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L’amour des gros chars en 2018

21 février 2019

Le dernier billet que j’ai rédigé sur les gros chars date maintenant de plus d’un an. Il est plus que temps de voir si la tendance à la hausse des ventes de VUS a ralenti ou si elle s’est maintenue en 2018 chez les Québécois.es et chez les autres Canadien.nes. D’ailleurs, Statistique Canada a publié la semaine dernière les données sur les ventes de véhicules automobiles neufs pour décembre 2018, nous permettant ainsi de faire le point pour l’ensemble de 2018.

Je vais me servir des données du tableau 20-10-0001-01 de Statistique Canada pour examiner les tendances à moyen et à long termes des ventes de voitures particulières et de camions, catégorie qui comprend, selon la note 3 de ce tableau, «les mini-fourgonnettes, les véhicules utilitaires sport, les camions légers et lourds, les fourgonnettes et les autobus». On notera toutefois que, selon les données du tableau 20-10-0002-01, environ 97 % des ventes de camions se réalisent du côté des camions légers, catégorie qui comprend «les mini-fourgonnettes, les véhicules utilitaires sport, les camions légers et les fourgonnettes», mais pas les camions lourds et les autobus.

Par la suite, je vérifierai si les tendances des ventes de voitures particulières et de camions varient d’une province à l’autre, puis je présenterai l’évolution de la part des camions dans le parc automobile du Québec et de ses régions.

Tendance annuelle à long terme

Le graphique qui suit montre la tendance annuelle à long terme de la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs au Québec (ligne rouge) et dans le reste du Canada (ligne bleue). On voit que cette tendance haussière n’a connu que quelques interruptions depuis 1981 (à la fin des années 1980, de 1999 à 2008 et de 2011 à 2013), mais que cette proportion a toujours été nettement plus élevée dans le reste du Canada qu’au Québec, soit d’entre neuf (en 1986) et 17 (en 2014) points de pourcentage, selon les années. On note toutefois une forte baisse de cet écart depuis 2014, celui-ci n’ayant été que de 10 points en 2018, son écart le moins élevé depuis 30 ans (1988). On peut d’ailleurs remarquer sur le graphique les fortes hausses des quatre dernières années qui ont porté la courbe du Québec nettement au-dessus de sa courbe de tendance. D’ailleurs, trois des quatre hausses annuelles les plus importantes depuis 37 ans au Québec ont eu lieu au cours de ces années, soit des hausses de 5,3 points en 2015, de 5,7 points en 2016 et de 3,9 points en 2018 (la plus élevée fut de 6,6 points en 2010). Bref, alors qu’on pouvait penser que la tendance à la hausse s’était calmée en constatant la relative stabilité de cette proportion entre 2010 et 2014, loin de s’amoindrir, l’amour des Québécois.es pour les gros chars s’est intensifié par après.

Au bout du compte, cette proportion a augmenté de 46 points de pourcentage dans le reste du Canada et de 51 points au Québec entre 1981 et 2018, soit de 27,5 à 73,9 % dans le reste du Canada (une hausse de près de 170 %) et de 13,2 à 63,9 % au Québec (une hausse de 380 %!). On doit toutefois ajouter que le taux du reste du Canada était plus de deux fois plus élevé que celui du Québec en 1981, alors qu’il lui était plus élevé que de 16 % en 2018. Bref, le comportement des Québécois.es à cet égard ressemble de plus en plus à celui des autres Canadien.nes. Et, ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’environnement.

Tendance mensuelle à moyen terme

Le graphique qui suit montre les mêmes données, mais par mois entre janvier 2010 et décembre 2018.

Ce graphique ne permet pas seulement d’observer des données plus récentes, mais fait ressortir les tendances de court terme et saisonnières. On peut d’ailleurs constater plus clairement que dans le graphique précédent que, mises à part les variations saisonnières, la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs est demeurée assez stable de 2010 à 2014 au Québec, mais qu’elle est soudain partie en hausse depuis la fin 2014. On voit aussi que la tendance a été bien plus régulière dans le reste du Canada. Cette proportion a même atteint au Québec la barre des 70 % en décembre 2018, alors qu’elle n’avait même jamais dépassé 55 % avant décembre 2015, et cela même si le prix de l’essence ordinaire a été en moyenne 22 % plus élevé par litre en 2018 qu’en 2016 (128,0¢ par rapport à 104,9¢, selon les données de la Régie de l’énergie). Notons finalement que la hausse de 7,2 points de pourcentage entre octobre et décembre 2018 n’est pas atypique, cette hausse ayant été de 5,8 points entre octobre et décembre 2017 et de 9,4 points entre octobre et décembre 2016. Ces hausses s’expliquent par une baisse beaucoup plus forte des ventes de voitures particulières que des ventes de camions entre octobre et décembre de chaque année (par exemple, baisse de 50 % pour les voitures et de 31 % pour les camions entre octobre et décembre 2018). Ce phénomène s’observe aussi dans le reste du Canada, mais avec beaucoup moins d’ampleur (baisse de 31 % pour les voitures et de 24 % pour les camions entre octobre et décembre 2018).

Tendances par province

Dans l’entrevue qu’il a accordée à Tout le monde en parle le 15 avril 2018 sur son livre 25 mythes à déboulonner en politique québécoise, Michel C. Auger a affirmé un peu après la huitième minute qu’on «achète plus de VUS [que dans le reste du Canada], on a plus de camions, qui consomment plus». Peut-être a-t-il voulu dire que la croissance de ces achats est plus forte au Québec, ce que nous venons de voir, mais on a aussi vu que la proportion de ces achats est en fait plus faible au Québec que dans le reste du Canada. Mais qu’en est-il de chacune des provinces? Dans quelles provinces les gros chars sont-ils les plus populaires et dans lesquelles cette popularité a-t-elle le plus augmenté? Comme un graphique avec dix lignes serait illisible, j’ai plutôt choisi de ne présenter que les données des années de départ et d’arrivée de la période illustrée dans le premier graphique, soit 1981 et 2018.

Ce graphique permet de constater que la tendance des dernières décennies fut semblable dans toutes les provinces. Cela dit, on peut remarquer que c’est au Québec que la proportion de camions dans les ventes de véhicules neufs était la plus faible à la fois en 1981 et en 2018 (ce qui ne me console pas vraiment). Sans surprise, c’est en Saskatchewan et en Alberta que cette proportion était la plus élevée au cours de ces deux années, et en fait, au cours de chacune des 37 années de cette série, s’échangeant toutefois le premier rang de temps en temps. Cela dit, la Saskatchewan trône au premier rang depuis 12 ans. Mais, avec des taux de 85,8 % et de 84,0 % en 2016, il est clair que ces proportions ne pourront plus augmenter autant à l’avenir! Cette limite commence d’ailleurs à se faire sentir, car ces provinces se sont classées aux premier (42,6 points de pourcentage pour l’Alberta) et deuxième (44,7 points pour la Saskatchewan) rangs de celles où la hausse fut la plus basse entre 1981 et 2018. À l’inverse, ce fut en Ontario (51,3 points), au Québec (50,6 points) et au Manitoba (48,5 points) que cette proportion a le plus augmenté.

Évolution du parc automobile québécois

C’est la première fois que je vais présenter des données sur l’évolution de la part des camions dans le parc automobile québécois. J’aurais bien aimé comparer ces données avec celles du parc automobile du reste du Canada, mais le tableau 23-10-0067-01 de Statistique Canada qui fournit des données sur les immatriculations de véhicules automobiles par type de véhicule présente sans les ventiler les données sur les véhicules pesant moins de 4 500 kilogrammes, qui formaient 93 % du parc automobile en 2017, ce qui ne permet pas de distinguer les données sur les voitures particulières de celles sur les camions légers. J’imagine que ce manque de précision est dû aux catégories d’immatriculation des provinces, qui fournissent ces données à Statistique Canada.

J’ai toutefois trouvé depuis mon dernier billet sur les gros chars un tableau de la Banque de données des statistiques officielles sur le Québec (BDSO) qui présente des données fournies par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) sur le nombre de véhicules en circulation selon le type d’utilisation et le type de véhicule de 2000 à 2017.

Le graphique ci-contre illustre l’évolution de la part des camions dans le parc automobile (ligne bleue) en la comparant à celle de la part des ventes de camions dans celles de véhicules neufs (ligne rouge) que j’ai présentées plus tôt. En fait, les ventes sont les flux entrants de ces camions et leur part dans le parc automobile est leur stock. Il ne manque que les flux sortants (soit les véhicules remisés non revendus), plus difficiles à obtenir. Pour calculer la part des camions dans le parc automobile, j’ai tenté de respecter les définitions utilisées dans le tableau 20-10-0001-01 utilisé plus tôt. Je n’ai donc pas considéré les données du tableau de la BDSO sur les autres véhicules immatriculés, comme les motocyclettes, les cyclomoteurs, les habitations motorisées, les véhicules-outils, les motoneiges et les véhicules tout-terrain.

On peut voir sans surprise que la part des camions dans le parc automobile fut tout au long de la période présentée moins élevée que leur part dans les ventes de véhicules neufs. Comme l’écart entre les deux courbes a été de moins de cinq points de pourcentage entre 2000 et 2009, la hausse de la part des camions dans le parc automobile fut assez lente en début de période, soit de moins de 0,5 point par année en moyenne. Cet écart s’est ensuite accentué pour se situer entre cinq et huit points de 2010 à 2014 et a atteint plus de 15 points d’écart en 2017. De même, le rythme de la hausse de la part des camions dans le parc automobile s’est accéléré pour se situer en moyenne à 1,1 point entre 2010 et 2015, et finalement à 1,6 point en 2016 et en 2017. Au bout du compte, la part des camions dans le parc automobile est passée de 30,4 % en 2000 à 44,4 % en 2017, une augmentation de 46 %.

Cette proportion de 44,4 % variait passablement selon les régions du Québec. En 2017, la plus basse s’observait dans la région de Laval (40,0 %), suivie celles de Montréal (40,5 %) et de la Montérégie (42,1 %). Les plus élevées étaient dans l’ordre dans le Nord-du-Québec (75,9 %), sur la Côte-Nord (59,9 %) et en Abitibi-Témiscamingue (59,2 %).

