Skip to content

ShadowStats – Le taux de chômage

4 juillet 2015

shadowStatsShadowStats est un site conçu par John Williams (qu’on peut voir sur l’image qui accompagne ce billet) qui prétend «corriger» les données officielles des organismes gouvernementaux des États-Unis, notamment sur l’inflation et le chômage. Il y a quelques mois, j’ai présenté un texte de Ed Dolan qui déconstruisait complètement les prétentions de ce site sur l’inflation. Je mentionnais aussi dans ce billet que j’aurais bien aimé que M. Dolan aborde aussi les taux de chômage de Williams. C’est maintenant chose faite! Je le remercie d’ailleurs de m’avoir informé de la parution de ce nouveau texte intitulé Deconstructing ShadowStats (Part 2): In Search of an Alternative Measure of Unemployment (Déconstruire ShadowStats, deuxième partie : à la recherche d’une autre mesure du chômage).

Les taux de chômage

Le graphique qui suit montre l’évolution de trois mesures du chômage aux États-Unis.

shadowStats1-1

La ligne rouge montre l’évolution du taux de chômage officiel, la grise, celle du taux de chômage ajusté (ou «élargi», concept que je vais expliquer bientôt) du Bureau of Labor Statistics (BLS, l’équivalent de Statistique Canada aux États-Unis) et la bleue, du taux de chômage ajusté du site ShadowStats. Le BLS (tout comme Statistique Canada) publie son taux ajusté pour tenir compte du fait que la ligne entre l’appartenance et la non appartenance à la population active est dans certaines situations un peu floue. En effet, la définition du taux de chômage officiel est assez stricte (on doit non seulement être sans emploi, vouloir un emploi et être disponible pour travailler, mais aussi avoir effectué des démarches actives pour en trouver un) et ne laisse pas beaucoup de place aux personnes qui ne respectent pas à la lettre ses critères. En plus, la définition du chômage par le BLS est encore plus restrictive que celle de Statistique Canada. En effet, une recherche d’offres d’emploi sur Internet, par exemple, ne suffit pas à être considéré en chômage, donc membre de la population active, alors qu’une telle recherche satisfait aux critères de Statistique Canada. Aux États-Unis, on doit aussi avoir fait une démarche concrète (rencontre avec un employeur potentiel, envoi de CV, etc.). D’ailleurs, si le Canada appliquait la définition du chômage du BLS, son taux de chômage serait en moyenne d’un point de pourcentage moins élevé (aussi parce que le BLS ne considère pas les jeunes de 15 ans et en raison de quelques autres différences mineures).

En conséquence, la plupart des pays complètent le taux de chômage officiel par un taux de chômage ajusté qui permet d’évaluer l’ampleur des situations proches du concept de chômage. Ainsi, le BLS considère aussi les personnes qui ne satisfont pas aux critères de recherche d’emploi, mais qui veulent un emploi, sont disponibles pour travailler, n’ont pas cherché un emploi activement au cours des quatre dernières semaines, mais l’ont fait au cours des 12 derniers mois. On parle dans ce cas des personnes «marginally attached to the labor force» (ou, mot à mot, marginalement liées à la population active, concept qu’on traduit plutôt par main-d’œuvre potentielle en français), qui inclut entres autres les personnes dites découragées, soit celles qui veulent un emploi, sont disponibles pour travailler, mais n’en cherchent pas parce qu’elles sont certaines de ne pas en trouver, que ce soit en raison de la conjoncture économique ou de la certitude que leurs compétences ne cadrent pas avec celles qui sont demandées par les employeurs. Cette catégorie comprend aussi les personnes qui veulent un emploi, mais n’en cherchent pas activement parce qu’elles vont à l’école, sont malades, ont trop de responsabilités familiales ou éprouvent des problèmes de transport. Le taux de chômage ajusté du BLS comprend aussi les personnes qui travaillent à temps partiel (moins de 35 heures aux États-Unis, alors qu’ici, on parle de moins de 30 heures), mais qui aimeraient travailler davantage.

On peut voir sur le graphique que cette mesure ajustée du chômage (ligne grise) a beaucoup plus augmenté entre 2007 et 2010 (de 9 points de pourcentage) que la mesure officielle du chômage (d’entre 5 et 6 points), ce qui est normal au cours d’une récession, car la proportion de personnes découragées et qui occupent des emplois à temps partiel augmente fortement. D’ailleurs, cette mesure a aussi diminué davantage au cours de la reprise (d’environ 6 points) que le taux de chômage officiel (d’entre 4 et 5 points).

J’aimerais bien définir aussi le taux de chômage ajusté de ShadowStats, mais ce site ne mentionne nullement la méthode qu’il utilise pour en arriver à ses résultats. Tout ce qu’on peut dire (pour l’instant…) est que ce taux a aussi augmenté plus fortement que le taux de chômage officiel entre 2007 et 2010 (de 10 points environ), et même un peu plus que le taux de chômage ajusté du BLS, mais que, assez étrangement, non seulement il n’a pas diminué depuis, mais a plutôt augmenté (à l’œil d’entre 1 et 2 points). Le texte de M. Dolan tente justement de trouver comment le concepteur de ShadowStats a pu arriver à de tels résultats.

Recherches de Ed Dolan

John Williams prétend que la différence entre son taux de chômage ajusté et celui du BLS est essentiellement formé par les personnes qui veulent un emploi et sont disponibles, mais qui n’ont pas cherché d’emploi activement depuis plus de 12 mois (je rappelle que celles qui en ont cherché au cours des 12 derniers mois sont comptabilisés par le taux ajusté du BLS). En fait, il dit viser à rétablir la définition que le BLS utilisait jusqu’en 1994 à cet effet.

Comme John Williams ne décrit pas la méthode qu’il utilise pour estimer son taux de chômage ajusté, Ed Dolan a tenté d’estimer de différentes façons l’impact du changement de définition de 1994 et même d’estimer le nombre de personnes qui veulent un emploi et sont disponibles, peu importe si elles ont déjà cherché un emploi. Il montre dès le départ que le BLS a lui-même déjà estimé les effets de ce changement de définition de 1994 dans ce document.

En fait, le changement de 1994 a eu à la fois l’effet de faire diminuer la taille de la main-d’œuvre potentielle et de la faire augmenter. Le fait d’exiger une recherche active au cours des 12 derniers mois l’a fait diminuer, mais on a aussi accepté des motifs beaucoup plus variés pour justifier l’absence de recherche active d’emploi (dont les responsabilités familiales et les problèmes d’accès à un moyen de transport). Alors que l’estimation de Williams fait augmenter la taille de la main-d’œuvre potentielle de 26 millions de personnes par rapport aux estimations actuelles du BLS, le document du BLS estime plutôt que le changement de 1994 a fait diminuer ce nombre de 2 millions, ce qui représente à peine 7,7 % de l’estimation du site ShadowStats.

Ed Dolan, ne se contentant pas de cette étude, cherche d’autres façons d’estimer l’importance de la main-d’œuvre potentielle. Par exemple, en considérant dans cette catégorie toutes les personnes ne faisant pas partie de la population active (les «inactifs») et en soustrayant celles qui ne veulent pas d’emploi, qui sont déjà comprises dans le taux de chômage ajusté du BLS, et qui ne sont pas disponibles, il arrive, avec ce décompte extrêmement généreux, à 3,7 millions de personnes, soit seulement 14 % de l’estimation du site ShadowStats.

En utilisant d’autres enquêtes (ce que John Williams dit faire, mais sans les nommer), Ed Dolan en arrive à un maximum (avec des définitions les plus larges possibles, incluant même des personnes non disponibles, car l’enquête utilisée ne pose pas cette question) de 4,6 millions de personnes âgées de 25 à 54 ans, soit 17,5 % de l’estimation du site ShadowStats. Une autre façon de calculer en étendant cette méthode à tous les adultes âgés de 16 ans et plus (ce qui est encore plus laxiste et improbable), on pourrait en arriver à 9 millions de personnes, ce qui correspondrait même là à seulement le tiers de l’estimation du site ShadowStats.

