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Mélancolie de gauche

14 août 2017

Avec Mélancolie de gauche – La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle), Enzo Traverso nous «offre la possibilité de redécouvrir une « tradition cachée », celle de la mélancolie de gauche qui, comme un fil rouge, traverse l’histoire révolutionnaire» et nous «révèle avec vigueur et de manière contre-intuitive toute la charge subversive et libératrice du deuil révolutionnaire».

Introduction : En ce début de XXIe siècle, plus de 20 ans après la chute du communisme, il est plus difficile pour la gauche de se nourrir des expériences passées pour préparer l’avenir. Elle ne rejette toutefois pas ce passé, mais développe une mélancolie qui, «tout en s’engageant dans les luttes du présent, ne se soustrait pas au bilan des défaites accumulées».

1. La mélancolie des vaincus : Les défaites du socialisme depuis deux siècles n’ont pas détruit «ses idées et ses aspirations», mais les ont plutôt «consolidées et légitimées». «Tomber après s’être battu donne au vaincu un sentiment de dignité et peut même renforcer ses convictions». La défaite de 1989 (soit celle de la révolution russe lors de la chute du mur de Berlin, événement que je ne considère pas et n’ai jamais considéré comme une défaite, mais passons) est toutefois d’un autre ordre. Comme elle n’est pas survenue après une bataille, elle ne peut pas engendrer de fierté. Ne reste que la mélancolie (je simplifie). L’auteur présente ensuite la réaction de nombreux socialistes, qu’ils soient auteurs, politiciens ou artistes, face aux défaites. La plupart voyaient en elles des signes précurseurs de la victoire finale. Il poursuit en présentant le même exercice, soit la réaction de nombreux socialistes, cette fois face à la mélancolie et au deuil. Là, le résultat est plus variable.

2. Marxisme et mémoire : L’auteur montre ici l’importance de la mémoire (ou des souvenirs) dans la mélancolie et explique ce qui la distingue de l’histoire. Il applique ensuite le concept de la mémoire au marxisme, exercice difficile d’autant plus que la mémoire du marxisme est en général orientée vers l’avenir (je simplifie encore) et que les citations présentées dans ce chapitre sont nombreuses et très différentes les unes des autres.

3. Images mélancoliques. Le cinéma des révolutions vaincues : Dans ce chapitre, l’auteur présente surtout des films, mais aussi des peintures, inspirées par la gauche. Il y parle aussi bien d’œuvres portant sur les conséquences de la chute du communisme dans l’ex-URSS (ou, peu importe comment on a pu qualifier ce régime politique) et dans les autres pays de l’Europe de l’Est que basées sur des faits historiques, qui se terminent souvent par des défaites de la gauche, défaites aussi annonciatrices de la victoire finale.

4. Spectres du colonialisme : Après avoir présenté brièvement deux «mélancolies postcoloniales» qui opposent les perceptions des anciennes colonies et des anciens colonisateurs, soit la «nostalgie des sociétés coloniales» et la «déception d’une libération ratée», l’auteur aborde dans ce chapitre la difficile relation entre le colonialisme et le marxisme. L’auteur rappelle que les écrits de Marx, même s’il les a nuancés par la suite, étaient au départ marqués par une forme d’eurocentrisme et même de darwinisme social, déconsidérant les peuples de l’extérieur de l’Europe. «Il faudra attendre le XXe siècle pour que le marxisme apprenne à reconnaître les peuples colonisés comme des acteurs politiques (…)», et, encore là, tout dépendant des courants marxistes.

5. La concordance des temps : L’auteur présente dans ce chapitre différents concepts de l’histoire liés à la gauche et surtout au marxisme (concepts que je renonce à résumer; il parle notamment de mémoire, d’historicisme, d’histoire structurale, de remembrance, de remémoration et de termes allemands, espagnols et portugais). Ces concepts reposent en grande partie sur l’œuvre de Walter Benjamin (qui s’est, comme le rappelle l’auteur, suicidé en 1940 pour éviter de se faire rattraper par la Gestapo) et sur les interprétations et développements qu’en a faits Daniel Bensaïd.

Conclusion : «Au fond, la mélancolie est un des affects de l’action révolutionnaire». Par contre, l’auteur rappelle qu’il faut distinguer la mélancolie de la révolte, plus présente avant la chute du mur de Berlin, de la mélancolie de la défaite. Si les deux ne doivent pas être confondues avec la résignation, la deuxième tend plus à étouffer la révolte qu’à la susciter. Mais, elle n’y parvient jamais totalement…

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Personnellement, je ne le relierais pas! Cela dit, les personnes davantage attirées que moi par ce type de débats philosophiques (entourant notamment le sens de certains écrits de Marx) ou par certains pans du discours historique peuvent certainement y trouver leur compte. De mon côté, j’avais déjà entendu parler de l’auteur (en fait, de son nom), mais ne le situait pas : maintenant, c’est fait! Par ailleurs, les notes sont en bas de page et le livre est accompagné de nombreuses photos intéressantes. Mon expérience de lecture ne fut donc pas totalement négative!

200 000 emplois! (1)

11 août 2017

Les données sur l’emploi continuent de surprendre! En tenant compte des estimations de l’emploi selon l’Enquête sur la population active (EPA) pour le mois de juillet 2017 diffusées il y a une semaine, l’emploi désaisonnalisé aurait augmenté de 197 000 entre le mois de l’élection du parti libéral en avril 2014 et le mois de juillet 2017, ce qui surpasse en rythme d’augmentation de l’emploi la promesse que j’ai jugée totalement irréaliste de créer 250 000 emplois en cinq ans. Compte tenu de cette estimation d’augmentation du nombre d’emplois plus qu’étonnante, je vais tenter de faire le point sur cette situation renversante (je commence à manquer de synonymes!). Comme j’ai l’intention d’analyser cette situation sur plusieurs angles, je vais lui consacrer deux billets.

Les données récentes

Comme je le fais toujours quand je présente des données sur l’emploi provenant de l’EPA, je vais les comparer avec celles de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH) à l’aide des tableaux cansim 282-0089 et 281-0063 de Statistique Canada. En effet, les estimations de l’EPA comportent une marge d’erreur importante (la marge d’erreur à 95 % des estimations de la variation de l’emploi salarié entre les mois de juillet 2016 et 2017 est d’environ 76 000 et de 37 000 entre ce mois et le mois précédent), tandis que celles de l’EERH sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur, car issues d’un recensement des salariés de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières. Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleurs autonomes, les salariés du secteur de l’agriculture, les grévistes, les personnes en lock-out et les personnes en congé sans solde, alors que les estimations de l’EPA le font. Pour minimiser ces différences (il y en a d’autres), j’utilise les données de l’EPA sur les employés, ce qui enlève les travailleurs autonomes des estimations de l’EPA, groupe qui représente la plus grande différence entre les populations considérées par ces deux enquêtes. Malgré cela, il faut toujours être prudent quand on compare les données de ces deux sources. Pour les rendre comparables, je dois donc faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de juillet 2011) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

La conception de ce graphique a bien fonctionné dans ses premières années, mais ne semble plus adéquate depuis le début de 2015. En effet, j’avais choisi de faire partir les données de l’EPA (ligne bleue) et de l’EERH (ligne rouge) à 100 en juillet 2011 parce que les deux courbes se suivaient assez bien après la période sous-estimation manifeste des données de l’EPA en début de période. Mais, il est clair que ce choix n’est plus pertinent depuis le début de 2015, car la ligne de l’EPA a surpassé celle de l’EERH au cours de 29 des 31 mois suivants et parfois de beaucoup. Cela peut s’expliquer quand ce type d’écart dure moins d’un an, mais peut moins l’être quand cela est systématique. En plus, ce découplage des deux courbes est survenu au moment du remaniement de l’échantillon de l’EPA (voir le bas de l’encadré jaune vers la fin de cette page), remaniement qui, comme je l’ai expliqué dans ce billet, expliquerait justement la hausse soudaine des estimations de l’emploi selon l’EPA dans la première moitié de 2015, alors que les données de l’EERH montraient plutôt une stabilité de l’emploi. J’ai donc décidé de changer de mois où j’établis à 100 les données de l’EPA et de l’EERH pour le mois d’avril 2015. Et, comme ce billet porte sur l’évolution de l’emploi depuis l’élection du PLQ, j’ai bien sûr choisi de faire partir ce graphique en avril 2014, mois de cette élection.

