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Ville contre automobiles

12 avril 2021

Ville contre automobilesAvec son livre Ville contre automobiles – Redonner l’espace urbain aux piétons, Olivier Ducharme, chercheur au Collectif pour un Québec sans pauvreté, «livre une charge pour sortir de nos villes ces «requins d’acier», qu’ils soient électriques ou à essence, et remettre la vie de quartier et le transport collectif au centre de l’aménagement urbain».

Introduction : L’automobile marque son empreinte sur les villes : on en voit partout et, même si on n’en voit pas par instants, on est assailli par l’asphalte et la signalisation routière. Bref, «la ville appartient à l’automobile», les cyclistes et les piétons doivent obéir à ses lois, et elle «est la source d’une importante dégradation de la qualité de vie urbaine». Ne faudrait-il pas dans ce contexte libérer la ville des automobiles? L’auteur aborde ensuite l’ampleur des émissions de gaz à effet de serre (GES) provenant des automobiles, la fausse solution des véhicules électriques et le rôle du capitalisme dans la crise environnementale.

Première partie – Avant que le piège se referme : «On oublie qu’il y a déjà eu des villes sans automobiles». Les reconstruire pour laisser toute la place aux automobiles fut un choix, un piège…

1. Le pas perdu de l’homme : L’automobile n’a pas seulement pris le contrôle des villes, elle «a accéléré le développement de la banlieue». On a en effet décidé d’aménager les villes pour accueillir les banlieusards toujours plus nombreux (autoroutes, ponts, espaces de stationnement, etc.). Le transport en commun s’est dégradé et le piéton est devenu un intrus, son pas dérangeant les automobilistes. Ce sont pourtant ses pas qui devraient redevenir l’étalon pour la planification des villes.

2. Détruire pour reconstruire : L’auteur décrit comment l’adaptation des villes selon les besoins de l’automobile est devenue un symbole du progrès, même s’il fallait pour cela détruire une grande partie des villes pour ensuite les reconstruire.

3. Le grand coup de balai : L’auteur raconte les événements entourant la disparition des tramways de Montréal, la construction du métro pour libérer la surface et la laisser aux automobiles, et celle d’autoroutes qui n’ont jamais réglé le problème de congestion, mais l’ont accentué.

Deuxième partie – Une fois dans le piège : A-t-on le droit de critiquer l’omniprésence de l’automobile?

4. On se tire dans le pied 1 : Comme moi, l’auteur se désole de constater la hausse vertigineuse du nombre de camions légers dans le parc automobile du Québec. Il aborde ensuite les tendances d’obtention du permis de conduire chez les jeunes et cite d’ailleurs un autre de mes billets à ce sujet, puis la hausse importante du nombre de camions lourds.

5. Symphonie de béton… inachevée : L’auteur explique les conséquences qu’a entraînées la construction d’autoroutes à Québec malgré la contestation par des groupes de citoyen.nes, notamment la démolition de logements à prix modiques dans les quartiers populaires et le recul du transport en commun.

6. La spirale : Le gouvernement de la CAQ est déterminé à répéter les erreurs du passé avec son projet de troisième lien à Québec et ses intentions d’agrandir ou de prolonger des autoroutes ailleurs au Québec, toujours au détriment du transport en commun, pourtant la seule véritable solution pour freiner la congestion, car le transport en commun retire des voitures de la route plutôt que d’en rajouter.

7. Les caméras tournent, les moteurs grondent : La publicité automobile dépasse les bornes de l’absurdité. Elle nous fait croire que l’automobile se marie avec la nature, alors qu’elle la détruit. Et aucune norme publicitaire peut lui reprocher cela ni ses autres abus. L’auteur recommande carrément son interdiction, comme l’organisme Le monde à bicyclette l’a fait dès 1976…

8. On se tire dans le pied 2 : L’auteur explique comment on a transformé ce bien de luxe en bien essentiel. Il est maintenant au deuxième rang des dépenses des ménages, après le logement, mais avant l’alimentation. En plus, ces coûts ne tiennent pas compte des contributions de l’État aux infrastructures routières et à leur entretien, même si ce bien est profondément inégalitaire. Étrangement, l’auteur affirme que les taxes sur l’essence sont régressives, contredisant ce qu’il disait avant sur le caractère inégalitaire de l’automobile. En fait, selon les données de l’Enquête sur les dépenses des ménages (moyenne de 2010 à 2019), le quintile le plus riche consacre une part plus grande de ses dépenses à l’essence que le quintile inférieur et que les quatre autres quintiles à l’achat d’automobiles (voir le tableau 11-10-0223-01). Et, en accompagnant ces taxes d’un crédit d’impôt pour les plus pauvres, elles deviendraient encore plus progressives.

9. La chasse est ouverte : L’auteur dénonce l’ambiguïté de la réglementation sur la protection des piétons. Cette ambiguïté consacre en fait le statut dominant des automobilistes sur les piétons.

10. On montre les dents : Ce chapitre montre qu’il y a de nombreux moyens de lutter contre la présence des automobiles et qu’ils existent depuis au moins le milieu du XXe siècle. L’auteur raconte aussi les luttes des mouvements qui s’opposent à des développements autoroutiers et à la place toujours plus grande accordée à l’automobile, et la création de partis municipaux favorisant le développement du transport en commun au lieu du réseau autoroutier.

11. Contre le bien commun : La gratuité du transport en commun est encore aujourd’hui trop souvent perçue comme une utopie, alors que son accès est essentiel pour participer à la vie sociale et qu’il contribue grandement à la lutte contre le réchauffement climatique, la pollution et l’épuisement des ressources. L’auteur aborde aussi les conséquences et l’absence de vision du projet de Réseau électrique métropolitain (REM) géré par une filiale de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CPDQ Infra), et les lacunes du transport interurbain privé, qu’il faudrait nationaliser pour qu’il satisfasse aux besoins de la population (comme le propose QS).

Troisième partie – Le piège se verdit

12. On se tire dans le pied 3 : Les cibles (insuffisantes) de réduction des émissions de GES adoptées par le Québec sont en voie d’être ratées et le transport routier en est le principal responsable. Comme mentionné au chapitre 4, cet échec est dû aussi bien à la hausse du parc automobile qu’à l’achat d’une proportion toujours plus grande de camions légers et lourds. Par ailleurs, la stratégie gouvernementale de favoriser l’achat de voitures électriques est non seulement coûteuse et peu efficace, mais elle n’entraîne aucun changement au mode de vie centré sur l’automobile.

13. Le propre et le sale : La fixation du gouvernement sur l’impératif de croissance économique est une autre embûche qui empêche l’adoption de changements majeurs. Par exemple, le plan visant à favoriser l’achat de voitures électriques comprend aussi l’exploitation de mines de lithium pour fabriquer les batteries de ces voitures. Sous l’habit vert de ce plan se cachent la destruction d’espaces véritablement verts et la possibilité d’un désastre environnemental en raison de la contamination du sol et des eaux de vastes territoires que ce plan entraîne.

14. Zéro comme infini : L’auteur s’oppose avec raison à l’utilisation de l’expression «véhicules zéro émission» pour décrire les véhicules électriques et surtout hybrides en présentant les nombreuses sources d’émissions de GES liées à leur fabrication et à leur utilisation.

15. On tourne en rond : L’auteur élargit sa critique du chapitre précédent au mirage (et non au miracle) des nouvelles technologies qui permettraient selon ses adeptes de «continuer de produire et de consommer» comme actuellement sans conséquences environnementales. Il aborde aussi la consommation rendue possible par l’automobile (dont celle liée à l’étalement urbain) et l’obsolescence programmée (entre autres par l’absence de pièces de rechange pour les automobiles plus vieilles).

Épilogue – On se libère du piège : C’est à pied qu’on apprend à connaître une ville.

16. La ville actuelle de demain : «L’automobile est un piège» qui nous empêche de changer notre mode de vie et l’aménagement de nos villes. L’auteur promeut «la marche [et la bicyclette] comme principal moyen de déplacement et la vie de quartier comme mesure de la vie urbaine». Cela peut sembler utopique, mais si on a changé les villes en fonction de l’automobile, on peut faire l’inverse.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre aborde un sujet qui sera sûrement jugé durement et perçu avec incrédulité par beaucoup de monde. Mais, il montre qu’il est possible de changer notre mode de vie en cohérence avec la nécessité de réduire nos émissions de GES et de respecter les limites de notre planète. L’auteur réussit à la fois à montrer le tort immense que cause l’automobile et le bien que son absence procurerait. Ce livre contient en plus quelques illustrations qui accompagnent bien le texte. Il ne reste plus qu’à le faire, ce qui ne sera pas facile. Il est en effet difficile de voir précisément comment la transition se ferait, et l’auteur n’aborde pas cet aspect de la question. Quand on constate les réactions des automobilistes à l’installation de quelques pistes cyclables, on voit que l’ampleur du défi de sortir les automobiles des villes est immense. Mais, il n’en demeure pas moins nécessaire! Autre qualité, les notes sont en bas de page.

Retour sur le marché du travail de janvier 2021

8 avril 2021

Retour sur le marché du travail janvier 2021Dans ma série de billets sur les estimations de l’emploi de l’Enquête sur la population active (EPA), j’ai souligné à quelques reprises qu’il fallait prendre les variations d’emploi par industrie avec des pincettes en raison de leurs marges d’erreur importantes. Après avoir pris une pause pour les données de décembre 2020, car il y avait peu de choses à dire, je reviens sur les estimations de l’emploi globales et par industrie de l’EPA de janvier 2021 en les comparant avec les données mises à jour le 30 mars de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), comme je l’ai fait pour les données de mars à novembre 2020. Je pourrai ainsi comparer les baisses d’emploi globales et par industrie selon ces deux sources, et surtout montrer quels sous-secteurs des industries ont subi les pertes les plus importantes et lesquels s’en sont bien tirés ou ont même connu une croissance.

Alors que les estimations de l’EPA sont sujettes à d’importantes marges d’erreur, surtout pour les données désagrégées comme celles sur l’emploi par industrie, les données de l’EERH n’en ont pas, car elles proviennent d’un recensement des salarié.es de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye. Pour cette raison, l’EPA ne fournit des estimations que pour 19 niveaux de désagrégation industrielle, tandis que l’EERH en publie pour 398! Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleur.euses autonomes, les salarié.es du secteur de l’agriculture (et de quelques autres secteurs qui en comptent peu), les grévistes, les personnes en lock-out et celles en congé sans solde, alors que l’EPA le fait. Autre différence, l’EERH comptabilise les emplois où ils sont occupés et l’EPA les personnes en emploi où elles habitent. En conséquence, l’EPA ne comptabilise qu’une seule personne qui occupe deux emplois ou plus en même temps, alors que l’EERH comptabilise tous les emplois.

Données industrielles

Le tableau qui suit est un peu différent de celui des billets précédents, car Statistique Canada a révisé les données mensuelles désaisonnalisées de l’EERH depuis le début de 2001. Il est basé sur le contenu des tableaux 14-10-0223-01 et 14-10-0355-01 de Statistique Canada. Il compare l’évolution des données désaisonnalisées sur l’emploi de février 2020 à janvier 2021 selon l’EPA et l’EERH, et souligne leurs différences.

Retour sur le marché du travail janvier 2021_1_Québec

Ces différences peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs. Par exemple, la différence de près de 520 000 emplois en février 2020 entre les estimations de l’EPA (4 353 300) et les données de l’EERH (3 835 455) s’explique surtout par le fait que les données de l’EERH ne couvrent pas les travailleur.euses autonomes (l’EPA estimait qu’il y en avait 555 200 ce mois-là). La différence un peu plus grande en janvier 2021 de près de 530 000 emplois malgré une baisse de 45 000 travailleur.euses autonomes, est due au fait que beaucoup plus de personnes sans rémunération de la part de l’employeur ont été considérées en emploi par l’EPA, mais pas par l’EERH, en raison de leur absence du travail sans rémunération, l’équivalent d’un congé sans solde. Ainsi, alors que le nombre de salarié.es selon l’EERH surpassait le nombre d’employé.es selon l’EPA de 37 000 emplois ou de 1,0 % en février 2020 (ce qui est normal, car l’EPA ne comptabilise qu’un emploi quand une personne en occupe deux ou plus en même temps), cet écart favorisait l’EPA en janvier 2021 de 18 000 emplois ou de 0,5 %. Notons que cet écart était en janvier 2021 plus de 12 fois moins élevé qu’en juin (223 000 emplois) et plus de trois fois moins élevé qu’en décembre 2020 (65 400) ce qui semble montrer que l’importance relative de ce facteur tend à s’estomper.

Ces facteurs jouent aussi un rôle dans la différence du pourcentage de la baisse de l’emploi entre février 2020 et en janvier 2021 entre les estimations de l’EPA (5,77 %) et les données de l’EERH (6,84 %), le plus petit écart (1,1 point de pourcentage) entre ces taux depuis avril 2020. Selon le tableau 14-10-0288-01 tiré des estimations de l’EPA, l’emploi global a baissé de 5,8 %, mais de 5,4 % pour les employé.es. La baisse moins élevée du nombre d’employé.es accentue encore plus la différence entre les niveaux de baisse selon l’EPA et l’EERH (5,4 % par rapport à 6,8 %). Cela dit, cet écart correspond bien au facteur mentionné auparavant, soit qu’un nombre plus élevé de personnes sans rémunération ont été considérées en emploi par l’EPA mais pas par l’EERH en janvier 2021 qu’en février 2021.

Par ailleurs, la présence des travailleur.euses autonomes dans les estimations de l’EPA peut fausser les comparaisons de l’évolution de l’emploi par industrie (notamment dans les autres services, les services professionnels, scientifiques et techniques, la construction, l’information, culture et loisirs, les services aux entreprises et les services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien où le taux de travailleur.euses autonomes était estimé entre 20 % et 38 % en janvier 2021, selon les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0026-01). Cela dit, malgré ces facteurs, seulement sept industries sur 18 présentaient des écarts de plus de cinq points de pourcentage entre les données de l’EERH et les estimations de l’EPA dans l’évolution de l’emploi entre février et janvier 2021 (voir la dernière colonne du tableau), soit :

  • la finance, les assurances et les services immobiliers et de location, avec une hausse de 6,3 % selon l’EPA et une baisse de 5,6 % selon l’EERH;
  • les services d’enseignement, avec une hausse de 6,7 % et une baisse de 4,9 %;
  • les services publics, avec une hausse de 4,0 % et une baisse de 5,2 %;
  • les soins de santé et assistance sociale, avec une baisse de 4,0 % et une hausse de 3,8 %;
  • l’information, culture et loisirs, avec des baisses de 24,7 % et de 17,6 %
  • les services d’hébergement et de restauration, avec des baisses de 34,8 % et de 41,8 %;
  • les services aux entreprises, services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien, avec une hausse de 0,4 % et une baisse de 6,4 %.

Les données par sous-secteurs

Pour obtenir plus de précisions sur l’impact de la crise sur les variations d’emplois par sous-secteurs, j’ai dû me servir d’un tableau contenant des données non désaisonnalisées, car il fournit des données pour 398 niveaux de désagrégation industrielle plutôt que pour 27, comme celui que j’ai utilisé pour le tableau précédent en données désaisonnalisées. Pour que ces données soient comparables, je présenterai les variations d’emploi entre janvier 2020 et 2021.

