant du haut se resserre, s’autonomise, installé sur un bas évasant les hanches tout en dissimulant les jambes dans son interminable diversité de plis. Le buste devient une tige, le visage une fleur et la jupe un vaste support susceptible de tous les ornements». Et la tige devient de plus en plus mince (certaines images en deviennent difficiles à regarder sans grimacer)… Ce modèle s’impose avec seulement quelques variantes dans tous les pays européens, et dans toutes les classes sociales, si ce n’est que les jupes sont moins longues chez les «femmes de labeur» pour leur permettre de marcher et de travailler. Ce modèle s’adoucit au XVIIe siècle, mais sans remettre en question ses bases.

3. Contester les contraintes : Au XVIIIe siècle, avec notamment l’influence des Lumières, la «structure rigide devient contrainte» et la «fixité devient obstacle». Le corset est critiqué entre autres parce qu’il limite l’autonomie des femmes, mais encore plus en raison de ses effets nocifs sur la santé. Avec les tuniques qui remplacent les robes, «l’anatomie émerge d’une étoffe qui, jusque-là, la dissimulait», l’étranglement de la taille cesse et certaines femmes osent même porter le pantalon. Mais, comme tout changement, celui-ci ne sera pas accepté par tout le monde, même pas par les meneurs de la Révolution française, «acteurs d’une société d’hommes».

4. Les résistances de l’artifice : La résistance s’expliquait par «l’absence de changement de mœurs». On assiste alors au début du XIXe siècle au «retour du profil traditionnel», avec ses corsets étranglant la taille, ses crinolines métallisées et ses jupes surdimensionnées. «L’artifice l’emporte. La fausse anatomie reprend ses droits», même si quelques femmes (dont George Sand) portent encore le pantalon. Ce n’est qu’à la fin de ce siècle que les «silhouettes s’affinent» et que les «robes se font fourreau», ces avancées accompagnant «un lent changement du statut de la femme», annonçant «une révolution définitive du féminin».

5. L’invention de l’élancement : Malgré ces modifications, le corset reste de mise et on favorise un profil serpentin (en forme de «S»), avec les seins et les fesses qui ressortent : «L’avancée du buste et le recul des lombes maintiennent une crispation, une allure contournée (…)». Toutefois, au début du XXe siècle, le «profil se redessine. Un élancement s’affirme» et c’est dorénavant (pour un certain temps…) la verticalité qui s’impose (et, pour ce, le corset disparaît enfin). «La tige a succédé au S», nous dit l’auteur. Mais, il ne s’agit que d’une étape avant que d’autres changements accompagnés par la plus grande présence des femmes dans les milieux du travail, dans les activités sportives et sur la place publique ne soient adoptés.

6. Individualité, éclectisme, sensibilité : La fin de la Deuxième Guerre mondiale est aussi celle du modèle unique. Dorénavant, les modèles se multiplient en fonction des désirs et des activités des femmes : robes courtes et parfois longues, jupes évasées ou mini, collants, tailleurs, pantalons, shorts, bermudas, jeans et leggings, il n’y a plus de restrictions (ou beaucoup moins). L’auteur parle de «l’affranchissement de l’allure» et de l’infléchissement du «long roman de la robe». Et j’en passe…

Conclusion : L’auteur conclut (en fait résume), pas du tout comme je l’ai fait!

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Je devrais plutôt écrire lire et regarder! En effet, plus de la moitié de la surface des pages de ce livre est en fait couverte d’images (surtout des peintures). D’ailleurs, ce livre est difficile à résumer sans pouvoir présenter d’images, ce qui explique que j’aie limité le contenu de ce billet aux faits saillants (souvent tirés des présentations au début de chaque chapitre). Le style de l’auteur est un peu rebutant, surtout avant qu’on s’habitue à ses tournures de phrases et au vocabulaire qu’il emploie. Son sujet est par contre fascinant. On a beau connaître en grande partie l’évolution des vêtements conçus par des hommes pour des femmes, le fait de suivre de près et en détail l’évolution des tortures qu’on leur a fait endurer ne peut que nous porter à nous indigner. Les liens que l’auteur fait avec l’évolution (ou l’absence d’évolution pendant trop longtemps) du statut des femmes dans la société sont pertinents, même si pas aussi développés que je l’espérais. Les longues descriptions des principes de la mode m’ont semblé parfois interminables et souvent répétitives (surtout vers la fin)…

Si les images de ce livre en rendent la lecture agréable (elles sont magnifiques!), sa grande taille (27 cm x 29 cm, ou 10,5 po x 11,5 po) et son poids le rendent difficile à manipuler. Disons que je ne l’ai jamais apporté dans mes déplacements en transport en commun! En plus, les notes (685!) sont à la fin. Heureusement, il ne s’agit que de références. Elles sont tellement difficiles d’accès (même avec deux signets) que j’ai cessé de tenter de les consulter dès les premières pages. Dommage…

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Le Fonds des générations et le remboursement de la dette (2)

21 mars 2018

Le billet que j’ai publié la semaine dernière sur le Fonds des générations et le remboursement de la dette a suscité passablement d’intérêt, mais a confondu beaucoup de monde. Rarement ai-je reçu autant de commentaires de personnes me disant ne pas avoir trop bien compris ce billet, voire à n’y avoir strictement rien compris. Je vais me réessayer en présentant un tableau qui, je l’espère pourra permettre de saisir le sens de la manœuvre du gouvernement.

Même si je ne compte pas reprendre les explications du dernier billet, je rappelle que messieurs Couillard et Leitao ont annoncé la semaine dernière leur intention d’utiliser 10 milliards $ du Fonds des générations sur cinq ans pour rembourser des emprunts qui financent la dette du Québec et que pas grand monde a compris leurs explications.

Un tableau

Le tableau qui suit a été construit à l’aide du tableau G.6 de la page G.13 (la 278e…) de la mise à jour de novembre 2017 du Plan économique du Québec pour les cinq premières années et, pour la dernière année, des taux de croissance utilisés entre 2021-2022 et 2022-2023 dans le tableau 6 de la page 14 d’une étude de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke portant sur le Fonds des générations.

Ce tableau présente un ensemble de données portant sur l’évolution prévue de ce fonds avant et après l’annonce du gouvernement pour l’année qui s’achève (2017-2018) et pour les cinq années suivantes (2018-2019 à 2022-2023). On notera que la partie du haut contient les prévisions de ces données faites avant l’annonce gouvernementale, que la partie du centre montre les mêmes prévisions ajustées en fonction de cette annonce et que la partie du bas présente la différence entre les deux parties précédentes.

– La valeur comptable représente les sommes accumulées dans le Fonds au début et à la fin de chaque année. C’est cette somme qui est soustraite de la dette dans les documents budgétaires, comme on peut le voir entre autres au tableau G.2 de la page G.4 de la mise à jour.

– Les versements (ou revenus dédiés, dans les documents du budget) sont les sommes ajoutées au Fonds au cours de chacune de ces années. Ces versements proviennent de quatre sources principales :

  • des redevances hydrauliques versées par Hydro-Québec et par les producteurs privés d’hydroélectricité;
  • des revenus d’Hydro-Québec découlant de l’indexation du prix de l’électricité patrimoniale;
  • de la totalité des revenus miniers;
  • d’un montant provenant de la taxe spécifique sur les boissons alcooliques.

L’important à retenir ici est que, peu importe leur provenance, ces sommes sont déposées dans le Fonds des générations au lieu de l’être dans le Fonds consolidé du gouvernement et l’oblige à faire des surplus au moins égaux à ces versements pour présenter un budget équilibré selon les exigences de la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations.

– Les revenus de placement sont ceux obtenus par les placements du Fonds, qui sont administrés par la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ).

– Les retraits représentent les sommes totalisant 10 milliards $, à raison de 2 milliards $ par année pendant cinq ans, que messieurs Couillard et Leitao ont annoncé vouloir utiliser pour rembourser des emprunts liés à la dette.

– La hausse nette est le total des versements et des revenus de placements, moins les retraits (lorsqu’il y en a). Additionnée à la valeur comptable du début d’année, elle permet d’obtenir la valeur comptable de fin d’année, qui est aussi la valeur comptable du début de l’année suivante.

– Le service de la dette, que j’ai calculé sur la base d’un taux d’intérêt de 3,3 % de la valeur comptable du début de chaque année, taux que j’ai choisi car il s’agit de la moyenne des taux payés par le gouvernement de 2009 à 2016, représente le coût payé par le fonds consolidé pour conserver les sommes incluses dans le Fonds plutôt que de les utiliser à rembourser des emprunts (ou à en faire moins de nouveaux). Cette dépense supplémentaire payée à même le fonds consolidé force le gouvernement à faire des surplus au moins égaux à ces sommes pour présenter un budget équilibré selon les exigences de la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations. Notons que le choix du taux d’intérêt (3,3 %) ne change rien à la démonstration, tant qu’il n’est pas plus élevé que le taux de rendement des revenus de placement (ce qui n’est arrivé qu’une fois, soit en 2008).

