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Le positivisme économique

20 février 2017

negationnismeJ’ai lu quelques articles fortement négatifs sur le livre «Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser» de Pierre Cahuc et André Zylberberg. Le titre a par exemple fait sursauter l’Association française d’économie politique (AFEP) qui le juge indécent : «Voici donc la conception que ces économistes se font du débat scientifique : ils détiennent la vérité et leurs contradicteurs ne peuvent être qu’obscurantistes et négationnistes». Notons que l’AFEP est une association formée surtout d’économistes hétérodoxes. Quant à son contenu, elle le considère «indigne de notre éthique scientifique». On comprendra donc que je me suis attaqué à ce livre seulement pour voir à quel point il est indigeste et quels sophismes les auteurs utilisent pour ridiculiser les personnes qui ne pensent pas comme eux.

Introduction : Les auteurs partent sur les chapeaux de roue en comparant les personnes qui rejettent les conclusions de l’économie orthodoxe à celles qui nient le caractère nocif de la cigarette ou le réchauffement climatique. L’économie orthodoxe serait devenue l’équivalent d’une science expérimentale capable de comparer les décisions économiques comme dans un laboratoire… Et on a droit à quelques sophismes, dont le populaire sophisme de l’épouvantail, «qui consiste à présenter la position de son adversaire de façon volontairement erronée», notamment quand les auteurs affirment que «Pour les keynésiens, les crises économiques se résolvent très simplement». Je n’ai pourtant jamais entendu ou lu un keynésien dire que c’est facile de sortir d’une crise, mais plutôt qu’il y a moyen d’en atténuer l’ampleur et la durée! Mais, bon, passons…

I. Les faux savants : Là on a droit au sophisme de la fausse analogie, un genre de Reductio ad Hitlerum, mais plutôt que de comparer les économistes hétérodoxes à Hitler, les auteurs les comparent aux communistes staliniens qui ont rejeté la génétique, une vraie science, pour le lyssenkisme, une fausse science. Ahurissant! Bien sûr, quand on pense qu’une science basée sur autant de fausses hypothèses que l’économie orthodoxe est science exacte, c’est ça qui arrive… Ils donnent ensuite quelques exemples d’études expérimentales qui ont permis de déterminer les meilleures méthodes pour améliorer les résultats scolaires des enfants issus de familles défavorisées. Bravo! Mais, ces études n’ont aucun lien avec les théories économiques orthodoxes ou hétérodoxes… À ma grande surprise, ils citent même l’étude de Card et Krueger qui a montré qu’une hausse même importante du salaire minimum ne fait pas nécessairement perdre des emplois et qu’au contraire ils peuvent en créer. Encore là, David Card lui-même l’a dit, ce genre d’étude n’a aucun rapport avec la politique ou avec la théorie économique. Il a aussi mentionné à quel point les économistes orthodoxes lui en ont voulu, tellement que certains de ses amis orthodoxes ont cessé de lui parler et l’ont considéré comme un traître «à la cause de l’économie dans son ensemble». Orthodoxe, la recherche expérimentale?

II. Ces patrons qui coulent la France : Les auteurs montrent que les entreprises privées détestent la concurrence. On le savait, mais c’est un bon point pour eux! Je ne commenterai pas le reste du chapitre qui est vraiment trop franco-français, avec plein d’acronymes qui me sont inconnus.

III. Mon amie, c’est la finance : Cette fois, les auteurs font l’éloge du secteur financier privé et de son effet sur la destruction créatrice, concept mis de l’avant par Joseph Shumpeter. Disons qu’il serait un peu long de contrer cet argument. Je me contenterai de dire que les auteurs manquent de nuances et qu’ils ne présentent que les faits qui appuient leurs propos. Au moins, ils reconnaissent que la déréglementation des années 1990 fut une mauvaise idée. Ils abordent ensuite la taxe sur les transactions financières qui peut selon eux de fait ralentir la volatilité des marchés financiers, mais pas toujours. Ils ajoutent que, dans ce domaine, il est préférable d’obtenir des ententes internationales. Vrai, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas agir sans entente, comme quelques pays l’ont fait.

IV. Y a-t-il vraiment trop d’impôt ? : Dans ce chapitre, les auteurs présentent des données sur les conséquences d’une augmentation des impôts ou de leur maintien à un niveau élevé. S’ils en voient quelques-unes, ils citent correctement quelques études que j’ai déjà lues (dont une que j’ai présentée dans ce billet) qui concluent que, selon les pays, le taux marginal d’imposition maximum peut atteindre entre 60 et 80 % sans effet négatif majeur. Ils ajoutent que le plus important pour empêcher l’évasion et l’évitement fiscaux est que les revenus soient déclarés par des tiers, comme un employeur, une institution financière ou tout autre organisme extérieur. Difficile de s’opposer à cela!

V. Les recettes de Keynes : ça marche, mais pas toujours ! : Les auteurs citent quelques études qui estiment l’effet multiplicateur d’une relance keynésienne. Il varie en fait selon la situation (il est beaucoup plus élevé lors d’une récession et dans les territoires plus pauvres), les caractéristiques de l’économie locale, le type de mesure et la présence de clientélisme ou pire, de corruption. Il varierait entre zéro (dans une région où il y a par exemple le plein emploi) et trois (trois dollars de hausse du PIB pour chaque dollar investi), avec un taux moyen de 1,5 ou 1,6 (taux qui me semble bien précis). C’est difficile de commenter ces conclusions sans voir ces études. Chose certaine, bien des économistes orthodoxes, comme Olivier Blanchard, chef économiste et directeur des études au Fonds monétaire international de 2008 à 2015, l’a avoué, ont parfois tendance à sous-estimer grandement l’effet multiplicateur (surtout lors de l’adoption de mesures d’austérité). Sur quelles études se basent-ils pour s’être autant trompés? Sur les études mentionnés par les auteurs ou sur des études théoriques (ce qui semble le cas dans les excuses d’Olivier Blanchard)?

VI. Malthus et l’angoisse de la pénurie : La théorie de Malthus, qui prétend que la richesse par habitant varie à l’inverse de la population, fonctionne dans les régions pauvres et agricoles (s’il y a moins de monde pour une production donnée, les gens en ont en moyenne plus par personne), mais pas ailleurs, car l’économie ne subit pas de contraintes comme la production agricole. Les auteurs déplorent que certains, dont le Front national et le parti communiste de l’époque de Georges Marchais (secrétaire général du Parti communiste français de 1972 à 1994), se servent du principe de cette théorie (même si aucun des deux ne se revendiquait de Malthus) pour combattre l’immigration (qui ferait augmenter le chômage et baisser les salaires au profit des grandes entreprises). Cela repose sur l’idée que la quantité de travail est fixe, alors qu’avec une population plus élevée, la demande augmente (plus de logements, plus de nourriture, etc.). Les auteurs poursuivent en disant que c’est sur la même erreur (quantité de travail fixe) que se base la gauche en prétendant qu’une baisse des heures de travail crée de l’emploi. Des études ont montré que ce n’est pas le cas (j’aimerais bien les voir avant de me prononcer…). Personnellement, j’appuie une baisse des heures de travail, mais surtout pour améliorer la qualité de vie de la population (plus de loisirs, meilleure conciliation travail-famille et vie personnelle, etc.). Sur la même notion du travail qui n’est pas fixe, ils contestent l’efficacité des pré-retraites pour faire baisser le taux de chômage des jeunes ainsi que les conséquences sur l’emploi de l’automatisation que certains jugent catastrophiques. Je dois sur ce dernier point souligner mon accord, car j’ai conclu de la même façon récemment.

