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La Chine et le Partenariat transpacifique

6 février 2016

Chine-PTPComme toujours après avoir publié une série de billets sur un sujet précis, je me retrouve avec une pile d’études sur mon bureau. J’ai donc décidé d’en présenter trois dans ce billet! En fait, je ne vais présenter que la première, me contentant de survoler les deux autres, car ce sont les liens entre leurs sujets et celui de la première étude qui m’ont amené à en parler.

L’impact des importations de la Chine aux États-Unis

Les économistes orthodoxes ont toujours chanté les louanges du commerce international, censé avantager tous les pays y participant. C’est ce dogme que David Autor, David Dorn et Gordon Hanson questionnent dans une étude intitulée The China Shock: Learning from Labor Market Adjustment to Large Changes in Trade (Le choc de la Chine : les adaptations du marché du travail causées par de grands changements dans le commerce).

Les auteurs commencent leur étude en précisant que, jusqu’en 1990, le dogme sur les avantages du commerce international se confirmait lorsqu’on l’examinait sous différents angles, soulignant notamment que la baisse de l’emploi dans le secteur manufacturier était surtout due aux changements technologiques et n’a pas accéléré avec la hausse du niveau des échanges internationaux. Mais, précisent-ils, il faut dire que la grande majorité du commerce international entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et 1990 se faisait entre pays industrialisés offrant des niveaux de salaires assez semblables. Puis, la Chine (ainsi que d’autres pays à bas salaires) a décidé de mettre son grain de sel, montrant que si le commerce international peut-être avantageux, il peut aussi avoir un coût.

Si la hausse de la part de la Chine dans le secteur manufacturier mondial fut bien graduelle dans les années 1990, part passant d’environ 2,3 % à environ 5 %, elle a vraiment explosé par la suite pour s’approcher de la barre des 20 % en 2013 (18,8 %), entre autres à la suite de son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce en décembre 2001. Cette hausse a fait en sorte que les importations des États-Unis de produits manufacturés en provenance de la Chine ont augmenté dans 385 des 397 industries manufacturières!

Les auteurs se sont dit que ce choc était l’occasion idéale de tester la théorie économique orthodoxe qui prétend que les seuls effets sur le marché du travail de tels chocs sont un déplacement des travailleurs des régions et industries touchées vers d’autres régions et industries non touchées qui seront ravis de les accueillir (bon, j’ironise un peu…) et une baisse de la demande de travailleurs non spécialisés dans tous les secteurs.

Ils ont donc calculé les effets de la hausse des importations chinoises dans les zones de navettage (ou «commuting zones») les plus touchées par les importations en provenance de la Chine en comparant leurs variations de l’emploi à celles des zones moins ou non touchées (il y a 741 zones de navettage aux États-Unis). Je n’expliquerai pas ici la méthode employée, mais elle m’a semblé bien conçue, car axée sur des données réelles et non sur des concepts théoriques. Non seulement l’emploi dans le secteur manufacturier a baissé davantage dans ces zones (ce qui est assez évident), mais aussi l’emploi dans les autres secteurs économiques. Le chômage y a davantage augmenté, tout comme l’inactivité. En examinant des données longitudinales, ils ont aussi remarqué qu’il y a en fait eu peu de mobilité régionale ou industrielle, les gens qui ont perdu leur emploi ayant des compétences peu transférables et préférant demeurer dans leur région. Cela montre bien, encore une fois, que l’être humain est loin d’être l’homo œconomicus de la théorie économique orthodoxe, que son attachement à sa région est une dimension importante de ses comportements et que des compétences ne se transfèrent pas aussi facilement d’un secteur à l’autre que la théorie l’affirme. Les auteurs citent en plus des cas semblables survenus au Brésil, en Norvège, en Espagne et en Allemagne.

Au bout du compte, les auteurs estiment que le «choc de la Chine» a fait perdre près de 1 million d’emplois dans le secteur manufacturier des États-Unis (sur les 6 millions perdus, dont 5 millions seraient plutôt une conséquence des changements technologiques et d’autres facteurs) et 2 millions dans l’ensemble de l’économie, les pertes d’emplois des autres secteurs étant dues entre autres à la baisse de consommation des personnes qui ont perdu leur emploi dans le secteur manufacturier. En plus, ce choc a eu un impact négatif sur les salaires (qu’ils estiment à plus de 500 $ par année) et a fait augmenter les dépenses de l’État en programmes sociaux (santé, prestations d’assurance-chômage, bons alimentaires et autres) de près de 60,00 $ pour chaque augmentation de 1000 $ en importations provenant de la Chine.

Même si je ressens toujours un certain scepticisme face à des évaluations aussi précises (comment être certain que les effets mentionnés dans cette étude ne viennent que du seul fait que les importations en provenance de la Chine ont augmenté?), cette étude montre bien que le commerce international entraîne bien plus d’effets négatifs que la théorie orthodoxe ne le prétend.

Deux études sur le Partenariat transpacifique

Les deux autres études dont je veux parler tentent d’évaluer l’impact qu’aura le Partenariat transpacifique qui a été signé plus tôt cette semaine (mais qui devra être par la suite ratifié par tous les pays, ce qui n’est pas fait…). La première, The Economic Effects of the Trans-Pacific Partnership: New Estimates (Les effets économiques du Partenariat transpacifique : nouvelles estimations) est une mise à jour d’une autre étude publiée en partie par les mêmes auteurs (Peter A. Petri et Michael G. Plummer) en 2012 à partir des fuites sur le contenu de cet accord. Cette mise à jour a été effectuée à l’aide du texte précis de cette entente et de données plus récentes. La nouvelle étude conclut que ce partenariat fera croître le PIB mondial de 492 milliards $ en 2013, dont une hausse de 131 milliards $ au États-Unis, ce qui représente 0,5 $ de son PIB. Il n’y aurait toutefois aucune augmentation ni diminution du nombre d’emplois dans aucun des pays (j’y reviendrai tantôt)…

La deuxième étude, Trading Down: Unemployment, Inequality and Other Risks of the Trans-Pacific Partnership Agreement (Le chômage, les inégalités et les autres risques de l’Accord de partenariat transpacifique), de Jeronim Capaldo et Alex Izurieta, contient à la fois une critique de la première (en fait de celle de 2012) et une estimation bien différente des effets de cet accord : l’emploi diminuerait de 771 000 au sein des pays participants et de 5,4 millions dans les pays non-participants (880 000 en Europe et 4 500 000 dans les pays en développement).