– Les surplus minimaux, comme je l’ai expliqué auparavant, sont la somme des versements et du service de la dette, soit les surplus budgétaires que le gouvernement doit faire en raison de la création du Fonds pour respecter la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations.

– Les profits sont la soustraction du service de la dette des revenus de placement. Ces profits sont l’objectif avoué du fonds, l’obligation de faire des surplus minimaux pouvant être considérée comme un objectif inavoué…

Conséquence des retraits

La première conséquence de ces retraits est un niveau moins élevé de 11,38 milliards $ de la valeur comptable du Fonds à la fin de la dernière année (2022-2023), cette valeur se situant à un peu moins de 19 milliards $ plutôt qu’à 30,35 milliards $. La partie du bas du tableau montre que cet écart est dû bien sûr aux retraits de 10 milliards $, mais aussi à une baisse de 1,38 milliard $ des revenus de placement. Cette baisse se traduit presque également en une diminution des profits (679 millions $) et du service de la dette (703 millions $). Il est bien certain que ces sommes et ces proportions peuvent varier en fonction des hypothèses retenues, mais le principe demeurerait le même tant que le taux d’intérêt payé pour le service de la dette demeurerait inférieur au taux de rendement obtenu sur les placements.

L’autre différence notable est que les surplus budgétaires minimaux que devrait faire le gouvernement seraient moins élevés s’il faisait des retraits de 10 milliards $. On peut en effet voir sur le tableau que ces surplus minimaux passeraient d’un total sur six ans de 16,8 milliards $ s’il n’avait pas décidé de faire des retraits à 16,1 milliards $, une différence de 703 millions $, ce qui représente une baisse de seulement 4,2 % de ces surplus. On notera en plus que ces surplus minimaux obligatoires augmenteraient quand même énormément. En effet, au lieu de passer de 2,3 milliards $ en 2017-2018 à 3,4 milliards $ en 2022-2023, une hausse de 1,1 milliard ou de 50,0 %, ils passeraient de 2,3 milliards $ en 2017-2018 à 3,1 milliards $ en 2022-2023, une hausse de 842 millions $ ou de 37,2 %. Bref, l’objectif de diminuer le service de la dette mentionné par le ministre Leitao est donc réel, mais de bien faible ampleur.

Un autre tableau

En fait, pour se donner plus de marge de manœuvre, le gouvernement devrait soit effectuer des retraits plus élevés, ce qui, on l’a vu, réduirait encore plus les profits générés par le Fonds, soit modifier la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations de façon à ce que l’augmentation des dépenses imputées au fonds consolidé le soit plutôt au Fonds des générations, ce qui permettrait en plus d’améliorer la transparence des activités de ce fonds.

Comme on peut le voir dans le tableau qui suit, cette deuxième option ferait diminuer la valeur comptable du Fonds de 3,3 milliards $ (de 30,3 milliards $ à 27,0 milliards $) par rapport à l’estimation faite «sans retraits» (partie du haut du tableau précédent), mais les profits ne baisseraient que de 172 millions $, soit beaucoup (quatre fois) moins que la baisse associée à l’annonce gouvernementale (679 millions $). En effet, près de 95 % de la baisse de la valeur comptable du Fonds, soit 3,156 milliards $ sur 3,326 milliards $, permettrait une diminution des surplus minimaux, donc une augmentation de la marge de manœuvre du gouvernement, augmentation quatre fois et demie plus élevée que celle associée à l’annonce du gouvernement (703 millions $). Lors de la dernière année de ces prévisions, en 2022-2023, ces surplus minimaux passeraient de 3,4 milliards $ à 2,5 milliards $, une baisse de 860 millions $, ou de 25,3 %, et la marge de manœuvre du gouvernement augmenterait d’autant. Là, l’objectif du gouvernement d’augmenter sa marge de manœuvre serait véritablement atteint (quoiqu’il le serait encore plus si la loi au long nom n’obligeait pas non plus à faire des surplus qui équivalent aux versements dans le Fonds!).

Et alors…

À relire ce billet, je ne suis pas totalement convaincu d’avoir réussi à mieux faire comprendre l’annonce du gouvernement que je l’avais fait avec le billet précédent. En tout cas, l’ampleur des sommes en jeu devrait être plus facile (ou moins difficile…) à visualiser. Ces deux billets montrent à quel point il est difficile pour les citoyen.nes de pouvoir comprendre les annonces gouvernementales qui touchent les questions budgétaires, et encore plus difficile de comprendre celles qui concernent le Fonds des générations, en raison des nombreuses règles comptables et autres qui les entourent. En tout cas, j’ai bien hâte de lire la section sur le Fonds des générations dans le budget qui sera déposé mardi prochain (le 26 mars) pour voir si les tableaux qu’on y trouvera ressembleront aux miens (enfin, à la partie du milieu du premier tableau de ce billet)!

L’entraide, l’autre loi de la jungle

19 mars 2018

Avec leur livre L’entraide, l’autre loi de la jungle, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, qui «ont tous deux une formation d’ingénieur agronome et un doctorat en biologie», nous montrent que «de tout temps, les humains, les animaux, les plantes, les champignons et les micro-organismes – et même les économistes ! – ont pratiqué l’entraide» et que cela les a aidés à survivre alors que bien des espèces plus fortes se sont éteintes!

Préface : Le sociologue Alain Caillé, notamment directeur de la Revue du MAUSS, salue à la fois l’objectif et la réalisation de ce livre. Il dit entre autres apprécier qu’il montre que la coopération ne l’emporte pas seulement sur la compétition dans les sociétés humaines, mais aussi dans l’ensemble du vivant.

Introduction – L’âge de l’entraide : «L’entraide n’est pas un simple fait divers [qui s’observe lors de catastrophes], c’est un principe du vivant. C’est même un mécanisme de l’évolution du vivant : les organismes qui survivent le mieux aux conditions difficiles ne sont pas les plus forts, ce sont ceux qui arrivent à coopérer». La compétition entre individus existe aussi, mais cet état demande trop d’énergie et génère trop de stress pour être maintenu sur une longue période. Ce livre vise à faire le point sur la contribution de toutes les disciplines (éthologie, anthropologie, économie, psychologie, biologie sociologie, neurosciences, etc.) qui se sont penchées sur cette question.

1. Histoire d’un oubli : Presque tout le monde a entendu parler de la compétition entre plantes et arbres pour obtenir plus de lumière dans les forêts. Or, on entend moins parler des cas où la cohabitation entre deux espèces (végétales ou animales) les favorise toutes les deux (parfois même entre plus que deux espèces). Les auteurs fournissent de nombreux exemples de ce type de coopération (partie très intéressante et instructive).

Ils y présentent ensuite six types d’interactions possibles entre deux espèces, passant de celles qui sont mutuellement avantageuses à celles qui nuisent au deux espèces en relation :

  • le mutualisme (et la symbiose), qui avantage les deux espèces;
  • la coexistence, qui n’avantage ou ne désavantage aucune espèce;
  • le commensalisme, qui en avantage une sans nuire à l’autre;
  • l’amensalisme, qui nuit à une sans avantager l’autre;
  • la prédation (y compris le parasitisme), qui avantage une espèce et nuit (beaucoup!) à l’autre;
  • la compétition qui nuit aux deux espèces, car «chacune risque de perdre des plumes, voire d’y laisser sa peau».

Les auteurs tentent ensuite de comprendre les raisons qui expliquent que nous ayons établi la compétition au cœur de notre culture occidentale, alors qu’elle est le seul type de relation qui nuit à tout le monde sans vraiment avantager personne.

2. L’entraide spontanée : Les auteurs démolissent d’entrée de jeu le concept d’homo œconomicus, cet être imaginaire parfaitement égoïste et «rationnel», en montrant à l’aide de nombreuses expériences (que j’ai lues des dizaines de fois, mais qui sont tout à fait pertinentes pour cette démonstration) que l’être humain ne correspond pas du tout à ce monstre asocial… Par exemple, lors de catastrophes, la grande majorité des gens gardent leur sang-froid et aident les plus mal pris, même s’ils ne les connaissent pas. Ce comportement correspond aux résultats d’autres tests qui montrent que nous sommes portés intuitivement (ou instinctivement) à collaborer, et que ce n’est que si on a le temps de réfléchir que nous pouvons parfois agir de façon plus égoïste. Les auteurs explorent ensuite d’autres aspects de la question.