On peut voir sur ce nouveau graphique que les deux lignes se suivent assez bien d’avril 2015 à mai 2016 et que les deux lignes sont presque aussi souvent en dessous qu’au-dessus de l’autre, ce qui est ce qu’on recherche dans ce genre de graphique. Les données les plus récentes de l’EERH sont toutefois demeurées sous les estimations de l’EPA au cours des neuf derniers mois et semblent bien parties pour rester au-dessous au cours des prochains mois. Cela laisse penser que les estimations de l’EPA sont actuellement trop élevées de quelques dizaines de milliers d’emplois.

Entre l’élection d’avril 2014 et mai 2017, l’emploi salarié désaisonnalisé a augmenté d’environ 89 000 selon l’EERH, mais de 177 000 selon les estimations de l’EPA, soit le double! Notons que, comme l’estimation de l’emploi autonome de l’EPA a diminué de 13 000 entre ces deux mois (avec une marge d’erreur à 95 % de 47 000, ce qui signifie que la probabilité est de 95 % que l’emploi autonome ait varié en fait d’entre -60 000 et +34 000…), les estimations de l’emploi total de l’EPA ont augmenté de 164 000. Ces données nous laissent penser que la hausse de quasiment 200 000 emplois entre avril 2014 et juillet 2017 doit en fait être plus près de 100 000, ce qui demeure tout de même une hausse étonnante dans le contexte actuel de vieillissement de la population, comme nous le verrons dans le prochain billet. Bref, la hausse de 200 000 des estimations de l’EPA résulterait :

  • d’une hausse réelle d’environ 100 000 emplois;
  • du remaniement de l’EPA qui a fait augmenter le niveau des estimations d’environ 40 000 emplois;
  • d’une sous-estimation de l’emploi selon l’EPA en début de période d’environ 20 000 emplois;
  • d’une surestimation de l’emploi selon l’EPA en fin de période (juillet 2017) d’environ 40 000 emplois.

Je tiens à souligner que les calculs ci-haut sont très approximatifs (il ne peut pas en être autrement avec des données aussi variables que celles de l’EPA) et ne visent qu’à fournir des ordres de grandeur de l’importance des facteurs qui peuvent expliquer la hausse des estimations de l’emploi de l’EPA de près de 200 000 emplois entre avril 2014 et juillet 2017.

D’autres aspects de la hausse de 200 000 emplois

Je vais maintenant présenter quatre autres aspects de la hausse des estimations de l’emploi entre avril 2014 et juillet 2017 : l’évolution de l’emploi selon le sexe, celle du taux d’emploi selon les grandes tranches d’âge, la répartition de la hausse par région économique et l’évolution du taux d’emploi (et, tant qu’à y être, du taux de chômage) selon le statut d’immigration. Dans le prochain billet, je présenterai diverses comparaisons pour bien montrer l’impact du vieillissement de la population et surtout les hausses phénoménales des taux d’emploi par tranche d’âge qui furent nécessaires pour que le taux d’emploi global du mois de juillet 2017 se classe au cinquième rang des 499 mois pour lesquelles l’EPA publie des données depuis janvier 1976 (cela m’étonnerait que quelqu’un souligne le 500e mois lors de la parution des données pour le mois d’août!).

– selon le sexe et les grandes tranches d’âge

Le graphique qui suit met à jour celui que j’avais conçu en mars 2016 pour savoir s’il était possible que les données de l’EPA, malgré leur grande variabilité, puissent montrer si les effets des mesures d’austérité du gouvernement avaient touché davantage les femmes que les hommes. Ce graphique illustre l’évolution des estimations désaisonnalisées de l’emploi selon le sexe entre avril 2014 et juillet 2017, selon le tableau cansim 282-0087. Comme le niveau de l’emploi des hommes et des femmes est passablement différent, j’ai fait partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chacune des deux séries par leur niveau d’emploi d’avril 2014) pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

Ce graphique indique que les estimations d’emploi de l’EPA ont augmenté beaucoup plus fortement chez les hommes (ligne bleue, hausse de 6,0 %) que chez les femmes (ligne rouge, hausse de 3,7 %) entre avril 2014 et juillet 2017. Cela semble appuyer les observations voulant que la période d’austérité des libéraux ait davantage nui aux femmes, d’autant plus qu’on n’observe aucune hausse de l’estimation de l’emploi chez elles entre juin 2014 et mars 2016, dans la vingtaine de mois suivant l’élection, et ce, malgré la hausse importante de décembre 2014 à avril 2015 due au remaniement de l’échantillon de l’EPA, comme je l’ai expliqué plus tôt. Par contre, la forte hausse de ces estimations de mars à octobre 2016, mois où la courbe des femmes a presque rejoint celle des hommes, vient jeter un doute sur le lien entre la stagnation antérieure et l’austérité libérale. Par contre, le découplage des deux courbes et l’écart important entre la croissance de ces estimations par la suite viennent redonner de la vigueur à cette hypothèse.

En plus, comme je l’ai mentionné dans mon billet de mars 2016, cette différence de croissance de l’emploi à l’avantage des hommes constitue un changement majeur de tendance. En effet, le taux d’emploi des femmes a augmenté de 5,5 points de pourcentage entre 2000 et avril 2014, tandis que celui des hommes diminuait de 2,3 points. Or, ce taux a augmenté de 2,3 points chez les hommes entre avril 2014 et juillet 2017, alors qu’il n’a augmenté que de 0,9 point chez les femmes, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre, lui aussi réalisé avec les données du tableau cansim 282-0087. Ce graphique nous montre aussi que la croissance du taux d’emploi fut la même chez les hommes et les femmes de la tranche d’âge des 25 à 54 ans, mais qu’elle fut beaucoup plus faible chez les femmes que chez les hommes âgés de 15 à 24 ans (hausse de 4,6 points chez les hommes par rapport à une hausse de seulement 1,6 point chez les femmes). Pire, cette croissance fut carrément nulle chez les femmes âgées 55 ans et plus (et tout de même de 1,9 point chez les hommes), alors que c’est dans cette tranche d’âge que ce taux avait le plus augmenté entre avril 2000 et avril 2014, soit de 12,6 points de pourcentage (de 14,1 % à 26,7 %), une hausse de près de 90 %. Ces observations cadreraient avec l’hypothèse que bien plus de femmes que d’hommes auraient pris leur retraite en raison des mesures d’austérité gouvernementales et que les jeunes hommes auraient été plus avantagés que les jeunes femmes par les politiques économiques de ce gouvernement, mais ne la prouvent pas, d’autant plus que les données du tableau cansim 282-0089 (non illustrées) montrent que, au bout du compte, l’emploi dans le secteur public (incluant les réseaux publics de la santé et de l’éducation) a augmenté à un rythme légèrement supérieur à la moyenne (7,5 % par rapport à 4,9 %) au cours de cette période. Une autre donnée étrange!

– par région

Le tableau qui suit, réalisé avec les données du tableau cansim 282-0122, indique le niveau des estimations de l’emploi pour chaque région économique du Québec en juillet 2014 et en juillet 2017, l’écart entre ces deux estimations ainsi que la répartition en pourcentage par région du niveau des estimations de l’emploi et de l’écart. Comme les estimations par région économique ne sont pas désaisonnalisées et sont plutôt des moyennes mobiles de trois mois (par exemple, les estimations publiées pour juillet 2017 sont en fait une moyenne des estimations de mai, juin et juillet 2017), j’ai préféré présenter l’écart entre les estimations des deux mois de juillet 2014 et 2017 que de comparer celles de juillet 2017 à celle d’avril 2014 (qui sont en fait celles de février à avril).

Le principal enseignement de ce tableau est que près de 60 % de la croissance de l’estimation de l’emploi entre juillet 2014 et juillet 2017 pour l’ensemble du Québec se serait réalisée dans la région économique de Montréal, soit dans l’île de Montréal, alors que seulement 23,1 % des emplois étaient occupés par des personnes y habitant en juillet 2014. En fait, selon le tableau cansim 282-0128, 83,4 % (donnée non illustrée) de cette croissance s’est concrétisée dans la région métropolitaine de Montréal qui, elle, regroupait 49,4 % des personnes en emploi en juillet 2014 et 50,8 % en juillet 2017. Cela n’en laisse pas beaucoup pour les autres régions! D’ailleurs, la région économique de Montréal est la seule pour laquelle l’écart de l’estimation de l’emploi (à la hausse ou à la baisse) est supérieur à la marge d’erreur à 95 %.

