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L’assaut contre les retraites

15 juin 2015

assaut_retraitesJ’avais des attentes élevées en abordant L’assaut contre les retraites – Discours catastrophistes, réformes réactionnaires et droit à une retraite décente, un essai regroupant huit textes (et une introduction) sous la direction de Normand Baillargeon. Quiconque fréquente un tant soit peu ce blogue sait que j’ai consacré de nombreux billets à cette question. J’espérais donc en apprendre davantage, voire y trouver de nouveaux arguments.

Comme je le fais fréquemment dans ce genre de livre à plusieurs auteurs, je ne m’attarderai pas sur un texte en particulier, mais présenterai plutôt brièvement chacun d’entre eux.

Introduction : Normand Baillargeon présente et met en contexte chacun des textes de ce livre dans son introduction. Il le fait bien plus en détail que je ne le fais dans ce billet…

Protéger le bien commun : Ianik Marcil associe dans son court texte les régimes de retraite publics à un bien commun et dénonce le mouvement actuel qui vise à déplacer le risque des placements qui financent les régimes de retraite des employeurs et de la société vers les travailleurs, privatisant ainsi ce bien commun pour le transformer en un bien privé. Il met ainsi la table pour les textes qui suivent.

Les régimes de retraite au Québec : ce qu’il faut savoir : Dans ce texte, Michel Lizée explique clairement et en détail ce qu’il appelle les six étages du système de retraite au Québec et au Canada, et le rôle de chacun de ces étages :

  • les deux étages des régimes universels non liés au travail, la sécurité de la vieillesse (SV) et le supplément de revenu garanti (SRG);
  • les régimes publics liés au travail, comme le régime des rentes du Québec (RRQ);
  • les régimes de pension agréés des employeurs;
  • les régimes individuels, comme le régime enregistré d’épargne retraite (REÉR);
  • les autres actifs et revenus personnels.

Il analyse ensuite la situation de ces six étages et explore les améliorations possibles qu’on pourrait et devrait leur apporter. Comme j’ai déjà assisté à une conférence au cours de laquelle M. Lizée présentait sensiblement le même contenu, j’ai pu apprécier à nouveau sa conceptualisation de la structure des outils pour financer la retraite. Il s’agit d’un résumé essentiel à la bonne compréhension des enjeux liés aux retraites.

Une retraite inaccessible ? : Frédéric Hanin et Corinne Béguerie examinent, comme le titre nous l’indique, les problèmes d’accessibilité du système de retraite québécois. Pour illustrer les enjeux d’accessibilité, les auteur.e.s élaborent sur les problèmes d’accessibilité spécifiques aux travailleurs et travailleuses autonomes (TTA). Je n’ai personnellement pas été convaincu par cette présentation, même si leurs exemples sont nombreux et informatifs. Ceux-ci ne peuvent toutefois dresser un portrait complet de la situation des TTA, rien n’étant plus différent d’un TTA qu’un autre TTA (médecins et avocats, coiffeuses et agriculteurs, etc.)… Cela dit, ce texte aborde un aspect souvent négligé de notre système de retraite et a tout à fait sa place dans ce livre.

Défendre les régimes publics : Le texte de Ruth Rose est de loin le plus long de ce livre et le plus informatif avec celui de Michel Lizée. Elle explique clairement les différents régimes des pays industrialisés et leur évolution, leur fonctionnement, leurs forces et leurs faiblesses, en accordant plus de place aux régimes en force sur nos terres. Elle montre également que, pour contrer la tendance actuelle à l’individualisation des risques, solution à la fois inique et inefficace en termes de rendements par rapport aux programmes à risques partagés par la société, la meilleure solution est justement de miser davantage sur les programmes publics, par exemple en augmentant la couverture de la RRQ et de la SV et de la SRG. Ce texte est un peu exigeant, mais est excellent. J’aurais toutefois aimé qu’elle élabore davantage sur les effets de la financiarisation des régimes de retraite, mais on ne peut pas tout avoir!

Le RRFS-GCF : régime novateur, adapté à son milieu : Marie Leahey présente dans son texte le Régime de retraite de retraite par financement salarial des groupes communautaires et de femmes (RRFS-GCF). Il s’agit vraiment d’une expérience exemplaire qui permet aux personnes œuvrant dans ces groupes, déjà désavantagées du côté salarial par rapport à des personnes exerçant des professions similaires dans d’autres milieux, de pouvoir au moins bénéficier d’un régime de retraite. Un autre texte qui s’insère bien dans le thème de ce livre.

Le Fonds patrimonial, une solution ! : La Coalition pour les régimes de retraite à prestations déterminées présente dans ce texte une proposition pour le moins originale et audacieuse pour modifier la gestion des régimes de pension agréés. Constatant que la valeur des actifs des régimes de retraite à prestations déterminées correspond grosso modo à la dette du Québec, la Coalition se demande pourquoi ces régimes ne pourraient pas servir à financer cette dette. Calculant que le taux d’intérêt moyen payé par Québec dans son service de la dette équivaut en moyenne à 5 %, la Coalition considère qu’un revenu aussi stable et plus élevé que la moyenne des rendements des régimes actuels seraient très bénéfique pour les adhérents. Même si la démonstration de la Coalition ne m’a pas convaincu (je trouve certains calculs présentés pour le moins douteux, mais surtout, je déplore l’absence d’analyse des moyens à prendre pour arriver à cet objectif et des conséquences précises d’un tel changement), il s’agit sûrement d’une voie à explorer.

Plaidoyer pour une écologie des temps sociaux : Après s’être désolé de la pauvreté bien trop présente chez les personnes à la retraite, Jean Carette explore quelques pistes de solution à cette situation. Au bout du compte, la seule solution à long terme qui lui sourit est la réduction des inégalités de revenus qui permettraient de réduire automatiquement les inégalités de revenus à la retraite. Cela dit, sa contribution se distingue surtout par sa réflexion sur ce qu’il appelle la périodisation de vie, soit le découpage trop net de nos vies en périodes fixes : éducation, travail et retraite passive.

Quelle retraite ? Pour qui ? À quel prix ? : Jean-Jacques Pelletier clôt ce livre avec une forme de conclusion qui tente et réussit à lier le contenu des textes précédents.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ce livre est à lire par toute personne qui s’intéresse à la question de la retraite. Qu’on connaisse bien ou peu le sujet, on y trouvera son compte. Les articles très informatifs de Michel Lizée et Ruth Rose permettent de mieux comprendre l’univers de la retraite, tandis que les autres explorent certains de ses aspects plus spécifiques permettant un tour d’horizon varié (je n’ose quand même pas écrire «complet», la complétude étant très très vaste!) de la question.

Mes attentes ont-elles été satisfaites? Grandes comme elles l’étaient, cela aurait été étonnant. Mais elles l’ont sûrement été suffisamment pour que j’en recommande la lecture!

