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Droits de scolarité : accepter un compromis?

6 mars 2012

Dans une lettre publiée plus tôt cette semaine dans le Devoir, Jana Havrankova, endocrinologue et régulière des pages d’opinion des journaux – La Presse la sollicite même assez souvent dans ses débats, ici, par exemple – propose, «que le gouvernement et les étudiants assouplissent leurs positions rigides et que les deux parties acceptent des compromis.». En fait, elle ne demande pas seulement que les acteurs principaux se rencontrent et tentent d’en arriver à un compromis, mais, énonce même le résultat de ce compromis!

«D’une part, le gouvernement pourrait ralentir la cadence imposée à l’augmentation des droits de scolarité en l’étalant sur sept ou dix ans au lieu de cinq.

(…)

D’autre part, les étudiants devraient admettre que la formation constitue un investissement dans leur avenir. »

Question de droit ou de droits?

Dans la même édition du Devoir, un autre lecteur prétend que l’éducation n’est pas un droit! Cela n’a pas été long que les commentaires ont fusé pour dénoncé le raisonnement étriqué et la conclusion pour le moins étonnante de ce professeur d’histoire.

On a entre autres soulevé fort pertinemment que ce droit est même inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme (c’est son nom, je n’y peux rien…) à l’article 26 :

«1. Toute personne a droit à l’éducation. L’éducation doit être gratuite, au moins en ce qui concerne l’enseignement élémentaire et fondamental. L’enseignement élémentaire est obligatoire. L’enseignement technique et professionnel doit être généralisé ; l’accès aux études supérieures doit être ouvert en pleine égalité à tous en fonction de leur mérite

Prenant pour acquis que le mérite mentionné dans cet article de la déclaration ne signifie pas «être assez riche pour pouvoir accéder aux études supérieures», tout esprit bien constitué en arrivera à la conclusion que seules les aptitudes doivent servir à déterminer qui devrait avoir accès ou non à ces études, et surtout pas la classe sociale et la richesse.

On revient donc à la question de savoir si les droits de scolarité (droits qui semblent plus importants pour certains que le droit à l’éducation…) sont une barrière à l’accès aux études supérieures. Le hasard faisant bien les choses, Paul Krugman a justement publié ce matin un billet où il montrait un graphique fort intéressant à ce sujet, graphique publié auparavant sur le site de l’Economy Policy Institute et que je me permets de reproduire ici.

Ce graphique montre le pourcentage de la population qui est parvenu à obtenir un «bachelor degree», diplôme qu’on obtient lorsqu’on réussit ses études «collégiales» (les «college» sont à la fois du niveau de notre cégep et du premier cycle universitaire), en fonction du revenu et de leurs résultats en mathématiques en 8ème année, variable qu’on peut assimiler au «mérite». Le revenu familial et le résultat en mathématiques en 8ème année sont séparés en quartiles, «Low» correspondant au quartile inférieur, «Middle» au deuxième et au troisième et «High» au quartile supérieur.

On peut voir que la proportion de jeunes provenant d’un famille du quartile inférieur des revenus, mais aussi du quartile supérieur quant au «mérite» (résultats en mathématiques en 8ème année) ayant obtenu leur «bachelor degree» est le même (29 %) que la proportion de jeunes provenant d’un famille du quartile supérieur des revenus et du quartile inférieur quant au «mérite» (30 %)… L’article 26 de la déclaration peut difficilement être davantage bafoué…

Je ne prétends pas que cette situation déplorable est la même ici, ni qu’elle ne dépend que du niveau des droits de scolarité. Comme l’ont montré éloquemment Maxime Marcoux-Moisan et Caroline Dawson dans le Devoir de philo de la fin de semaine dernière (Pierre Bourdieu porterait un carré rouge), texte que je vous invite à lire si ce n’est déjà fait, «les inégalités que perpétuent les universités commenceraient dès la prime enfance» et découlent en grande partie d’un «ensemble de dispositions intériorisées» lié au statut social et à l’environnement éducatif qui ferait en sorte qu’un jeune ne puisse simplement pas se faire à l’idée que l’université est pour lui (je m’excuse ici de la grande approximation dans ma description du concept d’«habitus» de Bourdieu…).

Mais, poursuivent les auteurs, ce même «habitus» se trouve exacerbé par la barrière que constitue les droits de scolarité :

«augmenter les droits de scolarité constitue une façon très concrète de réduire, de manière objective, les probabilités d’accessibilité à l’éducation supérieure en décourageant toute identification avec le milieu universitaire, milieu pour lequel il faudra désormais «investir» pour y accéder.»

