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Le marché du travail en août 2021 au Canada et au Québec, et la COVID-19

16 septembre 2021

marché du travail août 2021 Canada et Québec et la COVID 19Après avoir commenté les données sur l’emploi pour le mois d’août 2021 du Bureau of Labor Statistics (BLS), je poursuis ma série de billets sur le marché du travail et la COVID-19 en analysant celles de l’Enquête sur la population active (EPA) pour le même mois. On verra ici si mes prévisions d’une hausse de l’emploi moins élevée qu’en juillet au Québec et au Canada se sont réalisées.

Août 2021 au Canada

Statistique Canada a publié le 10 septembre son communiqué sur les estimations de l’EPA pour la semaine du 15 au 21 août. On y apprend notamment que :

  • avec sa hausse de 90 000 en août 2021 (ou de 0,5 %), l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées n’était plus inférieure que de 156 000 ou de 0,8 % à son niveau de février 2020, baisse quatre fois moins élevée qu’aux États-Unis (3,5 %); rappelons-nous que cette baisse atteignait au Canada près de 3,0 millions d’emplois ou 15,6 % en avril 2020;
  • comme la population adulte a augmenté de 1,3 % depuis février 2020, son taux d’emploi a baissé davantage, soit de 2,1 % ou de 1,3 point de pourcentage, passant de 61,8 % à 60,5 %;
  • si le taux d’emploi s’était maintenu à 61,8 %, il y aurait eu 408 000 emplois de plus en août 2021; cela dit, le vieillissement de la population explique un peu plus de 0,7 sur 1,3 point de cette baisse du taux d’emploi, ce qui ramène le déficit d’emploi depuis février 2020 à environ 178 000 en tenant compte de la hausse de la population adulte et de son vieillissement; ce nombre, 14 % plus élevé que la baisse de 156 000 emplois, représente une estimation plus juste du rattrapage qu’il reste à faire pour retrouver la situation du marché du travail d’avant la pandémie;
  • le nombre de chômeur.euses a augmenté de 294 000 personnes ou de 26 % entre février 2020 et août 2021, malgré une baisse de 81 000 en août, faisant passer le taux de chômage de 5,7 % en février 2020 à 7,1 % en août 2021, en baisse de 0,4 point par rapport à juillet (7,5 %);
  • avec la hausse de 33 000 en août, la population inactive a augmenté de 269 000 personnes entre février 2020 et août 2021, hausse essentiellement due à la croissance de la population et à son vieillissement;
  • avec sa baisse de 0,1 point en août 2021 par rapport à juillet (65,2 %), le taux d’activité est passé de 65,5 % à 65,1 % entre février 2020 et août 2021, baisse due uniquement au vieillissement de la population;
  • l’emploi à temps plein a augmenté de 0,4 % en août et l’emploi à temps partiel de 0,6 %; entre février 2020 et août 2021, l’emploi à temps partiel a augmenté de 0,8 %, pendant que l’emploi à temps plein diminuait de 1,2 %;
  • après deux hausses exceptionnelles de 7,1 % en juin et de 2,5 % en juillet, l’emploi a augmenté de 0,9 % en août chez les personnes âgé.es de 15 à 24 ans, alors qu’il a augmenté que de 0,3 % chez les 25 à 54 ans et de 0,7 % et chez les 55 ans et plus; malgré ces trois hausses importantes, l’emploi a davantage diminué chez les jeunes (de 1,6 %) que dans les deux autres groupes entre février 2020 et août 2021 (0,7 % dans les deux cas);
  • par contre, comme la population de ces trois groupes a évolué bien différemment depuis 18 mois, il faut souligner que le taux d’emploi des jeunes a moins reculé entre février 2020 et août 2021 que celui des deux autres groupes, soit de 0,4 point de pourcentage (de 58,0 % à 57,6 %), alors que celui de 25-54 ans reculait d’un point (de 83,1 % à 82,1 %) et celui des 55 ans et plus de 1,3 point (de 36,0 % à 34,7 %);
  • même s’il a diminué de 16 % à 11,6 % entre mai et août 2021, le taux de chômage des 15 à 24 ans surpassait encore de beaucoup celui des deux autres groupes (6,0 % et 7,3 %);
  • le taux de chômage des jeunes qui étudiaient à temps plein en mars et qui prévoyaient poursuivre leurs études à l’automne est passé de 12,7 % en août 2019 à 26,0 % en août 2020 et à 11,1 % en août 2021, et leur taux d’emploi de 55,0 % à 47,5 % puis à 56,1 %, un taux plus élevé qu’en août 2019, même si on accuse ces jeunes de moins travailler qu’avant en raison des programmes d’aide aux travailleur.euses (voir ce billet).

Août 2021 au Québec

Entre les semaines de référence de juillet et d’août (du 15 au 21 août), la seule décision des gouvernements ayant un impact pour le Québec et le reste du Canada a été l’ouverture des frontières pour les touristes des États-Unis. Je m’attendais donc à une légère hausse de l’emploi, comme dans le reste du Canada. J’avais tort! En effet :

  • l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées a baissé de 11 000 en août (ou de 0,3 %); la baisse entre février 2020 et août 2021 a atteint 65 000 emplois ou 1,5 %;
  • comme la population adulte a augmenté de 0,9 % depuis février 2020, son taux d’emploi a baissé davantage, soit de 2,4 % ou de 1,5 point de pourcentage, passant de 61,9 % à 60,4 %;
  • si le taux d’emploi s’était maintenu à 61,9 %, il y aurait eu 106 000 emplois de plus en août; par contre, le vieillissement de la population explique environ 0,8 sur 1,5 point de la baisse du taux d’emploi, ce qui ramène le déficit d’emploi depuis février 2020 à environ 49 500, soit moins que la baisse officielle de 65 000 emplois; cela signifie que le vieillissement de la population a eu plus d’effet sur l’emploi que la hausse de la population adulte (ralentie en raison de la baisse de l’immigration, alors que le vieillissement s’est au contraire accéléré pour cette raison); ce nombre, 49 500 emplois, représente une estimation plus juste du rattrapage qu’il reste à faire pour retrouver la situation du marché du travail d’avant la pandémie;
  • la baisse de l’emploi depuis février 2020 fut nettement plus élevée au Québec (1,5 %) que dans le reste du Canada (0,6 %); entre juillet et août 2021, le Québec est passé du troisième au sixième rang des pertes d’emplois les moins élevées en pourcentage depuis février 2020, comme on peut le voir dans l’image qui accompagne ce billet;
  • marché du travail août 2021 Canada et Québec et la COVID 19_1entre février 2020 et août 2021, l’estimation de l’emploi a diminué beaucoup plus chez les femmes (53 000 emplois ou 2,55 %) que chez les hommes (12 200 emplois ou 0,54 %); l’écart entre ces deux baisses a toutefois diminué en août, passant de 2,4 à 2,0 points; en effet, l’estimation de l’emploi a diminué davantage en août chez les hommes (de 9100 emplois ou de 0,4 %) que chez les femmes (de 2000 emplois ou de 0,1 %);
  • si le nombre d’emplois a globalement diminué de 1,5 % entre février 2020 et août 2021, cette baisse fut de 2,2 % chez les employé.es (ou salarié.es) du secteur privé et de 10,3 % chez les travailleur.euses autonomes (baisse concentrée dans la santé, l’hébergement et la restauration, les services aux entreprises, le transport, les autres services et l’information, la culture et les loisirs); pendant ce temps, l’emploi augmentait de 5,7 % chez les employé.es du secteur public, surtout dans le secteur de l’éducation, secteur dont les estimations d’emploi ne cessent de surprendre depuis le début de la crise; ces estimations nous montrent aussi que la baisse de 11 000 emplois en août s’est répartie bien différemment selon les catégories d’emploi : hausse chez les salarié.es du secteur public (7 400 ou de 0,7 %), petite baisse chez les salarié.es du secteur privé (-4300 ou de 0,15 %) et forte baisse dans le travail autonome (-14 100 ou de 2,8 %);
  • l’emploi à temps partiel a diminué de 2,8 % en août 2021, alors que l’emploi à temps plein augmentait de 0,3 %; entre février 2020 et août 2021, l’emploi à temps partiel a diminué de 6,3 % et l’emploi à temps plein de 0,4 %;
  • le nombre de chômeur.euses a augmenté de 61 000 (ou de 30 %) entre février 2020 et août 2021, malgré une baisse de 14 500 en août 2021; le taux de chômage est ainsi passé de 4,5 % en février 2020 à 5,8 % en août 2021, en baisse de 0,3 point par rapport à juillet (6,1 %);
  • avec sa hausse de 31 000 en août, la population inactive a augmenté de 70 400 personnes entre février 2020 et août 2021, hausse essentiellement due à la croissance de la population et à son vieillissement;
  • avec sa baisse de 0,4 point en août 2021 par rapport à juillet (64,5 %), le taux d’activité est passé de 64,8 % à 64,1 % entre février 2020 et août 2021, baisse due uniquement au vieillissement de la population;
  • après deux hausses exceptionnelles de 8,8 % en juin et de 1,7 % en juillet, l’emploi a baissé de 2,2 % en août chez les personnes âgé.es de 15 à 24 ans, alors qu’il a augmenté de 0,3 % chez les 25 à 54 ans et a diminué de 0,7 % chez les 55 ans et plus; malgré cette dernière baisse, l’emploi a diminué au même rythme chez les jeunes et chez les 25 à 54 ans (2,3 %) entre février 2020 et août 2021, alors qu’il a augmenté de 1,4 % chez les 55 ans et plus;
  • par contre, comme la population de ces trois groupes a évolué bien différemment depuis 18 mois, il faut souligner que le taux d’emploi des jeunes a moins reculé entre février 2020 et août 2021 que celui des 25-54 ans, soit de 1,0 point de pourcentage (de 66,3 % à 65,3 %) par rapport à 1,8 point (de 85,7 % à 83,9 %), alors que celui des 55 ans et plus ne baissait que de 0,4 point (de 32,8 % à 32,4 %);
  • le taux de chômage des 15 à 24 ans (6,9 %) était rendu en août 2021 moins élevé qu’en février 2020 (7,0 %) et même que celui des personnes âgées de 55 ans et plus (7,1 % par rapport à 4,9 % en février 2020); celui des 25 à 54 ans était le plus faible, mais nettement plus élevé qu’en février 2020 (5,2 % par rapport à 3,8 %);
  • le taux de chômage des jeunes qui étudiaient à temps plein en mars et qui prévoyaient poursuivre leurs études à l’automne est passé de 10,2 % en août 2019 à 19,6 % en août 2020 et à 5,8 % en août 2021, et leur taux d’emploi de 63,1 % à 61,0 % puis à 66,0 %, ce qui montre leur désir de travailler, contrairement au discours ambiant; ces jeunes avaient par ailleurs en août 2021 le deuxième taux d’emploi le plus élevé des 10 provinces canadiennes (derrière l’Île-du-Prince-Édouard) et le taux de chômage le plus bas.

On pourrait penser que le fait que le taux d’activité ait été plus élevé dans le reste du Canada (65,4 %) qu’au Québec (64,1 %) en août 2021 montre une plus grande vitalité de leur marché du travail. En fait, c’est uniquement en raison des différences dans leur structure démographique que le taux d’activité était plus élevé dans le reste du Canada qu’au Québec, le Québec ayant une proportion beaucoup plus élevée d’adultes âgé.es de 65 ans et plus (23,7 % par rapport à 21,1 %). Ainsi, si le Québec avait eu la même structure démographique que le reste du Canada en août 2021, son taux d’activité aurait été plus élevé que celui du reste du Canada. En effet, avec les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0017-01, on peut calculer, en associant les taux d’activité par tranche d’âge de cinq ans (15-19 ans, 20-24 ans jusqu’à 65-69 ans et 70 ans et plus) au pourcentage de la population adulte dans ces tranches d’âges dans le reste du Canada, que le taux d’activité aurait en fait été en août 2021 de 67,1 % au Québec au lieu de 65,1 % par rapport à 66,8 % dans le reste du Canada, s’il avait eu la même structure démographique. On remarquera que les taux d’activité d’août 2021 en données non désaisonnalisées étaient plus élevés que les taux d’activité en données désaisonnalisées de 1,0 point au Québec (65,1 % et 64,1 %) et dans le reste du Canada (66,4 % et 65,4 %).

En gardant en tête le fait que les marges d’erreur des estimations de l’emploi de l’EPA sont encore plus importantes avec des données désagrégées comme celles par industrie, je présente dans le tableau qui suit (tiré des données du tableau 14-10-0355-01) la variation de ces estimations par industrie entre juillet 2021 et août 2021, et entre février 2020 et août 2021. J’ai mis en caractère gras dans les quatre dernières colonnes du tableau les hausses et les baisses les plus importantes.

marché du travail août 2021 Canada et Québec et la COVID 19_2

On peut voir que l’emploi a baissé dans 10 industries et a augmenté dans les six autres entre juillet 2021 et août 2021. Il y a eu trois hausses de plus 5000 emplois, soit dans les administrations publiques (12 700 ou 5,1 %), dans le commerce de gros et de détail (6300 ou 1,0 %) et dans les services d’hébergement et de restauration (5300 ou 2,7 %). Avec les hausses des deux mois précédents, l’emploi dans cette industrie a augmenté de 43 300 emplois (27,4 %) en trois mois, et même en fait de 54 000 ou de 34 % en données non désaisonnalisées, ce qui est énorme pour une industrie dans laquelle les employeurs se plaignent constamment de pénuries de main-d’œuvre. Il y a eu quatre baisses de plus 5000 emplois, soit dans l’information, culture et loisirs (-13 100 ou -7,6 %), dans les toujours aussi surprenants services d’enseignement (-8100 ou -2,2 %), dans les soins de santé et assistance sociale (-5900 ou -1,0 %) et dans l’agriculture (-5400 ou -9,4 %). Notons que trois de ces quatre industries (sauf la santé) connaissent des variations d’emploi saisonnières l’été, ce qui pourrait avoir eu une influence sur l’ampleur de ces baisses en août.

Le tableau nous montre encore après 18 mois de crise cinq baisses de plus de 19 000 emplois, dont deux de plus de 30 000 et une de plus de 50 000 :

  • les services d’hébergement et de restauration (baisse de 57 800 emplois, ou de 22,3 %);
  • la fabrication (35 100 ou 7,0 %);
  • le transport et l’entreposage (27 300 ou 11,0 %);
  • l’information, culture et loisirs (21 300 ou 11,7 %);
  • les autres services (19 600 ou 11,3 %).

Les deux hausses les plus importantes depuis février 2020 ont eu lieu dans les services d’enseignement (34 800 emplois ou 11,0 %) et dans la finance, assurances, services immobiliers et de location (34 500 emplois ou 13,8 %), deux hausses étranges, d’autant plus que les données de l’EERH montrent plutôt des baisses de l’emploi salarié dans ces deux industries entre février 2020 et juin 2021. Finalement, l’emploi aurait augmenté de 22 000 ou de 9,1 % dans les administrations publiques, hausse concentrée à 93 % au cours des deux derniers mois, ce qui la rend suspecte.

Et après?

Depuis quelques mois, mes prévisions de cette section ont presque toujours été bonnes, sauf ce mois-ci! Quand on peut se baser sur des annonces gouvernementales importantes pour faire ces prévisions, elles ne sont pas bien difficiles. Mais, depuis qu’il n’y en a presque plus, c’est plus difficile, car on tombe dans les travers habituels de l’EPA, avec ses marges d’erreur importantes et son système de désaisonnalisation qui ne fonctionne pas bien en temps de pandémie.