Le progrès des femmes dans le monde

13 juin 2015

ONU-femmesEn avril dernier, ONU Femmes a publié un rapport de 342 pages intitulé Le progrès des femmes dans le monde 2015-2016 : transformer les économies, réaliser les droits. Étant intéressé, mais trouvant un peu lourd ce rapport, je me suis contenté de lire le résumé de 28 pages. J’en profite d’ailleurs pour féliciter ONU Femmes de produire ce genre de résumé bien pratique quand on veut aller plus loin que le contenu du communiqué, ou d’un article qui ne font qu’effleurer le contenu de l’étude. Cela dit, cet article fait un lien très pertinent entre cette étude et celle diffusée par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) le mois précédent, étude qui montrait à quel point les femmes sont les premières à subir les effets des mesures d’austérité, au Québec comme ailleurs.

Introduction

En plus de présenter le contexte de l’étude et de montrer à quel point nous sommes encore loin d’avoir atteint l’égalité de genre, l’introduction présente les enjeux que le reste du document aborde. Elle précise que, même si bien des pays ont adopté des lois reconnaissant l’égalité de genre et que des organismes internationaux en ont fait autant, «des inégalités enracinées, des normes sociales discriminatoires, des pratiques coutumières préjudiciables ainsi que des modes dominants de développement économique peuvent entraver et saper leur mise en œuvre et leur impact positif». Dans la vraie vie :

«la réalisation de l’égalité concrète nécessite une action dans trois domaines connexes : la réparation du désavantage socioéconomique des femmes; la lutte contre les stéréotypes, la stigmatisation et la violence; et le renforcement du pouvoir d’action, de la voix et de la participation des femmes.»

10 actions publiques prioritaires

L’essence de ce rapport est contenue dans les 10 actions publiques qu’ONU Femmes juge prioritaires pour atteindre l’égalité de genre. Je vais donc les présenter brièvement, en énonçant quelques-uns des moyens recommandés pour concrétiser ces actions. Comme certains moyens proposés servent en fait à la réalisation de plusieurs de ces 10 actions, j’essaierai de ne pas trop me répéter en insistant surtout sur les moyens spécifiques aux actions présentées.

1. Créer des emplois plus nombreux et de meilleure qualité pour les femmes : Le travail des femmes est beaucoup moins souvent rémunéré que celui des hommes et, quand il l’est, il l’est moins. Elle occupent plus souvent «un emploi précaire, informel et peu rémunérateur». Pour contrer cet état de fait, on doit :

  • orienter davantage les politiques macroéconomiques sur la demande de main-d’œuvre et moins sur la lutte à l’inflation;
  • investir dans les services publics (santé, éducation, services de garde, soins aux personnes âgées, etc) pour créer des emplois décents, utiles et peu nocifs en termes environnemental;
  • faire participer les femmes à la planification et aux décisions;
  • accorder des titres de propriété au nom de l’homme et de la femme pour les petites agricultrices.

2. Réduire (voire éliminer) la ségrégation professionnelle et les écarts salariaux entre les sexes : Bien plus présentes dans les postes administratifs que leur proportion sur le marché du travail, les femmes le sont bien moins dans les postes de direction. Même dans des postes semblables, elles sont moins bien payées. L’écart le plus élevé s’observe en Asie du Sud et le moins élevé au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (!). Pour contrer cet état de fait, on doit :

  • valoriser les professions à dominante féminine;
  • associer la rémunération aux compétences et «à la mesure dans laquelle leur travail contribue au bon fonctionnement des économies et des sociétés»;
  • promouvoir l’éducation et l’alphabétisation des femmes adultes;
  • encourager les jeunes femmes à étudier les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques ainsi que d’autres matières à dominante masculine;
  • s’attaquer au harcèlement sexuel et à la violence sur le lieu de travail.

3. Renforcer l’accès des femmes à un revenu régulier tout au long de leur vie : Les femmes sont davantage touchées par l’insécurité économique et par la dépendance financière. Pour contrer cet état de fait, on doit :

  • protéger la population contre le chômage, notamment à l’aide des programmes de travaux publics;
  • définir un plancher pour les rémunérations (salaire minimum);
  • offrir des allocations parentales «ainsi que des pensions non contributives pour garantir la sécurité des revenus des femmes pendant leur vieillesse» (non contributives : c’est-à-dire non basées sur les revenus de travail; par exemple, la pension de la vieillesse et le supplément de revenu garanti ne sont pas contributifs);
  • indexer les niveaux de prestations au coût de la vie (personnellement, je trouve préférable de les indexer au revenu moyen, pour tenir compte de l’enrichissement collectif).

4. Reconnaître, réduire et redistribuer les services de soins et les travaux domestiques non rémunérés : Comme «les tâches familiales et les travaux domestiques non rémunérés contribuent au développement économique ainsi qu’au bien-être des personnes en soutenant celles qui sont en bonne santé, productives et capables d’apprendre et de créer», et sont accomplies en forte majorité par les femmes et les filles, on doit :

  • investir dans des infrastructures élémentaires (installations sanitaires, de distribution d’eau et autres);
  • «renforcer les services sociaux de base, comme l’éducation et la santé», à la fois pour leur apport et comme source d’emploi pour les femmes;
  • donner une voix démocratique à ces personnes dans l’élaboration de politique;
  • «fournir des services de garde des enfants et de soins aux personnes âgées»;
  • développer des programmes de congés de maternité, de paternité et parentaux.

5. Investir dans des services sociaux sensibles au genre : Les femmes sont les premières bénéficiaires des services publics, que ce soit en matière de santé, d’éducation, de procréation, de garde d’enfants ou de soins aux personnes âgées, et sont les premières victimes lorsque ces services sont réduits. Pour les améliorer, on doit :

  • investir dans les services publics et veiller à ce que leur coût soit abordable;
  • lutter contre la violence à l’égard des femmes et offrir des services en matière de sexualité et de procréation, de planification familiale, d’information et d’éducation,
  • améliorer les services dispensés aux enfants et aux adultes à charge, aux personnes handicapées, âgées et fragiles.

6. Optimiser les ressources pour parvenir à l’égalité réelle : Les politiques macroéconomiques ne tiennent pas suffisamment compte de leurs conséquences sur la qualité des emplois des femmes. ONU Femmes recommande de :

  • réaffecter «les dépenses militaires au profit des services publics avec une perspective de genre»;
  • élargir la base d’imposition générale, «en se souciant des conséquences en matière de distribution», en favorisant les types de revenus plus progressifs (impôts sur le revenu plutôt que taxes à la consommation, par exemple, soit le contraire de ce que propose Luc Godbout pour le Québec);
  • s’assurer que l’exploitation des ressources naturelles rapporte des redevances importantes;
  • «adopter des budgets avec une perspective de genre» pour s’assurer que les femmes en profitent et n’en soient pas pénalisées.

7. Aider les organisations de femmes à revendiquer leurs droits et à orienter les programmes politiques à tous les niveaux : L’avancement des femmes est intimement lié à leur action collective, plus souvent qu’autrement réalisée par des militantes féministes (bizarrement, ce mot n’est pas mentionné une seule fois dans le résumé, mais il l’est abondamment dans le rapport complet). Pour «renforcer le pouvoir d’action, la voix et la participation des femmes», on doit :

  • offrir un «cadre juridique favorable à l’organisation des femmes» et donner «la possibilité à la société civile de défendre les droits des femmes et l’octroi d’un droit syndical»;
  • financer des organisations de femmes;
  • «veiller à ce que les femmes soient aussi bien représentées que les hommes aux postes de direction des syndicats et d’autres mouvements sociaux».