– Construction

Retour sur le marché du travail janvier 2021_2_ConstructionComme on peut le voir dans le premier tableau de ce billet, le nombre d’emplois entre février 2020 et janvier 2021 en données désaisonnalisées dans la construction a augmenté de 0,2 % selon les estimations de l’EPA, mais de 3,4 % selon les données de l’EERH. Le tableau ci-contre nous montre que l’emploi selon les données non désaisonnalisées de l’EERH a augmenté de 4,9 % entre janvier 2020 et 2021. La seule baisse a été observée dans la construction d’installations de services publics (10 % ou 600 emplois). L’emploi a augmenté dans tous les autres sous-secteurs, avec la hausse la plus élevée en pourcentage (15 %, ou 750 emplois) dans les autres travaux de génie civil, et la plus élevée en nombre chez les autres entrepreneurs spécialisés (2200 emplois ou de 9 %).

– Fabrication

L’emploi désaisonnalisé de la fabrication a diminué de 2,1 % entre février 2020 et janvier 2021 selon les estimations de l’EPA et de 5,3 % selon les données de l’EERH, et de 5,9 % en données non désaisonnalisées entre janvier 2020 et 2021. Seulement deux sous-secteurs ont connu une hausse de plus de 2 % entre ces deux mois de janvier, soit la fabrication de matériel, d’appareils et de composants électriques (4,2 % ou 500 emplois) et la première transformation des métaux (2,9 % ou 500 emplois), dont une hausse de 7,3 % (440 emplois) dans la production et la transformation d’alumine et d’aluminium. Des baisses de plus de 10 % furent observées dans l’impression (11 % ou 1300 emplois), dans la fabrication de matériel de transport (12 % ou 6400 emplois), dont une baisse de 17 % dans la fabrication de produits aérospatiaux et de leurs pièces (5100 emplois), dans la fabrication de produits en cuir et de produits analogues (13 % ou 150 emplois), dans la fabrication de produits minéraux non métalliques (13 % ou 1750 emplois), dans la fabrication de produits du pétrole et du charbon (15 % ou 550 emplois) et dans la fabrication de vêtements (19 % ou 1900 emplois).

– Commerce de gros et de détail

Retour sur le marché du travail janvier 2021_3_CommerceL’emploi désaisonnalisé du commerce de gros et de détail a diminué de 12,9 % entre février 2020 et janvier 2021 selon les estimations de l’EPA et de 9,4 % selon les données de l’EERH, et de 9,3 % en données non désaisonnalisées entre janvier 2020 et 2021. L’emploi a diminué de 5,3 % (9400 emplois) dans le commerce de gros. Il n’a augmenté dans aucun sous-secteur, est demeuré assez stable chez les grossistes-marchands de produits agricoles et a diminué d’entre 2 % et 12 % dans les autres sous-secteurs, la baisse la plus forte en nombre et en pourcentage ayant été observée chez les grossistes-marchands d’articles personnels et ménagers (12 % ou 4500 emplois).

Dans le commerce de détail, la baisse fut de 9,3 % entre les deux mois de janvier (48 500 emplois). L’emploi a augmenté de 12 % (1050 emplois) chez les détaillants hors magasin et de 3 % (1400 emplois) dans les magasins de marchandises diverses (dont les grands magasins), est demeuré assez stable (écarts de moins de 3 %) dans les magasins d’alimentation et chez les marchands de matériaux de construction et de matériel et fournitures de jardinage, a baissé de 46 % dans les magasins de vêtements et d’accessoires vestimentaires (25 600 emplois), de 30 % dans les magasins d’articles de sport, d’articles de passe-temps, d’articles de musique et de livres (5 700 emplois), de 27 % chez les concessionnaires de véhicules et de pièces automobiles (12 700 emplois) et d’entre 3 et 20 % dans les autres sous-secteurs.

– Transport

Retour sur le marché du travail janvier 2021_4_transportL’emploi désaisonnalisé du transport a diminué de 7,4 % entre février 2020 et janvier 2021 selon les estimations de l’EPA et de 4,0 % selon les données de l’EERH, et de 5,1 % en données non désaisonnalisées entre janvier 2020 et 2021. Si l’emploi a augmenté de 14 % dans les messageries et les services de messagers (1600 emplois), probablement en raison de la hausse des livraisons de repas et de petits colis, et est demeuré assez stable dans le transport ferroviaire, il a diminué de 23 % dans le transport aérien (3100 emplois), de 10 % dans le transport en commun et transport terrestre de voyageurs (3800 emplois) et d’entre 3 et 9 % dans les autres sous-secteurs.

– Finance, assurances, services immobiliers et de location

L’emploi désaisonnalisé de cette industrie a augmenté de 6,3 % entre février 2020 et janvier 2021 selon les estimations de l’EPA et a baissé de 5,6 % selon les données de l’EERH, et aussi de 5,6 % en données non désaisonnalisées entre janvier 2020 et 2021. Cette baisse fut en fait de seulement 1,3 % dans la finance et l’assurance (2000 emplois), mais de 17 % dans les services immobiliers et de location (9700 emplois).

– Services professionnels, scientifiques et techniques

Retour sur le marché du travail janvier 2021_5_SPSTL’emploi désaisonnalisé de cette industrie a augmenté de 2,0 % entre février 2020 et janvier 2021 selon les estimations de l’EPA et de 3,4 % selon les données de l’EERH, et de 4,3 % en données non désaisonnalisées entre janvier 2020 et 2021. L’emploi a augmenté de 1 % à 9 % dans six sous-secteurs, mais a diminué de 7 % dans les services spécialisés de design (230 emplois) et de 5 % dans la publicité, les relations publiques et les services connexes (600 emplois). La plus forte hausse en nombre et en pourcentage (6300 emplois ou 8,5 %) a eu lieu dans la conception de systèmes informatiques et services connexes.

– Services aux entreprises, services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien

Retour sur le marché du travail janvier 2021_6_SentreprisesL’emploi désaisonnalisé de cette industrie a augmenté de 0,4 % entre février 2020 et janvier 2021 selon les estimations de l’EPA, mais a diminué de 6,4 % selon les données de l’EERH, et aussi de 6,4 % en données non désaisonnalisées entre janvier 2020 et 2021. Des baisses d’au moins 15 % ont eu lieu dans les services de préparation de voyages et de réservation (28 % ou 2250 emplois), les services de soutien aux entreprises (18 % ou 2800 emplois) et la collecte des déchets (17 % ou 700 emplois). Notons à l’inverse la hausse de 6 % ou de 1500 emplois dans les services d’enquêtes et de sécurité.

– Services d’enseignement

Retour sur le marché du travail janvier 2021_7_enseignementL’emploi désaisonnalisé dans les services d’enseignement a augmenté de 6,7 % entre février 2020 et janvier 2021 selon les estimations de l’EPA, mais a diminué de 4,9 % selon les données de l’EERH, et aussi de 4,9 % en données non désaisonnalisées entre janvier 2020 et 2021. Les baisses supérieures à 20 % s’observent dans les autres établissements d’enseignement et de formation (29 % ou 3800 emplois) et les services de soutien à l’enseignement (21 %, mais seulement 250 emplois). La baisse la plus forte en nombre provenait des universités (6400 emplois ou 10 %), sûrement en raison de l’enseignement à distance. Notons aussi la hausse de 20 % ou de 320 emplois dans les écoles techniques et écoles de métiers.

– Soins de santé et assistance sociale

L’emploi désaisonnalisé dans les soins de santé et l’assistance sociale a baissé de 4,0 % entre février 2020 et janvier 2021 selon les estimations de l’EPA, mais a augmenté de 3,8 % selon les données de l’EERH, et de 6,1 % en données non désaisonnalisées entre janvier 2020 et 2021. Entre ces deux mois, les baisses d’au moins 5 % et les hausses d’au moins 10 % ont été observées dans les :

  • établissements de soins infirmiers (-9 % ou 5000 emplois);
  • services individuels et familiaux (-7 % ou 2300 emplois);
  • services de soins de santé à domicile (-5 % ou 140 emplois);
  • établissements résidentiels pour handicaps liés au développement, troubles mentaux, alcoolisme et de toxicomanie (+36 % ou 1900 emplois);
  • services de réadaptation professionnelle (+35 % ou 3800 emplois);
  • centres de soins ambulatoires (dont les CLSC, +32 % ou 13 500 emplois);
  • établissements communautaires de soins pour personnes âgées (+30 % ou 9400 emplois);
  • hôpitaux psychiatriques et hôpitaux pour alcooliques et toxicomanes (+17 % ou 1350 emplois);
  • autres services de soins de santé ambulatoires (+15 % ou 1100 emplois);
  • autres établissements de soins pour bénéficiaires internes (+10 % ou 900 emplois).

– Information, culture et loisirs

Retour sur le marché du travail janvier 2021_8_ICLL’emploi désaisonnalisé dans cette industrie a diminué de 24,7 % entre février 2020 et janvier 2021 selon les estimations de l’EPA et de 17,6 % selon les données de l’EERH, et de 19,6 % en données non désaisonnalisées entre janvier 2020 et 2021. En fait, cette baisse de 19,6 % se compose d’une baisse de seulement 3,6 % dans l’industrie de l’information et l’industrie culturelle (2600 emplois), mais de 39,3 % dans les arts, spectacles et loisirs (23 200 emplois). Les baisses furent les plus élevées dans les arts d’interprétation, sports-spectacles et activités connexes (51 % ou 7200 emplois), le divertissement, les loisirs, les jeux de hasard et les loteries (41 % ou 15 750 emplois) et les industries du film et de l’enregistrement sonore (12 % ou 1700 emplois). Notons que la baisse dans l’édition (6 % ou 1100 emplois) est le résultat d’une hausse de 1 % (100 emplois) chez les éditeurs de logiciels et d’une baisse de 19 % (1200 emplois) chez les éditeurs de journaux, de périodiques, de livres et de répertoires. L’emploi n’a augmenté de façon notable que dans le traitement de données, hébergement de données et services connexes (16 % ou 400 emplois).

– Services d’hébergement et de restauration

Retour sur le marché du travail janvier 2021_9_héb-restLa baisse de l’emploi en données désaisonnalisées entre février 2020 et janvier 2021 dans les services d’hébergement et de restauration fut la plus importante de toutes les industries à la fois selon les estimations de l’EPA (34,8 %) et selon les données de l’EERH (41,8 %). Entre les deux mois de janvier, elle fut de 43,4 % en données non désaisonnalisées. Les baisses les plus fortes en pourcentage provenaient des débits de boissons alcoolisées (77 %, ou 10 300 emplois) et des services de restauration spéciaux (48 %, ou 6100 emplois). Par contre, la plus forte baisse en nombre, et de loin, a été observée dans les restaurants (42 % ou 88 000 emplois, soit 76 % de la baisse totale). La situation ne fut pas plus enviable dans les services d’hébergement, avec une baisse de 40 % ou de 11 900 emplois.

– Autres services (sauf les administrations publiques)

Retour sur le marché du travail janvier 2021_10_Autres-servicesL’emploi désaisonnalisé dans les autres services a diminué de 19,0 % entre février 2020 et janvier 2021 selon les estimations de l’EPA et de 15,8 % selon les données de l’EERH, et de 15,9 % en données non désaisonnalisées entre janvier 2020 et 2021. Les baisses les plus fortes en pourcentage ont eu lieu dans les services de soins personnels (48 % ou 8300 emplois), les autres services personnels (27 % ou 1500 emplois) et les services de nettoyage à sec et de blanchissage (24 % ou 1200 emplois). En nombre, la deuxième baisse la plus importante s’est observée dans les organismes religieux, fondations, groupes de citoyens et organisations professionnelles et similaires (5000 emplois ou 10 %), dont une baisse de 3000 emplois ou de 15 % dans les organisations civiques et sociales. Le sous-secteur de la réparation et de l’entretien a connu une baisse de 3700 emplois (9 %), dont 2300 dans la réparation et l’entretien de véhicules automobiles (9 %).

Et alors…

L’écart de croissance entre les estimations de l’EPA et les données de l’EERH entre février 2020 et les mois suivants fut le plus bas en janvier 2021 depuis avril 2020. Cet écart de 1,1 point de pourcentage était en effet bien loin de ceux des mois précédents, notamment du sommet atteint en juin 2020 (de 7,0 points de pourcentage), mais aussi des écarts observés en novembre 2020 (2,9 points) et en décembre 2020 (2,2 points). Cela semble indiquer que le nombre de travailleur.euses sans rémunération de la part de l’employeur qui ont été considérées en emploi par l’EPA, mais pas par l’EERH est en forte baisse. Selon mes calculs, alors que le nombre de personnes dans cette situation était en juin plus élevé qu’en février de 260 000 et en décembre de 103 000, cette hausse par rapport à février était rendue à 55 000 en janvier 2020, deux fois moins élevée qu’en décembre. Cela est étonnant, car ces écarts tendent à augmenter lors des périodes de confinement plus important, comme en janvier 2021, après l’annonce du couvre-feu et de la fermeture des commerces non essentiels jusqu’au 8 février. Il est aussi possible qu’une partie de la baisse de cet écart soit due aux marges d’erreur des estimations de l’EPA, mais, quoi qu’il en soit, cela montre encore une fois à quel point il faut être prudent quand on analyse les données sur l’emploi, encore plus durant cette crise.

Comme au cours des mois précédents, ce billet nous a permis de mieux associer à leurs conséquences par sous-secteurs les décisions gouvernementales pour combattre la COVID-19 et les changements de comportement de la population. Une baisse dans une industrie peut par exemple cacher des hausses dans certains de ses sous-secteurs, comme on l’a vu dans la plupart des industries que j’ai présentées dans ce billet. Les données de janvier 2020 nous ont montré de façon bien nette quels sous-secteurs étaient sortis de la crise et ceux qui étaient encore touchés fortement, et même ceux qui ont connu une croissance au cours de cette crise, parfois en raison de celle-ci, comme dans quelques sous-secteurs de la santé, les messageries et les détaillants hors magasins, qui comprennent entre autres les entreprises de vente au détail par Internet (mais pas les magasins ayant pignon sur rue qui vendent entre autres par Internet). On voit que, même si l’emploi s’est redressé de façon importante depuis avril 2020, les mesures d’aide gouvernementales sont encore essentielles pour de nombreuses entreprises et pour les personnes qui ont perdu leur emploi.

Le Manifeste Travail

5 avril 2021

Manifeste TravailAvec Le Manifeste Travail – Démocratiser, démarchandiser, dépolluer, Isabelle Ferreras, Julie Battilana et Dominique Méda dirigent «un collectif de femmes, chercheuses en sciences sociales issues de tous horizons, [qui] appelle à un nouveau partage du pouvoir au sein des entreprises, condition d’une véritable transition écologique».

Introduction – Pour une société plus démocratique, plus juste et plus verte : Julie Battilana rappelle que les attentes du mouvement Occupy ont été déçues, la crise financière ayant davantage mené à des replis identitaires qu’à des politiques progressistes. Elle fait ensuite le lien entre les textes qui composent ce livre et le contexte de la crise de la COVID-19, soulignant le besoin essentiel de profiter de cette crise pour refonder le système économique pour qu’il soit plus juste et axé sur la protection de l’environnement et sur la lutte au réchauffement climatique. Elle explique finalement les trois axes du manifeste travail, soit démocratiser, démarchandiser et dépolluer, et lance un appel à la mobilisation de tous et toutes pour atteindre les objectifs du manifeste.