Il faut noter que ces méthodes s’éloignent considérablement de la méthode qu’utilisait le BLS avant 1994, pourtant à la base de la prétention de Shadowstats que le BLS a changé de méthode pour faire artificiellement diminuer le taux de chômage ajusté (mesure que peu de gens connaissent, de toutes façons…). Et même en prenant les méthodes les plus «généreuses» (même si on sait bien qu’elles sont exagérées), on ne parvient pas à expliquer plus du tiers de la différence entre le taux ajusté du BLS et celui de Shadowstats. D’où viennent le 17 millions de personnes manquantes? Mystère…

Et alors…

Je trouve tout à fait déplorable que des gens puissent profiter de la crédulité de lecteurs qui, par biais de confirmation (avec souvent un brin de conspirationnisme), sont prêts à croire n’importe quelle donnée qui va dans le sens de leur croyance, même si aucune source ou méthode ne justifie cette donnée. J’ai entendu tellement souvent des gens bien intentionnés affirmer sans que le moindre doute les habite que le «vrai» taux de chômage est bien plus élevé au Québec (au moins 20 %, en général) que celui publié par Statistique Canada. Or, avec un taux d’emploi de 81,2 % chez les personnes âgées de 25 à 54 ans au Québec, il faut vraiment avoir de l’imagination pour imaginer un taux de chômage de 20 %… Bien sûr qu’un site comme ShadowsStats ne peut qu’appuyer ce genre de perception, mais cela ne la rend pas moins insensée.

Je remercie donc Ed Dolan d’avoir eu la patience de montrer à quel point les prétentions de ce site sont ridicules… et devraient rester dans l’ombre!

Le marché du travail des femmes (13) – les salaires (1)

2 juillet 2015

mt_femmesCe treizième billet de ma série sur le marché du travail des femmes porte enfin sur les salaires! J’avais bien sûr en tête dès le début de cette série de la terminer avec les salaires et les revenus d’emploi. Pour ce premier billet sur les salaires, j’utiliserai le tableau cansim 282-0074 tiré des données de l’Enquête sur la population active (EPA).

Pour l’ensemble des salariés

Le premier graphique de ce billet porte sur l’évolution de la proportion des salaires des femmes par rapport à celui des hommes.

mt_femmes13_1

Comme on peut voir, les lignes de salaires horaires (ligne bleue pour le salaire horaire moyen et jaune pour le salaire horaire médian) et de salaires hebdomadaires (ligne rouge pour le salaire hebdomadaire moyen et verte pour le salaire hebdomadaire médian) se suivent tout au long de la période, si ce n’est une légère différence vers la fin de la période. Comme les tendances médianes et horaires se ressemblent, je n’utiliserai dans les prochains graphiques qu’une de ces mesures (les salaires horaires moyens), de façon à éviter de les surcharger.

Ce graphique livre deux grands messages. Tout d’abord l’écart entre les salaires des hommes et des femmes est beaucoup plus élevé quand on considère le salaire hebdomadaire que le salaire horaire, ce qui est la conséquence de la plus grande prévalence du travail à temps partiel chez les femmes, facteur qui vient donc accentuer les différences de rémunération. Ensuite, l’écart dans les deux façons de considérer les salaires (horaires et hebdomadaires) s’est grandement réduit. Cet écart, dépendant des quatre types de salaires présentés dans le graphiques, a diminué de 26 % (hebdomadaire moyen) à 58 % (horaire médian).

Selon la couverture syndicale

Le tableau cansim 282-0074 contient aussi des données selon la couverture syndicale des salariéEs. L’idée ici n’est pas de montrer la différence de salaires entre ces deux groupes de salariéEs, mais plutôt l’écart de salaires entre les hommes et les femmes selon qu’ils et elles sont couvertEs ou pas par un syndicat. Les écarts de salaires globaux entre syndiquéEs et non syndiquéEs m’ont toujours semblé plus ou moins pertinents, car les emplois syndiqués sont en moyenne de niveaux de compétence plus élevés que les emplois non syndiqués et plus présents dans des plus grosses entreprises qui paient davantage que la moyenne. Des études comme celle de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) sur la comparaison d’emplois similaires sont bien plus pertinentes à cette fin.

mt_femmes13_2Le graphique ci-contre se contente donc d’illustrer la différence entre les écarts de salaires (horaires moyens) entre les hommes et les femmes chez les salariéEs syndiquéEs et non syndiquéEs. Le portrait est saisissant! Alors que l’écart salarial est rendu minime chez les salariéEs syndiquéEs (écart atteignant à peine 2,3 % en 2014), il demeure très significatif chez les salariéEs non syndiquéEs (16,4 %, sept fois plus, en 2014). Cela dit, la situation s’est améliorée de façon presque similaire dans les deux cas entre 1997 et 2014 (de 5,4 points de pourcentage chez les syndiquéEs et de 4,2 points chez les non syndiquéEs).

Selon l’âge et la couverture syndicale

mt_femmes13_3Pour approfondir le sujet, j’ai aussi pensé à présenter une autre dimension du même tableau cansim, soit les écarts salariaux (horaires moyens, encore une fois) selon la tranche d’âge. Le graphique du haut montre que les écarts globaux ont été de loin les moins élevés chez les jeunes âgéEs de 15 à 24 ans (ligne bleue) tout au long de la période. Malgré certains mouvements annuels (sûrement davantage liés aux marges d’erreur qu’à des différences réelles), ces écarts ont tous été entre 5 et 9 points de pourcentage entre 1997 et 2014 (6 en 2014). Notons que, comme le salaire horaire moyen des jeunes (dont presque la moitié sont des d’étudiantEs) n’est pas beaucoup plus élevé que le salaire minimum (entre 25 % et 35 %) tant chez les hommes que chez les femmes, l’écart entre les deux ne peut pas être énorme. Chez les salariéEs d’âge moyen (25 à 54 ans, ligne rouge), l’écart était bien plus grand en début de période (16 points de pourcentage en 1997), mais s’est réduit graduellement pour s’approcher de celui des jeunes (10 points en 2014). Finalement, l’écart chez les salariéEs les plus âgéEs (55 ans et plus, ligne jaune) était de loin le plus élevé en début de période (plus de 26 points en 1999), mais a presque rejoint celui des deux autres en 2014 (11 points)

Les graphiques du milieu et du bas sont construits de la même façon que le précédent, mais isolent les salariéEs syndiquéEs et non syndiquéEs. Chez les jeunes, les données varient énormément chez les syndiquéEs, ce qui est normal, car le taux de syndicalisation est faible dans cette tranche d’âge, mais les écarts ne se distinguent pas tellement de ceux des jeunes non syndiquéEs (en moyenne de 2 points par rapport à 6), même si les salaires sont en moyenne de 25 % à 30 % plus élevés chez les syndiquéEs.

Chez les personnes d’âge moyen, les écarts n’ont jamais été supérieurs à 10 points de pourcentage chez les syndiquéEs et ont même été réduits à moins de 3 points en 2014. Par contre, ces écarts ont été bien plus élevés chez les non syndiquéEs, même s’ils ont diminué entre 1997 (22 points de pourcentage) et 2014 (16 points).

Chez les salariéEs les plus âgéEs, les écarts sont de loin ceux qui se sont le plus réduits chez les syndiquéEs, passant de 18 points de pourcentage en 1997 à aussi peu que 2,4 points en 2014. Alors que leur écart était de loin le plus élevé en 1997, il était le plus faible en 2014! Chez les non syndiquéEs les plus âgéEs, les écarts étaient les plus élevés de toutes les tranches d’âge et de tous les types de salariéEs jusqu’au milieu de la première décennie des années 2000 (avec un écart avoisinant 30 points de pourcentage), mais ces écarts ont ensuite diminué pour presque rejoindre en 2014 celui des salariéEs non syndiquéEs d’âge moyen (17,6 points de pourcentage par rapport à 16,3).

Et alors…

Ces données nous permettent à la fois d’apprécier la réduction des écarts salariaux entre les hommes et les femmes au cours des 20 dernières années et de constater à quel point ces écarts sont moindres chez les salariéEs syndiquéEs. Par contre, ces observations ne doivent pas nous faire perdre de vue que les types d’emplois occupés par les hommes et les femmes sont foncièrement différents (voir par exemple ce billet). Il est fort probable que ces différences soient plus accentuées dans les milieux non syndiqués que dans ceux syndiqués. Il faut donc éviter de conclure que c’est uniquement parce que les salariées sont syndiquées que les écarts salariaux sont moins élevés (quoique la présence de conventions collectives et de politiques d’équité doit sûrement jouer dans ce sens). Il faut aussi voir si ces écarts sont similaires, supérieurs ou moindres quand on les compare par industrie ou par profession. Ce sera l’objet du prochain billet…

L’hydre mondiale

29 juin 2015

Hydre_mondialeSi vous aimez vous faire étourdir par des sommes d’argent pharamineuses, L’hydre mondiale – L’oligopole bancaire de François Morin est pour vous! Ce livre fait le tour des 28 banques considérées d’importance «systémique», c’est-à-dire trop grosses pour faire faillite.