3. Les mécanismes du groupe : Les auteurs expliquent ici le concept du don et du contre-don. La «triple obligation de «donner-recevoir-rendre» génère un état de dépendance réciproque qui prolonge le lien social dans le temps, telle une boucle sans fin» et crée ainsi une «culture de l’entraide» qui pérennise le comportement intuitif présenté dans le chapitre précédent. Ils abordent ensuite d’autres facteurs qui peuvent favoriser ou défavoriser l’entraide, comme l’empathie, la présence de profiteurs, l’établissement d’une réputation enviable (même pour un pseudo anonyme sur Internet!), les récompenses et les punitions (dont l’efficacité dépend beaucoup du contexte; par exemple, «la punition, pour être efficace, doit être juste, bien proportionnée, mais aussi parcimonieuse et discrète»), les normes sociales et les institutions.

4. L’esprit du groupe : Dans certains groupes, l’entraide se fait presque automatiquement, tandis que dans d’autres la chimie ne prend pas. Les auteurs présentent en détail trois facteurs essentiels pour qu’un groupe (qui peut être aussi petit qu’un groupe de travail ou aussi grand qu’un pays, voire que la population vivant sur la Terre) fonctionne bien : le sentiment de sécurité, le sentiment d’égalité (en fait d’équité, puisque les auteurs précisent que les inégalités dues à la chance et surtout au travail et à l’utilité sont mieux acceptées) et le sentiment de confiance (confiance qui est «une suspension provisoire de l’esprit critique»).

Les auteurs expliquent ensuite les huit principes fondamentaux établis par Olinor Ostrom dans son livre La gouvernance des biens communs (que j’ai présenté dans ce billet) pour assurer une gouvernance durable de biens communs, puis mettent en garde contre l’extase collective qui supprime l’individualité et qu’on observe entre autres dans les armées, dans les partis politiques (chers camarades…) et dans les groupes religieux (surtout dans des sectes). Finalement, ils abordent ce qu’ils appellent l’«altruisme de paroisse», c’est-à-dire la «tendance à l’entraide préférentielle entre personnes du même groupe au détriment des étrangers», qui «peut être néfaste pour la nation» (cela m’a fait penser au comportement de certaines personnes au Québec…) et les facteurs qui peuvent mener l’effondrement de l’entraide, facteurs qui vont des fausses rumeurs à la propagande et qui détruisent la confiance qui sera par la suite bien difficile à reconstruire (là, c’est au président des États-Unis que j’ai pensé).

5. Au-delà du groupe : Les auteurs se penchent dans ce chapitre sur les relations entre les groupes et avec le reste du monde. Un des moyens les plus utilisés pour accentuer l’entraide dans un groupe est d’entrer en compétition avec un autre groupe. On peut par exemple s’inventer un ennemi et jouer du «nous» contre «eux». Cette méthode fut aussi bien utilisée par les nazis que par les républicains aux États-Unis (l’axe du mal de Bush et sa guerre en Irak, ainsi que bien d’autres exemples). Ce genre de méthode (oui, je pense encore au «nous» québécois…) resserre en général les liens à l’intérieur d’un groupe, mais génère des tensions envers les membres des autres groupes. Il est de loin préférable de s’entendre sur un objectif commun à tous les groupes pour favoriser l’entraide entre tout le monde.

Les auteurs étudient ensuite les enjeux entourant l’égalité entre les membres d’un groupe, la taille optimale et maximale d’un groupe pour que l’entraide demeure possible, et, en faisant le tour des concepts analysés auparavant, les possibilités de coopération dans la lutte contre les changements climatiques (le résultat n’est pas très encourageant…).

6. Depuis la nuit des temps : Les auteurs abordent cette fois le rôle de l’entraide et de l’égoïsme dans l’évolution des êtres vivants (y compris humains) et dans la sélection naturelle des groupes qui ont survécu, ainsi que les facteurs qui peuvent expliquer comment ils sont parvenus à un tel niveau d’entraide (partie passionnante). Ils concluent que «d’un point de vie évolutif, l’égoïsme supplante l’altruisme au sein des groupes. Les groupes altruistes supplantent les groupes égoïstes». Cela signifie qu’un individu plus égoïste a de meilleures possibilités de reproduction, mais qu’un groupe formé de plus d’individus égoïstes a une probabilité de survie inférieure à celle d’un groupe formé de plus d’individus altruistes. On a en plus observé que les comportements de collaboration augmentent en milieu hostile (des plantes et arbres en montagne, par exemple) et diminuent en milieu favorable (sur des terrains plats).

Les auteurs abordent ensuite les mécanismes qui peuvent expliquer le mutualisme (et la symbiose) entre espèces différentes (parfois entre un végétal et un animal) et en donnent de très nombreux exemples. On peut s’émerveiller devant ces phénomènes, mais il faut comprendre que nous n’observons que les espèces qui ont survécu au cours du processus de sélection naturelle (dans bien des cas grâce à des collaborations de ce genre) et pas celles bien plus nombreuses qui sont disparues notamment par manque de collaboration. Ils continuent en présentant trois principes généraux, «trois manières qu’a la vie de créer de la nouveauté grâce à l’entraide» :

  • l’entraide crée de nouvelles opportunités d’entraide, principe qui fait en sorte que, de nos jours, «chaque organisme est potentiellement en interaction mutuellement bénéfique avec un ou plusieurs autres organismes» et que «cette interdépendance radicale de tous les êtres renforce clairement la résilience des systèmes vivants» (par contre, en nous isolant volontairement des autres organismes vivants, «nous creusons simplement notre tombe»);
  • deux organismes peuvent fusionner pour former un nouvel être, notamment par la symbiogénèse («capacité qu’ont deux organismes à former un nouvel organisme unique»);
  • le passage à un niveau supérieur de complexité.

Conclusion – Le nouveau visage de l’entraide : Les auteurs dressent le bilan du livre en résumant tout d’abord le contenu de chacun des chapitres (avec un texte assez différent du mien!), en faisant ressortir ensuite neuf grands principes de l’entraide et en expliquant ce que l’écriture de ce livre (et la recherche étendue sur 10 ans pour ce faire) «a changé dans le regard que nous portons sur l’entraide» (dans le contexte où ils étaient davantage imprégnés par la culture de la compétition qu’ils ne le pensaient).

Épilogue – Pour quel monde? : En appliquant les principes que ce livre a permis de faire ressortir, les auteurs essaient de prévoir si les êtres humains favoriseront leurs réflexes d’entraide ou des comportements égoïstes lorsque l’effondrement qu’un des auteurs (et probablement l’autre aussi) juge inéluctable (voir ce livre et ce billet) surviendra. Pour que les réflexes d’entraide (et même ce choix réfléchi) l’emportent sur les comportements égoïstes, ce qui sera essentiel à la survie de l’espèce humaine, il est important de se débarrasser de la «mythologie de la compétition et de la supposée loi de la jungle» qui entretiennent «un climat de violence et de défiance tout à fait défavorable à l’entraide», mythologies qui reposent entre autres sur les hypothèses erronées colportées par la théorie économique orthodoxe, ainsi que par des politicien.nes et idéologues qui tentent même de s’appuyer sur ces mythologies pour orienter l’éducation des enfants (il faut les habituer jeunes à la compétition, même si ce mythe «n’est adapté ni à notre vie en société ni à notre planète») et pour modifier la gestion des organismes publics (il faut les mettre en concurrence pour améliorer leur efficacité et leur productivité) au détriment de la qualité des services et de la santé mentale des travailleur.euses de ces secteurs.

Annexe – De la nouvelle sociobiologie» : Cette annexe présente le débat entre les sociobiologistes sur l’origine de la socialité. Pendant une quarantaine d’années, la version dominante était celle de la proximité génétique entre les individus, soit que, en aidant un.e membre de sa famille, un individu favorise la transmission d’une partie de ses gènes par ces personnes proches de lui génétiquement. Ainsi, même l’altruiste serait en fait égoïste, interprétation qui a plu à la droite (et même à l’extrême droite). Par contre, jamais cette version n’a été prouvée. En fait, même le sociobiologiste à l’origine de cette version (Edward Osborne Wilson) s’en est détaché avec le temps, pour revenir à l’explication de Darwin, soit que l’égoïsme supplante l’altruisme au sein des groupes, mais que les groupes altruistes supplantent les groupes égoïstes, comme mentionné dans un chapitre précédent. Ils terminent cette annexe en abordant d’autres concepts liés à la sociobiologie (réciprocité directe et indirecte, réputation, sélection spatiale, rôle du milieu hostile, etc.),

Je craignais que cette annexe soit très technique et dure à lire, mais non, elle est aussi claire et agréable à lire que le reste du livre.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ayant grandement apprécié le livre de Pablo Servigne (et Raphaël Stevens) que j’ai lu auparavant (Comment tout peut s’effondrer, dont j’ai parlé dans l’épilogue), mes attentes étaient grandes envers celui-ci. Et elles n’ont pas été déçues. En fait, ce compte-rendu rend bien mal la richesse du contenu de ce livre. Je n’ai par exemple rien dit sur les liens que les auteurs ont faits avec deux des livres que j’ai le plus appréciés au cours des dernières années, soit Système 1, système 2 – Les deux vitesses de la pensée de Daniel Kahneman et Sapiens : une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari. Ce livre se joint à cette liste de livres qui ressortent nettement des autres. En plus, les notes sont en bas de pages!

