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Parler vrai

13 août 2018

Avec son livre Parler vrai, écrit avec Jérémie Bédard-Wien, Manon Massé a décidé «de nous raconter sa vision pour le Québec» et «nous rappelle qu’en démocratie, les espoirs ne se conjuguent qu’au nous».

Préface : Selon Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador depuis 1992, «Manon Massé apporte une réponse, à sa façon, au cynisme que les partis traditionnels ont eux-mêmes provoqué et continuent d’entretenir».

91 voix : Manon Massé raconte la soirée du 7 avril 2014 à l’Olympia, alors qu’elle devait attendre le dépouillement des deux dernières boîtes de scrutin pour savoir si elle serait élue (je m’en rappelle, j’y étais). Elle y présente aussi son objectif, soit de «sortir des sentiers battus, du scénario canné d’avance qui nous amène à perdre espoir et accrocher nos patins».

La fille de Windsor : L’auteure raconte son enfance à Windsor, ville reposant sur l’industrie papetière, et à Boucherville.

Aimer son prochain : L’auteure passe rapidement sur ses années au secondaire et au collégial, mais s’attarde un peu plus sur celles à la faculté de théologie de l’Université de Montréal, au cours desquelles elle vit ses premières militances dans le milieu LGBT.

Goodbye Boucherville : Si l’auteure fut toujours à l’aise avec son homosexualité, ses parents, surtout sa mère, ont pris beaucoup de temps à l’accepter.

L’éduc pop : On a cette fois droit aux premières expériences de travail de l’auteure dans le milieu communautaire, surtout au Comité social Centre-Sud.

La saison des marches : L’auteure ne se considérait pas comme féministe à cette époque. C’est principalement après sa rencontre avec Françoise David en 1994 et lors de sa participation à l’organisation de la marche Du pain et des roses en 1995 qu’elle conclut que pour «comprendre la pauvreté, le racisme, l’exclusion et l’homophobie, on ne peut pas se passer de l’analyse féministe».

Une bouteille à la mer : C’est l’organisation d’un événement international qui occupe par après l’auteure, la Marche mondiale des femmes tenue en octobre 2000, à laquelle plus de 6000 groupes provenant de 161 pays ont participé. Les revendications de la Marche ont été appuyées par plus de 5 millions de signataires et ont été présentées à l’ONU.

La politique autrement : Au Québec, les gains concrets face aux revendications de la Marche mondiale des femmes sont minimes, soit une augmentation de seulement 0,10 $ du salaire minimum décrétée par le gouvernement Bouchard du PQ. Cela amène l’auteure, ainsi que Françoise David et bien d’autres, à s’engager dans la politique partisane en formant le mouvement D’abord solidaires en 2002, puis le parti Option citoyenne en 2004, et finalement, en s’unissant avec l’Union des forces progressistes, Québec solidaire en 2006.

Le bal des élections : Manon Massé devient la première candidate de QS lors d’une élection partielle dans Sainte-Marie-Saint-Jacques en 2006. Elle s’y présentera aussi en 2007, en 2008, en 2012 et finalement en 2014, alors qu’elle l’emportera.

Je me soulève : L’auteure a participé aux manifestations lors de la grève étudiante de 2012 et salue cette contestation qui a entre autres montré que nos jeunes sont bien plus politisé.es que ce que trop de gens pensaient.

Rire dans sa moustache : Manon Massé aborde ici l’importance démesurée que les médias accordent à l’apparence physique et à la façon de s’habiller des politicien.nes.

La charte de la division : Le titre de ce chapitre laisse clairement deviner le sujet qui y est abordé. L’auteure y parle notamment des réactions à la charte des valeurs supposément québécoises des femmes qui fréquentaient le Centre des femmes de Laval où elle travaillait à l’époque, ainsi que les débats qui ont suivi l’attentat de la grande mosquée de Québec.

Entrer par la grande porte : L’auteure décrit la cérémonie de son assermentation comme députée et présente les conditions de vie difficiles (euphémisme) de trop de femmes autochtones.

Le boutte du boutte : Ce chapitre porte sur l’aide sociale, ses bénéficiaires et les compressions qui y ont été adoptées d’un gouvernement à l’autre. L’auteure y présente notamment des événements vécus qui ont fait en sorte que des personnes doivent faire appel à ce programme qui n’est pas un privilège, mais un droit.

Défaire la vague : L’auteure aborde ici les changements climatiques. Elle dénonce nos gouvernements (fédéral et provincial) qui soignent leur image lors des conférences internationales, mais n’agissent pas conformément aux engagements qu’ils y prennent.

Le fier monde contre-attaque : L’auteure raconte la bataille pour conserver la circonscription de Sainte-Marie-Saint-Jacques que la Commission de la représentation électorale (CRÉ) recommandait au début de 2017 de rayer. Finalement, la CRÉ a révisé sa recommandation à la satisfaction de l’auteure et des citoyen.nes de cette circonscription.

Divergences : L’auteure traite de nombreux sujets dans ce chapitre, notamment du départ de Françoise David, de l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois à QS, des débats sur la convergence avec le PQ et de l’union entre QS et Option nationale.

Changer de cassette : L’auteure revient sur le patrimoinegate… Un amendement à une proposition dans un cahier de plus de 130 pages qui visait à changer le mot «patrimoine» dans cette proposition (qui a été battue, mais pas pour cette raison) par «héritage culturel» (moi qui lis toujours attentivement ces cahiers, je ne l’avais même pas remarqué) est devenu dans les médias (surtout sociaux) une intention de rayer ce mot du dictionnaire pour le remplacer par «matrimoine» (mot même pas mentionné dans ce cahier…). Elle en profite pour souligner le travail difficile des journalistes, l’implication des membres de QS dans l’élaboration de son programme et sa difficulté à se plier à la supposée nécessité de toujours résumer des questions complexes avec des clips de 20 secondes. Elle parle aussi des pogos, et ô scandale, utilise le mot patrimoine («défense du patrimoine linguistique») dans son texte (ça me surprendrait que cela ne soit pas volontaire).

Première ministre : L’auteure raconte les discussions qu’elle a eues, notamment avec Gabriel Nadeau-Dubois, pour décider qui allait briguer le poste de premier.ère ministre pour QS et participer au débat des chef.fes au cours de la campagne électorale qui s’en vient.

Ne laisser personne derrière : L’auteure présente quelques-unes des propositions de QS, notamment en santé, en éducation, sur les normes de travail, sur le salaire minimum à 15,00 $ et sur un salaire maximum dans les sociétés d’État et chez les entreprises privées qui sont aidées par l’État.

Reprendre le pouvoir : …grâce à l’indépendance, qui «croise d’autres souverainetés : la souveraineté des peuples autochtones, la souveraineté économique, la souveraineté sur les ressources naturelles et leur exploitation, la souveraineté alimentaire; et, par-dessus tout, la souveraineté du peuple». Elle présente aussi dans ce chapitre :

  • d’autres aspects de la démarche vers l’indépendance;
  • l’importance d’adopter un mode de scrutin proportionnel;
  • les changements nécessaires à nos institutions politiques pour combattre le cynisme et redonner confiance en ces institutions à la population;
  • l’incohérence du gouvernement qui continue à subventionner l’industrie extractiviste (mines et énergies fossiles) malgré l’urgence de faire diminuer nos émissions de gaz à effet de serre, plutôt que de travailler au développement du transport collectif partout au Québec;
  • le rétablissement des structures favorisant le développement économique régional;
  • quelques autres sujets.

Changer le système : Et elle conclut :

«J’ai décidé de sauter sur la glace parce que je refuse de céder à la petite voix qui me dit que je n’ai pas ma place là. Avec vous, j’ai ma place là; nous avons tous et toutes notre place là. Il y a toutes sortes de façon de faire de la politique, mais la démocratie prend tout son sens en équipe. J’ai appris ça il y a bien longtemps sur la patinoire de la ringuette : seul.e, on n’arrive jamais à rien. Ensemble, on est capable de beaucoup.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est très facile et agréable à lire. Les chapitres sont courts et déboulent les uns après les autres sans cassure. J’ai particulièrement apprécié le dosage d’éléments biographiques et politiques ainsi que la façon dont ces sujets se complètent. Ce livre permet de mieux connaître à la fois le cheminement de cette leader et les priorités qu’elle et QS mettent de l’avant. Alors, pas d’hésitation, ce court livre vaut la peine d’être lu.

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Uber et Lyft réduisent-elles la congestion et l’utilisation de l’automobile?