Le manifeste travail : Le manifeste travail «a été signé par plus de 3000 scientifiques provenant de plus de 650 institutions académiques dans le monde» dans les 15 jours précédant sa publication dans 43 journaux sur cinq continents les 16 et 17 mai 2020. Ce manifeste contenu dans ce texte est disponible sur cette page et on peut le signer ici.

Vers l’action - Du politiquement impossible au politiquement inévitable : Isabelle Ferreras se base sur des déclarations d’organismes internationaux pour montrer «le lien entre justice sociale et justice écologique». Constatant le peu d’avancées réelles en la matière, elle considère qu’il «est l’heure de donner à ces principes une actualité nouvelle». Elle aborde ensuite les moyens concrets de démocratiser les milieux de travail, de démarchandiser le travail et de dépolluer en mettant à contribution tous les secteurs d’activité. Elle conclut en soulignant que ces trois principes doivent être mis en œuvre conjointement pour que la nécessaire transition soit réussie.

Démocratiser l’entreprise : Comme le titre de ce chapitre l’indique, Hélène Landemore se concentre sur le premier axe du manifeste. Elle explique en quoi consiste la démocratisation du travail et présente les raisons pour lesquelles la démocratisation est nécessaire, ses nombreux avantages et ses limites.

Assurer la dignité de chacun, mais aussi agir collectivement pour dépolluer la planète et la sauver : Lisa Herzog dénonce les hiérarchies, les inégalités et les injustices sociales, tant au travail que dans les décisions politiques, économiques, judiciaires et environnementales. Elle présente ensuite les avantages de les éliminer dans tous ces domaines.

Nous risquons d’accroître toujours plus les inégalités, jusqu’à sacrifier les plus faibles et les plus démunis : Si on continue à se fier au marché pour régler les problèmes économiques, sociaux et environnementaux, les inégalités ne pourront qu’augmenter, selon Imge Kaya-Sabanci. C’est particulièrement le cas pour les femmes et pour les autres personnes qui subissent le plus les inégalités.

Elles témoignent de la dignité du travail et de l’absence de banalité de leur fonction : La crise de la COVID-19 a au moins montré l’importance des personnes qu’on qualifie maintenant de travailleur.euses essentiel.les. Adelle Blackett déplore que cette reconnaissance n’ait pas amélioré les conditions de travail et de vie de ces personnes souvent «racisées, salariées à faible revenu ou migrantes sans papier» et n’ait pas mis un frein à la discrimination raciale.

Soumettre le gouvernement de l’entreprise à une double majorité : Sara Lafuente relativise le niveau de démocratie des conseils de surveillance allemands (et d’autres structures semblables ailleurs), pourtant souvent cités comme un modèle de démocratisation du travail. Elle explique en quoi les propositions du manifeste rendraient ces conseils vraiment démocratiques.

Le travail ne peut être réduit à une «marchandise» : S’éloignant un peu du manifeste travail, Julia Cagé considère que le secteur des médias est une des industries qui a subi le plus durement la marchandisation du travail et que son mode de financement doit être revu. Ce texte résume les recommandations de son livre Sauver les médias que j’ai présenté dans ce billet.

Créer une garantie d’emploi pour tous et toutes : Pavlina R. Tcherneva aborde les conséquences directes du chômage pour les personnes qui le subissent et indirectes pour celles en emploi (épée de Damoclès, arme pour les employeurs, etc.). Elle favorise donc la proposition du manifeste de «mettre en place une garantie d’emploi pour tous et toutes» et en présente les avantages.

Il n’y a ni production ni service sans investisseurs en travail : Neera Chandhoke décrit dans ce texte la situation de la «classe ouvrière migrante et informelle», complètement dépourvue de pouvoir et ignorée par la classe ouvrière organisée, se penchant notamment sur les travailleur.euses informel.les de l’Inde et sur le désastre pour ces personnes du confinement dû à la lutte contre le COVID-19.

Les humains au travail ne peuvent être réduits à des «ressources» : Flavia Maximo aborde le travail sous l’angle de son influence sur le corps des travailleur.euses, cette influence variant selon les régions, les métiers et les caractéristiques de ces personnes (sexisme, colonialisme, discrimination, esclavage, travail informel, etc.).

Pour (ne pas) conclure - Il est urgent de changer de voie : Cette (non) conclusion de Dominique Méda porte sur le troisième thème du manifeste, la dépollution, y compris la lutte pour la diversité et contre le réchauffement climatique, pour «garantir la permanence de conditions de vie authentiquement humaines sur terre». Elle aborde les responsables de la situation actuelle, les lacunes de nos indicateurs économiques, les changements à notre mode de vie et de production qu’il faut adopter et l’accompagnement des travailleur.euses qui seront touché.es par la transition écologique, notamment avec les propositions du manifeste décrites dans les textes précédents.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Les textes qui composent ce livre abordent tous des aspects différents et complémentaires des trois thèmes au cœur du manifeste travail. Je commençais à me demander avant la (non) conclusion si un texte allait aborder directement le troisième thème, la dépollution. Or ce fut fait et bien fait! Bref, ce livre est précieux, car les trois thèmes qu’il met de l’avant sont d’une importance capitale et le seront encore plus au lendemain de la crise de la COVID-19. Il y a bien quelques répétitions, surtout dans les premiers textes, mais cela est bien normal dans ce genre de livre écrit par de nombreuses autrices (ici 12). Autre petit bémol, les 91 notes, dont beaucoup de compléments d’information, s’étendent sur 21 pages à la fin du livre, ce qui nous force à utiliser deux signets. Finalement, j’invite les personnes intéressées à signer le manifeste et à prendre connaissance d’une vidéo de trois minutes sur le manifeste sur cette page.

L’imposition des riches et les facteurs qui influencent les inégalités

1 avril 2021

imposition des riches et les facteurs qui influencent les inégalitésPour continuer dans la même veine que mon billet du 11 mars dernier portant sur l’impôt sur la richesse, je présente dans ce billet deux études liées à l’imposition des riches et aux inégalités. Ces deux études ont été publiées en décembre 2020, nous fournissent des visions complémentaires sur la question et enrichissent nos connaissances sur les facteurs qui font augmenter ou réduire les inégalités.

Homoploutia : Les sommets des revenus du travail et de patrimoine aux États-Unis de 1950 à 2020

L’étude intitulée Homoploutia: Top Labor and Capital Incomes in the United States, 1950-2020 de Yonatan Berman et Branko Milanovic a été publiée par le Laboratoire sur les inégalités mondiales.

– Introduction : L’homoploutia est un néologisme inventé par Branko Milanovic pour décrire «une situation où les mêmes personnes gagnent à la fois de hauts revenus du travail et de hauts revenus de patrimoine». La théorie économique classique prétend que les gens qui reçoivent la majorité de leurs revenus de leur patrimoine et ceux qui la reçoivent de leur travail ne sont pas les mêmes, et que les premiers sont bien plus riches que les deuxièmes. Il en est de même dans l’économie marxiste qui sépare les travailleur.euses des capitalistes. Mais, des études ont montré que cette distinction ne tient plus depuis quelques décennies. Cette étude vise à analyser l’évolution du niveau d’homoploutia depuis 70 ans aux États-Unis et le lien entre la hausse de l’homoploutia et la hausse des inégalités et la baisse de la mobilité sociale.

– L’évolution de l’homoploutia aux États-Unis de 1950 à 2020 : Après avoir défini plus en détail l’homoploutia et avoir expliqué différentes façons d’estimer son ampleur, les auteurs présentent les données utilisées (trois sources différentes) et l’indicateur qu’ils ont choisi, soit la proportion des gens qui font à la fois partie des 10 % gagnant le plus de revenus de patrimoine et des 10 % gagnant le plus de revenus de travail.

imposition des riches et les facteurs qui influencent les inégalités_1Le principal constat de cette étude est illustré dans le graphique ci-contre, tiré d’un article en français portant sur cette étude. Il montre que la proportion en question est passée d’environ 10 % vers 1950 à 25 % vers 1960, a diminué à 17 % en 1986 pour augmenter ensuite graduellement et atteindre 30 % en 2018. On remarquera aussi que les trois sources donnent des résultats semblables, sauf en 1971, année où l’échantillon de la SCF (enquête sur les finances des consommateurs, ligne avec des tirets) fut très faible. Les auteurs concluent que la séparation entre les personnes qui touchent ces deux sources de revenus est beaucoup moins étanche de nos jours que par le passé. Ils présentent ensuite deux autres graphiques (voir sur cette page). Le premier montre une forte hausse du rang moyen des revenus de travail des 10 % gagnant le plus de revenus de patrimoine (du 45e rang en 1986, soit moins que la moyenne, au 63e rang en 2018, soit bien plus la moyenne), et le deuxième une forte baisse (de 19 % en 1986 à 10 % en 2018) de la proportion des 10 % gagnant le plus de revenus de patrimoine qui font partie des 10 % qui gagnent le moins de revenus de travail, ce qui indique que de moins en moins de riches en patrimoine ont peu de revenus de travail.

Selon les auteurs, ces mouvements importants s’expliquent en bonne partie par le fait que de plus en plus de personnes ayant des revenus de travail élevés épargnent et reçoivent d’importants revenus de cette épargne, et par l’importance grandissante des gros héritages reçus par des gens ayant de hauts revenus de travail.

imposition des riches et les facteurs qui influencent les inégalités_2– L’homoploutia et les inégalités de revenus : Les auteurs observent une forte corrélation entre l’homoploutia et la hausse de la part des revenus totaux détenus par les 10 % les plus riches entre 1985 et 2018 (de 37 % à 47 %, voir la ligne noire sur le graphique ci-contre). En examinant l’évolution de cette part s’il n’y avait pas eu de hausse de l’homoploutia (ligne avec des tirets), ils estiment que l’homoploutia explique environ 20 % de la hausse de la part des revenus totaux détenus par les 10 % les plus riches, alors que la hausse de la part des revenus de patrimoine dans les revenus totaux (la ligne pointillée indique l’évolution de la part des revenus totaux détenus par les 10 % les plus riches s’il n’y avait pas eu d’augmentation de la part des revenus de patrimoine dans les revenus totaux), un facteur souvent mentionné à ce sujet, n’en explique que 5 %. Ils concluent que la hausse de l’homoploutia devrait se poursuivre, faisant augmenter les inégalités de revenus et diminuer la mobilité sociale.

La progressivité de l’impôt, les booms économiques et l’économie qui avantage les riches

L’étude intitulée Tax Progressivity, Economic Booms, and Trickle-Up Economics de Laura E. Jackson, Christopher Otrok et Michael T. Owyang a été publiée par la Federal Reserve Bank of St. Louis. J’ai pris connaissance de cette étude grâce à ce résumé.

– Introduction : «Au cours des 40 dernières années, les taux marginaux d’imposition pour les tranches de revenus les plus élevées ont généralement diminué, ce qui a entraîné une baisse de la progressivité de l’impôt sur le revenu». Pour lutter contre la hausse des inégalités qui a résulté de cette baisse, de nombreux économistes ont bien sûr proposé de renverser cette tendance, en calculant même le niveau optimal de la hausse du taux marginal d’imposition maximal (voir entre autres ce billet). Par contre, les études de ces économistes ne fournissent pas de données empiriques sur les effets réels des hausses de la progressivité de l’impôt sur le PIB, la consommation, les inégalités et d’autres variables économiques. C’est justement l’objectif de cette étude.

– Données : Comme l’objectif de cette étude «est de déterminer l’effet des chocs de progressivité de l’impôt sur une variété de données macroéconomiques et d’inégalités», les auteur.es avaient besoin de données compatibles sur de nombreuses variables, ce qui n’est pas évident. Les données utilisées, sans être parfaites, leur permettent d’atteindre leurs objectifs aux États-Unis pour la période allant de 1974 à 2015.

– Approche empirique : Les auteur.es présentent ici leur modèle. Il est très complexe, mais me semble tenir la route.

– Résultats : Les résultats de ce modèle montrent que :

  • la progressivité de l’impôt a diminué fortement à partir de 1985, puis a légèrement augmenté de la fin des années 1990 à 2015, comme on peut le voir sur le graphique de droite au haut de cette page; cette progressivité est fortement corrélée avec le niveau du taux marginal d’imposition maximal;
  • un changement du niveau d’imposition général a les mêmes effets sur tous les revenus, mais une augmentation de la progressivité (sans hausse du niveau d’imposition général) fait augmenter beaucoup l’impôt payé par les contribuables à hauts revenus et fait diminuer l’impôt payé par les contribuables à bas revenus (voir la ligne en pointillé du graphique au bas de cette page);
  • une hausse du niveau d’imposition général fait diminuer le PIB, la consommation et les heures de travail, alors qu’une augmentation de la progressivité (sans hausse du niveau d’imposition général) les fait augmenter (les booms économiques du titre de l’étude), comme on peut le voir sur les graphiques du haut de cette page; il faut noter que les échelles sont très différentes dans les graphiques de gauche (effets d’une hausse du niveau d’imposition général sur le PIB, la consommation et les heures de travail) et de droite (effets d’une augmentation de la progressivité sans hausse du niveau d’imposition général);
  • les auteur.es expliquent la hausse de la consommation et du PIB à la suite d’une augmentation de la progressivité par le fait que les gens à faibles revenus consomment presque complètement leurs hausses de revenus dues à la baisse de leurs impôts, alors que les gens à hauts revenus ne réduisent presque pas leur consommation à la suite de la baisse de revenus due à la hausse de leurs impôts; en plus, les gens à hauts revenus ne diminuent pas leurs heures de travail à la suite d’une hausse de leurs impôts, contrairement à ce que la théorie économique classique prétend (voir la même conclusion par le directeur parlementaire du budget du Canada dans ce billet);
  • de même, une hausse du niveau d’imposition général fait diminuer les revenus de l’État et augmenter le ratio du déficit (ou du surplus) budgétaire sur le PIB, alors qu’une augmentation de la progressivité (sans hausse du niveau d’imposition général) a l’effet inverse, comme on peut le voir sur les graphiques du haut de cette page, en raison de la hausse du PIB qu’entraîne l’augmentation de la progressivité;
  • intuitivement, on pourrait penser qu’une hausse de la progressivité de l’impôt fait réduire les inégalités, puisque les gens à faibles revenus paient moins d’impôt et ceux à hauts revenus en paient plus; avec cette intuition, on néglige le fait que les booms économiques entraînés par la hausse de la progressivité de l’impôt bénéficient surtout aux plus riches, notamment par une hausse des profits des entreprises et des autres revenus provenant du capital qui sont essentiellement détenus par les plus riches;
  • en fait, le sort des personnes à faibles revenus s’améliore, mais celui des personnes à hauts revenus s’améliore encore plus; ainsi, le ratio des revenus des 1 % et des 5 % les plus riches sur le revenu médian (99 %-50 % et 95 %-50 %, sur les graphiques de droite du bas de cette page) tend à augmenter après une hausse de la progressivité de l’impôt; par contre, le ratio des revenus des 10 % les plus riches sur le revenu des 10 % les plus pauvres (90 %-10 %) demeure assez stable, car ce sont les plus riches des plus riches qui bénéficient le plus des effets des booms économiques;
  • ces observations vont aussi directement à l’encontre de la théorie du ruissellement (trickle-down economics) qui prétend que des baisses d’impôts aideront les plus pauvres, alors que même une hausse de la progressivité de l’impôt aide surtout les plus riches, créant un ruissellement vers le haut (trickle-up economics), car cette hausse des revenus des plus riches vient justement de la hausse des dépenses des plus pauvres;
  • cette observation confirme aussi les analyses de Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman qui concluent que les revenus du patrimoine sont un plus grand facteur d’inégalités que les revenus de travail et que les inégalités proviennent surtout du sommet de la distribution des revenus (le 1 % le plus riche et même le 0,1 %);
  • ce résultat contredit par contre la distribution de l’effet multiplicateur prévu par la théorie classique; en effet, cet effet est censé être neutre en termes d’inégalités, alors qu’on a vu qu’il avantage bien plus les plus riches et qu’il fait ainsi augmenter les inégalités.