Définition

Selon le Conseil de stabilité financière (CSF), les banques d’importance systémique sont celles «dont la chute ou la faillite désordonnée, en raison de leur taille, de leur complexité et de leur interconnexion systémique serait la cause d’une perturbation importante du système financier dans son ensemble et de l’activité économique».

Cette définition ne permettant pas de déterminer les banques qui correspondent à cette définition, on lui a associé cinq critères :

  • la taille de la banque en termes de risques sur l’économie réelle;
  • «le degré d’interconnexion avec d’autres banques ou institutions financières»;
  • leur degré de concentration sur les marchés fondamentaux de la finance;
  • le niveau de leur activité internationale;
  • la complexité des produits qu’elles émettent ou contrôlent (comme les produits dérivés).

L’auteur développe ces critères par après pour l’ensemble des banques. Cela dit, je ne suis pas certain de la clarté réelle de cette définition et de ces critères pour les appliquer à une seule banque. D’ailleurs, l’auteur mentionne qu’il y avait 29 de ces banques lorsque cette définition et ces critères ont été établis, mais qu’il n’en restait que 28 au moment où il a écrit ce livre. Il n’en dit guère plus, surtout pas comment il est possible que la disparition de cette banque dite d’importance systémique n’ait pas entraîné de «perturbation importante du système financier dans son ensemble et de l’activité économique». Il s’agit de la banque Dexia, qui exerçait «ses activités principalement en Belgique, au Luxembourg, en France et en Turquie». Il semble que son démantèlement ait coûté 13 milliards $ d’euros, répartis également entre la Belgique et la France, ce qui n’est pas négligeable, mais n’a pas, à ma connaissance, causé une perturbation du système financier si importante que cela. Je me trompe peut-être (en fait, sa faillite a été bien ordonnée, ce qui a probablement évité des perturbations plus importantes), mais déplore que l’auteur n’ait pas au moins étudié l’impact de la seule faillite d’une banque d’importance systémique depuis la création de ce concept.

L’oligopole

Pour montrer le caractère oligopolistique des banques d’importance systémique, François Morin se base sur les trois premiers critères qui déterminent si une banque est d’importance systémique.

– La taille : il présente le «bilan» (je ne comprends pas bien ce terme qui est supposé comprendre l’actif, le passif et le capital d’une entité; il semble que, ici, ce terme représente les actifs, mais je n’en suis pas certain) de ces 28 banques en faisant remarquer que leur bilan total correspondait en 2012 au total de l’endettement public mondial, ce qui illustre le rapport de force du secteur financier sur les pouvoirs publics (d’autant plus que le secteur financier est directement responsable d’une part importante de cet endettement).

L’auteur présente ensuite la taille des encours notionnels de produits dérivés (soit la «valeur des produits sous-jacents dont ils sont censés couvrir les risques»; tout est clair, maintenant…) des banques d’importance systémique. La taille de ces encours était à la fin 2012 presque 15 fois supérieure à celle de leur bilan et correspondait à 10 fois le PIB mondial! Cela illustre bien la fragilité de cet immense château de cartes… L’auteur termine l’examen de la taille de ces banques en présentant les profits et la rémunération des dirigeants de ces banques. D’autres chiffres qui donnent le tournis.

– L’interconnexion : L’auteur présente deux types d’interconnexion : financière et institutionnelle. L’interconnexion financière se manifeste tout d’abord par un fort niveau d’échanges d’actifs financiers entre les banques (équivalant à 12 à 13 % de leur bilan), et ensuite par un niveau encore plus élevé des échanges de produits dérivés, dont plus de 90 % se réalisent entre institutions financières. Cette dernière interconnexion représente donc le «principal facteur de fragilité du système en cas de choc».

L’interconnexion institutionnelle se manifeste par exemple par le contrôle des institutions internationales financières (l’auteur en décortique cinq) par les banques d’importance systémique, qui sont majoritaires sur leurs conseils d’administration. Elles contrôlent donc les institutions qui sont supposées les contrôler et les réglementer (ou à tout le moins responsables de proposer leur réglementation).

Concentration sur les marchés fondamentaux de la finance : Les banques d’importance systémique dominent sur plusieurs marchés fondamentaux de la finance. Sur le marché des changes, ces banques échangent annuellement l’équivalent de 30 fois la valeur du PIB mondial, et la moitié de ces échanges sont réalisées par seulement quatre de ces banques. Sur le marché des taux d’intérêt «au jour le jour», les banques d’importance systémique occupent 14 des 18 postes du panel qui est formé pour établir ces taux (Libor, Euribor et Tibor). Elles dominent aussi le marché obligataire, sur lequel les entreprises et les États financent leurs dettes, et les activités de spéculation sur le marché des actions, notamment sur les transactions (l’auteur parle du «trading») à haute fréquence (qui atteignaient 50 % des transactions boursières en 2012).

La suite

L’auteur analyse par la suite les dangers que représente l’oligopole des banques d’importance systémique sur la stabilité du système financier, sur l’ampleur des fraudes, sur l’endettement des États, sur la démocratie, sur les ententes internationales de commerce, etc. Il propose ensuite quelques réformes qui pourraient potentiellement réduire ces dangers (partie que j’ai trouvée moins bien étayée) et conclut sur l’importance de démanteler cet oligopole.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? D’un côté, ce livre contient une quantité de données impressionnante pour pouvoir se faire une idée de l’ampleur du problème des banques d’importance systémique. L’auteur présente vraiment la question sur toutes ses coutures. De l’autre, j’ai déploré le manque d’explications sur les concepts qu’il utilise. Je sais bien qu’il est impossible de rendre simple quelque chose de complexe sans prendre des raccourcis regrettables, mais il me semble qu’il aurait pu expliquer davantage. Alors, à vous de voir si les côtés positifs l’emportent sur les aspects plus négatifs. Pour ma part, malgré mes réserves, je ne regrette nullement d’avoir lu ce livre.

Luc Godbout et les ménages

27 juin 2015

Godbout_ménages

Compte tenu de la parution des données sur l’emploi d’avril de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH) jeudi dernier, je comptais écrire un billet pour mettre à jour celui que j’ai publié le mois dernier sur ce sujet. Mais une étude parue le même jour me force à remettre ce billet à plus tard. Disons seulement que les estimations de l’emploi pour mai de l’Enquête sur la population active (EPA) ont montré une pause à la croissance anormale qu’elles indiquent depuis décembre 2014 et que celles de l’EERH montrent toujours une stagnation de l’emploi (hausse de 0,2 % de l’emploi depuis un an par rapport à une hausse de 1,7 % des estimations de l’EPA…).

L’étude en question s’intitule L’évolution des revenus entre 1976 et 2011 – Des éléments pour mesurer adéquatement l’enrichissement ou l’appauvrissement des ménages et a été produite par Luc Godbout et Suzie St-Cerny de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke. La question de l’enrichissement ou l’appauvrissement des ménages étant très sensible, cette étude peut potentiellement se voir critiquée aussi bien par la droite que par la gauche. Avant de se prononcer, le mieux est bien sûr d’en prendre connaissance…

Les données

L’étude commence en présentant les données utilisées et les raisons qui ont porté les auteurEs à les choisir. Cette étape peut sembler fastidieuse, mais elle est pour moi essentielle pour comprendre les résultats de cette étude.

– Revenu après impôt (ou revenu disponible) : il s’agit du total des revenus reçus par un ménage (provenant du travail, du capital, de transferts gouvernementaux, etc.) moins l’impôt payé. Il s’agit du choix le plus fréquent pour ce genre d’études. Son plus grand défaut est de ne pas tenir compte des biens et services offerts par l’État, qui varient justement en grande partie en fonction de l’impôt payé. Cela dit, c’est le choix le plus judicieux, tant qu’on tient compte de ses particularités quand on analyse les résultats.

– Revenu médian : l’étude présente la plupart de ses résultats en fonction du revenu médian, revenu «qui partage exactement la population en deux : la moitié de la population dispose d’un revenu plus élevé que le revenu médian et l’autre moitié, d’un revenu moins élevé ». Cela évite d’être influencé par les valeurs extrêmes, ce qui aurait été le cas si on avait utilisé le revenu moyen. Encore là, c’est le choix qui s’impose (tant qu’on tient compte de ses particularités quand on analyse les résultats…). Cela dit, il est toujours bon de jeter aussi un œil sur le revenu moyen pour compléter le portrait.