10 août 2018

C’est grâce à un article paru dans Le Devoir que j’ai pris connaissance d’une étude publiée par une firme spécialisée en politique de transport urbain, Schaller Consulting. Cette étude, intitulée The New Automobility: Lyft, Uber and the Future of American Cities (La nouvelle automobilité: Lyft, Uber et l’avenir des villes américaines) a attiré mon attention, car son sujet complète bien d’autres textes que j’ai lus sur l’économie dite collaborative. J’ai par exemple toujours été sceptique devant l’affirmation des entreprises comme Uber que leurs activités permettent de réduire l’utilisation de l’automobile. On peut aussi lire une affirmation semblable à la page 44 du rapport final du Groupe de travail sur l’économie collaborative :

«L’économie collaborative, notamment par l’entremise du covoiturage ou du covoiturage commercial, de l’autopartage, du prêt entre personnes et du partage de flottes commerciales (…) peut procurer des gains considérables en matière d’accès à l’offre de mobilité, d’optimisation des réseaux de transport collectif existants, de productivité ainsi que de réduction de la congestion et des émissions polluantes.»

Si le covoiturage conventionnel (un conducteur qui va à un endroit précis et qui transporte dans son véhicule une ou des personnes qui vont au même endroit) entraîne sûrement une réduction du nombre d’automobiles sur les routes, je ne comprenais pas comment un service qui fait en sorte qu’une automobile qui est sur la route pour conduire des personnes où elles le veulent et qui n’y serait pas sans cela peut faire diminuer le nombre d’automobiles sur les routes, d’autant plus que cette automobile y est aussi en attente de client.es et pour se rendre à l’endroit où ils lui demandent d’aller les chercher. C’est justement à cette question (quel est l’impact d’Uber et de Lyft sur la congestion et sur le nombre de véhicules sur les routes?) que l’étude présentée dans ce billet compte répondre.

Croissance du covoiturage commercial

Le graphique ci-contre illustre la croissance du covoiturage commercial et son effet sur l’industrie traditionnelle du taxi aux États-Unis de 1990 à 2017 (la dernière année, 2018, est une prévision). Attention les intervalles entre les barres sont très différentes (10, 12, 4 et deux fois 1 an). Les trois premières barres montrent que l’industrie traditionnelle du taxi (partie jaune des barres) connaissait une croissance quand même intéressante avant l’arrivée du covoiturage commercial (partie bleue des barres, nommée «TNC» sur le graphique, ou «Transportation Network Companies», terme difficile à traduire, ce pourquoi je préfère parler de «covoiturage commercial»), soit surtout Uber et Lyft.

On voit que l’évolution de la situation entre 2012 et 2017 se démarque de deux façons de celle observée entre 1990 et 2012. Tout d’abord, le nombre de voyages, qui n’avait augmenté que de 500 millions (ou de 55 %) en 22 ans (entre 1990 et 2012) a augmenté de 1,9 milliard (ou de 140 %) en cinq ans seulement (entre 2012 et 2017). On prévoit en plus qu’il augmentera de 1,5 milliard voyages en 2018 (ou de 45 %) en une seule année en 2018 (comme toute prévision, il faut prendre celle-ci avec des pincettes). Ensuite, le nombre de voyages en taxis conventionnels a diminué de moitié en cinq ans, entre 2012 et 2017, et il devrait continuer à diminuer.

On voit donc que l’arrivée du covoiturage commercial n’a pas seulement concurrencé le taxi conventionnel, mais qu’il a aussi entraîné une hausse énorme du nombre de voyages. En fait, l’auteur estime que 80 % de cette hausse ne vient pas de la concurrence avec les taxis, mais d’autres sources.

Que remplace-t-il?

L’auteur combine les résultats de huit études différentes portant sur les personnes qui utilisent le covoiturage commercial pour savoir d’où provient la croissance de ce service. Selon la localité d’origine (uniquement de grands centres urbains) :

  • entre 15 et 50 % de ces personnes auraient utilisé un transport en commun;
  • entre 12 et 24 % auraient marché ou utilisé leur vélo;
  • entre 2 et 22 % seraient restées chez elles;
  • environ 40 % auraient pris un taxi ou leur automobile (20 % chacun).

Ces études arrivent toutes à la même conclusion : loin de faire diminuer la congestion, le covoiturage commercial l’empire, et au lieu de faire diminuer le nombre de véhicules sur les routes, il le fait augmenter. Mais à quel point?

Pour estimer cet impact, l’auteur a eu accès à des données de Lyft sur la distance parcourue par les chauffeur.euses, tant pour mener les client.es à bon port qu’entre les voyages (pour aller les chercher à leur point de départ, en revenir et se déplacer entre les voyages). Ces déplacements supplémentaires dans les grandes villes font augmenter la distance parcourue de 58 %, soit en moyenne de 3,0 milles pour des trajets avec passager.ères de 5,2 milles (on peut aussi dire que ces déplacements représentent 39 % de leur millage total de 8,2 milles par voyage).

Si on jumelle cette donnée (58 % de déplacements supplémentaires) au fait que seulement 40 % de ces voyages auraient été faits en voitures personnelles ou en taxi, on arrive à la conclusion que la distance parcourue en automobile a augmenté de 180 % par rapport à la distance qui aurait été parcourue sans covoiturage commercial. Par contre, si on tient compte du fait qu’une partie des voyages en covoiturage commercial est partagée entre deux client.es ou plus (ce qui est beaucoup moins fréquent que ne le prétendent les entreprises de ce secteur dans leur présentation des avantages de l’industrie), cette distance n’a augmenté «que» de 160 %… Notons que pour les banlieues, cet ajout n’est «que» de 68 %, parce que la proportion de personnes qui auraient pris une voiture personnelle ou un taxi s’il n’avaient pas utilisé le covoiturage commercial est beaucoup plus élevée (90 % au lieu de 40 %) et que la distance moyenne des voyages est plus élevée (7,0 milles plutôt que 5,2). L’auteur estime que le covoiturage commercial a ajouté 5,7 milliards milles de déplacements en voitures personnelles en six ans dans les neuf plus grandes villes des États-Unis.

La suite

L’étude aborde dans ses dernières sections les usages du covoiturage commercial qui pourraient apporter des bénéfices, contient des recommandations pour faire diminuer la congestion des villes et l’utilisation des voitures personnelles, et tente d’estimer l’impact qu’aura l’arrivée de voitures autonomes dans les villes. Même si intéressantes, ces sections débordent les aspects de cette étude qui m’ont amené à la lire.

Et alors…

Dans l’article du Devoir qui porte sur cette étude, Jean-Philippe Meloche, professeur à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal, avance que cette étude donnerait sûrement des résultats différents si elle était tenue à Montréal, car, dit-il, «les Montréalais auraient été moins nombreux à choisir Uber au détriment du transport en commun, du vélo ou de la marche». Cela est fort plausible. D’ailleurs, les résultats de l’étude varient grandement d’une ville analysée à l’autre, comme je l’ai indiqué (par exemple, «entre 15 et 50 % de ces personnes auraient utilisé un transport en commun»). Cela dit, on n’en sait rien, car nous ne disposons en fait d’aucune donnée sur l’utilisation et l’impact du covoiturage commercial, comme le concèdent à la page 25 les auteur.es du rapport final du Groupe de travail sur l’économie collaborative, où on peut lire que «Malgré les études et sondages récemment effectués sur l’économie collaborative, l’état de la situation reste encore à établir au Québec».

Mais, même sans donnée précise, il serait étonnant que l’arrivée du covoiturage commercial n’ait pas fait augmenter les distances parcourues par les voitures personnelles, car, ici comme dans les villes des États-Unis, les chauffeur.es doivent aussi aller chercher leur client.es et se déplacer entre deux voyages, et qu’il y a quand même un certain pourcentage des personnes qui utilisent ce service qui, si elles ne l’avaient pas utilisé, seraient restés chez eux, auraient marché, utilisé leur vélo ou auraient pris les transports en commun. Si cet ajout serait probablement à Montréal inférieur à 160 % des distances parcourues dans ces voitures, il est impossible qu’il soit nul ou négatif. Même M. Meloche en convient dans l’article du Devoir («Si Uber [ou Lyft] offre un service de transport efficace, il y aura sans aucun doute une augmentation du transport par automobile»). Alors peu importe ce niveau, cette étude montre clairement que la prétention des promoteurs de ces services qui affirment que le covoiturage commercial «peut procurer des gains considérables en matière (…) de réduction de la congestion et des émissions polluantes» est carrément fausse. Et, ainsi, ce qu’on tentait de nous faire passer pour une des principales qualités de ces services devient un défaut, et un défaut majeur.

Paroles d’un bouleau jaune

6 août 2018

Dans Paroles d’un bouleau jaune de Michel Leboeuf, un bouleau jaune «raconte l’histoire des plantes et celle de sa forêt; il discourt sur les théories de l’évolution et sur les origines de la vie». Attirant!

Prologue : L’auteur entend pour la première fois Vieux Jack, le bouleau jaune, lui parler.

Premier équinoxe de printemps

1. Déjà-vu : L’auteur raconte ce qu’il a ressenti lorsqu’il a acheté la terre où pousse Vieux Jack.

Solstice d’été

2. Lumineuse révélation : L’auteur nous apprend d’où vient le nom scientifique du bouleau jaune (betula alleghaniensis), puis raconte sa deuxième conversation avec Vieux Jack.