Entre les semaines de référence d’août et celle de septembre (cette semaine, soit du 12 au 18 septembre), il n’y a pas eu d’annonces majeures au Québec et peu dans le reste du Canada. Par contre, le nombre de cas de COVID-19 et d’hospitalisations, notamment en soins intensifs, a augmenté dans de nombreuses provinces, notamment au Québec (dont à Montréal), où le nombre d’hospitalisations a plus que quadruplé en un peu plus d’un mois, passant de 55 le 9 août à 250 le 15 septembre et le nombre de patient.es aux soins intensifs a presque triplé en 22 jours (de 29 à 85). La situation est encore pire en Alberta, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique, alors que le nombre de cas se stabilise ou diminue en Ontario. Heureusement, le taux de vaccination progresse rapidement partout au pays, dont au Québec, ce qui permet d’espérer qu’il n’y aura plus de nouveaux confinements au cours des prochains mois, donc de périodes de baisses importantes de l’emploi. Comment cela se traduira-t-il en termes d’emplois en septembre? Je renonce à me prononcer!

Et alors…

La baisse du nombre d’emplois au Québec en août m’a pris par surprise, alors que sa hausse dans le reste du Canada fut assez conforme à mes attentes. Le bon côté de cette situation est qu’elle m’a forcé à creuser un peu plus les données et m’a permis de constater à quel point le vieillissement de la population a eu un impact bien plus grand que je m’y attendais sur l’emploi depuis le début de la pandémie. C’est sûr que ce facteur jouait peu dans les premiers mois, mais après 18 mois, son impact est devenu majeur, dans un contexte où l’immigration et la contribution des résident.es non permanent.es ont fortement ralenti et où l’ampleur des baisses d’emplois dues à la pandémie a grandement diminué. Je ne devrais pas être surpris de la force de cet impact, car j’ai beaucoup écrit sur la question, dont ce billet publié il y a même moins d’un mois. Ce que j’ai le plus réalisé ce mois-ci, c’est que le vieillissement de la population au Québec a eu plus d’impact sur l’évolution de l’emploi que la hausse de la population et autant que la pandémie!

Quant à la baisse d’emploi observée au Québec en août, j’ai eu beau regarder les données sous tous ses angles, j’ai de la difficulté à la comprendre. Il faut dire qu’avec une baisse aussi faible (11 000 emplois ou moins de 0,3 % (0,26 %, pour être précis), presque tous les changements du niveau de l’emploi selon le sexe, le statut d’emploi, la catégorie d’emploi ou l’industrie sont inférieurs à la marge d’erreur à 95 %. En plus, comme mentionné dans le billet, le système de désaisonnalisation de Statistique Canada fonctionne moins bien dans des périodes de crise comme celle-ci. Cette remarque a aussi été soulevée aux États-Unis, notamment pour les données dans l’enseignement. Par exemple, cette baisse d’emploi en août pourrait être en partie un retour de balancier des hausses importantes en juin et en juillet qui seraient dues à des embauches décalées dans le temps. Mais, peut-être pas!

Par ailleurs, le nombre de chômeur.euses inexpérimenté.es (qui n’ont pas travaillé depuis au moins un an, voir ce billet pour en savoir plus sur le chômage inexpérimenté) a légèrement augmenté au Québec (de 1700) en août en données non désaisonnalisées, ce qui a fait passer leur proportion de 49 % à 47 % des chômeur.euses, car le nombre de chômeur.euses expérimenté.es a augmenté davantage (de 13 000). Ce nombre a diminué de plus de 27 000 dans le reste du Canada, alors que le nombre de chômeur.euses expérimenté.es augmentait de plus de 57 000. En conséquence, la proportion de chômeur.euses inexpérimenté.es est passée de 54 % à 51 % des chômeur.euses. Ces fortes proportions de chômeur.euses inexpérimenté.es au Québec et dans le reste du Canada montrent que bien des gens, même ceux qui sont absents du marché du travail depuis plus d’un an, cherchent du boulot, contrairement à ce que prétendent les personnes qui voudraient mettre fin à la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE). Ces taux (47 % et 51 %) sont les quatrième (dans le reste du Canada) et dixième (au Québec) plus élevés des 548 mois depuis janvier 1976, le sommet ayant été atteint dans les deux cas en juin 2021. Cela montre à quel point la situation actuelle est particulière. Notons que ces proportions étaient d’environ 30 % au Québec et d’un peu plus de 35 % dans le reste du Canada avant la pandémie.

L’augmentation du nombre de cas et d’hospitalisations montre bien que, malgré la hausse du taux de vaccination, il ne faut pas baisser la garde!

La révolution agroécologique

13 septembre 2021

révolution agroécologiqueAvec son livre La révolution agroécologique – Nourrir les humains sans détruire la planète, Alain Olivier, professeur en agroforesterie à la faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval, «nous guide dans cet ensemble de principes scientifiques et de pratiques agricoles qu’est l’agroécologie».

Prologue : L’auteur se voit comme «un enfant des forêts et des champs», de la nature et de la culture, considérant que l’une ne va pas sans l’autre. Ce livre est consacré à la rencontre entre les deux.

Introduction : Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que l’auteur ait choisi d’étudier en agronomie. Il raconte ensuite son passage au Burkina Faso au cours duquel il a appris que les paysan.nes pouvaient en savoir plus que lui sur les plantes qu’on y cultive et que les méthodes qu’on lui avait enseignées étaient loin d’être les meilleures.

Première partie – Les fondements de l’agroécologie

1. L’héritage de la «révolution agricole» : L’auteur s’oppose au fait que des entreprises à but lucratif puissent breveter des organismes vivants en ajoutant un gène à une espèce de plante existante. Pourtant, les modifications du genre apportées au cours des millénaires précédents ont toujours été disponibles à tous les humains. Il aborde aussi :

  • l’importance de conserver la diversité des plantes quand on en introduit une nouvelle;
  • les dangers liés à la culture des mêmes plantes sur différents territoires, à la monoculture et à l’utilisation de pesticides, de fongicides, d’engrais et même de l’irrigation, soit les méthodes pour adapter l’environnement aux plantes jugées plus performantes plutôt que de sélectionner des plantes les mieux adaptées à leur environnement;
  • les conséquences environnementales et sociales de la «transformation des modes de production agricole à compter de la deuxième moitié du XIXe siècle», appelée «la révolution agricole», qui, malgré ses succès indéniables, montre ses limites, surtout dans les pays du Sud.

2. Qu’est-ce que l’agroécologie? : L’auteur répond à la question du titre en précisant aussi ce que l’agroécologie n’est pas (par exemple, l’agriculture biologique peut aussi bien être agroécologique que ne pas l’être) et qu’elle comprend des dimensions sociales, économiques et politiques, en plus de s’intéresser à toutes les étapes de la production et de la consommation de produits alimentaires. Le concept d’agroécologie est formé de principes plutôt que de prescriptions, ce qui la rend à la fois polysémique et adaptée à la réalité de chaque terroir et à chaque système alimentaire.

3. L’agroécologie face aux enjeux du système alimentaire : L’agroécologie ne vise pas seulement à ce qu’on puisse se nourrir aujourd’hui, mais aussi qu’on puisse le faire avec des aliments nutritifs et diversifiés à long terme et partout, bref, d’assurer la sécurité alimentaire pour tous les êtres humains de la planète. L’auteur aborde ensuite :

  • le lien et l’influence mutuelle entre l’environnement, l’économie et la société;
  • la santé des sols, l’approvisionnement en eau de qualité et le bien-être animal;
  • l’influence de l’agriculture sur les changements climatiques et de ceux-ci sur l’agriculture;
  • le rôle de l’agroécologie sur ces enjeux;
  • les externalités négatives engendrées par l’agriculture industrielle et positives par les pratiques agroécologiques, notamment par la provision de services écosystémiques et socioculturels;
  • la nécessaire revalorisation du travail des paysan.nes;
  • des précisions sur le concept de durabilité de l’agriculture et de la sécurité alimentaire.

Deuxième partie – Les principes écologiques de l’agroécologie

4. Des sols vivants : La santé des sols exige des apports que les engrais chimiques ne parviennent pas à fournir complètement. L’auteur explique les principes de l’agroécologie à cet égard, axé notamment sur la présence et la stabilisation de la matière organique (débris végétaux et animaux, et organismes vivants) dans les sols. Il aborde aussi les principes de l’agroforesterie (pratiques «associant arbres, cultures et animaux sur une même parcelle agricole»).

5. L’eau, source de vie : «Sans eau, il n’y a ni production végétale ni production animale». L’eau est donc avec raison au centre des préoccupations des paysan.nes et le sera encore plus avec le réchauffement climatique. L’auteur explique les moyens de favoriser l’approvisionnement et surtout la rétention de l’eau dans les sols de culture avec des moyens associés aussi bien à l’agroécologie qu’à l’agroforesterie. Il aborde finalement la question de la qualité de l’eau, en lien avec l’agriculture industrielle, l’agroécologie et l’agroforesterie.

6. L’énergie solaire : Comme l’eau, l’énergie qui provient du soleil est indispensable à la vie. Avec l’eau et le dioxyde de carbone, elle permet la photosynthèse. L’auteur montre que l’agriculture industrielle (notamment en raison de la monoculture) est beaucoup moins efficace que l’agroécologie et l’agroforesterie pour utiliser cette énergie gratuite et que toutes les plantes n’ont pas besoin de la même quantité d’ensoleillement (certaines bénéficient par exemple de l’ombrage des arbres). La présence d’arbres évite aussi les grandes chaleurs et le froid nocturne.

7. L’extraordinaire diversité du monde vivant : L’auteur raconte qu’un paysan pratiquant l’agriculture industrielle s’est soudainement inquiété des odeurs de son champ et de l’absence de bruit de toute vie animale à ses alentours. Il profite de cette anecdote pour souligner «l’érosion de la diversité», comme la disparition ou la diminution de nombreuses espèces d’insectes et la perte d’habitats dues à nos pratiques agricoles (et à d’autres facteurs, dont l’urbanisation), et son importance pour la vie sur notre planète, dont la nôtre. Il aborde aussi :

  • l’utilisation d’antagonistes (comme les coccinelles pour les pucerons) au lieu d’insecticides;
  • l’importance de la pollinisation en agriculture et pour la diversité, menacée par les insecticides;
  • le rôle de la préservation des habitats pour attirer les antagonistes et les pollinisateurs;
  • l’impact positif de l’agroécologie sur l’agriculture, l’environnement et l’économie.

8. Atténuer les changements climatiques et s’y adapter : Même si l’agroécologie n’a pas été conçue pour lutter contre le réchauffement climatique (elle existait avant qu’il ne soit un enjeu), elle peut l’atténuer et même favoriser l’adaptation à ces changements. L’auteur explique les principes de l’agroécologie qui vont dans ce sens et les pratiques de l’agriculture industrielle qui vont en sens inverse, causant une hausse des émissions de GES. Il aborde aussi l’utilisation des terres agricoles pour la production d’agrocarburants qui réduit beaucoup moins les émissions de GES que ses promoteurs le disent, quand elle ne les accroît pas, en polluant en plus et en faisant diminuer la sécurité alimentaire. La production des biocarburants de deuxième génération (résidus agricoles, forestiers et ménagers) est plus acceptable, mais prive quand même les sols «d’une source importante de matière organique qui est pourtant à la base de leur constitution», à moins que son approvisionnement soit minime.

9. Quelle place pour l’élevage en agroécologie? : L’auteur répond à cette question en commençant par montrer que les animaux non humains sont sensibles, utilisent des outils et font preuve d’empathie (voir notamment ce billet), puis en déplorant «monoélevage». Il aborde aussi :

  • l’utilisation des céréales pour nourrir les animaux (voir ce billet), alors qu’une forte proportion de la population humaine souffre de la faim;
  • l’utilisation prépondérante des terres agricoles pour l’élevage et son impact sur la dégradation des sols, la déforestation, la consommation d’eau, la pollution et les émissions de GES;
  • les avantages de l’élevage (culturels, alimentation de proximité, identité, lien avec la nature, rôle dans l’agrosystème, etc.) et les moyens d’en diminuer les impacts négatifs.
  • Il conclut que l’animal «pourrait avoir une certaine place dans les pratiques agroécologiques. Mais, son élevage ne doit pas se faire de n’importe quelle façon», ce qui implique «de profonds changements aux systèmes de production agricole, mais aussi au système alimentaire dans son entier», dont la diminution de sa consommation de viande.

Troisième partie – Les dimensions socioéconomiques de l’agroécologie

10. Manger à sa faim et vivre en santé : L’auteur explique le sens du concept de sécurité alimentaire et nutritionnelle, puis décrit ses causes et ses caractéristiques. Il montre ensuite comment l’agroécologie permet de l’améliorer. Il aborde aussi :

  • la fragilité de notre approvisionnement de nourriture révélée par la crise de la COVID-19 et les moyens pour y faire face;
  • le concept de justice alimentaire, pas seulement liée à l’insécurité alimentaire, mais aussi aux faibles revenus et salaires, et aux conditions de travail déplorables dans l’agriculture et dans la transformation alimentaire (on l’a constaté durant la pandémie avec les éclosions);
  • les liens «qui unissent alimentation et santé» (obésité, diabète, épidémies, intoxications, etc.).

11. À qui appartiennent la terre, l’eau et les semences? : Ce chapitre porte sur la propriété et la protection des terres agricoles, des ressources hydriques (l’eau) et des semences (dont les organismes génétiquement modifiés, OGM). L’auteur aborde aussi la disparition d’un grand nombre de variétés de semences et de plantes comestibles, et la concentration des plantes cultivées qui réduit la diversité bioculturelle (biologique, culturelle et même linguistique).

12. Valoriser l’expertise des paysans et des paysannes : À l’instar des colonisateurs qui ont ignoré les savoirs des Autochtones, les Occidentaux dénigrent souvent les savoirs des paysan.nes, qui sont pourtant fondamentaux en agroécologie, voire à son origine. En effet, ces savoirs sont précieux et surtout adaptés à chaque terroir, contrairement aux techniques de l’agriculture industrielle. Cela ne veut pas dire que ces paysan.nes ne peuvent pas bénéficier d’une formation plus technique ou scientifique, mais celle-ci doit «se greffer aux savoirs paysans, et non l’inverse». L’auteur donne quelques exemples de ces savoirs et de leur pertinence, puis souligne l’apport des connaissances des femmes.

13. Un territoire habité : L’auteur explique l’impact de l’agriculture industrielle sur les territoires et les paysages qui ont tendance à se ressembler de plus en plus, la production agricole étant «de plus en plus déconnectée des particularités du territoire historique dans lequel elle s’inscrit» et influençant les autres activités (économiques et autres) des régions où elle est présente. Il aborde aussi l’impact de l’agroécologie en milieu urbain et les défis auxquels elle doit faire face.

14. La dimension politique de l’agroécologie : L’agroécologie n’est pas qu’une science et un ensemble de pratiques, mais aussi un mouvement social. De nombreuses organisations de la société civile sont associées à l’agroécologie, comme La Via Campesina (La Voie paysanne). Ces organisations militent aussi pour une véritable sécurité alimentaire pour les communautés autochtones et paysannes. L’auteur aborde aussi :

  • la vision de l’économie en agroécologie, axée sur les biens communs, la diversité de la production, la sécurité alimentaire, la santé des paysan.nes et la mise en marché de proximité, et limitant la marchandisation de la nature;
  • les désavantages de cette vision, dont l’exigence de plus de travail humain et les délais de production et de rentabilité;
  • la tension entre «la portée sociale de l’agroécologie et sa portée écologique» et les dangers associés à sa récupération et à son institutionnalisation (qui aurait aussi ses avantages).