VII. Comment se débarrasser du négationnisme économique ? : Ça fait un bout que je n’ai pas parlé des sophismes des auteurs… Dès le début de ce chapitre, ils utilisent un argument d’autoritéen accordant de la valeur à un propos en fonction de son origine plutôt que de son contenu») pour faire valoir leur point : il faudrait croire les économistes orthodoxes parce qu’ils sont publiés dans les revues les plus prestigieuses. Pourtant, une étude récente a montré que la majorité des études en économie ne sont pas reproductibles! Pire, bien des économistes attribuent la popularité des modèles d’équilibre général dynamique stochastique, pourtant critiqués même par des économistes orthodoxes (car basés sur des hypothèses irréalistes), au fait que, si des économistes veulent être publiés dans les revues les plus prestigieuses, ils doivent les utiliser! Cela dit, les auteurs mentionnent au moins que bien des revues prestigieuses ont publié des résultats d’études erronées (l’exemple ultime étant celle qui établissait un lien entre les vaccins et l’autisme), même dans des domaines qui portent moins à l’interprétation que l’économie. J’ai moi-même contredit tellement d’études économiques sur ce blogue, que je ne prends jamais les conclusions d’une étude pour une vérité. En plus, l’économie étant une science sociale basée sur les comportements variables des êtres humains, il est présomptueux d’affirmer qu’une étude faite dans un pays donné à une époque précise donnera le même résultat plus tard dans le même pays ou ailleurs à la même époque. Mais, bon, revenons à ce livre…

La suite est une série de sophismes de l’épouvantail, de picorages de faits, de sélections de citations et surtout de camouflages des bases de l’économie orthodoxe. Eux qui ont cité des auteurs pertinents qui contestent les bases supposément rationnelles de l’économie orthodoxe (Piketty, Saez, Kahneman, etc.) ne mentionnent jamais les errements de cette école de pensée, notamment sur le concept de l’homo œconomicus, sur la rationalité des agents économiques (caractéristique pourtant prouvée clairement fausse par Daniel Kahneman qu’ils citent!) et sur les conséquences désastreuses de leurs solutions, notamment en Europe où ils habitent. Ils taisent le fait que l’économie expérimentale en est à ses débuts et ne représente qu’une faible proportion des articles publiés dans les revues dites prestigieuses. Pour excuser ou justifier les prévisions très souvent erronées des économistes orthodoxes, ils comparent la difficulté de prévoir l’avenir en économie avec l’impossibilité pour des médecins de prévoir des épidémies. Le problème, c’est que les médecins ne prétendent nullement pouvoir prévoir les épidémies, tandis que les économistes publient des prévisions économiques presque quotidiennement, souvent pour modifier leurs prévisions du mois précédent! N’importe quoi! Et ensuite, ils exhortent les médias de ne plus inviter ou citer les économistes qui ne pensent pas comme eux. Ce chapitre est véritablement une insulte à l’intelligence… Mais bon, il ne reste que l’épilogue à lire!

Epilogue : Bof, ils ne font que se répéter.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Non, bien sûr! Avant de lire les deux derniers chapitres, je pensais conclure que ce livre était bien moins mauvais que ce à quoi je m’attendais. Il l’est de fait, mais ces chapitres ont vraiment montré la malhonnêteté intellectuelle des auteurs. Quand on est incapable de défendre son école de pensée autrement qu’en déformant la pensée de ses opposants, en taisant les fondements de son camp et en se servant de fausses analogies, on ne mérite aucun respect. Mais le pire est l’arrogance de leurs propos et le manque d’humilité devant une discipline qui repose sur des comportements humains variables et impossibles à insérer dans des modèles rigides. Et, si ce n’était pas assez, les notes sont à la fin!

L’influence du prix de l’essence sur ses ventes

18 février 2017

ventes-et-prix-de-lessenceDans un billet publié en septembre dernier, j’ai tenté de déterminer s’il y a un lien entre les ventes de véhicules utilitaires sport (VUS) et le prix de l’essence. Le résultat de cet exercice était un peu décevant, car cette relation semblait exister à certains moments, mais pas à d’autres. Je me suis dit qu’il serait intéressant de regarder si le prix de l’essence influence sa consommation, donc ses ventes. Il existe justement un tableau cansim de Statistique Canada sur les ventes d’essence (le 405-0002) et des données sur l’évolution du prix de l’essence fournies par la Régie de l’énergie du Québec (j’ai utilisé la moyenne annuelle des prix de l’essence ordinaire pour l’ensemble du Québec). Alors, pourquoi ne pas s’amuser avec ces données?

Lien direct

Le premier graphique présente le lien direct entre le prix de l’essence (indexé en fonction de l’inflation à l’aide des données du tableau cansim 326-0021, ligne rouge) et les ventes nettes d’essence (ligne bleue).

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J’ai fait débuter ce graphique en 1998, car c’est l’année la plus éloignée pour laquelle la Régie de l’énergie fournit des données. À l’œil, les courbes semblent se suivre assez bien, sauf pour la dernière année, où les tendances sont nettement opposées. D’ailleurs, le coefficient de corrélation entre ces deux variables est de 0,66 pour toute la période, mais de 0,80 si on omet 2015. Cette corrélation positive signifie que plus les prix augmentent, plus on consomme d’essence!

Mais, conclure à partir de ce graphique serait malhonnête. En effet, le parc automobile a grandement augmenté entre 1998 et 2015. Il est donc normal que la consommation d’essence soit plus élevée, même si le prix de l’essence a, lui aussi, augmenté… Bref, ce graphique fournit une nouvelle preuve qu’une corrélation n’indique pas nécessairement une causalité.

Par automobile en circulation

Ce graphique compare aussi le prix de l’essence indexé en fonction de l’inflation (ligne rouge), mais cette fois avec les ventes d’essence par véhicule de promenade en circulation (selon les données de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) illustrées à la page numérotée 4 de ce document, ligne bleue).

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Ce graphique montre que les ventes nettes d’essence par véhicule de promenade en circulation ont diminué presque chaque année de la période, sauf la dernière (vraiment étrange cette année 2015…) et, dans une moindre mesure, quelques autres, peu importe les mouvements des prix. Mais, comme les prix ont plus souvent augmenté que diminué, le coefficient de corrélation entre ces deux variables est de -0,88 (-0,91, sans 2015), montrant un lien solide entre la hausse des prix la consommation d’essence par automobile.

Mais, ce rapport ne me semble pas plus pertinent que le précédent. En effet, le parc automobile a augmenté de 46,5 % entre 1998 et 2015 pendant que la population âgée de 18 à 74 ans, soit ayant l’âge de la très grande majorité des propriétaires de véhicules de promenade, n’augmentait que de 14,5 % (selon le tableau cansim 051-0001), soit plus de trois fois moins. Il est par exemple normal qu’on n’utilise pas toujours les deux véhicules d’un ménage en même temps, par exemple quand deux propriétaires de véhicules qui cohabitent vont au même endroit (comme dans la famille ou au resto…). Je me suis alors dit qu’il était probablement préférable de regarder les tendances des ventes d’essence en fonction de l’évolution de la population âgée de 18 à 74 ans, car cela enlèverait l’effet de la hausse du parc automobile, tendance qui devrait ralentir quand le prix de l’essence augmente même si elle ne le fait pas vraiment! En effet, la taille du parc automobile a un coefficient de corrélation de 0,85 avec le prix de l’essence (et même de 0,93 si on omet 2015), ce qui signifie que les deux augmentent au même rythme! Mais, bon, je le répète, une corrélation ne signifie pas nécessairement une causalité. Alors, regardons ce que cela donne avec les ventes d’essence par personne.