8. Créer un contexte mondial propice à la réalisation des droits des femmes : La mondialisation a limité «la capacité des gouvernements à utiliser la politique macroéconomique pour créer un environnement favorable à la réalisation des droits économiques et sociaux». Les enjeux liés aux droits des femmes «sont considérés comme des questions politiques nationales et ne bénéficient donc pas d’une place de choix dans les forums politiques et économiques internationaux». Pour contrer cette tendance, on doit :

  • «éliminer les paradis fiscaux et réduire l’évasion fiscale et la concurrence fiscale, afin de permettre aux pays de mobiliser plus efficacement des ressources»;
  • les ententes internationales ne doivent pas nuire aux droits des femmes «par exemple en créant des obstacles à l’expansion des services de santé publique ou de transport public»;
  • «démocratiser les institutions de gouvernance économique mondiale en faisant entendre la voix des pays pauvres et des organisations de la société civile dans le cadre des décisions qui les concernent».

9. Utiliser les normes relatives aux droits fondamentaux pour orienter les politiques et catalyser le changement : Malgré l’adoption d’ententes internationales sur les droits fondamentaux, leur application aux femmes tarde à se réaliser. En pratique, le droit de nombreux pays va à l’encontre des principes de ces ententes internationales, notamment sur les droits égaux dans le mariage et la famille, les pratiques religieuses, la nationalité et l’emploi. Pour vraiment mettre en pratique ces ententes, on doit :

  • adapter les politiques économiques et sociales pour «faire progresser la reconnaissance, la réduction et une nouvelle répartition des travaux non rémunérés»;
  • adopter des ententes qui prévoient des mesures «pour veiller à ce que les femmes puissent exercer leurs droits à la sécurité sociale dans la même mesure que les hommes».

Les moyens recommandés dans cette section me semblent les plus faibles du document. Cela dit, il n’est pas facile d’en proposer beaucoup d’autres en croyant qu’ils seront appliqués…

10. Générer des données pour évaluer les progrès dans la réalisation des droits économiques et sociaux des femmes : Pour appuyer les mesures proposées dans les autres sections, il faudrait produire des données (avec des formulaires obligatoires, pas optionnels!) «plus nombreuses, de meilleure qualité et ventilées par sexe, statut socioéconomique, zone géographique, race et ethnie». Pour ce, on doit :

  • obtenir davantage de données sur la pauvreté au niveau mondial, notamment sur les possibilités de revenus de travail et autres des femmes;
  • effectuer de nouvelles enquêtes sur l’emploi du temps et sur l’emploi informel;
  • «évaluer l’impact des politiques publiques, des chocs économiques et des catastrophes environnementales sur la charge de travail des femmes»;
  • documenter davantage les écarts salariaux;
  • mieux mesurer «l’accès des femmes à la propriété et à l’entrepreneuriat»;
  • améliorer les données «sur la mortalité maternelle et infantile» et «sur la violence contre les femmes et les filles»;
  • développer et financer des études qualitatives, afin de mieux comprendre les effets des inégalités, notamment «dans l’exercice de leurs droits par les femmes et les filles».

Et alors…

Même si j’ai lu au cours des dernières années de nombreuses études étonnamment progressistes et avant-gardistes d’organismes internationaux réputés conservateurs, par exemple de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et du Fonds monétaire international (FMI), je demeure toujours éberlué de constater à quel point ces études vont à l’encontre de ce que ces organismes recommandent à leurs membres.

La présente étude, comme celles du FMI et de l’OCDE, m’a bien plus fait penser aux propositions de Québec solidaire qu’à ce qu’appliquent les membres de l’ONU! Comment se fait-il que les «expertEs» de ces organismes recommandent des interventions en général progressistes et que la grande majorité des mesures adoptées par les pays membres de ces organisations vont directement dans le sens opposé? On ne peut que conclure que les décisions de ces organisations et de leurs pays membres ne reposent pas sur des études impartiales, mais bien sur des bases idéologiques et sur les directives des lobbys et des institutions financières…

Le marché du travail des femmes (10) – les femmes avec des enfants

10 juin 2015

mt_femmesCe dixième billet de ma série sur le marché du travail des femmes porte sur l’évolution du taux d’emploi des femmes avec ou sans enfants. Pour ce, j’utiliserai le fichier cansim 282-0211 tiré des données de l’Enquête sur la population active (EPA).

Selon la présence d’enfants et leur âge

Le graphique qui suit illustre l’évolution de taux d’emploi des femmes du Québec faisant partie d’une familles entre 1976 et 2014, selon la présence d’enfants et l’âge du plus jeune enfant (moins de 3 ans, de 3 à 5 ans, de 6 à 15 ans). Statistique Canada définit ainsi une famille : «groupe de deux personnes ou plus vivant dans le même logement et apparentées par le sang, par alliance (y compris l’union libre) ou par adoption».

mt_femmes10_1

Toutes les catégories présentées sur ce graphique ont connu une forte hausse de leur taux d’emploi. Par contre, celle qui avait le taux d’emploi le plus élevée en 1976, soit les femmes faisant partie d’une famille qui n’avaient pas d’enfants de moins de 16 ans (ligne verte) était en 2014 celle qui avait le plus bas et de loin! Entre 1976 et 2014, le taux d’emploi des femmes a augmenté de :

  • 49 points de pourcentage (de 24,9 % à 73,5 %, soit le triple) chez celles dont le plus jeune enfant a moins de 3 ans (ligne bleue);
  • 48 points de pourcentage (de 29,1 % à 77,0 %, une hausse de 160 %) chez celles dont le plus jeune enfant a de 3 à 5 ans (ligne rouge);
  • 46 points de pourcentage (de 37,1 % à 82,7 %, une hausse de 120 %) chez celles dont le plus jeune enfant a de 6 à 15 ans (ligne jaune);
  • 17 points de pourcentage (de 38,3 % à 55,1 %, une hausse de tout de même 40 %) chez celles qui n’ont pas d’enfant ayant moins de 16 ans (ligne verte).

On notera aussi que (donnée non montrée tirée des fichiers cansim 282-0002 et 282-0211) le taux d’emploi des femmes hors famille (soit des femmes qui vivent seules ou avec des personnes non apparentées, catégorie qui a représenté entre 29 % et 33 % des femmes tout au long de la période, sans tendance nette) a à peine augmenté au cours de cette période, passant de 42,3 % en 1976 à 43,6 % en 2014.

Monoparentalité et comparaison avec le reste du Canada

Le graphique suivant montre l’évolution du taux d’emploi des femmes monoparentales et des femmes membres d’un autre type de famille entre 1976 et 2014, au Québec et dans le reste du Canada.

mt_femmes10_2

On peut voir grâce à ce graphique que le taux d’emploi des femmes monoparentales du reste du Canada (ligne rouge) était nettement plus élevé que celui des femmes monoparentales du Québec (ligne bleue) en 1976 (41,1 % par rapport à 27,5 %), mais qu’il lui était tout aussi nettement inférieur en 2014 (55,0 % par rapport à 68,8 %), malgré une hausse de 13,9 points de pourcentage (ou de 34 %), hausse évidemment beaucoup moins élevée que celle des femmes monoparentales du Québec (41,3 points, ou de 150 %).