3. Retour aux sources : Vieux Jack montre comment les végétaux furent essentiels pour l’apparition de la vie et particulièrement de celle des humains, notamment en créant une atmosphère respirable pour eux. Il poursuit en racontant comment les Européens arrivés en Nouvelle-France ont saccagé ses forêts.

4. Une autre version de la Conquête : Vieux Jack raconte les guerres de conquête en Nouvelle-France et d’autres guerres dans de nombreux pays, y compris le bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki. Il conclut : «Vous avez dompté l’atome pour en faire un monstre; nous l’avons domestiqué pour en tirer de la nourriture, des sucres, des sucreries. Voilà la différence entre les humains et les arbres».

Équinoxe d’automne

5. Coopération sous la surface : La coopération dont parle Vieux Jack est celle entre les différentes espèces végétales. Il explique entre autres la mycorhize, soit l’association entre un champignon et les racines d’une plante. Il aborde aussi les différents modes de propagation des racines des plantes et des arbres en fonction de leur milieu (racines qui sont profondes en milieu sec, mais étendues près de la surface dans les milieux humides).

6. Entraide au ras du sol : Comme le titre de ce chapitre l’indique, Vieux Jack aborde un autre genre de coopération entre espèces différentes, allant ici parfois jusqu’à la fusion. L’auteur complète ce discours en expliquant les conséquences de la rupture de cette collaboration, par exemple lors de l’extinction d’une espèce due à notre insouciance.

7. Partenariat entre les branches : Cette autre forme de partenariat m’a entre autres permis de savoir ce qu’est une frullanie, plante dont je n’avais jamais entendu parler. Le chapitre se poursuit avec des commentaires sur la théorie de l’évolution par la sélection naturelle : c’est elle qui fait en sorte que la coopération l’emporte toujours sur la compétition. À cet effet, il dénonce les principes contre nature à la base du néolibéralisme, principes qui encouragent entre autres plus la résurgence du darwinisme social. Et il donne de nombreux exemples de la complémentarité des formes de vie qui habitent notre planète.

8. Cycles et chaos : L’interdépendance entre les espèces et les variations de la température créent des cycles de croissance et de déclin.

9. Tu es ce que tu respires : Le poids de l’air que nous respirons est environ dix fois plus élevé que celui de la nourriture que nous mangeons. Pourtant, nous nous préoccupons bien plus de la salubrité des aliments que de la qualité de l’air (cette observation a mis en perspective une nouvelle que j’ai lue il y a quelque temps montrant l’importance pour les cyclistes de choisir des parcours où l’air est plus sain, en évitant par exemple les grandes artères). Cette caractéristique jumelée aux effets des particules émises par la végétation explique aussi le bien-être qu’on ressent lors d’une marche en forêt.

10. Dans l’infiniment petit : Ce chapitre aurait aussi pu s’intituler «Petit cours de chimie du vivant». On y apprend notamment que «tous les végétaux vivent grâce à un jeu restreint de 17 éléments atomiques» et l’ensemble du vivant avec 27.

11. La vraie nature de la nature : L’auteur explique les principales erreurs des botanistes, notamment «l’organisation du savoir biologique occidental sur la notion d’espèces» (sans étudier les interactions entre elles) et la généralisation d’observations basées sur des animaux en captivité à ceux en liberté (comme la notion de mâle alpha). Il aborde ensuite les concepts d’holobionte et d’hologénome.

Solstice d’hiver

12. Êtres sans racines : Selon Vieux Jack, ce n’est pas avec l’agriculture que les humains ont commencé à se déconnecter de la nature, mais bien avant, soit quand ils ont appris à tuer de loin, «avec la lance, avec l’arc et les flèches», puis avec «le fusil, le canon, puis le missile» (j’ajouterais le drone), ce qu’aucun autre animal ne fait.

13. Mutisme : C’est l’hiver et Vieux Jack fait dodo…

14. Quand les arbres s’envoient en l’air : Idem…

Second équinoxe de printemps

15. Accélération : Vieux Jack dénonce l’accélération du rythme de vie des humains et en décrit certaines conséquences.

16. Trois mondes : Selon Vieux Jack, «l’existence des humains, et des humains seulement, se déroule dans trois monde : le naturel, le fabriqué et le virtuel». C’est surtout du naturel dont il a parlé dans les chapitres précédents, mais ici, il développe sa pensée sur le fabriqué (nos maisons et autres objets) et le virtuel (Internet et compagnie).

17. La nostalgie du paradis : Vieux Jack mentionne les contributions que les arbres apportent à l’être humain et à son bien-être.

18. Ce bouleau qui chantait : Vieux Jack conclut ici avec optimisme. «De la même manière qu’un humain ne peut rester indifférent au sort d’un autre si tous deux veulent construire une vraie communauté, nous ne pouvons rester indifférents au sort des autres organismes vivants si nous voulons vivre en harmonie avec eux».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai été agréablement surpris par ce livre. Alors que je craignais que le subterfuge utilisé prenne le dessus sur le fond, ce n’est vraiment pas le cas. Même si j’ai lu de nombreux livres sur des sujets connexes dernièrement, celui-là m’en a appris beaucoup. En fait, il m’a un peu fait penser au livre Le monde de Sophie de Jostein Gaarder par l’utilisation d’un personnage sympathique pour mieux vulgariser un sujet qui pourrait sans cela paraître rébarbatif. Adoptant la forme d’un roman (ou d’un récit), il n’est pas étonnant qu’il n’y ait pas de notes. Il contient par contre un glossaire et des références à la fin, ce qui m’a parfaitement satisfait, d’autant plus que je ne les ai pas consultées!

L’ IÉDM et la «disparition» des jeunes au Québec

2 août 2018

L’Institut économique de Montréal (IÉDM) a publié la semaine dernière sous la plume de Marcel Boyer un court texte (2 pages) intitulé Pénurie de main-d’œuvre : la «disparition» des jeunes au Québec. J’ai tout d’abord pris connaissance de ce texte par son compte-rendu dans La Presse (compte-rendu un peu trompeur). Je n’ai trouvé qu’un autre article portant sur ce texte, article qui rend bien mieux son contenu.

La thèse de ce texte repose sur les données du tableau que j’ai reproduit dans l’image qui accompagne ce billet. On y observe que, entre 1981 et 2010, le nombre de Québécois.es ayant moins de 15 ans et entre 15 et 44 ans a diminué respectivement de 12,6 % et de 6,1 %, alors que le nombre d’Ontarien.nes et de Canadien.nes du reste du Canada (incluant étrangement les Ontarien.nes, qui représentaient 48,2 % des autres Canadien.nes en 1981 et 50,1 % en 2017) a augmenté respectivement de 16,2 % et de 26,1 % en Ontario, et de 6,5 % et de 20,8 % dans le reste du Canada. Devant ces évolutions contraires, l’auteur se demande ce qui explique cette «hécatombe» au Québec. Il souligne ensuite ce qu’il appelle le «léger rebond» entre 2010 et 2017, alors que le nombre de Québécois.es ayant moins de 15 ans et entre 15 et 44 ans a augmenté respectivement de 6,5 % et de 1,2 %, tandis que le nombre d’Ontarien.nes a augmenté respectivement de 0,7 % et de 5,0 %, et de Canadien.nes du reste du Canada de 3,9 % et 5,5 %, soit moins qu’au Québec chez les moins de 15 ans et plus qu’au Québec chez les 15 à 44 ans.

Pour expliquer cette «hécatombe», M. Boyer se pose les questions suivantes : «Les jeunes Québécois se sont-ils exilés en masse pendant les années de décroissance? Le Québec a connu un solde migratoire international nettement positif, mais en proportion nettement inférieur à celui de l’Ontario. Quant au solde migratoire interprovincial, il est systématiquement négatif, ce qui semble indiquer que la capacité d’attraction du Québec est relativement faible». Je dois accorder à l’auteur qu’il est beaucoup plus posé dans ce paragraphe que ne l’est le compte-rendu paru dans La Presse, dans lequel on peut lire «que de 1981 à l’an dernier, 229 700 personnes de 45 ans et moins ont déménagé dans une autre province», ce que M. Boyer ne dit pas (quoiqu’il le laisse penser un peu en parlant d’exil et de disparition).

Dans ce billet, je compte relativiser ces différences, regarder si ces personnes ont vraiment disparu et commenter quelques autres affirmations contenues dans ce texte.

Écarts vraiment différents? À quel point?

Il m’est arrivé souvent de reprocher à des analystes de regarder l’évolution de données sans les mettre en perspective. C’est exactement ce que M. Boyer a fait ici en parlant d’hécatombe dans ces classes d’âge. Les deux graphiques qui suivent (tirés des données du tableau 17-10-0005-01 de Statistique Canada) examinent plutôt l’évolution de la part de la population des personnes âgées de moins de 15 ans et ayant entre 15 et 44 ans dans les trois territoires définis par l’auteur de ce texte par rapport à leur population totale.