Le Fonds des générations et le remboursement de la dette

14 mars 2018

J’écoutais RDI ce matin quand messieurs Couillard et Leitao ont annoncé leur intention d’utiliser 10 milliards $ du Fonds des générations sur cinq ans pour rembourser des emprunts qui financent la dette du Québec. On ne peut pas dire que les conséquences de cette décision étaient limpides! Je me suis alors dit que ce serait intéressant d’aller un peu plus loin. Je ne reprendrai pas ici le contenu des billets que j’ai consacrés à cette question (en juillet 2016 et en décembre 2017), mais me concentrerai plutôt sur le sens à donner à l’annonce de ce matin.

Pourquoi ne pas utiliser le Fonds à d’autres dépenses?

Quand des journalistes ont posé cette question, M. Leitao a répondu que, pour utiliser le Fonds à d’autres dépenses, il faudrait changer la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations qui l’a créé. Il n’a pas tort, mais, en fait, il faut savoir que, comme les sommes comptabilisées dans ce fonds sont soustraites de la dette, toute utilisation pour un autre objectif que de rembourser des emprunts ferait automatiquement augmenter la dette, de la même façon que la hausse des dépenses dans le budget régulier du gouvernement (payée par son fonds consolidé) créerait un déficit (ou ferait diminuer un surplus) et entraînerait une hausse de la dette (ou une diminution de sa baisse). Bref, payer des dépenses publiques avec le budget régulier du gouvernement ou avec le Fonds des générations, ça ne change rien à la dette. Mais, bon, ce n’est pas la partie la plus importante de cette manœuvre.

Pourquoi utiliser le Fonds pour rembourser des emprunts?

M. Leitao explique que le remboursement de 10 milliards $ d’emprunts sur cinq ans (à raison d’environ 2 milliards $ par année) a deux objectifs : se protéger contre l’instabilité des marchés financiers et faire diminuer les dépenses consacrées au service de la dette pour pouvoir ainsi dépenser davantage dans des services à la population. Si le premier objectif est assez facile à comprendre (il correspond même à une recommandation d’un mémoire récent de l’Ordre des comptables professionnels agréés du Québec), la mécanique du deuxième est plus complexe.

Mécanique

Le graphique qui suit (tiré de la page G.15 de la mise à jour de novembre 2017 du Plan économique du Québec) montre l’évaluation faite en novembre dernier des sommes déposées annuellement au Fonds des générations au cours des dernières années et prévues au cours des prochaines.

La partie en noir des barres représente les dépôts et la partie en gris le rendement (ou les revenus de placements). La Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations oblige actuellement le gouvernement de déposer les sommes provenant de sources identifiées et d’y laisser les revenus de placement, et ce, en plus de devoir équilibrer son budget (je laisse tomber ici le rôle du Fonds de stabilisation pour simplifier). Cela veut dire que le gouvernement doit équilibrer ses revenus et dépenses, et en plus verser quelque deux milliards $ par année. Mais, en fait, c’est encore pire. En effet, en décidant de laisser 13 milliards $ dans le Fonds des générations plutôt que d’utiliser cette somme pour rembourser ses emprunts, le gouvernement augmente ses besoins financiers de 13 milliards $, doit donc emprunter 13 milliards $ de plus et payer des intérêts sur ces emprunts supplémentaires. Au taux d’intérêt payé cette année (2,8 % en 2017, selon l’affirmation du ministre à RDI économie ce soir), cela représente une augmentation d’environ 364 millions $ au service de la dette (2,8 % x 13 milliards $ = 364 millions $). Donc, en plus de devoir équilibrer le budget, de devoir faire un surplus d’environ 2 milliards $ pour compenser les dépôts au Fonds, le gouvernement doit en plus faire un autre surplus de 364 millions $ dans ses autres dépenses pour permettre au Fonds des générations d’amasser des rendements (de 7,3 % en 2016, selon la page G.16 du document mentionné au début du paragraphe précédent). Bon, 364 millions $, cela peut sembler peu sur un budget de plus de 100 milliards $, mais, comme les sommes accumulées dans le Fonds augmentent chaque année (elles atteindraient 22 milliards $ en 2021-2022, selon le tableau G.6 de la page G.13 du même document, soit dans quatre ans) et comme les taux d’intérêt augmenteront aussi, cette ponction deviendra de plus en plus élevée. En supposant des taux de 3,3 % comme semble l’avoir fait M. Leitao en parlant d’une économie de 1 milliard $ sur cinq ans, cette augmentation du service de la dette atteindrait 726 millions $ en 2021-2022, soit deux fois le montant actuel. Si les taux d’intérêt atteignaient leur niveau de 2007, soit 4,7 %, cette ponction dépasserait le milliard $ cette année-là et encore plus au cours des années suivantes!

En retirant 2 milliards $ par année du Fonds (ou plutôt en le faisant augmenter de 2 milliards $ de moins par année, car il continuera à augmenter de plusieurs centaines de millions $ par année, voir le graphique), M. Leitao n’a pas vraiment tort de dire qu’il diminue cette ponction d’un milliard $ sur cinq ans, mais il serait plus exact de dire qu’il l’empêche d’augmenter d’un milliard $ de plus! Avec une hausse des taux d’intérêt entre 3,3 % et 4,7 %, cette ponction atteindrait tout de même entre 500 et 700 millions $ dans cinq ans (en 2022-2023), pour un total sur cinq ans se situant entre 2 et 3 milliards $. Sans la décision d’aujourd’hui, ce total serait plus élevé d’un milliard $, soit entre 3 et 4 milliards $. Alors, oui, ce total baissera d’un milliard grâce à la décision d’aujourd’hui, mais il sera loin d’être nul! Pas sûr que la population sait cela…

Et alors…

J’ai précisé dans mes deux billets précédents sur le Fonds des générations que, mis à part une certaine réticence (en fait une réticence certaine) à la financiarisation de nos activités budgétaires, je n’ai pas vraiment d’objection fondamentale à la création du Fonds des générations. Ce n’est en fait pas pire que ce que la Norvège fait avec son fonds souverain. J’ajoutais toutefois que je m’élève avec véhémence contre l’instrumentalisation qu’on en fait au moyen de la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations. J’écrivais que cette loi «instrumentalise ce fonds pour faire en sorte que les sommes qu’on y verse s’ajoutent à l’équilibre budgétaire et forcent ainsi le gouvernement à faire des surplus équivalents à ces versements». J’aurais en fait dû ajouter l’augmentation du service de la dette qu’elle entraîne et qui force les gouvernements à faire des surplus encore plus élevés que ce que j’en disais.

Au bout du compte, la décision de M. Leitao peut être considérée positivement, car elle fait diminuer la hausse des dépenses du service de la dette, mais en fait, cette stratégie rocambolesque que peu de gens peuvent comprendre n’est due qu’à une loi mal ficelée. Ce serait bien plus simple (et beaucoup plus équitable et logique) d’imputer au Fonds des générations les dépenses supplémentaires qu’il entraîne au service de la dette. De cette façon, le rendement laissé au Fonds serait son vrai bénéfice : la différence entre les revenus de placements qu’il permet et les dépenses du service de la dette qu’il entraîne. Mais, c’est peut-être au fond l’objectif qu’avait le gouvernement quand il a adopté cette loi, soit de forcer des surplus de plus en plus élevés et ainsi se voir «obligé» d’imposer des compressions aux services publics quand ces surplus sont trop difficiles à réaliser. Mais là, il s’est peut-être aperçu qu’il est allé trop loin et que cette ponction l’empêche de faire ses promesses à la veille des élections!

(Ce billet a une suite ici)

La grande évasion

12 mars 2018

J’ai publié récemment un billet sur un texte d’Angus Deaton portant sur les inégalités et l’iniquité. Cela m’a donné le goût de lire son seul livre traduit en français, La grande évasion – Santé, richesse et origine des inégalités, d’autant plus que Ianik Marcil me l’a recommandé. L’auteur y raconte l’histoire des 250 dernières années qui «a vu certaines parties du monde croître de manière spectaculaire, et creuser dans le même temps de manière disproportionnée les inégalités. Analysant en profondeur les ressorts de la prospérité et de la richesse des nations, il porte un regard lucide sur le chemin qu’il reste à parcourir pour venir en aide aux laissés-pour-compte».