Bizarrement, il y a plus d’information sur la méthode adoptée par la première étude dans la deuxième que dans la première… La première se contente de dire qu’elle utilise un modèle d’équilibre général calculable, mais sans préciser les hypothèses utilisées. Les modèles d’équilibre général calculables sont en effet basés sur une foule d’hypothèses, comme je l’avais montré dans ce billet (portant sur le modèle utilisé par Luc Godbout pour justifier sa recommandation de diminuer les impôts sur le revenu des particuliers et d’augmenter à la place les taxes à la consommation) où le modèle utilisé contenait au moins une vingtaine d’hypothèses irréalistes… Bref, le modèle utilisé dans la première étude qui conclut aux effets bénéfiques du Partenariat transpacifique contient notamment ces hypothèses :

  • l’économie fonctionne toujours au plein emploi, ce qui explique que cette étude arrive à la conclusion tautologique que le Partenariat transpacifique ne fera ni augmenter ni réduire l’emploi (!);
  • tous les marchés, y compris les marchés des matières premières et de l’emploi, sont toujours en équilibre et les prix s’ajustent parfaitement sans délai;
  • toute perte d’un emploi dans une industrie (en raison, par exemple, de la hausse des importations) est immédiatement compensée par l’ajout d’un emploi dans une autre industrie (en raison, par exemple, de la hausse des exportations), peu importe si les compétences exigées dans ces deux industries ne sont pas du tout les mêmes;
  • le niveau d’inégalités demeure toujours fixe, ce qui est «normal», car ce type modèle utilise un «agent représentatif» («hypothèse selon laquelle l’économie serait formée d’agents identiques par leurs préférences ou leurs fonctions de production»);
  • comme il n’y a qu’un agent, la part des revenus totaux en capital et en revenus d’emploi demeure fixe (alors que la part des revenus d’emploi est en forte baisse depuis des décennies);
  • les salaires augmentent au même rythme que les gains de productivité (ce qui n’est pas le cas depuis au moins 30 ans);
  • le budget des gouvernements est toujours équilibré, de même que le solde commercial international de tous les pays (ce qui est encore plus rigolo quand ce modèle est utilisé pour estimer l’impact d’une entente sur le commerce international!);
  • et bien d’autres…

Il faut dire que la deuxième étude utilise aussi un modèle (le «United Nations Global Policy Model»), mais un modèle qui ne contient pas d’hypothèses de plein emploi et de stabilité du niveau d’inégalités. Il y a d’autres différences, mais il s’agit d’un autre modèle qui repose aussi sur plein d’hypothèses (même si plus réalistes que celles de la première étude)…

Et alors…

Si des études comme la première que j’ai présentée dans ce billet m’intéressent beaucoup, car reposant sur des données empiriques, celles comme les deux dernières me hérissent profondément. Il faut dire que la première étude analyse le passé et que les deux autres tentent de prévoir l’avenir. Or le passé est drôlement plus facile à analyser que l’avenir à prévoir!

Avec ce billet, j’ai voulu surtout montrer l’absurdité de certains modèles de prévisions trop souvent utilisés en économie. Pour pouvoir utiliser des calculs mathématiques qui donnent l’impression d’une grande rigueur scientifique, on est forcé de baser les modèles qui utilisent ces calculs sur des hypothèses très restrictives qu’on sait très bien fausses. Et on se convainc que les conclusions tirées de ces hypothèses fausses sont exactes…

En fait, je n’ai guère plus confiance aux conclusions de la troisième étude qu’à celles de la deuxième (même si elle contient moins d’hypothèses qu’on sait fausses). Je pourrais bien sûr plus facilement les accepter par biais de confirmation, parce qu’elles correspondent davantage à ce que je pense des effets du Partenariat transpacifique. Mais, je trouve tellement ridicules ces prévisions trop précises (comme la perte de 771 000 emplois au sein des pays participants) que je ne peux que douter de l’ensemble de la démonstration qu’elle contient…

Cela dit, le Partenariat transpacifique, comme l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (AÉCG) et pour à peu près les mêmes raisons, peu importe le nombre d’emplois qu’il pourrait ajouter ou détruire, c’est mal

Les caractéristiques des immigrants au Québec (3)

3 février 2016

revenus immigrantsJe poursuis ma série sur l’analyse des données que Statistique Canada a publiées récemment dans trois tableaux cansim sur le revenu des immigrants. Je rappelle que ces données proviennent de l’appariement d’un «fichier administratif sur les immigrants reçus au fichier sur la famille T1», soit aux données des déclarations de revenus. Statistique Canada a réussi à apparier environ 87 % de ces fichiers, univers nettement plus précis et complet que ceux de toute autre source (comme l’Enquête sur la population active ou même l’Enquête nationale auprès des ménages).

Comme les immigrants considérés dans ces données sont seulement ceux qui ont été admis à partir de 1980, il faut bien comprendre qu’elles ne couvrent pas tous les immigrants, ni même 87 % d’entre eux. Par exemple, elles touchent en 2013 environ 690 000 immigrants présents au Québec cette année-là ayant produit une déclaration de revenus au moins une fois entre 1982 et 2013, alors que la population immigrante âgée de 15 ans et plus atteignait plus de 900 000 personnes en 2011, selon les données de l’Enquête nationale auprès des ménages). L’univers de ces données couvre donc environ 75 % de l’ensemble des adultes immigrants. Même si ceux qui ne sont pas couverts par ces données présentent des caractéristiques sûrement différentes de celles des personnes couvertes (ils sont par exemple sûrement plus âgés, la plupart d’entre eux ayant été admis avant 1980), ces données permettent une analyse fine de certaines caractéristiques.

Ce dernier billet de la série portera sur quelques aspects qui n’ont pas été abordés dans les deux premiers billets, soit sur les catégories d’admission ainsi que sur les types de revenus touchés par les immigrants. Encore une fois, j’utiliserai les données du tableau cansim 054-0015.