Le premier, portant sur la population ayant moins de 15 ans, montre que l’évolution de la part de cette population fut très semblable dans les trois territoires. En fait, cette proportion est passée entre 1981 et 2017 de :

  • 21,5 % à 15,6 % au Québec (ligne bleue), en baisse de 5,9 points de pourcentage;
  • 21,6 % à 15,7 % en Ontario (ligne rouge), en baisse de 5,9 points aussi;
  • 22,6 % à 16,1 % dans le reste du Canada (ligne jaune), en baisse de 6,4 points.

On peut voir que, de fait, la hausse de cette proportion depuis 2010 (année indiquée par la ligne verticale), hausse très faible, soit de 0,09 point, jumelée à la poursuite de la baisse dans les autres territoires (de 1,15 point en Ontario et de 0,72 point dans le reste du Canada) explique en partie ce résultat, mais il demeure qu’il est difficile en regardant ce graphique de crier à l’hécatombe quand, en fait, la situation s’est davantage détériorée dans le reste du Canada (qui comprend l’Ontario, je le répète) qu’au Québec et que la proportion de jeunes en Ontario, malgré des trajectoires un peu différentes, fut quasiment la même qu’au Québec en 1981 et en 2017. Il faut noter que cette évolution reflète en premier lieu celle de la natalité dans ces territoires. En effet, l’indice synthétique de fécondité est plus élevé au Québec qu’en Ontario depuis 2005 (comme on l’a vu dans le billet que j’ai publié vendredi dernier) et que dans le reste du Canada depuis 2006 (voir le dernier graphique sur cette page). Cette remontée relative n’est donc pas étonnante.

Le deuxième graphique, portant cette fois sur la population ayant de 15 à 44 ans, montre que l’évolution de la part de cette population fut très semblable en Ontario et dans le reste du Canada, mais que cette part a diminué beaucoup plus au Québec. En fait, cette proportion est passée entre 1981 et 2017 de :

  • 50,6 % à 37,9 % au Québec (ligne bleue), en baisse de 12,7 points de pourcentage;
  • 48,5 % à 39,9 % en Ontario (ligne rouge), en baisse de 8,6 points;
  • 48,7 % à 40,1 % dans le reste du Canada (ligne jaune), en baisse de 8,6 points aussi.

La différence de l’évolution de la part de la population âgée de 15 à 44 ans entre le Québec et les deux autres territoires s’explique en deux étapes. Tout d’abord, cette part était au départ nettement plus élevée au Québec. En effet les personnes qui avaient entre 15 et 44 ans en 1981 sont nées, que ce soit au Québec ou ailleurs, entre 1936 et 1966. Or, ces années comprennent toutes les années du baby-boom, que Statistique Canada situe entre 1946 et 1965 au Québec et au Canada. Or, c’est au Québec que ce boom fut le plus important. Ensuite, la baisse plus forte de la part de la population ayant moins de 15 ans observée dans le graphique précédent au cours des années 1990 et 2000 s’est inévitablement répercutée dans la population ayant de 15 à 44 ans au cours des années suivantes, d’autant plus que, en 2017, cette population est née entre 1973 et 2002 et ne comptait plus aucun baby-boomer. Les baby-boomers ayant tous plus de 44 ans, il est normal que la part de la population ayant 45 ans et plus soit plus élevée au Québec que dans les deux autres territoires (46,5 % au Québec, 44,4 % en Ontario et 43,8 % dans le reste du Canada), faisant diminuer par voie de conséquence la part de celles âgées de moins de 15 ans et de 15 à 44 ans. Le redressement de la part de la population ayant moins de 15 ans depuis 2010 devrait améliorer la situation de la population ayant de 15 à 44 ans par rapport à celle des deux autres territoires au cours des prochaines années. Bref, là, oui, il y a une baisse d’importance de cette population plus élevée au Québec que dans les deux autres territoires, mais cette baisse s’explique bien sans imaginer de départs massifs ou d’hécatombe.

Disparition?

Même si le texte de M. Boyer est plus prudent que le compte-rendu paru dans La Presse sur l’influence de départs dans d’autres provinces, il demeure que cette hypothèse est mentionnée dans son texte, qu’il se demande si les jeunes Québécois se sont «exilés en masse pendant les années de décroissance» et qu’il parle de «la «disparition» des jeunes au Québec» dans le titre de son texte. En fait, la baisse du nombre de personnes ayant moins de 45 ans ne signifie qu’une chose, que ceux et celles qui avaient cet âge en 1981 ont vieilli! Pour savoir s’ils se sont exilés en masse, la meilleure méthode est de suivre leurs cohortes de départ dans le temps. Les deux prochains graphiques (tirés aussi des données du tableau 17-10-0005-01) suivent ces deux cohortes, soit celle des personnes qui avaient moins de 15 ans en 1981 (donc nées entre 1966 et 1981) et celle des personnes qui avaient entre 15 et 44 ans en 1981 (donc nées entre 1936 et 1966).

Dans le premier, les données de 1981 sont celles des personnes qui avaient moins de 15 ans, les données de 1982 celles des personnes qui avaient entre 1 et 15 ans, et ainsi de suite jusqu’aux données de 2017 qui sont celles des personnes qui avaient entre 36 et 50 ans. Il faut comprendre que ces données ne portent pas exactement sur les mêmes personnes, mais sont plutôt le résultat du total des personnes qui avaient moins de 15 ans en 1981, plus les personnes qui ont migré au Québec provenant des autres provinces ou d’un pays étranger et qui étaient encore présentes l’année en question (y compris les résident.es non permanent.es), moins les personnes de cette tranche d’âge qui ont quitté le Québec pour un autre pays ou une autre province, moins les décès, variable qui sera bien plus importante dans le deuxième graphique, mais qui n’est pas négligeable dans le premier (en utilisant les taux de mortalité selon le groupe d’âge entre 2013 et 2017, j’ai estimé à un peu plus de 20 000 le nombre de décès qu’il y a eu au cours de ces 36 années chez les membres de cette cohorte, ce qui représente environ 1,4 % du nombre de personnes qu’il y avait dans cette cohorte en 1981).

On peut voir dans ce premier graphique que, loin de disparaître, la population qui avait moins de 15 ans en 1981 n’a presque jamais cessé de croître. En fait, elle a diminué un peu entre 1981 et 1984 (de 0,3 %), années où le solde migratoire total, soit international et interprovincial (voir l’avant-dernière colonne de ce tableau) et le solde des résident.es non permanent.es (voir la dernière colonne du même tableau) furent négatifs, mais il a augmenté toutes les autres années, sauf en 1998 (baisse de 113 personnes ou de 0,008 %), année suivant la dernière où le solde migratoire total et le solde des résident.es non permanent.es furent négatifs (très légèrement). Au bout du compte, leur nombre a augmenté de plus de 250 000 entre 1981 et 2017, ou de 17,9 %. Il faut dire que cette augmentation fut encore plus forte dans le reste du Canada (35,4 %, donnée non illustrée), mais, chose certaine, il ne doit pas avoir beaucoup de ces jeunes qui sont disparu.es et il est plus que douteux qu’ils et elles se soient exilé.es en masse! Je le répète, ces jeunes ont simplement vieilli et les cohortes qui ont suivi étaient moins nombreuses en raison de la baisse de l’indice synthétique de fécondité par la suite (de 2,72 en 1966 à 1,57 en 1981, puis à 1,36 en 1987, avant de remonter à 1,73 en 2008 et de baisser à nouveau à 1,54 en 2017, selon cette page du site de l’Institut de la statistique du Québec ou ISQ).

Le deuxième graphique est construit sur le même principe. Cette fois, les données de 1981 sont celles des personnes qui avaient entre 15 et 44 ans, les données de 1982 celles des personnes qui avaient entre 16 et 45 ans, et ainsi de suite jusqu’aux données de 2017 qui sont celles des personnes qui avaient entre 51 et 80 ans.

Comme dans le graphique précédent, cette population baisse en début de période (jusqu’en 1986) pour les mêmes raisons (soldes migratoires et des résident.es non permanent.es négatifs) et dans une moindre mesure en raison des décès, remonte jusqu’en 1990 puis baisse toutes les années suivantes, le nombre des décès surpassant l’apport des soldes migratoires positifs. Pour estimer l’importance de ces décès, j’ai consulté cette page du site de l’ISQ qui fournit des données sur les décès par groupe d’âge de cinq ans de 2013 à 2017. En utilisant les taux de mortalité pour ces années (qui étaient certainement plus élevés avant 2013, comme le montre la forte hausse de l’espérance de vie entre 1981 et 2017, soit de 74,9 ans à 82,6 ans), j’ai estimé à au moins 650 000 (j’ai conservé mon estimation la plus basse) le nombre de décès qu’il y a eu au cours de ces 36 années chez les membres de cette cohorte, ce qui représente près de 20 % du nombre de personnes dans cette cohorte au départ. Ce nombre est aussi beaucoup plus élevé que la baisse indiquée dans le graphique (environ 400 000). Sans ces décès, le nombre de personnes dans cette cohorte aurait donc augmenté d’au moins 250 000. Bref, encore là, rien ne laisse penser qu’il y ait eu un exil massif.