– selon le statut d’immigration

Les données selon le statut d’immigration sont encore plus étranges. J’ai pensé à regarder ces données en me disant que la forte hausse de l’emploi dans la région de Montréal devait sûrement être accompagnée d’une amélioration de la situation sur le marché du travail de la population immigrante. Malheureusement, l’EPA ne fournit qu’un seul tableau mensuel (en fait, avec des moyennes mobiles de trois mois) avec des estimations par province sur la situation du marché du travail selon le statut d’immigration, soit le tableau cansim 282-0101, qui ne contient même pas de données selon le sexe. On y apprend tout de même que, entre juillet (en fait la moyenne des estimations de mai, juin et juillet) 2014 et 2017 :

  • la population immigrante adulte (âgée de 15 ans et plus) aurait augmenté au Québec de 4,1 % et celle des natifs de 1,4 %, mais que la population immigrante reçue depuis 5 ans et moins aurait diminué de 22 % (!) et même de 44 % hors de la région métropolitaine de Montréal (!!!), alors qu’on parle de mieux répartir cette population dans les différentes régions du Québec; je tiens à souligner que les estimations de la population immigrante ne viennent pas de l’EPA ni directement des recensements, mais d’estimations qu’on appelle intercensitaires (entre les recensements) provenant de la division démographique de Statistique Canada et que, comme elles ne sont pas révisées par la suite, elles présentent parfois des sauts pour justement corriger des estimations antérieures;
  • le taux d’emploi des natifs âgés de 25 à 54 ans aurait augmenté de 2,9 points de pourcentage, mais celui des immigrants de 7,9 points et celui de la population immigrante reçue depuis 5 ans et moins de 11,4 points (!!);
  • le taux de chômage des natifs âgés de 25 à 54 ans aurait diminué de 1,4 point de pourcentage, mais celui des immigrants de 4,2 points et celui de la population immigrante reçue depuis 5 ans et moins de 4,5 points (de 20,5 % à 16,0 %).

Il est clair que ces estimations, dont certaines sont pour le moins étranges, ont sûrement contribué à la hausse de près de 200 000 emplois au Québec entre avril 2014 et juillet 2017. La plus étonnante est celle sur la baisse de la population immigrante reçue depuis cinq ans et moins, baisse qui ne peut que faire augmenter le taux d’emploi moyen de la population totale et faire diminuer leur taux de chômage. Il sera intéressant de suivre plus attentivement ces données au cours des prochains mois.

Et alors…

Ce billet aura permis d’y voir un peu plus clair sur la hausse de près de 200 000 emplois depuis l’élection des libéraux. Je rappelle qu’il n’y a aucune certitude dans les explications de ce billet, mais de très fortes présomptions qui reposent entre autres sur les données de l’EERH, bien plus fiables que celles de l’EPA. Les revirements de tendances du côté de l’emploi des hommes et des femmes, des personnes âgées de 25 à 54 ans, des personnes immigrantes et des personnes habitant l’Île et la région métropolitaine de Montréal ne peuvent que nous faire poser encore plus de questions sur l’origine d’une si forte croissance des estimations de l’emploi. Et, on le verra dans le prochain billet, les questions ne s’arrêtent pas là!

Le goût d’apprendre

7 août 2017

Dans le livre Le goût d’apprendre – Une valeur à partager qui contient des entretiens entre Denis Simard et Antoine Baby, ce dernier «s’amuse à distiller un certain nombre d’utopies en éducation, dans l’espoir de faire avancer le monde scolaire dans le sens de l’émancipation des plus démunis». Il y transmet en plus bien d’autres idées sur le monde de l’éducation et y critique les nombreuses manifestations de la dérive néolibérale actuelle dans ce secteur.

1. Qui êtes-vous Antoine Baby ? : Après deux courts textes (avant-propos) dans lesquels les deux protagonistes expliquent le contexte entourant la publication ce livre, Antoine Baby raconte le cheminement qui l’a amené à devenir un défenseur des démunis. Ses expériences scolaires, où il était souvent entouré de fils de riches alors qu’il venait d’une famille aux revenus modestes, ont eu, selon lui, une importance majeure dans le développement de ses valeurs.

2. L’éducation sous la loupe des sciences sociales : Antoine Baby explique le rôle des sciences sociales, et plus spécifiquement de la sociologie, dans les sciences de l’éducation et dans l’acte d’enseigner. Il dénonce ce qu’il appelle le pédagogisme, idéologie qui se manifeste notamment par la trop grande importance accordée aux aspects techniques de l’enseignement dans la formation des enseignants au détriment de la formation dans les matières enseignées. «L’éducation s’est autoproclamée science oubliant qu’elle était, autant dans l’enseignement que dans ses autres manifestations, d’abord et avant tout un art». Baby montre ensuite d’autres applications des sciences sociales dans le domaine de l’éducation et dénonce entre autres la concurrence entre les écoles et la trop grande adaptation de l’école aux besoins du marché du travail.

3. Deux réformes, deux regards : du rapport Parent à la réforme des années 2000 : Notre sociologue interviewé fait ici l’éloge du rapport Parent, son seul bémol étant que certaines de ses recommandations n’aient pas été mises en œuvre, notamment sur l’accueil des jeunes venant de milieux défavorisés et sur l’importance d’offrir une formation polyvalente et non pas conçue pour les besoins spécifiques (et temporaires) des entreprises, comme on tend de plus en plus à le faire. Il est à l’opposé cinglant sur la formation des enseignants (trop d’importance accordée aux techniques d’enseignement et pas assez aux matières à enseigner, à la culture générale et à l’accompagnement en début de carrière) et sur la réforme des années 2000.

4. Passé, présent et avenir de l’école publique : Baby favorise au primaire et au secondaire une formation commune pendant au moins neuf ans, sans évaluation chiffrée au cours des six ou sept premières années (comme en Finlande). L’implantation de cet idéal entraînerait notamment la fin du financement public des écoles privées et de la sélection d’élèves dans le secteur public. Ces mesures peuvent sembler radicales, mais elles correspondent assez bien avec les constats et les recommandations d’un rapport récent du Conseil supérieur de l’éducation (que j’ai présenté dans trois billets). Il poursuit en mettant l’accent sur l’importance de la formation générale à l’opposé de la formation trop spécialisée et conçue en fonction des besoins immédiats du marché du travail qui sont pourtant appelés à changer considérablement au cours des prochaines décennies (quand les employeurs qui exigent des travailleurs prêts à accomplir les tâches qu’ils veulent dès le jour de leur embauche ne décident pas de délocaliser leur travail dans un pays à bas salaire laissant tomber ces personnes formées pour eux sur mesure…).

5. Éduquer, instruire dans les milieux touchés par la pauvreté : Pour des enfants de cinq ou six ans, le changement de milieu social est tellement important entre la famille et l’école que, pour eux, entrer à l’école, c’est comme immigrer. Avant de pouvoir réussir à l’école, ils doivent pouvoir réussir l’école, c’est-à-dire, «réussir à s’intégrer, à s’adapter, à fonctionner comme les autres pour pouvoir d’adonner aussi facilement que les autres aux tâches scolaires». Ce chapitre aborde ensuite d’autres aspects de l’importance de l’environnement social dans la réussite des jeunes.

6. Une formation générale pour tous : Une école humaniste et démocratique, celle que prône Baby, vise à ce qu’«au terme d’une scolarité obligatoire, ils et elles (les jeunes) soient de véritables personnes émancipées, affranchies et non des êtres assujettis, qu’ils soient autre chose que des objets dociles, utiles et «compétents».» Il aborde aussi dans ce chapitre les avantages et désavantages de l’utilisation d’Internet dans la formation.

7. De la condition enseignante et de l’autonomie professionnelle des enseignants : Antoine Baby s’insurge contre les «nouvelles» méthodes de gestion qui traitent «l’école comme une manufacture de bines» dont l’objectif serait de maximiser ses profits. Peu importe le nom-slogan de ces méthodes (qualité totale, méthode Toyota, «New Public Management», assurance qualité, etc.), elles mènent toutes à mettre de la pression sur les enseignants pour atteindre des objectifs fixés à l’avance sans tenir compte de la réalité des écoles et des élèves. Il donne ensuite des exemples malheureux des conséquences de l’application de ces méthodes et aborde les changements qu’il souhaiterait à la formation des enseignants.

Un dernier mot… L’idée folle à laquelle je tiens le plus : Parmi toutes les idées mise de l’avant par Antoine Baby, il y en a une à laquelle il tient plus qu’à toutes les autres. Il est en effet «convaincu que la meilleure façon de lutter contre les inégalités sociales et toutes les formes d’exploitation est de faire partager par tous et par toutes, dans toutes les couches de la société, le goût d’apprendre tout au long de la vie».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre a en effet de nombreuses qualités. Tout d’abord, le format d’entrevue favorise, je crois, la clarté du propos et l’utilisation d’un registre du langage moins spécialisé et donc plus facile à comprendre pour des néophytes en sociologie de l’éducation. Ensuite, l’interviewé sait bien ramasser ses idées et les transmettre de façon ordonnée, sans éviter quelques répétitions heureusement peu nombreuses. Il présente ses principaux arguments contre la dérive néolibérale de notre système d’éducation de façon claire et accessible. J’allais ajouter comme qualité la brièveté du livre, mais, en fait, en le terminant, j’en redemandais! Si vous désirez avoir un avant-goût de ce livre, je suggère la lecture de cette lettre d’Antoine Baby que Le Devoir a publiée il y a trois ans. Vous y retrouverez l’esprit de sa vision de l’éducation et cela devrait vous donner le goût de lire ce livre… ou de ne pas le lire! Ah oui, en plus, les rares notes sont en bas de page!