Et alors…

Que conclure de ces résultats? Ils confirment encore une fois, mais avec encore plus d’ampleur, que rien ne peut entamer l’amour des gros chars des Québécois.es et des autres Canadien.nes, ni l’environnement ni la canicule et les désastres climatiques de l’été dernier ni même le prix de l’essence.

On m’a soulevé à quelques reprises qu’il n’est pas évident que les VUS consomment plus d’essence que les voitures personnelles. Par exemple, l’émission RDI économie a invité en décembre dernier une représentante d’une association automobile qui a fait quelques comparaisons bien choisies allant dans ce sens, et même là, on voyait que la consommation d’essence était un peu plus élevée pour les VUS. De mon côté, je préfère consulter des données globales que des données choisies. Justement, le document État de l’énergie au Québec 2019 de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie, HEC Montréal nous fournit des données globales au tableau 7 de la page numérotée 36. On peut constater que, en 2016, les voitures personnelles consommaient 8,4 litres au 100 km et les camions légers personnels 10,8 litres, soit 29 % de plus. En plus, cette consommation a diminué davantage pour les voitures (17 %) que pour les camions légers (12 %) entre 1990 et 2016 (il est indiqué par erreur dans le tableau entre 1990 et 2014, mais on parle bien dans le texte d’entre 1990 et 2016).

Seule une intervention musclée des gouvernements pourrait peut-être freiner ou même inverser la tendance à la hausse de la part de camions dans les ventes de véhicules neufs. Mais, jamais ceux qu’on a actuellement n’auront le courage de penser à la qualité de vie des générations suivantes plutôt qu’à la satisfaction de la consommation ostentatoire et du biais pour le présent des adultes actuel.les. Il faudrait penser à les changer (les gouvernements, pas les adultes, quoique…). Malheureusement, les électeurs et électrices qui pourraient le faire sont les mêmes personnes qui sont en amour avec les gros chars, comme on l’a vu en octobre dernier!

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Les nouveaux héritiers

18 février 2019

Dans son livre Les nouveaux héritiers, Nicolas Frémeaux, maître de conférences en économie à l’Université de Paris 2, constate que «depuis les années 1970, le poids des transmissions patrimoniales n’a cessé d’augmenter, pour se rapprocher des niveaux observés au XIXe siècle». Il s’inquiète de cette façon de plus en plus courante de devenir riche et propose des moyens de démocratiser l’héritage.

Introduction : L’auteur observe que les inégalités de patrimoine sont en hausse un peu partout, notamment en France, et que la part des patrimoines acquise par héritage est de plus en plus importante. Il explique ensuite en quoi cette situation pose problème puis présente l’objectif de ce livre : «Ce livre propose de repenser à neuf la question du patrimoine et de l’héritage en France, dans la perspective de contrebalancer les inégalités qu’ils engendrent. Si des propositions de réforme sont évoquées, elles sont surtout là pour ouvrir le débat dont les Français doivent s’emparer de toute urgence, aussi bien sur le rôle de la famille que sur la place du mérite». On peut lire cette introduction ici.

1. Du patrimoine à l’héritage : Comme l’a montré Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle, la part du patrimoine sur le revenu national a diminué considérablement en France au cours de la première moitié du XXe siècle pour passer par la suite de moins de trois années de revenu national en 1950 à plus de six années en 2010. Historiquement concentré dans les terres agricoles, le patrimoine l’est plutôt dans l’immobilier et les actifs financiers de nos jours. L’auteur analyse les principaux facteurs qui ont influencé l’évolution de la valeur monétaire du patrimoine et mentionne «que les niveaux actuels de patrimoine ne sont pas une fatalité, mais la conséquence d’événements politiques et économiques sur lesquels nous avons prise». L’auteur présente ensuite l’évolution des flux d’héritage entre 1820 et 2010, soulignant leur forte hausse depuis 1950 (ils ont plus que triplé), puis estime que la part des héritages dans le patrimoine français est passée de 80 % au début du XXe siècle au tiers en 1970, puis est remonté à 55 % en 2010.

2. Qui sont les nouveaux héritiers ? : Environ le tiers des Français reçoivent un héritage (y compris des dons effectués du vivant des testateurs, dont la part sur l’ensemble des héritages est en forte hausse depuis 1970) relativement élevé (soit d’au moins 50 000 € au cours de leur vie), un autre tiers en reçoivent moins de 50 000 € et le dernier tiers ne reçoit rien. Selon une enquête sur le sujet, les 50 % qui ont les revenus les plus bas reçoivent 7 % des sommes transmises par héritage (ou par dons) et les 10 % qui ont les revenus les plus élevés en reçoivent 52 %. L’auteur précise que cette enquête sous-estime grandement ces sommes, celles-ci correspondant à environ 30 % des héritages réellement transmis. Quoi qu’il en soit, il est clair que les héritages accentuent grandement les inégalités, les 10 % les plus riches recevant 27 % des revenus, mais 52 % des sommes transmises par héritage. Il examine ensuite l’évolution de la part des rentiers (définis comme les personnes dont au moins 50 % des revenus d’une vie proviennent d’un héritage et des rendements sur cet héritage) dans la population, observant que cette part est en hausse. Il se penche aussi sur les effets de l’homogamie, du régime matrimonial et de la scolarisation sur les inégalités et les héritages.

3. La place de l’héritage dans le débat public : La question des héritages, de leur transmission et de leur imposition a fait l’objet de nombreux débats depuis le XVIIIe siècle. Plus récemment, tous les pays ont réduit l’impôt successoral depuis 1970, quand ils ne l’ont pas aboli (dont le Canada en 1972). L’auteur analyse ensuite les arguments économiques des personnes qui s’opposent à l’imposition des héritages et ne peut que conclure à leurs faiblesses, rien ne démontrant qu’elle nuit à l’activité économique, bien au contraire. Finalement, il aborde les facteurs qui peuvent expliquer l’impopularité de l’imposition des héritages dans la population, dont la méconnaissance de son fonctionnement, une vision erronée du mérite (les héritages sont même un exemple presque parfait d’un patrimoine acquis sans aucun mérite, car uniquement dus à sa naissance) et une incohérence de la volonté de réduire les inégalités.

4. Que faire ? : Pour s’assurer d’un débat éclairé sur la question de l’imposition des héritages, l’auteur recommande :

  • d’obtenir un meilleur accès aux données sur les héritages (les sources disponibles proviennent d’enquêtes et sous-estiment grandement leur importance, comme mentionné auparavant); ces données ont d’ailleurs été diffusées du début du XIXe siècle jusqu’en 1964;
  • d’intégrer plus de progressivité et d’efficacité dans l’impôt des successions;
  • d’étudier la possibilité d’instaurer une dotation universelle (l’auteur parle d’environ 15 000 €) à tou.tes les citoyen.nes à 18 ans pour favoriser l’égalité des chances, dotation financée par une hausse de l’imposition des héritages;
  • de s’interroger sur la liberté de donner et de tester, surtout quand on constate que de plus en plus de services sociaux aux États-Unis sont maintenant financés par des fondations privées (dont les fonds proviennent souvent de dons faits du vivant de riches ou après leur mort) sans contrôle démocratique, ce qui fait en sorte que l’État délaisse sa responsabilité dans ce domaine aux soins des philanthropes dont les objectifs ne sont pas toujours sains (comme le montre bien Anand Giridharadas dans son livre Winners take all : the elite charade of changing the world que j’ai présenté dans ce billet).

Conclusion – La place du mérite : Cette courte conclusion revient sur les principaux constats du livre. J’ai trouvé étrange que le titre de cette conclusion porte sur le mérite, car l’auteur en parle peu, uniquement pour dire qu’il favorise un débat sur cette question. Il en a aussi parlé brièvement lorsqu’il a abordé la question de l’égalité des chances dans le chapitre précédent, en soulignant qu’un régime méritocratique peut aussi être foncièrement inégalitaire et que si «une société sans mérite paraît difficilement soutenable, l’inverse [une société uniquement basée sur le mérite] n’est pas sans poser d’autres problèmes, généralement mis de côté», comme le niveau d’inégalités acceptable dans une société.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce sujet est rarement abordé, surtout au Québec où il n’y a pas d’imposition des héritages. Cette idée ne se retrouve pas dans les propositions fiscales des partis politiques, même pas de QS. Pourtant, si on veut diminuer les inégalités, c’est sûrement un domaine qu’il y aurait lieu d’explorer. En plus, ce livre est clair, les enjeux y sont bien soulevés et il n’est pas bien long (112 pages, selon l’éditeur, y compris les pages blanches du début et de la fin). Le fait qu’il porte surtout sur la situation en France ne m’a pas du tout gêné, au contraire, car cela permet de voir que ce type d’imposition est tout à fait possible et qu’il existe des modèles sur lesquels se baser pour étudier la possibilité d’en implanter un au Québec. Notons également que les notes sont en bas de pages. Il n’y a donc pas beaucoup de raisons de ne pas le lire!

Le marché du travail des immigrant.es au Québec et au Canada

15 février 2019

Dans un précédent billet portant sur le marché du travail au Québec en 2018, j’ai consacré quelques paragraphes au redressement spectaculaire de la situation du marché du travail des immigrant.es au Québec, surtout depuis 2015. Je compte ici explorer davantage les données sur le sujet pour pouvoir mieux isoler les facteurs qui expliquent ce redressement et pour découvrir ce qui pourrait être fait pour améliorer encore cette situation. Mais, je vais tout d’abord présenter l’évolution récente de l’emploi global au Québec.