La catégorie d’admission

Dans le précédent billet, j’ai montré l’impact important de la catégorie d’admission sur la proportion d’immigrants et d’immigrantes présents au Québec en 2013 qui touchaient un revenu de travail. J’ai même calculé par la suite qu’elle aurait été l’écart entre les proportions d’hommes et de femmes qui touchent des revenus de travail si les femmes avaient été admises dans les différentes catégories d’admission dans les mêmes proportions que les hommes : cet écart serait passé de 19,3 % à 15,2 %. Comme ce facteur est de première importance, je me suis dit qu’il serait intéressant de voir comment il a évolué en fonction des années d’admission.

Le graphique qui suit montre les proportions de cinq groupes de catégories d’admission en fonction de l’année d’admission. Comme cette variable est composée de 15 catégories d’admission différentes et qu’un graphique les présentant toutes serait illisible, j’ai isolé les trois catégories les plus importantes (regroupement familial, travailleurs qualifiés – demandeurs principaux et travailleurs qualifiés – conjoints et personnes à charge), ai regroupé quatre catégories de réfugiés (parrainés par le gouvernement et par le secteur privé, admis au Canada et personnes à charge) et les autres catégories (gens d’affaires, candidats des provinces, aides familiaux résidants, programme d’élimination de l’arriéré, programme d’examen administratif, cas d’ordre humanitaire, etc.). Je vais tenter d’expliquer les mouvements de chacun des cinq groupes retenus.

revenus immigrants3-1

– Réfugiés (ligne verte) : De 46 % en 1980 (en raison de l’admission de quelque 13 000 «boat people», ou réfugiés de la mer, venus du Vietnam entre 1979 et 1981), la proportion de réfugiés parmi les immigrants est passée à 21 % en 1981, a atteint un creux de 12 % en 1989, a connu une hausse importante par la suite pour atteindre 32 % en 1991 (en raison de l’admission de réfugiés en provenance de nombreuses régions, dont du Liban, de l’Amérique du Sud, et même de l’Asie et de l’Europe continentale) pour ensuite diminuer à 15 % en 2002 et se stabiliser à ce niveau jusqu’en 2006. Cette proportion est par la suite passée sous la barre des 15 % en 2007, l’année suivant l’arrivée des conservateurs au pouvoir, et même sous celle des 10 % de 2010 à 2013. Ce gouvernement a en effet adopté de nombreuses mesures pour rendre plus difficile l’accueil des réfugiés, leur enlevant même l’accès à des soins de santé et à l’aide sociale, et prévoyant des périodes de détention dans bien des casles demandeurs d’asile envoyés en détention à leur arrivée sont aussi nombreux : en moyenne 9000 par an»).

– Regroupement familial (ligne bleue) : La première pointe de cette catégorie s’observe de 1983 à 1986, sa proportion ayant même atteint 40 % des admissions (des immigrants présents au Québec en 2013, je le rappelle) en 1983. Cette pointe est un peu artificielle, étant due à la baisse du nombre total d’admissions et non pas à une augmentation significative de leur nombre. La deuxième pointe de cette catégorie s’observe en 1993 et en 1994 (avec respectivement 43 % et 47 % des immigrants admis), années qui suivent la forte hausse des admissions dans la catégorie «autres» (j’y reviendrai). Il est fort possible que ce soit ces «autres» qui aient fait venir des membres de leur famille après avoir été admis (d’ailleurs, les régions de provenance de ces «autres» en 1991 et 1992 correspondent aux régions qui ont connu les plus fortes hausses dans la catégorie regroupement familial en 1993 et 1994). Si leur nombre a cette fois augmenté en nombre absolu, la hausse de leur proportion est encore une fois due en bonne partie à une baisse du nombre total d’immigrants admis. La proportion des membres de cette catégorie a ensuite diminué pour se stabiliser entre 20 % et 25 % entre 2002 et 2012 et remonter quelque peu à 28 % en 2013.

– Travailleurs qualifiés – demandeurs principaux (ligne rouge) : Se situant la plupart du temps au troisième rang des catégories de 1980 à 1997, la proportion des membres de cette catégorie a soudainement commencé à augmenter les années suivantes pour prendre le premier rang en 2000 et ne jamais le perdre, creusant au contraire son avance pour représenter environ 40 % des immigrants admis de 2009 à 2013. Cette évolution correspond tout à fait aux politiques d’immigration des gouvernements fédéral et provincial qui tentent d’arrimer davantage l’immigration aux besoins du marché du travail (pour ne pas dire des employeurs). On notera que l’augmentation de la proportion de cette catégorie parmi les immigrants admis correspond tout à fait à celle de la proportion d’immigrants titulaires de diplômes universitaires (voir le troisième graphique du premier billet de cette série).

– Travailleurs qualifiés – conjoints et personnes à charge (ligne jaune) : Alors que la proportion de membres de cette catégorie suit d’assez près celle de la précédente de 1980 à 1998, elle demeure assez stable par la suite, ne suivant pas la hausse de la proportion des demandeurs principaux. À moins que cela montre que les deux conjoints soient plus souvent admis ensemble comme demandeurs principaux, je n’ai pas vraiment d’hypothèse pour expliquer l’écart grandissant entre le nombre d’immigrants admis comme demandeurs principaux et comme conjoints et personnes à charge.

– Autres (ligne rouge vin) : Gravitant la plupart des années entre 5 % et 10 % du total d’immigrants admis, les membres de ce regroupement de catégories a connu deux pointes importantes. La première, qui a porté leur proportion à 21 % en 1986 et à 27 % en 1987, provient essentiellement du «programme d’examen administratif», un programme temporaire en vigueur de 1983 à 1985 qui donnait «aux demandeurs la possibilité de soumettre leur demande dans l’anonymat, à travers un représentant, pour le processus initial d’évaluation». La soumission ayant été faite de 1983 à 1985, il n’est pas étonnant, compte tenu des délais de traitement, que les admissions se soient réalisées en 1986 et 1987. La deuxième pointe, bien plus forte, a porté leur proportion à 32 % en 1991 et à 29 % en 1992. Elle provenait du «programme d’élimination de l’arriéré», établi parce que «La Commission de l’immigration et du statut de réfugié a évalué qu’à compter de décembre 1988 il y avait 85,000 demandes représentant 102,000 personnes à décider en vertu de l’ancien système de détermination. Le Programme d’élimination de l’arriéré était destiné à éliminer les cas en attente dans une période de deux ans». Je connaissais ce programme, mais m’imaginais qu’il avait plutôt eu ses plus grands effets vers 1994 et 1995, compte tenu des accusations des indépendantistes qui prétendaient que Immigration Canada avait accéléré l’attribution de certificats d’immigration juste avant le référendum. Cela est peut-être vrai, mais les données montrent des taux d’admission bien supérieurs de 1990 à 1993 qu’en 1994 et en 1995.