– Dollars constants : Ce choix permet d’enlever l’effet de l’inflation. Il est encore une fois judicieux, même s’il ne tient pas compte des changements dans le panier de consommation de l’indice des prix à la consommation (IPC), indice qui sert au calcul de l’inflation. Or, le panier de 2011 est très différent de celui de 1976. Par exemple, une connexion Internet ne coûtait rien en 1976 et les ménages n’en consommaient pas, parce que cela n’existait pas! Les autos et les télés étaient différentes, les mets qu’on mange ont changé. Pire, la population sondée n’est plus la même (voir ce billet ou cette étude pour plus de précision sur les changements à l’IPC)! Il s’agit d’un point majeur : il faudra y penser quand on analysera les résultats.

– Les types de ménages : La présentation des données sans tenir compte des types de ménages (personnes seules, familles avec ou sans enfants, monoparentales et biparentales, formées de personnes âgées, etc.) ne permet pas de tenir compte de l’évolution de chacun de ces types de familles dans le temps. Or, la structure des ménages a grandement changé depuis 1976. Encore une fois, il faudra en tenir compte.

– Ajustement pour la taille des ménages : Les besoins des familles diffèrent grandement selon leur taille. Plus une famille est grande, plus d’économies d’échelles sont possibles (notamment sur le coût d’un logement, mais pour bien d’autres produits de consommation). La norme internationale est d’attribuer à chacun des membres d’une famille le revenu total divisé par la racine carrée du nombre de personnes dans un ménage. Par exemple, lorsqu’un ménage de quatre personnes gagne en tout 100 000 $, on attribuera à ces quatre membres un revenu de 50 000 $ (100 000 / racine carrée de 4 = 100 000 / 2 = 50 000 $). Bien utilisée, cette méthode permet assez bien à comparer le pouvoir d’achat de ménages de taille différente. Cela dit, elle ne nous dit pas si le nombre de personnes dans un ménage de même taille est formé d’adultes ou d’enfants. Or, les enfants étaient proportionnellement bien plus nombreux en 1976 qu’en 2011 (35,3 % de la population du Québec avait moins de 15 ans en 1976 par rapport à 21,6 % en 2011, selon le tableau cansim 051-0001). Bref, même cette méthode ne nous dispense pas d’interpréter les résultats. Même si les auteurEs présentent en détail cette méthode et la vante, leur étude ne l’utilise que dans sa dernière partie. Étrange…

– Les sources : Les auteurEs ont choisi la source la plus courante sur le sujet, soit celle qui combine les résultats de l’Enquête sur les finances des consommateurs (EFC), disponible de 1976 à 1997, et de l’Enquête sur la dynamique du travail et du revenu (EDTR), disponible de 1993 à 2011 (les années communes ont permis de quantifier les écarts entre les deux). Toutefois, ils n’ont ici utilisé que les données de 1976 (de l’EFC) et de 2011 (de l’EDTR). C’est un choix… Mais, comme les échantillons sont relativement petits (par exemple 4 800 familles québécoises ou 8 800 personnes en 2011), les données de sous-échatillons (familles monoparentales, pesrsonnes seules, familles sans enfants, etc.) présentent des marges d’erreur importantes. J’aurais aussi préféré avoir des données pour toutes ces années, pour ne pas seulement examiner les changements entre deux années distantes de 35 ans, mais aussi les tendances entre ces deux années. Mais, bon, le choix des auteurEs permet tout de même un examen pertinent des questions examinées par leur étude.

Résultats

– Revenus médians après impôt

Le premier résultat présenté dans l’étude montre que le revenu médian de marché (tous les revenus sauf les transferts) non ajusté des ménages est passé de 48 700 $ en 1976 à 40 300 $ en 2011, en baisse de 17,2 %, alors que le revenu médian après impôts (toujours non ajusté) a diminué de seulement 3,4 %, passant de 46 500 $ à 44 900 $. Cette observation est intéressante, mais pas vraiment expliquée. On ne dit pas non plus que le minimum atteint au cours de ces 36 ans a eu lieu en 1996, avec un revenu médian après impôt de 36 300 $, une baisse de 22 % par rapport au revenu médian de 1976 et un niveau moins élevé de 19 % par rapport à celui de 2011. On voit donc que le choix de l’année de départ d’une telle série est primordiale et a de grandes conséquences sur les résultats.

Les auteurs tentent d’expliquer que la baisse entre 1976 et 2011 est moins forte du côté du revenu médian après impôt que de celui du revenu médian de marché parce que «les transferts gouvernementaux se sont accrus pour l’unité familiale médiane et que les impôts payés ont de leur côté diminué». Ce calcul est très délicat, car, quand on utilise des médianes, on ne parle pas nécessairement des mêmes personnes dans chacune des catégories. Les ménages qui reçoivent par exemple le montant médian de transferts ne gagnent pas nécessairement le revenu médian de marché ni le revenu médian après impôt (les ménages qui reçoivent le montant médian de transferts gagnent en général bien moins que la médiane dans ces deux types de revenus, une des raisons pour lesquelles ils reçoivent des transferts, et ceux qui paient le montant médian des impôts gagnent généralement plus que la médiane , quoique cela dépende de la composition de leur ménage!).

Autres exemples de cette complexité, les transferts médians ont presque triplé au cours de cette période (de 2400 $ à 7000 $), tandis que les transferts moyens n’ont même pas doublé (de 5900 $ à 9700 $). De même, l’impôt médian est demeuré stable à 5700 $ (il n’a donc pas diminué, contrairement à ce que disent les auteurEs), tandis que l’impôt moyen est passé de 9400 $ à 11 000 $, une hausse de 17 %. Finalement, si on additionne au revenu médian de marché les transferts médians et qu’on soustrait du résultat les impôts médians, on obtient au cours de chacune des 36 années de cette série un montant inférieur au revenu médian après impôt (de 2,4 % en 1976 et de 7,3 % en 2011). Bref, on peut estimer l’impact des impôts et des transferts sur le revenu moyen, mais pas de façon précise sur le revenu médian.

– Revenus médians après impôt selon les types de familles

Les auteurEs poursuivent en montrant que, si le revenu médian après impôt pour l’ensemble des ménages était plus faible en 2011 qu’en 1976, il a par contre augmenté dans chacune des catégories de ménages, comme on peut le voir au tableau suivant.

Godbout_ménages1Si ce genre de paradoxe de Simpson (où le résultat de plusieurs groupes s’inverse lorsque les groupes sont combinés) est confondant, il s’explique assez bien dans ce cas. L’étude mentionne entre autres que la proportion de personnes seules dans les ménages est passée de 22 % à 37 % entre 1976 et 2011. Ainsi, même si le revenu médian de ces ménages a augmenté de 25 %, il demeure à peine un peu plus élevé que la moitié du revenu médian de l’ensemble des ménages. L’augmentation en importance de cette catégorie de ménage fait bien sûr diminuer le revenu médian de l’ensemble des unités familiales. De la même façon, la hausse de 26 % du revenu médian des ménages de personnes âgées (due en bonne partie à l’amélioration des transferts à leur intention, dont la RRQ, la pension de la sécurité de la vieillesse et le supplément de revenu garanti, mais aussi à l’augmentation du taux d’emploi des femmes au cours de cette période, faisant croître la proportion des femmes âgées qui reçoivent des pensions privées ou provenant de REÉR) le laisse plus bas que le revenu médian de l’ensemble des ménages. Comme leur proportion a augmenté considérablement (de 7,6 % de la population en 1976 à 15,7 % en 2011, selon le tableau cansim 051-0001) et a même plus que doublé (ce qui signifie qu’ils étaient plus nombreux sous la médiane en 2011 qu’en 1976), ces ménages ont finalement aussi contribué à la baisse du revenu médian de l’ensemble des ménages. Finalement, mais avec moins d’ampleur, même si le revenu médian des familles monoparentales a augmenté de plus de 60 % (hausse due en grande partie à au fait que leur taux d’emploi est passé de 27,5 % en 1976 à plus de 60 % en 2011, voir ce billet) leur plus grande présence (de 10 % des familles avec enfants en 1976 à 21 % en 2011 – dans le texte les auteurEs écrivent que 76 % des familles étaient biparentales en 2011, donc que 24 % des familles auraient été monoparentales, et non 21 % – selon le tableau et le texte de la page numérotée 10 de l’étude, là aussi plus du double qu’en 1976) dans l’ensemble des unités familiales a aussi fait diminuer le revenu médian de l’ensemble des ménages.

Bref, cette partie de l’étude est intéressante, mais peut-on vraiment considérer qu’une société «a accompli des progrès», comme le disent les auteurs à la page numérotée 9, quand une proportion sans cesse croissante de ses ménages est formée de familles monoparentales et de personnes seules? Oui, les groupes les plus défavorisés ont amélioré leur sort (si on ne considère pas les changements dans le panier de consommation de l’IPC), mais leur proportion dans la société a augmenté.