Bref, les droits de scolarité ne sont pas le seul facteur, loin de là, qui éloigne les jeunes des milieux modestes de l’enseignement supérieur, mais constituent, encore plus s’ils sont élevés, une barrière supplémentaire à leur faible propension à poursuivre leurs étude. Cela contrevient donc à la lettre ou à tout le moins à l’esprit, de l’article 26 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Et alors…

Dans ce contexte, demander au mouvement étudiant un compromis, surtout lorsque ce compromis est si près des intentions gouvernementales que la proposition de Mme Havrankova – qui ne fait que reculer de quelques années la hausse des droits, sans en diminuer l’ampleur – c’est leur demander de faire un compromis avec le droit à l’éducation.

En outre, la position du mouvement étudiant est déjà un compromis : la seule façon d’enlever la barrière monétaire au droit à l’éducation basé sur le seul mérite est d’obtenir la gratuité scolaire. On reproche souvent aux syndicats et patrons impliqués dans un conflit de toujours commencer la négociation avec des exigences irréalistes ou trop ambitieuses, sachant bien qu’ils devront justement faire un compromis. Ici, ce n’est pas ce qu’a fait le mouvement étudiant : il a commencé la négociation avec un compromis.

Accepterait-il un compromis supplémentaire qui ferait diminuer la hausse à une indexation des droits de scolarité à l’inflation? Je l’ignore et je n’ai pas à me prononcer là-dessus. C’est aux membres du mouvement étudiant d’en décider démocratiquement.

Cela dit, pour en discuter il faudrait au moins que les représentants gouvernementaux acceptent de rencontrer le mouvement étudiant et de discuter avec lui. Or, tant la ministre de l’Éducation que le ministre des Finances s’y refusent…

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23 commentaires leave one →
  1. Gilbert Boileau permalink
    6 mars 2012 20 h 27 min

    Toujours aussi intéressant et bien documenté. Ce texte devrait être remis aux étudiants et aux négociateurs gouvernementaux; des fois qu’ils en tiraient la bonne conclusion.
    Excellent travail.

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  2. 6 mars 2012 20 h 56 min

    @ Gilbert Boileau

    «Excellent travail.»

    Merci. Il s’agit essentiellement d’un exercice de recoupage d’information et de mise en perspectives. En plus, le billet de Krugman ce matin a servi de bougie d’allumage, illustrant tellement bien les barrières d’accès aux études supérieures pour les jeunes provenant des familles les moins riches.

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  3. koval permalink*
    6 mars 2012 22 h 16 min

    C’est équitable Darwin, le mérite du pauvre est égale à la faiblesse du riche!

    Sans rire, c’est encore un excellent point de vue.

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  4. koval permalink*
    7 mars 2012 6 h 20 min

    Vic Toews incite à la torture, Boisvenu incite au suicide…. mais c’est Claude Legault qui a parlé de virer quelques chars à l’envers qui est le danger public numéro un et qu’il faut arrêter…ça en dit long sur ce que nous devenons.

    http://tvanouvelles.ca/lcn/artsetspectacles/general/archives/2012/03/20120307-053309.html

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  5. 7 mars 2012 6 h 43 min

    «le mérite du pauvre est égale à la faiblesse du riche!»

    Très clair ce graphique, non?

    «mais c’est Claude Legault qui a parlé de virer quelques chars à l’envers qui est le danger public numéro un et qu’il faut arrêter»

    J’avais lu sa déclaration, mais ne savais pas qu’il avait été arrêté… De l’intimidation… On peut lire dans l’article :

    «Le SPVM a conclu que les paroles de Claude Legault, dont nous avons conservé l’enregistrement, ne cachaient aucune intention criminelle.»

    Pourquoi l’avoir interrogé alors?

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  6. Mathieu Lemée permalink
    7 mars 2012 6 h 45 min

    Des fois, je me demande si nos libéraux préfèrent des jeunes voteurs idiots et du cheap labor au lieu d’une nation riche en intelligence par son niveau d’instruction élevé.

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  7. koval permalink*
    7 mars 2012 7 h 13 min

    Il n’a pas été arrêté Darwin, mais interrogé…intercepté par la police…

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  8. 7 mars 2012 7 h 51 min

    «Il n’a pas été arrêté Darwin, mais interrogé»

    En effet… Mais quans même!

    @ Mathieu Lemée

    «Des fois, je me demande si nos libéraux préfèrent des jeunes voteurs idiots»

    Je n’irais pas jusque là… C’est pour moi clairement idéologique.

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  9. 7 mars 2012 10 h 07 min

    Cette décision n’a rien à voir avec des arguments économiques rationnelles.

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  10. 7 mars 2012 10 h 08 min

    Cela dit, que certains crottés endurcis se suicident dans les prisons n’est pas un gros problème. Mais bon, pour le reste, je suis d’accord.

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  11. 7 mars 2012 10 h 21 min

    @ David Gendron

    «Cette décision n’a rien à voir avec des arguments économiques rationnelles.»