Types de revenus

Ces données présentent cinq types de revenus : d’emploi, d’emploi autonome, de placements (dividendes, intérêts, autres revenus de placements et gains en capital imposables), d’assurance-emploi et d’aide sociale. Même si l’information n’est pas précise à cet effet, il semble, d’après les données du tableau 054-0024, que les revenus de retraite (RRQ, pension de vieillesse, etc.) soient compris dans les revenus d’aide sociale.

J’ai préparé un graphique sur ces revenus en fonction de l’année d’admission, mais comme il n’ajoute pas grand-chose à d’autres graphiques présentés dans le premier billet (si ce n’est que la proportion d’immigrants ayant des revenus de placement augmente en fonction de la durée de la présence au Québec depuis leur admission, ce qui n’a rien d’étonnant), j’ai choisi de plus simplement en présenter un autre.

revenus immigrants3-3

Ce graphique montre plutôt la proportion d’immigrants ayant reçu des revenus des cinq types décrits plus tôt selon le sexe. Si d’autres graphiques présentés dans les précédents billets, surtout dans le deuxième, avaient déjà indiqué avec bien plus de détails que les hommes sont proportionnellement plus nombreux à avoir reçu des revenus d’emploi, j’ai personnellement été étonné de constater que :

  • les femmes sont proportionnellement aussi nombreuses que les hommes à avoir reçu des revenus de placement (notons toutefois que le revenu qu’elles en ont tiré est bien moindre);
  • elles sont proportionnellement presque aussi nombreuses que les hommes à avoir reçu des prestations d’assurance-emploi, même si elles étaient proportionnellement bien moins nombreuses à avoir touché des revenus d’emploi, donc à avoir pu satisfaire aux critères d’admissibilité de ces prestations (d’autant plus que les femmes travaillent beaucoup plus souvent à temps partiel); cela pourrait s’expliquer par une plus grande précarité de leurs emplois;
  • elles sont à peine plus nombreuses proportionnellement à avoir touché des prestations d’aide sociale (quoique, si les prestations de retraite sont effectivement comprises dans ce type de revenu, comme je le pense, ce serait moins étonnant).

Et alors…

Ce billet met fin à ma courte série de trois billets sur les données publiées par Statistique Canada sur les revenus et les caractéristiques des immigrants. Je pourrais bien sûr poursuivre en découpant davantage les variables, mais je crois que les données que j’ai analysées ont permis de dégager les principaux constats qu’on peut en tirer.

Nous ne savons pas encore tout sur ces personnes qui viennent se joindre à nous, mais je crois que l’analyse de ces données nous a permis d’en savoir plus!

Penser tout haut l’économie avec Keynes

1 février 2016

KeynesAvec le livre Penser tout haut l’économie avec Keynes, Paul Jorion vise à revisiter l’œuvre de John Maynard Keynes pour lui apporter des modifications et des compléments là où il le juge nécessaire.

Première partie : formation et premiers écrits

1. Bloomsbury et la Première Guerre mondiale : Sans être le moins du monde artiste, Keynes a fait partie d’un des groupes d’artistes les plus flamboyants de son époque, le Groupe de Bloomsbury dont Virginia Woolf fut la plus connue des membres. C’est à cette époque, en 1919, qu’il écrit Les conséquences économiques de la paix, livre dans lequel il fait cette prévision célèbre malheureusement juste : «Si nous cherchons délibérément à l’appauvrir [l’Allemagne], j’ose prédire que la vengeance sera terrible». Mathématicien et philosophe de formation, ce n’est que par la suite qu’il s’intéresse vraiment à l’économie, même s’il enseignait cette matière (de façon orthodoxe) depuis 1908, ayant cédé aux pressions de Alfred Marshall.

2. Le scepticisme de Keynes à l’égard des mathématiques : Dans son Traité sur la probabilité, écrit de 1906 à 1914, mais publié en 1921, Keynes rejette toute possibilité de faire des prévisions valables en économie en raison du trop grand nombre de variables justement imprévisibles (j’endosse!). Il ajoutera en 1936 que «Une portion trop importante de la théorie économique «mathématique» récente n’est que concoctions, aussi imprécises que les hypothèses initiales sur lesquelles elles reposent, ce qui permet à l’auteur de perdre de vue les complexités et les interdépendances du monde réel dans un labyrinthe de symboles prétentieux et n’aidant en aucune manière à la compréhension». J’adore! Et, pourtant, on ne tient toujours pas compte de cet argument pertinent de nos jours dans l’économie orthodoxe.

3. La croisade de Keynes contre l’étalon-or : Pour Keynes, l’étalon-or est une relique barbare, survivance d’une époque où on ne comprenait pas le fonctionnement de la monnaie (cette remarque est pour moi toujours d’actualité, face aux gens, à gauche comme à droite, qui voudraient qu’il soit rétabli). Ce chapitre aborde aussi les positions de Keynes sur l’inflation, la rigidité des salaires et la spéculation.

4. Keynes, un socialiste loup solitaire : Ce court chapitre porte sur les appuis politiques de Keynes. Se disant socialiste, il rejette pourtant le parti travailliste, pas assez universel à son goût. Il appuiera plutôt le parti libéral, formant à lui seul son aile socialiste! Il cherchait «un système social qui serait efficient à la fois sur le plan économique et sur le plan moral».

5. L’URSS : l’enfer préfigurant le paradis ? : Keynes pourfend le soviétisme, ne le trouvant pas efficace ni sur le plan économique ni sur le plan moral. Le chapitre aborde aussi son dédain du marxisme «faux sur le plan scientifique mais aussi dénué d’intérêt ou d’application pratique dans le monde moderne».