Selon l’évolution de la population âgée de 18 à 74 ans

Ce dernier graphique (j’aime bien m’amuser, mais il faut aussi savoir s’arrêter!) compare cette fois le prix de l’essence indexé en fonction de l’inflation (ligne rouge) avec les ventes d’essence par personne âgée de 18 à 74 ans (ligne bleue). Cette comparaison m’apparaît plus pertinente que les précédentes, car elle tient potentiellement compte de nombreux facteurs (en plus du prix de l’essence) qui peuvent expliquer les variations des ventes d’essence : évolution de la consommation des véhicules (liée entre autres à l’achat de VUS), utilisation des véhicules particuliers par rapport à celle du transport en commun, étalement urbain, contexte économique (on notera que les ventes d’essence ont plongé en 2008 et 2009, période de récession, malgré la forte baisse du prix de l’essence en 2009), etc.

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Cette fois, la relation entre les deux courbes semble moins claire. Les courbes se suivent assez bien au début de la période, mais pas à la fin. D’ailleurs, le coefficient de corrélation pour l’ensemble de la période est beaucoup plus faible que dans les deux graphiques précédents, avec -0,42, par rapport à 0,66 et -0,88. Et, de fait, ce coefficient est positif entre 1998 et 2007 (0,32), l’est aussi entre 2007 et 2011 (0,30), est à peu près nul si on prend toute la période allant de 1998 à 2011 (-0,04), mais est assez fortement négatif entre 2011 et 2015 (-0,60)! Bref, il semble que certaines années la consommation d’essence soit réduite en raison de la hausse des prix ou augmentée en raison de sa baisse, mais que d’autres années ce soit l’inverse! Cela ressemble pas mal au résultat que j’avais obtenu dans le billet où je comparais la proportion des camions dans les ventes de véhicules neufs (qui, en passant, est passé à son sommet historique en décembre dernier avec un taux de 65,7 % alors que le sommet antérieur était de 62,2 % en novembre et le précédent de 60,6 % en janvier 2013, selon le tableau cansim 079-0003) : aucune relation durable ne peut être établie entre le prix de l’essence et la vente de gros chars, ni avec la démographie.

Dans ce dernier cas, on pourrait penser que le vieillissement de la population a pu jouer un rôle dans les résultats, notamment par le gain en importance des 65 à 74 ans qui consomment sûrement moins d’essence que les personnes plus jeunes, mais d’autres tests que j’ai faits (avec les 16-74 ans, les 18-64 ans et les 16-64 ans) donnent des résultats tout autant, sinon plus, variables.

Et alors…

Si je n’ai pas trouvé de relation entre le prix de l’essence et les variables que j’ai utilisées, est-ce à dire que j’ai perdu mon temps? Pas du tout! D’une part, je me suis amusé, ce qui n’est pas rien. D’autre part, ne pas trouver de relation entre deux variables, ou des relations allant en sens inverse selon les années, est loin d’être un résultat sans signification. Cela montre que le prix de l’essence est au mieux un seul des nombreux facteurs qui influencent les achats de la population, tant dans le choix du type de véhicule que dans la consommation d’essence, et surtout que bien d’autres facteurs doivent expliquer ces décisions. Lesquels? Ça, c’est plus dur à déterminer, mais il semble certain qu’une grande partie de la population est tellement attachée aux chars et au mode de vie qui les entoure que des variations du prix de l’essence du niveau de celles qu’on a observées depuis 1998 (hausse atteignant quand même 85 % entre 1999 et 2012) ne sont pas suffisantes pour modifier ses comportements. Cela veut dire qu’il faudrait faire augmenter ce prix bien plus ou trouver d’autres moyens pour faire diminuer son attachement au mode de vie centré sur l’automobile. Et cela, ce n’est pas évident…

Étouffer la dissidence

13 février 2017

etouffer-la-dissidenceLe titre du livre Étouffer la dissidence. Vingt-cinq ans de répression politique au Québec de la Commission populaire sur la répression politique (CPRP) explique bien son objet, qui est de révéler «les effets pernicieux de la répression que subissent les activistes et les mouvements sociaux, mais aussi l’ensemble de la population, que l’on gave d’une opinion prétendument publique hostile à toute forme de contestation».

Préambule : Ce n’est pas d’hier que la violence policière se manifeste au Québec. Cela a été déploré à de nombreuses reprises par des instances internationales. Mais, cette tendance s’est accentuée au cours des récentes années, notamment lors de la grève étudiante de 2012. L’objectif de la CPRP est de «documenter la répression policière exercée au Québec et de sensibiliser divers publics à la question». Même si d’autres instances, dont le gouvernement, ont tenu des audiences sur les événements entourant la grève de 2012, de nombreuses personnes et groupes les ont boycottées en raison de la limitation des mandats des commissaires qui tenaient ces audiences. En conséquence, le CPRP a décidé de tenir sa propre commission sur la répression politique et d’étendre la durée des événements étudiés au début des années 1990.

1. Documenter et comprendre la répression politique: une approche populaire : Le CPRP a donc tenu des audiences à Gatineau, Montréal, Québec et Sherbrooke de septembre 2013 à janvier 2014. Elle a aussi entendu à huis clos des personnes (11) qui préféraient rester anonymes et reçu des témoignages par écrit (18). En tout, le CPRP a reçu 94 témoignages, 67 provenant d’individus et 27 de groupes. Même si cet échantillon ne peut se prétendre exhaustif (il ne contient par exemple aucun témoignage de communautés arabo-musulmanes), les témoignages retenus peuvent servir à la mobilisation, à la lutte et à la protection contre la répression politique.

Pour le CPRP, la répression politique consiste en toute «action étatique ou privée destinée à prévenir, contrôler ou contraindre l’action collective non institutionnelle, y compris son initiation». Elle peut aussi bien provenir de politiciens, des forces policières et du système juridique que des médias, des employeurs ou d’autres personnes ou organismes.

2. Une longue histoire: la répression de 1990 à 2015 : Le choix de 1990 repose sur le durcissement de l’encadrement des manifestations par les forces policières (voir à ce sujet ce billet portant sur le livre Mater la meute de Lesley J. Wood) à cette époque. Comme le titre de ce chapitre l’indique, le CPRP y retrace les principaux événements de répression politique de 1990 à 2015. Si les anarchistes, les anticapitalistes et les personnes qui luttent contre la brutalité policière furent des cibles de prédilection, ce fut aussi le cas des mouvements étudiant, environnementaliste, autochtone et même, ce qui est plus récent, syndical.

3. La répression policière : Le CPRP décrit dans ce chapitre cinq formes de répression policière : la surveillance (y compris l’espionnage), l’infiltration, les arrestations, les détentions et les fouilles, et la brutalité. Ce chapitre est vraiment très intéressant.

4. La répression privée sur le campus : On a assisté au durcissement de la répression dans le milieu scolaire dès les années 1990 à tous les niveaux, du secondaire aux universités, tant par les forces policières que par les administrations, un peu partout au Québec, le tout culminant au cours de la grève étudiante de 2012. Ce durcissement de la répression s’est notamment manifesté par l’augmentation de la présence d’agents de sécurité provenant d’agences privées, et cela, dans un contexte d’austérité et de compressions budgétaires.