15. A-t-on vraiment le choix?- La transition agroécologique : L’auteur reconnaît l’apport important des techniques développées par les recherches en agriculture. Pour lui, les problèmes qu’il soulève ne relèvent pas tous de la nature de ces technologies, qui peuvent même être très utiles en agroécologie, mais de la façon dont on les utilise et de leur accès restreint en raison de leur contrôle par un petit nombre d’entreprises qui réduisent l’autonomie des paysan.nes plutôt que de l’accroître. Cela dit, certaines de ces technologies sont nuisibles quand on tient compte des externalités négatives de leur utilisation. Les abandonner ne signifie pas de retourner en arrière, même si leur abandon entraînerait une augmentation du travail humain, mais de les adapter à des méthodes respectueuses de la nature. La transition agroécologique ne sera donc pas simple, encore moins quand on tient compte de la puissance des lobbys de l’industrie actuelle et des besoins différents dans les pays riches et pauvres, et entre ces pays. Elle devra se faire de façon graduelle et exigera un appui de l’État pour passer d’un mode de production à l’autre et permettre aux sols de revenir en santé.

Conclusion : L’auteur fait le tour des problèmes (économiques, environnementaux, sociaux et autres) générés par les systèmes de production agricole et alimentaire actuels, puis souligne les bienfaits que pourrait apporter l’agroécologie à cet effet.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai beaucoup appris dans ce livre qui est pour moi complémentaire à celui de Louis Robert Pour le bien de la terre (voir ce billet), mais plus complet et plus convainquant. Il explique bien les caractéristiques de ce mouvement et n’hésite pas à souligner ses désavantages après avoir présenté ses nombreux avantages. L’auteur sait aussi joindre aux présentations plus techniques les impacts sociaux et sanitaires importants des changements qu’il met de l’avant. Ne maîtrisant pas le sujet, je ne peux pas conclure sur les bienfaits de l’agroécologie au niveau mondial, même si mon biais de confirmation me porte à l’appuyer! En plus, ce livre se lit étonnamment bien, l’auteur sachant bien vulgariser son propos. Autre bon point, les notes, surtout des compléments d’information, souvent substantiels, mais aussi des références, sont en bas de page.

Le marché du travail en août 2021 aux États-Unis et la COVID-19

9 septembre 2021

marché du travail août 2021 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à juillet 2021 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais commenter celles d’août 2021 dans deux billets différents, parce que les données pour les États-Unis ont été publiées une semaine avant celles pour le Canada et le Québec, et que la situation dans ce pays a connu des développements inattendus. En plus, cela allégera un peu ce billet que j’ai de la difficulté à raccourcir! On verra dans ce premier billet si ma prévision d’une hausse de l’emploi moins élevée qu’en juillet aux États-Unis s’est réalisée.

Août 2021 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 3 septembre pour août 2021) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Alors que les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS, j’ai eu la surprise de lire dans l’article de l’Agence France-Presse repris par les principaux journaux du Québec, dont celui-ci publié dans La Presse, une mention de l’existence de deux sources de données. En effet, après le classique «235 000 emplois ont été créés le mois dernier» (sans quand même mentionner que cette donnée vient de l’ES, voir la dernière colonne de ce tableau), cet article ajoute que «Quant au taux de chômage qui prend en compte des données différentes, il recule de nouveau, à 5,2 % (-0,2 point)» (sans mentionner non plus que cette donnée vient de la HS, voir la septième ligne de cet autre tableau). En effet, ces données sont très différentes, tout particulièrement ce mois-ci.

– emploi, taux de chômage et activité

Si on regarde les données de la dernière colonne de ce tableau, on voit que les estimations de la HS montrent une hausse de 509 000 emplois en août plutôt que de 235 000 emplois comme l’ES, soit plus du double, avec une différence de 274 000 emplois! Notons par contre que la hausse de 235 000 emplois de l’ES s’additionne aux révisions positives de 134 000 emplois des données de juin 2021 (+24 000) et de juillet (+110 000), ce qui rend le niveau d’emploi en août plus élevé de 369 000 que celui publié pour juillet 2021, niveau encore inférieur de 140 000 à la hausse de l’estimation selon la HS. La hausse officielle de l’emploi selon l’ES (235 000) est en outre encore plus éloignée des 728 000 anticipés par les prévisionnistes, soit moins du tiers de cette prévision. Les prévisionnistes ont toutefois mieux anticipé le taux de chômage qui est comme prévu passé de 5,4 % à 5,2 %, une baisse de 0,2 point de pourcentage.

Entre février 2020 et août 2021, l’emploi a baissé de 5,3 millions (3,5 %) selon l’ES et de 5,6 millions (3,5 % aussi) selon la HS, baisses environ trois fois plus élevées qu’au Canada (1,3 % en juillet 2021) et qu’au Québec (1,2 %). En plus, si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,1 % au lieu de 58,5 %, il y aurait 6,8 millions d’emplois de plus en août 2021, un nombre plus élevé de 4,4 %. Cette estimation (6,8 millions d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour retrouver la situation d’avant la pandémie.

Le tableau de la HS nous apprend aussi que le nombre de personnes inactives a baissé de 49 000 en août et que la population active a augmenté de 190 000 personnes, hausse insuffisante pour faire augmenter le taux d’activité qui est demeuré à 61,7 % (passant en fait de 61,708 % à 61,747 %), restant en baisse de 1,6 point par rapport à février 2020 (63,3 %). Notons aussi que le BLS estime que, en raison des erreurs de classification que j’ai expliquées dans le billet de juin 2020, le taux de chômage devrait être plus élevé, possiblement de 0,3 point de pourcentage, soit à 5,5 %.

– emploi selon le sexe et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 235 000 emplois en août 2021 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 28 000 emplois chez les femmes (0,04 %) et de 207 000 chez les hommes (0,28 %). Entre février 2020 et août 2021, l’emploi a baissé de 3,0 millions (3,9 %) chez les femmes et de 2,3 millions (3,1 %) chez les hommes. Du côté industriel, les hausses d’emploi furent les plus importantes dans :

  • les services professionnels, scientifiques et techniques (58 500 emplois);
  • le transport (53 000 emplois);
  • le secteur manufacturier (37 000 emplois, dont 24 000 dans la fabrication de pièces pour véhicules automobiles);
  • les autres services (37 000 emplois);
  • le divertissement, loisirs, jeux de hasard et loteries (30 000 emplois).

Soulignons aussi la baisse de 41 500 emplois dans les services de restauration et débits de boissons, secteur dont l’emploi avait augmenté de près de 1,4 million entre janvier et juillet 2021 (et toujours de plus de 100 000 par mois), soit de 13,6 % en six mois. Malgré cette hausse, l’emploi dans cette industrie était en août 2021 toujours moins élevé de 966 000 ou en baisse de 7,9 % depuis février 2020. Il est difficile de ne pas lier ce renversement de situation à la hausse du nombre de cas de COVID-19 et à la baisse des dépenses de consommation des ménages en raison de la fin des programmes d’aide aux travailleur.euses dans 26 États (voir la deuxième partie de ce billet). Chose certaine, la fin de ces programmes ne semble pas avoir permis de résoudre la «pénurie» de main-d’œuvre, notamment dans cette industrie, l’objectif avoué de ces États en y mettant fin.

– conséquence de l’inactivité

Les données de la HS permettent aussi de répartir la baisse du nombre de personnes en emploi entre celles qui sont considérées par le BLS en chômage ou inactives. Entre février 2020 et août 2021, le nombre de personnes en chômage a augmenté de 2,7 millions et le nombre d’inactif.ives de 4,9 millions, soit 83 % de plus! Si le taux d’activité s’était maintenu à 63,3 % comme en février 2020 (il était de 61,7 % en août 2021), il y aurait 4,2 millions de personnes inactives de moins et 4,2 millions de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 6,9 millions de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 2,7 millions) et le taux de chômage ajusté aurait atteint 7,6 % en août 2021 plutôt que 5,2 %, en hausse de 4,1 points de pourcentage plutôt que de 1,7 point depuis février 2020 (3,5 %).

Notons que je ne suis pas le seul à calculer des taux de chômage ajustés. Dans ce billet, Bill McBride utilise une méthode différente pour ce faire (je préfère nettement la mienne!) et en arrive à 7,9 %, un niveau quand même assez semblable au mien (7,6 %).

Et après?

Avec la hausse de l’emploi moins élevée que prévue en août, il devient difficile de prévoir la suite. Selon toute vraisemblance, l’emploi augmentera en septembre, mais il y a trop de facteurs dont l’effet est difficile à estimer pour préciser davantage. Tout d’abord, le nombre d’infections à la COVID-19 continue à augmenter et ne semble pas montrer de baisse significative d’ici la semaine de référence de la HS (la semaine prochaine) et celles de l’ES (de la semaine prochaine à la fin du mois, selon la période de paye, soit hebdomadaire, aux deux semaines ou autre).

Ensuite, les programmes d’aide à l’intention des travailleur.euses, que ce soit les programmes spéciaux à l’intention des travailleur.euses autonomes et des personnes qui ont épuisé leurs prestations d’assurance-chômage ou le supplément de 300 $ ajouté aux prestations des personnes qui y avaient encore droit, a pris fin lundi dernier (le 6 septembre), et le gouvernement fédéral et les États n’entendent pas les prolonger. La fin de ces programmes laissera 8 millions de personnes sans revenus et 2,7 millions avec des prestations d’assurance-chômage réduites. Si certaines personnes pensent que cela pourrait permettre de pourvoir plus de postes vacants, les données d’août et celles qui ont suivi la fin de ces programmes dans la moitié des États montrent que cet effet pourrait être mineur et même être négatif sur l’emploi en raison de la baisse des dépenses de ces quelque 11 millions de personnes (voir encore une fois la deuxième partie de ce billet). Bref, l’emploi devrait continuer à augmenter en septembre, mais l’ampleur de cette hausse demeure difficile à prévoir pour l’instant.

Et alors…

J’avais prévu dans mon billet sur les données de juillet 2021 que la hausse de l’emploi serait moins élevée en août qu’en juillet (hausse de plus de 1 million, après révision), mais je m’attendais à ce que cette hausse soit tout de même plus importante, même si je trouvais les prévisionnistes optimistes avec leur hausse de plus de 700 000 emplois. Je m’attendais plus à une hausse avoisinant les 500 000 emplois. Mais, ce qui m’a le plus surpris, c’est la concentration de ces emplois chez les hommes, alors que l’emploi a bien plus baissé chez les femmes depuis le début de la pandémie, et la répartition de cette hausse par industrie, notamment la baisse de plus de 40 000 emplois dans les services de restauration et débits de boissons qui semblait sur une tendance durable à la hausse. Comme toujours avec les données sur l’emploi, il est plus facile d’expliquer leurs résultats après leur publication qu’avant!

En fait, c’est ce genre de surprise qui me fait aimer l’analyse des données sur l’emploi (et dans d’autres domaines économiques), surtout au cours de la période d’incertitude actuelle. On a beau bien connaître ce domaine, les comportements humains et leurs conséquences nous surprendront toujours!

Théologie du capital

6 septembre 2021

Théologie du capitalAvec son livre Théologie du capital, Édouard Jourdain, docteur en sciences politiques et spécialiste de la pensée libertaire et de l’histoire de l’anarchisme, propose «de dresser la carte des liens qui existent entre les concepts économiques les mieux établis et leur origine dans les grands débats théologiques ayant émaillé l’histoire de l’Occident. De la propriété à la comptabilité, de l’idée de marché à celle d’intérêt, de la conception qu’on s’y fait du travail aux rêves cybernétiques qui en hantent les derniers développements, tous les concepts de l’économie moderne sont des concepts théologiques sécularisés».

Introduction : L’objectif de ce livre est de mettre à jour les liens entre la religion et ces concepts, de montrer comment la science économique «a posé un voile de rationalité cartésienne sur ces sources» sans toutefois permettre de les effacer, et de lancer des pistes pour autonomiser la science économique.

1. Le marché et sa main divine : En lisant le titre de ce chapitre, j’ai pensé à Claude Ryan et à la main de Dieu qui l’aurait guidé en politique… En fait, l’auteur parle bien sûr de la main invisible d’Adam Smith qui postule qu’on doit obéir aux lois du marché comme on obéit à Dieu. On doit aussi accepter les inégalités, car la main invisible permet de rééquilibrer les richesses en donnant de l’emploi aux pauvres, ce qui permet à tous de bénéficier des richesses des personnes les plus favorisées. L’auteur montre que la religion a aussi influencé les échanges bien avant dans l’histoire, même sans la présence de marchés.

2. Monnaie et fétichisme : Tout comme David Graeber l’a fait dans son livre Dette : 5000 ans d’histoire, l’auteur défait le mythe prétendant que la monnaie a été créée pour remplacer le troc (qui n’a jamais vraiment été prépondérant dans une société). En fait, la monnaie a été créée avec la comptabilité des stocks, donc après le début de l’accumulation de biens, pour calculer ces stocks et les dettes. La monnaie servait aussi d’offrande dans les temples, remplaçant les sacrifices humains ou d’animaux non humains. Avec la création de la monnaie scripturale (lettres de change), la monnaie s’est débarrassée de l’influence des dieux et en a créé un autre, l’argent devenu fétiche.

3. Hérésie de l’intérêt : L’ampleur de la dette mondiale (publique et privée) inquiète l’auteur (et elle s’est accrue durant la pandémie). Il raconte l’historique du prêt à intérêt, cantonné à ses débuts au commerce maritime. Quand il s’est étendu au sein de la société, les religions, surtout monothéistes, l’ont interdit pour des raisons que l’auteur présente, puis ont fini par l’accepter (comme rémunération du risque) tout en dénonçant toujours l’usure (taux «trop» élevés), mais en repoussant ses limites.

4. Du purgatoire à la comptabilité en partie double : L’auteur établit un lien entre le purgatoire et la comptabilité. Pour ce, il aborde :

  • la «teneur de ce qu’est la comptabilité», dont la comptabilité en partie double;
  • la «distinction radicale entre le sujet et les objets, le sujet et la nature»;
  • le purgatoire, qui donne prise sur «le sort des défunts grâce aux prières et aux indulgences» et qui «casse la logique binaire du Bien et du Mal, de l’enfer et du paradis», comme la classe moyenne s’est immiscée entre «les grands (aristocrates et ecclésiastiques) et les petits (artisans et paysans)»;
  • le refus de la comptabilité divine, donc du purgatoire, par Calvin;
  • le rôle de la religion protestante dans la mutation économique en Europe.

5. Absolu et droit de propriété : Si le droit de propriété privée nous semble aller de soi, il est bon de savoir que ce droit n’émane pas de la société civile, mais bien des religions. C’est cet historique que nous présente l’auteur. Ce n’est qu’il y a 2500 ans que la propriété a été reconnue juridiquement pour la première fois. Le christianisme a aussi beaucoup influencé ce droit, le retirant dans certains cas (comme dans l’esclavagisme), le critiquant parfois (notamment comme source de cupidité) et le reconnaissant dans d’autres cas. Ce n’est qu’au Moyen Âge que l’Église a reconnu la préséance de l’autorité politique dans ce domaine, même si l’État a exercé son contrôle sur la propriété bien avant ça. Mais, les débats sur la propriété étaient loin d’être terminés…

6. Le travail entre malédiction et rédemption sacrificielle : L’auteur explique le lien entre le début du travail lors de la révolution néolithique (qui fut «en réalité catastrophique») et le besoin de faire des sacrifices aux dieux. Le travail a longtemps été méprisé par les élites, car proche de l’esclavagisme. C’est avec la naissance des religions monothéistes que le travail a trouvé une nouvelle dignité. Pour ces religions, le travail peut aussi bien être une malédiction qu’une activité de rédemption (selon le métier exercé). Plus tard, le travail est devenu un rempart contre l’oisiveté, surtout dans le cadre du protestantisme. Puis, vint le capitalisme…

7. Le golem et le capitalisme cybernétique : L’auteur associe la cybernétique à la «volonté de recréer sans cesse la vie contre la mort», puis au développement de «la doctrine néolibérale pour laquelle la rationalité des préférences microéconomiques n’est efficiente qu’en vertu de l’information que détiennent les acteurs». La cybernétique permet aussi l’automatisation du travail, dont celui des négociant.es avec les transactions à haute fréquence. Dans ce contexte, on peut craindre que l’être humain soit «capturé dans le rêve produit par la théologie du capitalisme cybernétique» (?).