    C’est sûr, mais il n’empêche qu’il est important de développer une argumentation solide pour au moins gagner l’appui d’une part importante de la population. Cet appui est le seul espoir réel de voir le gouvernement changer d’idée, pas en raison de la qualité des arguments, mais en raison de l’élection qui s’en vient!

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  12. 7 mars 2012 11 h 37 min

    rationnels

    En effet! Je parlais de la décision du gouvernement. Les faits sont clairement de notre côté!

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  13. 7 mars 2012 19 h 43 min

    Pour s’amuser… Je ne sais pas si c’est une bonne chose qu’Hitler soit contre la hausse des droits de scolarité, mais c’est rigolo!

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  14. koval permalink*
    7 mars 2012 20 h 17 min

    Très comique ce montage…

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  15. 7 mars 2012 22 h 15 min

    Il doit bien y avoir une centaine de montages différents avec cette vidéo! J’en ai vu au moins 4 ou 5…

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  16. 8 mars 2012 0 h 13 min

    Quand c’est rendu que « Hitler » pose un geste qu’il n’avait jamais cru possible – se rallier à Éric Duhaime – alors ça va vraiment mal!

    J’ai ce film quelque part, mais comme j’en ai plusieurs sur le 3e Reich, je ne sais plus c’est lequel. Le comédien est excellent!

    Si c’était Duhaime qui avait récité ça, il aurait fondu en larmes!

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  17. Mathieu Lemée permalink
    8 mars 2012 1 h 40 min

    Disons que je me posais la question, surtout de la façon qu’à Charest et ses sbires de prendre les gens pour des cons quand ils parlent et dans leur prise de décisions.

    Il reste que la question idéologique est effectivement forte à ce sujet.

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  18. Mathieu Lemée permalink
    8 mars 2012 1 h 41 min

    Si Duhaime pouvait seulement se contenter de fondre… tout simplement…

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  19. 8 mars 2012 5 h 52 min

    😆

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  20. 8 mars 2012 6 h 59 min

    @ Papitibi

    «je ne sais plus c’est lequel»

    C’est celui dans lequel il perd… 😉

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  21. 8 mars 2012 8 h 46 min

    Très bonne lettre dans le Devoir de ce matin. Extrait:

    «Nous sommes intimement convaincus que l’éducation n’est pas un privilège, mais un droit fondamental et inaliénable, c’est pourquoi nous accusons le gouvernement Charest, et tous ceux qui se flattent d’être socialement responsables de:

    réduire l’éducation à une industrie au service de l’économie;

    faire des étudiants des consommateurs-payeurs, et de leurs diplômes des objets de consommation;

    restreindre l’éducation à une question comptable plutôt que de risquer le débat, le dialogue.»

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  22. 8 mars 2012 11 h 56 min

    « L’enfant qui n’a pas les vêtements, la boîte à lunch, les effets scolaires ou sportifs appropriés est privé de confort et de plaisir, ce qui est déjà beaucoup. Mais il est aussi privé de moyens d’identification et même de valorisation, d’occasions d’entrer en relation avec les autres, d’obtenir des résultats, bref de tout ce qui contribue au succès et fait aimer l’école. Cela augmente le risque qu’il ait lui-même de la difficulté à terminer des études et, finalement à se trouver un emploi qui le mettra à l’abri de la pauvreté ».
    (La Presse, 15 avril 2011, Vivre6, Rose-Marie Charest (Psychologue), « Mieux vaut être riche et en santé »).

    Comme vous l’avez soulevé vous-même, les droits de scolarités postsecondaires ne sont qu’une des barrières réduisant l’accès à de telles études aux jeunes provenant de milieux modestes. Manifestement cette barrière compte relativement peu dans le cas des jeunes dont parle Mme Charest dans la citation ci-haut.

    Si on s’en tient à l’objectif de tendre vers une plus égale répartition de la richesse, dont en favorisant l’accès des moins bien nantis aux études postsecondaires; ne serait-il pas plus efficace, par dollar dépensé, de cibler les jeunes de familles moins bien nanties (ou dont les parents sont généralement peu instruits) et ce, dès leur enfance; plutôt que de disperser l’aide à parts égales à l’ensemble des étudiants (dont la majorité proviennent de milieux non modestes) par des droits de scolarité réduits ou nuls pour tous?
    Posez la question n’est-il pas y répondre?

    Quel est donc l’objectif encore plus prioritaire aux yeux de ceux qui manifestent beaucoup plus fortement (quand ce n’est pas uniquement) pour un investissement relativement peu efficace quand à l’objectif de tendre vers une plus grande égalisation de la richesse?

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  23. 8 mars 2012 14 h 10 min

    «Posez la question n’est-il pas y répondre?»

    Non.

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