Évolution récente de l’emploi au Québec

Comme je le fais toujours quand je présente des données sur l’emploi provenant de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais les comparer avec celles de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH). En effet, les estimations de l’EPA comportent une marge d’erreur importante (la marge d’erreur à 95 % des estimations de la variation de l’emploi salarié entre les mois de janvier 2018 et 2019 est d’un peu plus 70 000, de 37 000 entre ce mois et le mois précédent, et de 54 000 par rapport à son niveau réel), tandis que les données de l’EERH sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur, car issues d’un recensement des salarié.es de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières. Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleurs autonomes, les salarié.es du secteur de l’agriculture, les personnes en grève et en lock-out, et celles en congé sans solde (car absentes de la liste de paye), alors que l’EPA le fait, car le lien d’emploi avec l’employeur est maintenu dans ces cas. Pour minimiser ces différences (il y en a d’autres), j’utilise les données de l’EPA sur les employé.es, ce qui enlève les travailleurs autonomes des estimations de l’EPA, groupe qui représente la plus grande différence entre les populations considérées par ces deux enquêtes. Malgré cela, il faut toujours être prudent quand on compare les données de ces deux sources. Pour les rendre comparables, je fais partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi d’avril 2015) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

Le graphique ci-contre, produit à l’aide des tableaux 14-10-0223-01 et 14-10-0288-01 de Statistique Canada, montre que, depuis avril 2015, les courbes de l’emploi salarié de l’EERH (ligne rouge) et de l’EPA (ligne bleue) se sont assez bien suivies jusqu’en mars 2018, mais qu’elles se sont complètement découplées par la suite. Alors que les estimations de l’EPA ont baissé de 1,1 % entre mars et août 2018, les données de l’EERH ont poursuivi leur croissance. En fait, l’emploi salarié a augmenté de 19 000 entre novembre 2017 et novembre 2018 selon les estimations de l’EPA, mais de 87 000 selon les données de l’EERH, soit 68 000 de plus (ce qui est tout juste à l’intérieur de la marge d’erreur à 95 % mentionnée plus tôt). La hausse de près de 35 000 emplois en janvier 2019 indique peut-être que les estimations de l’emploi selon l’EPA ont entrepris un «rattrapage» pour rejoindre le niveau de croissance des données de l’EERH (hypothèse que j’avais mentionnée dans mon billet de janvier 2019 en écrivant que «la hausse de l’emploi selon les données de l’EERH devrait se répercuter sur les estimations de l’EPA en 2019»).

Je montre ce graphique pour expliquer que l’amélioration étonnante de la situation du marché du travail des immigrant.es au Québec que j’ai présentée dans mon billet de janvier 2019 sous-estime fort probablement l’ampleur réelle de ce redressement qui demeure, je le répète, spectaculaire.

Le marché du travail des immigrants au Québec et au Canada

Les graphiques qui suivent sont tirés de six tableaux provenant des estimations de l’EPA et portant sur la population immigrante, trois annuels (14-10-0083-01, 14-10-0085-01 et 14-10-0089-01) et trois mensuels présentant des moyennes mobiles de trois mois (14-10-0082-01, 14-10-0084-01 et 14-10-0088-01). Dans tous les cas, je présenterai les estimations pour la population âgée de 25 à 54 ans, soit le principal groupe d’âge actif, car cette tranche d’âge est plus propice aux comparaisons entre la population immigrante et celle née au Canada, puisque ces deux populations ont des structures démographiques très différentes.

Ces graphiques ne sont pas très orthodoxes. J’y présente en effet des taux d’emploi et de chômage de 2006 à 2017, suivis de ces taux de janvier 2018 à janvier 2019 (où chaque donnée est une moyenne mobile de trois mois) pour pouvoir mieux suivre l’évolution récente de ces taux.

Les taux d’emploi et de chômage globaux au Québec et au Canada

– taux d’emploi

 

Le graphique ci-haut montre que le taux d’emploi des personnes âgées de 25 à 54 ans :

  • qui sont nées au Canada (les natif.ives) est plus élevé au Québec (ligne violette) que dans le reste du Canada (ligne bleu pâle) depuis 2009, l’écart maximal ayant été atteint en octobre 2018 (3,3 points de pourcentage, soit 87,1 % par rapport à 83,8 %);
  • qui sont immigrantes était jusqu’en 2016 beaucoup plus faible au Québec (ligne bleu foncé) que dans le reste du Canada (ligne rouge), l’écart maximal ayant été observé en 2006 (7,8 points de pourcentage, soit 78,8 % par rapport à 71,0 %), alors que cet écart moyen en 2016 et en 2017 fut inférieur à 2 points, et même inférieur à 1 point en 2018 (écart de 0,8 point, soit 79,7 % par rapport à 78,9 %); on notera que ce taux d’emploi a augmenté de 7,9 points au Québec entre 2006 et 2018, alors qu’il n’augmentait que de 0,9 point dans le reste du Canada;
  • qui sont immigrantes du Canada depuis au plus cinq ans (que j’appellerai dorénavant les immigrant.es récent.es) a toujours été nettement plus faible au Québec (ligne jaune) que dans le reste du Canada (ligne verte), l’écart maximal ayant été observé en 2012 (12,3 points de pourcentage, soit 69,6 % par rapport à 57,3 %), alors que cet écart moyen en 2018 fut de 4,4 points (soit 67,8 % par rapport à 72,2 %); on notera que ce taux d’emploi a augmenté de 10,5 points au Québec entre 2012 et 2018, alors qu’il n’augmentait que de 2,6 points dans le reste du Canada; il faut aussi tenir compte du fait que, comme le nombre d’immigrant.es récent.es est limité (encore plus au Québec), la marge d’erreur est sûrement élevée (mais non précisée par Statistique Canada), ce qui explique que ces courbes varient autant d’une année à l’autre.

– taux de chômage

Le graphique ci-haut montre que le taux de chômage des personnes âgées de 25 à 54 ans :

  • qui sont nées au Canada était plus élevé au Québec (ligne violette) que dans le reste du Canada (ligne bleu pâle) de 2006 à 2008 (d’entre 1,3 à 1,9 point), mais qu’il fut assez semblable (avec un écart positif ou négatif de moins d’un point) par la suite, mais toujours inférieur au Québec depuis 2016, même dans chacun des mois de 2018 et aussi en janvier 2019; cet écart à l’avantage du Québec fut de 0,7 point en moyenne en 2018, soit 4,0 % par rapport à 4,7 %);
  • qui sont immigrantes a toujours été plus élevé au Québec (ligne bleu foncé) que dans le reste du Canada (ligne rouge), cet écart passant toutefois de 6,5 points en 2006 (soit 12,2 % par rapport à 5,7 %) à 1,2 point en 2018 (soit 6,7 % par rapport à 5,5 %) et à 0,8 point en janvier 2019 (soit 6,1 % par rapport à 5,3 %); on notera que ce taux de chômage a diminué de 5,5 points au Québec entre 2006 et 2018, alors qu’il ne diminuait que de 0,2 point dans le reste du Canada;
  • qui sont immigrantes récentes a toujours été nettement plus élevé au Québec (ligne jaune) que dans le reste du Canada (ligne verte) jusqu’à la fin de 2018, l’écart maximal ayant été observé en 2012 (8,9 points de pourcentage, soit 18,9 % par rapport à 10,0 %), alors que cet écart moyen en 2018 fut de 2,0 points (soit 10,2 % par rapport à 8,2 %) et qu’il s’est même inversé à l’avantage du Québec de novembre 2018 à janvier 2019 (par exemple 6,3 % au Québec en janvier 2019 par rapport à 8,1 % dans le reste du Canada); leur taux de chômage a diminué de 8,7 points au Québec entre 2012 et 2018, alors qu’il ne diminuait que de 1,8 point dans le reste du Canada; comme la marge d’erreur est sûrement élevée, il faut toutefois interpréter ces données avec prudence et donc attendre un peu avant de conclure que le taux de chômage des immigrant.es récent.es du Québec est véritablement rendu inférieur à celui des immigrant.es récent.es du reste du Canada.

Ces graphiques inorthodoxes nous ont permis de constater l’amélioration considérable de la situation sur le marché du travail des immigrant.es au Québec, amélioration en plus fort récente et considérablement plus importante que dans le reste du Canada. Le fait d’avoir présenté des données mensuelles de janvier 2018 à janvier 2019 a de plus fait ressortir la forte baisse du taux de chômage des immigrant.es récent.es du Québec entre le milieu de 2018 (13,2 % en juillet 2018) et janvier 2019 (6,3%), baisse qui n’aurait pas pu être décelée avec les moyennes annuelles. Attendons toutefois avant d’annoncer que cette tendance se maintiendra!

Les taux d’emploi et de chômage selon le sexe et le pays d’origine au Canada

Malheureusement, Statistique Canada ne publie pas de données selon le sexe et le pays d’origine des immigrant.es pour les provinces. Je présenterai donc ces données pour l’ensemble du Canada.

– taux d’emploi selon le sexe

Le graphique ci-haut montre que, chez les personnes âgées de 25 à 54 ans, le taux d’emploi :

  • des immigrants (ligne bleu foncé) et des natifs (ligne violette) a été assez semblable depuis 2015, celui des immigrants surpassant même celui des natifs en 2018 et en janvier 2019, soit 87,4 % par rapport à 86,2 % ce mois-là;
  • des immigrants récents (ligne jaune), après avoir été plus bas que celui des natifs de 9 points en 2006 et en 2007, ne l’était plus que de deux points en 2018 et en janvier 2019, soit 84,5 % par rapport à 86,2 % ce mois-là;
  • des natives (ligne bleu pâle), après avoir été plus bas que celui des natifs de 7 points en 2006, ne l’était plus que de quatre points en 2018 et même de trois en janvier 2019, soit 83,4 % par rapport à 86,2 %;
  • des immigrantes (ligne rouge) fut de 2006 à 2018 entre 12 et 16 points plus bas que celui des immigrants et l’était encore de 13 points en janvier 2019, soit 74,1 % par rapport à 87,4 %; il a aussi été entre 9 et 12 points plus bas que celui des natives tout au long de la période présentée;
  • des immigrantes récentes (ligne verte) fut de 2006 à 2018 entre 21 et 27 points plus bas que celui des immigrants récents et l’était encore de 24 points en janvier 2019, soit 60,5 % par rapport à 84,5 %; il a aussi été entre 22 et 27 points plus bas que celui des natives tout au long de la période présentée.