6. Le capitalisme est une caricature du darwinisme : Keynes n’est pas plus tendre envers le laisser-faire, l’utilitarisme de Bentham (philosophie à la base de l’économie classique et néoclassique), la rationalité de l’homo œconomicus et la main invisible de Adam Smith. Malheureusement, il serait un peu long de présenter ici les remarques suaves de Keynes sur ces sujets. Disons seulement qu’il souligne que ces trois concepts faisaient bien l’affaire des milieux des affaires…

7. Keynes utopiste : Ce chapitre aborde certains écrits non théoriques de Keynes, comme ses Perspectives économiques pour nos petits-enfants. Le moins qu’on puisse dire, c’est que Keynes avait raison de remettre en question les qualités prédictives de l’économie, car c’est dans ce texte où il tentait de prévoir l’avenir lointain de l’économie qu’il s’est le plus trompé!

8. Genèse du multiplicateur : C’est dans un texte partisan écrit pour le parti libéral que Keynes parle pour la première fois de l’effet multiplicateur (créer un emploi entraîne la création d’autres emplois, par exemple), concept qui a été approfondi par un de ses étudiants, Richard Kahn. Ce concept est encore utilisé de nos jours, même par les économistes orthodoxes. On se rappellera à ce sujet l’aveu d’Olivier Blanchard, alors économiste en chef du FMI, d’avoir mal calculé le multiplicateur des mesures d’austérité en Europe, alors qu’un bon calcul aurait mené le FMI à ne pas recommander ce genre de mesures.

9. Où Keynes dit tout sur l’argent : Le principal apport de Keynes sur la monnaie est d’avoir contredit le dogme néoclassique prétendant que l’épargne et l’investissement sont toujours égaux. Selon Jorion, Keynes n’a jamais été précis sur la question de la création de monnaie ex nihilo par les banques, la contestant dans son Traité de la monnaie, puis l’ignorant presque par la suite. Pour Jorion, ce concept est une supercherie. Pour parler de création de monnaie ex nihilo, il faut confondre l’argent, la monnaie et les reconnaissances de dettes, qui sont des marchandises.

10. Keynes dénonce la logique comptable : Dans ce court chapitre, Jorion mentionne que Keynes était contre la libre mobilité internationale des capitaux. Il ridiculisait aussi l’utilisation de la logique comptable, ce qui nous a valu une de ses citations que je préfère : «La même règle autodestructrice du calcul financier régit tous les aspects de l’existence. Nous détruisons la beauté des campagnes parce que les splendeurs de la nature, n’étant la propriété de personne, n’ont aucune valeur économique. Nous serions capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne rapportent aucun dividende».

Deuxième partie : La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936)

11. Genèse et gestation de la Théorie générale : Pour Jorion, La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie est un livre rempli de perles, mais bâclé, car contenant trop de concessions à l’école classique et de formulations approximatives.

12. Keynes et le mystère du taux d’intérêt : L’auteur présente dans ce chapitre la façon dont lui-même et Keynes expliquent la formation des taux d’intérêt. De façon simplifiée, pour Keynes, le taux d’intérêt pour lequel nous sommes disposés à prêter dépend de notre propension à consommer (et donc à épargner) et de notre préférence pour la liquidité qui «apaise notre inquiétude». Dit autrement, «la prime que nous exigeons pour que nous acceptions de nous séparer de notre argent est la mesure du degré de notre défiance». Cela dit, ce calcul étant complexe, nous prendrons notre décision selon les conventions établies (les taux offerts) et notre esprit animal, soit en fonction de nos émotions plutôt que selon notre rationalité, comme la théorie classique le prétend. L’auteur poursuit en montrant une contradiction entre cette explication de Keynes et d’autres parties de son livre. Il termine ce chapitre, le deuxième plus long du livre, en abordant le concept de la trappe à liquidité, concept qui fut bien utilisé ces dernières années.

13. L’énigmatique brouillon du «chapitre 5» : Après le départ de Lydia Lopokova, l’épouse de Keynes, de son domicile pour une maison de retraite en 1976, on a découvert de nombreux écrits non publiés de Keynes, notamment une ébauche d’un chapitre portant sur le taux d’intérêt allant beaucoup plus loin que la préférence pour la liquidité. L’auteur propose quelques hypothèses qui expliqueraient que Keynes ait décidé de ne pas l’inclure dans la version finale de la théorie générale. Ces hypothèses basées sur rien de tangible me semblent bien gratuites et sans grand intérêt.

14. L’explication du prix par le rapport de force : Keynes, comme les classiques, attribuait beaucoup d’importance à la rareté dans la fixation des prix (et des salaires). Comme l’indique le titre de ce chapitre, l’auteur considère plutôt que le rapport de force entre les acheteurs et les vendeurs est bien plus concluant à cet égard.

15. Mécanismes de formation des prix combinés : Dans le plus long chapitre du livre, l’auteur poursuit sur le thème des facteurs influençant la formation des prix et des salaires : le risque, le temps (pour vendre, par exemple), la spéculation, les coûts de production, la concurrence, les taux d’intérêt, etc. Comme ce chapitre porte plus sur les thèses de l’auteur que sur celles de Keynes, je ne m’y attarderai pas.

Troisième partie : Keynes dans le siècle

16. Keynes et la monnaie : Keynes distinguait trois types de monnaie : la monnaie-marchandise (comme des pièces d’or, où l’échange devient un troc entre la valeur du métal et la marchandise achetée), la monnaie gérée (en billets ou pièces sans valeur intrinsèque, mais basée sur des réserves d’un métal, soit le concept d’étalon-or) et la monnaie fiduciaire (comme la monnaie gérée, mais sans étalon-or). Si Keynes rejetait l’étalon-or pour un pays (comme on l’a vu auparavant), il était encore plus véhément envers l’utilisation de l’or pour équilibrer les échanges internationaux, car ce système avantage de façon indécente les pays qui ont la chance d’avoir des mines d’or sur leur territoire et les pays en croissance. Ce chapitre porte aussi sur l’utilisation des taux d’intérêt pour attirer des capitaux et sur la position que défendit Keynes lors des négociations de Bretton-Woods en 1944. Il visait entre autres à interdire les déplacements de capitaux ne visant qu’à l’évitement fiscal. Si sa position avait prévalu, il ne pourrait pas y avoir de paradis fiscaux!