Le taux d’emploi des femmes du Québec faisant partie d’une famille mais pas d’une famille monoparentales (ligne jaune) a connu une évolution similaire par rapport à celui des femmes monoparentales du reste du Canada (ligne verte), passant d’un retard de 6,5 points de pourcentage en 1976 (26,5 % par rapport à 33,0 %) à une avance de 6,8 points en 2014 (75,7 %, une hausse de 49 points de pourcentage ou de 180 %, par rapport à 68,8 %, une hausse de tout de même 36 points, ou de près de 110 %). Ces deux revirements ne doivent pas être arrivés par hasard…

Rôle des services de garde à contribution réduite

Il est presque impossible d’aborder l’évolution du taux d’emploi des femmes avec ou sans enfants sans parler du rôle des services de garde à mt_femmes10_3contribution réduite, ce que j’ai d’ailleurs déjà fait dans de précédents billets. Le tableau ci-contre montre la différence de la hausse du taux d’emploi de différentes catégories de femmes entre les Québécoises et les femmes du reste du Canada entre 1997, année d’implantation de ces services au Québec (aucun équivalent n’existant dans le reste du Canada, même aujourd’hui), et 2014. On peut constater à la dernière colonne du tableau que la hausse du taux d’emploi des femmes des six catégories présentées fut plus élevées au Québec que dans le reste du Canada, mais que la différence fut bien plus élevée dans les catégories potentiellement les plus influencées par des services de garde moins chers, soit chez les femmes monoparentales avec au moins un enfant âgé de moins de 6 ans (écart de plus de 15 points de pourcentage), celles avec au moins un enfant âgé de moins de 3 ans (9 points), de 3 à 5 ans (7,1) et de 6 à 15 ans (6,9), et que la différence fut la moins élevée chez les femmes ne pouvant bénéficier de ces services, soit chez celles sans enfant de moins de 16 ans (2,5 points) et chez les femmes hors famille (2,2 points).

Une corrélation, aussi forte soit-elle, n’est pas une preuve qu’un des deux éléments corrélés, ici, l’implantation des services de garde à contribution réduite, soit la cause de l’évolution du deuxième (ici la plus forte hausse du taux d’emploi chez les femmes du Québec avec des enfants ayant l’âge de fréquenter ces services. Sauf que, avant de rejeter cette cause, il faut au moins fournir d’autres explications. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait dans un billet datant de moins d’un an, billet dans lequel j’ai montré que deux autres facteurs ont eu des effets opposés sur la différence de la hausse du taux d’emploi des femmes au Québec et dans le reste du Canada : l’immigration (effet négatif pour le taux d’emploi des femmes au Québec, car l’écart entre le taux d’emploi des immigrantes et celui des natives est bien plus élevé au Québec que dans le reste du Canada) et la hausse du niveau de scolarité des femmes (effet positif, car plus élevée au Québec). Ces deux facteurs s’annulant (quoique l’ampleur de leur effet n’est pas nécessairement le même), il ne reste que l’implantation des services de garde à contribution réduite pour expliquer les écarts illustrés dans le tableau. S’il y en a d’autres, j’aimerais bien en être informé! On verra d’ailleurs au cours des prochaines années si la hausse des tarifs de ces services décrétée par l’actuel gouvernement aura un effet sur le taux d’emplois des femmes du Québec et sur la différence de ce taux avec celui des femmes du reste du Canada.

Et alors…

Cette analyse fait ressortir une autre caractéristique du marché du travail des femmes du Québec qui peut paraître étonnante, soit la très forte croissance du taux d’emploi des femmes ayant des enfants d’âge préscolaire ou scolaire. Le fait que cette croissance fut bien plus forte au Québec que dans le reste du Canada rajoute une couche à notre étonnement, étonnement qui disparaît toutefois quand on en comprend les causes. Et, quand on les comprend, on ne peut qu’espérer que cela dure!

Sortir le Québec du pétrole

8 juin 2015

pétroleIl est toujours difficile de présenter des essais comptant de nombreux textes écrits par d’aussi nombreux auteurs. Dans mes derniers billets portant sur ce genre de livre, j’ai choisi de simplement mentionner les sujets abordés par chacun des textes. Mais, quand un livre regroupe 38 textes écrits par 41 auteurs (sans compter les auteurs collectifs de deux de ces textes), comme le fait Sortir le Québec du pétrole, livre sous la direction de Ianik Marcil, cette façon de faire représente tout un défi!

Je pourrais aussi en parler comme l’a fait Michel Lapierre dans cet article du Devoir, en ne commentant que deux ou trois des textes de ce livre, mais je trouve cela trop réducteur. En fait, je préfère plutôt décrire encore plus succinctement ces textes. Ainsi, on peut se faire une idée plus juste de son contenu et de l’intérêt qu’il peut présenter pour nous.

38 textes…

On pourrait croire qu’il est impossible de regrouper 38 textes dans un livre sous un même sujet sans que ceux-ci ne se répètent. Ce n’est pas entièrement faux, mais pas vraiment vrai! Si tous ces textes portent sur le pétrole, ils abordent ce sujet avec des formes et des contenus bien différents. On y trouve des textes qui se distinguent en :