– taux de chômage selon le sexe

Le graphique ci-haut montre que, chez les personnes âgées de 25 à 54 ans, le taux de chômage :

  • des immigrants (ligne bleu foncé) et des natifs (ligne violette) a été assez semblable depuis 2015, se situant en janvier 2019 à 5,1 % pour les premiers et à 4,8 % pour les deuxièmes;
  • des immigrants récents (ligne jaune), après avoir été plus élevé que celui des natifs de près de 4 points entre 2006 et en 2010, ne l’était plus que d’un seul point en 2018 et même de seulement 0,4 point en janvier 2019, soit 5,5 % par rapport à 5,1 %;
  • des natives (ligne bleu pâle) a été le plus bas des six populations ici présentées au cours de toutes les années présentées dans ce graphique, se situant en janvier 2019 à 3,7 % par rapport à 4,8 % pour les natifs;
  • des immigrantes (ligne rouge) fut de 2006 à 2018 en moyenne 1,3 point plus élevé que celui des immigrants et 2,8 points plus élevé que celui des natives, se situant en janvier 2019 à 5,7 %;
  • des immigrantes récentes (ligne verte), fut de 2006 à 2018 en moyenne 5 points plus élevé que celui des immigrants récents et 8 points plus élevé que celui des natives, se situant en janvier 2019 à 10,5 %.

On peut retenir deux grands constats des deux graphiques de cette section. Tout d’abord, la situation du marché du travail des immigrants, même récents, diffère beaucoup moins de celle des natifs qu’on aurait pu le penser en regardant les données sans distinction de sexe. L’autre grand constat est que le taux d’emploi des immigrantes, surtout des immigrantes récentes, est beaucoup plus faible que celui des immigrants et des natives, et que, s’ils se réduisent avec le temps, ces écarts demeurent importants, même chez les immigrantes admises depuis plus de 10 ans (données non montrées ici). L’explication la plus courante de ce phénomène est que les hommes sont beaucoup plus souvent les demandeurs principaux pour immigrer au Canada que les femmes (39 % des immigrants et 23 % des immigrantes arrivé.es de 2006 à 2015 et vivant toujours au Canada en 2015, selon le tableau 43-10-0034-01). Mais, il y a sûrement d’autres raisons que je n’aborderai pas ici.

– taux d’emploi selon le sexe et le pays d’origine

Le graphique ci-haut montre que, chez les personnes âgées de 25 à 54 ans, le taux d’emploi le plus élevé parmi les immigrant.es s’observe chez les Européens (ligne bleu foncé, 89,4 % en janvier 2019), suivi par les hommes provenant de l’Asie (ligne violette, 87,0 %), puis des Africains (ligne jaune, 85,3 %), des Européennes (ligne rouge, 82,3 %), des femmes provenant de l’Asie (ligne bleue pâle, 71,8 %) et enfin des Africaines (ligne verte, 69,5 %). Il montre aussi que l’écart le plus bas entre les hommes et les femmes s’observe chez les Européen.nes (7,1 points en janvier 2019), suivies à quasi-égalité par les Asiatiques (15,2 points) et les Africain.es (15,8 points).

Notons que je n’ai pas présenté les données pour les immigrant.es provenant de l’Amérique du Nord (dont le taux d’emploi se situe entre celui des Européen.nes et des Asiatiques) et de l’Amérique latine (dont le taux d’emploi est semblable à celui des Asiatiques) pour que le graphique demeure lisible. En outre, j’ai décidé de ne pas présenter le graphique que j’ai préparé sur les taux de chômage des immigrant.es selon le pays d’origine, car il n’apporte pas vraiment d’information supplémentaire, les distinctions les plus importantes s’observant du côté des taux d’emploi.

Et alors…

Les données présentées dans ce billet nous ont notamment montré que le ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, Simon Jolin-Barrette, ne peut plus dire, comme il l’a fait récemment, que le taux de chômage est «trois fois plus élevé que la population native chez les cinq ans et moins», avec un taux de 6,3 % chez ces immigrant.es par rapport à celui de 4,0 % chez les natif.ives en janvier 2019. Il faudrait lui dire!

Elles nous ont également montré la grande différence des taux d’emploi entre les immigrants et les immigrantes, et, dans une moindre mesure, de leurs taux de chômage. Alors que la différence de taux d’emploi se réduit constamment entre les natifs et les natives, il demeure toujours très élevé entre les immigrants et les immigrantes, surtout récent.es. Ce constat devrait orienter nos politiques d’intégration, sûrement pas en enlevant des possibilités d’emploi à ces femmes, comme ce sera le cas si l’interdiction du port de signes religieux, surtout des enseignant.es, est adopté. Finalement, on voit que ce sont les immigrants, mais surtout les immigrantes, provenant d’Afrique qui sont les plus désavantagé.es sur le plan de l’emploi, alors que ces immigrant.es sont bien plus présent.es au Québec que dans le reste du Canada. Encore là, ce constat devrait orienter nos politiques d’intégration en offrant davantage de possibilités d’emploi aux immigrants et surtout aux immigrantes provenant de ce continent. Mais, je ne peux que présenter ces données, pas décider de nos politiques…

Dîner avec Darwin

11 février 2019

Avec Dîner avec Darwin – Des cavernes aux cuisines, ce que racontent nos assiettes, Jonathan Silvertown, biologiste et professeur d’écologie évolutive à l’Université d’Édimbourg, «raconte avec un brin d’humour combien l’évolution de notre espèce est étroitement liée à celle de la nourriture».

1. Une invitation à dîner : L’auteur souligne au départ la surabondance de livres portant sur la cuisine et se défend aussitôt d’en ajouter un. Le sien porte plutôt sur l’évolution de notre alimentation, plus souvent artificielle que naturelle, car issue de croisements génétiques recherchés en agriculture. Il se sert ensuite de la recette de la crêpe pour souligner les points en commun entre ses trois principaux ingrédients, les œufs, la farine (il parle des graines du blé) et le lait. Finalement, l’auteur présente le menu de son livre.

2. L’animal qui cuisine : L’auteur aborde dans ce chapitre l’alimentation de Lucy et des premiers Homo, surtout végétarienne, mais aussi composée de viande crue (Homo erectus aurait été le premier Homo à faire cuire la viande il y a plus d’un million d’années). Il montre ensuite que la cuisine est «une pratique très ancienne qui a joué un rôle crucial dans l’évolution de notre espèce» en permettant notamment d’accumuler l’énergie nécessaire au fonctionnement de notre gros cerveau et de digérer plus facilement nos aliments et d’ainsi pouvoir le faire avec des intestins plus petits et moins énergivores.

3. Crustacés – Pêche à pied : Homo sapiens mange des coquillages et des crustacés depuis au moins 165 000 ans. L’auteur souligne d’ailleurs l’importance de cette source d’alimentation entre autres pour les premiers humains qui ont quitté l’Afrique. En effet, c’est toujours en suivant les côtes que ces personnes se sont rendues en Asie du Sud, puis du Nord et vers l’Amérique du Nord et du Sud, et on a retrouvé des amas impressionnants de coquilles partout où elles sont passées et surtout où elles se sont établies. Ce fut toutefois un peu moins évident pour celles qui ont bifurqué vers l’Europe.

4. Pain – Domestication : Après l’apparition de l’agriculture, il y a 10 à 12 000 ans en Asie du Sud-ouest, le pain fut le premier aliment transformé. Il est devenu tellement populaire et essentiel à l’alimentation qu’il est devenu synonyme de nourriture (donne-nous notre pain quotidien…). L’auteur présente ensuite les caractéristiques des plantes qui les rendent propices à la domestication et celles qui ont été créées par sélection artificielle, tant pour éviter l’éclatement des grains que pour les protéger contre les maladies, les champignons et les insectes. Ce nouveau régime alimentaire, surtout plus amidonné, a aussi fait augmenter le nombre de certains types d’enzymes dans notre salive, par sélection naturelle, cette fois (et même chez les chiens)!

5. Soupe – Goût : L’auteur se sert de la soupe pour illustrer que sur notre langue, «cinq types de cellules réceptrices distinguent les saveurs salée, sucrée, acide, amère et umami», saveurs qu’il décrit et analyse par la suite, mettant l’accent (comme dans glutamate monosodique…) sur l’umami, moins connu (de moi, en tout cas!), mais sans négliger les autres. L’analyse de l’amertume est particulièrement développée, car celle-ci est liée à de nombreuses évolutions différentes.

6. Poisson – Odeur : Si le poisson se conserve moins longtemps même réfrigéré, c’est parce que ses enzymes sont adaptées au froid, surtout pour les poissons de fond. L’auteur montre ensuite que l’odorat est le sens humain le plus sous-estimé et le plus dénigré. Par exemple, Aristote considérait que l’odorat humain «est inférieur à celui de toutes les autres créatures vivantes, et inférieur à tous les autres sens que nous possédons». Pourtant, nous possédons 10 fois plus de récepteurs olfactifs (400) que de récepteurs gustatifs, mais cinq fois moins que l’éléphant, animal qui en possède le plus (2000). D’ailleurs, sans odorat, nous ne pourrions rien goûter. Il explique en plus que les objectifs des récepteurs gustatifs sont bien différents de ceux des récepteurs olfactifs. Au bout du compte, les 400 récepteurs olfactifs nous permettent de distinguer 1000 milliards d’odeurs et de goûts différents, ce qui fait dire à l’auteur que notre odorat est le plus performant de nos sens et non pas le moins efficace. Il poursuit en décrivant les propriétés des muscles des poissons et les conséquences de ces propriétés sur leurs caractéristiques culinaires et gustatives.

7. Viande – Carnivores : L’auteur analyse la place qu’a occupée la viande dans l’alimentation des humains, des Homo et même de leurs ancêtres (dont Lucy) jusqu’à nos jours, et présente des preuves de cette consommation, certaines étonnantes (dont l’analyse des ténias et de leur évolution…), d’autres plus connues, comme l’extinction de la mégafaune. Il poursuit en racontant la domestication de chacun des animaux d’élevage dans différentes régions de la Terre, dont les poulets, les cochons, les bœufs, les chèvres et les moutons, et en décrivant les effets de cette domestication sur les animaux sauvages d’où ils proviennent (certains ont disparu). Il aborde finalement le syndrome de domestication (dont je n’avais jamais entendu parler, même si Darwin en avait parlé dans un de ses livres).