Préface : «La «Grande évasion» de ce livre raconte comment l’humanité a échappé aux privations et à la mort prématurée, comment les hommes ont réussi à rendre leur vie meilleure et ont ouvert la voie que d’autres ont suivie». Pour illustrer ce constat ainsi que la hausse des inégalités qui a accompagné ce progrès, l’auteur dépeint la misère qui caractérisait la région minière écossaise où ses parents et grands-parents ont vécu, la chance de ceux et celles qui en sont sorti.es, mais aussi le sort des personnes démunies qui y vivent encore.

Introduction – De quoi parle ce livre : «Ce livre raconte comment la situation s’est améliorée, comment et pourquoi le progrès est apparu, et retrace le jeu entre progrès et inégalités». Ce chapitre explique aussi le titre du livre, choisi pour faire une analogie entre les évadés du film La grande évasion et la majorité de ceux et celles qui ne se sont pas évadé.es et qui ont vu leur condition se détériorer en raison des mesures supplémentaires des gardiens pour éviter que d’autres détenu.es s’évadent. Il montre ensuite que chaque période de croissance, qu’elle soit due à une révolution industrielle ou à une mondialisation, a accentué les inégalités entre les pays et surtout à l’intérieur de ceux-ci. Cela s’applique aussi bien à la croissance économique qu’aux progrès en santé qui bénéficient bien différemment à tout le monde. L’auteur présente ensuite le contenu des chapitres de ce livre, puis explique l’importance de bien comprendre les données qui sont habituellement utilisées pour estimer les inégalités et de les regarder sous différents angles (bravo!).

1. Le bien-être du monde : Dans ce chapitre, l’auteur compare l’évolution de la santé (notamment l’espérance de vie et la mortalité infantile) et de la richesse (et, dans une moindre mesure, d’autres facteurs qui influencent le bien-être, comme les guerres, les épidémies, le climat social et politique, etc.) dans les pays riches et les pays pauvres, surtout au XXe siècle, mais aussi depuis 250 ans.

Première partie – La vie et la mortalité

2. De la préhistoire à 1945 : L’auteur approfondit dans ce chapitre son analyse de l’évolution de l’espérance de vie et des facteurs qui l’ont influencée, remontant, comme le titre l’indique, jusqu’à la préhistoire (en tenant compte de l’imprécision des données pour les époques les plus reculées).

3. Échapper à la mort sous les tropiques : L’auteur s’attarde cette fois sur la hausse de l’espérance de vie dans les pays pauvres depuis 1945. Comme auparavant dans les pays riches, cette hausse s’est manifestée en premier lieu par la baisse de la mortalité infantile (avant 1 an) et juvénile (de 1 à 5 ans). Les principaux facteurs de cette hausse furent aussi semblables : santé publique et hygiène (surtout du côté de l’eau potable), lutte antimicrobienne (surtout par l’hygiène et la prévention, mais aussi par des campagnes de vaccination et l’utilisation antibiotiques), alimentation, éducation, puis baisse de l’extrême pauvreté et augmentation du revenu par habitant. Cela dit, le plus gros de la différence entre l’espérance de vie entre les pays pauvres et riches s’observe toujours du côté de la mortalité infantile et juvénile, et s’explique par de nombreux facteurs qui diffèrent d’un pays à l’autre (revenus et pauvreté extrême, mais aussi épidémies, comme celle du sida, corruption des gouvernements, alimentation et guerres).

4. La santé dans le monde moderne : L’auteur aborde ici d’autres aspects de la santé et les facteurs qui les ont influencés, dont :

  • l’évolution de l’espérance de vie à 50 ans depuis 1950 dans les pays riches;
  • la mondialisation de la santé, des maladies et des moyens de lutter contre elles;
  • la malnutrition et la taille humaine.

Deuxième partie – L’argent

5. Le bien-être matériel aux États-Unis : L’auteur présente ainsi le sujet de ce chapitre : «Quand le bien-être s’améliore, tout le monde n’en bénéficie pas également, si bien que l’amélioration creuse souvent (mais pas toujours) des écarts entre les gens. Le changement, positif ou négatif, est souvent injuste». Il présente pour les États-Unis l’évolution :

  • du PIB et les problèmes de mesure de cet indicateur;
  • de la pauvreté (en remettant aussi en question la définition de ce concept et donc sa mesure);
  • de la distribution des revenus (donc des inégalités);
  • des revenus des plus riches (les 1 %, 0,5 % et 0,1 %);
  • de la mobilité intergénérationnelle.

6. La mondialisation et la plus grande évasion : L’auteur examine les mêmes évolutions que dans le chapitre précédent, mais cette fois pour l’ensemble des pays, à l’intérieur de leurs frontières et entre eux. Et là, les problèmes de mesure sont encore plus importants, faisant en sorte qu’il faut prendre le résultat de ces comparaisons avec des pincettes (bravo à l’auteur qui va plus loin sur ce questionnement que la plupart des autres économistes, mais pas encore assez à mon goût…). Il critique notamment le seuil de pauvreté extrême de la Banque mondiale, entre autres parce qu’elle applique le même seuil à tous les pays en fonction du taux de change en parité de pouvoir d’achat (concept qui a peu de sens pour des pays pauvres), indicateur qui varie considérablement à chaque révision (par exemple, lors de la révision de 1993, «la pauvreté est passée de 39 à 49 % de la population» en Afrique subsaharienne). L’auteur ajoute que ce seuil (actuellement 1,90 $ par jour) ne peut absolument pas s’appliquer aux pays riches (ou même intermédiaires). En plus, les sources pour calculer le nombre de personnes qui gagnent moins que ce seuil ne sont absolument pas fiables. Par exemple, un changement mineur dans un questionnaire servant à cette fin a fait doubler le nombre de personnes en situation de pauvreté extrême en Inde! Je compte d’ailleurs écrire un billet sur l’établissement du seuil d’extrême pauvreté par la Banque mondiale depuis plusieurs semaines, ayant lu une étude intéressante sur cette question (soulevant aussi ces lacunes et bien d’autres), mais d’autres sujets se sont imposés… Ça va peut-être venir!

Troisième partie – L’aide

7. Comment aider les laissés-pour-compte : Dans ce chapitre, l’auteur se demande si l’aide internationale permet de lutter efficacement contre la pauvreté extrême et pourrait même l’éradiquer, dans un contexte où on prétend que le coût pour ce faire serait minime (quelques sous par jour par personne aidante et aidée). Ce chapitre, trop complexe pour être résumé, est de très bonne tenue et apporte beaucoup de nuance à ce sujet trop souvent présenté de façon simpliste.

Postface – Et ensuite? : L’auteur espère que le sort des laissés-pour-compte sera plus heureux que celui des évadés du film La grande évasion (la majorité d’entre eux furent repris et exécutés). Même s’il en est loin d’être certain, il conclut de façon optimiste.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Si ce genre de sujet vous intéresse, cela vaut certainement la peine de le lire. De mon côté, je suis bien content de l’avoir lu, mais je ne le recommanderais pas aux personnes qui voudraient lire un seul livre sur l’évolution du bien-être, des revenus et des inégalités. Il apporte certes certains aspects de la question qu’on ne retrouve pas couramment ailleurs, comme sur la santé et l’espérance de vie (et la taille humaine!), les lacunes des données utilisées et l’aide internationale, mais développe beaucoup moins que dans d’autres livres les inégalités, leurs impacts et les facteurs qui les expliquent. En plus, il ne parle presque pas d’environnement, des limites physiques de la planète et du dérèglement climatique, qui entraînent pourtant de nombreux effets sur ces questions (et sur d’autres!) Son style est agréable, ses graphiques sont souvent originaux (il n’hésite par exemple pas à en construire avec des logarithmes, ce qui, dans bien des cas, est tout à fait approprié et permet des lectures différentes de faits pourtant relativement connus) et son approche est assez neutre (et même trop, parfois, je trouve).

Cela est peut-être moins important, mais le titre du livre ainsi que les nombreuses références qu’il contient sur le concept de l’évasion de la pauvreté me semblent confondre le sens du mot anglais «escape» et celui de sa traduction («évasion»). En français, on ne s’évade pas de la pauvreté, on en sort. Cela dit, je ne vois pas comment le traducteur aurait pu éviter cette confusion. Par ailleurs, si l’âge de ce livre ne se ressent pas de façon trop évidente (il est paru en anglais en 2013, mais n’a été traduit qu’en 2016, sûrement parce que l’auteur a obtenu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2015), il explique certains décalages sur quelques sujets précis (notamment sur la hausse du seuil de pauvreté extrême qui est passé de 1,25 $ à 1,90 $ en 2015). Finalement et heureusement, les notes sont en bas de page.