– Conclusion : Même si une hausse de la progressivité de l’impôt fait augmenter les inégalités, cela n’est pas nécessairement négatif, selon les auteur.es, car elle améliore le sort de toute la population et que d’autres mesures qui ne sont pas basées sur l’impôt sur le revenu des particuliers peuvent être adoptées pour réduire les inégalités. La leçon à retenir de cette étude est plutôt qu’il faut analyser à la fois l’effet de la hausse globale des impôts et celui de la hausse de leur progressivité pour pouvoir prévoir l’effet d’une mesure fiscale sur la croissance et sur les inégalités.

Et alors…

Les deux études que j’ai présentées dans ce billet sont vraiment différentes et complémentaires. La première défait notamment une hypothèse venant de la théorie économique classique, soit la séparation entre les personnes qui reçoivent des revenus de travail et celles qui reçoivent des revenus de patrimoine. Ses constats ont une grande importance en développement de politiques, car elle met le doigt sur un facteur rarement ou jamais considéré dans les politiques pour lutter contre les inégalités. La deuxième étude est plus complexe et surtout plus troublante. Elle montre à la fois qu’une imposition plus progressive stimule la croissance, contredisant aussi une hypothèse de la théorie classique, et qu’elle ne réussit pas à elle seule à faire réduire les inégalités, la faisant au contraire augmenter. Cette étude est donc comme la première importante dans le développement de politiques.

J’émets toutefois deux bémols sur cette deuxième étude. Tout d’abord, le modèle qu’elle utilise m’a paru opaque et donc difficile à comprendre. Ensuite et surtout, ses auteur.es se contentent de dire qu’on doit utiliser d’autres mesures que la progressivité de l’impôt pour lutter contre les inégalités, mais sans en proposer une seule. Cela dit, ses constats vont dans le sens de bien d’autres études, soit que, pour lutter contre les inégalités, on ne doit pas se contenter d’agir sur les revenus après impôt (y compris avec l’impôt et les paiements de transfert), mais qu’on doit aussi intervenir sur les revenus avant impôt. Par exemple, dans l’étude que j’ai présentée dans ce billet, on dit clairement que les inégalités avant impôt sont le principal facteur expliquant la différence des inégalités après impôts entre la France et les États-Unis. L’égalité en éducation, la syndicalisation, la hausse du salaire minimum et l’impôt sur la richesse me sont venus spontanément à l’esprit et font d’ailleurs partie des mesures proposées par les auteur.es de l’étude que je viens de mentionner. Bref, si les études que j’ai présentées dans ce billet ajoutent de l’information sur les facteurs qui font augmenter ou réduire les inégalités, il reste maintenant à mettre en œuvre des politiques qui en tiennent compte!

Faites les bons choix

29 mars 2021

Faites les bons choixAvec son livre Faites les bons choix – 10 courtes leçons d’économie appliquée, Pierre Emmanuel Paradis, économiste et consultant, «propose dans cet ouvrage un survol de la discipline, suivi de dix leçons pratiques et applicables dès aujourd’hui pour augmenter vos chances de réussir au travail, de vivre heureux et de vous enrichir».

Préface : Selon des sondages, les deux facteurs qui influencent le plus le bonheur sont d’avoir un revenu décent et un travail satisfaisant. Selon Pierre Fortin, le principal objectif de ce livre «est de démontrer qu’on peut y parvenir en appliquant les principes de la science économique dans sa vie personnelle».

Introduction – Le grand problème économique de nos vies : Notre vie dépend de nos choix et des contraintes qui se posent sur notre route. Cela est justement l’objet de l’analyse économique, vision qui diffère considérablement de ce qu’on entend sur l’économie dans les médias.

Première partie – Les bases de l’économie

Chapitre 1. À l’origine : Où l’auteur a appris à la dure dans son enfance le concept de la cause et de l’effet. Cela lui a servi en économie, notamment pour réaliser que les prévisions économiques sont bien fragiles et que les comportements des humains peuvent varier considérablement.

Chapitre 2. On n’échappe pas à l’économie : L’économie «est omniprésente dans nos vies et gouverne notre monde». Si la première affirmation est indéniable, la deuxième est discutable. De même, il est vrai, comme le dit l’auteur, que l’économie n’a pas de couleur politique, mais ses théories en ont, ce qu’il ne mentionne pas.

Chapitre 3. L’échelle humaine – le marché : L’auteur mentionne les caractéristiques des marchés, mais sans parler des institutions qui sont essentielles à leur fonctionnement, comme le droit de propriété (une évidence souvent oubliée). Il mentionne au moins celles qui les encadrent. Il donne ensuite des exemples simples du fonctionnement de ses caractéristiques (demande, offre, prix et environnement), sans évoquer les nombreuses défaillances du marché.

Chapitre 4. La vue d’ensemble : L’auteur présente dans ce chapitre «les principales composantes de l’économie, les dynamiques qui s’y déroulent et les liens qui les unissent». Il y aborde le chômage, les relations entre les personnes, les entreprises et le gouvernement, le PIB, l’environnement naturel et socio-économique et le commerce international.

Chapitre 5. Ceci explique cela : Ce chapitre porte sur l’utilisation des mathématiques en économie. Même si je n’aurais pas du tout présenté ce sujet comme l’auteur et si j’aurais choisi des exemples bien différents, ce chapitre est quand même pertinent.

Deuxième partie – Dix courtes leçons d’économie appliquée

Leçon 1. Objectif – bonheur…dans la mesure du possible : Il ne faut pas confondre l’économie avec la finance. En fait, l’économie vise en premier lieu à maximiser le bonheur ou le bien-être de la population. Il aborde aussi les concepts du rendement marginal décroissant et de l’utilité.

Leçon 2. Nous sommes pleins de défauts de fabrication : Je dirais plutôt que c’est la théorie économique dominante qui est pleine de défauts de fabrication, car elle est basée sur des hypothèses qui ne correpondent pas à la réalité. C’est d’ailleurs un peu ce que dit l’auteur, mais sans vraiment remettre en cause la pertinence des hypothèses fautives de cette théorie, mais plutôt en regrettant presque que nous ne soyons pas parfaitement rationnels comme un homo oeconomicus. Pourtant, c’est avec ces «défauts» que nous avons survécu jusqu’ici. Il aborde aussi ce que seraient des comportements rationnels, quelques-uns de nos biais cognitifs (bien présentés) et les défauts des entreprises (la concurrence parfaite n’existe pas) et des gouvernements (dont certains sont plus des caractéristiques que des défauts, comme de prendre le temps qu’il faut pour analyser un projet de loi, même si c’est plus long).

Leçon 3. Plus de ceci = moins de cela : Ce chapitre porte sur le concept de coût, dont le coût d’opportunité (ou de renonciation), les coûts fixes, les coûts variables, le coût marginal et le coût total. Il aborde aussi des sujets connexes comme les profits et les rentes (ou les profits excessifs).

Leçon 4. Le pouvoir des incitations : L’incitation «à l’achat se concentre en un seul point bien précis : le prix», selon la nature des produits, quand même. Bizarre, moi j’ai bien d’autres incitatifs à acheter ou à ne pas le faire, dont leurs effets sur l’environnement, la provenance des produits (dont leur mode de production) et ma répulsion face à la société de consommation. L’auteur aborde aussi le concept de l’offre et de la demande, l’inflation et d’autres types d’incitations qui ne concernent pas les achats, mais des choix de vie (punitions, amour de ses proches, etc.).

Leçon 5. Bonne idée? : L’auteur présente les outils d’analyse économique qui permettent d’évaluer les mesures gouvernementales, dont l’analyse avantages-coûts et l’analyse d’impact,

Leçon 6. Les prévisions à long terme – oubliez ça! : L’auteur explique pourquoi les économistes sont mauvais pour faire des prévisions à long terme. Ses arguments sont surtout mathématiques, alors que, selon moi, les plus grands problèmes des prévisions économiques sont le grand nombre de facteurs impossibles à modéliser et le caractère imprévisible des comportements humains. Il mentionne aussi les événements imprévus, la crise actuelle en étant un exemple parfait. Bref, ce ne sont pas que les prévisions économiques à long terme qui sont peu fiables, mais aussi celles à court terme, même si elles le sont un peu plus.

Leçon 7. Avantage comparatif: trouver son X : Ce chapitre porte sur l’emploi, les salaires et le concept de l’avantage comparatif. Pour lui, l’emploi idéal est lié en premier lieu à nos aptitudes et au salaire offert, ne mentionnant qu’en second lieu nos intérêts, élément pourtant aussi important que les aptitudes en orientation de carrière. Il aborde aussi l’entrepreneuriat (les étapes pour se lancer en affaires), mais pas les syndicats.

Leçon 8. Trois ressources spéciales – l’argent, le corps et le temps : Le titre décrit bien l’objet de ce chapitre. Notons qu’il propage ici le mythe que les humains utilisaient le troc avant l’invention de l’argent, mythe contredit avec brio par le regretté David Graeber dans son livre Dette : 5000 ans d’histoire (voir ce billet).

Leçon 9. Ah, la richesse… ça vous tente? : L’auteur présente les principaux indicateurs économiques pour estimer la richesse, soit les actifs, les revenus et les dépenses. Il aborde aussi les inégalités (en trouvant qu’elles sont à la fois un problème et une bénédiction, car elles fournissent un incitatif pour améliorer son sort…), la redistribution, les façons de devenir riche (axées surtout sur le mérite, bien sûr), la misère des riches (sans vraiment d’ironie) et la valeur humaine d’une personne qui n’est pas liée à sa richesse (au moins). Mais il passe rapidement sur les conséquences sociales de la richesse et des inégalités, et ne dit rien sur l’impact environnemental de la richesse.

Leçon 10. Vaincre sa peur : L’auteur décrit les changements (surtout sectoriels et technologiques) depuis deux siècles sur le marché du travail et leur impact sur le travail physique et intellectuel, dont le confort et l’enrichissement, mais aussi l’anxiété, et les moyens d’y faire face.

Conclusion – Votre économie est celle qui compte! : Il récapitule ses leçons et conclut que le plus important est notre économie personnelle, pas l’économie en général (nous n’avons manifestement pas les mêmes valeurs), car c’est elle qui peut le plus contribuer à notre bonheur.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Pas vraiment… Ma plus grande consolation à la fin de ce livre est de me dire que j’éviterai peut-être à d’autres de le lire. Quand j’ai entendu parler de ce livre à l’émission Zone économie, je me suis dit que ce serait une bonne occasion de lire un livre portant sur l’économie avec lequel je ne serais pas d’accord. Il est en effet bon de lire de temps en temps (pas trop souvent) les arguments des personnes qui ne pensent pas comme nous, ne serait-ce que pour mieux les contrer. Quand j’ai appris que l’auteur a déjà été économiste principal pour la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), j’étais convaincu que ce livre remplirait mes attentes et ne me décevrait pas sous cet angle. Et je ne l’ai pas été! J’ai sûrement été parfois un peu sévère dans mes commentaires, mais je me suis même retenu! En plus, les tics d’écriture de l’auteur m’ont déplu, notamment quand il se donne en exemple. Personnellement, la vie privée d’un auteur ne m’intéresse pas vraiment, surtout dans un livre qui porte sur l’économie. Cela dit, il est vrai que la quatrième de couverture mentionne clairement que l’objet du livre est d’appliquer «les principes de la science économique dans sa vie personnelle» et qu’on ne doit donc pas s’attendre à autre chose. Il est donc un peu normal, mais tout à fait décevant qu’il parle si peu des problèmes que la théorie économique orthodoxe entraîne sur la société et sur l’environnement (qui n’est manifestement pas une de ses sources d’anxiété). Au moins, les notes sont en bas de page.

L’influence du statut social sur la vision des inégalités

25 mars 2021

influence du statut social sur la vision des inégalitésL’étude Social Position and Fairness Views (Le statut social et la vision de l’équité) de Kristoffer B. Hvidberg, Claus T. Kreiner et Stefanie Stantcheva a été publiée en février 2021 par l’université Harvard. Notons qu’on peut consulter un résumé de cette étude sur cette page.

Introduction : «Le statut social d’une personne peut influencer son opinion sur un grand nombre de sujets», notamment sur la vision de l’équité et sur les politiques de redistribution. Dans cette étude, les auteur.es cherchent à savoir si les gens connaissent bien leur statut social par rapport à celui des autres, si ce statut influence leur opinion sur l’équité des inégalités et si leur vision des inégalités varie en fonction de leur statut.

1. Données : Les données utilisées dans cette étude proviennent d’un échantillon représentatif (9415 personnes) des Danois.es âgé.es de 45 à 49 ans en 2018, soit des personnes ayant terminé leurs études, bien avancées dans leur vie, mais encore loin de la retraite. Les auteur.es décrivent en détail les caractéristiques des membres de cet échantillon et les questions qui leur ont été posées.

2. Perceptions sur le statut social : Dans cette section, les auteur.es décrivent les perceptions justes et erronées des répondant.es sur leur statut social au sein de groupes de référence.

influence du statut social sur la vision des inégalités_1– Distribution des revenus de la cohorte et position au sein de la cohorte : Le graphique ci-contre montre les écarts entre les perceptions et la réalité du revenu médian (P50, ligne rouge), du revenu des gens qui se situent parmi les 5 % les plus riches (P95, ligne bleue) et de leur propre revenu (ligne noire). L’écart se voit par l’étendue des courbes, pas par leur hauteur. Ainsi, c’est sur le revenu du P95 que les gens se trompent le plus (le sous-estimant plus souvent qu’ils le surestiment, puisque la courbe est plus haute à gauche qu’à droite), suivi par le revenu médian (là, les erreurs sont équilibrées et 75 % des gens se trompent par moins de 25 %) et leur propre revenu (écarts les plus faibles, 90 % des gens se trompent par moins de 25 %).

Les auteur.es notent par ailleurs que les personnes à faibles revenus sous-estiment le revenu médian et le revenu du P95, alors que les personnes à revenus plus élevés les surestiment (voir les graphiques B et C de la «Figure 3» au haut de cette page). Cela signifie que les gens à faibles revenus se voient moins loin de ces revenus qu’ils ne le sont et que les personnes plus riches que la moyenne se voient moins près du sommet de la répartition des revenus (dans une moindre mesure pour les gens vraiment près de ce sommet), alors que les gens influence du statut social sur la vision des inégalités_2au milieu de la distribution estiment bien leur position, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre. Les auteur.es ajoutent que les erreurs de perception de leur position sur l’échelle des revenus sont moins fortes chez les hommes et chez les personnes les plus scolarisées.