8. Légumes – Variété : Presque toutes les plantes ont des mécanismes chimiques de défense. Les meilleurs moyens de les rendre comestibles sont la cuisson et la domestication (par sélection artificielle). L’auteur décrit ensuite la domestication de nombreuses plantes, parfois de façon succincte, mais d’autres fois avec beaucoup de détails, dont la pomme de terre, la tomate, le potiron, les arachides, le quinoa, le maïs et le manioc. Finalement il aborde l’importance de la reproduction sexuée dans l’évolution des défenses chimiques des plantes par sélection naturelle.

9. Herbes et épices – Piquant : L’auteur raconte l’histoire du commerce des épices (qui a entre autres justifié les voyages de Christophe Colomb vers les Indes), puis explique le fonctionnement des défenses chimiques des plantes qui entraînent des arômes et des goûts variés, même chez des espèces spécifiques (menthes douces et poivrées, par exemple), ainsi que le processus qui se met en branle pour que nos réactions de douleur provoquées par les défenses chimiques des épices et des herbes se transforment en sensations gustatives recherchées.

10. Desserts – Pêché mignon : L’attrait des desserts est dû à leur forte concentration en glucides et en graisse, bref en énergie (ou en calories…). Cet attrait remonte d’aussi loin qu’on puisse reculer et s’observe aussi chez les grands singes (notamment pour le miel). Cet attrait aux glucides et aux graisses cause de nombreux problèmes de santé (surpoids, obésité, diabète, etc.). Les scientifiques ont longtemps pensé qu’il était essentiel à la survie à l’époque paléolithique pour accumuler des réserves en période d’abondance en prévision de périodes d’insuffisance alimentaire (on parlait du gène économe), mais cette théorie a été rejetée récemment. Le grand responsable serait plutôt le fructose. En effet, sauf quand on le prend dans un fruit, le fructose, contrairement au glucose, n’entraîne pas de réaction des hormones qui régulent la sensation de satiété ou la sécrétion d’insuline. Il s’accumule alors dans le foie et cause l’obésité et des maladies comme le foie gras et le diabète. Or, le fructose est peu dispendieux et l’industrie alimentaire l’incorpore dans de nombreux aliments transformés, notamment dans les boissons gazeuses et dans les jus de fruits. De plus en plus de scientifiques le considèrent carrément comme une toxine. Alors, comme le conseille le nouveau guide alimentaire canadien, buvons de l’eau!

11. Fromage – Laitages : L’auteur décrit les caractéristiques du lait, s’attardant plus longuement sur les propriétés du lactose, à l’origine digestible seulement par les jeunes enfants grâce à la production d’une enzyme (la lactase) qui cesse normalement d’être produite lors du sevrage. Les premiers yogourts datent d’au moins 7500 ans et les premiers fromages (produits qui ne contiennent pas de lactose en raison de leur mode de production) de 6000 ans. C’est aussi il y a environ 7500 ans qu’on a observé la première mutation dans les montagnes du Caucase d’Europe centrale qui a permis la persistance de la production de lactase à l’âge adulte. Cette mutation s’est ensuite propagée dans les pays du nord de l’Europe (on ignore comment et pourquoi). Il y en a eu au moins quatre autres mutations de ce genre par la suite dans d’autres régions (Arabie saoudite et trois régions de l’Afrique de l’Est). Ainsi, l’auteur estime qu’environ le tiers de la population humaine n’est plus intolérante au lactose de nos jours.

L’auteur se penche ensuite sur le contenu et la fabrication du fromage (probablement un des aliments les plus artificiels, car n’existant ni de près ni de loin dans la nature, contrairement au lait qui est le plus naturel pour un mammifère), plein de bactéries et de moisissures (ce sont des champignons…). Il explique entre autres les interactions entre ces bactéries et champignons.

12. Vin et bière – Intoxication : L’auteur explique l’origine de l’éthanol (il y a plus de 100 millions d’années), notre attrait pour cette toxine, notre tolérance à ses effets (datant de 13 à 21 millions d’années, bien avant l’apparition de l’Homo, probablement pour résister à l’alcool contenu dans les fruits pourris) et la dépendance qu’elle entraîne chez trop d’entre nous (mais pas chez d’autres). On apprend par la suite que la première tentative de domestication de la vigne date d’environ 10 000 ans, la première production de bière d’au moins 9000 ans et celle de vin de 7000 ans. L’auteur explique comment les sélections naturelle et artificielle ont permis la diversification des cépages, puis relate l’épisode du phylloxéra, insecte qui a détruit les vignes européennes au XIXe siècle, et comment l’importation de vignes résistantes à ces insectes provenant des États-Unis a permis la relance de la production de vin en Europe. Il aborde finalement les processus entourant la fabrication de la bière.

13. Festoyer – Société : L’auteur se sert de l’observation du plaisir qu’on ressent lors de festins pour se demander d’où vient l’altruisme chez les Homo («Le partage alimentaire est un exemple paradigmatique de l’altruisme»). Il fait le tour des différentes explications de l’altruisme, dont la règle d’Hamilton, ou la sélection de la parentèle, la réciprocité, le renforcement des liens sociaux (pas seulement avec la famille), l’interdépendance des humains et le marquage de leur statut social.

14. Nourriture du futur : «L’avenir de l’alimentation sera dominé par deux défis : la croissance de la population humaine et le changement climatique mondial». L’auteur explique comment, jusqu’à maintenant, on a réussi à faire augmenter la production agricole assez rapidement pour compenser la croissance de la population, et pourquoi ce sera plus difficile à l’avenir. Cela dit, l’auteur émet une série de recommandations, passant de la réduction de la consommation de viande à la rotation des cultures et à l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés (OGM). À ce sujet, son plaidoyer contre l’attitude antiscientifique de nombreux environnementalistes au sujet des OGM est particulièrement éloquent et pertinent.

L’auteur conclut en nous apprenant que Charles Darwin souffrait de douleurs à l’estomac, qu’il recevait rarement et que, quand il le faisait, il était loin d’être le meilleur des hôtes. Alors, les dîners avec Darwin n’étaient pas vraiment courus… Mais, ce n’est pas grave, car la «véritable contribution de Darwin reste sa découverte de la recette de l’évolution».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire sans faute! Je ne pensais pas apprendre autant de choses dans un livre portant sur une activité multiquotidienne comme de bouffer! Et j’en ai appris chapitre après chapitre, vérifiant fréquemment ces informations sur Internet sans jamais prendre l’auteur en défaut. Mieux, je ne sais pas trop si c’est en raison du contenu ou de la façon de l’auteur de le présenter, mais j’ai trouvé ce livre simplement passionnant. Disons que c’est en raison des deux!

Il n’y a pas de notes, seulement des références regroupées par chapitre à la fin du livre, ce qui enlève le goût de les consulter. C’est le pire défaut que j’ai trouvé à ce livre, en plus de quelques coquilles laissées par l’éditeur (une personne qui a lu ce livre avant moi avait souligné toutes ces coquilles, une douzaine, disons).

Les revenus d’emploi par discipline

8 février 2019

Quand j’analysais les professions et rédigeais des textes pour le site Emploi-Avenir Québec (c’était la tâche principale de mon emploi), je me souviens avoir cité un document de Statistique Canada datant de 2001 intitulé Les diplômés en sciences humaines et sociales et le marché du travail, pour montrer que la situation sur le marché du travail des diplômé.es dans ces disciplines n’est pas aussi mauvaise que bien des gens le prétendent et qu’elle est finalement tout à fait acceptable à moyen terme. J’écrivais dans mon texte portant sur les Autres professionnels/professionnelles des sciences sociales (anthropologues, archéologues, criminologues, géographes, historien.nes, linguistes, politicologues, sociologues, etc.) que «le taux de chômage est plus élevé chez les jeunes diplômés en sciences humaines et sociales que chez les diplômés en sciences appliquées et en santé, mais (…) il est moins élevé chez les diplômés âgés de 45 ans et plus. De même, le salaire des diplômés en sciences humaines et sociales est beaucoup moins élevé chez les jeunes diplômés, mais plus élevé chez les diplômés âgés de 45 ans et plus».

Chaque année, quand je mettais à jour ce texte, je passais proche d’enlever ce passage en raison de l’âge de la source que je citais. Il a bien fallu que je prenne ma retraite pour que Statistique Canada se décide à publier une étude portant en partie sur cette question! Cette étude de Marc Frenette, intitulée Les perspectives de carrière des diplômés de l’enseignement postsecondaire s’améliorent-elles?, parue le 23 janvier dernier, ne porte pas précisément sur le même sujet que celle de 2001 que je citais dans mon texte, mais contient, comme on le verra, de l’information utile sur les revenus d’emploi des diplômé.es à moyen terme. S’il est facile de trouver de l’information sur leurs revenus juste après la diplomation, les sources sont en effet moins nombreuses sur leurs revenus obtenus par la suite. On verra qu’il n’est de fait pas facile de trouver des données à la fois fiables, comparables et suffisamment détaillées pour effectuer une telle étude. Notons que je n’ai trouvé qu’une seule mention de cette étude dans les médias, soit dans un article du Financial Post qui met l’accent sur l’amélioration de la situation des diplômé.es sur le marché du travail, alors que je vais le mettre sur la comparaison des revenus à moyen terme par discipline.

Introduction

«Les travaux de recherche (…) indiquent généralement que les revenus annuels augmentent de 7 % à 15 % pour les étudiants qui terminent une année supplémentaire d’études postsecondaires» sans compter qu’ils ont aussi «de meilleurs résultats en matière de santé, un mariage avec une personne plus scolarisée et de plus faibles taux de divorce». Cela dit, on se demande souvent si cet avantage est encore aussi grand de nos jours avec l’augmentation de la proportion de diplômé.es qui pourrait faire diminuer les salaires. On se demande aussi quels sont les impacts de la mondialisation et des changements technologiques, les prévisions de ce côté variant considérablement.