Conclusion : Comme les mécanismes d’atténuation religieux ont disparu, le capitalisme semble «régner sur l’ensemble de la planète». Un peu comme le fait Alain Deneault dans son livre L’économie de la foi (voir ce billet), l’auteur explique les différents sens du mot «économie». Dans le cas de l’économie de la foi, elle est un ensemble de dispositifs (lieux, espaces, formes esthétiques, discours, spectacles, etc.) qui permettent aux croyant.es ou adhérant.es à une croyance ou à une communauté de se reconnaître et de vivre leur foi. De nos jours, seul le sens du mot économie lié au capitalisme, surtout néolibéral, demeure. Pour changer cette dynamique, il faudrait dépasser le capitalisme.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais seulement si ce thème nous intéresse vraiment, et encore, avec réserves et avec des attentes pas trop élevées. Quand j’ai vu ce livre, il m’a fait penser à un texte intéressant que j’ai lu il y a près d’un an sur le rôle de la religion dans l’histoire économique (voir le deuxième texte présenté dans ce billet). Il est en fait très différent. Alors que le texte que j’ai lu portait sur les influences mutuelles de l’économie et des religions, ce livre associe plutôt une série de concepts économiques à la religion. Si certaines de ces associations sont expliquées clairement, je me suis perdu dans quelques chapitres, encore plus dans celui sur la cybernétique (qui, en plus, n’est pas vraiment un concept économique). Bref, je n’ai pas vraiment aimé ce livre qui, heureusement, n’est pas bien long à lire (192 pages, selon l’éditeur, mais avec seulement 163 pages de texte). Bon point, les notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bas de page.

Les postes vacants, la COVID-19 et les programmes d’aide aux travailleur.euses

2 septembre 2021

postes vacants, COVID-19 et programmes d’aide aux travailleur.eusesEn juin 2021, il y avait plus de 815 000 postes vacants au Canada et près de 220 000 au Québec, nombres en hausse de respectivement 40 % et 56 % par rapport au deuxième trimestre de 2019, selon les tableaux 14-10-0371-01 et 14-10-0325-01 de Statistique Canada. Le taux de postes vacants, soit le nombre de postes vacants divisé par le nombre d’emplois occupés plus le nombre de postes vacants, est passé de 3,5 % à 5,0 % au Canada et de 3,8 % à 5,8 % au Québec. En fait, si on compare les deuxièmes trimestres de 2019 et de 2021, ce qui serait plus juste, le taux de postes vacants est plutôt passé de 3,5 % à 4,5 % au Canada et de 3,8 % à 5,5 % au Québec.

Comment expliquer cette hausse importante? Si on écoutait seulement le Conseil du patronat du Québec (CPQ) et la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), ainsi que certain.es chroniqueur.euses et politicien.nes, on aurait l’impression que le principal coupable est la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE). Pourtant, aucune étude sérieuse n’a porté sur ce sujet, comme il n’y en a pas eu quand on accusait la Prestation canadienne d’urgence (PCU) de désinciter au travail.

Dans ce billet, je vais présenter quelques facteurs qui peuvent expliquer cette hausse et une étude portant sur la même situation aux États-Unis, où le même phénomène s’observe et où les mêmes accusations sont avancées par les organismes patronaux et les politicien.nes de droite.

Facteurs expliquant potentiellement la hausse des postes vacants au Québec et au Canada

Comme aucune étude ne porte sur le sujet et que les données ne permettent pas d’isoler l’impact de facteurs précis (sauf le premier), je vais ici présenter et commenter quelques facteurs pouvant expliquer cette situation :

  • situation antérieure : comme indiqué en amorce, le taux de postes vacants était déjà élevé avant la pandémie (quand la PCU et la PCRE n’existaient pas); les données montrent que le taux de postes vacants était au deuxième trimestre de 2019 à 77,6 % de son niveau actuel au Canada (3,5 %/4,5 %) et à 69,3 % au Québec (3,8 %/5,5 %); il s’agit donc du facteur qui explique le plus le taux actuel de postes vacants; notons en plus que ce taux a été au Québec inférieur à 2,2 % au cours des neufs trimestres entre le premier de 2015 et le premier de 2017, et aussi bas que 1,5 % au quatrième trimestre de 2015, ce qui montre que sa tendance à la hausse date de bien avant la pandémie et la création de la PCU et de la PCRE;
  • maladie et peur de la COVID-19 : il est bien certain que les personnes malades, soit les quelque 4729 cas actifs au Québec au moment où j’écris ces lignes, les personnes en quarantaine et probablement les victimes de la COVID longue et le surplus de personnes en attente de chirurgie (dont le nombre ne peut pas être estimé), ne sont pas en mesure de travailler; à ces personnes s’ajoutent celles qui peuvent refuser des emplois par crainte d’attraper la COVID-19, surtout dans des domaines où les contacts sont nombreux et où la prévalence de la maladie est élevée, comme dans la santé, la restauration et les entreprises de transformation alimentaire;
  • réorientation : bien des personnes, mais on ne peut pas savoir combien, ont profité de la perte temporaire, mais prolongée, de leur emploi pour chercher ailleurs des emplois aux meilleures conditions de travail ou qui leur conviennent davantage, ou encore suivre une formation pour atteindre cet objectif; cela peut avoir eu lieu dans bien des domaines, mais notamment dans la restauration, secteur aux mauvaises conditions de travail, pas seulement au niveau salarial (voir cet article où une personne qui s’est réorientée dénonce ces conditions, dont le harcèlement, le racisme et les heures irrégulières), industrie notamment caractérisée par un fort taux de roulement, car il est fréquent que des personnes y travaillent en attendant de trouver mieux, même en temps «normal»; d’ailleurs, cette industrie (services d’hébergement et de restauration) est celle où on observe le taux de postes vacants le plus élevé (12,7 % en juin 2021 au Canada par rapport à la moyenne de 5,0 % selon le tableau 14-10-0372-01, et 6,6 % au premier trimestre de 2021 au Québec par rapport à la moyenne de 4,2 %, selon le tableau 14-10-0326-01), alors que son taux de chômage en juillet 2021 était plus faible qu’avant la pandémie (4,5 % par rapport à 6,9 % en juillet 2019 au Québec et 4,0 % par rapport à 5,7 % au Canada, selon le tableau 14-10-0022-01) et que l’emploi y était toujours plus bas de 20,5 % au Québec et de 16,4 % au Canada, ce qui montre que le nombre de personnes qui ont quitté cette industrie est très élevé; ce motif comprend aussi les personnes qui ont réalisé durant leur période de perte d’emplois qu’elles n’étaient pas heureuses dans leur ancien emploi et ont décidé de ne plus y retourner (à ce sujet, lire cette excellente chronique de Paul Krugman);
  • subventions aux entreprises et baisse des faillites : si certaines personnes pointent les transferts aux personnes ayant perdu leur emploi, elles mentionnent rarement, voire jamais, l’impact des subventions aux entreprises sur les postes vacants; pourtant, le gouvernement fédéral a transféré presque autant d’argent dans le cadre de la Subvention salariale d’urgence du Canada (SSUC), soit 90,8 milliards $ au 22 août 2021, par rapport à 24,8 milliards $ pour la PCRE et 74,1 milliards $ pour la PCU, sans tenir compte des autres aides aux entreprises (loyers, prêts, etc.) ni des «économies» à l’assurance-emploi découlant de l’inscription à la PCU; ces aides aux entreprises ne sont pas étrangères au fait que «le nombre de dossiers d’insolvabilité déposés par les entreprises est passé de 3 680 à 2 786» au Canada entre 2019 et 2020, une baisse de 24 %, et de 3224 à 2507 entre les 12 mois se terminant en juin 2021 et les 12 mois se terminant en juin 2020, une baisse de 22 %; cela a fait en sorte que plus de 1000 entreprises de plus qu’en temps normal sont restées actives en juin 2021, faisant augmenter un peu artificiellement la demande de main-d’œuvre et le nombre de postes vacants; notons que je ne conteste pas du tout la pertinence de ces aides (quoique peut-être certaines modalités, mais ce n’est pas l’objet de ce billet);
  • vieillissement de la main-d’œuvre et retraites : j’ai calculé que le vieillissement de la main-d’œuvre a fait baisser le taux d’activité global de 64,8 % en février 2020 à 64,1 % en juillet 2021 (en supposant des taux d’activité fixes en février 2020 et en juillet 2021 dans toutes les tranches d’âge de cinq ans et en les associant à la proportion de la population adulte dans chacune de ces tranches d’âge), ce qui correspond à une baisse de 48 000 personnes actives, essentiellement une hausse du nombre de retraites; c’est autant de personnes qui ne sont plus en mesure de pourvoir les postes vacants;
  • migrations : le solde migratoire international (immigration moins émigration) a diminué de 143 000 (ou de 46 %) au Canada et de 10 000 au Québec (ou de 28 %) entre 2019-2020 (avril à mars) et 2020-2021, et le solde des résident.es non permanent.es (travailleur.euses étranger.ères temporaires, étudiant.es étranger.ères et personnes qui revendiquent le statut de réfugié.e) de 245 000 au Canada et de 75 000 au Québec, pour une baisse totale de 388 000 au Canada et de 85 000 au Québec, selon le tableau 17-10-0040-01; cette baisse a fait diminuer considérablement l’offre de main-d’œuvre; il est vrai que les dépenses ces personnes engendrent aussi une hausse de la demande de main-d’œuvre, mais celle-ci se manifeste en partie dans des industries dans lesquelles il n’y a pas de difficultés de recrutement et dans des produits d’importation, alors que les emplois qu’ils auraient occupés sont par définition dans des emplois que les employeurs veulent pourvoir (sinon, ils ne les embaucheraient pas!); notons que le déficit de la migration interprovinciale a diminué de 745 au Québec au cours de la même période (ce solde est par définition nul pour l’ensemble du Canada), selon le tableau 17-10-0020-01, mais cet impact est mineur par rapport à celui de la baisse du solde migratoire international et du solde des résident.es non permanent.es (745/85 000 = 0,88 %);
  • services de garde : bien des personnes (dont on ne peut estimer le nombre), surtout des femmes, éprouvent des difficultés à trouver des places dans les services de garde, ce qui les empêchent d’occuper un emploi, notamment en raison des difficultés de recrutement d’éducatrices, difficultés qui s’expliquent en bonne partie par leurs conditions de travail insatisfaisantes (voir le point suivant);
  • conditions de travail : la vacance de nombreux postes peut s’expliquer par de mauvaises conditions de travail et pas seulement en raison de salaires insuffisants, comme dans le cas des infirmières qui quittent parfois leur poste dans le secteur public en raison du travail supplémentaire obligatoire (TSO); du côté des salaires on peut par exemple remarquer que le salaire horaire moyen des employé.es rémunéré.es à l’heure était au premier trimestre de 2021 au Québec 22,5 % plus élevé que celui offert par les employeurs pour leurs postes vacants (27,20 $ par rapport à 22,20 $), selon les tableaux 14-10-0205-01 et 14-10-0326-01; même dans une industrie à bas salaires comme les services de restauration et débits de boissons, cet écart était de 15,2 % (16,43 $ par rapport à 14,25 $); notons qu’il est normal qu’il y ait un écart de salaires entre des postes vacants et des postes existants, mais ces écarts rendent tout de même ces postes moins attrayants;
  • PCRE : il est aussi possible que la vacance d’un certain nombre de postes soit attribuable à la PCRE, comme le disent notamment les organismes patronaux, mais il serait étonnant que cela dépasse un faible nombre de cas anecdotiques; en effet, les personnes qui accusent ce programme d’être le principal facteur expliquant la hausse du taux de postes vacants semblent ignorer qu’il ne s’adresse qu’aux travailleur.euses autonomes et aux salarié.es qui n’ont pas droit aux prestations d’assurance-emploi (personnes qui n’ont souvent pas le profil des personnes recherchées par les employeurs pour pourvoir leur postes vacants), que la prestation hebdomadaire est passée de 500 $ à 300 $ à la fin juillet pour les personnes qui n’ont pas travaillé depuis le début de cette prestation, au début octobre 2020 (les personnes touchant encore 500 $ ont donc accepté un emploi entre-temps et ne l’ont pas refusé en raison de la PCRE!) et que, contrairement aux critères de la PCU, ceux de la PCRE excluent les prestataires qui ont refusé «un travail raisonnable», le mot important étant ici «raisonnable», ce que trop des postes vacants ne sont pas; en plus, notons que, selon le tableau 14-10-0287-01, le taux d’emploi des jeunes (âgé.es de 15 à 24 ans), que bien des employeurs et chroniqueur.euses accusent de préférer rester à la maison avec la PCRE plutôt que de travailler, a dépassé en juillet 2021 son niveau d’avant la pandémie (66,7 % par rapport à 66,3 % en février 2020 et même à 63,9 % en juillet 2019) et que leur taux de chômage est devenu inférieur (6,7 % par rapport à 7,0 % en février 2020 et même à 8,3 % en juillet 2019); ajoutons finalement que le nombre de personnes touchant des prestations de la PCRE au Québec a diminué de 43 % ou de 98 240 personnes entre son sommet de janvier et la semaine se terminant le 3 juillet, dont une baisse de plus de 20 000 personnes ou de 14 % au cours de la dernière période, ce qui laisse penser que ce nombre est sûrement encore plus bas aujourd’hui; cette forte baisse montre que ces prestataires ont été nombreux à accepter des emplois ou à retrouver leur ancien emploi;
  • autres facteurs : il y a probablement d’autres facteurs plus personnels et particuliers qui peuvent expliquer la hausse du taux de postes vacants, mais ils seraient sûrement anecdotiques; notons que les facteurs mentionnés ici ne sont pas pour la plupart mutuellement exclusifs, donc qu’une même personne peut refuser un poste vacant pour plus d’un de ces facteurs.

Le supplément à l’assurance emploi aux États-Unis et les postes vacants

Aux États-Unis, où on observe une situation étonnamment similaire et où on blâme aussi les programmes d’aide aux travailleur.euses pour la hausse du nombre de postes vacants, il y a eu quelques études tentant d’estimer l’impact de ces programmes sur l’emploi, comme celle que j’ai présenté dans ce billet en septembre 2020, étude qui concluait «que le supplément de 600 $ a eu peu ou pas d’impact sur la volonté des chômeur.euses de chercher du travail ou d’accepter des offres d’emploi». En plus, les événements plus récents ont permis de peaufiner ce genre d’analyse, puisque plus de la moitié (26 sur 50) des États ont décidé de mettre fin à leur participation au programme fédéral de supplément de 300 $ par semaine aux prestations d’assurance-chômage pour inciter les chômeur.euses à accepter des emplois, ce qui permet d’analyser la situation de l’emploi en comparant les États qui y ont mis fin avec ceux qui y participent encore.

Un billet de l’Economic Policy Institute (EPI) publié le 24 août présente justement quelques-unes de ces analyses. Un premier constat est que l’emploi a en moyenne augmenté davantage entre avril et juillet 2021 dans les États qui ont continué à y participer (1,6 %) que dans les autres (0,9 %) et que le taux de chômage y a davantage baissé (de 0,4 point de pourcentage par rapport à 0,2).

postes vacants, COVID-19 et programmes d’aide aux travailleur.euses_1Une analyse plus poussée de Peter Ganong montre, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre, que la situation a varié grandement entre les États, ceux qui ont conservé le programme (barres bleues) ayant connu les trois plus fortes croissances de l’emploi entre mai et juillet (Hawaï, Vermont et Caroline du Nord), mais aussi la plus forte baisse (Kentucky). Ceux qui n’ont aboli que le supplément (barres roses) ont connu en moyenne une croissance plus élevée que ceux qui ont aboli tous les programmes d’aide, comme celui ressemblant à la PCRE à l’intention des travailleur.euses autonomes et des salarié.es non admissibles à l’assurance-chômage (barres rouges). Il peaufine ensuite son analyse en tenant compte des tendances antérieures dans ces États pour conclure que l’intervalle de confiance de l’impact de la fin du supplément et des autres avantages auprès des personnes qui ont été touchées directement par ces mesures varie entre -0,14 % et 0,9 %, ce qui indique que cet impact fut mineur et probablement un peu négatif (entre autres en raison de la baisse des dépenses de ces personnes due à la diminution de leurs revenus). Notons toutefois que cette analyse ne tient pas compte d’autres caractéristiques, dont le fait que les États qui ont mis fin au supplément sont surtout républicains et sont actuellement plus touchés par la COVID-19, ce qui nuit à la reprise de l’emploi, quoique l’utilisation des tendances historiques minimise l’impact de cette omission.