– Répartition des revenus et position dans les grands groupes de référence : Les grands groupes de référence sont la cohorte (année de naissance), le sexe, le niveau de scolarité, le secteur de travail et le lieu d’habitation (10 régions et grandes villes du Danemark regroupées en fonction de leur niveau de revenus). En général, les gens perçoivent assez bien le revenu médian de leur groupe, sauf pour les personnes travaillant dans leur secteur de travail (je dirais ici que les classifications industrielles regroupent souvent des industries avec des caractéristiques variables, dont les revenus). D’ailleurs, les auteur.es précisent que les erreurs de perception sont les plus grandes dans l’industrie de la finance et des assurances (deux sous-industries passablement différentes) et dans celle de l’information et les communications (qui comprend aussi bien l’édition de logiciels et de journaux que les télécommunications et l’industrie du film). Les erreurs de perception sont ici plus importantes pour l’estimation du revenu du P95. Elles le sont encore plus selon le secteur de travail et le niveau de scolarité, les gens sous-estimant dans les deux cas le revenu des gens qui travaillent dans leur industrie et ceux qui ont le même niveau de scolarité. L’erreur la plus grande (les gens sous-estimant de moitié ce revenu) se situe dans l’agriculture, la foresterie et les pêches, secteur avec le revenu médian le plus faible, mais avec le deuxième revenu du P95 le plus élevé.

Ici aussi, les personnes ayant les revenus les plus faibles sous-estiment le revenu médian et le revenu du P95, alors que les personnes à revenus plus élevés les surestiment, et cela dans tous les grands groupes de référence (voir les quatre graphiques sur cette page), mais en plus, elles le rapprochent du revenu de leur grand groupe (hommes et femmes, villes à hauts et bas revenus, gens peu et très scolarisés et secteurs à hauts et bas revenus). Ces sous et surestimations se reflètent ici aussi dans la perception de leur position sur l’échelle des revenus au sein de leurs grands groupes de influence du statut social sur la vision des inégalités_3référence, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre, l’erreur la plus importante s’observant dans la position des personnes à faibles revenus dans leur secteur de travail, probablement surtout des personnes travaillant dans les sous-secteurs les moins bien payés (cette dernière remarque vient de moi, elle n’est pas dans l’étude).

– Répartition des revenus et position dans les petits groupes de référence : Les trois premiers petits groupes de référence sont les collègues de travail, les voisin.es et les ancien.nes collègues de classe au secondaire. Même si ces personnes sont bien plus proches des répondant.es que les membres des grands groupes de référence, on observe le même genre d’écarts entre la réalité et les perceptions, comme on peut le voir dans les graphiques qui suivent. En effet, ici aussi, les personnes ayant les revenus les plus faibles surestiment leur position dans l’échelle des revenus, alors que les personnes à revenus plus élevés les sous-estiment, quoique l’écart est un peu moins élevé pour les voisins et les ancien.nes collègues de classe, et moins important chez les personnes à revenus plus élevés que chez celles à faibles revenus. Ce résultat semble montrer que les erreurs de perception par industrie ne sont pas uniquement dues aux classifications industrielles, sauf dans les industries mentionnées précédemment, et qu’il s’agit aussi de fausses perceptions sur les revenus des personnes avec qui les gens travaillent.

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Les graphiques qui suivent sont encore plus troublants. Les deux premiers montrent l’ampleur des erreurs de perception des répondants sur la position de leur père dans l’échelle des revenus quand ils avaient 15 ans et des répondantes sur la position de leur mère dans l’échelle des revenus quand elles avaient 15 ans. On voit que les garçons des pères au bas de l’échelle des revenus surestiment grandement la position de leur père et que les filles sous-estiment en général la position de leur mère, avec toujours un important clivage entre ceux et celles en bas et en haut de l’échelle des revenus. Le graphique de droite est spécial. La ligne et les points bleus regroupent les répondant.es qui ont des revenus au moins 25 % plus élevés que leurs frères et sœurs (siblings) et la ligne et les points rouges ceux et celles dont les revenus sont au moins 25 % inférieurs. On voit qu’une proportion non négligeable des répondant.es qui ont des revenus nettement inférieurs à ceux de leurs frères et sœurs l’imagine supérieur et qu’une proportion encore plus importante des répondant.es qui ont des revenus nettement supérieurs à ceux de leurs frères et sœurs l’imagine inférieur (en fait, la proportion inverse de ce qu’on voit sur le graphique qui indique la proportion des répondant.es qui perçoivent leurs revenus supérieurs). Notons que ce graphique n’est pas évident à comprendre (en tout cas, pour moi!)

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3. La relation entre le statut social et les opinions sur l’équité : Les auteur.es expliquent la démarche qu’ils et elles ont adoptée dans cette section.

– Opinions sur l’équité au sein des groupes de référence et entre eux : Selon une échelle qui varie de 1 (très équitable) à 7 (très inéquitable), les opinions sur le niveau d’équité au sein des cinq grands groupes de référence varient d’entre 2,8 et 3,4 (selon les groupes de référence) chez les répondant.es qui se perçoivent au bas de l’échelle des revenus à entre 1,4 et 1,6 chez les répondant.es qui se perçoivent au haut de l’échelle des revenus (voir le graphique de gauche sur cette page). Le sentiment d’iniquité est le plus élevé par les inégalités de revenus au sein des mêmes secteurs industriels suivis par les inégalités au sein des mêmes niveaux de scolarité, mais les différences entre les plus pauvres et les plus riches demeurent semblables dans les trois autres groupes de référence (année de naissance, lieu d’habitation et sexe). À l’inverse, toujours sur une échelle de 1 (seule la chance explique la position des personnes sur l’échelle des revenus) à 7 (seul l’effort l’explique), le rôle de l’effort passe d’entre 4,1 et 4,4 chez les répondant.es qui se perçoivent au bas de l’échelle des revenus à entre 5,0 et 5,2 chez les répondant.es qui se perçoivent au haut de l’échelle des revenus (voir le graphique de droite sur la même page). Les auteurs notent que les résultats sont très semblables s’ils utilisent le rang réel des répondant.es plutôt que leur rang perçu (voir les six graphiques sur cette page). L’appui des répondant.es à des partis de gauche ou de droite explique le tiers de ces écarts.

– Effet des variations historiques du statut social : Les opinions des personnes changent lorsqu’elles se déplacent sur l’échelle des revenus. Si elles montent vers le haut de l’échelle, elles verront moins d’iniquités et si elles se déplacent vers le bas, elles en verront plus. Il en est de même de l’importance relative qu’elles accordent à la chance et à l’effort, mais avec une ampleur moins grande. Leur appui à des partis de droite et de gauche changera aussi, mais moins. Finalement, avec le temps, les opinions passées sont de moins en moins corrélées avec les opinions présentes.

– Variation du statut social en raison d’événements majeurs de la vie : Voici les effets de quatre de ces événements sur les opinions en matière d’équité :

  • période de chômage importante (au moins trois mois dans la même année) : cet événement fait diminuer sa position sur l’échelle des revenus, fait voir plus d’iniquité, diminue un peu l’importance accordée à l’effort et fait voter un peu plus à gauche;
  • devenir handicapé.e physiquement (et ayant reçu des prestations d’invalidité) : cet événement entraîne les mêmes changements que le chômage, mais de façon deux fois plus accentuée;
  • avoir été hospitalisé (et ayant reçu des prestations d’invalidité) : cet événement entraîne les mêmes changements que les deux événements précédents, mais de façon bien moins importante;
  • obtenir une promotion (dans un poste de gestion) : cet événement a l’effet inverse des précédents, à peu près avec l’ampleur du chômage, surtout sur l’importance accordée à l’effort et sur la façon de voter.

Les auteur.es conseillent d’utiliser ces résultats avec prudence, car bien d’autres facteurs ayant joué en même temps que ces événements peuvent expliquer ces effets. Cela dit, ces effets sont cohérents avec les changements qu’ils entraînent dans l’échelle des revenus.

– Enquête expérimentale sur la variation du statut social – correction des perceptions erronées : Les auteur.es ont informé la moitié des répondant.es sur leurs erreurs de perception dans leur position sur l’échelle des revenus. Disons en gros que les gens qui se perçoivent plus haut dans l’échelle des revenus voient moins d’iniquité que les personnes qui sont en fait au même endroit qu’eux, mais qu’ils ont tendance, après avoir été informés, à changer leur opinion et en adopter une semblable à celle des personnes qui sont au même endroit dans l’échelle des revenus. Cela vaut aussi pour l’importance accordée à l’effort et pour les intentions de vote, mais de façon beaucoup moins prononcée (voire de façon non statistiquement significative). L’effet est le même (allant à l’inverse) pour les personnes qui se perçoivent plus haut dans l’échelle des revenus, mais avec beaucoup moins d’ampleur (tout en demeurant statistiquement significative pour l’opinion sur l’équité).

4. Conclusion : Les auteur.es résument leurs principaux constats et lancent l’hypothèse que si les inégalités de revenus entre les personnes de mêmes niveaux de scolarité et de mêmes industries sont celles qui suscitent le plus de réprobation, c’est parce que ces personnes considèrent qu’il est plus acceptable que des personnes du même sexe, de la même ville ou de la même année de naissance aient des revenus différents s’ils n’ont pas le même niveau de scolarité ou travaillent dans des domaines différents.

Les auteur.es se demandent ensuite si leurs résultats peuvent s’appliquer à d’autres pays que le Danemark. Comme ce pays est un des plus égalitaires, il serait étonnant que les résultats soient bien différents dans des pays plus inégalitaires, ou sinon, avec des différences encore plus grandes, quoique rien ne soit certain dans ce genre de phénomènes. Peut-être aussi que l’ampleur des inégalités choque plus dans un pays dont la population sait qu’il est un des plus égalitaires.

Et alors…

Si j’ai mis cette étude de côté quand j’ai pris connaissance de son existence, c’est que le sujet m’intéressait. Je dois avouer qu’elle m’a encore plus intéressé que je le pensais! Bien sûr, cette étude vient probablement renforcer ce que je pensais déjà par biais de confirmation, mais ses méthodes, sa rigueur et sa conception la rendent particulièrement pertinente. Je crains que mes explications n’aient pas été des plus limpides, mais il est difficile de résumer une étude aussi complète et complexe de plus de 70 pages dans un billet pas trop long. Il demeure fascinant de constater que, non seulement nous sommes sujets à de nombreux biais cognitifs, mais que nous avons tendance à adapter les faits à ce qui nous convient le plus, même si nous ne sommes pas des adeptes du complot! On pourrait penser qu’on accorde trop de poids à nos expériences personnelles (les pauvres sont entourés de pauvres et les riches de riches), mais comme ces erreurs s’observent aussi auprès de nos voisins et de notre famille, il faut bien se rendre compte que ces erreurs vont plus loin que cela. Chose certaine, ce genre d’étude contribue à mieux nous connaître et à faire plus attention à nos biais et à nos perceptions.

Faire la morale aux robots

22 mars 2021

Faire la morale aux robotsAvec son livre Faire la morale aux robots – Une introduction à l’éthique des algorithmes, Martin Gibert, philosophe spécialisé en psychologie morale et chercheur en éthique de l’intelligence artificielle à l’Université de Montréal, montre que, alors que les robots «sont appelés à occuper une place grandissante dans nos vies, nous devons nous demander en fonction de quels principes moraux nous voulons les programmer, ce qui soulève des questions inédites».

Introduction – le bus des jours fériés : «Avec quelle sorte de robots voulons-nous vivre?», se demande l’auteur en regardant ses voisines d’autobus (il était le seul homme dans cet autobus). C’est à cette question qu’il tente de répondre avec ce livre en se penchant sur l’éthique des algorithmes, concept qu’il préfère à celui de l’éthique des robots. Il le distingue aussi de l’éthique de l’intelligence artificielle (IA) qui concerne plus ce qu’on veut faire avec l’IA que de la façon de la programmer.

Le vieillard ou l’enfant : En utilisant le dilemme du tramway et ses variantes, l’auteur confronte l’éthique utilitariste de Bentham avec l’éthique déontologique de Kant qui considère que le devoir l’emporte sur ses conséquences. Si ce genre de dilemme risque peu de survenir dans notre vie puisqu’on agirait plus par réflexe qu’à la suite d’une longue réflexion, il se pose directement aux programmeurs qui doivent trancher à ce sujet dans leurs algorithmes.

Aristotle (MD) et l’intelligence artificielle : «Aristotle est un assistant virtuel destiné aux enfants». Il a été retiré du marché en raison de nombreuses plaintes, notamment parce qu’on l’accusait d’intrusion dans leur vie privée, donc en raison de son éthique déficiente. L’auteur profite de cet exemple pour tenter de circonscrire ce qu’est une intelligence et de décrire les différentes formes d’intelligences artificielles. Il analyse ensuite la responsabilité des actions de ces robots et les conséquences de leur absence de sensibilité et de conscience.

Les trois robots : L’auteur analyse différentes règles éthiques que pourraient suivre les voitures autonomes et d’autres types de robots, et les conséquences de ces règles. Il présente par la suite des principes qui devraient guider ces règles, quoique leur application pose d’autres problèmes qu’il n’est pas nécessairement possible de résoudre. Non, ce n’est pas simple de faire la morale aux robots!

Attention, superintelligence : Bien des gens prévoient l’émergence prochaine de l’IA générale, qui serait une superintelligence et qui surpasserait donc nos capacités. Ce serait ainsi la dernière invention humaine, car cette IA prendrait le relais des humains, ce qui pourrait représenter un danger majeur pour leur existence. Cette possibilité accentue le besoin de doter les algorithmes de l’IA de valeurs éthiques qui empêcheraient ce genre de catastrophe, même si, en fait, une IA générale n’est pas pour demain.

Isaac et Ursula : L’auteur présente les lois de la robotique des romans d’Isaac Asimov. Il trouve qu’elles vont dans le bon sens, mais aussi qu’elles sont incomplètes et trop génériques, ce qui explique les nombreux dilemmes qui surgissent dans ces romans. Ensuite, il décrit et déplore l’hégémonie masculine, blanche et antisociale dans le domaine de la programmation, situation qui risque de déboucher sur une éthique des algorithmes qui leur ressemble. Cette hégémonie s’observe aussi dans les données qui servent à l’apprentissage des robots.

Métaéthique pour programmeuses : Dans ce chapitre écrit au féminin (comme les prochains) pour réagir à l’hégémonie masculine mentionnée précédemment, l’auteur aborde le relativisme moral, se demandant s’il est possible de dégager une théorie morale idéale et universelle. Il suggère l’utilisation du voile d’ignorance, comme le faisait notamment John Rawls, pour déterminer quelle posture morale l’emporte. Il aborde finalement la question des émotions qu’un robot ne peut pas ressentir, mais qu’il peut apprendre à percevoir.

Faire des robots vertueux : Même si on s’entendait sur la morale que nous aimerions voir les robots appliquer, encore faudrait-il trouver les données qui permettraient aux robots de l’apprendre. L’auteur propose de collecter ces données auprès des personnes les plus vertueuses. Mis à part le problème du choix de ces personnes, il est clair qu’elles ne réagiraient pas toutes de la même façon aux événements. Mais l’auteur propose une solution à ce problème que je vous laisse le plaisir de découvrir en lisant ce livre…

Conclusion – une cité incroyable : À partir d’une nouvelle d’Ursula Le Guin, l’auteur montre les limites des éthiques utilitaristes et déontologiques. Et il conclut :

«Bref, faire la morale aux robots, lorsqu’on y regarde de près, ça revient pas mal à faire de la morale tout court. Et de la politique. Ça revient à bâtir, pour nous toutes, une cité juste et bonne.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! La plus grande qualité de ce livre relativement court (moins de 100 pages) est de nous sensibiliser à la complexité de l’éthique des algorithmes et de nous faire réfléchir, et pas seulement sur le problème soulevé, mais aussi sur la morale en elle-même et sur le concept de vertu. Non, il n’y a pas de solution unique à ce problème, mais seulement des pistes de solutions. L’auteur sait rendre son livre agréable à lire grâce à son style clair et à ses comparaisons pertinentes et parfois amusantes. Et les notes sont en bas de page!