Il s’agit sans contredit de mon coup de cœur des derniers mois!

Le cercle vicieux des Médicis

5 août 2017

Luigi Zingales est probablement l’économiste que je trouve le plus intéressant dans le domaine du fonctionnement des entreprises. Comme ce sujet est un peu rébarbatif, je présente rarement les études auxquels il participe. En fait, je ne l’ai fait qu’une fois, pour une étude dans laquelle il se demandait à quoi peut bien servir le secteur financier. Ça, c’était accrocheur, surtout de la part d’un professeur d’université qui enseigne dans le domaine de la finance à l’Université de Chicago! L’étude dont je vais parler cette fois est intitulée Towards a Political Theory of the Firm (Vers une théorie politique de l’entreprise) et analyse le pouvoir des entreprises sur leur marché et sur les politiques qui régissent leurs activités.

Introduction

L’auteur débute son étude en citant une recherche de Global Justice Now qui est arrivée à la conclusion que, parmi les 100 entreprises et gouvernements qui ont les revenus les plus élevés, on trouvait en 2015 beaucoup plus d’entreprises que de pays (69 par rapport à 31). Même si cette comparaison est douteuse (le revenu d’un gouvernement correspond bien plus à la valeur ajoutée de la production d’une entreprise qu’à ses revenus bruts, comme l’a soulevé de façon pertinente l’auteur de ce billet), certaines de ces entreprises sont tellement puissantes qu’elles embauchent des forces de sécurité comparables à celles de certains États, se dotent de services de relations publiques impressionnants, comptent plus d’avocats que bien des gouvernements et dépensent des fortunes pour influencer les décisions des élus (en finançant leurs campagnes électorales, en embauchant des armées de lobbyistes et en versant des pots-de-vin). Les seuls pouvoirs que les États ont en plus des entreprises sont le droit de faire la guerre et d’emprisonner des gens, quoique certaines d’entre elles exercent des pouvoirs semblables en contrôlant des États (lire par exemple le dernier livre d’Alain Deneault De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit ou au moins ce billet).

Les théories économiques dominantes ignorent pourtant ces réalités et continuent à reposer sur les hypothèses qu’aucune entreprise ne peut influencer la réglementation de leurs activités ni les décisions politiques. Une société ne serait qu’un «nœud de contrats» («nexus of contracts») entre différentes parties prenantes, principalement ses actionnaires, sa direction, ses employés, ses clients et ses fournisseurs, rien de plus. Elle n’aurait donc aucun intérêt et donc aucune activité à l’extérieur de ce nœud.

L’évolution historique du pouvoir des entreprises

Il est cocasse d’apprendre que Adam Smith, considéré comme le «père des sciences économiques modernes», avait une vision négative des sociétés publiques (entreprises dont les actions sont négociées à la Bourse), notamment parce qu’elles sont administrées par des gens qui gèrent l’argent des autres et qu’elles profitent de nombreux privilèges accordés par l’État. Déjà à l’époque, certaines sociétés que l’auteur donne en exemple ne se gênaient pas pour «acheter» des avantages aux élus, comme des activités réservées à seulement une ou quelques entreprises (des droits monopolistiques, pourrait-on dire) ou encore la gestion de colonies (l’auteur raconte quelques horreurs à ce sujet, comme des famines ayant tué des millions de personnes, famines dues à l’action ou à l’inaction de ces entreprises).

Vinrent ensuite les «robber barons» (ou requins de la finance) de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, période de l’apogée de l’économie des gagnants qui raflent la mise («winner-take-all economy»), en général à la suite, là encore, de dépenses considérables auprès des élus. Cette époque ayant pris fin grâce à l’adoption de lois pour limiter l’influence des entreprises et ensuite grâce au New Deal, les économistes orthodoxes ont profité de cette accalmie pour développer leur théorie de l’entreprise n’étant qu’un «nœud de contrats» et n’ayant aucune influence sur la réglementation de leurs activités ni sur les décisions politiques les touchant.

La tendance subséquente qui a entraîné une nouvelle distanciation du modèle vertueux des économistes orthodoxes résulte à la fois de la plus grande concentration des entreprises, souvent à la suite de périodes de déréglementations et de vagues de fusions et d’acquisitions. En plus, d’autres méthodes de séduction des politiciens sont apparues en plus des précédentes (financement des campagnes électorales, lobbying et pots-de-vin), comme celle qu’on appelle les portes tournantes (qui consiste à offrir un poste bien payé à un politicien lorsqu’il se retirera de la politique). Cette méthode est idéale pour les entreprises dominantes, car elle ne coûte rien à court terme et n’est accessible qu’aux entreprises les plus solides. En effet, les politiciens doivent avoir confiance en elles pour être certains qu’elles seront toujours en mesure de leur offrir le fameux poste quelques années plus tard…

Le cercle vicieux des Médicis

C’est à ce moment que Zingales compare la situation actuelle des entreprises à celle du contrôle de Florence par les Médicis de la fin du Moyen-Âge jusqu’à quelques siècles plus tard. Il présente ainsi ce cercle vicieux : pour pouvoir influencer les politiciens, les entreprises doivent être puissantes et pour être puissantes, elles doivent influencer les politiciens (on peut aussi remplacer le verbe influencer par contrôler…).

Il explique que les entreprises peuvent prendre deux moyens pour obtenir une position dominante et la protéger sur un marché : par l’innovation ou par l’influence politique. Le problème n’est bien sûr pas quand elles innovent, mais bien quand elles cherchent à influencer les politiciens. Ce problème n’est pas uniquement éthique, mais aussi économique. Une entreprise qui occupe une place dominante par l’innovation (par exemple Blockbuster dans la location de vidéo ou Blackberry dans les téléphones interactifs il y a quelques années) a de fortes probabilités de se faire remplacer par une autre entreprise dominante avec de nouvelles innovations. Ce phénomène de destruction créatrice est sain. Par contre, les entreprises qui comptent garder leur position dominante en contrôlant les politiciens sont dangereuses à la fois sur les plans éthiques et économiques. Le cercle vicieux du type des Médicis (avoir du pouvoir pour influencer et influencer pour avoir du pouvoir) qui est alors en formation doit être combattu et détruit. Les Médicis ont en effet transformé une ville puissante (Florence) en une province peu importante d’un empire étranger (je n’ai pas vérifié cette analyse de l’auteur, mais il semble vrai qu’elle ait perdu en importance à l’époque). L’auteur conclut cette partie ainsi : «Au moins, la période des Médicis a laissé quelques œuvres d’art majeures et de toute beauté à Florence. Je suis loin d’être certain que le capitalisme de marché du XXIe siècle en fera autant».

La croissance du pouvoir des entreprises

– sur leur marché : Au cours des dernières décennies, les entreprises des États-Unis sont devenues de plus en plus grosses, aussi bien en raison de la diminution du rythme de création de nouvelles entreprises que de l’augmentation des activités de fusions et acquisitions, comme mentionné plus tôt. Cette augmentation de la concentration et la baisse de la concurrence qui en a résulté n’ont pas fait augmenter la productivité, mais bien les marges de profits. Elles ont aussi rendu l’entrée de nouvelles entreprises plus difficile, notamment en capturant la réglementation. En plus des manifestations déjà mentionnées du pouvoir accru des entreprises, l’auteur ajoute la baisse de la part des salaires dans la production.

– sur la politique : S’il y a des magnats d’entreprises qui «investissent» dans la politique pour promouvoir une idéologie, la plupart d’entre eux le font uniquement pour améliorer le rendement de leur entreprise ou de leur secteur d’activité, par exemple pour faire modifier une loi (l’auteur donne des exemples particulièrement éloquents et scandaleux, même si légaux…). Il ne faut pas nécessairement rechercher des actes sensationnels pour trouver des traces de ces manœuvres, mais plutôt des résultats, car ces interventions sont souvent souterraines. Ne nous étonnons par exemple pas de l’extension des droits d’auteur l’année précédant la fin des droits d’un personnage ou d’un produit bien connu et populaire (l’auteur donne l’exemple de Mickey Mouse, extension qui n’a pas profité à l’auteur mort depuis longtemps et qui n’a incité personne à innover ou à créer, ce qui est pourtant la justification économique et éthique de l’existence de ces droits…). L’arrêt des procédures pour pratiques monopolistiques contre Google aux États-Unis, mais pas en Europe, malgré des preuves très solides et très bien fondées semble une autre conséquence du pouvoir politique de cette entreprise, dont les employés (y compris ceux de ses sociétés apparentées) ont visité la Maison-Blanche 427 fois entre l’entrée en fonction d’Obama en janvier 2009 et octobre 2015. D’ailleurs, bien des études ont trouvé de fortes corrélations entre les visites des pdg à la Maison-Blanche et une hausse plus élevée de la valeur des actions de leur entreprise dans les deux mois qui ont suivi.