Comme je l’ai mentionné en amorce, l’auteur souligne que les données disponibles portent surtout sur les diplômé.es récent.es, ce qui «fournit peu d’éclaircissement sur les résultats des diplômés au cours de l’ensemble de leur carrière», information pourtant essentielle pour prendre des décisions éclairées sur son choix d’études (ou même sur sa décision d’en entreprendre). Cette étude porte sur «les résultats à long terme sur le marché du travail de deux cohortes de jeunes diplômés de l’enseignement postsecondaire», soit les revenus obtenus de 1991 à 2005 par les diplômé.es qui avaient entre 26 et 35 ans en 1991 (donc des baby-boomers nés entre 1956 et 1965), et de 2001 à 2015 par les diplômé.es qui avaient entre 26 et 35 ans en 2001 (donc des membres de la génération X nés de 1966 à 1975).

Données et méthodes

Cette section de l’étude est vraiment importante, car elle montre bien les étapes qu’il faut suivre pour obtenir des données fiables et comparables. La source est un couplage des données des recensements de 1991 et de 2001 avec les données sur les déclarations de revenus (fichier maître sur les particuliers T1, ou FMPT1) de 1983 à 2015. Notons que le couplage commence en 1983 pour obtenir plus d’information, par exemple sur le moment d’obtention des diplômes.

L’échantillon de base est composé des personnes qui avaient entre 26 et 35 ans le 31 décembre 1991 et le 31 décembre 2001. Ces personnes ont été suivies respectivement de 1991 à 2005 et de 2001 à 2015, soit «jusqu’au moment où elles étaient âgées de 40 à 49 ans». Pour que les résultats soient comparables, on n’a conservé dans l’échantillon que les personnes :

  • qui ont présenté des déclarations de revenus au cours des 15 années de suivi (pour éviter de conserver des personnes qui ont quitté le pays au cours de ces 15 années ou qui sont décédées), qu’elles aient travaillé ou non (pour tenir compte de tous les effets de la scolarité sur l’emploi);
  • qui sont nées au Canada («pour se concentrer sur les personnes qui ont probablement été scolarisées au Canada»);
  • «qui ne fréquentaient pas l’école au cours des neuf mois précédant le recensement» (pour rendre les deux échantillons le plus comparables possible);
  • «qui n’ont pas fréquenté un établissement d’enseignement postsecondaire à n’importe quel moment au cours des 15 années suivantes» (pour obtenir des possibilités d’emploi comparables);
  • qui n’ont pas étudié en médecine, en médecine dentaire, en médecine vétérinaire et en optométrie (parce qu’une part importante de ces diplômé.es ont choisi de s’incorporer).

«Mis ensemble, ces critères ont donné lieu à un échantillon d’analyse composé de 133 393 hommes et 139 317 femmes dans la cohorte du recensement de 1991, et de 97 806 hommes et 104 330 femmes dans la cohorte du recensement de 2001», dont plus de 30 % venaient du Québec dans les deux cas. Selon l’auteur, la différence de taille des deux échantillons est due à la diminution du nombre de jeunes. Il est aussi possible que la hausse de la scolarisation, surtout à la maîtrise et au doctorat, ait fait augmenter la proportion des personnes de ces tranches d’âge encore aux études «au cours des neuf mois précédant le recensement» et par la suite.

Résultats

Je ne présenterai pas ici tous les résultats de l’étude, car il y en a trop! Je me concentrerai sur un des tableaux de l’étude, soit le Tableau 2, intitulé «Revenus cumulatifs médians des hommes et des femmes des cohortes de 1991 et 2001, selon les diplômes d’études», puisque c’est celui qui m’a porté à lire cette étude et à en parler ici. Et, il y a déjà beaucoup de choses à dire sur ce tableau!

Ce tableau présente le total des revenus en dollars de 2015 gagnés par les hommes et les femmes au cours des 15 années suivant les recensements de 1991 et 2001 selon le niveau de scolarité le plus élevé atteint et la discipline (seulement pour les diplômes collégiaux et universitaires).

Voici les principaux constats que j’ai tirés de ce tableau par niveau de scolarité et type de discipline :

  • les revenus cumulatifs des hommes ont augmenté dans presque tous les niveaux de scolarité et toutes les disciplines (27), sauf pour ceux sans diplôme (baisse de 0,5 %), avec un diplôme d’études collégial en mathématiques, informatique et sciences physiques (baisse de 1,6 %) et avec un baccalauréat en sciences agricoles et biologiques et services de la nutrition et de l’alimentation (baisse de 3,7 %);
  • les hausses furent supérieures à 10 % dans sept domaines, les deux plus importantes ayant eu lieu chez les bacheliers en lettres, sciences humaines et disciplines connexes (hausse de 17,9 %) et pour les titulaires d’un doctorat (15,2 %);
  • les revenus cumulatifs des femmes ont augmenté dans tous les niveaux de scolarité et dans toutes les disciplines (26);
  • les hausses furent supérieures à 10 % dans 17 domaines, et à 20 % dans quatre domaines, dont deux hausses supérieures à 30 %, soit au niveau universitaire dans les beaux-arts et arts appliqués (37,7 %) et en sciences agricoles et biologiques et services de la nutrition et de l’alimentation (31,7 %);
  • ces hausses de revenus par niveau de scolarité et disciplines peuvent nous mener à sous-estimer les hausses globales entre les membres de ces deux cohortes, car la proportion de titulaires de diplômes collégiaux et universitaires, qui ont eu des revenus bien plus élevés que les personnes ayant des diplômes de niveau inférieur ou aucun diplôme, a grandement augmenté entre 1991 (de 22,3 à 35,8 % chez les hommes et de 25,3 à 45,7 % chez les femmes); selon mes calculs (l’auteur ne mentionne pas cette information, mais fournit toutes les données pour pouvoir la calculer), cette hausse globale fut de 15 % chez les hommes et de 42 % chez les femmes;
  • les écarts de revenus entre les hommes et les femmes se sont réduits dans 19 disciplines et niveaux de scolarité, et ont augmenté dans les six autres qui peuvent être comparées.

Les primes à la scolarisation sont demeurées assez stables :

  • d’entre 35 et 40 % selon les cohortes chez les hommes et d’entre 95 et 100 % chez les femmes entre les titulaires d’un diplôme d’études secondaires et les personnes sans diplôme;
  • d’environ 30 % chez les hommes et d’entre 50 à 55 % chez les femmes entre les titulaires d’un diplôme d’études collégial et les titulaires d’un diplôme d’études secondaires;
  • d’entre 30 et 40 % chez les hommes et d’entre 50 et 60 % chez les femmes entre les titulaires d’un baccalauréat et les titulaires d’un diplôme d’études collégial;
  • d’entre 15 et 25 % chez les hommes et d’entre 25 et 35 % chez les femmes entre les titulaires d’une maîtrise et les titulaires d’un baccalauréat;
  • la prime pour un doctorat est demeurée à peu près nulle chez les hommes et les données ne sont pas disponibles pour les femmes.

Les disciplines dont les titulaires de diplômes ont amassé les revenus les plus bas et les plus élevés sont :

  • pour le collégial chez les hommes, les sciences agricoles et biologiques et services de la nutrition et de l’alimentation (32 % sous la moyenne pour la cohorte de 1991 et 29 % pour celle de 2001) et les sciences sociales et disciplines connexes (17 % au-dessus de la moyenne pour la cohorte de 1991 et 18 % pour celle de 2001);
  • pour le collégial chez les femmes, les beaux-arts et arts appliqués (38 % sous la moyenne pour la cohorte de 1991 et 29 % pour celle de 2001) et les professions de la santé et technologies connexes (25 % au-dessus de la moyenne pour la cohorte de 1991) et les mathématiques, informatique et sciences physiques (18 % au-dessus de la moyenne pour la cohorte de 2001);
  • pour le baccalauréat chez les hommes, les lettres, sciences humaines et disciplines connexes (32 % sous la moyenne pour la cohorte de 1991 et 24 % pour celle de 2001) et le génie et sciences appliquées, et techniques et métiers des sciences appliquées (21 % au-dessus de la moyenne pour la cohorte de 1991 et 19 % pour celle de 2001);
  • pour le baccalauréat chez les femmes, les beaux-arts et arts appliqués (45 % sous la moyenne pour la cohorte de 1991 et 33 % pour celle de 2001) et le génie et sciences appliquées, et techniques et métiers des sciences appliquées (31 % au-dessus de la moyenne pour la cohorte de 1991 et 32 % pour celle de 2001).

Notons finalement que, pour les deux cohortes, les revenus cumulatifs des titulaires en sciences humaines ne sont pas disponibles, car inclus aux titulaires de diplômes en lettres et dans des disciplines connexes (mais semblent sous la moyenne au collégial et au baccalauréat, surtout du côté des hommes) et que ceux des titulaires en sciences sociales furent les plus élevés pour les hommes du niveau collégial et légèrement inférieurs la moyenne pour les femmes de ce niveau, et très près de la moyenne au niveau du baccalauréat, tant pour les hommes que pour les femmes.

Et alors…

Cette étude nous a montré que, contrairement à ce qu’on pourrait penser et à ce qu’on entend souvent, les membres de la génération X ont cumulé des revenus supérieurs à ceux de la fin de la génération du baby-boom dans les 15 années suivant leur présence dans la tranche d’âge des 26 à 35 ans, non seulement globalement (de 15 % chez les hommes et de 42 % chez les femmes, je le rappelle), mais dans la grande majorité des niveaux de scolarité et des disciplines. Je nuancerais toutefois ce constat en soulignant que les membres de la cohorte de 1991 ont dû affronter une récession importante à cette époque, ce qui explique peut-être, au moins en partie, que leurs revenus cumulatifs aient été inférieurs à ceux de la cohorte de 2001. En plus, la plus forte participation au marché du travail des femmes de la génération X explique sûrement en grande partie la plus forte hausse de leurs revenus cumulatifs que ceux des hommes. Notons en outre que ces données sont pour l’ensemble du Canada.