Le marché du travail en février 2021 et la COVID-19

18 mars 2021

marché du travail février 2021 et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à janvier 2021 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais maintenant commenter celles de février, toujours influencées par les mesures gouvernementales et les changements de comportement de la population visant à limiter les dégâts de la COVID-19. On verra ici si mes prévisions d’une hausse de l’emploi au Québec, au Canada, et aux États-Unis se sont réalisées.

Février 2021 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 5 mars pour février 2021) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent en général uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données de février 2021 par le BLS n’a pas fait exception, les articles que j’ai lus, dont celui-ci de La Presse, ne retenant que la hausse de «379 000 emplois» au cours du deuxième mois de l’année 2021 (sans mentionner que cette donnée vient de l’ES, voir la dernière colonne de ce tableau) et la baisse du taux de chômage de 6,3 % à 6,2 % (sans mentionner non plus que cette donnée vient de la HS, voir la septième ligne de cet autre tableau), pensant probablement que ces deux données sont liées. Or, elles ne le sont pas.

Si on regarde les données de la dernière colonne de ce tableau, on voit que les estimations de la HS montrent une hausse de 208 000 emplois en février plutôt que de 379 000 emplois comme l’ES, une différence de 171 000 emplois! De son côté, le taux de chômage a légèrement diminué (de 6,3 à 6,2 %), baisse qui aurait été plus importante si les données de la HS avaient indiqué une hausse d’emploi du niveau de celle de l’ES. Notons que l’emploi selon la ES a bien plus augmenté que les prévisions moyennes (379 000 par rapport à 148 000) et que le taux de chômage a diminué de 0,1 point de pourcentage alors que les prévisionnistes s’attendaient à une hausse du même ordre (à 6,4 %). Cette faible différence s’explique aussi par la stabilité du taux d’activité à 61,4 %, toujours en baisse de 1,9 point par rapport à février 2020 (63,3 %), ce qui demeure la pire nouvelle de ce rapport. Par ailleurs, le BLS estime que, en raison des erreurs de classification que j’ai expliquées dans le billet de juin 2020, le taux de chômage devrait être plus élevé, possiblement de 0,5 point de pourcentage, soit à 6,7 %.

Entre février 2020 et 2021, l’emploi a baissé de 9,5 millions ou de 6,2 % selon l’ES et de 8,5 millions ou de 5,4 % selon la HS. Les écarts entre les résultats de ces deux enquêtes ne sont pas étonnants, car elles comportent de nombreuses différences. Par exemple, l’ES ne tient compte que des salarié.es non agricoles, excluant donc les travailleur.euses autonomes et les salarié.es agricoles. Notons en outre que, selon ce tableau de l’ES, la hausse de 379 000 emplois en février 2021 s’est traduite par une hausse de 225 000 emplois chez les femmes (0,3 %) et de 154 000 chez les hommes (0,2 %). Cela s’explique par le fait que l’emploi dans la construction, très masculin, a diminué de 60 000 (ou de 2,2 %) alors qu’il a augmenté de 355 000 (ou de 2,7 %) dans les loisirs et l’hospitalité (en grande majorité dans l’hébergement et la restauration), secteur un peu plus féminin. Soulignons aussi une nouvelle baisse d’emplois dans les services d’enseignement des États (32 000) et des municipalités (36 600). Entre février 2020 et 2021, l’emploi salarié non agricole a baissé de 5,1 millions ou de 6,6 % chez les femmes et de 4,4 millions ou de 5,8 % chez les hommes.

Les données de la HS permettent aussi de répartir la baisse du nombre de personnes en emploi entre celles qui sont considérées par le BLS en chômage ou inactives. En effet, si une personne sans emploi n’en cherche pas activement ou ne prévoit pas un rappel dans les quatre semaines qui suivent, elle sera considérée comme inactive. Entre février 2020 et 2021, le nombre de personnes en chômage a augmenté de 4,3 millions et le nombre d’inactif.ives de 5,5 millions. Si le taux d’activité s’était maintenu à 63,3 % comme en février 2020 (il était de 61,4 % en février 2021), il y aurait 5,1 millions de personnes inactives de moins et 5,1 millions de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, le taux de chômage en février 2021 aurait atteint 9,1 % plutôt que 6,2 %, en hausse de 5,6 points de pourcentage plutôt que de 2,7 points depuis février 2020 (3,5 %).

Février 2021 au Canada

Statistique Canada a publié le 12 mars son communiqué sur les estimations de l’EPA pour la semaine du 14 au 20 février. On y apprend notamment que :

  • avec sa hausse de 260 000 en février 2021 (ou de 1,4 %), l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées était inférieure d’environ 600 000 ou de 3,1 % à son niveau de février 2020, baisse qui est demeurée moins élevée qu’aux États-Unis (5,4 %, selon les données de la HS, la plus comparable à l’EPA); rappelons-nous que cette baisse atteignait au Canada près de 3,0 millions d’emplois ou 15,6 % entre février et avril 2020;
  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de 520 000 personnes ou de 45 % entre février 2020 et février 2021, malgré une baisse de 234 000 en février, faisant passer le taux de chômage de 5,7 % en février 2020 à 8,2 % en février 2021;
  • le nombre de personnes inactives est demeuré stable en février, mais a augmenté de 347 000 entre février 2020 et février 2021, faisant diminuer le taux d’activité de 65,5 % en février 2020 à 64,7 %;
  • si le taux d’activité s’était maintenu à 65,5 % comme en février 2020, il y aurait moins de personnes inactives et plus de personnes en chômage; dans ce cas, le taux de chômage en février 2021 aurait atteint 9,4 % plutôt que 8,2 %, en hausse de 3,7 points de pourcentage plutôt que de 2,6 points depuis février 2020 (5,7 %);
  • selon les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0032-01, 1,5 million de personnes en emploi n’ont travaillé aucune heure en février 2021, soit 7,4 % de plus qu’en février 2020 (1,4 million); ainsi, la part des personnes en emploi qui ne travaillaient aucune heure est passée de 7,4 % en février 2020 à 21,2 % en avril, puis à 8,5 % en février 2021;
  • selon le tableau 14-10-0289-01, le nombre d’heures travaillées a augmenté de 1,4 % en février, faisant passer la baisse entre février 2020 et février 2021 à 3,2 %, soit bien moins qu’entre février et avril 2020 (27,6 %);
  • l’emploi à temps plein a augmenté de 0,6 % en février et l’emploi à temps partiel de 5,4 %; malgré la hausse importante de l’emploi à temps partiel, celui-ci a diminué plus de trois fois plus fortement que l’emploi à temps plein (7,4 % par rapport à 2,2 %) entre février 2020 et février 2021;
  • même si le nombre d’emplois à temps partiel a diminué de 7,6 % entre février 2020 et février 2021, le nombre de personnes invoquant un motif involontaire à leur travail à temps partiel a augmenté de 18,6 %, selon les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0028-01; ainsi, la proportion de personnes travaillant à temps partiel involontairement est passée de 18,5 % en février 2020 à 23,8 % en février 2021;
  • l’emploi a diminué de 10,6 % entre février 2020 et février 2021 chez les personnes âgé.es de 15 à 24 ans, bien plus que chez les 25 à 54 ans et les 55 ans et plus (1,8 % et 2,3 %), même si l’emploi a davantage augmenté chez les plus jeunes en février (4,5 %, 1,1 % et 0,6 %); sans surprise, le taux de chômage des 15 à 24 ans surpassait de beaucoup celui des deux autres groupes en février 2021 (17,1 %, 6,7 % et 7,2 %).

Février 2021 au Québec

La semaine de référence de l’EPA (du 14 au 20 février) suivait la réouverture des commerces non essentiels, des salons de coiffure, des musées et des bibliothèques partout au Québec, et des restaurants, des gymnases, des cinémas et des théâtres dans six régions ne regroupant toutefois que 10 % de la population du Québec. C’est donc sans surprise que les estimations de l’EPA nous montrent que :

  • l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées a augmenté de 113 000 en février (ou de 2,7 %), faisant plus qu’annuler la baisse de 98 000 en janvier; la baisse entre février 2020 et février 2021 était d’environ 140 000 emplois ou de 3,2 %;
  • cette baisse de 3,2 % est semblable à celle observée dans le reste du Canada (3,1 %); après s’être classé au dernier rang en janvier, le Québec est monté au sixième rang des pertes d’emplois les moins élevées depuis février 2020, comme on peut le voir dans l’image qui accompagne ce billet;
  • 83 % de l’estimation de la baisse du nombre d’emplois observée entre février et avril 2020 a été annulée grâce à la hausse observée entre avril 2020 et février 2021 (687 000 emplois sur 826 000), proportion un peu plus élevée que dans le reste du Canada (79 %), mais beaucoup plus qu’aux États-Unis (67 % selon la HS);
  • marché du travail février 2021 et la COVID 19_1entre février 2020 et février 2021, l’estimation de l’emploi a diminué nettement plus chez les femmes (de 93 000 emplois ou de 4,5 %) que chez les hommes (de 46 000 emplois ou de 2,0 %); l’écart entre ces deux baisses est demeuré stable en février, demeurant à 2,5 points; en effet, l’emploi a augmenté de 54 000 chez les femmes (ou de 2,8 %) et de 59 000 chez les hommes (ou de 2,7 %);
  • si le nombre d’emplois a globalement diminué de 3,2 % entre février 2020 et février 2021, cette baisse fut de 3,6 % chez les employé.es (ou salarié.es) du secteur privé et de 8,4 % chez les travailleur.euses autonomes; pendant ce temps, l’emploi augmentait de 1,1 % chez les employé.es du secteur public, surtout dans le secteur de l’éducation, secteur dont les estimations d’emploi ne cessent de surprendre depuis le début de la crise; ces estimations nous montrent aussi que la hausse de 113 000 emplois en février fut concentrée chez les salarié.es du secteur privé, l’emploi ayant peu changé dans le travail autonome (-2000 emplois) et dans le secteur public (+1000 emplois);
  • selon les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0032-01, 384 000 personnes en emploi n’ont travaillé aucune heure en février 2021, soit 18 % de plus qu’en février 2020 (326 000); ainsi, la part des personnes en emploi qui ne travaillaient aucune heure est passée de 7,6 % en février 2020 à 26,1 % en avril, puis à 9,3 % en février 2021;
  • selon les tableaux 14-10-0036-01 et 14-10-0022-01, le nombre d’heures effectivement travaillées en données non désaisonnalisées a diminué de 4,5 % entre février 2020 et février 2021, soit seulement un peu plus que le nombre d’emplois (3,2 %);
  • l’emploi à temps partiel en données désaisonnalisées a augmenté de 11,5 % en février 2021, alors que l’emploi à temps plein n’a augmenté que de 1,1 %; malgré cela, entre février 2020 et février 2021, l’emploi à temps partiel a diminué plus de cinq fois plus que l’emploi à temps plein (de 9,5 % par rapport à 1,7 %);
  • même si le nombre d’emplois à temps partiel a diminué de 8,2 % entre février 2020 et février 2021, le nombre de personnes invoquant un motif involontaire à leur travail à temps partiel a augmenté de 14 %, selon les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0028-01; d’ailleurs, la proportion de personnes travaillant à temps partiel involontairement est passée de 12,4 % en février 2020 à 15,3 % en février 2021;
  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de 85 000 entre février 2020 et février 2021 (ou de 42 %), malgré sa baisse de 105 000 en février 2021; ces variations ont fait passer le taux de chômage de 4,5 % en février 2020 à 17,6 % en avril et à 6,4 % en février 2021;
  • l’estimation du nombre de personnes inactives a augmenté de 102 000 entre février 2020 et février 2021, malgré une baisse de 3 000 en février; avec cette dernière baisse, le taux d’activité (63,6 %) s’est légèrement approché de son niveau de février 2020 (64,8 %);
  • l’emploi a diminué de 11,8 % entre février 2020 et février 2021 chez les personnes âgé.es de 15 à 24 ans, malgré une hausse de 10,2 % en février, baisse bien plus élevée que chez les 25 à 54 ans (1,4 %, grâce à la hausse de 1,8 % en février) et chez les 55 ans et plus (1,6 %, grâce à la hausse de 2,9 % en février); sans surprise, le taux de chômage des 15 à 24 ans surpassait nettement celui des deux autres groupes en février 2021 (11,7 % par rapport à 5,3 % et à 6,6 %).

Si le taux d’activité du Québec était en février 2021 encore bien inférieur à son niveau de février 2020 (63,6 % par rapport à 64,8 %), c’était un peu moins le cas dans le reste du Canada (65,0 % par rapport à 65,7 %). Cela fait en sorte que la différence entre le taux de chômage au Québec et dans le reste du Canada était un peu surestimée par le taux de chômage officiel. En effet, la différence entre le taux de chômage officiel au Québec (6,4 %) et son taux ajusté (8,2 %) était de 1,6 point de pourcentage, alors que cette différence était de 0,9 point dans le reste du Canada (8,8 % et 9,7 %). Ainsi, si la différence entre les taux officiels du Québec et du reste du Canada était en février 2021 de 2,4 points (6,4 et 8,8 %), la différence entre leurs taux ajustés n’était que de 1,5 point (8,2 % et 9,7 %), ce qui traduit mieux l’écart de la situation du marché du travail entre les deux territoires.

On pourrait penser que le fait que le taux d’activité ait été plus élevé dans le reste du Canada (65,0 %) qu’au Québec (63,6 %) en février 2021 entraîne une sous-estimation du taux de chômage du Québec. En fait, c’est uniquement en raison des différences dans leur structure démographique que le taux d’activité était plus élevé dans le reste du Canada qu’au Québec, le Québec ayant une proportion beaucoup plus élevé d’adultes âgé.es de 65 ans et plus (23,3 % par rapport à 20,8 %). Ainsi, si le Québec avait eu la même structure démographique que le reste du Canada en février 2021, son taux d’activité aurait été plus élevé que celui du reste du Canada. En effet, avec les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0017-01, on peut calculer, en associant les taux d’activité par tranche d’âge de cinq ans (15-19 ans, 20-24 ans jusqu’à 65-69 ans et 70 ans et plus) au pourcentage de la population adulte dans ces tranches d’âges dans le reste du Canada, que le taux d’activité aurait en fait été en février 2021 de 64,7 % au Québec au lieu de 62,8 % par rapport à 64,3 % dans le reste du Canada. On remarquera que les taux d’activité de février 2021 en données non désaisonnalisées sont plus bas que les taux d’activité en données désaisonnalisées de 0,8 point au Québec (62,8 % et 63,6 %) et de 0,7 point dans le reste du Canada (64,3 % et 65,0 %).