Autres affirmations

Même si ce texte n’a que deux pages, on y trouve deux autres affirmations négatives sur l’économie du Québec et les solutions de l’IÉDM pour renverser la vapeur.

– PIB par habitant : «l’écart de PIB réel par habitant avec l’Ontario et le ROC s’est accru, respectivement de 71,7 et de 84,6 % [depuis les 35 dernières années, soit entre 1981 et 2016]». En utilisant les données des tableaux 36-10-0222-01 (PIB, en termes de dépenses, provinciaux et territoriaux) et 17-10-0005-01 (Estimations de la population au 1er juillet) de Statistique Canada, je retrouve l’augmentation de 71,7 % de l’écart du PIB réel par habitant entre le Québec et l’Ontario, mais obtiens une augmentation de 73,2 % de celui entre le Québec et le reste du Canada. Mais, bon, le petit écart entre mon calcul et celui de M. Boyer n’a guère d’importance, car le résultat est sensiblement le même. Ce qui en a plus, c’est qu’en fait la différence entre les croissances du PIB réel de ces trois territoires entre 1981 et 2016 est en fait minime (50,2 % au Québec, 53,2 % en Ontario et 54,5 % dans le reste du Canada), et que l’augmentation de l’écart ne signifie par grand-chose. Par exemple, le PIB par habitant a augmenté entre 2001 et 2016 de 11,9 % au Québec, de 10,4 % en Ontario, mais cela n’a pas empêché l’écart entre les PIB réels du Québec et de l’Ontario d’augmenter de 3,1 %. Cela s’explique par le fait que la croissance de l’Ontario se calcule sur des montants plus élevés. Il y a aussi le fait que l’augmentation de l’écart peut donner de drôle de résultats. Par exemple, s’il était passé de 1 à 2 $, il aurait augmenté de 100 %. Cela dit, il est vrai que le PIB réel par habitant du Québec, sans pétrole, sans secteur financier dominant et sans industrie de l’automobile protégée par l’État, a augmenté moins rapidement que celui des deux autres territoires, mais il serait intéressant de comparer ces PIB en tenant compte du coût de la vie. À ce sujet, je recommande ce billet de Pierre Fortin (qui a écrit bien d’autres textes sur le sujet). Bref, l’affirmation de M. Boyer n’est pas fausse, mais l’indicateur qu’il a utilisé donne l’impression que les écarts de richesses entre les personnes qui habitent ces trois territoires sont bien plus élevés qu’ils ne le sont vraiment.

– Emploi à temps plein : «seulement 18,5 % des emplois à temps plein créés au Canada depuis 35 ans l’ont été au Québec». Cette affirmation est vraie (si ce n’est que c’est en 36 ans, car ces données portent sur les emplois à temps plein entre 1981 et 2017, mais ne chipotons pas), mais on a vu dans la première partie de ce billet que la population du Québec a augmenté bien moins rapidement que celles de l’Ontario et du reste du Canada. Au moins, dans l’affirmation précédente, l’auteur a comparé l’évolution des PIB réels par habitant et non seulement celle des PIB. Pourquoi cette fois ne compare-t-il pas les évolutions des taux d’emploi à temps plein plutôt que seulement les augmentations de leur nombre? Les deux graphiques qui suivent visent justement à mieux comprendre ce choix.

Le graphique ci-contre (tiré du tableau 14-10-0018-01) montre justement l’évolution des taux d’emploi à temps plein pour nos trois territoires. Il montre clairement que ce taux au Québec en 1981 (48,3 %, ligne bleue) était beaucoup plus bas que celui en Ontario (53,5 %, ligne rouge) et que celui dans le reste du Canada (52,3 %, ligne jaune), mais qu’il leur était à peine inférieur en 2017 (49,2 % par rapport à 49,5 % en Ontario et 50,0 % dans le reste du Canada). En fait ce taux a augmenté de 0,9 point de pourcentage au Québec, pendant qu’il diminuait de 4,0 points en Ontario et de 2,3 points dans le reste du Canada. Comment considérer ce résultat comme négatif pour le Québec? Notons qu’en plus, en utilisant le taux d’emploi à temps plein plutôt que le taux d’emploi global, cela pénalise la performance du Québec qui fut particulièrement positive chez les femmes, elles qui travaillent plus souvent à temps partiel (le taux d’emploi global a en effet augmenté de 5,5 points au Québec alors que celui de l’Ontario a diminué de 2,2 points et que celui du reste du Canada est demeuré stable).

Et, ce n’est pas tout. Comme la population du Québec compte une proportion plus élevée de personnes âgées que l’Ontario et que le reste du Canada, l’utilisation du taux d’emploi à temps plein de toute la population adulte (15 ans et plus) le désavantage. Il est de loin préférable de comparer du comparable, par exemple l’évolution du taux d’emploi à temps plein des personnes âgées de 25 à 54 ans, ce qu’on appelle le principal groupe d’âge actif. En utilisant ces données, on constate que ce taux d’emploi a augmenté de 13,0 points de pourcentage au Québec entre 1981 et 2017 (de 61,8 % à 74,8 %), de 2,1 points en Ontario (de 69,6 % à 71,8 %) et de 4,1 points dans le reste du Canada (de 67,7 % à 71,8 %) et est maintenant (en 2017) nettement plus élevé au Québec qu’en Ontario et que dans le reste du Canada (de 3,0 points dans les deux cas). Et c’est ce redressement absolument hors de l’ordinaire que l’IÉDM réussit (enfin, dans son choix malhonnête de données) à faire passer pour un échec!

– Solutions de l’IÉDM : Pourquoi l’IÉDM dénature-t-il ainsi la situation économique du Québec? Pour pouvoir mettre de l’avant ses solutions idéologiques, soit d’accorder «une plus grande ouverture à la concurrence et au secteur privé», de diminuer l’importance des droits acquis et de l’ancienneté, et de combattre une «syndicalisation trop centralisée et monopolisée». Si vous voyez le rapport, faites-moi signe!

Et alors…

Il demeure vrai que le Québec est constamment déficitaire dans la migration interprovinciale et reçoit proportionnellement moins d’immigrant.es que l’Ontario et que le reste du Canada. L’auteur semble en conclusion conscient des raisons du déficit de la migration interprovinciale en soulignant que «des facteurs culturels ou linguistiques [peuvent] expliquer en partie cette situation». Disons que ce facteur limite aussi la possibilité de hausser l’immigration, comme le montrent les débats actuels sur cette question. Est-ce vraiment en diminuant la place des syndicats que la migration interprovinciale cessera d’être négative et que le Québec décidera de recevoir plus d’immigrant.es? Et en quoi cela aurait un impact positif sur le taux d’emploi à temps plein qui s’est davantage amélioré au Québec qu’en Ontario et que dans le reste du Canada? On rigole (tout en frissonnant) de la négation des faits qui apparaissent quotidiennement dans les tweets de Donald Trump, mais ce genre de négation de la réalité est-il bien différent?

Curieuses histoires d’apothicaires

30 juillet 2018

Ancien doyen de la Faculté de pharmacie de l’Université Laval, Gilles Barbeau relate dans Curieuses histoires d’apothicaires «les étonnantes trouvailles de ces personnes qu’on appelait pharmacopoles, alchimistes, apothicaires ou pharmaciens et qui, sans moyens et souvent grâce à la chance, ont fait beaucoup pour le bien-être de l’humanité».

Préface : Actuel doyen de la Faculté de pharmacie de l’Université Laval, Jean Lefebvre présente le livre de son ex-collègue.

Introduction : Cette introduction porte surtout sur les apothicaires (origine du mot, évolution et organisation de la profession, liens avec les médecins, etc.) et sur les raisons qui ont amené l’auteur à privilégier le format du conte et des épisodes de vie à celui des biographies d’apothicaires.

1. De la plante au médicament chimique : Si peu de médicaments modernes autres que ceux qualifiés de «produits naturels» sont extraits directement des plantes, la plupart d’entre eux sont composés d’ingrédients actifs qui en proviennent. L’auteur donne de nombreux exemples de l’utilisation des plantes comme médicaments depuis la nuit des temps et explique comment on a tenté de régulariser le dosage des ingrédients actifs, compte tenu du fait que la concentration des ingrédients actifs varie beaucoup d’un plant à l’autre.

2. Bon sang ne saurait mentir : L’auteur explique tout d’abord la théorie des humeurs, puis présente les médicaments utilisés pour les équilibrer, ainsi que les techniques de saignée et de purge. Il aborde ensuite la théorie des signes de la nature (ou des signatures) qui «part du postulat que la forme des plantes, leur couleur ou même leurs sécrétions peuvent indiquer la maladie qu’elles peuvent guérir».

3. Le pharmacopole et l’herbe du soldat : L’auteur nous raconte la présence de pharmacopoles (genre d’apothicaires considérés comme des charlatans) dans l’Antiquité. Il présente les produits (certains efficaces) qu’un des pharmacopoles les plus connus (Claudius d’Ancône) et les moins malhonnêtes vendait à Athènes. Il consacre d’ailleurs quelques pages à une des plantes médicinales aux multiples vertus que Claudius a popularisées et qui est encore utilisée de nos jours, l’achillée millefeuille (connue sous bien d’autres noms).