  • soulignant notre dépendance à cette substance délétère;
  • dénonçant les mythes qui entourent sa nécessité;
  • expliquant ce qu’est le pétrole, comment il est apparu sur notre planète et les particularités des différentes formes qu’il prend;
  • appuyant l’exploitation du pétrole au Québec dans une période de transition (ça prenait bien un texte allant à l’encontre de tous les autres!);
  • précisant le processus de formation des gaz à effet de serre;
  • montrant l’importance de se baser sur la science dans nos décisions;
  • comparant les avantages et désavantages des différents modes de transport du pétrole;
  • expliquant les conséquences désastreuses de l’utilisation du coke de pétrole (ou petcoke) dans les cimenteries, en particulier dans celle qui ouvrira à Port-Daniel;
  • décrivant les contradictions dans l’application du principe de développement durable;
  • analysant le modèle norvégien, souvent idéalisé malgré ses lacunes (j’étais particulièrement content de lire sur ce sujet, rarement, voire jamais abordé);
  • recommandant de commencer la transition vers un Québec sans pétrole dès maintenant;
  • évaluant le coût économique et environnemental de notre dépendance;
  • présentant les changements législatifs et réglementaires qui ont fragilisé la protection de l’environnement;
  • dénonçant la propagande du lobby pétrolier;
  • analysant les liens entre l’exploitation pétrolière et la langue et la religion (Dieu a créé les sables bitumineux pour que nous les exploitions et ce serait un péché de ne pas le faire; cette thèse est d’autant plus ridicule qu’on a qu’à regarder des photos des zones d’exploitation de ce pétrole sale pour réaliser qu’il s’agit plutôt d’une œuvre de Satan qui l’a créé pour soumettre les humains à la tentation…);
  • informant sur les effets du pétrole sur les milieux aquatiques, sur la pêche, sur la ruralité, sur les municipalités, sur le fleuve Saint-Laurent et sur son golfe;
  • présentant les positions parfois contradictoires des habitants de l’île d’Anticosti sur la pertinence d’y exploiter du pétrole, et celles bien plus consensuelles des habitants des Îles-de-la-Madeleine et des peuples autochtones;
  • décrivant l’aspect colonialiste du pouvoir pétrolier;
  • démontrant l’impasse de la croissance à tout prix;
  • observant l’absence des femmes dans l’industrie pétrolière;
  • tentant de réconcilier les positions souvent antagonistes des syndicats et des groupes environnementaux en matière d’exploitation des ressources;
  • vantant l’électrification des transports;
  • présentant le rôle du militantisme et de la désobéissance civile dans la lutte contre les activités pétrolières;
  • donnant un exemple de la façon dont on peut tenter de convaincre ses proches de l’importance de l’enjeu environnemental et de modifier notre mode de vie.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Si ce sujet nous intéresse, il faut bien sûr le lire. Comme le montre bien la liste des sujets abordés, ce livre traite la question du pétrole sous une foule d’angles différents. Certains textes sont techniques, analytiques et informatifs, d’autres sont militants, quelques-uns sont des cris du cœur, d’autres enfin sont plus littéraires. On ne s’ennuie jamais, car, si les textes sont nombreux, ça veut aussi dire qu’ils sont courts (huit pages en moyenne)! Et si un angle nous intéresse moins, on peut lire le texte qui le présente en diagonale sans trop se sentir coupable… ce que je n’ai bien sûr pas fait!

La mortalité infantile aux États-Unis

6 juin 2015

mortalité_infantileEn septembre dernier, deux études différentes mais complémentaires furent publiées sur la mortalité infantile aux États-Unis. La première est intitulée International comparisons of infant mortality and related factors: United States and Europe 2010 (Comparaisons internationales de mortalité infantile et les facteurs liés aux États-Unis et en Europe en 2010) et la deuxième Why is infant mortality higher in the US than in Europe? (Pourquoi la mortalité infantile est-elle plus élevée aux États-Unis qu’en Europe?). J’ai cru un instant qu’il s’agissait de deux versions de la même étude, mais non. Encore une fois, j’ai pris connaissance de ces études grâce à l’indispensable blogue de Mark Thoma, Economist’s View.

La première…

… de ces deux études débute en observant que le taux de mortalité infantile aux États-Unis (6,1 par 1000 naissances) était en 2010 un des plus élevés des 34 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), seuls le Chili, le Mexique et la Turquie affichant un taux supérieur. Même en excluant la mortalité des enfants nés avec moins de 24 semaines de gestation pour rendre les taux comparables (les pays n’ont pas tous les mêmes critères pour définir la mortalité infantile), le taux des États-Unis demeure plus de deux fois plus élevé que celui de certains pays comme la Finlande, la Suède et le Danemark. Pourtant, le taux de mortalité infantile aux États-Unis est comparable à celui de ces pays pour les enfants nés après une gestation de 24 à 31 semaines (prématurés). Par contre, il est le deuxième plus élevé chez ceux nés après une gestation de 32 à 36 semaines et demeure parmi les pires chez ceux nés après une gestation de 37 semaines ou plus.

L’étude montre que, si le taux de mortalité infantile aux États-Unis est semblable à celui des pays européens chez les enfants prématurés, leur fréquence est beaucoup plus élevée (9.8 % des naissances par rapport à une moyenne de 5,9 % dans les trois pays cités). Cette plus grande fréquence expliquerait par exemple près de 40 % de la différence du taux de mortalité infantile entre les États-Unis et la Suède. Constatation plus étonnante, près de 50 % (47 %, pour être plus précis) de cette différence s’explique par le taux de mortalité plus élevé chez les enfants nés après une gestation de 37 semaines ou plus. La plus forte mortalité chez les enfants nés après une gestation de 32 à 36 semaines, de son côté, ne compte que pour 6 % de la différence.

Quoique pertinente, cette étude nous laisse sur notre faim, car elle n’aborde nullement les raisons qui pourraient expliquer les différences observées. Par exemple, pourquoi y a-t-il plus de naissances prématurées aux États-Unis? Pourquoi le taux de mortalité est-il tellement plus élevé chez les enfants nés après une gestation de 37 semaines ou plus? On peut bien s’en douter, mais l’utilité d’une étude est autant sinon plus d’expliquer ces écarts que de les observer…

La deuxième…

… étude est à la fois plus volumineuse, plus complexe et plus complète. Au lieu de comparer la situation aux États-Unis avec celle en Suède, elle se sert plutôt des données sur la mortalité infantile en Finlande et en Autriche. Les auteurs expliquent que ce sont les pays qui fournissent le plus de données (36 variables, non seulement sur la période de gestation, mais aussi sur le poids à la naissance, la profession des parents, l’âge de la mère, son origine ethnique, son niveau de scolarité, son état matrimonial, la cause de la mort, etc.). En plus, le fait de comparer les données des États-Unis avec un pays dont le taux de mortalité infantile est un des plus bas (la Finlande) et avec un autre dont le taux est plutôt dans la moyenne européenne (l’Autriche) permet d’examiner la situation sur plus d’angles différents. Finalement, cette étude utilise les données de six années différentes (2000 à 2005), permettant ainsi d’éviter des écarts possiblement momentanés.

Le taux de mortalité infantile au cours de cette période fut de 6,8 par 1000 naissances aux États-Unis, de 4,0 en Autriche et de 3,2 en Finlande. Si on ne retient que les enfants nés après 22 semaines de gestation et pesant au moins 500 grammes, l’écart diminue (de 43 % avec la Finlande et de 39 % avec l’Autriche, ce qui est cohérent avec les constats de l’étude précédente), mais demeure important : 4,65 aux États-Unis, 2,94 en Autriche et 2,64 en Finlande. Dans cet échantillon, la durée de gestation est semblable aux États-Unis et en Autriche (respectivement 38,8 et 38,6 semaines), mais est plus élevée en Finlande (39,4 semaines). De même, le poids à la naissance est semblable aux États-Unis et en Autriche (respectivement 3,33 et 3,34 kilos), mais nettement plus élevé en Finlande (3,55 kilos). Les auteurs calculent que si le poids moyen de l’ensemble des bébés nés aux États-Unis était égal à celui des bébés nés en Finlande, cela lui permettrait de réduire de 75 % l’écart du taux de mortalité entre ces deux pays. Cela dit, parmi les naissances avec des poids «normaux», le taux de mortalité est toujours beaucoup plus élevé aux États-Unis (2,3 sur 1000 naissances) qu’en Autriche (1,3) et qu’en Finlande (1,5).