Le billet de l’EPI poursuit en soulignant que, dans le secteur qui se plaint le plus de l’effet négatif du supplément sur l’emploi, soit dans les loisirs et l’hospitalité (qui comprend l’hébergement et la restauration), l’emploi a augmenté de 3,2 % entre avril et juillet dans les États qui ont mis fin au supplément et de 6,5 % dans les États qui l’ont conservé, encore une fois probablement en raison de la baisse des dépenses des personnes qui ne reçoivent plus ce supplément (et possiblement des décisions de confinement des États).

Une autre étude de six auteurs (dont Arindrajit Dube que je respecte beaucoup et de qui j’ai présenté quatre études sur le salaire minimum) intitulée Early Withdrawal of Pandemic Unemployment Insurance: Effects on Earnings, Employment and Consumption (Retrait anticipé du programme d’assurance-chômage en cas de pandémie : Effets sur les gains, l’emploi et la consommation) se concentre sur les effets de la fin du versement du supplément sur les personnes touchées. Les principaux résultats de cette étude, qui porte sur un échantillon de plus de 16 000 prestataires de l’assurance-chômage à faibles revenus, sont que :

  • le nombre de ces prestataires a baissé de 46 % dans les États qui ont mis fin aux programmes d’aide (fin survenue dans la première moitié du mois de juillet) entre la fin avril 2021 et la fin juillet 2021, alors que ce nombre n’a baissé que de 11 % dans les États qui les ont maintenus;
  • la part des personnes ne recevant plus de prestations (46 % et 11 %) qui avaient un emploi au début d’août était de 25,9 % dans les États qui ont mis fin aux programmes d’aide et de 21,5 % dans les États qui les ont maintenus, un écart de 4,4 points de pourcentage (avec un intervalle de confiance à 95 % passant de 2,1 à 6,8 points);
  • cet «avantage» (4,4 points) est minime par rapport à la différence de personnes ne recevant plus de prestations (-35 points), soit de 12,5 % (ou de 1/8), ce qui montre que la grande majorité des personnes recevant le supplément de prestations acceptent des emplois quand elles le peuvent et que cette décision pénalise grandement ces ménages à faibles revenus;
  • en moyenne chez les personnes ne recevant plus de prestations, les revenus de prestations ont baissé de 278 $ par semaine, les revenus de travail ont augmenté de 14 $ (seulement 5 % des pertes) et les dépenses de consommation ont diminué de 145 $ (soit de 20 %);
  • le taux des personnes qui ont continué à recevoir des prestations d’assurance-chômage, mais sans le supplément de 300 $, et qui ont trouvé un emploi n’est pas statistiquement différent du même taux pour les personnes qui ont continué à recevoir le supplément; cela montre que ce n’est pas la perte du supplément qui a permis un taux d’embauche plus élevé de 4,4 points de pourcentage, mais la fin «mécanique» de leur période de prestations, soit la perte complète des prestations.

Précisons enfin que les auteurs ont tenu compte des effets des mesures contre la COVID-19 qui ont été bien différentes dans les États qui ont mis fin aux programmes d’aide (surtout républicains) et dans les États qui les ont maintenus (surtout démocrates). Dans leur conclusion, les auteurs expliquent que le résultat de 4,4 points de pourcentage de différence dans les taux d’embauche surestime l’effet de la fin des programmes d’aide sur l’emploi, car les emplois que ces personnes ont trouvés auraient pu être occupés par d’autres personnes et que l’échantillon utilisé dans cette étude s’est limité aux prestataires à faibles revenus qui réagissent plus fortement à ce genre d’incitatifs. Ils ajoutent que la baisse de leurs dépenses (d’environ 2 milliards $ en un peu plus de 2 mois) a ralenti la demande de main-d’œuvre et a ainsi privé d’autres personnes d’emplois (par des pertes d’emplois et moins d’embauches), phénomène non capté par cette étude.

Et alors…

La première partie de ce billet montre que les facteurs qui expliquent la hausse du taux de postes vacants sont beaucoup plus nombreux que ne le prétendent les adversaires de la PCRE, que le principal facteur est la situation prévalant déjà avant la pandémie et que si la PCRE peut expliquer un certain nombre de cas, elle demeure un facteur mineur, voire inexistant. La deuxième partie de ce billet montre d’ailleurs que, en raison des décisions de la moitié des États de mettre fin au supplément à l’assurance-chômage, on a pu établir que, là aussi, l’impact de ces programmes sur l’emploi et les postes vacants est mineur, mais aussi qu’il peut ralentir la croissance de l’emploi en raison de la baisse des dépenses des ménages touchés par l’abolition de ces programmes.

L’étude présentée dans cette deuxième partie aborde aussi un aspect de la question trop rarement mentionné, soit l’impact sur les ménages à faibles revenus de l’abolition de ces programmes d’aide. Est-il politiquement et moralement justifié de jeter dans la misère des milliers de ménages pour peut-être pourvoir quelques postes vacants, même quand on n’est même pas certain qu’on fera ainsi augmenter l’emploi total? Disons que je n’hésite pas à répondre à cette question par la négative et que cette réponse demeurerait négative même si cela permettait d’en pourvoir davantage…

L’information est un bien public

30 août 2021

information est un bien publicAvec leur livre L’information est un bien public – Refonder la propriété des médias, Julia Cagé, économiste, et Benoît Huet, avocat, visent «à armer les citoyens, les journalistes et les régulateurs en faisant toute la lumière sur les différentes formes de propriété des médias et les limites des régulations existantes» et proposent «une loi de démocratisation de l’information permettant aux journalistes et aux citoyens de reprendre enfin le contrôle des médias».

Introduction : Face aux fermetures de journaux, à la concentration de la propriété des médias et aux réductions d’effectifs de journalistes, il est urgent de se battre pour des médias indépendants et de qualité. Ce livre vise à proposer «un modèle idéal de gouvernance et d’actionnariat des médias» et une «refonte totale des aides à la presse» qui permettront de donner un rôle central aux citoyen.nes dans l’univers médiatique.

1. Crise économique, indépendance, et modèle de propriété : Le chiffre d’affaires de la presse par rapport au PIB a diminué des deux tiers entre 1985 et 2018 en France, et les recettes publicitaires et de vente des journaux de plus de 85 % entre 1956 et 2018 aux États-Unis, en raison de la concurrence de la radio, de la télévision et encore plus d’Internet (et plus récemment de la baisse des dépenses publicitaires due à la pandémie de la COVID-19). Ce déclin est une des raisons du passage de plus en plus de médias à des fondations, forme de propriété fiscalement avantageuse, surtout en France (comme le passage de La Presse à un organisme sans but lucratif ici). Cela dit, la plus grande partie des médias français appartient encore à des milliardaires, ce qui suscite de la méfiance dans la population.

Les auteur.es donnent des exemples de médias internationaux qui ont adopté des modèles de propriétés par des fondations (ou des fonds de dotation) et montrent que ces modèles sont loin de garantir la gestion démocratique de ces médias ni l’indépendance de leurs journalistes (dont de nombreux ont démissionné en raison de conflits avec la ligne éditoriale de leur employeur). Au bout du compte, peu importe la forme de propriété, les revenus d’un média doivent couvrir ses dépenses à long terme, quoique la forme sans but lucratif permette de mieux traverser des périodes de déficits conjoncturels (mais pas structurels).

2. Des médias déterminés par leur forme juridique : En France, diverses formes de propriété peuvent permettre de créer un média d’information. Ce chapitre vise à examiner les différentes formes juridiques des médias et à en analyser les conséquences.

La grande majorité des médias français appartiennent à des sociétés commerciales, forme qui assure le plus de sécurité aux investissements des actionnaires, mais qui accorde le moins d’autonomie aux rédactions, aussi bien face aux décisions des actionnaires que des objectifs des annonceurs. Si les intérêts des journalistes (offrir une information rigoureuse et de qualité, tout en assurant la stabilité financière de l’entreprise) et des actionnaires («asseoir la crédibilité du média») convergent en bonne partie, c’est loin d’être toujours le cas, comme le montrent les auteur.es avec quelques exemples de conflits entre les rédactions et les actionnaires ou annonceurs (parfois les mêmes personnes ou sociétés). Ces conflits d’intérêts deviennent encore plus fréquents et importants en fonction de la concentration de la propriété des médias. La loi française contient quelques protections limitant les possibilités de rachats de médias, mais ces dispositions sont loin d’être étanches, comme nous le montrent les auteur.es avec quelques exemples.

Quelques médias, surtout locaux, appartiennent plutôt à des associations. Dans ces médias, les conflits d’intérêts peuvent exister, mais pas sur une base commerciale. Par contre, ces médias ont plus de difficulté à trouver du financement et connaissent d’autres problèmes que les auteurs nous présentent.

De rares médias ont adopté un statut coopératif. Si ces médias étaient plus nombreux il y a quelques décennies, la plupart ont dû abandonner leur statut et devenir des sociétés commerciales, en plus appartenant à des groupes de presse. Dans ce cas aussi, le plus grand désavantage de cette forme de propriété est le financement, qui s’ajoute à sa complexité juridique.

Finalement, les auteur.es abordent le statut d’entreprise solidaire de presse d’information, qui n’est pas comme tel un statut juridique, mais plutôt un engagement qui permet tout de même d’obtenir certains avantages fiscaux.

3. La sanctuarisation du capital des médias : «Les médias sont l’objet de convoitises». Pour s’en protéger, bien des médias tentent de «sanctuariser» leur capital dans une structure juridique à but non lucratif (association, fondation, fonds de dotation, etc.). Les auteurs donnent des exemples de médias qui ont procédé ainsi, avec les avantages, les désavantages et les conséquences de cette décision. Comme ce chapitre est un peu répétitif par rapport au précédent, j’en reste là.

4. Indépendance des rédactions – quelles protections à l’heure actuelle? : Ce chapitre fait le tour des protections offertes aux journalistes dans différents cas, dont le changement de propriétaires ou d’orientation d’un journal (à ma connaissance, rien de cela existe au Québec). Les auteur.es abordent aussi :

  • l’obligation pour les médias d’adopter des chartes déontologiques «visant à renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des médias» après négociations avec les rédactions;
  • la création d’un Conseil de déontologie (sans réel pouvoir);
  • les règles (insuffisantes) qui limitent la concentration des médias;
  • les aides publiques à la presse, leurs formes, leurs critères et leur importance;
  • les fonds Google, Facebook et autres, dont les «dons» sont loin de correspondre aux dommages que ces entreprises ont occasionnés au financement des médias et aux impôts qu’elles ne paient pas, et qui ne sont disponibles que si on satisfait aux critères (discriminatoires pour les petits médias) établis par ces entreprises.

Les auteur.es concluent que les médias et les journalistes souffrent surtout «de l’absence de règles claires visant à protéger la production d’une information indépendante et de qualité».

5. Pour une loi de démocratisation de l’information : «Le choix de la structure juridique qui administre un média […] a des implications cruciales pour l’indépendance des journalistes et la qualité de l’information». Face aux constats des quatre chapitres précédents, les auteur.es proposent ici un modèle de propriété des médias et une amélioration des règles protégeant l’indépendance des journalistes et le mode de financement public des médias.

Conclusion : Même si ce livre aborde des sujets très techniques, les auteur.es les considèrent aussi et surtout politiques. Il et elle rappellent leurs recommandations, les avouent ambitieuses, mais les estiment nécessaires pour véritablement démocratiser le paysage médiatique français.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Pas vraiment. Avec la forte concentration de son contenu sur les dispositions juridiques et institutionnelles concernant les médias en France, ce livre a peu d’intérêt pour des Québécois.es, sinon de donner une idée sur les règles qui pourraient être adoptées ici. La lecture de ce livre est exigeante, mais, dans ce contexte, pas vraiment récompensée par ces efforts. En plus, comme j’avais lu un livre précédent de Julia Cagé portant sensiblement sur le même sujet (Sauver les médias, voir ce billet), je n’en ai pas appris beaucoup, sinon sur les aspects juridiques de l’encadrement des médias en France. Cela dit, ce livre pourrait intéresser des personnes engagées dans ce secteur et des lecteur.trices fortement intéressé.es par ce sujet. Pour ne rien arranger, les notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bonne partie en bas de page, mais aussi à la fin du livre, ce qui est, je pense, une première (pas agréable du tout) pour moi!

Les déterminants de l’inflation

26 août 2021

déterminants de l'inflationStatistique Canada a annoncé le 18 août que l’indice des prix à la consommation (IPC) a augmenté de 3,7 % au Canada et de 4,1 % au Québec entre juillet 2020 et juillet 2021. Il n’en fallait pas plus pour que des chroniqueurs.euses et surtout des politicien.nes en fassent un enjeu de la présente campagne électorale, Erin O’Toole accusant même «le gouvernement Trudeau d’être responsable de l’augmentation des prix avec toutes ses dépenses et ses politiques économiques», alors que Jagmeet Singh l’attribuait plutôt à la crise immobilière de Justin Trudeau.

En fait, ce niveau d’inflation s’explique principalement par la hausse du prix de l’essence (hausse de 31 % au Canada et de 28 % au Québec), le prix d’achat et de location d’automobiles (5,7 % au Canada et 5,2 % au Québec), et celui du logement (4,8 % et 4,4 %) entre les deux mois de juillet, selon le tableau 18-10-0004-01 de Statistique Canada. En fait, seule la troisième de ces hausses (le logement, aussi bien locatif que de propriété) est préoccupante, les deux premières étant dues à des facteurs internationaux et la deuxième plus spécifiquement à la pénurie de semi-conducteurs, deux facteurs qui n’ont rien à voir avec les dépenses du gouvernement ou avec la politique de la Banque du Canada. Il est aussi bon de savoir que ces hausses de l’IPC (3,7 % au Canada et de 4,1 % au Québec) sont calculées sur l’IPC du mois de juillet 2020, qui connaissait une très faible hausse par rapport à juillet 2019 (0,15 % au Canada et 0,3 % au Québec). Sur deux ans, soit de juillet 2019 à juillet 2021, cette hausse fut de 3,9 % au Canada et de 4,4 % au Québec, soit près du centre de la cible annuelle de la Banque du Canada (entre 1 et 3 % par année).

Pour plus de détails sur les facteurs expliquant la hausse de l’IPC cette année, on peut aussi lire ce court document de la Banque Scotia (trois pages de texte, mais en anglais). On y conclut que le bas niveau d’inflation de l’an passé explique 71 % de la hausse de l’inflation actuelle et que la rupture des chaînes d’approvisionnement (semi-conducteurs, bois, etc.) en explique 13 %, pour un total de près de 85 % de la hausse totale.

On voit donc que le niveau d’inflation actuel a peu à voir avec les décisions du gouvernement et de la Banque centrale. Mais, est-ce toujours le cas? Juste comme je voulais parler de la phobie actuelle entourant l’inflation, j’ai lu une étude de Philipp F. M. Baumann, Enzo Rossi et Alexander Volkmann intitulée What Drives Inflation and How? (Quels sont les facteurs qui influencent l’inflation comment le font-ils?), en fait surtout son résumé. L’étude étant très technique (avec plein d’équations et de modèles), je vais ici me baser en premier lieu sur le résumé, tout en le complétant avec certains éléments de la présentation des résultats de l’étude et avec sa conclusion.