L’effet de l’évolution de l’inactivité, du chômage et du taux d’activité a eu des impacts différents selon le sexe et selon la tranche d’âge. Ainsi, les taux de chômage officiels et ajustés en fonction du taux d’activité de février 2020 ont évolué ainsi au Québec :

  • femmes : le taux de chômage officiel est passé de 4,1 % en février 2020 à 17,5 % en avril et à 5,9 % en février 2021, alors que le taux de chômage ajusté passait de 4,1 % en février 2020 à 21,8 % en avril et à 8,9 % en février 2021;
  • hommes : le taux de chômage officiel est passé de 4,8 % en février 2020 à 17,8 % en avril et à 6,9 % en février 2021, alors que le taux de chômage ajusté passait de 4,8 % en février 2020 à 23,4 % en avril et à 7,5 % en février 2021; si le taux de chômage officiel des femmes était plus bas que celui des hommes en février 2021 de 1,0 point de pourcentage (5,9 % par rapport à 6,9 %), leur taux de chômage ajusté lui était plus élevé de 1,4 point (8,9 % par rapport à 7,5 %);
  • 15 à 24 ans : le taux de chômage officiel est passé de 7,0 % en février 2020 à 34,2 % en avril et à 11,7 % en février 2021, alors que le taux de chômage ajusté passait de 7,0 % en février 2020 à 41,2 % en avril et à 17,6 % en février 2021;
  • 25 à 54 ans : le taux de chômage officiel est passé de 3,8 % en février 2020 à 14,5 % en avril et à 5,3 % en février 2021, alors que le taux de chômage ajusté passait de 3,8 % en février 2020 à 17,9 % en avril et à 5,0 % en février 2021;
  • 55 ans et plus : le taux de chômage officiel est passé de 4,9 % en février 2020 à 16,9 % en avril et à 6,6 % en février 2021, alors que le taux de chômage ajusté passait de 4,9 % en février 2020 à 24,3 % en avril et à 9,5 % en février 2021.

Ces évolutions montrent clairement que ce sont les jeunes, et dans une moindre mesure les femmes et les personnes plus âgées, qui ont subi le plus durement les effets de la crise et qui la subissent encore.

En gardant en tête le fait que les marges d’erreur des estimations de l’emploi de l’EPA sont encore plus importantes avec des données désagrégées comme celles par industrie, je présente dans le tableau qui suit (tiré des données du tableau 14-10-0355-01) la variation de ces estimations par industrie entre janvier 2021 et février 2021, et entre février 2020 et février 2021. J’ai mis en caractère gras dans les quatre dernières colonnes du tableau les hausses et les baisses les plus importantes.

marché du travail février 2021 et la COVID 19_2

Il n’y a eu qu’une baisse significative (de plus de 4 % et de plus de 5000 emplois), de l’estimation de l’emploi entre janvier 2021 et février 2021, soit dans l’information, la culture et les loisirs (12 800 emplois, ou de 9,4 %). Cette baisse est étrange, car la seule différence dans les annonces sur cette industrie est l’ouverture des musées partout au Québec! La désaisonnalisation explique le tiers de cette baisse, mais le reste demeure un mystère. Je regarderai sûrement les données de l’EERH quand elles seront publiées (dans six ou sept semaines) pour voir si cette baisse est réelle ou si elle n’est due qu’à la marge d’erreur (celle à 95 % du changement mensuel dans cette industrie est justement de 12 800 emplois).

À l’inverse, les plus fortes hausses de l’estimation de l’emploi furent de 67 100 emplois (ou de 11,6 %), dans le commerce de gros et de détail, hausse qui s’explique par la réouverture des commerces non essentiels, de 18 600 emplois (ou de 13,3 %) dans les autres services (réouverture des salons de coiffure), de 13 100 emplois (ou de 4,6 %) dans la construction même si le premier ministre avait demandé aux entrepreneurs de ce secteur «de réduire au minimum les effectifs pour réaliser les engagements actuels», et de 7700 emplois (ou de 4,6 %) dans les services d’hébergement et de restauration, sûrement en raison de la réouverture des restaurants dans six régions (quoique la marge d’erreur à 95 % du changement mensuel dans cette industrie est plus de deux fois plus élevée que cette hausse).

Malgré la baisse de près de 140 000 emplois entre février 2020 et février 2021, l’emploi a augmenté dans la moitié des industries présentées dans ce tableau (8 sur 16), mais dans certains cas de très peu. Les hausses les plus importantes se sont observées dans les services d’enseignement (30 100 emplois ou 9,5 %), dans la construction (13 600 emplois ou 4,8 %) et dans la finance, les assurances, les services immobiliers et de location (10 500 emplois ou 4,2 %). Cela dit, quatre industries ont connu des baisses de plus de 10 000 emplois et de plus de 5 %, dont deux de plus de 50 000 emplois et de plus de 30 %, et subissaient donc encore fortement les effets de la crise en février 2021:

  • les services d’hébergement et de restauration (baisse de 82 200 emplois, ou de 32 %);
  • l’information, la culture et les loisirs (57 600 ou 32 %);
  • les autres services (14 200 ou 8 %)
  • le transport et l’entreposage (12 400 ou 5 %).

Et après?

Entre la semaine de référence de février et celle de mars (cette semaine), le gouvernement a annoncé le passage de six régions supplémentaires en zone orange le 8 mars, portant la proportion de la population dans ces zones de 10 % à 40 %. Celles-ci peuvent ouvrir leurs restaurants, gymnases, cinémas et théâtres avec un assouplissement du couvre-feu. On peut donc s’attendre à une nouvelle hausse de l’emploi au Québec en mars, mais moins forte qu’en février. Toutefois, comme la réouverture des secteurs liés aux sports annoncée la semaine dernière s’échelonnera du 15 au 26 mars, son impact se fera surtout sentir en avril, de même que l’assouplissement des mesures sanitaires annoncée cette semaine. Comme d’autres provinces ont aussi annoncé récemment des réouvertures, dont l’Ontario, on doit prévoir aussi une hausse de l’emploi dans le reste du Canada en mars.

Aux États-Unis, le nombre d’infections et de décès dus la COVID-19 continue à diminuer et la proportion de la population qui est vaccinée est beaucoup plus élevée aux États-Unis qu’au Canada, en fait trois fois plus au moment d’écrire ces lignes (22 % par rapport à 7 %, mais près de 10 % au Québec). En outre, de plus en plus d’États mettent fin à leurs mesures de protection (même si cela est nettement prématuré). De plus, le nombre de prestataires de l’assurance-chômage a continué à diminuer récemment, même s’il est demeuré très élevé. Finalement, le plan de soutien (ou de relance) adopté par le Congrès et le président la semaine dernière pourrait stimuler l’emploi, quoique ses effets les plus importants devraient se manifester au cours des mois suivants. Au bout du compte, on peut s’attendre, comme au Canada et au Québec, à une hausse de l’emploi en mars.

Et alors…

Comme prévu, les décisions gouvernementales qui ont entraîné une baisse importante de l’emploi en janvier 2021 au Québec (de 98 000) sont aussi à l’origine de la hausse encore plus importante de l’emploi en février (113 000). Ainsi, 83 % de la hausse de l’emploi de février s’est concentrée dans les trois secteurs les plus avantagés par ces décisions, soit le commerce de gros et de détail, les autres services et les services d’hébergement et de restauration. Notons que dans ce cas que cette hausse a toutefois fait baisser les pertes d’emplois depuis février 2020 de moins de 10 %, laissant cette industrie parmi les deux plus touchées depuis le début de la pandémie.

Si la hausse d’emploi a permis aux jeunes de connaître une hausse importante de l’emploi, faisant disparaître en un seul mois 40 % des pertes d’emplois accumulées de février 2020 à janvier 2021, plus de la moitié de cette hausse provenant du commerce de détail (selon données du tableau 14-10-0022-01), j’ai été surpris que cette hausse n’avantage pas les femmes. En fait, on l’a vu, l’emploi a augmenté de façon presque égale chez les hommes (2,7 %) et chez les femmes (2,8 %). S’il est vrai que la hausse de l’emploi dans le commerce de détail et dans les autres services a plus avantagé les femmes que les hommes (hausses respectives de 53 000 et de 31 000 emplois), la hausse de l’emploi dans l’enseignement a davantage bénéficié aux hommes (18 000 emplois par rapport à 3000), même si celles-ci sont environ deux fois plus nombreuses que les hommes dans ce secteur, ce qui rend les données sur cette industrie encore plus incompréhensibles qu’à l’habitude! Par contre, la plus forte hausse de l’emploi dans le travail à temps partiel (11,5 %) que dans le travail à temps plein (1,1 %) est plus cohérente, de même que la hausse moins forte que l’emploi du nombre d’heures travaillées.

Ce mois s’est aussi distingué par la quasi-stabilité de l’inactivité (baisse de seulement 2700 personnes). Comme les conditions de l’emploi se sont améliorées, j’ai été un peu surpris de la baisse de 8000 chômeur.euses inexpérimenté.es (qui n’ont pas travaillé depuis au moins un an, voir ce billet pour en savoir plus sur le chômage inexpérimenté), mais cette baisse (comme celle de l’inactivité) demeure peu significative compte tenu des marges d’erreur.

L’ampleur de la deuxième vague nous montre clairement que les mesures de santé publique et les programmes gouvernementaux à l’intention des victimes de la crise sont encore essentiels. L’arrivée des vaccins et la baisse récente de cas ne doivent surtout pas nous faire baisser la garde. Continuons donc à suivre les consignes de la sécurité publique, gardons nos distances, lavons-nous les mains et mettons un masque quand nous sortons de chez nous!

Le taureau – Une histoire culturelle

15 mars 2021

taureauAvec son livre Le Taureau – Une histoire culturelle, Michel Pastoureau, historien médiéviste français, raconte l’histoire du taureau, un peu comme il l’a fait pour le loup avec son livre Le loup – Une histoire culturelle (voir ce billet). «Domestiqué sept ou huit millénaires avant notre ère, le taureau est resté le plus sauvage des animaux domestiques. Il se dégage de lui une impression de puissance, de vitalité et de fécondité, qui en a fait un dieu pour de nombreux peuples de l’Antiquité».

Introduction : «Sauvage ou domestique»? La réponse à cette question reste ambiguë. L’auteur précise que ce livre ne portera que sur la vision du taureau (et de sa famille, vache, veau et autres) en Europe. Il concentre ses recherches sur ce qu’il appelle un bestiaire central «autour duquel se sont tissés différents réseaux de croyances, de mythes, d’images, d’emblèmes et de rites se situant au cœur de l’histoire culturelle» qui remontent au moins à l’Antiquité. Ce bestiaire est formé d’une vingtaine d’espèces, dont le loup et le taureau font bien sûr partie. Il conclut cette introduction en glissant quelques mots sur les cousins du taureau (zébu, yack, bison, buffle et arni).

L’aurochs : L’aurochs le plus ancien sur les parois des grottes a été dessiné il y a de 25 à 34 000 ans. Cet herbivore, qui est l’ancêtre des races actuelles de bovins domestiques, pouvait atteindre deux mètres et peser 1000 kilos. Homo sapiens et les Néandertaliens étaient ses seuls prédateurs. Domestiqué pour l’élevage dès le Néolithique, l’aurochs sauvage est devenu une rareté lors de l’Antiquité. S’il était encore présent au début du Moyen Âge, sa taille était toutefois moins imposante. Le dernier (en fait, la dernière) est décédé(e) en 1627 en Pologne.

De l’aurochs au bœuf : Lors du Néolithique, il y a 12 000 ans environ, les humains ont commencé à cultiver la terre et à élever des animaux pour leur consommation. La domestication des aurochs et leur transformation en taureaux et en bœufs et vaches auraient commencé il y a environ 8000 ans (il y a de nombreux débats autour de cette estimation), après le mouton, mais avant le porc, l’âne et le cheval. Chose certaine, cette domestication s’est faite graduellement, avec de nombreuses étapes de sélection : moins grands, plus gras, moins farouches, reproduction contrôlée, alimentation modifiée, etc. L’auteur décrit ensuite les différents services rendus par cet animal, comme bête de trait, source alimentaire (lait, viande, gras, etc.), engrais, peau, corne, os, tendons, etc. Il était aussi un signe de richesse et un étalon d’échange.

Mythologies taurines et bovines : Les récits mythologiques anciens mettant en vedette le taureau se regroupent majoritairement en trois thèmes : le vol de troupeaux, la métamorphose d’un humain en une créature bovine et l’union charnelle entre un dieu ou un mortel avec un membre de la famille du taureau. D’autres récits sont plutôt liés à la fécondité et à la force. L’auteur en présente quelques-uns.

Le premier dieu? : Si le taureau n’est pas avec certitude le premier animal dont l’image a été associée à une divinité, il serait le deuxième, après l’ours. L’auteur présente quelques-unes de ces associations, ainsi que des exemples de sacrifices de taureaux, notamment aux dieux taurins ou bovins.

Le christianisme face au taureau : En concurrence dans l’Empire romain avec le mithracisme, religion monothéiste qui reposait entre autres sur les sacrifices de taureaux, la religion catholique s’opposait farouchement à ce genre de sacrifice, celui du Christ sur la croix dispensant de tous les autres. Dans cette optique, elle diabolisa le taureau, vénéré dans la religion rivale. Cela expliquerait les représentations d’un Satan ayant des cornes, des pieds fendus et une queue. Au Moyen Âge, sa représentation sera davantage inspirée par le dieu Pan, mi-homme, mi-bouc. Elle valorisa au contraire le bœuf, «animal vertueux, pacifique, patient, chaste, utile», notamment dans l’étable où est né Jésus.

Des bestiaires aux encyclopédies : Les bestiaires du Moyen Âge n’étaient pas des livres scientifiques, mais étaient plutôt axés sur la religion, les fables, les légendes, les proverbes, les armoiries et les emblèmes. On y trouve des descriptions du bœuf, de la vache, du taureau, du bison et d’autres animaux, parfois mythiques, associés aux bovins. Ce n’est qu’après le Moyen Âge qu’on a commencé à publier des ouvrages plus scientifiques sur les animaux, dont les bovins.

Emblèmes et symboles : À la Renaissance, l’image du taureau se revalorise et celle du bœuf se déprécie. Comme le titre de ce chapitre le laisse soupçonner, le taureau apparaît fréquemment dans les emblèmes et les armoiries de nobles et même de papes, et évidemment sur des casques guerriers. Le taureau apparaît aussi dans les signes astrologiques et désigne une constellation.

La vache dans nos campagnes : Ce chapitre porte sur ce qui reste aujourd’hui des légendes et des perceptions anciennes sur le taureau, qui demeure le plus impressionnant de nos animaux domestiques. La vache a de son côté un statut plus contrasté, symbole à la fois de la paresse et de la méchanceté («mort aux vaches», dit-on…), et de la fécondité et de la terre nourricière. L’auteur aborde aussi la symbolique du lait, le lien entre les bovins et notre vision de l’agriculture, et le rôle des ruminants dans le réchauffement climatique.

La corrida : Contrairement à ce que prétendent ses partisan.es, la corrida est relativement récente, apparaissant vers la fin du XVIIIe siècle en Espagne, même si des courses de taureaux avec des fins tragiques ont eu lieu avant cela. Les protestations contre les corridas remontent à leurs premières manifestations et ont gagné en importance avec le temps, mais ses partisan.es ont jusqu’à maintenant eu le dernier mot.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, même si j’ai préféré le livre de l’auteur sur le loup. Il s’agit d’un «beau livre» vendu environ 40,00 $ et qui ne prend pas beaucoup de temps à lire. Cela dit, j’en ai quand même appris sur les origines de cet animal et sur la mythologie l’entourant. Malgré son format un peu encombrant, ce livre est agréable à lire et se distingue par la qualité des images qui accompagnent le texte. En fait, l’espace du livre est à peu près réparti également entre le texte et ces images qui valent à elles seules le détour. Il n’y a pas de notes, mais les sources de chacun des chapitres sont mentionnées à la fin du livre. Malgré mes réserves, je vais sans hésitation lire le prochain livre de cet auteur portant sur des animaux.