L’auteur poursuit en présentant d’autres exemples d’«investissements» des entreprises en politique, que ce soit par des poursuites judiciaires ou par du lobbying. Il souligne que ces cas gagnent en importance, parallèlement à l’enrichissement des grosses sociétés, à la complexification de la réglementation et aux préjugés des élus en faveur des entreprises. Ce regain en pouvoir rend les craintes d’une reprise du cercle vicieux des Médicis encore plus pertinentes.

Vers une théorie politique de l’entreprise

L’auteur considère important que la voix du milieu des affaires se fasse entendre, tout comme celle des syndicats et d’autres groupes défendant des intérêts de toutes sortes, non seulement pour représenter les intérêts divergents dans la société, mais aussi pour servir de contrepoids au pouvoir étatique. Historiquement, on a assisté à des déséquilibres importants de pouvoir en faveur de l’État ou des entreprises, et aucune de ces situations n’a été heureuse.

Les pouvoirs politiques peuvent provenir de différentes institutions, l’importance de chacune d’entre elles variant selon les situations et les pays. L’auteur mentionne notamment la police et l’armée, les consensus sociaux (qui se manifestent aussi bien dans la rue que lors d’élections), les médias (selon leur niveau de contrôle par des intérêts politiques ou économiques), le mode de scrutin et la réglementation électorale (qui peut permettre ou interdire certains types de financement, d’octrois du statut d’électeur et de formation de circonscriptions électorales), l’idéologie dominante, le système judiciaire (l’auteur cite une étude qui montre le biais croissant de la Cour suprême des États-Unis envers les entreprises entre 1946 et 2011) et le pouvoir économique et politique des entreprises (sur lequel porte cette étude).

Les extrêmes dans la répartition de ces différents pouvoirs entre les institutions politiques et économiques peuvent être représentés par l’URSS de Staline d’un côté et par les républiques dites de bananes carrément contrôlées par des entreprises de l’autre. Il donne ensuite des exemples de partages différents du pouvoir, du régime militaire de l’Égypte, de la mainmise individuelle de Suharto en Indonésie ou de Mugabe au Zimbabwe, à celles quand même moins absolues de Putin en Russie ou de Berlusconi en Italie (et de Trump aux États-Unis?). Ces exemples sont tous discutables, mais ils permettent tout de même de se faire une idée de la grande variété des modèles possibles de répartition du pouvoir entre les institutions politiques et économiques.

Face à ces «modèles» extrêmes, l’auteur favorise, et de loin, le modèle scandinave, auquel celui des États-Unis entre le New Deal et les années 1980 ressemblait passablement (sur ce plan). En effet, ces pays ou époques se caractérisent par des bureaucraties fortes et efficaces, et un secteur privé compétitif. Les facteurs qui ont permis aux États-Unis de bénéficier d’un tel équilibre se sont malheureusement effacés par la suite et le risque que ce pays se transforme en république de bananes s’accentue jour après jour.

Pour éviter ce mauvais sort (pas du tout magique), l’auteur recommande :

  • d’augmenter le niveau de transparence des activités des entreprises;
  • d’améliorer la démocratie interne des entreprises;
  • d’adopter des règles plus sévères pour contrer la pratique des portes tournantes et l’influence des entreprises sur les scientifiques (dont les économistes) gouvernementaux;
  • d’utiliser plus agressivement les mesures d’interdiction des activités monopolistiques;
  • de garantir l’indépendance des médias;
  • de s’assurer de la prise de conscience publique des dangers de la concentration du pouvoir des entreprises.

J’en rajouterais bien quelques-unes portant notamment sur le financement des activités politiques, mais la réalisation de ce programme serait déjà fort positif. L’auteur conclut : «Si la population continue à ignorer les risques associés à la situation actuelle et l’importance de trouver l’équilibre approprié entre le pouvoir des entreprises et des gouvernements, il y a peu d’espoir de pouvoir redresser la situation».

Et alors…

Le sujet de ce billet n’est certainement pas le plus joyeux qui soit et les recommandations de Luigi Zingales les plus progressistes qu’on puisse imaginer, mais qu’un professeur dans le domaine de la finance d’une université comme celle de Chicago en vienne à critiquer le capitalisme de façon aussi véhémente est un événement que je n’ai pas voulu laisser passer! Il met aussi le doigt sur un danger qu’on discute peu ou de façon trop souvent générique (tous des vendus aux entreprises capitalistes!), sans se pencher sur les modifications qu’il faudrait adopter concrètement. On me dira qu’on a qu’à se débarrasser du capitalisme, mais ça, c’est un autre débat!

L’intégrisme économique

31 juillet 2017

Avec L’intégrisme économique, livre dont j’ai appris la parution grâce à Anne-Marie Gill, Éric Berr se demande «Pourquoi continue-t-on de promouvoir les recettes économiques néolibérales alors que près de 40 ans d’application ont montré leurs effets pervers : multiplication des crises financières; explosion des inégalités combinée à une hausse de la précarité et de la pauvreté qui fragilisent la cohésion sociale; dégradations environnementales toujours plus importantes, etc. ?».

Introduction – Le dieu Marché : L’auteur présente dans cette introduction sa comparaison entre l’économie orthodoxe et une secte religieuse en adoration devant le dieu Marché hors duquel point de salut. Même sans appartenir à cette secte, la population est envahie par ses préceptes et ses manifestations qui se sont intégrées à sa vie de tous les jours sans qu’elle en soit vraiment consciente. Face à cette situation, l’auteur considère qu’il est «indispensable de comprendre les dérives sectaires de l’intégrisme économique, ce qui implique de dévoiler son mode opératoire (le mode d’exercice de son pouvoir) afin de décortiquer ses fondements (les dogmes) et de démasquer ses adorateurs (les disciples), qu’il convient de déradicaliser pour leur faire retrouver le chemin de la raison (scientifique), de la tolérance et de l’intérêt général, donc celui de l’espoir». Il s’agit bien sûr de l’objectif de ce livre.

1. Le divin pouvoir : L’origine de ce que l’auteur appelle l’Ordre apostolique néolibéral remonte à 1947, lors de la création de la Société du Mont-Pélerin, et sa pratique de l’élection de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan il y a environ 40 ans. Comme bien des religions, celle-ci exige l’obéissance de la part de ses adeptes, mais aussi de la part des non-croyants! Elle leur demande toujours des sacrifices avec la promesse d’un avenir économique radieux qui ne vient jamais… L’auteur poursuit en présentant différentes formes de pouvoirs et de relations de pouvoir : influence, manipulation, persuasion, rétribution, force, classes sociales, etc.

2. Les dix commandements : Ce chapitre étant assez long, je vais me contenter de citer les dix «commandements» que présente et commente l’auteur :

  1. L’austérité budgétaire tu prôneras;
  2. La dépense publique tu diminueras;
  3. Plutôt que les plus riches, les pauvres tu taxeras;
  4. La libéralisation financière tu assureras;
  5. Une banque centrale indépendante tu chériras;
  6. Le Marché tu vénéreras;
  7. La compétitivité tu promouvras;
  8. La privatisation de l’économie tu organiseras;
  9. La déréglementation tu favoriseras;
  10. Le caractère objectif de tes recommandations tu affirmeras.

Ce chapitre démolit habilement (mais sommairement) de nombreux mythes de l’économie orthodoxe. Les explications sont claires et le sarcasme, même s’il est omniprésent, n’est pas trop lourd.

3. Les disciples : L’auteur présente les caractéristiques et les actions des principaux disciples de l’Ordre apostolique néolibéral :

  • les missionnaires du FMI : il s’agit de ceux qui ont notamment appliqué les dogmes du consensus de Washington et les ont imposés à de nombreux pays en développement par des programmes d’ajustement structurel qui les ont appauvri encore plus;
  • l’inquisition européenne : après avoir raconté les péripéties qui ont mené à la création d’un marché puis d’une monnaie uniques, l’auteur montre que la zone euro, plutôt que de faire reposer son union sur la coopération et la solidarité, est dominée par la concurrence aussi bien commerciale que fiscale et salariale, et que les organismes qui la dirigent n’hésitent pas à sévir contre les hérétiques, comme la Grèce, en les forçant à la repentance et à la pénitence s’ils veulent éviter le bûcher (de la sortie de la zone euro).