Introduction

La plupart des pays riches ont connu une période de forte inflation dans les années 1970 à 1990, période suivie par une baisse graduelle et puis prolongée du taux d’inflation. Les économistes ont proposé de nombreux facteurs pour expliquer cette baisse. Si ces facteurs ont sûrement joué un rôle, l’impact de chacun d’entre eux n’a jamais été démontré. Cette étude analyse l’impact sur l’inflation de 37 variables explicatives dans 122 pays de 1997 à 2015 à l’aide de 108 modèles différents basés sur huit théories économiques (fiou!).

Résultats

Après avoir fait le tour de la littérature sur le sujet et décrit les données et les modèles qu’ils ont utilisés, les auteurs présentent leurs résultats.

1. Le prix de l’énergie et les rentes qui y sont associées : Le facteur qui a le plus influencé l’inflation est le prix de l’énergie, notamment du pétrole, surtout quand on tient compte des rentes (profits supérieurs à ceux que procurerait un marché équilibré) qu’on en retire. Notons en plus que ce résultat a été obtenu au cours d’une période (1997 à 2015, je le rappelle) se situant bien après la crise pétrolière des années 1970.

2. Démographie, progrès technologique et mondialisation : Si le vieillissement de la population a contribué à la baisse de l’inflation de ces deux décennies, il a eu bien moins d’impact que le prix de l’énergie et des rentes qui y sont associées. D’autre part, la hausse de la part du capital des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le PIB fait augmenter l’inflation, tandis que l’ouverture commerciale et financière des pays a peu d’impact sur elle (mais beaucoup sur d’autres aspects de la vie économique!).

3. Monnaie et croissance du crédit : La théorie quantitative de la monnaie établit un lien direct entre la quantité de monnaie en circulation (avec d’autres facteurs) et l’inflation. Pourtant, cette relation est moins évidente qu’il ne paraît. La croissance de la masse monétaire a fait augmenter l’inflation avant la crise financière de 2008. mais pas après. Par contre, l’augmentation du crédit l’a fait plus augmenter.

4. Politique monétaire et configuration politique : Contrairement à la théorie monétariste de Milton Friedman, les stratégies de politique monétaire et l’indépendance et la transparence des banques centrales ont un pouvoir explicatif faible sur le niveau de l’inflation. Par exemple, les cibles d’inflation (comme celle de la Banque du Canada entre 1 et 3 %) ont en fait peu d’effet sur l’inflation, mais le contrôle du taux de change en a plus. Parmi les variables politiques, seules les libertés civiles ont un impact significatif, en fait déflationniste.

5. Finances publiques : Les effets de la dette et des déficits publics sur l’inflation ont fait l’objet de nombreux débats entre les économistes et entre les politicien.nes. Les auteurs ne constatent pourtant aucun effet important de la dette publique sur l’inflation, sauf lorsque la part des dettes externes au pays est élevée.

6. Inflation passée : Des périodes d’inflation influencent le niveau d’inflation qui suit, probablement en raison des anticipations de la population et des entreprises.

7. Le niveau du PIB réel par habitant : L’inflation augmente en fonction du PIB réel par habitant entre 10 000 $ et 50 000 $, mais pas au-dessus. Dans les pays à faibles et moyens revenus, cet impact ne s’est fait sentir qu’après la crise de 2008. La croissance du PIB et un niveau du PIB qui surpasse le PIB potentiel ont aussi un effet inflationniste, mais bien moindre que le niveau du PIB réel.

Conclusion : Les auteurs expliquent que leurs résultats peuvent avoir des conséquences importantes sur les politiques monétaires, montrant par exemple que le ciblage de l’inflation a peu d’impact, et surtout moins que le contrôle du taux de change, et que la croissance du crédit en a plus que l’augmentation de la masse monétaire. De même, le peu d’impact sur l’inflation de l’indépendance et de la transparence des banques centrales va à l’encontre d’une des plus importantes hypothèses économiques sur l’organisation de la politique monétaire. Dans le même sens, le rôle important de la part des dettes externes sur l’inflation et au contraire le faible impact du niveau de la dette publique devraient influencer les politiques budgétaires. Cette conclusion se termine par une exploration des aspects de ces résultats qui devraient faire l’objet de futures recherches.

Et alors…

Je suis toujours un peu sceptique face à ce genre d’études basées sur des modèles économiques opaques, les situations de chacun des pays étudiés pouvant être bien différentes des autres et les liens entre les variables pouvant varier avec le temps, ce que les auteurs observent d’ailleurs en isolant les résultats avant et après la crise financière. Ils estiment aussi que ces résultats devraient faire l’objet de futures recherches, notamment pour approfondir les relations causales entre les variables étudiées et leurs résultats, ce qui serait en effet important, car lister ces résultats sans explication comme je viens de le faire laisse plus de questions en suspens que ça en résout. Cela dit, j’ai quand même souri à de nombreuses reprises en lisant cette étude, car ses résultats vont à l’encontre de bien des prétentions de la théorie orthodoxe. Le faible impact des politiques monétaires et en particulier de l’établissement d’une cible d’inflation qui est une politique de contrôle de l’inflation adoptée par presque tous les pays riches, est étonnante, mais il faut bien réaliser que ce genre de politique ne peut pas grand-chose contre les effets d’une crise pétrolière ou, comme actuellement, contre une pénurie de semi-conducteurs ou de bois de construction! Par contre, si l’effet de ces politiques de ciblage de l’inflation sur de longues périodes semble bien faible, d’autres politiques peuvent amoindrir l’effet de hausses de prix précises comme celles qu’on observe actuellement dans le prix des logements et le niveau des loyers. Mais, sur une longue période et en étudiant plus de 100 pays, l’effet de ce genre de mesures serait imperceptible.

Malgré ces limites et les doutes qui peuvent subsister sur ses résultats, cette étude permet tout de même de demeurer humble face aux déterminants de l’inflation et à l’efficacité des politiques monétaires. Cela est déjà pour moi un apport important.

Montréal en chantier

23 août 2021

Montréal en chantierSous la direction de Jonathan Durand Folco, les auteur.es de Montréal en chantier – Les défis d’une métropole pour le XXIe siècle veulent «décrypter divers processus, tensions et dynamiques à l’œuvre à l’échelle municipale. Cet état des lieux de Montréal se concentre sur douze enjeux, présentés comme autant de chantiers: urbanisme, espaces publics, mobilité, logement, économie numérique, fiscalité municipale, communs, culture (art public), démocratie locale, participation informelle, diversité et inclusion, luttes urbaines».

Introduction – Les défis d’une métropole au XXIe siècle : Jonathan Durand Folco explique que les villes sont au cœur des principaux enjeux du XXIe siècle. Ce livre porte sur la situation de la ville de Montréal dans de nombreux domaines regroupés en trois thèmes et douze enjeux.

Première partie – Habiter

Urbanisme – Le défi de concilier des ambitions métropolitaines avec les enjeux urbanistiques des petites patries : Environ 30 000 logements ont été détruits «entre 1954 et 1976 sous prétexte de lutte contre les taudis, de rénovation urbaine ou de grands projets immobiliers et autoroutiers». Gérard Beaudet présente les changements de perspectives urbanistiques (espaces publics, réaménagement des voisinages, infrastructures, patrimoine, logement social, etc.) au cours des décennies suivantes, avec leurs bons et mauvais coups. Il conclut en dénonçant l’improvisation de bien de ces projets et espère une meilleure planification à l’avenir.

Espaces publics – Les espaces publics de Montréal: des espaces de vie collective à protéger : «Les espaces publics constituent des miroirs de la société dans laquelle ils s’inscrivent». Céline Girard et Pénélope Seguin présentent l’évolution des espaces publics de Montréal et de leur utilisation par la population et par les entreprises commerciales. Elles abordent ensuite les facteurs qui permettent une meilleure utilisation de ces biens communs.

Logement- (Re)faire du logement une question de territoire : Ce texte porte sur la crise perpétuelle du logement à Montréal. Marie-Sophie Banville y aborde la financiarisation croissante du marché immobilier, le rôle de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) dans cette financiarisation et les interventions actuelles de la ville de Montréal dans le logement. Elle présente ensuite trois recommandations pour adapter les interventions de la ville au contexte décrit plus tôt.

Mobilité – L’énigme de la mobilité durable montréalaise : Florence Paulhiac Scherrer explique le concept de mobilité durable puis présente des données sur l’évolution des modes de déplacement dans la Communauté urbaine de Montréal (CUM), avec plus de précisions dans l’île de Montréal. Elle aborde ensuite :

  • les conséquences de ces modes de déplacements sur l’environnement (pollution, émissions de gaz à effet de serre, etc.), la santé (pollution aussi, sédentarité, accidents, etc.) et les inégalités d’accès au transport entre quartiers et municipalités;
  • le développement de l’offre de transport (routes, transport collectif, pistes cyclables et rues piétonnes) et sa planification;
  • l’urbanisme tactique (favorisant un nouveau partage des espaces publics).

Deuxième partie – Innover

Fiscalité – Repenser la fiscalité municipale montréalaise : Les responsabilités des villes se sont grandement élargies au cours des dernières décennies, mais pas leurs modes de financement. Maude Cournoyer-Gendron montre que ce mode, reposant surtout (près de 50 % des revenus à Montréal en 2020) sur l’impôt foncier, limite la marge de manœuvre des villes, surtout qu’elles ne peuvent pas faire de déficits. Elle présente ensuite les problèmes qui sont liés à la dépendance à l’impôt foncier, puis des pistes pour diversifier les sources de revenus des villes. Elle conclut en proposant une réforme de la fiscalité municipale.

Économie numérique – Repenser le développement numérique de Montréal : Depuis environ 40 ans, les administrations municipales de Montréal tentent d’attirer des investissements dans le secteur du numérique. Joëlle Gélinas, Philippe de Grosbois et Myriam Lavoie-Moore montrent que les plus récentes initiatives dans ce domaine sont subordonnées à des impératifs économiques, souvent au détriment des populations locales les plus défavorisées, et estiment que cette dépendance doit être renversée pour favoriser la participation démocratique.

Communs – L’économie des communs à Montréal : Marie-Soleil L’Allier appelle à l’utilisation des communs dans la création d’initiatives qui ne s’inscrivent pas dans une logique d’État ou de marché, mais s’appuient sur l’auto-organisation et l’autogestion, et «permettent à une communauté de gérer démocratiquement une ressource collective». Elle présente les nombreux secteurs dans lesquels des initiatives du genre ont été créées et décrit une trentaine d’entre elles. Elle aborde ensuite les principaux défis auxquels font face ces initiatives ainsi que des pistes d’actions «pour favoriser la multiplication des communs».

Culture – L’art public à échelle humaine : Laurent Vernet explique ce qu’est l’art public, les différentes formes qu’il peut prendre et ses possibilités de développement au cours des prochaines années. Il présente ensuite les principaux débats qui animent l’art public et les activités connexes.

Troisième partie – Participer

Démocratie locale – Les budgets participatifs : cœur du renouveau démocratique à Montréal? : Sophie Elias-Pinsonnault et Jonathan Durand Folco analysent les mécanismes de participation citoyenne aux décisions publiques à Montréal. Les auteur.es constatent tout d’abord leur complexité, leur grande variété et l’absence de vision d’ensemble des objectifs et de la place de la participation citoyenne aux décisions, puis donnent des exemples de ces mécanismes et de leurs résultats. Ce texte aborde aussi la sélection des participant.es, le mode de participation, les modalités du vote pour choisir parmi les projets soumis, la réalisation de ces projets, les défis de la participation et des pistes d’action.

Participation informelle – Où et comment s’engage-t-on à Montréal aujourd’hui? : Laurence Bherer et Pascale Dufour montrent que «Montréal se caractérise par une tradition forte d’engagement citoyen» en donnant de nombreux exemples dans différents domaines et sous diverses formes. Elles abordent notamment les actions de contestation, de participation informelle (hors des organismes et des mécanismes institutionnalisés), d’institutionnalisation de cette participation et d’innovation sociale.

Diversité et inclusion – Montréal: une métropole qui assume sa diversité? : Ricardo Gustave esquisse l’état des lieux du degré de reconnaissance de la diversité à Montréal, ainsi que de ses avancées et de ses lacunes «en matière de lutte contre les discriminations» et contre le racisme.

Mouvements sociaux et luttes urbaines – Le droit à la ville face à la gentrification des quartiers populaires montréalais : Ce chapitre porte sur «la gentrification de certains quartiers populaires montréalais et [sur] la polarisation sociale qui en résulte». Après avoir présenté trois concepts sur lesquels s’anime l’action des mouvements sociaux et deux notions qui permettent de mieux cerner le contexte politique entourant l’opposition des mouvements sociaux, Emanuel Guay et Alex Megelas analysent les mobilisations menées dans deux quartiers, Pointe-Sant-Charles et Parc-Extension. Ils concluent en proposant une réflexion sur le rôle des mouvements sociaux dans «la protection du droit au logement et à la ville» et dans d’autres luttes urbaines, et sur l’importance de ces luttes, même quand elles semblent ne pas avoir eu gain de cause.

Conclusion – Les chantiers de Montréal : Reprenant les trois thèmes explorés dans ce livre (habiter, innover et participer), Jonathan Durand Folco synthétise les apports des textes précédents et boucle la boucle en y ajoutant «quelques idées supplémentaires en vue de contribuer au débat public sur l’avenir de Montréal». Il aborde ensuite un thème non traité dans ce livre, la transition écologique, puis conclut en appelant à un changement de regard sur réalité montréalaise, en délaissant la vision économiciste des enjeux locaux pour passer à une politisation de la question municipale basée sur la réalité concrète des gens qui «habitent cette ville singulière».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre fait vraiment le tour des enjeux sociaux auxquels Montréal fait face. Chose rare dans un livre écrit par autant d’auteur.es (18, dont 11 femmes), on n’y trouve aucune répétition digne de mention. Cela montre la qualité de la direction de l’ouvrage qui a su bien répartir les sujets et les mandats. Malgré le grand nombre de sujets traités et la relative brièveté des textes, chacun d’entre eux est présenté avec rigueur, avec une mise en contexte, une description claire et des propositions intéressantes pour faire avancer le débat. En outre, ce livre contient de nombreux graphiques, photos et images qui agrémentent la lecture. Sa lecture est parfois exigeante face à la quantité d’informations et d’analyses qu’il contient, ce que je ne considère pas comme un défaut dans ce contexte. Finalement, autre bon point, les notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bas de page.

L’évolution du ratio prestataires/chômeur.euses jusqu’en 2020

19 août 2021

évolution du ratio prestataires-chômeurs 2020Quand une question m’a été posée récemment sur les données des prestataires de l’assurance-emploi, je me suis aperçu que cela fait maintenant près de quatre ans que je n’ai pas mis à jour mon billet sur le ratio prestataires/chômeur.euses (ratio P/C). Malgré ses lacunes, comme on le verra, ce ratio demeure un des indicateurs les plus pertinents pour vérifier si la proportion de chômeur.euses qui touchent des prestations régulières d’assurance-emploi est en hausse ou en baisse. Ce ratio est le résultat de la division du nombre de personnes qui reçoivent des prestations régulières d’assurance-emploi (excluant les prestations spéciales, soit de maladie, de maternité, parentales et de compassion) par le nombre de chômeur.euses.