5. La répression judiciaire : La répression judiciaire se manifeste aussi bien par l’adoption de lois et de règlements niant le droit de manifester que par les peines et les conditions imposés par les juges. Cela dit, comme la très grande majorité des accusations sont abandonnées devant la Cour, il est clair que l’adoption de ces lois et règlements ne visent au fond qu’à empêcher les citoyens d’exercer leur droit de manifester, à intimider les groupes contestataires et à décourager les manifestations et les actions revendicatrices. Le CPRP ajoute que les personnes qui voient les accusations maintenues peuvent se retrouver dans des situations précaires : fortes sommes à payer, défense de poursuivre leurs études et, parfois même, fortes difficultés à trouver et à conserver un emploi. Certaines de ces personnes peuvent aussi subir un état de détresse psychologique important.

6. La répression par les discours publics : Le discours des politiciens, trop souvent appuyé par les médias, laisse penser que les gouvernements et les forces policières ont raison de réprimer les actions des groupes revendicateurs. Cette connivence concourt à convaincre une grande partie de la population qu’il est légitime de s’attaquer aux droits démocratiques des manifestants. Le CPRP donne de nombreux exemples où les médias ne font que reproduire les communiqués de la police sans aucune vérification.

7. Le profilage politique : Ce type de profilage peut aussi bien viser des groupes précis (surtout étudiants, environnementaux et anticapitalistes) que des personnes précises. Dans ce dernier cas, on assiste à un harcèlement concerté de nombreux policiers. Il est clair pour les personnes interrogées que ces tactiques visent à décourager ces personnes de militer, d’exercer leurs droits démocratiques. Même si intéressant, ce chapitre est un peu répétitif.

Conclusion : On l’a vu, l’objectif premier de la répression politique est de démobiliser les personnes qui militent, de «dé-démocratiser» la société. Le CPRP ajoute que, depuis la fin de ses travaux, la grande majorité des constats d’infraction ont été abandonnés et que les éléments les plus contraignants des règlement adoptés en 2012 (comme l’obligation de remettre un itinéraire et l’interdiction de manifester avec un masque) ont été invalidés. De même, la Cour a reconnu le concept du profilage dans un cas. Au bout du compte, l’intimidation par la répression a été un échec, car la plupart des militant.e.s ne sont que davantage convaincu.e.s de la justesse des causes pour lesquelles ils et elles se battaient.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Ayant lu beaucoup de livres sur cette question (notamment À qui la rue ? Répression policière et mouvements sociaux, un recueil de textes sous la direction de Francis Dupuis-Déri qui participe aussi à ce livre), je craignais de m’ennuyer un peu en lisant celui-ci. Or ce ne fut pas le cas. Les textes sont pertinents et clairs, la structure du livre sans bavure (on passe d’un chapitre à l’autre de façon aisée) et son contenu se démarque suffisamment des autres que j’ai lus sur ce genre de sujet pour susciter mon intérêt. Alors, oui, je conseille la lecture de ce petit livre (152 pages, y compris les notes à la fin, principal défaut de ce livre).

Le taux d’emploi au Québec et au Canada entre 2000 et 2016

11 février 2017

marche-du-travail-du-quebec-en-2016Je compte dans ce billet répéter l’exercice que j’ai fait il y a un an en comparant l’évolution du taux d’emploi au Québec par tranche d’âge et par sexe depuis 2000 avec celle qu’a connue le reste du Canada. Pour ce faire, j’utiliserai les données du fichier cansim 282-0002 de Statistique Canada. Je reviendrai dans quelques semaines sur la hausse étonnante des données mensuelles désaisonnalisées au cours des derniers mois et sur les données publiées hier. En effet, selon les estimations de 2016 de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada qui ont été révisées en fonction de la saisonnalité le 3 février dernier, le nombre d’emplois aurait augmenté au Québec de 90 800 (soit de 2,2 %) entre décembre 2015 et décembre 2016 (mais avec une marge d’erreur à 95 % de 64 600…), et de 85 500 de juillet à décembre. Mais, revenons aux données annuelles…

Au Québec

marche-du-travail-du-quebec-en-2016-1Je n’ai pas produit le tableau ci-contre l’an dernier. Je l’ai ajouté cette fois pour bien montrer l’aspect étonnant de la croissance de l’emploi en 2016. Ce tableau montre les taux d’emploi en 2016 pour la population adulte (15 ans et plus) et pour les douze tranches d’âge pour lesquelles l’EPA publie des données, le sommet antérieur de ces taux (qu’il soit le sommet historique ou le deuxième plus élevé lorsque ce sommet historique a eu lieu en 2016), l’année au cours de laquelle le sommet antérieur à 2016 a été atteint et le rang des taux de 2016 parmi les 41 ans de la série historique publiée par l’EPA (1976 à 2016).

Même si l’utilisation de la moyenne annuelle atténue grandement la hausse mentionnée plus tôt (hausse de 36 000 emplois en moyenne entre 2015 et 2016 au lieu de 91 000 entre décembre 2015 et décembre 2016, ou de 0,9 % au lieu de 2,2 %), car cette hausse s’est manifestée uniquement à partir du mois d’août, on peut quand même constater que, si le taux d’emploi global est nettement inférieur à son sommet historique (60,0 % par rapport à 60,9 % en 2007) et qu’il se situe au neuvième rang seulement, cinq des 12 sommets par tranche d’âge ont été atteints en 2016 (ceux dont le taux d’emploi est indiqué en caractère gras dans la première colonne), cinq autres taux d’emploi étaient les deuxièmes plus élevés au cours des 41 dernières années (dont deux à seulement 0,1 point de pourcentage du sommet antérieur), un autre se classait au troisième rang et le dernier (pour les jeunes âgé.e.s de 15 à 19 ans) se classait seulement au 16e rang (ce qui même un bon classement compte tenu de la forte hausse du taux de fréquentation scolaire au cours de ces 41 années). Ces constats sont une illustration concrète de l’ampleur du vieillissement de la population : même si pour 11 des 12 tranches d’âge les taux de 2016 sont près de leur sommet historique, le taux global y est assez éloigné. Alors que le rang moyen des 12 taux par tranche d’âge est de 2,8, le taux global se classe au 9e rang.

Le tableau qui suit présente les taux d’emploi par tranche d’âge au cours de quatre années charnières, soit 2000, 2007 (juste avant la récession de 2008-2009), 2015 et 2016. Les quatre premières colonnes montrent les taux d’emploi globaux (ligne 15 ans et plus) et par tranche d’âge de cinq ans. Les trois dernières colonnes indiquent les variations des taux d’emploi globaux et par tranche d’âge entre 2000 et 2007, entre 2007 et 2015 et entre les deux dernières années.

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– De 2000 à 2007 : cette période fut très positive pour l’emploi au Québec. Non seulement le taux d’emploi global a augmenté de 3,1 points de pourcentage, mais il a augmenté dans les 12 tranches d’âge de ce tableau, cette augmentation atteignant même plus de 10 points de pourcentage chez les personnes âgées de 55 à 59 ans. En moyenne, la hausse fut de 5,5 points de pourcentage par tranche d’âge (voir la dernière ligne du tableau), hausse nettement plus élevée que celle du taux d’emploi global (3,1 points). Cet écart illustre bien les conséquences du vieillissement de la population entre ces deux années, même si la moyenne de 5,5 ne tient pas compte de l’importance relative de chacune des tranches d’âge.