Il faut aussi tenir compte du fait que la proportion de la population dans les ménages privés qui avait un emploi est passée de 41,8 % en 1976 à 51,4 % en 2011, une hausse de 23 %. Cela dit, entre ces deux années, la taille moyenne des ménages privés est passé de 3,21 personnes à 2,28, une baisse de 29 %, faisant plus qu’annuler la plus forte proportion de personnes en emploi (ces données sont tirées de l’ISQ pour le nombre de ménages privés et le nombre de personnes dans ces ménages et du tableau cansim 282-0002 pour l’emploi).

Pour compléter cette section je n’ai pas pu résister à la tentation de regarder ce que cet exercice aurait donné en utilisant le revenu après impôt moyen plutôt que le revenu médian. Le tableau qui suit en donne le résultat.

Godbout_ménages2

On peut voir que là, le revenu moyen des ménages a augmenté plutôt que diminué comme le revenu médian l’a fait, montrant que les revenus élevés ont davantage augmenté que les revenus faibles. Par contre, les revenus moyens ont moins augmenté que les médians dans les types de ménages les plus défavorisés, montrant une amélioration notable de la situation des plus pauvres des groupes désavantagés. Même si cela montre une certaine amélioration de leur condition, il demeure, je le répète, que ces ménages désavantagés sont plus nombreux qu’avant, ce qui explique que la hausse de leur revenu moyen n’aient pas permis une plus grande augmentation du revenu moyen de l’ensemble des unités familiales.

Les revenus des familles avec enfants par quintiles

Il m’est impossible de commenter aussi précisément cette section, car les sources des données ne sont pas disponibles. Cela dit, la principale conclusion des trois premières parties de cette section me semble être que le revenu médian après impôt des familles biparentales et surtout monoparentales a davantage augmenté dans les deuxième et troisième quintiles que dans les autres. Notons que ce résultat est cohérent avec les différences que j’ai commentées plus tôt entre l’évolution du revenu médian après impôt et du revenu moyen chez les familles monoparentales et biparentales.

Ces fortes augmentations sont vraisemblablement le résultat de la hausse du taux d’emploi des femmes monoparentales (celles qui ne travaillaient toujours pas étant sûrement restées dans le premier quintile), de l’augmentation de la proportion des ménages à deux revenus chez les familles Godbout_ménages3biparentales, due à la hausse du taux d’emploi des femmes, et de la hausse des transferts, comme le montre le tableau ci-contre. On notera de ce tableau que les transferts aux familles ont augmenté malgré la diminution du nombre d’enfants et qu’ils ont moins augmenté auprès des familles monoparentales, sûrement en raison de la hausse de leur taux d’emploi. Comme ces transferts sont souvent établis en fonction du revenu des familles, il est normal qu’ils bénéficient proportionnellement moins aux familles à haut revenu.

La quatrième partie de cette section aborde «Le revenu après impôts médian ajusté pour la taille de la famille». Cette section peut se résumer à l’aide du tableau qui suit (tiré de la page numérotée 15 de l’étude), tableau qui fut un des plus médiatisés lors de la sortie de cette étude.

Godbout_ménages4

On y constate que les plus fortes augmentations de revenu s’observent dans les trois premiers quintiles. De nombreux facteurs peuvent expliquer ce résultat. Tout d’abord, les familles avec enfants étaient bien plus grosses en 1976 qu’en 2011. Les auteurEs mentionnent d’ailleurs que «la proportion des familles de cinq, six ou de sept personnes ou plus a diminué de 35,1 % des familles à 17,2 %». Or, avec le calcul de l’ajustement, cela fait réduire beaucoup plus le revenu des grosses familles que des petites, par exemple, on divisera par 3 le revenu d’une famille de neuf personnes (car la racine carrée de 9 est 3). Comme une famille de neuf est en général composée d’une majorité d’enfants, il y a une forte probabilité que le revenu de ce ménage après impôt se retrouve dans les premiers quintiles. En plus, cette famille amènera neuf personnes dans le quintile où ses membres se retrouveront. Ainsi, une famille de neuf en 1976 qui avait un revenu de 45 000 $ se retrouvera avec 9 personnes à qui on appliquera un revenu de 15 000 $. Pour une famille de quatre gagnant 40 000 $, on divisera le revenu par deux et cette famille amènera quatre personnes dans le quintile où se classe les personnes gagnant 20 000 $. Une famille monoparentale avec un seul enfant ayant un revenu de 35 000 $ (ce qui est sous le revenu médian de 2011) verra son revenu divisé par 1,4 (la racine carrée de deux est de 1,414, que j’arrondis à 1,4) n’amènera que deux personnes dans le quintile où se situent les personnes gagnant 25 000 $ (35 000 / 1,4 = 25 000).

Ensuite, comme je l’ai mentionné auparavant, même si les familles avaient moins d’enfants en 2011 qu’en 1976, les transferts pour les familles étaient plus élevés. Comme ces transferts sont réduits pour les familles à haut revenu, il est normal qu’ils avantagent les familles à faible revenu. Ces transferts ont en fait plus d’impact quand on ajuste la taille des familles, car les familles qui ont plus d’enfants reçoivent normalement plus de transferts.

Finalement, je trouve un peu décevant que les auteurEs n’aient fait cet exercice qu’avec les ménages avec enfants, mais pas avec l’ensemble des ménages. En retirant les ménages d’une seule personne, de personnes âgées ou de couples sans enfants, on diminue bien plus l’échantillon de 2011 que celui de 1976, et on le diminue en plus de personnes qui ont des revenus bien moins élevés. Le résultat aurait-il été le même? Le tableau cansim 202-0707 permet justement de répondre à cette question comme on peut le voir dans le tableau qui suit.

Godbout_ménages5

Dans ce tableau comme dans le précédent, les augmentations en pourcentage furent plus élevées que la moyenne dans les trois premiers quintiles et moins élevées dans les deux derniers, mais disons que les écarts sont drôlement moins nets! Cela montre que les revenus médians après impôts se sont bien plus amélioré pour les familles avec enfants, surtout celles des premiers quintiles, que pour les autres types de ménages. Notons que cette situation s’explique en grande partie par l’augmentation des transferts bien plus élevée pour ces familles que pour les autres, politique que je ne conteste surtout pas!

Et alors…

Je dois tout d’abord mentionner que ce genre d’étude apporte sans contredit un apport important à la compréhension de l’évolution des revenus. Bien des gens ont par exemple été étonnés de voir le revenu des familles monoparentales augmenter autant, ce qui est pourtant bien vrai. Par contre, cette étude passe rapidement ou même n’aborde pas certaines nuances que je trouve importantes :

  • elle ne mentionne pas du tout l’importance de la variation du panier de consommation utilisé pour calculer l’inflation; pourtant, M. Godbout connaît l’importance de ce facteur, comme on peut le constater en écoutant l’entrevue (à partir de 5 min 50) qu’il a accordée jeudi dernier à Gérald Fillion, où, au lieu de parler comme moi de l’absence de connexion Internet dans le panier de 1976, il donne comme exemple les besoins plus grands en automobiles (…) ou en téléphones cellulaires; il conclut avec cette phrase : «Si le panier [n’] avait pas évolué, on pourrait dire clairement que le pouvoir d’achat est vraiment plus grand aujourd’hui qu’il ne l’était en 1976»; or, il a dit lui même qu’il a évolué! Que vaut une conclusion lorsqu’elle est basée sur un postulat qu’on dit soi-même être faux?
  • elle se réjouit (avec raison) de l’augmentation du revenu médian après impôt des ménages les plus désavantagés, comme les familles monoparentales et les personnes seules, mais ne se désole pas de l’augmentation de leur proportion dans la population;
  • elle n’apporte pas, selon moi, suffisamment de nuances dans les conséquences de la diminution de la taille des ménages et dans l’interprétation de l’utilisation du revenu après impôts médian ajusté pour la taille d’un ménage;
  • elle n’utilise pas l’ajustement de la taille des ménages dans les premières sections. ce qui aurait pourtant été intéressant et aurait peut-être donné des résultats différents (et je ne dispose pas des données pour le faire); par exemple, le poids des personnes seules (qui ont le revenu médian le plus bas, mais qui n’aurait pas diminué, car la racine carrée de 1 est 1) aurait été grandement diminué et celui des familles avec enfants aurait augmenté;
  • elle insiste davantage sur les familles avec enfants que sur les autres ménages, ce qui n’est pas mal en soi, mais laisse complètement de côté les autres types de ménages dans sa troisième partie.