L’évolution du ratio P/C au Canada de 1976 à 2020

Le graphique qui suit montre l’évolution du ratio P/C de 1976 à 2020. Pour réaliser ce graphique, j’ai utilisé deux séries de données. Celle que j’ai intitulée «Rapport» (ligne rouge) vient des données publiées dans les rapports de contrôle et d’évaluation de l’assurance-emploi. Les trois autres séries («Calculé (total)», ligne bleue, «Calculé (H)», ligne jaune et «Calculé (F)», ligne verte) sont obtenues en divisant la moyenne annuelle du nombre de prestataires réguliers d’assurance-emploi des tableaux 14-10-0138-01 et 14-10-0010-01 (qui a remplacé le précédent en 1997) par la moyenne annuelle du nombre de chômeur.euses selon le tableau 14-10-0023-01. Les données sont un peu différentes dans les séries rouge et bleue parce que les ratios des rapports de contrôle et d’évaluation sont établis à partir des données de mars, juin, octobre et décembre plutôt qu’à partir de celles de tous les mois, comme celles des tableaux que j’ai utilisées. Les différences sont toutefois minimes et les tendances sont identiques, ce qui montre que les calculs que j’ai effectués sont pertinents.

évolution du ratio prestataires-chômeurs 2020_1_ratio

Ce graphique montre clairement que le ratio P/C a fortement diminué au cours des dernières décennies. Il nous apprend en outre que cette baisse s’est manifestée le plus fortement au cours des années 1990 (passant de 86,6 en 1989 à 47,1 en 1997, une baisse de 46 %), décennie au cours de laquelle les gouvernements ont adopté de nombreuses réformes réduisant la couverture du programme. Par la suite, la tendance fut à peine un peu négative de 1997 et 2008, le ratio P/C se situant tout au long de cette période entre 45,9 (en 2003) et 48,4 (en 1998). Puis, ce ratio a augmenté en 2009 lors de la récession (à 50,6 selon mes calculs et à 51,8 selon les données des rapports), ce qui est normal, car une proportion plus grande des chômeur.euses était composée de personnes qui ont perdu leur emploi récemment, qui ont donc cotisé au programme et qui ont droit aux prestations. En plus, quand le taux de chômage augmente, le nombre d’heures nécessaires pour recevoir des prestations diminue et le nombre de semaines auxquelles un chômeur a droit à des prestations augmente. Finalement, les gouvernements adoptent habituellement des mesures de prolongation des prestations lors de récessions.

La baisse de ce ratio de 2009 à 2014 (de 50,4 à 38,5) s’explique au début par la fin de la récession, mais ensuite surtout par l’augmentation de la proportion de ce qu’on appelle les chômeur.euses inexpérimenté.es, soit des chômeur.euses n’ayant pas travaillé depuis plus d’un an (en partie des personnes qui n’ont pas trouvé d’emploi à la fin de la récession, mais aussi qui arrivent sur le marché du travail pour la première fois ou y reviennent), les personnes n’ayant pas travaillé depuis plus d’un an ne pouvant bien sûr pas avoir cotisé à l’assurance-emploi au cours des 52 dernières semaines et donc avoir droit à des prestations. En effet, leur proportion est passée d’environ 30 % des chômeur.euses en 2007 et 2008 à entre 38 % et 39 % de 2012 à 2014. Puis, le ratio est remonté jusqu’en 2017 (42,6) avant de diminuer à nouveau pour atteindre 39,1 en 2019, alors que la proportion de chômeur.euses expérimenté.es variait peu, toujours entre 36,8 (en 2015) et 40,2 (en 2017). La forte baisse de ce ratio en 2020 à 34,2 alors qu’il aurait dû augmenter en raison de la récession est due à la création de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) qui a fait grandement diminuer le nombre de prestataires de l’assurance-emploi. D’ailleurs, ce nombre est passé d’un niveau «normal» d’un peu moins de 900 000 en janvier et février 2020 à seulement 346 000 en août, avant de remonter à 1,5 million en octobre quand la PCU a pris fin et même à 1,8 million en décembre 2020 et enfin à son sommet de près de 2,1 millions en février 2021. On peut s’attendre à des données étranges aussi en 2021, compte tenu de la création de la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE), mais moins qu’en 2020, car les critères de ce programme sont plus restrictifs que ceux de la PCU.

Le graphique montre aussi que, si les tendances furent à peu près les mêmes pour les hommes et les femmes, le ratio P/C des femmes (ligne verte) a été nettement plus bas que celui des hommes (ligne jaune) en début de période, d’entre 10 et 15 points de 1976 à 1982, cet écart diminuant beaucoup de 1989 à 1997 (écart d’entre 0 et 6 points) et augmentant par la suite pour se situer entre 8 et 12 points de 1998 à 2019. On peut attribuer cette hausse en fin de période au changement apporté à la loi en 1996, alors que l’admissibilité est passée d’un certain nombre de semaines d’au moins 15 heures de travail à un nombre d’heures de travail, pénalisant ainsi les travailleur.euses à temps partiel, donc davantage les femmes et les jeunes (dont les données ne sont malheureusement pas disponibles avant 1997).

L’évolution du ratio P/C au Québec de 1976 à 2020

Le graphique suivant est conçu de la même façon que le précédent, sauf sans données des rapports de contrôle et d’évaluation de l’assurance-emploi, car elles ne sont pas publiées pour les provinces. Il y a peu à dire, car les tendances sont les mêmes, comme le montrent les coefficients de corrélation entre les ratios P/C du Québec et du Canada (0,99, 0,98 pour les hommes et 0,99 pour les femmes). Par contre, on remarquera que le niveau du ratio P/C a toujours été plus élevé au Québec qu’au Canada et encore plus que dans le reste du Canada. Ce ratio était au Québec même supérieur à 100 en 1976, ce qui veut dire qu’il y avait plus de prestataires que de chômeur.euses. J’expliquerai plus loin qu’on peut toucher des prestations sans être en chômage.

évolution du ratio prestataires-chômeurs 2020_1a_ratio_Q

Le ratio du Québec a été plus élevé que celui du reste du Canada (non illustré) tout au long de cette période, l’écart entre les deux étant toutefois passé d’une moyenne de 19 points entre 1976 et 1979 (et même 24 points en 1976), à une moyenne de 12 points entre 1980 et 2012, et enfin à une moyenne de 8 points de 2013 à 2020. La baisse de cet écart n’est pas étrangère à la baisse de l’écart du taux de chômage entre les deux territoires, cet écart étant passé de 3 points de pourcentage à l’avantage du reste du Canada (7 % par rapport à 10 %) dans les années 1970 à un avantage de 0,6 point pour le Québec (6,4 % par rapport à 7,0 %) de 2017 à 2020. Comme les critères d’admissibilité et de durée des prestations varient en fonction du taux de chômage, la diminution de l’écart des ratios P/C n’est pas étonnante. La plus forte présence du travail saisonnier au Québec peut aussi expliquer au moins en partie que ce ratio soit demeuré plus élevé au Québec malgré son taux de chômage plus bas. En effet l’emploi en juin a été en moyenne 5,5 % plus élevé qu’en janvier au Québec entre 2010 et 2019, alors qu’il ne fut plus élevé que de 4,3 % dans le reste du Canada. Notons que ce calcul sous-estime le niveau de la saisonnalité des emplois, ignorant par exemple le chômage saisonnier dans le secteur de l’enseignement qui se manifeste surtout en juillet et en août.

Les facteurs qui ont influencé l’évolution du ratio P/C de 2015 à 2019 au Canada

Si les variations du ratio P/C sont fortement influencées par la proportion de chômeur.euses inexpérimenté.es (le coefficient de corrélation entre le ratio et cette proportion fut d’ailleurs de -0,88 de 1976 à 2019 au Canada et de 0,67 au Québec, montrant bien que ces deux variables évoluent en sens opposé) et encore plus par les changements législatifs et réglementaires, ils ne sont pas les seuls facteurs à l’influencer. Je vais maintenant présenter d’autres facteurs qui expliquent les variations du ratio P/C, ceux-ci étant toutefois influencés en bonne partie par les changements législatifs et réglementaires.

Pour tenter de trouver les facteurs qui expliquent les mouvements du ratio P/C de 2015 à 2019, j’ai résumé les données disponibles dans les rapports de contrôle et d’évaluation portant sur les années 2015-2016 à 2019-2020 dans le tableau qui suit. Notons que j’avais analysé les données des années 2011 à 2015 dans mon précédent billet sur le sujet.

évolution du ratio prestataires-chômeurs 2020_2_tableau

Je vais tout d’abord présenter les éléments présentés dans ce tableau :

Chômeur.euses : Nombre de chômeur.euses selon l’Enquête sur la couverture de l’assurance-emploi (ECAE), soit la moyenne des données de mars, juin, octobre et décembre de l’Enquête sur la population active (EPA), car l’ECAE n’est tenue que quatre fois par année auprès d’un sous-échantillon de l’EPA.

Autonomes : Chômeur.euses qui avaient exercé un emploi dans un travail autonome avant de tomber en chômage : comme ces personnes ne cotisent pas à l’assurance-emploi, elles n’ont donc pas droit à ses prestations.

Pas travaillé au cours des 12 derniers mois : Il s’agit des chômeur.euses inexpérimenté.es dont j’ai parlé plus tôt.

Études : Chômeur.euses qui ont laissé leur travail pour retourner aux études et qui n’ont donc pas droit aux prestations parce qu’ils et elles ne sont pas disponibles pour travailler. Notons que ces données excluent les personnes qui ont laissé leur travail pour retourner aux études et qui ne cherchent pas de travail. Ces dernières sont considérées «inactives».

Motif non valable : Chômeur.euses qui ont soit quitté volontairement leur travail sans motif valable (selon la Loi), qui ont été licenciés pour inconduite (aussi, selon la Loi) ou qui ont perdu leur emploi pour d’autres motifs qui ne satisfont pas aux critères d’admissibilité. Ces personnes n’ont pas droit non plus aux prestations. Notons que l’importance relative de ce critère a gagné énormément en importance au cours des années 1990, car les exclusions relatives aux départs volontaires pour des motifs non valables et pour inconduite étaient beaucoup plus courtes auparavant (1 à 6 semaines avant 1991 selon les circonstances, 7 à 12 semaines entre 1991 et 1993, et exclusions complètes par la suite).

Admissibles : Chômeur.euses moins les quatre lignes précédentes.

Pas assez d’heures : Chômeur.euses admissibles, mais qui n’ont pas accumulé assez d’heures pour avoir droit à des prestations.

Admissibles et assez d’heures : Nombre de chômeur.euses admissibles moins la ligne précédente.

Pas de demande et autres : Une proportion importante de chômeur.euses admissibles ayant accumulé assez d’heures ne touchent pas de prestations régulières; il peut s’agir de chômeur.euses:

  • qui touchaient des prestations spéciales (maladie, maternité, parentales, etc.), quoique ces personnes ne sont généralement pas en chômage, mais inactives;
  • dont les prestations avaient été interrompues temporairement (inadmissibilité pour manque de recherche d’emploi, non disponibilité, vacances à l’étranger, etc.);
  • qui avaient épuisé leurs prestations;
  • qui n’avaient pas présenté de demande de prestations pour différentes raisons.

Chômeur.euses ayant touché des prestations : Chômeur.euses admissibles ayant accumulé assez d’heures moins ceux et celles de la ligne précédente. On notera que la proportion de chômeur.euses qui ont touché des prestations s’est située entre 25 et 31 % de 2015 à 2019, soit bien moins que le ratio P/C qu’on utilise trop souvent pour conclure que cette proportion est d’environ 40 %.

Prestataires totaux et ratio P/C : Prestataires ordinaires, catégorie qui comprend des chômeur.euses et des non chômeur.euses. Le ratio P/C est dans la partie droite du tableau.

Prestataires non chômeur.euses (PNC) : Les Prestataires totaux moins les Chômeur.euses ayant touché des prestations.

On notera que les pourcentages que j’ai indiqués dans la partie droite du tableau vis-à-vis ces lignes représentent la proportion de ces catégories de personnes par rapport au nombre total de chômeur.euses (première ligne du tableau). Par contre, les pourcentages indiqués aux deux dernières lignes représentent plutôt la proportion des deux prochaines catégories de personnes que je vais présenter sur le nombre de PNC, comme je l’ai indiqué dans le tableau (comme ces personnes ne sont pas en chômage, il aurait été étrange de les diviser par le nombre de chômeurs). Pour éviter la confusion, j’ai en plus mis ces pourcentages en italique.

PNC avec gains : Prestataires non chômeur.euses parce qu’ils travaillent, sûrement à temps partiel, et qu’ils reçoivent un revenu de travail qui n’est toutefois pas assez élevé pour ne pas recevoir de prestations; les données de cette ligne viennent du tableau 14-10-0011-01.

PNC sauf avec gains : Personnes qui reçoivent des prestations, mais qui ne sont pas en chômage et ne touchent pas de gains; les données de cette ligne proviennent de la soustraction des PNC avec gains des PNC; comme ces personnes ne font pas partie de l’échantillon de l’Enquête sur la couverture de l’assurance-emploi, on sait peu de choses sur elles. Certaines participent à des mesures d’emploi tout en touchant des prestations (on peut estimer qu’ils représentent entre 20 et 30 % de ce groupe à l’aide les données sur les mesures d’emploi du tableau 14-10-0009-01), mais la majorité d’entre elles semblent simplement répondre à Statistique Canada qu’elles ne cherchent pas d’emploi même si elles touchent des prestations (et, dans ce cas, elles sont considérées comme «inactives», et non en chômage). Elles peuvent par exemple être des travailleur.euses saisonnier.ières qui ne cherchent pas vraiment d’emploi (mais disent en chercher dans leur déclaration de prestataires!) au cours de la saison morte en attendant de reprendre leur emploi saisonnier. Les données des recensements laissent penser que cela ne serait pas rare, car on y trouve une forte proportion d’inactif.ives dans les professions saisonnières, par exemple dans les professions de la forêt (les recensements ont lieu en mai, quand la forêt n’est pas encore dégelée dans toutes les régions). Cela montre que ce cas est possible et relativement fréquent.

Conclusions qu’on peut tirer de ce tableau

Le ratio P/C est passé de 39,8 en 2015 à 41,8 en 2016 :

  • les facteurs qui ont le plus contribué à cette hausse sont la baisse de la proportion des chômeur.euses n’ayant pas assez d’heures (de 9,1 % des chômeur.euses à 7,8 %), la baisse de la part des chômeur.euses ayant quitté leur emploi pour retourner aux études (de 4,6 % à 4,2 %) et l’augmentation de la part des PNC, de 10,7 % à 11,2 % (+2,2 points);
  • cette hausse fut toutefois atténuée par la hausse de la part des «pas de demandes ou autres» de 14,7 % à 15,0 % (-0,3 point).

Le ratio P/C est passé de 41,8 en 2016 à 42,1 en 2017 :

  • même si le ratio a peu varié entre ces deux années, les données nous montrent des mouvements importants, mais allant en sens opposés;
  • ainsi, la proportion de chômeur.euses inexpérimenté.es (n’ayant pas travaillé au cours des 12 derniers mois) est passée de 30,7 % à 33,5 % des chômeur.euses et celle de chômeur.euses n’ayant pas assez d’heures de 7,8 % à 8,0 % (-3,0 points);
  • ces facteurs ont été plus qu’annulées par les baisses de la part des travailleur.euses autonomes de 4,0 % à 3,5 % et de celle des «pas de demandes ou autres» de 15,0 % à 13,4 %, et par la hausse de la part des PNC de 11,2 % à 12,5 % (+3,3 points).

Le ratio P/C est passé de 42,1 en 2017 à 39,3 en 2018 :

  • cette baisse de 2,8 points de pourcentage s’explique surtout par les augmentations de la part des chômeur.euses qui ont quitté leur emploi pour retourner aux études de 4,1 % à 8,0 %, de celle des travailleur.euses autonomes de 3,5 % à 4,9 % et de celle des «pas de demandes ou autres» de 13,4 % à 14,8 %, et de la baisse de la part des PNC de 12,5 % à 12,0 % (-7,2 points);
  • par contre, l’ampleur de la baisse du ratio P/C a été atténuée par les diminutions de la part des chômeur.euses inexpérimenté.es de 33,5 % à 31,1 %, des personnes n’ayant pas perdu leur emploi pour des motifs valables de 7,9 % à 7,7 % et de chômeur.euses n’ayant pas assez d’heures de 8,0 % à 6,1 % (+4,4 points).