– De 2007 à 2015 : même si le taux d’emploi global a diminué de 1,0 point de pourcentage, on peut voir qu’il a augmenté dans huit des 12 tranches d’âge (dont une hausse de plus de 10 points chez les 60 à 64 ans) et n’a diminué que dans trois des quatre tranches d’âge les plus jeunes (et est resté stable dans l’autre). En fait, la moyenne des variations du taux d’emploi dans les 12 tranches d’âge montre une hausse de 2,1 points de pourcentage, ce qui n’a pas empêché le taux d’emploi global de diminuer de 1,0 point. Ce paradoxe apparent illustre encore une fois l’ampleur des conséquences sur le taux d’emploi du vieillissement de la population entre ces deux années et nous indique à quel point on ne peut pas se fier aux variations du taux d’emploi global pour analyser correctement la situation de l’emploi.

– De 2015 à 2016 : j’ai tenu à isoler les variations du taux d’emploi au cours de la dernière année parce que c’est l’année la plus récente (belle lapalissade!) et pour ainsi mieux visualiser les tendances récentes. En effet, on observe une hausse du taux d’emploi dans 9 des 12 tranches d’âge, dont une de 2,5 points chez les personnes âgées de 25 à 29 ans, hausse qui annule presque la baisse de 3,0 points des huit années précédentes. Cela dit, malgré une hausse moyenne du taux d’emploi de 0,5 point par tranche d’âge, sa hausse globale fut de seulement 0,1 point. Ai-je dit que cet écart s’explique par le fort vieillissement de la population?

Au Québec selon le sexe

Le tableau suivant présente l’évolution du taux d’emploi selon le sexe et les tranches d’âge. Il illustre très clairement la forte hausse de la présence des femmes sur le marché du travail. Ainsi, pendant que le taux global d’emploi des hommes diminuait de 1,5 point de pourcentage entre 2000 et 2016, et cela même si ce taux a augmenté dans 9 des 12 tranches d’âge pour une hausse moyenne de 4,4 points par tranche d’âge (illustrant, on commence à s’en douter, le vieillissement de la population), ce taux augmentait de 5,7 points chez les femmes, faisant diminuer l’écart du taux d’emploi entre les femmes et les hommes d’environ 55 % (de 13,2 à 6,0 points). Encore mieux, on peut aussi observer que le taux d’emploi des femmes a augmenté dans toutes les tranches d’âge (pour une hausse moyenne énorme de 11,7 points par tranche d’âge) et même d’au moins 20 points dans deux d’entre elles, soit celles des femmes âgées de 55 à 64 ans, ce qui a fait plus que doubler le taux d’emploi des femmes âgées de 60 à 64 ans, de 17,5 % à 38,9 %, évolution spectaculaire en seulement 16 ans. De même, les taux d’emploi des femmes âgées de 65 à 69 ans et de 70 ans et plus ont plus que quadruplé, passant respectivement de 2,9 % à 13,3 % et de 0,8 % à 3,5 %. On notera aussi que le taux d’emploi des femmes en 2016 était rendu plus élevé que celui des hommes chez les personnes âgées de 15 à 24 ans, et ce, de façon très nette (45,5 % par rapport à 38,8 % chez les 15 à 19 ans et 73,9 % par rapport à 70,2 % chez les 20 à 24 ans). Par contre, comme cette différence s’observe surtout chez les étudiant.e.s à temps plein (selon le tableau cansim 282-0095), on peut se demander si cet avantage en est vraiment un, puisqu’il reflète peut-être leur plus grand besoin d’avoir un emploi pour poursuivre leurs études.

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La dernière colonne montre que le taux d’emploi des femmes a augmenté plus fortement que celui des hommes dans 10 des 12 tranches d’âge, les deux seules où il a moins augmenté étant chez les personnes âgées de 65 ans et plus. Étant donné que la hausse de la présence des femmes sur le marché du travail commencée il y a environ 40 ans chez les femmes âgées de 15 à 24 ans n’a pas encore atteint ces tranches d’âge (voir ce billet), il est presque certain qu’elle le fera et que le taux d’emploi des femmes âgées de 65 ans et plus augmentera plus que celui des hommes du même âge au cours des prochaines années.

Le Québec et le reste du Canada

Ayant constaté la forte hausse du taux d’emploi des Québécois et surtout des Québécoises au cours des 16 dernières années, on peut se demander si ce phénomène s’est aussi observé dans le reste du Canada et s’il fut de la même ampleur. C’est à ces questions que visent à répondre les prochains tableaux.

– Par tranche d’âge

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Le premier constat que nous permet de faire ce tableau est que l’écart du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada s’est grandement amoindri au cours des 16 dernières années. Alors qu’il était de 4,6 points de pourcentage en 2000 (57,8 % par rapport à 62,4 %), il n’était plus que de 1,4 point en 2016 (60,0 % et 61,4 %). Cet écart a donc diminué de 70 %. Une autre façon de présenter ce changement est de souligner que les taux d’emploi du reste du Canada étaient plus élevés que ceux du Québec dans les 12 tranches d’âge en 2000, alors ceux du Québec étaient plus élevés dans les 8 tranches d’âge les plus jeunes en 2016! En fait, le taux d’emploi a augmenté au Québec dans toutes les tranches d’âge, d’une moyenne de 8,1 points de pourcentage, tandis que ce taux diminuait dans les 4 tranches d’âge les plus jeunes dans le reste du Canada pour une hausse moyenne de seulement 3,1 points. La dernière colonne nous montre que la hausse du taux d’emploi fut plus élevée au Québec que dans le reste du Canada dans 10 des 12 tranches d’âge, les deux seules ayant augmenté davantage dans le reste du Canada étant celles des personnes âgées de 65 ans et plus, ce qui n’est pas nécessairement un bon signe, car cette hausse (à partir d’un niveau déjà plus élevé) peut montrer une plus grande difficulté à prendre une retraite décente. Finalement, le fait que la moyenne de la plus grande hausse au Québec dans les 12 tranches d’âge (5,0 points de pourcentage) soit plus élevée que celle du taux d’emploi global (3,2 points) montre que l’effet du vieillissement de la population est plus important au Québec que dans le reste du Canada.

On notera aussi que le retard du taux d’emploi au Québec par rapport à celui du reste du Canada se manifeste maintenant que du côté des adultes âgés de 55 et surtout de 60 ans et plus. Encore là, on peut se demander si c’est vraiment une mauvaise chose que nos personnes âgées arrêtent de travailler à un âge moins avancé que dans le reste du Canada. Si ces retraites sont volontaires, c’est sûrement une bonne nouvelle, sinon, c’en est une moins bonne. Mais, les données de l’EPA ne permettent pas de répondre à cette question…

– Par tranche d’âge selon le sexe

Les tableaux qui suivent montrent que la différence de croissance du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada fut bien plus grande chez les femmes que chez les hommes. Chez les femmes, la hausse fut tellement plus élevée au Québec (5,7 points de pourcentage) que dans le reste du Canada (0,8 point) qu’elle a permis d’effacer près de 90 % de l’écart observé en 2000 (4,9 points sur 5,5). Chez les hommes, l’écart a aussi diminué, mais que d’un peu plus de 35 %, passant de 3,7 à 2,4 points.