Le marché du travail en 2017 au Québec (2)

9 mars 2018

Dans mon précédent billet portant sur le taux d’emploi au Québec et au Canada entre 2000 et 2017, j’ai montré à quel point l’année 2017 fut étonnante sur le plan de l’emploi et ai annoncé en conclusion que je consacrerais un billet sur d’autres aspects de cette année quasi miraculeuse (il me reste encore quelques synonymes en réserve…). Je vais d’abord présenter quelques aspects qui ressortent particulièrement et tenterai ensuite d’examiner les facteurs qui peuvent expliquer la forte croissance de l’emploi observée en 2017 malgré le vieillissement de la population. Ces aspects proviennent surtout des estimations de l’Enquête sur la population active (EPA), mais aussi de celles de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) de Statistique Canada.

Quelques aspects

– le taux de chômage

J’ai fait quelque chose de pas très casher dans le graphique ci-contre. Pour mieux faire ressortir l’aspect spécial de 2017, j’ai mis sur un même graphique les estimations du taux de chômage de 1976 à 2016 (tirées du tableau cansim 282-0002) et de chacun des mois de 2017 en données désaisonnalisées (tableau 282-0087). J’ai indiqué dans le graphique le taux de chômage de la dernière année du graphique (7,1 % en 2016), taux le plus bas des 41 années illustrées dans ce graphique. Même s’il s’agit du taux annuel le plus bas, chacun des mois de 2017 a présenté un taux de chômage désaisonnalisé plus faible (en fait, tous inférieurs à 6,5 %), connaissant son niveau plancher en décembre avec 5,0 % (pour une moyenne annuelle de 6,1 %). Les données non désaisonnalisées (tableau 282-0001) montrent même deux taux inférieurs à 5,0 % en novembre (4,9 %) et en décembre 2017 (4,8 %). En fait, les cinq mois présentant les taux de chômage les plus faibles parmi les 505 mois allant de janvier 1976 à janvier 2018 se situent en 2017, et le dixième en janvier 2018 (6,0 %), en plein hiver! Bref, l’année 2017 fut aussi étonnante (euphémisme) du côté du taux de chômage que du côté du taux d’emploi.

– selon le sexe

En 2017, l’estimation de l’emploi a augmenté de 3,0 % chez les hommes et de 1,3 % seulement chez les femmes, selon les données du tableau cansim 282-0002. Par contre, l’estimation de la croissance de l’emploi des femmes avait été plus élevée que celle des hommes de 2013 à 2016 (2,4 % par rapport à 1,2 %). S’agit-il d’une correction statistique (la croissance de l’emploi des hommes fut plus forte que celle des femmes en 2015 et en 2017, et plus faible en 2014 et en 2016) ou d’une nouvelle tendance? Il faudra attendre un peu pour répondre à cette question, quoique l’écart de 2017 entre les deux semble particulièrement important.

– selon les types d’emploi

Si l’estimation de l’emploi à temps partiel a augmenté en 2017 à un taux plus élevé que celle de l’emploi à temps plein (3,1 % par rapport à 2,0 %), il semble qu’il s’agit davantage d’une conséquence de la baisse du nombre d’emplois à temps partiel en 2015 et surtout en 2016. Entre 2013 et 2017, l’estimation de l’emploi à temps partiel a augmenté de 3,9 % et celle de l’emploi à temps plein de 4,0 %. Assez étrangement, l’emploi à temps partiel aurait augmenté uniquement chez les hommes entre 2013 et 2017 (de 11,2 %) et serait resté stable chez les femmes. À suivre…

– les salaires

Selon les données des tableaux cansim 282-0072 et 281-0029, le salaire horaire moyen aurait augmenté de 1,7 % en 2017 selon les estimations de l’EPA, mais de 3,0 % selon celles de l’EERH, soit beaucoup plus que l’inflation (1,0 %, selon le tableau 326-0021) dans les deux cas. La différence entre les deux estimations est importante, mais infime sur quatre ans (respectivement 8,7 % et 8,3 %, le double de l’inflation de 4,3% entre 2013 et 2017). Ces données suggèrent elles aussi que les emplois ajoutés en 2017 furent de qualité.

– selon les catégories d’emplois

En 2017, l’estimation de l’emploi a augmenté davantage dans le travail salarié (2,5 %) que dans le travail autonome (0,3 %), et moins dans le secteur privé (1,8 %) que dans le secteur public (4,5 %), selon les données du tableau cansim 282-0012. Les tendances depuis 2013 vont dans le même sens. Il n’y a qu’entre 2014 et 2016 que l’estimation de l’emploi dans le secteur privé a augmenté plus fortement (2,4 %) que l’emploi dans le secteur public (1,3 %). Ces estimations peuvent bien sûr étonner, mais elles ne font que poursuivre une tendance qui se manifeste depuis le tournant du siècle, notamment en raison des compressions et mises à la retraite de la fin des années 1990, et des besoins du secteur de la santé (dus entre autres au vieillissement de la population).

– selon la région

Selon les estimations des tableaux cansim 282-0123 et 282-0102, environ 83 % de la croissance de l’emploi en 2017 au Québec s’est réalisée dans la région métropolitaine de Montréal (alors que cette région ne comptait que 50 % de l’emploi en 2016), en premier lieu dans l’Île de Montréal (43 % pour 24 % de l’emploi en 2016), mais aussi en Montérégie (36 % et 19 %). La croissance était encore plus concentrée en 2016, avec 78 % de celle-ci dans l’île de Montréal (et 58 % en 2015). Pourtant, à peine 13,5 % de l’augmentation de l’emploi s’y était réalisée entre 2001 et 2014, soit à peine un peu plus de la moitié de la proportion de l’emploi qu’on y trouvait en 2001 (25,1%). Les trois dernières années représentent donc un virage de tendance majeur sur le plan de l’emploi.

– selon le statut d’immigrant

Le fait que la plus forte augmentation des estimations d’emploi ait eu lieu dans la région de Montréal suggère que la situation sur le marché du travail de la population immigrante s’est améliorée. Il vaut de toute façon la peine de regarder cette situation de plus près, puisqu’on observe depuis longtemps qu’elle est bien moins bonne pour les immigrant.es que pour les personnes nées au Canada et même que pour les immigrant.es du reste du Canada.

Le tableau qui suit, tiré du tableau 282-0102, montre que, si la situation de l’emploi de la population immigrante (récente, soit au Canada depuis au plus cinq ans, et plus ancienne) âgée de 25 à 54 ans (population plus propice aux comparaisons entre elle et la population née au Canada, car elles ont des structures démographiques très différentes) ne s’est que légèrement améliorée entre 2011 et 2015 au Québec (surtout grâce à une baisse notable de l’estimation du taux de chômage), elle s’est redressée de façon spectaculaire entre 2015 et 2017. Ainsi, sur les 5,6 points de pourcentage d’amélioration du taux d’emploi de la population immigrante entre 2011 et 2017, 5,0 d’entre eux, soit près de 90 %, se sont réalisés entre 2015 et 2017. Chez les immigrant.es récent.es, ce fut 7,1 des 8,5 points d’amélioration (près de 85 %) qui se sont manifestés entre 2015 et 2017. Si le taux d’emploi des personnes nées au Canada a aussi connu une hausse, elle fut bien moindre que celle des immigrant.es, récent.es ou non (2,9 points de pourcentage, par rapport à 8,5 et 5,6 points). Il en fut de même pour le taux de chômage, qui est notamment passé de 19,1 % en 2011 chez les immigrant.es récent.es à 14,1 %, niveau toujours très élevé, mais en forte baisse, même s’il a un peu augmenté en 2017. Pour l’ensemble de la population immigrante, la baisse de 3,2 points de pourcentage du taux de chômage s’est répartie également entre la période précédant 2015 et celle la suivant. Quant à la baisse de 1,2 point observée dans la population native du Canada, elle a eu lieu seulement après 2015. Notons que, compte tenu de la petite taille de la population immigrante récente, les estimations varient souvent de façon importante d’une année à l’autre.

En fait, ce constat est majeur. Ainsi, près de 60 % de l’augmentation totale de l’estimation de l’emploi au Québec entre 2015 et 2017 (cette fois chez les personnes âgées de 15 ans et plus), soit 74 100 des 126 300 qui se sont ajoutés, s’est concrétisée du côté de la population immigrante (et même près de 65 %, si on tient compte des résident.es permanent.es), alors qu’elle n’occupait que 14,2 % de l’emploi en 2015 (15,2 % avec les résident.es permanent.es). Bizarre qu’on en entende si peu parler…

– par industrie

J’ai aussi regardé les données par industrie, mais n’ai rien trouvé de significatif, la croissance ayant été répartie entre de nombreuses industries. Passons…

Hausse réelle?