Le ratio P/C est passé de 39,3 en 2018 à 39,6 en 2019 :

  • comme en 2017, même si le ratio a peu varié entre 2018 et 2019, les données nous montrent des mouvements importants allant en sens opposés;
  • du côté négatif, la part des travailleur.euses autonomes est passée de 4,9 % à 6,0 %, celle des chômeur.euses inexpérimenté.es de 31,1 % à 32,5 %, celle des personnes n’ayant pas perdu leur emploi pour des motifs valables de 7,7 % à 9,9 % (le taux le plus élevé depuis 2011, le deuxième datant de 2012 à 8,0 %) et celle des chômeur.euses n’ayant pas assez d’heures de 6,1 % à 8,3 % (-6,8 points);
  • du côté positif, la part des chômeur.euses qui ont quitté leur emploi pour retourner aux études est passée de 8,0 % à 4,3 %, celle des «pas de demandes ou autres» de 14,8 % à 11,9 % et celle des PNC de 12,0 % à 12,5 % (+7,1).

Finalement, les facteurs qui ont le plus influencé le niveau du ratio P/C de 2015 à 2019 sont, dans l’ordre, la part des :

  • chômeur.euses inexpérimenté.es, avec une moyenne de 31,7 % des chômeur.euses;
  • «pas de demandes ou autres» (14,0 %);
  • PNC (11,8 %);
  • personnes n’ayant pas perdu leur emploi pour des motifs valables (8,2 %);
  • chômeur.euses n’ayant pas assez d’heures (7,8 %);
  • chômeur.euses qui ont quitté leur emploi pour retourner aux études (5,0 %);
  • chômeur.euses ayant occupé un emploi comme travailleur.euses autonomes (4,5 %).

Notons que l’importance relative de ces facteurs est en grande partie influencée par les changements législatifs et réglementaires qui ne sont donc pas mentionnés comme tels dans cette liste, notamment la durée des prestations, les inadmissibilités (tous deux compris dans «pas de demandes ou autres»), nombre d’heures pour être admissible, les motifs de fin d’emploi jugés valables et l’absence de couverture des travailleur.euses autonomes.

Et alors…

Même si j’ai consacré de nombreuses heures de recherche, de compilation et d’analyse de données, je trouve cet exercice stimulant et instructif. Ce billet montre selon moi très bien la complexité des situations de chômage et des comportements ou événements qui peuvent influencer le ratio P/C, alors qu’on le présente trop souvent sans explication. Cela dit, certains mouvement laissent songeurs. Par exemple, il est difficile de comprendre la grande popularité du retour aux études en 2018, la hausse des départs volontaires non motivés (ou des inconduites) en 2019, la forte baisse de la proportion de chômeur.euses n’ayant pas assez d’heures en 2018, la hausse du chômage inexpérimenté en 2017 ou encore la hausse du chômage chez les travailleur.euses autonomes en 2019. Il est peut-être difficile de comprendre ces mouvements, mais ils stimulent la réflexion, surtout au cours d’une période où on parle de plus en plus de réformer le programme de l’assurance-emploi. Cet exercice peut en effet permettre de mettre le doigt sur les changements qui permettraient une meilleure couverture de ce programme. En plus, tout ce qui touche le chômage est entouré de zones grises et j’aime bien y voir un peu plus clair.

Comment sauver les animaux?

16 août 2021

Comment sauver les animauxAvec son livre Comment sauver les animaux ? – Une économie de la condition animale, Romain Espinosa, chercheur en économie au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), se demande pourquoi il y a «un tel écart entre notre souci des animaux et la manière dont nous les exploitons?». Dans ce livre, il «mobilise les plus récents travaux menés en économie comportementale comme autant d’outils indispensables pour comprendre notre réticence à changer d’habitudes et en même temps le malaise qui nous saisit lorsque nous songeons à ce qui se passe derrière les murs des abattoirs».

Propos liminaires : La plupart des chercheur.euses, dont l’auteur, vivent un conflit intérieur entre leur désir d’améliorer le monde et celui de progresser professionnellement. Il a finalement résolu ce conflit en décidant d’orienter ses recherches en économie vers les animaux.

Introduction : «L’objectif premier de ce livre est d’étudier les actions que nous pouvons entreprendre pour venir en aide aux animaux». Il vise aussi à clarifier de nombreux concepts économiques ainsi que des concepts méthodologiques qui permettent de bien comprendre les limites des travaux scientifiques. Il précise que, s’il s’intéresse aux impacts environnementaux et sanitaires de l’exploitation des animaux, il propose ici un livre portant davantage sur leur bien-être.

Chapitre I. Contours d’une économie de la condition animale : La science économique a pour objectifs de mieux comprendre le comportement des êtres humains et les interactions de leurs institutions, et à conseiller les décideur.euses en fonction de cette compréhension. Dans ce contexte, l’auteur aborde différents concepts liés à l’amélioration du bien-être social (des humains et des animaux capables de ressentir des plaisirs et des souffrances), surtout l’utilitarisme de Jeremy Bentham et son évolution (notamment chez Peter Singer), puis les façons d’appliquer ces concepts.

Chapitre II. Pour quelles raisons devrait-on arrêter d’exploiter les animaux?

1. Les enjeux de la condition animale en France : Le niveau de protection des animaux en France et dans la plupart des pays développés dépend plus du rôle que nous leur assignons (animal domestique, d’élevage, d’expérimentation, nuisible, etc.) que de leur réalité biologique. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les dispositions contre la maltraitance animale visaient à «protéger la sensibilité humaine et non réellement celle des animaux». Malgré certains progrès par la suite, les peines infligées aux contrevenant.es demeurent minimes. L’auteur aborde aussi :

  • la condition des animaux de nos jours, surtout en France, dont l’élevage et les abandons d’animaux domestiques, l’exploitation des animaux en laboratoire, le traitement des animaux d’élevage (poulets, porcs, bovins, etc.) et les conditions des animaux chassés;
  • le niveau de protection variable selon les espèces et les critères (économiques et autres) qui l’influencent.

2. Les gains altruistes à améliorer la condition animale : L’auteur utilise les concepts économiques du surplus du consommateur et du surplus du producteur pour estimer le «gain d’utilité altruiste des humains à rendre les animaux heureux». Il fait notamment part d’études sur les montants que les gens seraient prêts à payer pour diverses mesures visant à améliorer les conditions de vie des animaux. Ces études concluent à un surplus une vingtaine de fois plus élevé que le coût des mesures proposées. Il note aussi que, si on tenait aussi compte de la hausse de l’utilité de ces mesures sur les animaux eux-mêmes, les avantages seraient encore plus élevés.

Chapitre III. Pourquoi continue-t-on d’exploiter les animaux dans de telles conditions …si la majorité de la population approuve les mesures pour améliorer leurs conditions de vie? Ce chapitre présente quelques hypothèses qui peuvent expliquer ce paradoxe.

1. Ignorance sincère : S’il est possible que des gens ignorent les conditions imposées aux animaux, il est essentiel de «comprendre comment nos actions contribuent aux souffrances animales» pour pouvoir changer nos comportements. Cette ignorance est en bonne partie due aux entreprises du secteur qui utilisent des manœuvres diverses pour camoufler le traitement des animaux.

2. La dissonance cognitive : La dissonance cognitive survient «dans des situations où nous désirons faire des choix contraires à ce que nous préconisent nos valeurs morales». Pour éviter ce malaise, nous pouvons soit changer nos choix pour qu’ils correspondent à nos valeurs, ou utiliser toutes sortes de stratégies, comme le déni ou les raisonnements autocomplaisants. C’est cette deuxième possibilité qu’adopte la majorité des personnes dans le cas présent.

3. Le bien-être animal comme un bien public : …car non rival et non exclusif (voir ce billet). Dans ce contexte, l’auteur aborde le concept du passager clandestin (il bénéficie des actes des autres, mais n’y contribue pas), qui continue à manger de la viande en considérant que sa contribution ne changerait rien, tout en espérant que d’autres cessent d’en manger pour satisfaire son désir d’améliorer le sort des animaux, alors que son comportement désincite en fait les autres à le faire.

4. Système 1 et système 2 : Se basant sur les travaux de Daniel Kahneman et Amos Tversky (voir ces deux billets), l’auteur examine l’hypothèse que des personnes disposant de l’information sur l’exploitation animale ne s’en servent pas (ou s’en servent mal) lorsqu’ils prennent des décisions d’achats de nourriture, notamment parce que manger de la viande est une solution par défaut, qu’on prend parce qu’elle est la norme et ne nécessite pas de réflexion (l’absence de réflexion est une caractéristique des décisions prises avec le système 1 et la réflexion est associée au système 2).

5. L’altruisme impur : warm-glow et licence morale : L’auteur explore une autre hypothèse, soit que le fait que nous prenions soin de certains animaux (surtout domestiques) satisfasse notre besoin d’agir en cohérence avec nos valeurs et justifie de ne pas se préoccuper de la condition des autres animaux. Le warm-glow et la licence morale sont deux versions différentes de ce comportement que l’auteur qualifie d’altruisme impur. Cette section est particulièrement intéressante.

6. Point de référence : réactance et aversion aux pertes : La réactance est une réaction à une menace à notre liberté qui peut porter des personnes à faire le contraire de ce qu’on leur conseille. Ce mécanisme est d’autant plus présent dans le domaine de l’alimentation que les prescriptions sont nombreuses (sel, gras, sucre, viande, etc.). L’aversion aux pertes «est un biais comportemental qui fait que les humains attachent plus d’importance à une perte qu’à un gain». Ainsi, la perte du plaisir de manger de la viande peut empêcher une personne d’agir selon ses valeurs, malgré le gain d’utilité que ce comportement lui apporterait. À l’inverse, les personnes qui ont abandonné la viande auraient de la difficulté à en reprendre notamment en raison de la perte de ce que cet abandon leur a apporté.

7. L’empathie émotionnelle isolée : Le niveau d’empathie varie d’une personne à l’autre et provient de deux types d’empathies, l’émotionnelle et la cognitive, qui sont reliées et interagissent. Or, la «dissimulation de la souffrance des animaux [dans les abattoirs] a rompu le lien entre les souffrances animales et l’empathie émotionnelle» qui ne peut plus faire agir l’empathie cognitive.

8. Influence sociale : apprentissage social et normes sociales : L’apprentissage social est le processus qui fait en sorte que l’impact de l’information privée (que nous obtenons personnellement) est influencé par l’information publique (qui provient d’autres sources). Ainsi, le fait que la très grande majorité de la population mange de la viande nous fait penser que les animaux doivent être bien traités. Les normes sociales sont elles liées à notre désir de conformité et à notre propension à agir «normalement». De même, la pression des pairs nous porte à faire comme la majorité.

Chapitre IV. Quelles solutions pour améliorer la condition animale?

1. Les solutions à l’initiative des organisations de défense des animaux : Dans cette section, l’auteur aborde différentes facettes du travail des organisations de défense des animaux :

  • le discours de sensibilisation : ce discours n’est pas le même dans toutes les organisations, certaines visant l’abolition de l’exploitation des animaux, d’autres l’amélioration de leur sort; l’auteur présente ensuite des expériences évaluant l’impact de ces discours sur la consommation de viande;
  • les lanceur.euse d’alerte : il s’agit de militant.es qui, par exemple, filment et diffusent des vidéos provenant des fermes d’élevage ou des abattoirs; l’auteur analyse ensuite la représentativité de ces vidéos (montrent-elles des cas d’exception, comme le prétendent les porte-parole de l’industrie?), leur efficacité et leur légitimité;
  • le vote animaliste : devant le peu d’importance accordée à l’amélioration du bien-être animal par les partis traditionnels, des militant.es ont créé des partis entièrement consacrés à cette cause; l’auteur explique l’écart entre les désirs des populations et les décisions des élu.es, notamment «en matière de bien-être animal» et analyse l’impact potentiel de la présence de partis consacrés à la cause animale.

2. Les solutions à l’initiative de l’État : Dans cette section, l’auteur aborde ces solutions :

  • la taxation : la taxation (comme les taxes pigouviennes) peut permettre de «réconcilier les intérêts privés avec ceux de la société», à la fois en internalisant le coût des externalités négatives et en désincitant la consommation d’un bien ou d’un service nuisible;
  • les subventions aux associations de défense des animaux : l’auteur présente deux types de subventions que l’État peut fournir à des organismes de défense des animaux, soit de financer directement leur fonctionnement, soit d’accorder des crédits aux donateur.trices, puis analyse leur impact sur le comportement de la population;
  • les nudges, ou coups de pouce cognitifs : les nudges «visent à orienter les comportements» de personnes sans restreindre leur liberté (voir ce billet); l’auteur présente différentes façons d’utiliser ces coups de pouce pour faire diminuer la consommation de viande;
  • les enjeux de l’information : les nudges ne permettent pas de changements de comportement à long terme; comme ils agissent sur le système 1, il faut donc les compléter avec des mesures qui agissent sur le système 2 pour que l’effet soit durable, comme l’information le fait; cette information doit viser aussi bien la population en général que le personnel de la santé et les personnes qui prennent les décisions publiques, d’autant plus que l’information diffusée par les gouvernements est pour l’instant fortement influencée par le lobby des producteurs de viandes et de lait;
  • la réglementation : bizarrement, l’auteur n’aborde pas ce type d’intervention; il mentionne plus loin qu’il ne l’a pas fait parce qu’il considére que ces mesures seraient moins bien acceptées.

3. Les solutions à l’initiative des entreprises : Les associations de défense des animaux cherchent aussi à influencer directement les acteur.trices de l’industrie pour faire changer leurs pratiques. Elles agissent notamment sur :

  • les labels évaluatifs : ces labels peuvent par exemple contenir une cote associée aux conditions d’élevage (de minimales à supérieures) qui joue un rôle à la fois sur le système 1 (comme un nudge) et sur le système 2 (nouvelle information); l’auteur présente ensuite des études portant sur l’efficacité de ces labels pour faire changer les comportements d’achats de la population (effet positif, mais limité);
  • simili-carné et viande de culture : les labels peuvent contribuer à améliorer les conditions de vie des animaux, mais ne font pas diminuer la consommation de viande et ses conséquences sur l’environnement, notamment sur les émissions de GES; une solution, mis à part le végétalisme, est de produire des substituts à la viande, comme les simili-carnés (dont bientôt du bacon?) et la viande de culture, solution qui élimine de nombreux biais et dilemmes mentionnés plus tôt, mais qui procure quand même une nourriture moins saine que l’alimentation végétalienne.

Conclusion : L’auteur revient sur les constats de ce livre, puis présente le principal défi qu’il faudra relever pour implanter les solutions proposées, soit l’influence des lobbys sur les politicien.nes, dont il donne quelques exemples troublants et surtout pertinents (comme les événements qui ont porté Nicolas Hulot à démissionner de son poste de ministre de l’Environnement). Malgré ce lobby, la consommation de viande diminue en France et les Français.es se préoccupent de plus en plus des conditions d’élevage. Il s’agit maintenant de profiter de ce mouvement pour qu’il s’étende et s’impose.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’avais quelques réticences avant de commencer à lire ce livre, craignant que l’application de concepts économiques à ce sujet soit semblable à celle de concepts comme le coût-bénéfice et le taux d’actualisation dans le domaine de l’environnement, comme le fait William Nordhaus. Il n’en est rien. Si les concepts économiques abondent, ils sont liés en grande partie à l’économie comportementale directement influencée par des travaux en psychologie sur les biais cognitifs, un sujet qui me passionne. Et l’auteur utilise ces concepts de façon pertinente et bien expliquée et documentée. Je tiens aussi à souligner la structure impeccable de ce livre et le style agréable et facile à lire de l’auteur. Mon seul bémol est sur l’absence de recommandations sur la réglementation. Finalement, autre bon point, les notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bas de pages. Seule la bibliographie est à la fin du livre.