17. Bretton Woods : Keynes visait à Bretton-Woods à créer une monnaie supranationale, le bancor, «à laquelle les monnaies auraient été rattachées». Cependant, le rapport de force étant de façon démesurée du côté des négociateurs des États-Unis, ceux-ci réussirent à imposer leur solution, soit que le dollar américain serve de monnaie internationale et que celle-ci soit rattachée à un étalon-or. Or, servant de monnaie internationale, il fallait que les États-Unis émettent leur monnaie selon les besoins internationaux, et non selon les seuls besoins de leur pays. En conséquence, les échanges internationaux des États-Unis devaient être déficitaires. À la longue, la quantité de dollars explosa dans les autres pays qui exigèrent d’être «remboursés» en or. Les États-Unis remirent dans un premier temps de grandes quantités d’or, mais fermèrent le robinet en 1971, détachant leur dollar de l’étalon-or. Cela mit en quelque sorte fin aux accords de Bretton-Woods, qui n’ont toujours pas été remplacés à ce jour.

18. Keynes, les arts et les lettres : Keynes était réputé être un grand amant des arts. Jorion n’en est pas certain, en raison de l’aide qu’il apportait en premier lieu à ses amis artistes (et à sa femme ballerine) et de l’achat d’une peinture peu reconnue de Cézanne (!) prouvant selon lui le manque de connaissance de Keynes en la matière. C’est dans ce genre de jugement que l’auteur m’intéresse le moins. En effet, avant d’aider ses amis, Keynes les a choisis! Cela montre à tout le moins qu’il se sentait bien dans le milieu artistique. Mais, qu’importe que Jorion ait raison ou pas, son verdict repose sur des raisonnements pas du tout concluants.

19. Le style de Keynes : Avec un tel titre, je m’attendais à une analyse approfondie du style de Keynes, soulignant par exemple son utilisation fréquente de l’ironie ou de l’humour anglais. Mais, l’auteur base en fait la majeure partie de ce chapitre sur un extrait écrit d’une comparution devant un comité pour étudier la pertinence pour le gouvernement de créer une loterie d’État. Au lieu d’un témoignage d’«expert», Keynes a plutôt donné son opinion personnelle. Plus loin, l’auteur cite des observateurs du style de Keynes qui le qualifient d’arrogant, voire de grossier, ou de pur génie de l’argumentation.

Conclusion : Ni Marx ni Keynes : Dans ce chapitre, Jorion avance que l’œuvre de Keynes ne peut pas constituer un véritable changement de paradigme en économie pour deux raisons : la paresse de Keynes qui, selon lui, l’empêche d’offrir un tout cohérent, et l’absence de la notion de rapport de force notamment dans l’établissement des prix, des salaires et des taux d’intérêt. Au bout du compte, il reproche à Marx et à Keynes d’avoir tourné les coins ronds pour mettre de l’avant leurs objectifs respectifs, soit la révolution pour le premier et le plein emploi pour le deuxième.

Épilogue : Ce court épilogue de deux pages repose en bonne partie sur une citation de Joan Robinson, une ancienne étudiante de Keynes (et qui est devenue une innovatrice importante dans l’histoire de la pensée économique), qui considère que la principale faiblesse de la position de Keynes était qu’il excellait à comprendre les problèmes, mais qu’il éprouvait beaucoup de difficulté à comprendre comment les résoudre.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais pas en entier! Tant que le contenu du livre commente la pensée de Keynes, même en la critiquant, ce livre est d’un grand intérêt. Mais quand l’auteur profite de certains sujets pour développer sur des dizaines de pages (comme dans le chapitre 15, que, je le confesse, j’ai lu en diagonale tellement il ne m’intéressait pas) sur sa vision de l’économie, je décroche.

Si ce livre demeure intéressant à lire, une personne intéressée par la vie et l’œuvre de Keynes devrait plutôt lire Keynes et ses combats, du regretté Gilles Dostaler, livre beaucoup plus complet et intéressant. Par contre, celui de Jorion a le mérite d’être moins complaisant et plus centré sur les contributions de Keynes dans le domaine de l’économie.

Malgré les réserves que j’ai émises, je ne regrette nullement d’avoir lu ce livre (ni d’avoir pour une fois sauté une trentaine de pages!).

Les caractéristiques des immigrants au Québec (2)

30 janvier 2016

revenus immigrantsJe poursuis mon analyse des données que Statistique Canada a publié récemment dans ces trois tableaux cansim sur le revenu des immigrants, analyse que j’ai amorcée plus tôt cette semaine.

Je rappelle que ces données proviennent de l’appariement d’un «fichier administratif sur les immigrants reçus au fichier sur la famille T1», soit aux données des déclarations de revenus. Statistique Canada a réussi à apparier environ 87 % de ces fichiers, univers nettement plus précis et complet que ceux de toute autre source (comme l’Enquête sur la population active ou même l’Enquête nationale auprès des ménages).

Comme les immigrants considérés dans ces données sont seulement ceux qui ont été admis à partir de 1980, il faut bien comprendre qu’elles ne couvrent pas tous les immigrants, ni même 87 % d’entre eux. Par exemple, elles touchent en 2013 environ 690 000 immigrants ayant produit une déclaration de revenus au moins une fois entre 1982 et 2013, alors que la population immigrante âgée de 15 ans et plus atteignait plus de 900 000 personnes en 2011, selon les données de l’Enquête nationale auprès des ménages). L’univers de ces données couvre donc environ 75 % de l’ensemble des adultes immigrants. Même si ceux qui ne sont pas couverts par ces données présentent des caractéristiques sûrement différentes de celles des personnes couvertes (ils sont par exemple sûrement plus âgés, la plupart d’entre eux ayant été admis avant 1980), ces données permettent une analyse fine de certaines caractéristiques.

Enfin, il faut savoir que les données que j’analyserai dans ce billet portent uniquement sur les 690 000 immigrants contribuables présents au Québec en 2013. J’avais au début prévu consacrer ce deuxième billet aux données du tableau cansim 054-0024, mais j’ai constaté qu’elles ne permettent pas d’aborder tous les sujets qui m’intéressent le plus. J’utiliserai donc encore les données du tableau cansim 054-0015 en plus de celles du tableau 054-0024 (mais seulement pour le quatrième graphique de ce billet).