4. Les miracles de Paracelse : Comme son titre l’indique, ce chapitre est consacré à Paracelse (1493-1541), qui s’est distingué en donnant «un bon élan à la chimie pharmaceutique et à la découverte des principes actifs des plantes». S’opposant aux médecins de son époque qui pratiquaient encore en fonction de la théorie des humeurs (et aussi aux apothicaires qu’il considérait comme des charlatans), ses méthodes ont connu beaucoup de succès et lui ont survécu.

5. La curieuse pomme de Louis Hébert : Louis Hébert, surtout connu comme le premier colon de la Nouvelle-France, était apothicaire. Il a dû réapprendre son métier pour adapter l’exercice de sa profession à la flore de l’Amérique du Nord. Même si ses recherches ont été saluées par de nombreux botanistes, dont le frère Marie-Victorin, il est peu reconnu pour ses apports pourtant importants à la science. L’auteur présente quelques plantes qu’il a «découvertes» (c’est la plupart du temps grâce aux utilisations de ces plantes par les Autochtones qu’il a pris connaissance de leurs vertus) et acheminées en France. Certaines substances actives de ces plantes sont toujours utilisées de nos jours par l’industrie pharmaceutique.

6. L’onguent divin de sœur Duplessis de Sainte-Hélène (1687-1760) : L’auteur explique tout d’abord la différence entre une pommade, un onguent, un emplâtre, un baume et une crème. Il présente ensuite la composition de l’onguent divin et d’autres produits utilisés au XVIIIe siècle, surtout en Nouvelle-France, mais aussi ailleurs.

7. Fruits acides et acides de fruits : Ce chapitre porte sur l’apport en pharmacologie de l’apothicaire-chimiste suédois Carl Wilhelm Scheele (1742-1786), surtout en raison de la méthode qu’il a créée pour isoler les acides des végétaux.

8. Le roi de la patate : Ce chapitre nous apprend tout ce que nous avons toujours voulu savoir sur les patates et sur Antoine Augustin Parmentier (1737-1813) sans jamais oser le demander.

9. La souris ivre : L’opium est connu depuis au moins 7000 ans et est utilisé comme remède depuis au moins 3600 ans. Sa domestication est pourtant récente, soit depuis qu’on a pu isoler ses substances actives, comme la morphine, et qu’on a pu ainsi les doser plus précisément. C’est aussi au début du XIXe siècle qu’on démontre, notamment grâce aux expériences de Sertürner, la présence d’alcaloïdes dans les plantes, constat qui a amené la découverte de bien d’autres substances actives.

10. Du sel de pierre au sel de table : Ce chapitre nous présente les multiples utilisations du salpêtre (carburant, engrais, ingrédient de la poudre à canon, médicament pour le cœur, etc.) et les méthodes élaborées au XIXe siècle pour améliorer son processus de production. Il aborde aussi la découverte de la production de l’iode dont la carence est associée à des pathologies importantes (crétinisme, goitres, faible croissance, etc.) et qui est utilisé comme antiseptique.

11. La poudre de la comtesse : L’auteur nous raconte ici l’histoire de la quinine, un autre alcaloïde qui fut le «premier médicament efficace contre le paludisme».

12. Une affaire de cœur : On a maintenant droit à l’histoire de la digitaline, un médicament et un poison (comme la plupart des médicaments, mais, lui, encore plus!), vedette involontaire de nombreux polars.

13. Coke au vin : C’est maintenant le temps de se faire conter l’histoire d’un autre alcaloïde, la cocaïne… S’il est assez bien connu que les premières versions du Coca-Cola en contenaient (d’où son nom), je ne savais pas que des vins en ont aussi contenu, et surtout qu’un pape (Léon XIII) en a déjà fait la promotion dans des feuillets publicitaires!

14. Donnez-moi… donnez-moi de l’oxygène : Ce n’est pas difficile de deviner de quelle substance ce chapitre parle!

15. Les rhumatismes de M. Hoffmann : La vedette de ce chapitre est l’acide acétylsalicylique, la bonne vieille aspirine.

16. La violette rose : Ce chapitre nous montre les multiples vertus de la violette rose (dont son action anticancéreuse) et les péripéties qui ont mené à la découverte et la production efficace de ses substances actives.

Conclusion : «Chaque génération de pharmacien s’est bâtie sur les épaules de la précédente, profitant de ses croyances, ses connaissances, ses techniques, ses recherches et ses expériences». Et c’est le cas dans toutes les disciplines scientifiques, on l’oublie trop souvent. L’auteur poursuit sa conclusion en revenant sur les événements marquants qu’il a racontés dans son livre, puis fait le point sur la situation actuelle de la discipline. Le pharmacien actuel est «le descendant de valeureux individus qui, souvent avec peu de moyens et un peu de chance, ont fait beaucoup pour le bien-être de l’humanité».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si j’ai été un peu laconique dans mes résumés de quelques chapitres, ils sont tous intéressants. En plus, toutes les histoires sont racontées de façon agréable et j’ai appris beaucoup de choses que j’ignorais. Bref, le livre vaut vraiment la peine d’être lu.

Il s’agit d’un «beau-livre», donc contenant de nombreuses images, mais quand même pas trop cher (autour de 35 $). J’ignore si c’est à cause de ce prix raisonnable, mais l’édition laisse à désirer. En effet, le glossaire est frustrant, car placé à la fin (difficile à consulter avec un gros livre comme ça) et est incomplet (des mots auxquels on a apposé un *, ce qui est censé indiquer que leur sens est défini dans le glossaire, ne s’y trouvent pas). Pour ces raisons, j’ai cessé rapidement de le consulter. En plus, l’éditeur a laissé un bon nombre de coquilles (fin au lieu de faim, deux années de naissance différentes pour une même personne, etc.). Les références sont à la fin, mais cela ne m’a pas dérangé. Il n’y a pas de notes en bas de pages, mais plutôt des encadrés qui apportent des compléments d’information pertinents sur des plantes, des méthodes ou des scientifiques (surtout apothicaires, pharmaciens et chimistes). Malgré les lacunes mentionnées, j’ai bien apprécié ce livre et en recommande la lecture sans hésitation.

La fécondité et l’activité des femmes au Québec et en Ontario

27 juillet 2018

On a peu parlé dans les médias (je n’ai vu que cet éditorial dans Le Devoir et quelques articles en anglais, dont celui-ci) de l’étude intitulée Taux de fécondité et activité des femmes sur le marché du travail au Québec et en Ontario publiée la semaine dernière par Statistique Canada (sous la signature de Melissa Moyser et Anne Milan). Pourtant, cette étude apporte un éclairage important sur le rôle des politiques familiales sur la fécondité et surtout sur l’activité des femmes sur le marché du travail.

Introduction

«Historiquement, dans les pays industrialisés, les taux de fécondité élevés ont été associés à une plus faible activité des femmes sur le marché du travail (et inversement)». Cette relation négative entre le taux de fécondité et l’activité des femmes sur le marché du travail s’observe de moins en moins depuis les années 1980, et est même devenue positive dans bien des pays occidentaux. Ce changement est en grande partie dû à l’évolution du contexte social entourant l’acceptation du travail des femmes, mais aussi aux politiques familiales (services de garde, crédits d’impôt, prestations de congé parental, etc.), qui en ont découlé. Le Canada est un pays intéressant pour étudier ces relations, car les politiques familiales sont en majeure partie adoptées à l’échelon provincial et diffèrent donc d’une province à l’autre. En plus, ses deux plus grandes provinces (l’Ontario et le Québec) «ont suivi un cheminement différent sur le plan des prestations de congé parental et des services de garde». Ce cheminement différent permet d’analyser efficacement le lien entre ces programmes et le taux de fécondité et le taux d’activité des femmes sur le marché du travail, d’autant plus que ces deux provinces présentent des similitudes «sur les plans de la taille et de la composition de la population, la géographie et l’économie».

La fécondité

Entre les années 1950 et 2005, les indices synthétiques de fécondité des femmes du Québec et de l’Ontario se sont suivis d’assez près, étant même plus souvent plus élevés en Ontario. Par contre, comme on peut le voir dans l’image qui accompagne ce billet, celui des Québécoises est devenu constamment plus élevé que celui des Ontariennes entre 2006 et 2016 (1,59 au Québec et 1,46 en Ontario en 2016).

– selon l’âge : Avant 2008, le taux de fécondité des femmes canadiennes dans la vingtaine était plus élevé que celui des femmes dans la trentaine. Depuis, c’est l’inverse, les femmes retardant leur première grossesse (et donc aussi les suivantes). Par contre, ce changement est arrivé bien avant en Ontario (2003) qu’au Québec (2011). Alors que le taux de fécondité des Ontariennes dans la vingtaine diminue constamment depuis 40 ans, celui des Québécoises du même âge a augmenté à quelques reprises, notamment de 2004 à 2007. En fait, la différence entre les indices synthétiques de fécondité des deux provinces est uniquement due au taux de fécondité plus élevé des Québécoises dans la vingtaine (70,0 enfants par 1000 Québécoises dans la vingtaine en 2016 par rapport à 53,3 par 1000 Ontariennes), ce taux étant même un peu plus élevé chez les Ontariennes dans la trentaine que chez les Québécoises de la même tranche d’âge (84,3 enfants par rapport à 79,2).