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Ces tableaux montrent aussi que le taux d’emploi des femmes au Québec devançait en 2015 celui des femmes du reste du Canada dans les huit tranches d’âge les plus jeunes, alors qu’elles traînaient de l’arrière dans les 12 tranches d’âge en 2000. Si les services de garde à contribution réduite ont sûrement un rôle important dans ce revirement (voir notamment ce billet), on voit bien que d’autres facteurs ont dû jouer. Chez les hommes, le taux d’emploi des Québécois n’était plus élevé que celui des hommes du reste du Canada en 2016 que dans cinq des douze tranches d’âge, soit dans les deux tranches des 15 à 24 ans, chez les 30 à 34 ans et dans les deux tranches des 45 à 54 ans. Cela représente toutefois une amélioration notable par rapport à la situation observée en 2000, alors que les hommes du Québec tiraient de l’arrière dans les 12 tranches d’âge.

Effet du vieillissement de la population

Pour encore mieux illustrer les effets du vieillissement de la population au Québec, j’ai fait quelques calculs (non illustrés ici) pour savoir quel aurait été le taux d’emploi global au Québec si sa population adulte avait gardé la même structure d’âge qu’en 2000. J’ai simplement multiplié les taux d’emploi par tranche d’âge de 2016 avec la population par tranche d’âge de 2000 et ai calculé le taux d’emploi global que cela donnerait. Ainsi, son taux serait en 2016 de 65,0 % au lieu de 60,0 %, soit plus élevé de 5,0 points! Au lieu d’avoir augmenté de 2,2 points entre 2000 et 2016, il aurait été plus élevé de 7,2 points! Notons que ces hausses seraient très semblables chez les hommes (4,9 points) et les femmes (5,2 points), ce qui montre que les effets du vieillissement furent très semblables chez les hommes et chez les femmes. Le même calcul montre que le taux d’emploi global du reste du Canada aurait été plus élevé de 2,8 points si la structure d’âge de sa population adulte était restée la même, soit passablement moins qu’au Québec (5,0 points). Cela montre que l’impact sur le taux d’emploi du vieillissement de la population fut un peu plus de 75 % plus important au Québec que dans le reste du Canada (5,04 – 2,85 = 2,19 et 2,19 / 2,85 = 76,8 %).

Et alors…

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la situation de l’emploi au Québec s’est grandement améliorée au cours des 16 dernières années, même en tenant compte du fait que les données pour 2016 sont sûrement surestimées (j’y reviendrai, comme mentionné dans l’amorce, dans un autre billet d’ici quelques semaines). On peut attribuer cette amélioration à deux facteurs principaux, soit à la hausse du niveau de scolarité de la population et surtout à la plus grande présence des femmes sur le marché du travail. Si ces deux facteurs ont permis de plus que compenser les effets du vieillissement de la population entre 2000 et 2007 (période où le taux d’emploi est passé de 57,8 % à 60,9 %), ils n’ont pas réussi à éviter que le taux global d’emploi baisse de 0,9 point (de 60,9 % à 60,0 %) entre 2007 et 2016. Cela risque d’être encore plus le cas à l’avenir, car les gains de scolarisation seront bien moindres (même si non négligeables) et la plus grande présence des femmes sur le marché du travail ne pourra se faire sentir de façon significative que sur le taux d’emploi des femmes âgées de 65 ans et plus. Cela dit, on le saura dans quelques années!

Politiques de l’extrême centre

6 février 2017

politiques-de-lextreme-centreLe message du livre Politiques de l’extrême centre d’Alain Deneault se résume aisément : Radicalisez-vous! En plus des dessins de Clément de Gaulejac qui enjolivent ses première pages, ce livre de moins de 100 pages est divisé en 24 chapitres non titrés. Je vais tenter de présenter les sujets qu’ils abordent et, lorsque je le jugerai pertinent, de les commenter.

Les chapitres

  • Se déclarer «de gauche, mais», c’est enlever tout sens à la gauche;
  • aux États-Unis, se déclarer «libéral, mais de gauche», c’est accepter la loi du plus fort, en tentant juste d’atténuer les conséquences de cette iniquité, sans la remettre en question;
  • en Amérique du Nord, les distinctions entre les positions de droite et de gauche ne portent que sur des nuances du libéralisme;
  • même les oppositions les plus fortes du libéralisme ne portent que sur certaines de ses manifestations, pas sur ses fondements (enfin, c’est ce que je crois avoir compris);
  • il y a de plus en plus de groupes contestataires, mais ils fonctionnent trop à l’indignation et ne mettent de l’avant aucun «concept structurant en vue d’institutions à venir qui tonifieraient cette collectivité, ni d’images qui la traduiraient fièrement»;
  • se déclarer «de droite, mais», c’est vouloir un capitalisme moins prédateur, mais toujours axé dur la croissance infinie;
  • être d’extrême centre, c’est souvent pratiquer l’art de ne rien dire;
  • François Hollande est probablement la quintessence de l’extrême centre, refusant d’assumer l’étiquette socialiste de son parti;
  • l’idéalisation de la classe moyenne gomme le fait que la moitié de la population n’en fait pas partie;
  • l’appartenance à la classe moyenne est souvent éphémère si un membre de la classe supérieure décide de nous priver d’emploi;
  • Éric Bédard, un «conservateur, mais» social-démocrate, est un exemple de ceux qui tuent les idées;
  • c’est même rendu que certains gestionnaires veulent transformer l’appartenance à leur entreprise à une religion, la marque commerciale devenant un lien spirituel;
  • en raison du manque de distinction entre la droite et la gauche, l’extrême droite tire son épingle du jeu et les radios poubelles gagnent en popularité;
  • l’extrême centre favorise l’émergence des carriéristes (j’ajouterais «et des sauveurs de la nation»…);
  • la véritable gauche «touche à la manière dont le sujet arrive à se donner des institutions sociales qui lui ressemblent et qui lui permettent de dire le fait de sa volonté»; elle «s’emploie à penser un cadre dans lequel le sujet collectif échange souverainement avec lui-même, pour établir l’ordre des contraintes qu’il entend s’administrer sur le plan de sa diversité, des formes de liberté leur étant strictement conséquente.»;
  • le citoyen en vient à se demander qui est vraiment au pouvoir et à se construire des explications basées sur des complots;
  • l’extrême centre mène inévitablement à la médiocratie (thème du livre précédent de l’auteur dont j’ai parlé dans ce billet);
  • l’auteur décrit cinq types de réactions face à cet état de fait, toutes plus aliénantes que les précédentes, et aucune n’est positive (pourtant, je connais plein de personnes qui font leur travail avec passion, ce qui n’existe pas dans la typologie de l’auteur);
  • le dernier chapitre aborde la question de ce qu’on peut faire pour résister : «Cesser de s’indigner et passer à la question suivante, travailler sans fin à une synthèse des causes valables, s’organiser au-delà des esprits de chapelle et des replis sectaires, moquer l’idéologie, réduire à des objets de la pensée les termes que la propagande cherche à inscrire au siège de la subjectivité, transcender les modalités d’organisation hégémoniques, et s’essayer à des formes instituées qui nous ressemblent».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je ne répondrai pas… Ce livre n’est pas long à lire, ça, c’est clair. Mais l’auteur dépeint de façon tellement noire notre société que ce livre est profondément déprimant. Je n’ai rien contre, ma vision de l’état de la société actuelle n’est pas beaucoup plus positive que celle d’Alain Deneault, mais j’y vois quand même plus de personnes y vivre positivement que lui. Je voudrais aussi la voir changer, mais je n’ai pas besoin de la décrire aussi négativement qu’il le fait pour en avoir le goût et pour y travailler.

L’offre et la demande

4 février 2017
by

cest-caLà j’ai compris. Moins de 20 pages vues pour un billet portant sur un sujet pourtant populaire, le salaire minimum. Un billet que je trouvais pourtant parmi mes meilleurs. Je sais bien que mon style est difficile, avec des textes longs à lire, mais il a eu beaucoup de succès au cours des dernières années. Force est de constater qu’il n’en a plus.