Dans le premier billet de cette série, j’ai présenté un graphique simple montrant que l’écart entre l’intégration au marché du travail des hommes et des femmes est beaucoup plus élevé chez les immigrants plus récents que chez ceux au pays depuis longtemps. Comme cette question est primordiale en matière d’immigration, ce billet sera entièrement consacré à l’approfondir en tentant de découvrir les facteurs qui peuvent expliquer le plus ces écarts de plus en plus importants.

Selon la région de provenance

J’en ai parlé brièvement dans le premier billet, mais je crois préférable de montrer un graphique qui illustre clairement les écarts d’intégration entre les femmes et les hommes (soit la différence entre la proportion de femmes et d’hommes qui ont eu des revenus de travail en 2013) selon les régions de provenance des immigrants. Comme ces écarts sont plus importants chez les immigrants récents, ce graphique présente les données pour les immigrants admis au cours des cinq dernières années de la période, soit de 2009 à 2013.

revenus immigrants1-1

Ce graphique montre que cet écart (en moyenne de 19,3 points de pourcentage) est le plus grand chez les immigrants provenant de l’Afrique et du Moyen-Orient (24,9 points, seule région où cet écart est supérieur à la moyenne), puis de l’Asie, Australasie et Pacifique (17,9 points), et de l’Amérique du Sud (16,2 points). Cet écart est nettement moindre, quoique pas du tout négligeable, chez les immigrants provenant du Royaume-Uni (13,3 points), de l’Europe continentale (13,2 points) et des États-Unis (12,2 points). Notons que le premier rang des immigrants provenant de l’Afrique et du Moyen-Orient correspond tout à fait à l’analyse que j’ai faite il y a plus de deux ans sur la situation sur le marché du travail des femmes arabes. S’il est intéressant d’avoir pu ainsi trouver un premier facteur explicatif (quoique l’examen des données ne suffit pas à expliquer les raisons pour lesquelles les femmes provenant de l’Afrique et du Moyen-Orient sont si pénalisées sur le marché du travail), il est clair que les écarts de plus de 10 points même chez les immigrants provenant de régions où ils sont bien moindres (comme les États-Unis et l’Europe) doivent être dus à d’autres facteurs.

Niveau de scolarité

Le deuxième graphique montre la différence de la répartition du niveau de scolarité lors de l’année d’admission entre les femmes qui ont eu des revenus de travail en 2013 et celles qui n’en ont pas eus. Comme les données pour les quatre dernières années (2010 à 2013) ne sont pas disponibles (elles seraient en révision), j’ai utilisé les données publiées des cinq années les plus récentes, soit de 2005 à 2009.

revenus immigrants1-2

Ce graphique nous indique que les femmes sans scolarité représentent 3 % de celles qui ont eu un revenu d’emploi en 2013, mais 6 % de celles n’en ayant pas eu. Celles qui n’ont qu’un diplôme d’études secondaires (DES) ou moins sont aussi nettement plus présentes chez les femmes n’ayant pas eu de revenus d’emploi (35 % d’entre elles) que chez elles en ayant eu un (27 %). S’il n’y a pas de différence significative dans la proportion de femmes qui ont un diplôme postsecondaire parmi celles ayant ou n’ayant pas eu de revenus d’emploi, on voit que la proportion de femmes titulaires d’un diplôme universitaire est nettement plus grande chez les immigrantes ayant eu un revenu d’emploi en 2013 (44 %) que chez celles n’en ayant pas eu (36 %). On notera ici que le taux de titulaires d’un diplôme universitaire parmi les immigrantes est très élevé, ce qui pourrait étonner. Finalement, même si ce graphique nous montre un autre facteur explicatif du niveau d’intégration des femmes au marché du travail, il n’explique en rien les importants écarts de cette intégration entre les hommes et les femmes, car leur niveau de scolarité et son impact sur l’intégration au marché du travail sont très semblables chez les membres des deux sexes.

Connaissance des langues officielles

Le troisième graphique, de la même façon que le précédent, montre la différence de la connaissance des langues officielles lors de leur admission entre les femmes qui ont eu des revenus de travail en 2013 et celles qui n’en ont pas eus.

revenus immigrants1-3

On sera peut-être étonné (certains le seront sûrement!) de constater que les immigrantes ne connaissant que l’anglais (ce qui n’exclut bien sûr pas la connaissance de langues autres que le français et l’anglais) sont proportionnellement plus nombreuses parmi celles n’ayant pas eu de revenu d’emploi en 2013 (18 %) que parmi celles qui en ont eu un (15 %). Celles qui connaissent le français, mais pas l’anglais, sont également représentées (30 %) parmi les deux groupes. Par contre, la connaissance du français et de l’anglais favorise énormément l’intégration au marché du travail, les immigrantes bilingues (dont un grand nombre sont sûrement au moins trilingues) représentant une bien plus forte proportion de celles qui ont eu un revenu d’emploi en 2013 (45 %) que de celles qui n’en ont pas eu (33 %). Finalement, les immigrantes qui ne connaissent ni le français ni l’anglais sont au moins deux plus représentées chez celles qui n’ont pas eu de revenus d’emploi (19 %) que chez celles qui en ont eu (9 %). Encore une fois, même si la connaissance des langues officielles est un autre facteur explicatif important de l’intégration des femmes au marché du travail, il n’explique en rien les importants écarts de cette intégration entre les hommes et les femmes, car leur connaissance des langues officielles et son impact sur l’intégration au marché du travail sont très semblables chez les membres des deux sexes.

L’âge

L’âge lors de l’admission au pays est aussi un facteur important pour expliquer l’intégration au marché du travail.

revenus immigrants1-4

Le quatrième graphique montre éloquemment que les immigrantes âgées de 55 ans et plus sont beaucoup plus représentées chez celles qui n’ont pas eu de revenus d’emploi (9,3 %) que chez celles qui en ont eu (1,9 %). Encore une fois, comme ce phénomène est le même et de la même ampleur chez les hommes, il n’explique en rien les importants écarts de cette intégration entre les hommes et les femmes.