L’auteur poursuit en présentant les caractéristiques d’autres disciples davantage liés à des événements survenus en France (donc moins pertinents pour nous). Il conclut en montrant les dangers que fait courir l’Ordre à la démocratie, comme l’illustrent la montée des partis d’extrême droite en Europe, le rejet du projet européen au Royaume-Uni et l’élection de Donald Trump aux États-Unis. «L’intégrisme économique est un poison qui est en train de tuer l’espoir et la démocratie. Il est impératif de mettre au point un antidote progressif».

Épilogue – Pour une déradicalisation économique : Si certains intégristes, trop nombreux, sont irrécupérables et que leurs idées doivent être combattues sans espoir de les convaincre, d’autres ont plutôt été manipulés et trompés par l’Ordre apostolique néolibéral et peuvent être déradicalisés. Cette déradicalisation économique s’adresse à l’intelligence et doit redonner espoir en un avenir meilleur. Elle doit reposer sur le débat, tenir compte de l’histoire et être ancrée dans la réalité des faits. Les domaines d’intervention de la déradicalisation les plus importants sont l’éducation, la recherche et l’information. Ce processus de déradicalisation devient encore plus urgent dans le contexte de la lutte contre le réchauffement climatique pour éviter de laisser cette lutte au seul pouvoir sacré du Marché, ce que nos décideurs ont tendance à faire. L’auteur termine sur une note optimiste, «pour peu que l’intelligence et l’espoir l’emportent sur les croyances et les peurs».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Même si ce livre est à la fois sérieux et amusant, et demeure tout au long cohérent avec sa comparaison de départ, j’ai lu tellement de livres plus complets et plus profonds sur le sujet qu’il m’est difficile de le recommander. Je préfère par exemple, et de loin, La Déconnomie de Jacques Généreux (souvent cité dans ce livre, d’ailleurs), que j’ai présenté dans ce billet ou encore L’imposture économique de Steve Keen auquel j’ai consacré deux billets. Cela dit, je ne le déconseille pas non plus! Il conserve en effet ses qualités propres, comme sa comparaison avec la religion qui est beaucoup plus juste qu’on pourrait le penser avant de lire ce bouquin. Bon, cette comparaison devient selon moi un peu lourde à la longue, car l’auteur ne peut jamais la mettre de côté, mais il sait quand même garder le cap sans trop nous incommoder. Et, les notes sont en bas de page!

Le vieillissement de la population et les taux d’activité

29 juillet 2017

Statistique Canada a publié à la mi-juin une étude sur les effets du vieillissement de la population sur le taux d’activité. Même si aucun média ne l’a à ma connaissance mentionnée, cette étude de Andrew Fields, Sharanjit Uppal et Sébastien LaRochelle-Côté intitulée L’incidence du vieillissement de la population sur les taux d’activité du marché du travail contient quelques éléments que j’ai trouvés dignes d’intérêt. Comme cette étude se concentre sur les données pour l’ensemble du Canada, cela m’a donné l’idée de regarder comment la situation décrite dans cette étude se distingue au Québec et dans les différentes provinces et régions du Canada. Notons que toutes les données présentées dans ce billet proviennent du tableau cansim 282-0002 de Statistique Canada, tiré de l’Enquête sur la population active.

Premiers constats

Le premier constat qui a attiré mon attention est celui bien connu du vieillissement de la population en âge de travailler. Même si ce constat est de fait bien connu, j’ai parfois l’impression qu’on en sous-estime l’ampleur. Plutôt que de présenter les données sur ce vieillissement dans un graphique en ligne comme l’ont fait les auteurs de l’étude (voir le graphique 1 de la page numérotée 2), j’ai préféré comparer directement les proportions des adultes (15 ans et plus) qui avaient de 15 à 24 ans, de 25 à 54 ans et 55 ans et plus en 1976 (barres bleues) avec celles des mêmes tranches d’âge 40 ans plus tard, en 2016 (barres rouges). De cette façon, le graphique ci-contre montre clairement l’effondrement de la population adulte de la tranche d’âge des 15 à 24 ans (de 26,7 % à 14,8 %, une baisse de près de 45 % entre 1976 et 2016) et la très forte croissance de celle âgée de 55 ans et plus (de 22,2 % à 35,7 %, une hausse de plus de 60 %). Alors que les jeunes étaient nettement plus nombreux que les plus âgés en 1976 (de 20 %), ces derniers étaient plus de deux fois plus nombreux (en fait 140 % plus nombreux!) en 2016. Le seul désavantage de présenter ces données ainsi, c’est que ce graphique semble indiquer que la proportion des personnes âgées de 25 à 54 ans est demeurée assez stable entre 1976 et 2016, alors qu’elle a augmenté de 12 % entre 1976 et son sommet de 1996 (de 51,1 % à 57,6 %) avant de diminuer de 14 % entre 1996 et 2016 (de 57,6 % à 49,4 %). Si ces mouvements furent très importants dans l’ensemble du Canada, ils se sont manifestés de façon bien différente dans chacune des provinces et régions du pays comme le montrent les graphiques qui suivent.

15 à 24 ans : La baisse fut semblable dans chacune des régions et provinces présentées dans ces graphiques. Cela dit, les taux les plus bas en 2016 et les baisses les plus importantes entre 1976 et 2016 s’observent dans les Maritimes (13,5 %, en baisse de 53 %) et au Québec (13,6 % en baisse de 51 %). C’est dans la région Manitoba-Saskatchewan que le taux de jeunes était le plus élevé en 2016 (16,0 %, en fait 16,3 % au Manitoba et 15,5 % en Saskatchewan), région qui a aussi connu les baisses les plus faibles (37 % au Manitoba et 42 % en Saskatchewan).

25 à 54 ans : Si la proportion d’adultes âgés de 25 à 54 ans a diminué dans la plupart des provinces et régions entre 1976 et 2016, elle a augmenté légèrement au Manitoba (de 1,3 point de pourcentage), mais davantage en Saskatchewan (de 4,8 points de pourcentage) et en Alberta (de 4,0 points de pourcentage). C’est dans cette dernière province que la proportion d’adultes âgés de 25 à 54 ans était en 2016 de loin la plus élevée avec un taux de 55,6 %, le seul qui dépasse 50 % mis à part la Saskatchewan, qui le fait de justesse (50,3 %), et c’est dans les Maritimes que cette proportion était la plus basse (45,9 %).

55 ans et plus : Si la proportion d’adultes âgés de 55 ans et plus a augmenté dans toutes provinces et régions entre 1976 et 2016, le niveau de cette augmentation a varié davantage que je le pensais avant de consulter ces données. Les hausses les plus élevées entre 1976 et 2016 ont eu lieu au Québec (hausse de 89 % pour atteindre 38,1 %) et dans les Maritimes (hausse de 72 % pour atteindre 40,7 %, le taux le plus élevé des régions et provinces). Notons que ce taux varie très peu dans ces quatre provinces, soit de 39,7 % à l’Île-du-Prince-Édouard à 41,7 % au Nouveau-Brunswick, qui présentent les quatre taux les plus élevés des 10 provinces. À l’inverse, c’est en Saskatchewan et au Manitoba que ces proportions ont le moins augmenté (de respectivement 23,2 % et 31,9 %), mais en Alberta que la proportion d’adultes âgés de 55 ans et plus est demeurée la plus faible en 2016, étant la seule région présentant un taux inférieur à 30 %, en fait la seule avec un taux inférieur à 34 % (29,2 %).

Notons que les données démographiques de l’Enquête sur la population active (EPA) diffèrent passablement des estimations démographiques complètes de Statistique Canada et de l’Institut de la statistique du Québec, car celles de l’EPA excluent les personnes vivant dans des établissements institutionnels (prisons, hôpitaux de longue durée, etc.) et quelques autres populations (personnes vivant dans certaines réserves, membres des Forces armées, etc.). Ces exclusions font surtout diminuer la population âgée de 65 ans et plus, et sous-estiment donc l’ensemble des effets du vieillissement.

Taux d’activité

On s’imagine bien que les changements démographiques majeurs présentés dans la section précédente ont eu un impact important sur le taux d’activité, la forte augmentation de la proportion de la population adulte ayant plus de 55 ans, et surtout plus de 65 ans, ayant un impact négatif important sur cet indicateur.