Les auteurs comparent ensuite les taux de mortalité infantile en fonction de l’âge du décès du bébé. Ils distinguent ainsi la mortalité néonatale (durant le premier mois de la naissance) de la mortalité post-néonatale (entre un mois et un an). Ils constatent alors que le taux de mortalité néonatale (toujours celui des bébés nés après une gestation d’au moins 22 semaines et pesant au moins 500 grammes) est très mortalité_infantile1semblable aux États-Unis (2,3), en Autriche (2,7) et en Finlande (2,1). La différence entre les taux de mortalité infantile de ces pays est donc concentrée dans la mortalité post-néonatale (2,3 aux États-Unis 1,3 en Autriche et 1,0 en Finlande. Le graphique ci-contre illustre ce phénomène, mais seulement pour les naissances uniques (excluant les jumeaux). Il montre le taux de mortalité cumulatif au cours de la première année qui suit les naissances.

On y voit que le taux de mortalité à la naissance (au premier jour) n’est pas vraiment très différent entre les trois pays. L’écart augmente un peu au cours du premier mois, mais c’est vraiment dans les 11 mois qui suivent que l’écart se creuse.

mortalité_infantile2Le graphique suivant est encore plus éloquent. Il montre aussi le taux de mortalité cumulatif, mais seulement chez les bébés pesant au moins 2,5 kilos à la naissance. Là, on ne trouve aucune différence dans les taux de mortalité des trois pays au cours du premier mois qui suit la naissance, mais celui des 11 mois suivant est plus du double aux États-Unis (0,6 et 0,7 en Autriche et en Finlande, et 1,5 aux États-Unis). Le même phénomène s’observe chez les bébés pesant moins de 2,5 kilos à la naissance, mais avec beaucoup moins d’ampleur (voir le graphique 4(b) à la page numérotée 19 de l’étude).

Les auteurs examinent ensuite les causes de la mortalité des bébés dans les trois pays. Malheureusement, cet examen n’apporte pas vraiment d’explication, car les deux causes qui sont de loin plus fréquentes aux États-Unis qu’en Autriche et en Suède sont le syndrome de mort subite du nourrisson, sur lequel on sait peu de choses (les auteurs pensent qu’il sert un peu de déversoir dans le codage des causes de mortalité infantile), et les causes «autres». Les mortalités en raison d’accidents et d’assauts sont aussi plus nombreuses aux États-Unis, mais cela n’explique qu’une faible portion des écarts (entre 10 % et 20 %).

mortalité_infantile3Il en est de même de l’examen des caractéristiques sociodémographiques. Dans les trois pays, la mortalité est plus forte chez les familles les plus pauvres, chez celles où les mères sont moins scolarisées, ne sont pas blanches, ne sont pas mariées et sont plus jeunes (moins de 20 ans), mais la présence de ces facteurs a un impact beaucoup plus élevé aux États-Unis que dans les deux autres pays. Ce phénomène est bien illustré dans les graphiques à gauche.

Le graphique du haut montre les taux de mortalité cumulatifs dans les groupes dits avantagés (mères fortement scolarisées, non pauvres, mariées et blanches) : on ne voit aucune différence significative entre les trois pays. Par contre, le graphique du bas montre clairement que le taux de mortalité, surtout dans les 11 mois suivant le premier mois après la naissance, est beaucoup plus élevé aux États-Unis. Alors que la différence du taux de mortalité infantile entre les groupes avantagés et désavantagés n’est au maximum que d’un point (de 2,0 à au maximum 3) en Autriche et en Finlande, elle est de plus de trois points (de 2,0 à plus de 5) aux États-Unis. En outre, le groupe désavantagé est nettement plus important aux États-Unis (22,0 % des naissances) qu’en Autriche (18,5 %) et qu’en Finlande (16,2 %).

Ce dernier angle d’analyse montre que la totalité de la différence dans les taux de mortalité infantile entre les États-Unis et les deux autres pays chez les bébés nés après 22 semaines de gestation et pesant au moins 500 grammes, provient des groupes désavantagés, surtout du côté de la mortalité post-néonatale. Les auteurs en concluent que, mis à part les efforts qui devraient être investis pour diminuer la prévalence des naissances prématurées (qui explique, je le rappelle, 75 % l’écart du taux de mortalité entre les États-Unis et la Finlande), la priorité devrait être donnée à diminuer la mortalité post-néonatale chez les groupes défavorisés. Les auteurs suggèrent, entre autres, d’imiter les pays européens en favorisant des visites d’infirmières et d’autres professionnels de la santé chez les familles d’enfants de moins d’un an pour vérifier si tout va bien et donner des conseils et de l’aide au besoin. Des mesures pour faire diminuer la taille du groupe des désavantagés (en réduisant les inégalités) devraient aussi être mises en œuvre.

Et alors…

La comparaison entre ces deux études est remarquable et pleine d’enseignements. Si les constats de la première sont exacts, elle passe à côté de l’essentiel : expliquer pour pouvoir corriger. La deuxième est exemplaire. Les auteurs ont su regarder leur sujet d’étude sous tous ses angles pour en arriver à bien comprendre les causes de la différence entre les taux de mortalité infantile aux États-Unis et dans les pays qui en ont un bien inférieur. En comprenant mieux les causes, ils ont su avancer des propositions de politiques pour pouvoir refermer ces écarts. Cela dit, il est loin d’être garanti qu’elles seront mises en application!

Le marché du travail des femmes (9) – la durée de l’emploi

3 juin 2015

mt_femmesCe neuvième billet de ma série sur le marché du travail des femmes porte sur l’évolution de la durée de l’emploi. Pour ce, j’utiliserai le fichier cansim 282-0038 tiré des données de l’Enquête sur la population active (EPA).

Définition

La durée de l’emploi «mesure le nombre de mois consécutifs durant lesquels une personne a travaillé pour l’employeur actuel (ou le plus récent). Si l’employeur n’a pas changé, un employé peut avoir occupé plus d’un poste ou avoir travaillé à plusieurs endroits : on considère que sa période d’emploi est ininterrompue. Mais si la personne a travaillé pour le même employeur pendant différentes périodes, la durée d’emploi correspond à la période la plus récente pendant laquelle l’employé a travaillé sans interruption. Une mise à pied temporaire ne constitue pas une interruption».

mt_femmes9_1Cette donnée dépend à la fois de la durée de la présence d’une personne et de sa mobilité sur le marché du travail, ainsi que de la démographie. Ainsi, on peut voir sur le graphique ci-contre que la forte augmentation de la durée de l’emploi des femmes (ligne jaune) entre 1976 et 1997 (hausse de 33 mois ou de 51 %) est due en premier lieu à leur plus grande présence sur le marché du travail (comme on l’a vu dans le premier billet de cette série), mais aussi à la démographie, la proportion du nombre de femmes âgées de 15 à 24 ans ayant diminué de 25 % entre ces deux années tandis que le nombre de femmes âgées de 25 ans ou plus a augmenté de 40 %. Or, comme on le verra plus loin, la durée de l’emploi augmente avec l’âge (ce qui n’est pas étonnant, une personne qui entre sur le marché du travail ne pouvant pas être dans le même emploi depuis très longtemps!). La hausse de la durée de l’emploi des hommes entre ces deux mêmes années (ligne rouge), est beaucoup moins forte que celle des femmes (hausse de 18 mois ou de 21 %), car seule la démographie (et peut-être une baisse de la mobilité) semble avoir joué. Par la suite, la durée de l’emploi chez les hommes s’est stabilisée tandis que celle des femmes a continué à augmenter, mais à un rythme bien inférieur que dans la période précédente (hausse de seulement 6 mois, ou de 7,5 %).