Je reçois encore beaucoup de félicitations, mais on dirait qu’on aime davantage savoir qu’il existe un tel blogue de gauche sur l’économie qu’on a le goût de le lire. J’ai toujours dit que le principal but de ce blogue pour moi était de recevoir une motivation pour continuer à lire autant, mais là, cette motivation n’existe presque plus. Bref, je vais continuer à publier mes billets sur des livres, mais moins de billets sur d’autres sujets. Disons un par semaine au lieu de deux, ce qui n’exclut pas d’y aller pour deux si les sujets sont légers (ce qui est rare…).

Le nouveau verrou du salaire minimum

4 février 2017

verrou-du-salaire-minimumChaque année, le Secrétariat du travail du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale publie une «analyse d’impact réglementaire» sur la «révision du taux général du salaire minimum». Souvent redondant, car reprenant toujours les mêmes rubriques, ce document m’apparaissait plus attirant cette année, non seulement en raison de l’ampleur de la hausse du salaire minimum (0,50 $, de 10,75 $ à 11,25 $, soit une hausse de 4,7 %), mais surtout en raison de la décision du gouvernement de changer la méthode pour l’établir, en visant dorénavant 50 % du salaire moyen plutôt que 47 %, comme c’est le cas depuis au moins 2002. Dans ce billet, je vais présenter rapidement d’où vient la limite de 47 %, puis présenterai le document du Secrétariat du travail, en insistant surtout sur les motifs invoqués pour faire sauter le verrou du 47 %.

Le verrou du 47 %

Ce qu’on appelle couramment le verrou du 47 % est la décision prise en 2002 (voir ce document de 136 pages du Comité interministériel sur la révision des critères de détermination du salaire minimum, surtout les pages numérotées 54 à 57) de tenter d’établir le salaire minimum dans une fourchette se situant entre 45 et 47 % du salaire moyen des travailleurs rémunérés à l’heure au Québec. Ce «verrou» a été adopté à la suite de la parution d’une étude de Pierre Fortin (Le salaire minimum au Québec : trop élevé ou trop bas?, étude parue en 1997, mais non disponible sur Internet) arrivant à la conclusion qu’un salaire minimum inférieur à 45 % du salaire moyen n’entraîne aucun effet négatif sur l’emploi et que ces effets deviennent toujours négatifs lorsqu’il dépasse 50 %. Il concluait que «Entre ces bornes, la zone de 45 % à 50 % amènerait un danger croissant pour l’emploi». Cette étude reposait en grande partie sur une autre étude datant de 1991 ayant comparé l’effet du salaire minimum sur l’emploi entre deux périodes, soit de 1956 à 1975 et de 1976 à 1988. Bref, on parle d’une autre époque… Comme je l’ai montré dans ce billet, cette époque n’a rien à voir avec l’époque actuelle, notamment parce que le ratio des entrants (personnes âgées de 15 à 24 ans) sur les sortants (personnes âgées de 55 à 64 ans) est passé de 2,6 dans les années 1970 à 0,8 en 2015, proportion 3,1 fois moins élevée! Bref, il y a maintenant plus de personnes qui approchent l’âge de la retraite que de personnes qui ont l’âge où on entre habituellement sur le marché du travail. Disons que cela devrait inciter le gouvernement à attirer plus de gens sur ce marché, par exemple en augmentant le salaire minimum.

L’analyse d’impact

L’analyse d’impact réglementaire sur la «révision du taux général du salaire minimum», datée du 6 janvier 2017, vise à analyser 13 indicateurs socioéconomiques potentiellement touchés par une hausse du salaire minimum. Je vais ici résumer les constats sur quelques-uns de ces indicateurs.

Les bénéficiaires de la hausse du salaire minimum : Le document estime que la hausse de 0,50 $ du salaire minimum le premier mai prochain touchera directement les 216 100 personnes (dont 120 500 femmes, ou 55,8 % du total) travaillant au salaire minimum, ainsi que les 134 500 personnes (dont 82 200 femmes ou 61,1 %) recevant entre 10,75 $ et 11,25 $ de l’heure, pour un total de 350 600 personnes, soit presque 10 % des salarié.e.s du Québec. Il s’agit d’une augmentation notable (de 34,9 %) par rapport à l’impact de la hausse de 0,20 $ de l’a dernier, alors que 259 900 étaient touchées (voir la page 5 de l’analyse d’impact de l’an dernier).

verrou-du-salaire-minimum1Le pouvoir d’achat des salariés : Le graphique ci-contre compare la hausse du salaire minimum (4,65 %) avec la hausse de l’indice des prix à la consommation (0,74 %) et d’autres indicateurs. Celui qui m’a le plus surpris est la hausse de seulement 0,60 % du salaire horaire moyen (SHM). Bref, même si la hausse de 4,65 % est loin des 39 % que cela prendrait pour que le salaire minimum se rende à 15,00 $ et s’approche du salaire viable, il faut reconnaître que cette hausse contribue à réduire les inégalités (pas beaucoup, mais de façon non négligeable).

Impact sur la compétitivité des entreprises : Le document compare le niveau du salaire minimum québécois à celui des États-Unis (qui varie énormément d’un État à l’autre) et desautres provinces canadiennes. Dans ce cas, le salaire minimum du Québec se retrouvera en octobre 2017 au quatrième rang à égalité avec la Colombie-Britannique, derrière l’Alberta, l’Ontario et le Manitoba (!).

Le ratio du salaire minimum sur le salaire horaire moyen : Voilà l’indicateur dont j’attendais le plus l’analyse! Je vais donc y accorder plus d’importance. Avec la hausse de 0,50 $, ce ratio passera d’une moyenne de 46,8 % en 2015-2016 à environ 48,4 % en 2017-2018 et atteindra 50 % en 2020-2021 grâce à des hausses de 0,50 $ en mai 2018 et de 0,35 $ en mai 2019 et 2020. Bye-bye le verrou de 47 %! Le document prévoit toutefois que, même avec ce nouveau ratio (ou verrou…), le salaire minimum n’atteindrait 15,00 $ qu’en mai 2029… Il s’agit donc d’avancées intéressantes, mais bien loin des revendications sociales. Il faudra donc s’attaquer à l’avenir au verrou du 50 % comme nous nous sommes attaqués à celui du 47 %.

Le document présente ensuite les arguments qui justifient la hausse de ce ratio. Le tableau qui suit montre l’évolution du taux de chômage et du taux d’assistance sociale (nombre de prestataires de l’aide sociale sur la population âgée de moins de 65 ans) au cours de deux périodes (1997 à 2002 et 2010 à 2015) où le ratio du salaire minimum sur le salaire horaire moyen s’est situé entre 45 et 47 %.

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On peut y voir que le taux de chômage est passé de 11,4 % à 7,6 % entre 1997 et 2015 (une baisse 33 %) et le taux d’assistance sociale de 12,0 % à 6,5 % (une baisse de 45 %, même si on continue de harceler ces prestataires…). La situation de la fin des années 1990 qui justifiait, selon les auteur.e.s du document, la prudence et le maintien du ratio entre 45 et 47 % a tellement changé qu’elle ne le justifie peut-être plus (il est à peu près temps de s’en rendre compte!). Le texte se poursuit ainsi :

«Bien que la composition des emplois au SM (salaire minimum) soit demeurée relativement stable avec une prévalence des emplois dans le secteur des services, le contexte actuel du marché du travail a évolué avec l’essor du travail atypique et du travail à temps partiel, mais aussi avec une pénurie de main-d’œuvre qui s’accentue, faisant en sorte que la valorisation du travail demeure un enjeu crucial. L’évolution favorable du contexte et des conditions économiques, notamment avec un taux de chômage à 7,6 % et un taux d’assistance sociale à 6,5 % en 2015, suggère une revalorisation du travail qui contribuera à faire évoluer la politique du SM.»