La partie qui a le plus suscité mon intérêt dans cette étude est justement la présentation de cet effet. La ligne bleue du graphique ci-contre (qui reproduit le graphique 3 de la page numérotée 4 de l’étude) montre l’évolution du taux d’activité officiel du Canada de 1976 à 2016. La ligne rouge, elle, indique le taux d’activité ajusté, soit celui qu’aurait eu le Canada s’il avait gardé la même structure démographique qu’en 1976. Pour calculer les données de ce taux d’activité ajusté, j’ai multiplié les taux d’activité par tranche d’âge de 5 ans (de 15 à 19 ans, 20 à 24 ans… 65 à 69 ans et 70 ans et plus) de chacune des années de 1976 à 2016 par la population de ces tranches d’âge en 1976, ai additionné ces 12 résultats par année et les ai divisés par la population adulte des mêmes années. Il s’agit essentiellement de la même technique que j’ai utilisée quelques fois pour calculer quel serait le taux d’emploi au Québec s’il avait la structure d’âge de l’Ontario ou du reste du Canada (la dernière fois dans ce billet). Le graphique montre que l’impact du vieillissement fut :

  • presque nul (entre 0 et 0,1 point de pourcentage) entre 1976 et 1986 (la hausse de la population âgée de 25 à 54 ans, la plus active, compensant la baisse de celle âgée de 15 à 24 ans et la hausse de celle âgée de 55 ans et plus);
  • négatif, mais inférieur à 1,0 point entre 1986 et 1999;
  • de plus en plus négatif par la suite pour atteindre 4,1 points en 2016; cela signifie que le taux d’activité au Canada aurait été de 69,8 % cette année-là au lieu de 65,7 % si sa structure démographique était restée comme en 1976; on notera en plus que la baisse du taux d’activité entre son sommet de 2003 et 2016 de 67,6 % à 65,7 % est uniquement dû au vieillissement de la population adulte, car le taux ajusté, lui, a augmenté de 0,7 point entre ces deux années, passant de 69,1 % à 69,8 %.

Comme l’évolution démographique fut bien différente d’une province et région à l’autre, on se doute bien que l’impact du vieillissement de la population adulte sur le taux d’activité a aussi grandement varié entre ces territoires. C’est ce que montrent les six graphiques qui suivent. J’ai bâti ces graphiques de la même façon que celui pour l’ensemble du Canada. On notera toutefois que j’ai effectué les calculs en utilisant la structure démographique de chaque province ou région en 1976 et non pas en utilisant la structure démographique du Canada cette même année. J’ai trouvé cela plus logique. Cela dit, quelques tests que j’ai effectués montrent que cela n’aurait pas changé grand-chose d’utiliser la structure démographique du Canada de 1976, car ces structures étaient assez semblables dans toutes les provinces et régions cette année-là comme les graphiques de la section précédente le montrent bien.

Dans les Maritimes, l’impact du vieillissement fut nul de 1976 à 1982, positif de 1982 à 1999 (avec un effet maximal de 1,0 point de pourcentage en 1993), ce qui veut dire que le taux d’activité aurait été plus faible au cours de cette période si la structure démographique n’avait pas changé et était restée la même qu’en 1976, puis négatif de 2000 à 2016, cet effet augmentant graduellement pour atteindre 5,5 points en 2016 (ou 6,5 points par rapport à 1993); cela signifie que le taux d’activité dans les Maritimes aurait été de 67,3 % cette année-là au lieu de 61,9 % si sa structure démographique était restée comme en 1976 (et de 68,3 % si elle était restée comme en 1993).

Au Québec, l’impact du vieillissement fut nul (au plus de 0,2 point de pourcentage) de 1976 à 1986, n’a nui que légèrement (d’au plus 1,0 point) au taux d’activité entre 1986 et 1996, puis l’a désavantagé de plus en plus par la suite pour atteindre le niveau le plus élevé de toutes les provinces et régions, soit 7,2 points en 2016; cela signifie que le taux d’activité au Québec aurait été de 71,8 % cette année-là au lieu de 64,6 % si sa structure démographique était restée comme en 1976, ce qui aurait été le deuxième taux le plus élevé du Canada (derrière l’Alberta), et cela même si le Québec avait en 2016 le deuxième taux d’activité le plus bas des provinces canadiennes chez les personnes âgées de 55 ans et plus (derrière Terre-Neuve). Cela montre à quel point son taux d’activité était élevé chez les personnes âgées de 15 à 54 ans en 2016 par rapport à celui des autres provinces (surtout chez les femmes de cette tranche d’âge, où il est le plus élevé des provinces canadiennes, sûrement en grande partie en raison de la présence du programme de service de garde à contribution réduite). Autre constat important, alors qu’on déplore souvent la baisse du taux d’activité depuis son sommet de 2003 (de 66,1 % à 64,6 % en 2016), le taux ajusté a de son côté augmenté de 2,4 points de pourcentage (de 69,1 % à 71,8 %), ce qui montre que la population est proportionnellement de plus en plus active et non pas de plus en plus inactive comme semble le montrer le taux officiel qui ne baisse qu’en raison du vieillissement de la population.

En Ontario, l’impact du vieillissement fut très semblable à celui observé dans l’ensemble du Canada : négatif, mais inférieur à 1,0 point de pourcentage entre 1976 et 1999, puis de plus en plus négatif par la suite pour atteindre 3,7 points en 2016; cela signifie que le taux d’activité en Ontario aurait été de 68,7 % cette année-là au lieu de 65,0 % si sa structure démographique était restée comme en 1976.

Dans la région du Manitoba et de la Saskatchewan, l’impact du vieillissement fut négatif, mais inférieur à 1,0 point de pourcentage entre 1976 et 2005, puis guère plus négatif par la suite pour atteindre seulement 1,1 point en 2016; cela signifie que le taux d’activité dans cette région aurait été de 69,7 % cette année-là au lieu de 68,6 % si sa structure démographique était restée comme en 1976. Ce faible impact négatif ne devrait pas nous étonner, car on a vu dans la section précédente que c’est dans cette région que la proportion de la population adulte qui est âgée de 55 ans et plus a le moins augmenté (de 28 % par rapport à la hausse moyenne de 61 % dans l’ensemble du Canada et de 89 % au Québec).

En Alberta, l’impact du vieillissement fut positif de 1977 à 1998 (avec un effet maximal de 1,5 point de pourcentage en 1983 et en 1984), ce qui veut dire que le taux d’activité aurait été plus faible au cours de cette période si la structure démographique n’avait pas changé et était restée la même qu’en 1976, puis négatif de 1999 à 2016, cet effet augmentant très lentement pour atteindre seulement 0,9 point en 2016, l’effet le plus faible de toutes les provinces et régions présentées ici. Cela signifie que le taux d’activité en Alberta aurait été de 73,4 % cette année-là au lieu de 72,5 % si sa structure démographique était restée comme en 1976. Encore là, ce faible impact négatif ne devrait pas nous étonner, car on a vu dans la section précédente que l’Alberta fut une des seules provinces où la population âgée de 25 à 54 ans a augmenté et qu’elle fut celle où cette proportion a le plus augmenté (de 4 points de pourcentage, soit de 51,6 % à 55,6 %). En plus, on a aussi vu que cette province est celle où la proportion d’adultes âgés de 55 ans et plus était en 2016 de loin la plus basse (29,2 % par rapport à la moyenne de 35,7 % dans l’ensemble du Canada, à 40,7 % dans les Maritimes et à 38,1 % au Québec).

En Colombie-Britannique, l’impact du vieillissement fut nul (au plus de 0,2 point de pourcentage) de 1976 à 1985, n’a nui que légèrement (d’au plus 1,1 point) au taux d’activité entre 1986 et 2002, puis l’a désavantagé de plus en plus par la suite pour atteindre 4,3 points en 2016, impact semblable à celui observé dans l’ensemble du Canada (4,1 points); cela signifie que le taux d’activité en Colombie-Britannique aurait été de 68,7 % cette année-là au lieu de 64,4 % si sa structure démographique était restée comme en 1976.

Le reste de l’étude

L’étude analyse ensuite l’impact de la scolarité et de la structure familiale sur le taux d’activité canadien de 2007 à 2016, ainsi que d’autres facteurs expliquant la hausse du taux d’activité des personnes âgées de 55 ans et plus. Malgré l’intérêt de ces analyses, je vais devoir les omettre et inviter les personnes intéressées par ces sujets à lire ces parties de l’étude. De toute façon, je ne dispose pas des données ni des outils (ni du temps!) pour pouvoir appliquer ces analyses aux provinces et régions.