Cette étude montre aussi que les revenus cumulatifs varient beaucoup moins qu’on pourrait le penser par discipline d’étude, quoique davantage du côté des femmes. De voir les diplômés des sciences sociales du collégial avoir les revenus cumulés les plus élevés fut la plus forte surprise de cette étude pour moi! Par contre, le constat que les diplômées du collégial et ceux et celles du baccalauréat en sciences sociales ont cumulé les montants semblables à la moyenne ne m’a pas surpris. Sachant en plus que ces personnes touchent en général des revenus plus faibles dans leurs premières années sur le marché du travail, on peut conclure que leurs revenus par la suite doivent avoir dépassé légèrement la moyenne. Pendant ce temps, il y a des gens qui clament l’inutilité de ces programmes, à tel point que le Japon parlait en 2015 d’abolir des facultés dans ces domaines. Est-ce que cela a été fait? Il semble que le gouvernement japonais ait adouci ses intentions par la suite, mais juste le fait d’en parler est assez épeurant.

Capitalisme de plateforme

4 février 2019

Avec son livre Capitalisme de plateforme – l’hégémonie de l’économie numérique, Nick Srnicek, spécialiste de l’économie numérique et enseignant au King’s College de Londres, décrit «les entreprises qui adoptent et perfectionnent le modèle d’affaires dominant aujourd’hui, celui des plateformes pair-à-pair du capitalisme numérique», comme Google, Facebook, Apple, Microsoft, Siemens, GE, Uber et Airbnb, et «retrace la genèse de ce phénomène, analyse celui-ci de manière limpide et aborde la question de son impact sur l’avenir».

Introduction : «Cet ouvrage porte sur (…) : les plateformes, les métadonnées (big data), la fabrication additive, la robotique de pointe, l’apprentissage automatique et l’internet des objets». Il livre «une histoire du capitalisme et des technologies numériques tout en reconnaissant la diversité des formes économiques et les tensions concurrentielles propres à l’économie contemporaine. Notre pari est simple : nous pouvons en apprendre beaucoup sur les entreprises de haute technologie si on les considère comme des actrices économiques au sein d’un mode de production capitaliste».

1. La longue récession : Ce chapitre «fournit un aperçu des différentes crises ayant préparé le terrain de celle de 2008» et «tente d’historiser les technologies émergentes comme résultant de tendances capitalistes plus profondes, afin de comprendre en quoi elles sont partie prenante d’un système de concurrence, d’exploitation et d’exclusion».

2. Le capitalisme de plateforme : Ce chapitre «cherche à clarifier les différents débats qui agitent actuellement ce domaine [le monde des technologies] en présentant une typologie et une genèse des plateformes». L’auteur y définit les plateformes comme des «infrastructures numériques qui permettent à deux ou à plusieurs groupes d’interagir». Elles agissent «comme intermédiaires entre différents usagers : clients, annonceurs publicitaires, prestataires de services, producteurs, fournisseurs et même des objets physiques». En plus, les plateformes numériques reposent sur des effets de réseau : «plus les utilisateurs d’une plateforme sont nombreux, plus cette plateforme prend de la valeur aux yeux d’autres utilisateurs potentiels». Il analyse dans ce chapitre :

  • les plateformes publicitaires qui extraient de l’information de leurs usagers et les utilisent pour vendre de la publicité (comme Google et Facebook);
  • les plateformes nuagiques qui louent des espaces de stockage de données et des logiciels;
  • les plateformes industrielles (notamment et surtout l’internet industriel des objets) qui fabriquent des équipements informatiques et des logiciels qui permettent de transformer des biens et services en réduisant les coûts de production; l’internet industriel des objets consiste à l’implantation «de capteurs et de puces électroniques dans la chaîne de production» avec l’introduction d’appareils de traçabilité connectés à internet;
  • les plateformes de produits qui transforment les marchandises traditionnelles en services qu’elles louent ou fournissent à des abonnés (par exemple Zipcar et Spotify, mais aussi Rolls Royce, GE et Pratt & Whitney);
  • les plateformes allégées qui servent d’intermédiaires dans la prestation d’un service (Uber, Airbnb, etc.).

L’auteur conclut en affirmant que, «si l’on veut comprendre les conséquences des plateformes sur l’économie en général», il est nécessaire «de prendre toute la mesure de leur inexorable tendance à la monopolisation».

3. La guerre des plateformes : Ce chapitre «esquisse un portrait des tendances probables et dessine à grands traits quelques prédictions sur l’avenir du capitalisme de plateforme». La tendance qui marque le plus le capitalisme de plateforme est sans contredit les conséquences monopolistiques des effets de réseau. Cela dit, si la concurrence est faible du côté des services offerts par les plateformes, elle est plus forte entre les plateformes qui offrent des services différents dans le marché de l’accumulation, de l’analyse, du traitement et de l’utilisation des données accessibles à toutes ces plateformes. D’ailleurs, celles-ci investissent souvent davantage dans cette activité supposément secondaire, mais qui est devenue leur objectif premier et leur principale source de revenus. Ces investissements visent à accumuler davantage de données aussi bien dans le cadre des services qu’elles offrent, que par l’offre de nouveaux services (comme Google Home et les autres objets connectés à internet, qui permettent d’accumuler des données directement du domicile des citoyen.nes-client.es) et par des fusions et acquisitions.

L’auteur explique ensuite les défis des plateformes axés sur leurs forces et leurs faiblesses (notamment leur dépendance à la publicité) et la possibilité plus grande de voir les États réglementer davantage leurs activités, principales et «secondaires», et, qui sait, de les voir concurrencer les plateformes en offrant des services similaires au moyen de plateformes publiques. Quelle que soit leur forme à venir, les plateformes occuperont encore plus d’espace dans nos économies, d’où l’importance de mieux comprendre leur fonctionnement.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Oui, mais surtout à partir du deuxième chapitre. Si j’ai moins apprécié l’historique du premier chapitre, pas assez nuancé à mon goût, sa présentation des plateformes dans le deuxième chapitre, le plus long du livre, est une des bonnes que j’ai lues et m’en a appris beaucoup dans ce domaine que je connaissais au départ passablement. L’exploration du troisième chapitre est plus spéculative, mais l’auteur s’y sert bien des présentations solides du deuxième et ne se perd pas en divagations utopiques, restant dans des développements tout à fait prévisibles.

Gros défaut, les notes sont à la fin. Je pensais que ce serait moins pénible avec un livre aussi court, mais au contraire, mes deux signets se mélangeaient tout le temps…

Mesurer l’émigration

31 janvier 2019

En mai 2018, j’ai publié un billet qui tentait d’expliquer les forces et faiblesses des données sur le taux de rétention des immigrant.es aux Québec. J’y expliquais que les données sur les migrations internationales et interprovinciales de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) que certains utilisent à cette fin sont en fait inutiles pour estimer ce taux, puis que les Statistiques sur la présence au Québec de l’immigration récente publiées sur cette page par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) sont tout à fait pertinentes, mais qu’elles sous-estiment ce taux.

En septembre 2018, l’Institut du Québec (IdQ) a jugé bon de clarifier cette question en publiant un document qui portait notamment sur la rétention des immigrant.es. Malheureusement, les données utilisées dans ce document, tirées du tableau 43-10-0035-01 de Statistique Canada (tableau archivé et remplacé par le tableau 43-10-0012-01 qui contient un an de données de plus…), surestiment le taux de rétention, car on apprend en lisant les notes qui accompagnent ce tableau (toujours lire les notes d’un tableau avant de tenter d’en interpréter les données!) qu’elles ne portent que sur les immigrant.es admis.es au Québec qui ont déjà présenté une déclaration de revenus depuis leur admission et qui en ont présenté une l’année en question (et donc qui sont encore au Canada cette année-là). Ces données excluent donc les immigrant.es admis.es au Québec qui n’ont jamais présenté de déclaration de revenus (dont les enfants) ou qui en ont déjà présenté, mais n’en ont pas présenté l’année courante (qui n’habitent donc probablement plus au Canada). Ne tenant pas compte de ces départs, il est certain que le taux de rétention en question est surestimé. Tout ce qu’on peut dire est que le véritable taux de rétention des immigrant.es arrivé.es au Québec une année donnée est entre celui publié par le MIDI (par exemple de 78,2 % en 2016 pour les immigrantes admis.es au Québec en 2010) et celui publié par Statistique Canada (83,9 %). En outre, le taux de rétention ne tient pas compte des immigrant.es admis.es dans une autre province et qui habitent le Québec une année donnée (un peu plus de 6000 en 2016 pour les immigrant.es admis.es en 2010 dans une autre province canadienne). Cela montre que cette question est complexe et qu’il n’y a pas de données pour y répondre de façon précise.

Statistique Canada a publié depuis (le 20 décembre 2018) un document (qui a été à ma connaissance totalement ignoré des médias) intitulé Mesurer l’émigration au Canada – revue des sources de données et des méthodes disponibles. Je me suis dit que j’y trouverais peut-être enfin plus de réponses à mes questions, notamment sur les immigrant.es admis.es qui ont quitté le Québec pour un autre pays et non pas seulement pour une autre province, comme l’indique le tableau utilisé par l’IdQ. Ce document étant assez long (43 pages) et très technique, je me contenterai d’en présenter les grandes lignes.

Introduction

«Le fait que le Canada soit généralement perçu comme un pays d’immigration tend à occulter le phénomène inverse, soit l’émigration». Pourtant «chaque année, plusieurs milliers de Canadiens quittent le pays pour aller s’établir ailleurs dans le monde». Même si le solde migratoire international du Canada est fortement positif, on estime tout de même que «la diaspora canadienne pourrait atteindre 2,8 millions de Canadiens, un effectif qui représenterait un peu plus de 7 % de la population canadienne». L’émigration toucherait plus les immigrant.es récent.es, les jeunes et les personnes les plus scolarisées.

Un des grands enjeux de l’étude de l’émigration porte sur la qualité des données. Chose peu connue, l’émigration est un phénomène très difficile à mesurer, car il n’y a aucune obligation pour une personne qui quitte le Canada de rapporter son départ. Il est donc très difficile d’estimer précisément l’ampleur de l’émigration, d’autant plus que sa définition n’est pas universelle. L’Organisation des Nations Unies (ONU) définit un.e émigrant.e comme une personne «qui a changé de pays de résidence habituelle». Malheureusement, cette définition ne fait que déplacer le problème, car il faut maintenant définir ce qu’est une «résidence habituelle» (ou un «lieu habituel de résidence» pour Statistique Canada). Or, les sources de données disponibles ne se basent pas toutes sur la même définition.