Disons que cela ressemble aux arguments que j’ai mentionnés plus tôt! Le document se poursuit en montrant que le ratio du salaire minimum sur le salaire moyen est plus élevé que celui du Québec dans cinq provinces, soit «l’Île-du-Prince-Édouard (0,5223), le Nouveau-Brunswick (0,5022), la Nouvelle-Écosse (0,4956), le Manitoba (0,4939) et l’Ontario (0,4880)» et qu’il le sera bientôt dans une sixième (Alberta). On voit donc qu’on se choisit bien les verrous qu’on veut bien se choisir! «En décidant de relever progressivement son ratio de 47 % à 50 %, le Québec s’inscrirait non seulement dans la tendance canadienne, mais il demeurerait parmi les provinces ayant l’un des ratios les plus bas, notamment parmi les provinces limitrophes». Bizarre que jamais cet argument n’ait été examiné les années précédentes!

Les auteur.e.s poursuivent avec un argument que j’ai aussi utilisé fréquemment, soit que les industries où se retrouvent les personnes payées au salaire minimum sont peu sujettes à la concurrence internationale. Je disais par exemple qu’on n’irait pas prendre notre café en Chine parce qu’il y est moins cher! «L’influence du SM sur la compétitivité de ces entreprises n’est pas prononcée». C’est le moins qu’on puisse dire! On ajoute que, dans ce contexte, les arguments pour augmenter l’incitation au travail et améliorer le sort des personnes qui travaillent au salaire minimum gagnent en importance, car l’aspect habituellement plus négatif d’une hausse du salaire minimum (la réduction de la compétitivité des entreprises) ne joue presque pas. Ce que les auteur.e.s n’expliquent pas, c’est pourquoi il faut limiter cette hausse à 50 % du salaire moyen…

Les auteur.e.s ajoutent que «La hausse du SM envisagée aurait un impact direct limité sur les coûts de main-d’œuvre pour l’ensemble des entreprises». En effet, «L’augmentation directe (sans l’effet d’émulation) de la masse salariale au SM à la suite de la hausse de 0,50 $ l’heure serait d’environ 174 M$, soit 0,12 % de l’ensemble de la masse salariale au Québec. Dans le secteur du commerce de détail, les effets directs de l’augmentation du SM seraient d’environ 57,7 M$, soit une variation de la masse salariale sectorielle de 0,45 %. Dans le secteur des services d’hébergement et de restauration, l’augmentation directe de la masse salariale sectorielle serait de 41,8 M$, soit de 0,80 %, si on ne tient compte que des effets directs». Les auteur.e.s auraient pu ajouter que la masse salariale ne représente en moyenne que 11,5 % des revenus dans le commerce de détail (voir ce billet) et que la hausse de 0,50 $ du salaire minimum équivaut à seulement 0,05 % de ces revenus (0,45 % x 11,5 % = 0,052 %). Bref, cette hausse aurait peu ou pas d’impact sur les prix.

Le document conclut que «Les coûts directs se rattachant au scénario d’une hausse de 0,50 $ sont relativement faibles, si on les compare non seulement à l’ensemble de la masse salariale, mais aussi au coût d’opportunité lié à la hausse du SM. En effet, même si le pourcentage d’emplois rémunérés au taux actuel dans ces industries est relativement faible, les coûts inhérents au taux de roulement de la main-d’œuvre ainsi qu’à sa rétention et à sa mobilisation seraient plus importants». Encore d’autres arguments que j’ai avancés fréquemment. Et, si le salaire minimum passait à 15,00 $, cela n’aurait-il pas plus d’effet sur la baisse du taux de roulement, sur la rétention du personnel et sur sa mobilisation qu’une hausse de 0,50 $? Je suis en effet dubitatif sur l’effet d’une hausse de 0,50 $ sur ces facteurs, alors qu’une hausse de 4,25 $ (même si elle était étalée sur quelques années) aurait sûrement un effet bien plus déterminant sur ces facteurs qu’on néglige trop souvent. Les auteur.e.s soulignent d’ailleurs que le Comité sectoriel de main-d’œuvre du commerce de détail a déterminé que ces facteurs (le roulement, la rétention et la mobilisation, avec en plus les difficultés de recrutement) sont les enjeux de main-d’œuvre les plus importants pour les employeurs de ce secteur.

Impact sur l’emploi : Les auteur.e.s présentent deux méthodes de calcul, la première, dite néoclassique, qui arrive à la conclusion que la hausse de 0,50 $ du salaire minimum ferait perdre entre 2 500 et 7 600 emplois, et la deuxième, dite hétérodoxe, qui conclut que cette hausse ferait au contraire augmenter l’emploi de 10 400…

Je saute la section sur les effets sur le faible revenu (ou la pauvreté), en me contentant de mentionner que ces effets sont minimes.

Coût pour le gouvernement : Habituellement, ce document estime l’augmentation des dépenses et des revenus pour le gouvernement d’une hausse du salaire minimum. Par exemple, l’an passé (voir l’annexe B aux pages 19 et 20 de ce document), les mêmes auteur.e.s ont estimé que la hausse de 0,20 $ du salaire minimum entraînait une augmentation de 1,8 million $ au gouvernement (6,3 millions $ de recettes et 4,5 millions de dépenses). Ce calcul n’a malheureusement pas été fait cette année. Cela dit, étant donné que la hausse est deux fois et demie plus élevée et qu’elle touche 35 % plus de personnes, il est presque certain qu’elle apportera plus de gains nets au gouvernement (environ 6 millions $, probablement).

Annexe I : Cette annexe (voir la page 23) présente des statistiques sur les personnes touchant le salaire minimum. On y trouve des données assez connues (56 % de femmes, 62 % de jeunes âgés de 15 à 24 ans, 63 % qui travaillent dans le commerce de détail, l’hébergement et la restauration, 64,7% n’étudient pas à temps plein, etc.), mais aussi quelques données moins courantes. Ainsi, on y apprend que 58 % d’entre elles travaillent moins de 25 heures par semaine (par rapport à 16,5 % de l’ensemble des salarié.e.s) et surtout que 51,4 % sont les seuls à toucher un revenu dans leur famille, pourcentage plus élevé que pour l’ensemble des salarié.e.s (44,4 %). Ce constat contredit le mythe que ces personnes ne font qu’apporter un revenu d’appoint à leur famille.

Et alors…

Ce qui m’a le plus frappé dans ce document, c’est qu’il contient de nombreux arguments que les partisans d’une forte hausse du salaire minimum apportent depuis des années, mais qui ne se retrouvaient pas, en tout cas pas de façon aussi marquée, dans les analyses d’impact antérieures. Cela donne l’impression que ces documents ne sont pas seulement des analyses des effets d’une hausse du salaire minimum, mais aussi des documents de justification de décisions politiques. Au moins, cette année, ce document justifie une décision plus positive que celles des années précédentes! Et comme la mobilisation a permis de faire sauter le verrou du 47 %, pourquoi ne pourrait-elle pas faire sauter celui du 50 %?