Avec l’importance des facteurs démographiques, surtout en raison du vieillissement de la main-d’œuvre au cours des 40 dernières années, les données sur l’ensemble de la population adulte (15 ans et plus) peuvent être bien trompeuses. Il est donc préférable de regarder l’évolution de la durée de l’emploi par tranches d’âge.

Par tranches d’âge

mt_femmes9_2La durée de l’emploi chez les 15 à 24 ans est tout à fait semblable du côté des hommes et des femmes. Elle a diminué fortement jusqu’en 1988 (période de forte augmentation de la fréquentation scolaire, comme on l’a vu dans ce billet), pour remonter entre cette année et 1996 (période de diminution du taux d’emploi étudiant chez les 15 à 19 ans, comme on l’a vu dans cet autre billet) et, malgré certains mouvements par la suite, demeurer assez stable. Le plus important est de noter qu’elle fut tout au long de la période étudiée entre 17 % et 25 % de celle de l’ensemble des hommes et des femmes (en moyenne de 20 mois par rapport à 99 mois).

mt_femmes9_3Chez les 25 à 44 ans (le fichier ne fournit pas de données chez les 25-34 ans et les 35 à 44 ans), on peut voir une différence importante dans la durée de l’emploi entre les hommes et les femmes en début de période, différence qui s’atténue graduellement pour s’effacer complètement à partir du milieu des années 1990. La hausse de la durée entre 1976 et le milieu des années 1990, chez les hommes et chez les femmes, est à la fois due à la hausse de la présence des femmes sur le marché du travail et à la démographie (en raison de la diminution de la proportion des 25-29 ans chez les 25-44 ans, de 32 % en 1976 à 20 % vers 1997), tandis que la baisse subséquente est au moins due encore une fois à des facteurs démographiques (hausse de la proportion des 25-29 ans chez les 25-44, de 20 % vers 1997 à 24% en 2014). Il est aussi possible que, avec leur niveau de scolarité plus élevé, ces personnes aient obtenu un premier emploi stable (autre qu’étudiant) à un âge plus avancé, réduisant ainsi la durée de leur emploi chez cet employeur. D’autres données (notamment tirées de cette étude de Statistique Canada) rendent l’hypothèse d’une hausse de la mobilité très improbable.

mt_femmes9_4Les observations sur l’évolution de la durée de l’emploi chez les 45 à 54 ans (données que j’ai déduites de celles fournies par Statistique Canada chez les 25-44 ans et les 25-54 ans) sont très semblables aux précédentes, sauf que la période de rattrapage de la durée d’emploi des femmes sur celle des hommes fut bien plus longue (écart très faible vers 2005 et quasi égalité en 2013 et 2014). Cela est normal, car il a fallu attendre plus longtemps pour que les femmes qui ont commencé à avoir un taux d’emploi semblable à celui des hommes chez les 15 à 24 ans atteigne cet âge. La baisse de cette durée en fin de période, chez les hommes et chez les femmes, surtout à compter de 2004, semble encore une fois due à des phénomènes démographiques, la part des 45-49 chez les 45 à 54 ans étant passée de 54 % en 2003 à 46 % en 2014. Encore une fois, l’entrée plus tardive sur le marché du travail non étudiant pourrait aussi expliquer cette baisse.

mt_femmes9_5Chez les 55 à 64 ans, la durée d’emploi des femmes s’est aussi rapprochée de celle des hommes, mais ne l’a pas encore rattrapée. Ce rapprochement est à la fois dû à une baisse de la durée moyenne d’emploi chez les hommes et à une hausse de cette durée chez les femmes. Par contre, on n’observe qu’une très légère baisse entre le milieu des années 1990 et 2014, mais seulement chez les hommes. En plus, on peut voir une légère hausse vers la fin de la période, tant chez les hommes que chez les femmes.

mt_femmes9_6On peut voir que les données varient beaucoup plus chez les 65 ans et plus, surtout chez les femmes, car les nombres sont beaucoup plus petits, faisant ainsi augmenter les effets des marges d’erreur. Cela dit, on peut voir que les durées sont semblables chez les hommes et les femmes, que la durée moyenne a légèrement augmenté en début de période, mais a diminué dans la deuxième.

Et alors…

Je retiens deux grands messages de cette analyse. Il est d’une part fascinant de voir le rattrapage de la durée de l’emploi chez les femmes par rapport à celle chez les hommes à travers les tranches d’âge. Alors que cette durée est similaire chez les hommes et les femmes âgéEs de 15 à 24 ans dès 1976, elle ne le devient que 20 ans plus tard chez les 25 à 44 ans (montrant que l’égalité chez les 15 à 24 ans devait être récente) et que 30 ans plus tard chez les 45 à 54 ans. Cela laisse penser qu’elle le deviendra du côté des 55 à 64 ans d’ici quelques années!

mt_femmes9_7D’autre part, il peut sembler étrange, comme le montre la dernière colonne du tableau ci-contre, que la durée de l’emploi depuis 1996 ait diminué dans quatre des cinq tranches d’âge présentées et qu’elle soit demeurée presque identique dans l’autre (hausse de seulement 0,4 mois chez les 15 à 24 ans), mais qu’elle ait augmenté de presque quatre mois en moyenne pour l’ensemble de la population adulte (15 ans et plus). En fait, si la durée avait diminué chez les 15 à 24 ans, nous aurions un exemple éclatant de paradoxe de Simpson (non, pas Bart, ni Homer…), un phénomène où une baisse dans tous les groupes se transforme en une hausse quand ils sont combinés (ou vice-versa). Ici, ce quasi-paradoxe s’explique dans le changement dans la répartition de l’emploi, qu’on peut voir dans la troisième colonne. On peut en effet voir que la part des 25-44 ans, dont la durée moyenne d’emploi se situait à 87 mois en 1996 et à 74 mois en 2014, a diminué de plus de 12 points de pourcentage, alors que la part des tranches d’âge aux durées les plus élevées augmentait (de 8 points, plus du double en 2014 qu’en 1996, chez les 55 à 64 ans dont la durée d’emploi approche les 200 mois, plus du double de la durée des 25-44 ans).

J’ai l’air d’insister beaucoup sur un phénomène mathématique, mais il est important, car l’impression de hausse de la durée de l’emploi illustrée dans le premier graphique se révèle uniquement un phénomène démographique camouflant une tendance générale à la baisse de la durée d’emploi. On comprendra alors pourquoi j’ai insisté autant sur la démographie tout au long de ce billet pour expliquer des tendances à première vue difficilement explicables.

Mais, au bout du compte, ce phénomène ne doit pas nous faire oublier le principal message de ce billet, soit le rattrapage spectaculaire des femmes dans la durée de leur emploi, rattrapage amorcé dans les années 1970 et toujours pas totalement terminé.