– plus de couples : Les auteures imputent entre autres le taux de fécondité plus élevé des Québécoises dans la vingtaine au fait que celles-ci sont proportionnellement plus nombreuses en couple (39 % en 2016) que les Ontariennes (28 %). Elles attribuent cette différence importante en premier lieu au fait que l’union libre est beaucoup plus fréquente au Québec (30 %) qu’en Ontario (14 %) chez les femmes dans la vingtaine (elle l’est aussi chez les femmes plus âgées). Des études auraient en effet montré que l’union libre est en général temporaire en Ontario, mais est souvent considérée comme une situation durable au Québec.

L’activité des femmes sur le marché du travail

Si on se base sur la relation négative entre le taux de fécondité et l’activité des femmes sur le marché du travail mentionnée en introduction, le taux d’activité des Québécoises devrait être moins élevé que celui des Ontariennes depuis que le taux de fécondité des Québécoises a surpassé celui des Ontariennes en 2006. L’étude montre que, au contraire, le taux d’activité des femmes en âge d’avoir des enfants (entre 15 et 44 ans) est plus élevé que celui des Ontariennes depuis quelques années. On y présente quatre graphiques éloquents selon la présence d’un enfant ayant moins de 3 ans (voir ce graphique ci-contre), de 3 à 5 ans et de 6 à 12 ans, et sans enfant de moins de 13 ans. Dans tous les cas, le taux d’activité des Québécoises, qui était inférieur en début de période (1996), est devenu plus élevé, respectivement en 2002 (comme on peut le voir dans le graphique ci-contre), en 2001, en 2006 et en 2007, et l’est demeuré toutes les années suivantes. En fait, ces écarts se sont même accentués par la suite. Au bout du compte, depuis 1996, «l’activité des femmes [âgées de 15 à 44 ans] sur le marché du travail au Québec a augmenté de 11 points de pourcentage (passant de 70 % à 81 %), alors que l’activité des femmes sur le marché du travail en Ontario est restée stable (s’établissant à environ 75 %)».

Les auteures font aussi remarquer que les écarts de taux d’activité entre les Québécoises et les Ontariennes sont les plus importants chez les femmes ayant de très jeunes enfants. En effet, ces écarts en 2016 étaient de :

  • 10,5 points de pourcentage chez les femmes dont l’enfant le plus jeune avait moins de 3 ans (80,0 % par rapport à 69,5 %);
  • 5,0 points chez les femmes dont l’enfant le plus jeune avait entre 3 et 5 ans (81,4 % par rapport à 76,4 %);
  • 5,8 points chez les femmes dont l’enfant le plus jeune avait entre 6 et 12 ans (87,1 % par rapport à 81,3 %);
  • 5,5 points chez les femmes n’ayant pas d’enfant de moins de 13 ans (79,3 % par rapport à 73,8 %).

Les auteures font aussi remarquer qu’une hausse du taux d’activité des femmes ayant un enfant de moins de 3 ans se répercute ensuite sur leur taux d’activité quand cet enfant sera plus âgé. Cela explique entre autres que le taux d’activité des Québécoises ayant des enfants de 6 ans et plus a dépassé celui des Ontariennes quelques années après ce dépassement pour les femmes ayant des enfants plus jeunes (en 2001 et en 2002 pour celles ayant des enfants de moins de 6 ans et en 2006 et en 2007 pour les deux autres groupes, je le rappelle).

– selon l’état matrimonial : Les auteures remarquent que la hausse du taux d’activité des Québécoises âgées de 15 à 44 ans ayant un enfant âgé de moins de 13 ans entre 1996 et 2016 fut plus forte chez les femmes étant en couple (hausse de 17 points de pourcentage) que chez celles ne l’étant pas (hausse de neuf points), alors que la hausse fut semblable en Ontario (hausse de quatre points dans les deux cas). Elles attribuent cette observation au fait que, avant la mise en œuvre des services de garde à contribution réduite en 1997, des «subventions pour frais de garde d’enfants étaient accessibles aux familles à faible revenu admissibles au Québec, parmi lesquelles les mères monoparentales étaient surreprésentées». Elles concluent que si les mères monoparentales ont bénéficié de l’implantation des services de garde à contribution réduite, les femmes en couple en ont encore plus bénéficié, car elles étaient moins nombreuses à avoir droit aux subventions mentionnées (qui incluent les crédits d’impôt, dans l’analyse des auteures).

– selon le niveau de scolarité : Le graphique qui suit montre clairement que les écarts de l’évolution du taux d’activité entre les Québécoises et des Ontariennes âgées de 15 à 44 ans ayant un enfant de moins de 13 ans se sont davantage concrétisés entre 1996 et 2016 chez les femmes les moins scolarisées que chez les autres.

  • Université : le taux d’activité des Québécoises ayant un diplôme universitaire a augmenté de 5,8 points de pourcentage (de 82,3 à 88,1 %), alors que celui des Ontariennes a connu une hausse de 1,8 point (de 80,7 à 82,5 %), un écart de 4,0 points.
  • Collège : chez les titulaires d’un diplôme postsecondaire non universitaire, le taux d’activité des Québécoises a augmenté de 12,5 points (de 75,0 à 87,5 %), alors que celui des Ontariennes a connu une hausse de 1,8 point (de 79,1 à 80,9 %), un écart de 10,7 points.
  • Études secondaires : pour les titulaires d’un diplôme d’études secondaires, le taux d’activité des Québécoises a augmenté de 3,9 points (de 67,4 à 71,3 %), alors que celui des Ontariennes a diminué de 6,5 points (de 69,1 à 62,6 %), un écart de 10,4 points.
  • Sans diplôme : pour les femmes sans diplôme d’études secondaires, le taux d’activité des Québécoises a augmenté de 6,2 points (de 42,1 à 48,3 %), alors que celui des Ontariennes a diminué de 13,4 points (de 55,0 à 41,6 %), un écart de 19,6 points.

Les auteures expliquent que ces «résultats laissent entendre que les politiques familiales du Québec ont fait en sorte qu’il était économiquement avantageux pour les femmes ayant atteint un plus faible niveau de scolarité – qui ont tendance à gagner un revenu moins élevé – d’entrer sur le marché du travail et d’y rester». Il est en effet pertinent de souligner comme elles le font que «l’indice des prix pour les services de garde d’enfants et d’entretien ménager s’est accru de 72 % en Ontario, de 1996 à 2016, par rapport à une hausse de 28 % au Québec». Alors qu’un emploi à faible salaire ne permettrait pas de se payer des services de garde en Ontario, il le permettrait au Québec. Elles notent aussi que les crédits antérieurs à la mise en œuvre des services de garde à contribution réduite, même si généreux pour les personnes à faible revenu, n’était accessibles qu’après avoir rempli sa déclaration de revenus l’année suivante. Les femmes n’ayant pas les liquidités nécessaires au paiement de ces services n’y avaient donc pas accès. Cette question de liquidité est d’ailleurs une des raisons pour lesquels ce programme a été aussi populaire, même dans les écoles, alors qu’il était souvent plus avantageux de ne pas participer à ce programme en raison des crédits d’impôt qui rendaient les frais de garde inférieurs à la contribution réduite (5,00 $ par jour au début), ce que bien des analystes n’avaient pas compris à l’époque.

– autres facteurs : Même s’il est clair que les politiques familiales adoptées au Québec depuis 1996, surtout les services de garde à contribution réduite en 1997, mais aussi le Régime québécois d’assurance parentale en 2006, ont joué un rôle prépondérant dans l’évolution du taux de fécondité et surtout du taux d’activité des femmes, d’autres facteurs pourraient aussi avoir contribué à ces évolutions. Les auteures mentionnent l’augmentation de la scolarité des femmes, les changements dans la structure d’âge, la hausse des salaires touchés par les femmes et l’immigration. Toutefois, comme ces facteurs ont joué un rôle à la fois au Québec et en Ontario, et ont entraîné des impacts opposés (par exemple, la hausse de la scolarisation a fait augmenter le taux d’activité, mais la hausse de l’immigration l’a fait baisser), les auteures calculent que ces facteurs n’expliquent pas du tout (ou très très peu) les écarts de l’évolution des taux d’activité des Québécoises et des Ontariennes. Il ne reste que les politiques familiales ou d’autres facteurs non considérés (mais on se demande bien lesquels…) pour expliquer ce phénomène majeur.