Quand on utilise les estimations de l’EPA, il faut toujours se méfier en raison de leurs marges d’erreur élevées (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’abuse peut-être du terme «estimation»). Même si ce billet présente des estimations annuelles qui ont des marges d’erreur beaucoup plus faibles que les estimations mensuelles, il est bon de comparer la hausse de l’emploi de ces estimations avec les données de l’EERH, car elles n’ont pas de marge d’erreur, provenant d’un recensement des salariés de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye. Le graphique ci-contre, produit à l’aide des tableaux cansim 282-0089 et 281-0063, montre que, depuis le début de 2015, les courbes de l’emploi salarié de l’EERH (ligne rouge) et de l’EPA (ligne bleue) se suivent assez bien, sauf vers le milieu et la fin de 2017, où celle de l’EPA a été au-dessus de celle de l’EERH. On peut donc penser que les niveaux de croissance des deux dernières années sont semblables pour ces deux sources, même si un peu plus élevées du côté de l’EPA.

Le tableau ci-contre (réalisé à l’aide des fichiers 282-0002 et 281-0023), qui compare les taux de croissance selon les estimations de l’EPA et les données de l’EERH, confirme cette conclusion. On peut en effet voir que le niveau de croissance du nombre d’employé.es selon l’EPA (dernière ligne) fut très semblable à celui de l’EERH (première ligne) en 2016 (1,13 % par rapport à 1,16 %), mais un peu plus élevé en 2017 (2,47 % par rapport à 1,78 %). Sur deux ans, le taux global de croissance fut très semblable entre les données complètes de l’EERH et de l’EPA (2,98 % et 3,08 %). Bref, sans que ces taux soient identiques, cette comparaison permet de confirmer que la croissance de l’emploi fut forte depuis deux ans au Québec.

Quelques facteurs

Ce billet s’en vient un peu trop long pour que j’analyse tous les facteurs que je regarde habituellement dans ce genre de billet. Je peux seulement mentionner que l’amélioration de la situation sur le marché du travail se confirme aussi par une baisse importante du nombre de prestataires de l’assurance-emploi et des hausses de 6,2 % et 6,0 % des ventes au détail en 2016 et en 2017. Les derniers rapports mensuels des opérations financières du gouvernement provincial sont moins éclairants que d’habitude en raison des baisses d’impôts entrées en vigueur depuis un an (on ne peut donc pas comparer les recettes du gouvernement en impôts, source habituellement intéressante pour valider une hausse des revenus d’emploi). Heureusement, les mouvements du PIB au cours de ces deux années permettent davantage de comprendre l’amélioration étonnante du marché du travail en 2016 et surtout en 2017.

– PIB

Le PIB a connu en 2017 un niveau de croissance nettement plus élevé qu’au cours des années précédentes (voir entre autres ce tableau; notons la version en Excel qui contient des données à partir de 1981). Même si les données du quatrième trimestre de 2017 ne sont pas encore disponibles, le taux de croissance nominal (sans tenir compte de l’inflation) devrait se situer entre 4,2 % (sans croissance au quatrième trimestre) et 4,4 % (avec une croissance semblable à celle des trois premiers trimestres) en 2017. Ce faible écart entre ces deux hypothèses montre que les données du quatrième trimestre ne devraient pas avoir un grand impact sur le taux annuel. Ce taux est nettement plus élevé que ceux observés en 2014 (3,0 %), 2015 (2,4 %) et 2016 (2,7 %). Les éléments du PIB qui ont le plus d’influence sur le marché du travail ont évolué ainsi :

  • selon la ligne 01 du tableau du PIB selon les revenus, la rémunération des salariés vogue vers une croissance nominale 4,2 %, soit nettement plus qu’en 2014 (2,9 %), 2015 (2,0 %) et 2016 (2,7 %);
  • selon la ligne 02 du tableau du PIB selon les dépenses, les dépenses de consommation des ménages devraient augmenter de 4,3 % en 2017, encore une fois nettement plus qu’en 2014 (3,2 %), 2015 (2,3 %) et 2016 (3,5 %); notons que cette donnée va dans le même sens que la hausse des ventes au détail (qui ne représentent qu’une partie des dépenses de consommation des ménages); par contre, cette donnée ne nous informe pas sur l’influence de cette consommation sur l’endettement des ménages; selon les données compilées par Desjardins dans ce document (Statistique Canada ne fournit gratuitement que les données pour l’ensemble du Canada), le taux d’endettement des ménages québécois, même si moins élevé que celui des autres ménages canadiens, était toujours en hausse en 2016;
  • selon la ligne 06 de ce tableau, les dépenses des administrations publiques se dirigent vers une hausse de 4,1 % en 2017, hausse semblable au taux de 2014 (3,9 %), mais, on s’en doute, nettement plus élevée qu’en 2015 (1,1 %) et 2016 (2,7 %); je précise que ces données ne tiennent pas compte de l’inflation et comprennent les dépenses des trois paliers de gouvernement (fédéral, provincial et municipal), mais sans les distinguer;
  • selon la ligne 08 de ce tableau, les investissements des entreprises (appelés dépenses de «Formation brute de capital fixe» dans le tableau) devraient augmenter de 6,5 % en 2017, ce qui représente un virage majeur par rapport à 2013 (-2,6 %), 2014 (-3,7 %), 2015 (0,6 %) et 2016 (3,6 %); cette hausse peut aussi bien être attribuée aux bonnes perspectives économiques au pays et aux États-Unis, qu’au fait que, trois ans après le début de la baisse du dollar canadien en raison de la chute du prix du pétrole, les entreprises doivent moins craindre qu’il remonte soudainement et rendent leurs investissements stériles (ou qu’elles restent prises avec de nouvelles possibilités de production qu’elles ne pourraient pas utiliser); notons finalement que toutes les catégories d’investissements (bâtiments résidentiels et non résidentiels, machines et matériel, et propriété intellectuelle) connaissent une bonne année; d’ailleurs, le tableau 5 des Données provisoires sur les mises en chantier montre une hausse de 25 % des mises en chantier en 2017;
  • selon la ligne 14 de ce tableau, les investissements des administrations publiques sont en route pour une augmentation de 3,0 %, après quelques années négatives (-2,7 % en 2013, -3,0 % en 2014 et -0,4 % en 2015), et une année couci-couça en 2016 (1,8 %);
  • selon la ligne 20, le solde du commerce extérieur s’est détérioré en 2017; ce constat est étonnant, surtout qu’il ne cadre pas avec les données du tableau 228-0060 qui indique au contraire une amélioration du solde du commerce de biens, solde qui affiche même un surplus depuis 2015; il faut dire que le calcul de ce solde dans le PIB est très différent de celui qui est compilé sur une base douanière (comme le tableau qui affiche un surplus);
  • selon la ligne 20, les investissements en stocks ont augmenté beaucoup plus en 2017 qu’au cours des années précédentes, soit un niveau avoisinant les 5 milliards $ par rapport à un niveau entre 1,5 et 2,0 milliards $ en 2015, 2016 et 2017; cette hausse des stocks a bien sûr stimulé l’emploi, mais laisse entrevoir des jours plus sombres quand les entreprises vont les écouler; sans cette hausse des stocks, la croissance du PIB serait tout de même aux environs de 3,5%, soit beaucoup moins que le 4,4% attendu, mais tout de même nettement positif.

Ce tour des principaux composants du PIB qui peuvent influencer l’emploi permet de mieux comprendre d’où vient l’excellente tenue du marché du travail québécois en 2017. Il ne nous dit toutefois pas tout…

Et alors…

Sans permettre une réponse certaine, ce billet a permis d’isoler certains facteurs qui ont favorisé la hausse renversante de l’emploi au Québec en 2017, malgré les effets de plus en plus importants du vieillissement de la population. La hausse de l’activité de la population immigrante, celle des dépenses de consommation, le retour à la croissance des investissements, surtout du côté des entreprises, mais aussi des administrations publiques, et l’augmentation des stocks sont sûrement ceux qui ont eu le plus d’impact positif sur l’emploi. Par contre, cela ne répond pas à la grande question : le gouvernement libéral a-t-il raison de se vanter de cette performance (ici, par exemple)?