L’avenir de la croissance

1 juin 2015

galbraithUne des premières choses que je regarde avant de commencer à lire un livre traduit, c’est le titre original. Cela éclaire souvent l’objet d’un livre. Ce fut encore une fois utile dans le cas du livre La Grande Crise – Comment en sortir autrement de James K. Galbraith. En effet, le titre de la version française rend très mal le titre original, soit The End of Normal: The Great Crisis and the Future of Growth, qui se traduit plutôt par quelque chose du genre «La fin de la normalité : La grande crise et l’avenir de la croissance». Et, de fait, ce livre porte beaucoup plus sur le concept de croissance que sur les effets de la grande récession.

Après un prologue qui présente et critique les différentes explications apportées aux motifs de la grande récession, Galbraith plonge dans le thème de la croissance, présente ses différentes visions théoriques et raconte comment elle a évolué au cours des quelque cent dernières années. Il critique fort bien ces théories, notamment la théorie dominante orthodoxe, mais aussi les approches et recommandations d’économistes plus associés au centre gauche comme Paul Krugman et Joseph Stiglitz, soulignant entre autres la place trop timide que prend dans l’analyse de ces deux économistes la question de la fraude dans le secteur financier, pour lui généralisée et cause fondamentale de la grande récession (sans négliger les autres facteurs).

Il poursuit en expliquant les différentes raisons qui ont réduit la croissance ces dernières années. Tous les chapitres de ce livre sont intéressants, mais je m’attarderai dans le reste du billet à son chapitre sur les solutions qu’il préconise pour les prochaines années.

Les solutions de Galbraith

Galbraith différencie son approche de celles des autres théoriciens de la croissance par l’importance qu’il accorde aux ressources naturelles (pas infinies), à la spéculation et à la fraude financière. Il s’attaque encore une fois à Krugman et à Stiglitz en leur reprochant de simplifier leurs recettes, ne voyant dans la situation actuelle qu’un seul problème, soit «l’insuffisance de la demande effective globale». Par contre, en s’attaquant ainsi aux préceptes des austériens, Krugman et à Stiglitz font selon Galbraith œuvre utile, mais ne tiennent pas compte de quatre obstacles majeurs au retour d’une croissance soutenue et du plein emploi aux États-Unis :

  • l’énergie : le marché de l’énergie est un déterminant majeur du prix de toutes les ressources, y compris alimentaires. Les plus fortes croissances se sont observées lorsque son prix était bas et stable. Cette époque est terminée, son prix sera à l’avenir plus élevé et instable, décourageant les investissements;
  • la perte du contrôle financier et militaire des États-Unis et de leurs alliés : inexorablement, les économies de la Chine, de l’Inde et de la Russie concurrenceront de plus en plus les pays occidentaux pour les ressources de plus en plus rares et coûteuses;
  • la technologie remplace de plus en plus le travail humain : et les nouveaux emplois qu’elle crée sont moins nombreux et moins payants; Galbraith reprend ici plusieurs des arguments de Robert J. Gordon (qu’il cite d’ailleurs) que j’ai présentés dans un billet datant de plus de deux ans;
  • le secteur financier ne peut plus contribuer à la croissance : et c’est aussi bien comme cela! Il demeure que même les fonctions traditionnelles du secteur financier (prêts aux consommateurs et aux entreprises) sont toujours enrayées, ce qui ralentit la croissance.

On peut toujours se réjouir d’une croissance zéro, mais c’est négliger les problèmes qui l’accompagnent. Dans un tel contexte, Galbraith craint notamment les comportements prédateurs où quelques-uns tenteront d’accaparer les seules possibilités de profits au détriment de tous les autres, menant finalement à l’effondrement de l’économie. Il prône en conséquence une croissance lente mais régulière. Cet objectif n’est pas facile à atteindre, car il exige des changements majeurs, de nouvelles institutions et une forte réglementation. Pour ce, il faudrait :

  • diminuer la consommation de ressources matérielles et les dépenses militaires;
  • restreindre le secteur financier à ses fonctions d’intermédiaire financier (réception des dépôts et prêts aux consommateurs et aux entreprises, y compris les cartes de crédit) et uniquement à de petites banques : «[mis à part leur rôle d’intermédiaire financier] les banques servent essentiellement à concentrer le contrôle et le pouvoir, et financent cette dynamique en extorquant un tribut, sous forme d’intérêts, à leurs emprunteurs. Les sociétés financières emploient aussi un gros pourcentage des meilleurs talents du logiciel et des mathématiques dans une course aux armements pour la supériorité informatique sur leur marché. Du point de vue de la société, c’est de la prédation : cela ne rapporte aucun bénéfice net à aucun de ses membres extérieurs au secteur bancaire»;
  • s’assurer de «dispositifs de protection sociale plus nombreux, plus forts et plus stables» pour faire diminuer les risques économiques (dans ce sens, ces dispositifs encouragent l’initiative privée, contrairement à ce que les économistes orthodoxes prétendent);
  • améliorer la sécurité sociale : s’il rejette les projets de revenu garanti, il propose de grandes améliorations à la sécurité de la vieillesse pour que les travailleurs qui accomplissent des emplois pénibles puissent quitter ces emplois et qu’on puisse ainsi offrir plus de débouchés aux jeunes sans emploi (dans un contexte de croissance lente, je le rappelle);
  • hausser le salaire minimum (il donne comme exemple une hausse de 7,50 $ à 12,00 $ de l’heure tout en appuyant les campagnes pour le faire atteindre 15,00 $), aussi bien pour améliorer les conditions des familles à faible revenu que pour cesser de subventionner les entreprises les plus prédatrices au moyen des programmes de crédits pour bas salaires ou de bons alimentaires;
  • «encourager la réduction de la part du revenu qui va au capital et l’augmentation de celle qui va au travail» : la hausse du salaire minimum et l’amélioration des programmes sociaux iraient dans ce sens, mais il faut aussi se servir de la fiscalité pour atteindre cet objectif; il recommande de diminuer les taxes sur les salaires et sur la consommation (le contraire de ce que veulent faire Luc Godbout et le gouvernement actuel!) et d’augmenter les impôts qui touchent les rentes, par exemple les héritages, à un taux très élevé pour les très grandes fortunes (là, il rejoint Thomas Piketty);
  • valoriser des secteurs comme l’éducation, la santé, les soins aux personnes âgées, l’art et le sport; non seulement sera favoriserait une véritable prospérité pour tous, mais cela diminuerait la pression sur l’environnement (domaine pour lequel il a peu de recommandations).

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? J’aurais tendance à en recommander la lecture. Tout d’abord, il aborde un sujet qui demeure pour moi nébuleux, soit les facteurs à la base de la croissance et d’une croissance désirable. Ensuite, j’ai trouvé ce livre beaucoup plus agréable à lire que le précédent livre de cet auteur que j’ai lu, soit L’état prédateur. Finalement, Galbraith ne fait pas que dénoncer les théories économiques orthodoxes, mais s’avance avec des propositions concrètes. En fait, je ne déplore qu’une chose, soit le manque de propositions concrètes en matière d’environnement, même s’il en parle un peu.

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