Et alors…

Cette étude a permis de mieux comprendre et de quantifier les effets du vieillissement de la population sur le marché du travail. On voit que le taux d’activité du Québec était déjà en 2016 plus de 7 points de pourcentage plus faible que si la structure démographique était restée la même qu’en 1976. Et le vieillissement n’est pas terminé! En fait, en utilisant les données du scénario de référence des prévisions démographiques de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) et les taux d’activité par tranche d’âge de 2016, j’ai calculé que le taux d’activité serait plus bas de 12,2 points en 2026 et de 14,5 points en 2036 que si la structure démographique était restée la même qu’en 1976. En fait, comme les données de l’ISQ comprennent plus de personnes âgées que celles de l’EPA (comme mentionné précédemment), cette différence fait augmenter l’écart d’environ 1,5 point de pourcentage, si on se fie à l’écart que j’ai calculé en comparant les données de 2016. Cela signifie que l’écart serait environ de 10,7 points en 2026 et de 13,0 points en 2036. Ainsi, le taux d’activité serait en 2036 de 58,8 % au lieu de 71,8 % si la structure démographique était restée comme celle de 1976. Le vieillissement de la population fera donc diminuer le taux d’activité d’environ 18 %, ce qui est loin d’être négligeable.

Ces calculs sont bien sûr approximatifs, mais fournissent un ordre de grandeur assez précis de l’impact du vieillissement de la population sur le taux d’activité. Si certaines personnes ont intérêt à surestimer cet impact et qu’il faut se méfier de ces prophètes de malheur, il est tout aussi important de ne pas le sous-estimer. C’était un des objectifs de cette étude et c’est certainement un des miens en publiant ce billet!

Misère du scientisme en économie

24 juillet 2017

J’ai présenté il y a quelques mois le très peu recommandable livre «Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser» de Pierre Cahuc et André Zylberberg. Apprenant que quelques économistes atterrés ont pris la peine de répondre à ce pamphlet avec un livre intitulé Misère du scientisme en économie – Retour sur l’affaire Cahuc-Zylberberg, je me suis dit que je ne pouvais pas ne pas le lire (ah, les doubles négations…)!

Introduction : Une science sans controverses n’est pas une science : Après avoir déploré qu’un livre aussi mauvais que celui de Cahuc et Zylberberg ait autant retenu l’attention des médias, cette introduction présente le contexte ayant amené les auteurs de ce livre à s’attaquer à ses plus importantes grossièretés.

Messieurs Cahuc et Zylberberg découvrent l’épistémologie : Ce qui a le plus étonné André Orléan dans le livre de Cahuc et Zylberberg est la violence du ton. À leurs yeux, les économistes qui ne pensent pas comme eux sont «des adversaires qu’il faut détruire et non pas des collègues qu’il faudrait convaincre». Cela dit, ce texte porte surtout sur la façon qu’ont Cahuc et Zylberberg de définir ce qu’est une science. Il montre clairement les nombreuses contradictions des auteurs à ce sujet ainsi que leur ignorance de ce qui fait vraiment qu’une discipline puisse être ou non une science (épistémologie). Il s’attarde notamment à l’affirmation des auteurs que l’économie «serait devenue une science expérimentale dans le plein sens du terme», affirmation que j’avais aussi attaquée dans le billet que j’ai consacré à ce livre. Comme je l’ai fait, Orléan montre que la méthode expérimentale, même si elle est en croissance (pas difficile, elle était totalement absente dans les années 1960 et 1970!), ne représente qu’une faible proportion (moins de 10 %) des articles publiés dans les revues dites prestigieuses, contredisant ainsi directement l’affirmation centrale du livre de Cahuc et Zylberberg. En plus, ceux-ci ne semblent pas savoir la différence entre des expérimentations naturelles et des expérimentations aléatoires, encore moins savoir interpréter leurs résultats.

Le pluralisme, source de rigueur et de découvertes scientifiques : Agnès Labrousse fait l’éloge du pluralisme en science, surtout en sciences sociales, tout en prenant soin de distinguer ce pluralisme nécessaire à l’avancement des sciences du relativisme (ou postmodernisme) à combattre sans hésitation. Une démonstration impeccable!

Ce qu’expérimenter veut dire : En plus de souligner lui aussi la confusion de Cahuc et Zylberberg sur les caractéristiques d’une expérimentation aléatoire, Arthur Jatteau explique la différence entre une corrélation et une causalité, puis que les résultats d’une expérience n’ont souvent qu’une portée limitée dans le temps et l’espace (ils ne s’appliquent trop souvent qu’à l’endroit et qu’à l’époque où l’expérience a été menée), et ne sont surtout pas automatiquement généralisables (alors que Cahuc et Zylberberg ne se gênent pas pour généraliser les résultats des expériences qui correspondent à leur idéologie).

Défense et illustration de la controverse : le bilan des 35 heures : Anne Eydoux contredit brillamment l’affirmation de Cahuc et Zylberberg que la baisse du nombre d’heures de la semaine de travail normale de 39 à 35 heures par les socialistes vers le tournant du siècle n’aurait entraîné aucune création d’emplois (alors que de nombreuses études estiment qu’il se serait au contraire créé autour de 350 000 emplois). Et oui, nos économistes orthodoxes ont généralisé les résultats d’une étude locale tenue en plus près de la frontière allemande, alors qu’un bon nombre de Français de cette région travaillent en Allemagne et que les lois du travail de cette région ne sont pas identiques à celles en vigueur dans le reste de la France…

Quand la «science» pète les plombs : Michel Husson fournit d’autres exemples d’expérimentations mal interprétés par Cahuc et Zylberberg. Il mentionne entre autres une expérimentation tentant d’évaluer les effets des contrats de nouvelle embauche et de première embauche (concepts adoptés par les lois françaises du travail), avec un modèle où les gains de productivité sont attribués au hasard (!). L’auteur poursuit en cherchant à savoir pourquoi Cahuc et Zylberberg sont si agressifs envers les économistes hétérodoxes (j’apprécie moins ce genre de «psychanalyse», même si l’auteur vise probablement juste…).

Le partage du travail et les frères Bogdanov : Thomas Coutrot s’attaque lui aussi à l’étude utilisée par Cahuc et Zylberberg pour appuyer leur prétention que la baisse du nombre d’heures de la semaine de travail normale de 39 à 35 heures n’aurait pas créé d’emplois. Même si la démonstration est intéressante, il demeure qu’elle est répétitive. Coutrot explique ensuite la virulence des réactions des organisations patronales et de certains économistes orthodoxes comme Cahuc et Zylberberg contre la loi de réduction des heures de travail par le fait que cette loi a démontré qu’une décision démocratique peut apporter plus de bien-être que le laisser-faire et les décisions patronales.

L’économie au premier ordre : Xavier Ragot montre les limites des expérimentations et les précautions qu’on doit prendre pour les interpréter correctement sans généraliser leurs résultats à outrance comme le font Cahuc et Zylberberg. Une autre démonstration intéressante, mais répétitive. Il poursuit en encourageant l’intervention diversifiée des économistes, pas seulement par ceux et celles qui publient dans les revues les plus célèbres (comme le voudraient Cahuc et Zylberberg), mais aussi par les économistes professionnels des banques, des syndicats et des instances gouvernementales (nationales et internationales) pour pouvoir bénéficier des expériences variées de toutes ces personnes.

Et maintenant, la zemmourisation de l’économie : Daniel Schneidermann imagine que, peut-être, qui sait, les deux économistes sérieux que sont Cahuc et Zylberberg ont décidé d’insulter les économistes hétérodoxes uniquement comme stratégie de marketing, pour pouvoir participer à des émissions populaires (et vendre plus de livres) où jamais on n’aurait pensé inviter des économistes austères pour divertir les foules. Ce n’est qu’une supposition, bien sûr…

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai hésité à recommander la lecture de ce livre un peu en raison des quelques répétitions qu’il contient et aussi parce que je me demandais s’il fallait se taper le livre de Cahuc et Zylberberg pour bien le comprendre. Finalement, je ne crois pas que ce soit nécessaire, quoique rien ne vous interdit de lire mon compte-rendu de ce livre si le cœur vous en dit! En fait, les textes de ce livre, même s’ils sont écrits en fonction du livre de Cahuc et Zylberberg, peuvent s’appliquer à tout un courant en économie, pas seulement aux deux économistes ici vilipendés. Et, quelque part, j’aurais aimé qu’au moins un des textes aille plus loin et montre que ce sont les hypothèses utilisées par les économistes orthodoxes qui sont une insulte à toute science qui se respecte et dont on devrait se débarrasser! Mais, bon, je comprends que les économistes atterrés militent pour se faire accepter par la profession et surtout par les départements d’économie, et qu’ils n’ont pas intérêt à se mettre à dos le gros des effectifs de la profession. Mais, bon, on peut rêver!