La réponse simple est non. Je ne vois pas comment des compressions qui éliminent des emplois peuvent permettre d’en ajouter. Il est certain que ce gouvernement a rehaussé certains budgets en 2017, mais cela ne peut pas avoir eu un effet plus élevé que les effets négatifs des années précédentes. Ce gouvernement a eu la chance d’effectuer ses compressions alors que la valeur du dollar canadien chutait et demeurait faible, et que le gouvernement fédéral appliquait des politiques plus expansionnistes, notamment par l’augmentation des sommes remises aux familles (allocation canadienne aux enfants), la baisse de certains impôts (et la hausse de ceux des plus riches qui contribuent moins à la croissance, car ils ont une propension à consommer inférieure) et la hausse des budgets voués aux infrastructures (quoique les données à ce sujet ne soient pas claires). Il ne s’agit pas de vanter le gouvernement fédéral qui joue entre deux eaux, refusant entre autres de s’attaquer au problème des paradis fiscaux et à la taxation des géants d’internet, mais de reconnaître que certaines de ses initiatives ont pu avoir des effets positifs sur l’emploi, ce qui est moins, beaucoup moins, le cas de celles du gouvernement provincial.

Finalement, ce billet nous a aussi permis de douter que cette performance se reproduise cette année et au cours des années suivantes, aussi bien en raison du niveau incroyablement élevé atteint par les taux d’emploi par tranche d’âge en 2017 (voir le billet précédent), que du vieillissement de la population et de l’augmentation des stocks observés en 2017. Cela dit, c’est avec plaisir que j’expliquerai dans un an pourquoi je me suis trompé, si jamais c’était le cas!

C’est fou comme t’as pas l’air d’en être un!

5 mars 2018

Avec son livre C’est fou comme t’as pas l’air d’en être un!, Drew Hayden Taylor, auteur ojibwe originaire de la communauté de Curve Lake en Ontario, «parvient à mettre en lumière, avec un humour intelligent et décalé, les différences entre le mode de vie des Autochtones et celui des Blancs pour briser certains stéréotypes tenaces». Comme ce livre est un recueil de près de 100 textes regroupés en quatre chapitres, je me contenterai de mentionner sommairement les sujets abordés.

Introduction : Dramaturge pour le théâtre et la télévision à l’origine, l’auteur a décidé au début des années 1990 d’écrire des chroniques humoristiques pour mieux transmettre ses idées. Il explique que ce livre regroupe les meilleurs textes de quatre recueils parus auparavant. Ce livre est un bel exemple des deux solitudes au Canada, puisque je n’avais jamais entendu parler de cet auteur avant de le lire!

1. Les observations d’un Ojibway aux yeux bleus : L’auteur aborde :

  • le fait d’être un ojibway aux yeux bleus (évidemment) et les quiproquos que cela provoque;
  • les représentations érotiques et pornographiques des femmes autochtones chez les Blancs;
  • sa participation à un colloque sur les Autochtones du Canada en Allemagne;
  • la supposée supériorité morale des Blanc.hes;
  • le sens du mot «Ojibway» (le vrai nom de ce peuple est «Anishnabe»);
  • le sens des appellations autochtones (Indiens, Sauvages, Amérindiens, etc.);
  • la façon supposément «correcte» d’écrire que doit adopter un Autochtone;
  • des questions bizarres qu’il reçoit de temps en temps;
  • la légende et la vraie histoire (ce qu’on en sait) de Pocahontas;
  • les stéréotypes des personnages autochtones dans les films et à la télévision;
  • des histoires inventées par des enfants autochtones (contre des sous) qui se retrouvent dans un livre de chercheurs universitaires sur les légendes autochtones;
  • les causes spécifiques dans les abus de substances chez les Autochtones;
  • l’étrange attrait de certain.es Blanc.hes pour une culture autochtone imaginaire (et imaginée);
  • la commercialisation des pow-wow;
  • quelques termes qui peuvent ne pas avoir le même sens pour les Autochtones et pour les Blanc.hes.

2. Les nouvelles aventures d’un Ojibway aux yeux bleus : L’auteur poursuit ses observations sur :

  • les cadeaux d’anniversaire toujours liés à la culture autochtone qu’il reçoit de ses ami.es blanc.hes;
  • les végétariens et les Autochtones qui le sont rarement;
  • les caractéristiques de l’humour autochtone;
  • la difficulté de la critique d’une œuvre autochtone par un Autochtone;
  • la quasi-absence des Autochtones à la télé et au cinéma;
  • la censure imposée par la rectitude politique;
  • les exigences des émissions pour enfants;
  • les critères pour définir ce qu’est un.e Autochtone;
  • la gêne des Blanc.hes face à l’humour autochtone;
  • les commentaires qu’il reçoit de ses lecteurs;
  • les avantages et désavantages d’être un Autochtone au teint clair;
  • la présence de dizaines de cultures autochtones au Canada et non d’une seule;
  • l’appropriation culturelle par alliance;
  • les nombreuses «découvertes» de l’Amérique avant l’arrivée Christophe Colomb;
  • une question sur le suicide posée par un élève d’une école secondaire lors d’une lecture publique;
  • quelques farces plates (mensonges) sur la culture ojibway qu’il a faites à l’étranger.

3. Les cruelles observations d’un Ojibway aux yeux bleus : L’auteur nous offre ses observations cruelles sur :

  • sa participation à un festival de littérature canadienne en Allemagne;
  • le froid au Canada;
  • la communauté innue de Davis Inlet;
  • les conséquences de vieillir;
  • le nombre disproportionné d’aventuriers européens venus en Amérique dont le nom commence par un C (Colomb, Cabot, Cartier, Champlain, etc.);
  • un lexique rigolo sur la vie autochtone;
  • quelques comportements qui peuvent irriter les Autochtones;
  • des visiteurs indésirés dans son logement;
  • l’augmentation de la prévalence du diabète chez les Autochtones;
  • la supposée tendance qu’auraient les Autochtones d’arriver en retard;
  • les changements dans les associations faites avec le mot «blanc»;
  • la responsabilité des Blanc.hes actuel.les des actes accomplis par leurs ancêtres;
  • le statut des personnes à moitié blanches et à moitié autochtones (et avec d’autres proportions);
  • les fréquentations des Autochtones connu.es médiatiquement avec des Blanc.hes;
  • la nouvelle popularité de la culture autochtone;
  • l’appropriation culturelle autochtone par les adeptes du nouvel âge;
  • l’absence de littérature érotique autochtone (autre que celle écrite par des Blanc.hes).

4. Les futiles observations d’un Ojibway aux yeux bleus : L’auteur nous offre ses observations futiles sur :

  • un regroupement d’hommes autochtones ayant fréquenté des femmes autochtones (est-ce une blague?);
  • l’appropriation culturelle dans les sports et les loisirs;
  • la relation ambiguë entre les Autochtones et les religions chrétiennes, et avec Noël;
  • d’autres conséquences de vieillir;
  • sa participation au Salon international du livre de Turin;
  • le concept de deux catégories d’Anishnabe, les normaux et les suiveux;
  • la possible appropriation culturelle d’un Autochtone qui écrit sur un peuple autochtone autre que celui auquel il appartient;
  • la formation universitaire par rapport à la formation traditionnelle autochtone;
  • les caractéristiques que doit ou ne doit pas avoir un aîné autochtone pour être reconnu comme tel;
  • la quasi-absence d’hommes autochtones nus dans les pièces de théâtre et au cinéma;
  • des Blanc.hes qui refusent de jouer des rôles d’Autochtones dans des pièces de théâtre;
  • un discours qu’il a prononcé dans sa communauté natale de Curve Lake (ce texte de plus de 20 pages est de loin le plus long du livre et est celui qui explique le mieux ce qu’il fait);
  • la sexualité autochtone passée, présente et à venir, sa représentation dans les arts (et la perversion de celle des religieux chrétiens dans les pensionnats, perversion qui a eu des conséquences sur la sexualité des Autochtones y ayant vécu et même sur celle des autres Autochtones);
  • une publicité rigolote qu’il a conçue pour lutter contre le racisme envers les Autochtones;
  • un courriel qui lui a été envoyé pour critiquer une de ses chroniques et auquel il a répondu.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ça ne paraît peut-être pas en lisant les thèmes abordés dans ce livre, mais il s’agit d’un livre d’humour! Cet humour, comme on peut le constater, n’exclut surtout pas les thèmes sérieux et même controversés. L’auteur apporte une vision vraiment différente de la culture autochtone de celle à laquelle on peut habituellement accéder. Il sait bien relever nos travers et notre culpabilité parfois envahissante, mais manie aussi l’autodérision avec brio. Je croyais commencer à m’ennuyer après une dizaine de textes, mais non, j’ai eu du plaisir à lire ce livre jusqu’à la fin. Même si on trouve quelques répétitions dans ces textes, elles sont bien moins nombreuses que je le pensais et présentées dans des contextes différents. Autre bon point, les notes (peu nombreuses et, sauf erreur, toutes de la traductrice) sont en bas de page! Seul bémol, j’aurais aimé savoir la date (ou le mois, ou même l’année) de parution des textes, car cela aurait souvent aidé à contextualiser leur contenu.