En plus, l’ONU distingue les émigrant.es de long terme (au moins un an) des émigrant.es de court terme (entre trois mois et un an), et ne considère pas comme émigrant.es les personnes qui changent de pays de résidence habituelle durant moins de trois mois. Statistique Canada, de son côté, «fait aussi une distinction entre l’émigration permanente et l’émigration temporaire dans le calcul de ses estimations de l’émigration», concepts basés sur l’intention de ces personnes qu’il n’est pas toujours possible de connaître (ces personnes elles-mêmes ne savent pas toujours en quittant si elles partent définitivement ou seulement temporairement). Et, un bon nombre d’émigrant.es permanent.es décident de revenir. Encore là, «cette distinction est souvent floue et n’est pas mesurée de la même façon par les différentes sources».

Pour estimer l’ampleur de l’émigration, ce qu’elle doit faire sur une base trimestrielle, Statistique Canada utilise «plusieurs sources de données canadiennes et internationales». Ce document fait le tour de ces sources, compare leurs estimations et explique comment Statistique Canada les utilise pour produire ses estimations. De mon côté, je vais me contenter de présenter ces sources, de faire ressortir leurs forces et faiblesses, puis de montrer l’ampleur des différences entre leurs estimations.

Sources de données

– la méthode résiduelle : Avec cette méthode, le niveau d’émigration correspond à la population totale (estimée à partir des données des recensements, de leur sous-dénombrement net et de certains ajustements) moins les autres composants démographiques (naissances moins décès, résident.es non permanent.es, immigration et émigrant.es de retour, et, pour les provinces, entrant.es moins sortant.es interprovinciaux.ales).

Cette méthode est la plus utilisée au niveau international, car il existe des sources relativement fiables pour tous les autres composants démographiques. Elle ne permet toutefois pas de distinguer l’émigration permanente de la temporaire. Cela dit, sa principale faiblesse est de reposer entièrement sur la précision de la mesure des autres composants démographiques. Son estimation équivaut en fait à l’émigration plus ou moins les erreurs de mesure des autres composants. «Comme l’émigration est un événement relativement rare, la part venant des erreurs n’est généralement pas négligeable dans le résidu obtenu». Par exemple, il est déjà arrivé que cette méthode arrive à une émigration négative pour certains groupes démographiques ou même pour une province! Une autre de ses lacunes importantes est de n’être applicable que «plusieurs années après le dernier recensement, soit lorsque les ajustements pour le sous-dénombrement net sont disponibles». Pour cette raison, elle ne peut en plus pas tenir compte des flux entrants et sortants des immigrant.es qui quittent rapidement le pays (elle estime en effet les variations de stock, mais pas les flux). Or, les immigrant.es récent.es seraient un des groupes démographiques les plus susceptibles d’émigrer.

– la contre-vérification des dossiers : Cette contre-vérification repose sur un échantillon (de 70 000 personnes en 2011) pour lequel on vérifie si ses membres ont été dénombrés, omis ou hors cible par le dernier recensement. À partir des proportions obtenues, on peut estimer les corrections à apporter aux données des recensements (je simplifie considérablement). Sa force est de permettre «d’identifier l’émigration des immigrants récents et des jeunes enfants», même si, pas plus que la méthode résiduelle, elle ne permet pas «de mesurer les migrations multiples qui ont pu survenir au cours de la période étudiée» (ce que j’ai appelé plus tôt les flux entrants et sortants des immigrant.es qui quittent rapidement le pays). Cette méthode permet aussi de distinguer les émigrant.es permanent.es des temporaires et de ventiler ces personnes selon certaines caractéristiques, comme la langue maternelle, et de connaître le pays de destination.

Sa plus grande faiblesse est la taille de l’échantillon. Par exemple, sur l’échantillon de 70 000 personnes en 2011, on a dénombré seulement 250 émigrant.es permanent.es et 150 émigrant.es temporaires. L’avantage de la ventilation selon certaines caractéristiques mentionné plus tôt est donc accompagné d’une marge d’erreur très élevée et les données par province, et pire, par territoire, sont peu fiables. Finalement, là aussi, les données ne sont disponibles que deux ans après les recensements.

– les données fiscales (comme celles utilisées dans le tableau 43-10-0012-01 mentionné plus tôt) : Même si la définition d’un.e émigrant.es aux fins de l’impôt n’est pas basée sur le concept de résidence habituelle (ou de lieu habituel de résidence), mais plutôt sur la rupture des «liens sociaux et économiques avec le Canada» (une personne qui a quitté le Canada, mais dont la famille et les enfants sont demeurés au Canada, ou qui a conservé son permis de conduire ou des comptes bancaires au Canada n’a pas émigré, selon l’Agence du revenu du Canada – ARC), les données fiscales représentent une source intéressante, d’autant plus qu’une personne doit signaler à l’ARC «son départ du pays en inscrivant le jour et le mois de son départ dans la case prévue à cet effet dans sa déclaration de revenus» (ce qui n’est par contre pas toujours fait, une autre des faiblesses de cette méthode en plus de la définition différente de l’émigration).

Les avantages de cette méthode sont nombreux, puisque l’échantillon est énorme et que les déclarations de revenus contiennent beaucoup d’information. En plus, les données sont disponibles seulement un an et demi après la fin de l’année fiscale à laquelle elles réfèrent.

– les données internationales : En fait, l’auteur présente ici deux sources que Statistique Canada utilise pour ses estimations, soient les données de l’American Community Survey (ACS) et du Department of Homeland Security (DHS) des États-Unis, principal pays de destination des émigrant.es canadien.nes.

Les données de l’ACS reposent sur un échantillon de 3,5 millions de ménages par année vivant dans une résidence depuis au moins deux mois. Comme cette enquête demande aux participant.es leur lieu de résidence un an auparavant, elle permet de quantifier l’immigration récente aux États-Unis provenant du Canada, quoiqu’elle inclut aussi les déplacements temporaires pour le travail, les études, des vacances, des visites de proches ou pour d’autres raisons. Malgré sa taille, cet échantillon ne contient en moyenne que 800 personnes habitant le Canada un an auparavant. Par contre, étant annuelle, cette enquête fournit des données plus fréquentes et plus récentes que les autres sources.

Les données du DHS utilisées par Statistique Canada proviennent des permis de résidence permanente. Ces données «ont l’avantage d’offrir une mesure complète et annuelle des permis de résidence permanente délivrés à des émigrants en provenance du Canada. En contrepartie, elles ne permettent pas de mesurer les migrations multiples» et comprennent les résident.es non permanent.es qui ne sont pas considéré.es avoir émigré du Canada.

– la méthode du Programme des estimations démographiques (PED) : Le PED de Statistique Canada publie des estimations trimestrielles «de la population du Canada, des provinces et des territoires ainsi que des composantes de l’accroissement démographique».

L’effectif d’émigrants permanents est obtenu en combinant les données fiscales, celles du bureau des statistiques de l’immigration des États-Unis (non décrites ici) et celles du DHS. Malgré les avantages d’utiliser trois sources différentes, cette méthode «tendrait à sous-estimer l’émigration» en raison des lacunes soulevées plus tôt (dont la définition différente de l’émigration selon les données fiscales).

Le solde de l’émigration temporaire est la différence entre le nombre de départs (obtenu à l’aide de la méthode de contre-vérification des dossiers) et de retours. Le nombre de ces retours «est obtenu en soustrayant l’effectif de retour au pays selon le recensement de l’estimation des émigrants de retour du PED de la période censitaire précédente» (pas besoin de relire, je veux juste montrer que c’est compliqué…). Les résultats sont forcément approximatifs, car cette méthode utilise des moyennes et des données provenant de périodes différentes.

Quelques comparaisons

Je vais me contenter de présenter ici deux graphiques qui illustrent la complexité de l’exercice et les variations importantes des résultats selon les méthodes utilisées.

Ce graphique montre clairement les écarts des résultats entre les méthodes utilisées. Les nombres les plus élevés sont ceux obtenus avec la méthode de contre-vérification des dossiers (barres bleu pâle), surtout pour la période de 1996 à 2001. La méthode résiduelle (barres mauves) et le Programme des estimations démographiques (barres jaunes) donnent des résultats qui se ressemblent davantage. Par contre, le nombre d’émigrant.es selon les données fiscales (barres rouges), méthode utilisée seulement dans les deux dernières périodes, est au moins trois fois moins élevé que celui obtenu au moyen des trois autres méthodes, surtout en raison de la définition différente de l’émigration et de la sous-déclaration potentielle des départs.

Ce deuxième graphique indique la proportion des émigrant.es selon la province de départ de 2006 à 2011. Fait à noter, selon la méthode utilisée, la proportion des émigrant.es du Canada qui proviennent du Québec varie de 7,7 % à 15,4 %, dans tous les cas une proportion nettement inférieure à sa proportion démographique lors de ces années, soit 23,4 %. Cela montre l’attachement probablement plus grand des Québécois.es à leur milieu de vie.

Et alors…

Alors non, je n’ai pas trouvé, comme je l’espérais, plus de réponses à mes questions sur les immigrant.es admis.es au Québec qui l’ont quitté pour un autre pays. Mais, ce document permet de mieux comprendre à quel point il est difficile de mesurer des phénomènes qu’on pense faciles à évaluer. De ce fait, on peut aussi mieux accepter qu’il soit aussi difficile de savoir quel est vraiment le taux de rétention des immigrant.es au Québec. De façon plus générale, ce document montre que nos gouvernements en savent bien moins sur nous qu’on tend à le penser, et possiblement moins que Facebook! Chose certaine, je serai à l’avenir plus prudent quand j’interpréterai les données sur l’émigration publiée dans le tableau de l’ISQ dont j’ai parlé en amorce. Et je me demande pourquoi l’ISQ présente les données sur les émigrant.es à l’unité, comme s’il les avait compté.es, alors qu’il s’agit, on le sait maintenant, d’estimations approximatives. Cela aurait au moins mérité une note en bas de page!