Cela dit, cette étude aura aussi permis de discuter de ces données qui sont trop souvent utilisées de façon inadéquate selon la thèse qu’on veut défendre, alors que l’interprétation qu’on doit leur donner est beaucoup plus complexe que la plupart des gens ne le pensent.

Le marché du travail des femmes (12) – la diplomation

25 juin 2015

mt_femmesCe douzième billet de ma série sur le marché du travail des femmes porte sur la diplomation. Pour ce, j’utiliserai le tableau cansim 282-0209 tiré des données de l’Enquête sur la population active (EPA).

Pour la population âgée de 25 à 54 ans

Dans ce genre de sujet, je préfère toujours, comme bien des analystes, utiliser la population des personnes âgées de 25 à 54 ans, car cela permet d’éviter les effets dus aux changements démographiques, que ce soit du côté des jeunes (15 à 24 ans) ou de celui des personnes âgées de 55 ans et plus. Le graphique qui suit semble bien trop chargé, mais comme les évolutions sont bien graduelles et pas du tout chaotique, on peut y observer des tendances bien nettes, et même différencier leur ampleur chez les femmes et les hommes. On remarquera que ce graphique commence en 1990, plutôt qu’en 1976, en 1987 ou en 1997 comme d’autres graphiques présentés dans les billets précédents. Cela est dû au fait que Statistique Canada a modifié en 1990 les catégories qu’elle présente sur ce sujet. Les données antérieures existent, mais ne sont pas comparables (les données étaient compilées en fonction des années d’études plutôt qu’en fonction de l’obtention de diplômes).

mt_femmes12_1

– Personnes ayant moins d’un diplôme d’études secondaires (DES) : La proportion de la population âgée de 25 à 54 ans ayant moins d’un DES a littéralement fondu entre 1990 et 2014. Chez les hommes (ligne bleue foncée), elle est passée de 32,6 % en 1990 à 13,4 % en 2014, une baisse de 18 points de pourcentage ou de près de 60 %. Chez les femmes (ligne rouge), elle a diminué encore plus, passant de 33,3 % en 1990 à seulement 9,5 %, une baisse de 24 points de pourcentage ou de plus de 70 %. Quoique déjà spectaculaire, cette amélioration aurait été encore plus renversante si on avait pu obtenir des données à partir de 1976.

– Personnes ayant un DES : La proportion de la population âgée de 25 à 54 ans ayant un DES a aussi diminué entre 1990 et 2014, mais beaucoup moins. Chez les hommes (ligne jaune), elle est passée de 18,2 % à 14,6 %, une baisse de 3,6 points de pourcentage ou de près de 20 %. Chez les femmes (ligne verte), elle est passé d’un niveau nettement plus élevé que celui des hommes, soit de 23,9 %, à un niveau légèrement inférieur, soit 12,5 %, une baisse de 11,4 points de pourcentage (baisse trois fois plus importante que celle des hommes) ou de 48 %.

– Personnes ayant poursuivi leurs études après avoir obtenu un DES, mais sans obtenir un diplôme de niveau supérieur : Je n’ai pas présenté les données de cette catégorie. Il y a des limites à surcharger un graphique! Disons simplement que l’importance relative de cette catégorie a diminué de façon semblable chez les hommes et les femmes, soit d’un peu plus de deux points de pourcentage, de 5,7 % à 3,4 % environ.

– Personnes ayant un diplôme d’études postsecondaires (surtout un DEP ou un DEC) : Il s’agit de l’évolution des catégories présentées dans le graphique qui est la plus semblable chez les femmes (ligne rouge vin avec une flèche, la plus haute à partir de 1993) et chez les hommes (ligne bleue pâle avec une flèche inversée, également la plus haute à partir de 1993). Chez les femmes, la proportion de la population âgée de 25 à 54 ans ayant un diplôme d’études postsecondaires est passée de 28,3 % en 1990 à 42,9 % en 2014, une hausse de 15 points de pourcentage ou de 52 %. Chez les hommes, cette proportion est passée de 25,8 % en 1990 à 42,6 % en 2014, une hausse de 17 points de pourcentage ou de 66 %.

– Personnes ayant un baccalauréat : La proportion de la population âgée de 25 à 54 ans ayant un baccalauréat (mais pas de diplôme supérieur) a augmenté considérablement entre 1990 et 2014. Chez les hommes (ligne noire avec des flèches opposées), elle est passée de 10,2 % en 1990 à 17,7 % en 2014, une hausse de 7,5 points de pourcentage ou de près de 75 %. Chez les femmes (ligne vert pâle avec un genre de sablier), elle a augmenté beaucoup plus fortement, passant de 8,5 % en 1990 à 23,0 %, une hausse de 14,5 points de pourcentage ou de 170 %. Inférieure à celle des hommes de près de deux points en 1990, la proportion de femmes dans cette catégorie a dépassé celle des hommes pour de bon en 1999 et l’écart entre les deux s’est creusé par la suite pour atteindre en 2014 plus de 6 points, avec un niveau plus élevé que celui des hommes de 30 %.

– Personnes ayant un diplôme supérieur au baccalauréat : La proportion de la population âgée de 25 à 54 ans ayant un diplôme supérieur au baccalauréat a aussi augmenté considérablement entre 1990 et 2014. Chez les hommes (ligne mauve avec un cercle), elle est passée de 5,1 % en 1990 à 7,9 % en 2014, une hausse de près de trois points de pourcentage ou de plus de 55 %. Chez les femmes (ligne orange avec une croix), elle a augmenté encore plus, passant de seulement 2,8 % en 1990 à 9,0 %, une hausse de six points de pourcentage ou de 220 %! Près de deux fois moins élevée que celle des hommes en 1990, la proportion de femmes dans cette catégorie a dépassé celle des hommes récemment, soit en 2012, avec un écart d’environ 1 point, écart qui s’est maintenu en 2013 et en 2014.

Les taux d’emploi selon le plus haut diplôme

Il est bien certain que le taux d’emploi varie en général positivement avec le niveau de scolarité. Mais, à quel point? L’effet est-il le même chez les femmes et les hommes? C’est à ces questions que permet de répondre le graphique suivant.

mt_femmes12_2

 

La première série de barres permet de voir que le taux d’emploi des hommes (barre rouge) et des femmes (barres jaunes) âgées de 25 à 54 ans était en 2014 assez semblable (83,0 % par rapport à 79,4 %). Les niveaux et les écarts selon le sexe variaient toutefois grandement selon le niveau de scolarité. Chez les hommes, le taux d’emploi augmente de 17 points de pourcentage (de 65 % à 82 %) entre ceux qui ont moins d’un DES et ceux qui en ont un, puis d’un autre cinq points entre ces derniers et ceux qui ont un diplôme d’études postsecondaires. Il augmente encore un peu chez les titulaires d’un baccalauréat (d’un point, différence qui pourrait sembler peu significative compte tenu des marges d’erreur, mais qui est présente au cours de presque toutes les 25 années de la série), mais diminue ensuite de plus de deux points (de 87,9 % à 85,5 %) chez les titulaires d’un diplôme supérieur au baccalauréat. Comme on peut se demander si cette différence est significative, j’y reviendrai un peu plus loin.

Chez les femmes, le taux d’emploi augmente bien plus que chez les hommes entre celles qui ont moins d’un DES et celles qui en ont un, soit de 25,5 points de pourcentage (de 46,7 % à 72,2 %), et aussi davantage entre celles qui ont un DES et celles qui ont un diplôme d’études postsecondaires (de 13 points – au lieu d’une augmentation de seulement cinq points chez les hommes – soit de 72,2 % à 85,2 %). Il demeure toutefois assez fixe entre ces dernières et celles qui sont titulaires d’un baccalauréat et d’un diplôme supérieur au baccalauréat.

mt_femmes12_4Il vaut la peine de revenir sur la différence du taux d’emploi entre les personnes qui sont titulaires d’un baccalauréat et celles qui ont obtenu un diplôme supérieur au baccalauréat. Le graphique ci-contre montre l’écart du taux d’emploi entre les titulaires d’un diplôme supérieur au baccalauréat et les titulaires d’un baccalauréat chez les hommes et les femmes. On peut y voir que le taux d’emploi des hommes titulaires d’un diplôme supérieur au baccalauréat (ligne bleue) était supérieur à celui des titulaires d’un baccalauréat en début de période et qu’il lui était au contraire moins élevé en fin de période. Pour mieux voir la tendance, compte tenu que les données bougent beaucoup, ce qui est normal en raison des volumes relativement faibles, surtout en début de période, j’ai justement ajouté une courbe de tendance linéaire qui présente une forte pente descendante. Chez les femmes (ligne rouge), il est beaucoup plus difficile de voir si le même phénomène s’observe. De fait, la courbe de tendance linéaire diminue aussi, mais beaucoup moins et demeure en territoire positif (mais d’à peine un point de pourcentage), même en fin de période.