Et alors…

Je trouve dommage que cette étude bien faite, claire et pas bien longue (18 pages avec les notes et la bibliographie) n’ait pas retenu davantage l’attention des médias. Elle montre le lien entre les politiques familiales et le taux de fécondité, mais surtout, d’une autre façon que je l’ai fait (notamment ici et ) ou que bien d’autres l’ont fait (notamment Pierre Fortin, Luc Godbout et Suzie St-Cerny dans cette étude, deux économistes de la Banque TD dans ce texte et même trois économistes de l’Institut CD Howe dans cette étude), à quel point le programme de services de garde à contribution réduite a contribué à la hausse de la présence des Québécoises sur le marché du travail. Cela dit, ce programme serait encore plus bénéfique pour la société québécoise si on s’assurait de financer en premier lieu les établissements offrant les services de garde de plus grande qualité, soit les Centre de la petite enfance (CPE), comme l’a montré entre autres l’Enquête québécoise sur la qualité des services de garde éducatifs, mais ça, c’est un autre sujet…

Grève et paix

23 juillet 2018

Avec leur livre Grève et paix – Une histoire des lois spéciales au Québec, les historiens Martin Petitclerc et Martin Robert montrent «comment les lois d’exception ont bouleversé non seulement le monde du travail, mais la société québécoise dans son ensemble».

Introduction : Depuis 1964, les gouvernements ont adopté 73 lois spéciales touchant des travailleur.euses du Québec, 42 l’ont été par le gouvernement provincial et 31 par le fédéral. Les auteurs visent en premier lieu à mieux comprendre la dimension politique de cet «exceptionnalisme permanent».

1. L’invention de la grève «légale» : Les auteurs effectuent «un retour sur l’histoire de la législation du travail». Considérée auparavant au mieux comme une liberté (réprimée à l’aide de lois visant d’autres délits), ce n’est qu’en 1944 que la grève est reconnue comme un droit (et en 1964 dans le secteur public) par une législation qui en profite pour l’encadrer, en retirant notamment la liberté de faire la grève en cours de convention collective pour les travailleur.euses syndiqué.es et en tout temps pour les travailleur.euses non syndiqué.es. Les auteurs décrivent et expliquent ensuite l’évolution de cet encadrement, de la judiciarisation des relations de travail et des autres lois touchant le travail (y compris les décisions de la Cour suprême basées sur la Charte canadienne des droits et libertés).

2. Une «solution miracle»? La loi d’exception entre 1965 et 1980 : Les auteurs présentent et analysent les 51 lois spéciales adoptées entre 1965 et 1980, leur nombre passant de 10 entre 1965 et 1969 à 16 entre 1970 et 1974, puis à 21 entre 1975 et 1980 (alors qu’il n’y en avait eu que trois entre 1960 et 1964). «L’utilisation des lois spéciales non seulement augmente, mais celles-ci sont également de plus en plus punitives». Impossible à résumer, ce chapitre est très éclairant, même si et surtout parce qu’il fait ressurgir plein de mauvais souvenirs (et de meilleurs!)…

3. La thérapie de choc (1980-1985) : Cette période fut marquée par le reniement par le gouvernement du PQ de son «préjugé favorable aux travailleurs» (selon l’expression utilisée par Guy Bisaillon qui a quitté le PQ en 1982 pour siéger comme député indépendant, justement en raison de l’adoption par ce gouvernement de lois spéciales très sévères). Les auteurs citent à ce sujet d’autres observateurs qui considèrent ce virage «comparable à une thérapie de choc administrée au mouvement syndical québécois, l’une des plus remarquables volte-face de l’histoire québécoise et canadienne». C’est d’ailleurs à cette époque que sera adoptée «la loi la plus punitive de l’histoire canadienne». Mais pire, «lorsqu’il perd les élections en 1985 le PQ laisse derrière lui un héritage législatif répressif qui sera très utile au gouvernement suivant, comme aux autres après lui». Le journaliste de La Presse Pierre Vennat constate alors que l’adoption de la loi la plus sévère des nombreuses lois spéciales adoptées à l’époque, la loi 111, «sonne en fait «le glas du courant social-démocrate» au PQ. Après cette loi, écrit-il, la «gauche du parti est soit résignée, soit réduite au silence». À cet effet, les auteurs soulignent que non seulement les ténors de ce parti, dont Gérald Godin, ont qualifié les employé.es des services publics de privilégié.es de la société, mais que ce gouvernement a laissé diminuer de 23 % le niveau réel du salaire minimum entre 1980 et 1985. On voit donc que ce ne sont pas uniquement les personnes qu’il considère «privilégiées» qui ont subi les effets du virage à droite de ce parti.

4. L’exceptionnalisme permanent (1985-1994) : «Après l’échec du mouvement de grève illégale de 1983, la loi d’exception entre dans un processus de normalisation», notamment en raison de la «consécration du néolibéralisme comme mode de gouvernement». Non seulement le PQ met-il «en veilleuse son projet de souveraineté» avec ce qu’il a appelé le «beau risque», mais ce changement politique «s’accompagne d’une ouverture à coopérer dans le cadre d’un consensus néolibéral sur les réformes sociales à entreprendre». Dans ce contexte, les deux partis qui s’affrontent lors des élections de 1985 sont «largement acquises au néolibéralisme» et au «renouvellement du fédéralisme». Élu avec 56 % des votes, le PLQ adopte «des mesures de privatisation, de déréglementation et de flexibilisation du travail» qui contribuent à la précarisation des emplois et à une forte croissance du travail atypique. Le PQ et le PLQ appuient tous deux l’Accord sur le libre-échange (ALÉ) conclut en 1987 avec les États-Unis.

Du côté des lois spéciales, le Québec fut la province qui en a adopté le plus entre 1986 et 1990. En plus, ces lois étaient les plus punitives du Canada et bénéficiaient de l’appui des deux principaux partis. Par exemple, la loi 160, copie de la loi 111, fut adoptée en 1986 à l’unanimité. Après avoir présenté les lois spéciales adoptées par les gouvernements du Québec et du Canada entre 1985 et 1994, les auteurs concluent : «La normalisation de la loi d’exception est indissociable du fait que les gouvernements néolibéraux privilégiaient désormais les impératifs du marché aux principes de l’État de droit, un glissement qui n’inquiétera pas les tribunaux avant plusieurs années».

5. Éviter le pire: le pari de la conformité à la loi (1994-2012) : Avec le retour au pouvoir de partis supposés moins néolibéraux, soit le parti libéral à Ottawa et le PQ au Québec, les syndicats espéraient un changement d’attitude face aux droits des travailleur.euses. Ce ne fut pas le cas. Si le nombre de lois spéciales adoptées a diminué à huit en 19 ans au fédéral comme au provincial, c’est surtout parce que la crainte de leur adoption a porté les syndicats à accepter les concessions demandées. «Dans ce contexte, le droit de grève ressemble de plus en plus à une liberté démocratique en voie de disqualification».

L’adoption dorénavant routinière de lois spéciales lors des négociations entre les syndiqué.es du secteur public et le gouvernement du Québec, notamment celle de la loi 142 en 2005 alors que les grévistes respectaient scrupuleusement les services essentiels et les règles contraignantes du Code du travail, a fait en sorte que la «libre négociation n’a pu être préservée qu’au prix du refus d’envisager la grève». Cela amène les auteurs à se demander si le droit de grève est encore une liberté démocratique dans la société québécoise.

Conclusion : Après avoir résumé les principaux constats des chapitres précédents, les auteurs concluent :

«L’histoire des lois d’exception montre qu’il revient avant tout aux salariés et aux organisations syndicales de défendre la légitimité du recours à la grève. Il ne semble pas raisonnable de s’attendre à ce que cette défense vienne des partis au pouvoir ou des tribunaux. (…) Renverser cette lourde tendance [à la disqualification de l’exercice du droit de grève et à la marginalisation du syndicalisme sur le plan politique] s’annonce certes comme un défi de taille, mais à la mesure d’un mouvement fort d’une histoire de près de deux siècles. À notre avis, la capacité du mouvement syndical à résister à la prochaine vague de politiques néolibérales en dépend, tout comme celle de contribuer à la transformation de la société dans le sens de la justice sociale.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, absolument. J’avais beau connaître l’essentiel des faits rapportés dans ce livre, le fait de lire en continu le mépris du PLQ et du PQ envers les travailleur.euses, surtout envers ceux et celles qui nous livrent les services publics essentiels, est déprimant. Mais bon, vaut mieux se rappeler ce passé révoltant que de croire les promesses sans cesse répétées en campagne électorale et de rêver de remplacer un gouvernement inique par un autre qui fera exactement la même chose (et pas seulement dans le domaine des relations de travail).

Ce livre raconte l’histoire de l’adoption de lois spéciales de façon exhaustive, sait faire des liens pertinents et éclairants entre les événements rapportés et contient une analyse toujours bien appuyée par les faits. Le livre est bien structuré et le texte est facile à lire, ce qui permet de suivre sans effort la trame présentée par les auteurs. Seul bémol, les 33 pages de notes en petits caractères sont à la fin. Si elles sont formées en grande majorité de références, on y trouve aussi un bon nombre de compléments d’information qu’il aurait été facile et préférable de mettre en bas de page.