L’impôt sur la richesse

11 mars 2021

impôt sur la richesseAlors qu’on en parlait peu il y a quelques années, l’idée d’un impôt sur la richesse circule de plus en plus de nos jours. Il faisait par exemple partie des engagements du NPD lors de la campagne électorale de 2019, idée que le NPD a remise de l’avant plus dans le cadre de la relance qui sera nécessaire après la crise actuelle, était promue par Elizabeth Warren et Bernie Sanders aux États-Unis lors de la course à l’investiture démocrate et est une des propositions principales de QS pour financer son plan solidaire pour le Québec d’après la pandémie.

En conséquence, le nombre d’études portant sur cette idée tend à se multiplier. Je vais ici en présenter trois et en mentionner une autre. J’ai pris connaissance des deux premières grâce à des billets du blogue de Timothy Taylor (ici et ici) et de la troisième grâce à un billet de Guillaume Hébert de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS).

Pourquoi les impôts sur la richesse ont-ils échoué et est-ce différent cette fois-ci ?

L’étude de Sarah Perret intitulée Why did other wealth taxes fail and is this time different? a été publiée en 2020 par la Wealth Tax Commission du Royaume-Uni qui en a publié une quinzaine (que je n’ai pas lues!). Notons que le rapport final recommande la création d’un impôt sur la richesse temporaire payable sur cinq ans à un taux de 5 % (1 % par année) sur les actifs nets dépassant 500 000 livres ou sur les actifs nets dépassant 2 millions de livres, au choix du gouvernement.

– Introduction : Alors que 12 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) avaient un impôt annuel sur la richesse en 1990 (autre que l’impôt foncier ou sur les héritages), il n’en restait plus que trois en 2020 et cet impôt ne représentait qu’une faible part de leurs recettes fiscales totales (0,5 % en Espagne, 1,1 % en Norvège et 3,9 % en Suisse). L’autrice se demande pourquoi tant de pays ont abandonné cet impôt (on m’a d’ailleurs déjà posé la question).

– Les expériences d’impôts sur la richesse dans les pays de l’OCDE : Sauf exceptions (Suisse et France), les recettes tirées de ces impôts ont été stables ou ont diminué avec le temps (voir ces graphiques), même si la valeur des actifs nets a augmenté. L’autrice explique cette contradiction apparente par des changements dans les règles d’imposition, une croissance de la richesse dans des actifs exemptés de ces impôts (actifs de retraite et d’entreprises, par exemple), des lacunes dans la mise à jour de la valeur des actifs et, bien sûr, l’évasion et l’évitement fiscaux. Elle ajoute que la pertinence de l’imposition de la richesse doit être évaluée en fonction de sa conception, notamment des exemptions prévues (dont le niveau de l’exemption de base), de son niveau d’imposition et des autres façons d’imposer la richesse (gains en capital, dons, héritages, etc.).

– Les facteurs pouvant expliquer l’abandon de l’impôt sur la richesse : Ces facteurs peuvent être regroupés en sept catégories :

  • niveau optimal et innovation : la théorie économique orthodoxe prétend que le niveau optimal du taux d’imposition de la richesse est zéro, mais cette conclusion a été réfutée par des études empiriques; cela n’empêche pas les opposant.es de cet impôt de prétendre qu’elles nuiraient à l’innovation et à l’entrepreneuriat, même si les études empiriques n’observent pas de tels effets;
  • fuite des capitaux et expatriation : en fait, les cas observés sont anecdotiques et peuvent être évités;
  • ignorance des rendements : cet impôt est récolté sur la majorité des actifs, peu importe leurs rendements et la liquidité détenue par les contribuables imposés;
  • étroitesse des assiettes fiscales : si les actifs détenus sont variés, ceux qui sont imposés (non exemptés) le sont moins (voit le tableau au haut de cette page), surtout si on exclut les actifs imposés à des taux moindres (voir TP, pour taux préférentiel, dans le tableau);
  • évasion et évitement fiscaux : cela s’observe surtout dans les pays qui offrent beaucoup d’exemptions et de taux préférentiels, lorsque les personnes transfèrent leurs avoirs dans les types d’actifs les moins imposés, parfois de façon fictive; une bonne conception de l’impôt permet de contrer la majorité de ces manœuvres;
  • évaluation des actifs : certains actifs sont difficiles à évaluer, comme les possessions personnelles, les droits de pension, la propriété intellectuelle et les nouvelles entreprises (dont les start-ups), quoiqu’il existe des moyens de le faire et de les mettre à jour sans trop de problèmes;
  • facteurs politiques : ici, l’autrice mentionne notamment les changements de gouvernements, les lobbys et l’influence politique des plus riches, le manque de connaissance des citoyen.nes, la tendance néolibérale, la concurrence fiscale et la mise en récit économique.

– Est-ce différent cette fois-ci ? : Le contexte a changé, notamment en raison de la plus grande importance accordée aux inégalités et à l’évasion fiscale (entre autres dans les paradis fiscaux) depuis quelques années. De même, les populations sont de plus en plus conscientes des baisses d’impôts sur le revenu et la richesse, sur les gains en capital et sur les héritages adoptées au cours des dernières décennies, baisses qui ont avantagé de façon démesurée les plus riches. En plus, les propositions récentes prévoient des niveaux d’exemption de base élevés, ce qui élimine certains des facteurs ayant mené à leur abolition, ou ne les planifient que comme un impôt temporaire d’urgence. L’autrice aborde aussi la hausse de la transparence et des échanges d’information entre les pays, l’amélioration de l’accès à des données, notamment de sources tierces (employeurs, clients, données administratives, institutions financières, etc.), la crise de la COVID-19 et la recherche d’une plus grande justice fiscale.

L’imposition de la richesse

L’étude de Florian Scheuer et Joel Slemrod intitulée Taxing Our Wealth a été publiée dans l’édition de l’hiver 2021 du Journal of Economic Perspectives.

– Introduction : «L’une des principales raisons d’imposer la richesse est de s’assurer d’une plus forte contribution fiscale des ménages les plus riches» et de lutter contre les inégalités de richesse, d’autant plus que celles-ci sont nettement plus élevées que les inégalités de revenus.

– Qu’est-ce qu’un impôt sur la richesse? : La richesse est en fait représentée par la valeur des actifs nets, soit la valeur des actifs (financiers et non financiers, comme des immeubles) moins celles des dettes. Comme cette section reprend des éléments abordés dans l’étude précédente, je vais la passer rapidement. Disons seulement qu’elle contient une comparaison entre les propositions d’Elizabeth Warren et de Bernie Sanders et les impôts européens (exemption de base plus élevée, taux progressifs et pas d’exclusions pour certains types d’actifs).

– À quels autres impôts ressemble un impôt sur la richesse? : Les auteurs font le tour des autres impôts sur la richesse, comme l’impôt foncier (qui ne soustrait pas les dettes hypothécaires des actifs imposés et ne vise pas directement les plus riches), l’impôt sur les héritages et l’impôt sur les gains en capital (collecté uniquement lors de la vente d’un actif et à un taux moindre que les autres revenus).

– Conséquences d’un impôt sur la richesse : Les analyses de cette section ressemblent aussi à celles de l’étude précédente, même si les études citées ne sont pas les mêmes.

– Les impôts sur la richesse font-ils partie d’un système fiscal optimal? : Cette question a aussi été abordée dans l’étude précédente, mais de façon un peu différente. En effet, les auteurs tiennent compte ici de la recherche de rentes des riches, des effets des changements technologiques sur les personnes à bas revenus et de l’effet superstar. Ils mentionnent aussi qu’un impôt sur la richesse ponctuel non annoncé, par exemple pour compenser les déficits dus à la lutte contre la COVID-19, ne cause pas de changements comportementaux et est donc optimal. Ils montrent finalement qu’un impôt sur la richesse peut être complémentaire à l’impôt sur les gains en capital en imposant les actifs à faibles rendements.

– L’économie politique : Comme dans l’étude précédente, les auteurs soulignent le pouvoir politique des plus riches, ajoutant le contrôle des médias et la contribution des riches aux campagnes électorales aux facteurs mentionnés dans la précédente étude.

– Conclusion : L’expérience européenne est peu utile pour évaluer les proposions d’Elizabeth Warren et de Bernie Sanders, car ces dernières sont trop différentes des impôts qui ont été prélevés en Europe. Pour mieux imposer les riches et lutter contre les inégalités, les auteurs favorisent de leur côté «une combinaison d’une hausse progressive des taux d’imposition sur le revenu, d’un meilleur contrôle fiscal, d’une extension de l’impôt sur les héritages, de réformes de l’imposition des gains en capital, d’un recentrage des dépenses publiques sur les personnes à faibles revenus ou d’une expansion des programmes d’assurance sociale». Pourquoi les auteurs n’ont pas ajouté un impôt sur la richesse bien conçu à cette combinaison, alors qu’ils ont démontré que cet impôt serait complémentaire aux autres?

L’imposition progressive de la richesse

L’étude d’Emmanuel Saez et Gabriel Zucman intitulée Progressive Wealth Taxation a été publiée en 2019 par les auteurs et est de loin la plus volumineuse et la plus exhaustive des trois études présentées dans ce billet. Cette étude a d’ailleurs été citée par les auteur.es des deux précédentes.

– Introduction : Il existe une «préoccupation de longue date concernant la concentration des richesses et son effet sur les institutions démocratiques et l’élaboration des politiques». Les auteurs ajoutent que les propositions d’Elizabeth Warren et de Bernie Sanders représenteraient pour les milliardaires un niveau d’imposition supérieur au niveau actuel de leurs impôts sur le revenu, sur les héritages et sur les sociétés combinés.

– Les inégalités de la richesse et son potentiel fiscal : Les auteurs définissent la richesse (somme de tous les actifs nets d’un ménage et d’organismes sans but lucratif comme des fondations) et le concept d’une imposition progressive (une exemption de base et plusieurs paliers d’imposition croissants). Puis, ils présentent l’ampleur et la décomposition de la richesse aux États-Unis (4,5 fois le PIB, dont 37 % pour les immeubles), expliquent les modes d’enrichissement (hausse de la valeur des actifs existants et épargne et investissements, surtout), estiment la distribution de la richesse (le 0,1 % le plus riche en possédait environ 20 % en 2016, mais 7,5 % dans les années 1970) et donnent une idée de l’ampleur de l’évasion et de l’évitement fiscaux (avant l’application d’un impôt sur la richesse).

– Le rôle de l’impôt sur la richesse dans la progressivité globale de l’impôt : Un impôt sur la richesse est beaucoup plus progressif que les autres recettes fiscales, car la richesse est plus concentrée que les revenus, la consommation et la propriété foncière, et qu’avec une exemption élevée, seuls les ménages les plus riches en paient. Les auteurs calculent que le taux d’imposition global (à tous les paliers gouvernementaux) sur les revenus des 400 plus riches des États-Unis doublerait avec la proposition Warren (de 23 % à 46 %) et triplerait avec la proposition Sanders (à plus de 70 %). Ils examinent ensuite quelques autres possibilités pour améliorer la progressivité du système fiscal des États-Unis (partie très technique).

– L’application d’un impôt sur la richesse : Les auteurs abordent dans cette section l’impact d’un impôt sur la richesse sur l’évasion et de l’évitement fiscaux (notamment dans les paradis fiscaux), l’utilisation des exemptions et d’autres manœuvres décrites dans les deux études précédentes, et les moyens de les combattre. Ils abordent aussi les raisons expliquant l’abandon de l’impôt sur la richesse dans les pays européens, les façons d’éviter les problèmes auxquels ces pays ont fait face, notamment avec une exemption de base élevée, comme dans les propositions Warren et Sanders (ce qui évite en plus les exemptions ciblées ou partielles qui ont causé beaucoup de problèmes en Europe), et l’utilisation de l’information détenue par des tiers. Notons que cette section est beaucoup plus approfondie que dans les études précédentes.

– Les effets économiques : Comme dans la première étude, les auteurs contredisent la conclusion que le niveau optimal d’imposition de la richesse est zéro (cet impôt pourrait même améliorer la productivité en imposant la richesse et non son rendement) et expliquent bien comment elle complète efficacement l’impôt sur le revenu et les taxes à la consommation. Cet impôt réduirait la concentration de la richesse (et donc les inégalités) et ne réduirait pas l’épargne, les investissements, l’entrepreneuriat et les innovations (surtout avec une exemption de base importante), et pourrait même faire augmenter la concurrence, car cet impôt toucherait plus les grosses entreprises établies que les nouvelles. Ils abordent aussi l’effet de cet impôt sur les dons de bienfaisance (comme aux fondations) et les dons familiaux, sur l’immigration de personnes talentueuses et comme stabilisateur automatique.

– Une fiscalité optimale pour les milliardaires : Les auteurs estiment que l’impôt sur la richesse pourrait atteindre 10 % des richesses des 400 milliardaires les plus riches des États-Unis pour maximiser les recettes de l’État, soit un taux plus élevé que les propositions Warren et Sanders. Par contre, à un tel niveau, la richesse des plus riches diminuerait assez rapidement, ce qui ferait baisser aussi les recettes tirées de cet impôt. Un niveau variant de 1 à 3 % apporterait plus de stabilité à long terme.

– Conclusion : «L’impôt sur la fortune est probablement l’outil le plus direct et le plus puissant pour rétablir la progressivité fiscale», objectif d’autant plus pertinent que les plus riches ont actuellement aux États-Unis un taux d’imposition moyen sur le revenu moins élevé que les membres de la classe moyenne. Il permettrait de déconcentrer la richesse et de fournir une source de revenu importante pour l’État. Les auteurs concluent en soulignant la fragilité de cet impôt, comme on l’a vu en Europe, en raison de changements de gouvernements et du manque de détermination des politicien.nes.

Une petite dernière…

Cette brève étude de Camille Landais, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman parue en avril 2020 analyse la possibilité de créer un impôt progressif temporaire sur la richesse en Europe pour éponger la dette due aux dépenses liées à la crise de la COVID-19. Cet impôt pourrait, selon le niveau de la dette, durer jusqu’à 10 ans.

Et alors…

Ces études nous ont montré qu’il est possible de créer un impôt sur la richesse efficace, s’il est bien conçu. Il y a bien sûr de nombreuses répétitions dans ces études, mais le contraire serait à la fois étrange et désolant, car elles portent sur le même sujet. Ces répétitions sont même rassurantes, car elles vont dans le même sens, ce qui renforce la fiabilité de leurs constats. J’ai personnellement trouvé que la dernière de ces études était la plus convaincante, car elle aborde avec précision les principales objections soulevées contre ce genre d’impôt. Cela ne m’étonne pas d’Emmanuel Saez et de Gabriel Zucman qui sont deux des économistes que je respecte le plus. Ils montrent aussi plus clairement les avantages de cet impôt et ses effets bénéfiques dans la lutte contre les inégalités. Cela dit, la qualité des deux premières études m’a agréablement surpris, compte tenu de leur provenance, surtout celle qui a été publiée par la Wealth Tax Commission du Royaume-Uni. Il ne reste plus qu’à passer à l’acte!