Il est beaucoup plus facile d’observer ce phénomène que de l’expliquer. On pourrait penser qu’on forme dorénavant trop de diplômés aux études supérieures (enfin, si on espère que ces personnes aient un fort taux d’emploi) ou qu’on en fait trop venir de l’étranger. Pourtant, même si la proportion de femmes titulaires d’un diplôme supérieur au baccalauréat est maintenant plus élevée que celle des hommes, leur taux d’emploi demeure plus élevé que celui des bachelières. Peut-être est-ce en raison des domaines d’études choisis par les hommes et les femmes, mais les données de l’EPA ne permettent pas de trancher.

Les taux de chômage selon le plus haut diplôme

Rendu là, il était bien sûr tentant de savoir si les taux de chômage suivent les mêmes écarts que les taux d’emploi. C’est ce que le graphique suivant permet de voir. Encore là, on peut voir que la situation s’améliore rapidement entre les personnes qui ont moins d’un DES et celles qui en ont un, et plus graduellement entre ces dernières et celles qui ont un baccalauréat, et qu’elle se détériore un peu, uniquement chez les hommes, chez celles qui ont obtenu un diplôme supérieur au baccalauréat. On observe ici aussi que la faible scolarité nuit plus aux femmes qu’aux hommes, la seule catégorie où le taux de chômage est plus élevé chez les femmes que chez les hommes étant celle des personnes qui ont moins d’un DES.

mt_femmes12_3

Et alors…

Même si ce billet ne répond pas à toutes les questions sur l’évolution de la diplomation et ses conséquences, il montre tout de même la forte hausse de celle-ci, chez les hommes et encore plus chez les femmes. Il permet aussi de confirmer l’impact majeur de la diplomation sur la situation sur le marché du travail, impact encore plus fort chez les femmes que chez les hommes.

Une carrière au service du coopératisme

22 juin 2015

bélandJe ne raffole pas des biographies. Mais, une fois n’étant pas coutume, j’ai lu récemment le livre Une carrière au service du coopératisme de Claude Béland, Il y raconte aussi bien les circonstances de son élection à la présidence du Mouvement Desjardins que l’influence de ses parents dans les valeurs qui l’ont habité au cours de sa carrière. Heureusement, il passe bien plus de temps à parler de sa vie professionnelle et de l’application de ses valeurs, que de sa vie personnelle.

L’élection à la présidence et avant…

Le premier chapitre est consacré aux événements entourant son élection à la présidence du Mouvement Desjardins. Il est dans un premier temps (en 1985) passé de la direction de la Fédération des caisses d’économie, une organisation longtemps autonome avant de s’affilier à Desjardins, à un poste d’adjoint à la présidence du Mouvement. Moins de deux ans plus tard, il accède à la présidence, poste qu’il occupera jusqu’en 2000.

Les chapitres suivants racontent le cheminement qui l’a mené jusque là : l’influence de sa famille sur ses valeurs (la coopération vaut bien mieux que l’individualisme et que la concurrence), ses expériences scolaires (où il sera président de nombreuses classes), sa décision d’étudier en droit, ses premières années comme avocat (entre autres comme criminaliste!), son virage dans la défense de créanciers qui lui fera obtenir des contrats avec des coopératives (dans le domaine du taxi et des assurances, notamment), pour en arriver à travailler pour des coopératives d’économie et de crédit, puis à en gérer de 1971 à 1985 avant d’occuper un poste directement lié au Mouvement Desjardins (je résume grossièrement!). Ces chapitres sont intéressants sur plus d’un plan. J’ai surtout apprécié les péripéties entre les caisses d’économie indépendantes et le Mouvement Desjardins, et la critique de la vision paroissiale de ce dernier par rapport au fonctionnement plus axé sur la coopération entre les travailleurs des caisses d’économie indépendantes.

La présidence de Desjardins

Le long passage de Claude Béland à la présidence de Desjardins fait ressortir différents enjeux majeurs. Ce dernier insiste fréquemment sur l’importance de garder la vision du fondateur du mouvement, Alphonse Desjardins, pour que les caisses ne se transforment pas en une institution financière comme les autres. Cet enjeu est peut-être encore plus important de nos jours, Claude Béland ne se gênant pas pour dénoncer le virage bancaire de Desjardins qui, selon lui, «est contraire à l’âme du mouvement». Un autre dossier auquel il consacre beaucoup de pages est l’union à l’intérieur du mouvement, où chaque fédération régionale est jalouse de son autonomie, attitude allant parfois à l’encontre de la cohésion du mouvement et de la coopération et de la solidarité entre les régions plus riches et celles qui le sont moins. L’auteur explique aussi que ces dossiers ont été abordés en tenant compte des nombreux changements technologiques dans le milieu financier, changements qui exigaient des investissements majeurs et une grande cohésion pour s’assurer que tous les membres puissent bénéficier des mêmes services dans toutes les caisses.

En raison du prestige de ce poste, le président du Mouvement Desjardins est appelé à participer à de nombreuses activités en marge de ses responsabilités premières. L’auteur en fait le tour, mentionnant et décrivant notamment celles-ci :

  • administrateur de la Caisse de dépôt et de placement du Québec;
  • président du Forum pour l’emploi (1988 à 1998);
  • membre de la Commission sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec (1991-1992);
  • coprésident du Sommet sur l’économie et l’emploi (1995-1996);
  • membre et président d’organismes internationaux de coopération (tout au long de sa présidence);
  • président de nombreuses activités de financement d’organismes de bienfaisance;
  • conférencier invité (plusieurs centaines de conférences…).

La présentation de chacune de ces participations permet de mieux cadrer cette époque, ses bons coups et ses moins bons…

Après la présidence de Desjardins

La sollicitation des services de Claude Béland ne s’est pas arrêtée avec sa retraite de Desjardins! Je ne citerai ici que trois des nombreux mandats qu’il a accomplis depuis son départ de Desjardins :

  • président et directeur général de la Société d’implantation du centre hospitalier de l’Université de Montréal (SICHUM);
  • membre du Groupe de travail sur l’encadrement des services financiers;
  • président des États généraux sur la réforme des institutions démocratiques.

Ces expériences ont à la fois emballé et déçu l’auteur. Elles l’ont emballé, parce que ces mandats l’intéressaient vivement et avaient le potentiel de changer les choses dans le sens de ses valeurs. Elles l’ont déçu, parce que ces mandats n’ont pas débouché sur les réformes recommandées, les changements de gouvernements ou même de ministres dans un même gouvernement ayant remis en question les mandats accordés auparavant. Heureusement, d’autres mandats, que je ne nommerai pas ici, furent davantage couronnés de succès.

Les défis actuels

Le dernier chapitre du livre est probablement celui qui m’a le plus intéressé. Il y donne son opinion et ses recommandations sur ce qu’il considère les défis les plus importants des prochaines années. Il aborde ainsi la mondialisation, l’environnement, l’éducation, l’économie, la vie en société, la politique, la démocratie et les inégalités, le tout toujours en lien avec ses valeurs d’humanisme et de coopération. Voilà bien un homme cohérent et entier!

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Personnellement, j’ai beaucoup appris avec ce livre, surtout sur l’évolution du Mouvement Desjardins. L’approche et les valeurs de l’auteur sont aussi intéressantes, et il semble en avoir toujours tenu compte dans ses choix et ses actions. Si le sujet vous intéresse, oui, c’est un livre à lire!

Les riches au Québec en 2012

20 juin 2015

richesEnfin! Cela fait au moins trois mois que la version de 2012 des Statistiques fiscales des particuliers est supposée être sortie. C’est fait depuis une semaine ou deux! Je vais ici poursuivre mon habitude d’utiliser les données de ce document pour présenter la situation de nos riches, comme je l’ai fait avec les données de 2009 à 2011, et cela même s’il sont supposées être trop peu nombreux pour que ça vaille la peine de les imposer davantage.

Évolution du nombre de riches au Québec

Le tableau qui suit montre certaines des caractéristiques des contribuables les plus riches du Québec.

riches1

On peut y voir à la troisième colonne que, si le nombre de contribuables a augmenté de seulement 0,7 % entre 2011 et 2012, le nombre d’entre eux faisant partie des tranches de revenus supérieures, soit ceux gagnant au moins 100 000 $, a augmenté bien plus rapidement, soit entre 6,9 % et 11,2 %, en moyenne de 9,5 %, alors que ceux gagnant moins de cette somme n’ont augmenté que de 0,2 %. Il est certain que le fait que ces données soient présentées en dollars courants explique une partie importante de cette hausse (100 000 $ en 2011 valait un peu plus que 100 000 $ en 2012, car, en tenant compte de l’inflation de 2,1 % au Québec en 2012, la hausse globale des personnes gagnant 100 000 $ et plus passe de 9,5 % à environ 5,6 %. Il n’empêche que cette croissance de 5,6 % est beaucoup plus élevée que celle de l’ensemble des contribuables et même 14 fois plus forte que la hausse du nombre de contribuables gagnant moins de 100 000 $ (0,4 %, en tenant compte de l’inflation).

Cela dit, nos riches sont moins nombreux que ceux du reste du Canada. En effet, en jumelant ces données avec celles des statistiques fiscales des particuliers pour 2012 pour l’ensemble du Canada, on observe que la proportion de contribuables qui gagnent au moins 250 000 $ est de 0,68 % au Québec, mais de 0,90 % dans le reste du Canada, soit une proportion qui est plus élevée de 33 %. Par contre, le revenu moyen de ces super-riches était semblable, en fait même un tantinet plus élevé au Québec (542 200 $ au Québec par rapport à 540 200 $ dans le reste du Canada).

Comme ces données viennent de sources différentes, les comparaisons ne sont pas parfaites. Par exemple, on dénombrait dans les données canadiennes 6 224 850 contribuables du Québec (voir la page 3), alors que le document du Québec en considère 6 414 021, soit 3 % de plus (ce qui est normal, car le document du Québec est publié quelques mois plus tard, ce qui permet de comptabiliser plus de déclarations de revenus remises en retard). Cela ne change pas grand chose. En effet, même s’il n’y avait aucun contribuable parmi ceux qui les remettent en retard qui gagnait au moins 250 000 $, cela ne ferait passer la différence dans la proportion de contribuables gagnant 250 000 $ et plus de 33 % à 28 %. On n’en sort pas, il y a une plus forte proportion de super-riches dans le reste du Canada. Par contre, cela n’empêche pas la proportion de riches au Québec d’augmenter fortement année après année!

Autres caractéristiques

Les quatrième et cinquième colonnes (intitulées «Revenus» et «Impôts»), montrent que si les 5,2 % des contribuables les plus riches, soit ceux gagnant au moins 100 000 $, payaient 34,2 % des impôts en 2012, ils gagnaient 24,5 % des revenus, soit près de cinq fois plus que la moyenne! Et ceux qui gagnaient 250 000 $ et plus par année ont accaparé 9,1 % des revenus, soit entre 13 et 14 fois plus que leur proportion parmi les contribuables (0,68 %). Comme mentionné auparavant, ils ont en moyenne amassé près de 542 200 $ chacun, soit 18 fois plus que le contribuable médian (celui dont la moitié gagne plus que lui et la moitié moins).

Il est aussi intéressant de noter que les contribuables qui ont gagné 250 000 $ et plus par année (avec en moyenne un revenu de près de 542 200 $, je le rappelle) ont payé 15,3 % de leurs revenus totaux en impôt provincial, soit moins que le taux versé par ceux qui ont gagné entre 200 000 $ et 249 999 $ (15,7 %), et un peu moins de 44 % de plus que la moyenne (10,6 %, en tenant en compte les 37,0 % des contribuables qui n’en n’ont pas payé du tout même s’ils ont gagné 11,4 % de tous les revenus, dont 454 avaient gagné 250 000 $ ou plus). On vante pourtant notre système progressif d’imposition, alors qu’il est en fait un de ceux qui le sont le moins, avec, en 2012, un taux maximal d’imposition de 24 %, à peine 50 % de plus que le taux le plus bas (16 %), alors que la différence est bien plus grande au fédéral (les taux passant de 15 % à 29 %, une différence de 93 %).

Les deux dernières colonnes de ce tableau montrent que les plus riches bénéficient de façon hors-norme des deux types de revenus qui sont imposés à un taux inférieur à celui appliqué aux autres types de revenus. Les contribuables ayant gagné 250 000 $ et plus par année ont en effet accaparé 49,6 % des gains en capital (73 fois plus que leur proportion parmi les contribuables!), imposés à 50 % de leurs valeur, et 41,8 % des dividendes, eux aussi imposés à un taux moindre (réduction dépendant du type de dividendes…). En fait, comme seulement la moitié des gains en capital sont déclarés comme revenus et que les 18 631 des 43 589 contribuables ayant gagné 250 000 $ et plus en 2012 en ont déclaré en moyenne plus de 93 000 $, on voit que ces personnes ont en fait gagné en moyenne 93 000 $ de plus que ce qu’elles ont déclarés. Et, c’est légal! En tenant compte tous leurs gains en capital, leur taux d’imposition se retrouve à seulement 14,26 %, cette fois seulement 36 % de plus que la moyenne de 10,5 % (ajustée elle aussi aux gains en capital)!

Mais, il y a plus. On peut en effet obtenir un crédit sur cette moitié de gains en capital (un maximum de 375 000 $ à vie, qui représente en fait 750 000 $ de gains, puisqu’on n’en déclare que la moitié) si ce gain résulte de la vente «d’un bien agricole admissible, d’un bien de pêche admissible, d’actions admissibles de petites entreprises ou de certains biens relatifs aux ressources» (voir la définition de la ligne 52 à la page numérotée 267). Et quelle proportion de ces crédits sont allés en 2012 à nos contribuables ayant gagné 250 000 $ et plus? 56,7 %, soit 83 fois plus que leur proportion parmi les contribuables…

Je dois ici préciser que les contribuables qui profitent de cette déduction ne font souvent partie de la classe des 250 000 $ et plus qu’une seule fois dans leur vie, soit justement l’année où ces personnes vendent leurs biens, souvent l’équivalent de leur régime de retraite. Il est important de bien comprendre cette question, sinon, on s’étonnera, comme l’a fait le blogueur Michel Pepin de Radio-Canada dans ce billet paru cette semaine, que 927 des 43 589 personnes ayant déclaré des revenus supérieurs à 250 000 $ aient touché des crédits d’impôts pour la solidarité, que 454 d’entre eux n’aient pas payé d’impôts et que 16 aient touché des sommes dans le cadre des crédits d’impôt relatifs à la prime au travail. En effet, si la valeur de leur gain en capital (lié à la vente d’un bien agricole, de pêche ou autre bien admissible à cette déduction) se situaient entre 500 000 $ et 750 000 $, ils ont déclaré plus de 250 000 $ de gains en capital et l’ont ensuite soustrait dans les déductions admissibles. S’il n’avaient pas eu d’autres source de revenu cette année-là, leur revenu imposable était égal à 0! Il est donc «normal» que ces personnes n’aient pas payé d’impôt et aient eu droit au crédit de solidarité. Si, en plus, elles avaient eu un petit revenu supplémentaire, par exemple tiré d’un emploi salarié occupé à temps partiel, elles avaient droit au crédit d’impôt relatifs à la prime au travail. Selon moi, comme cela ne peut arriver qu’une fois dans une vie et que, je le répète, ce gain en capital sert souvent de fonds de retraite, il n’y a rien de scandaleux dans ces observations. Finalement, il est bon de souligner que les gains en capital résultant de la vente d’une résidence principale ne sont simplement pas comptabilisés dans les revenus. Mais, retournons à nos vrais super-riches…

Les contribuables les plus riches bénéficient aussi de façon disproportionnée, quoique à un niveau moindre, des déductions associées aux Régimes enregistrés d’épargne retraite (RÉER). Les 0,68 % les plus riches ont bénéficié de 8,1 % de ces déductions (12 fois plus que la moyenne). Et j’imagine que si l’État ne contribuait pas à leur retraite, ils vivraient sûrement celle-ci dans la misère la plus abjecte… Voilà une bonne raison pour limiter le plafond des sommes qu’on peut déposer dans un RÉER comme le recommandent QS et la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics.

Et alors…

À chaque fois que j’écris sur ces statistiques, j’ai l’impression de me répéter. Mais, en mettant à jour les données, je m’aperçois que les proportions que je calcule pour les plus riches augmentent à chaque année, signe que l’augmentation des inégalités n’épargne pas le Québec! Je ne peux que conclure comme je l’ai fait dans mes précédents billets sur le sujet : «Et, je n’ai parlé que des sommes déclarées par les riches, pas de l’évasion fiscale, ni des paradis fiscaux…», tout en sachant que les proportions de revenus détournés dans ces paradis ont plus tendance à augmenter qu’à diminuer…

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 241 autres abonnés