La catégorie d’admission

Je me demande pourquoi j’ai gardé ce facteur pour la fin… Dans les tableaux de Statistique Canada, cette variable est composée de 15 catégories d’admission différentes. Pour les deux graphiques qui suivent, j’ai isolé les trois catégories les plus importantes (regroupement familial, travailleurs qualifiés, demandeurs principaux et travailleurs qualifiés, conjoints et personnes à charge), qui comptent pour 84 % des immigrants et 82 % des immigrantes, ai regroupé quatre catégories de réfugiés (parrainées par le gouvernement et par le secteur privé, admis au Canada et personnes à charge) et n’ai pas inclus les autres catégories (gens d’affaires, aides familiaux résidents, etc.), car comptant trop peu de personnes pour avoir un rôle significatif. Au total, les catégories retenues comptent pour 91,6 % des immigrantes et 92,1 % des immigrants couverts par ces données. Le premier graphique montre la répartition de tous les immigrants et immigrantes admis entre 2009 et 2013 selon les quatre catégories retenues. Le deuxième montre la proportion d’immigrants et d’immigrantes ayant eu des revenus de travail en 2013 selon la catégorie d’admission.

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Le premier graphique indique que la proportion des hommes qui ont été reçus comme demandeurs principaux (50 %) est beaucoup plus élevée que la proportion des femmes dans cette catégorie (31 %). Or, le deuxième graphique montre que, pour les hommes (80 % par rapport à leur moyenne de 75 %) et encore plus pour les femmes (69 % par rapport à leur moyenne de 56 %), il s’agit de la catégorie où la proportion de personnes ayant eu des revenus de travail en 2013 est la plus élevée. C’est aussi la catégorie où l’écart de cette proportion entre les hommes et les femmes est la moins élevée (10,9 points de pourcentage par rapport à la moyenne de 19,3 points). À l’inverse, la proportion de femmes est plus élevée que celle des hommes dans les trois autres catégories (regroupement familial, conjoints et personnes à charge, et réfugiés) où la proportion de personnes ayant eu un revenu d’emploi en 2013 est inférieure à la moyenne. On notera finalement que c’est dans la catégorie du regroupement familial que la différence entre la proportion des hommes et des femmes qui ont un revenu d’emploi est la plus élevée (28,4 points de pourcentage), alors que c’est aussi la catégorie où la proportion de femmes est la plus élevée par rapport à celles des hommes (28 % par rapport à 17 %).

Et alors…

Il est clair pour moi que la différence de la proportion d’hommes et de femmes dans les catégories d’admission est le facteur qui explique le plus l’écart du pourcentage de personnes ayant eu un revenu d’emploi en 2013 entre les immigrants et les immigrantes entre 2009 et 2013. À ce facteur principal s’ajoute aussi la plus grande proportion d’immigrants provenant de l’Afrique et du Moyen-Orient au cours des dernières années.

revenus immigrants1-7D’ailleurs, comme le montre le tableau ci-contre, ces deux facteurs ont des effets cumulatifs qu’on peut même qualifier d’intersectionnels. On peut y voir que, parmi les immigrants qui proviennent de l’Afrique et du Moyen-Orient, le pourcentage qui sont admis en tant que demandeurs principaux est nettement plus élevé que pour les immigrants des autres régions (59 % par rapport à 45 %), mais que c’est exactement l’inverse pour les immigrantes provenant de la même région. En effet, seulement 29 % d’entre elles appartenait à cette catégorie, soit moins que les immigrantes des autres régions (32 %) et surtout la moitié moins que les hommes de leur région. Il en est de même de l’écart entre la proportion de femmes et d’hommes admis dans la catégorie des demandeurs principaux qui ont des revenus d’emploi : cet écart est de 14 points pour les personnes admises en provenance de l’Afrique et du Moyen-Orient, soit quatre points de plus qu’entre les femmes et les hommes admis des autres régions.

Même si ce dernier exemple montre de façon encore plus nette que ces deux facteurs sont ceux qui expliquent le plus les écarts entre les immigrants et les immigrantes du pourcentage de personnes qui ont des revenus d’emploi, il est clair que bien d’autres facteurs jouent un rôle dans l’intégration sur le marché du travail, les plus importants étant le niveau de scolarité et la connaissance du français et de l’anglais. L’âge aussi joue un rôle, mais cela n’est absolument pas spécifique aux immigrants!

Comme j’ai concentré ce billet sur un seul angle abordé par ces données, j’ai dû en négliger d’autres. Cela me force à prolonger cette série!

Les caractéristiques des immigrants au Québec (1)

27 janvier 2016

revenus immigrantsJ’ai rarement eu autant de difficulté à comprendre des données que celles publiées par Statistique Canada récemment sur le revenu des immigrants. Or, pour pouvoir analyser des données, encore faut-il savoir ce qu’elles signifient! Je savais quand même que les données publiées ce jour-là concernaient les «immigrants admis entre 1980 et 2013, et ayant produit une déclaration de revenus au moins une fois entre 1982 et 2013», mais ne parvenais pas à comprendre le sens des données des trois tableaux cansim qui accompagnaient cette diffusion. Comme j’ai finalement saisi le sens des données de ces trois tableaux, je compte écrire au moins deux billets sur le sujet et peut-être plus si ces billets soulèvent un minimum d’intérêt.

Ces données proviennent de l’appariement d’un «fichier administratif sur les immigrants reçus au fichier sur la famille T1», soit aux données des déclarations de revenus. Statistique Canada a réussi à apparier environ 87 % de ces fichiers, univers nettement plus précis et complet que ceux de toute autre source (comme l’Enquête sur la population active ou même l’Enquête nationale auprès des ménages). Ce premier billet portera sur certaines des données diffusées dans le tableau cansim 054-0015.

Comme les immigrants considérés dans ces données sont seulement ceux qui ont été admis à partir de 1980, il faut bien comprendre qu’elles ne couvrent pas tous les immigrants, ni même 87 % d’entre eux. Par exemple, elles touchent en 2013 environ 690 000 immigrants ayant produit une déclaration de revenus au moins une fois entre 1982 et 2013, alors que la population immigrante âgée de 15 ans et plus atteignait plus de 900 000 personnes en 2011, selon les données de l’Enquête nationale auprès des ménages). L’univers de ces données couvre donc environ 75 % de l’ensemble des adultes immigrants. Même si ceux qui ne sont pas couverts par ces données présentent des caractéristiques sûrement différentes de celles des personnes couvertes (ils sont par exemple sûrement plus âgés, la plupart d’entre eux ayant été admis avant 1980), ces données permettent une analyse fine de certaines caractéristiques.

Enfin, il faut savoir que les données que j’analyserai dans ce billet portent uniquement sur les 690 000 immigrants contribuables présents au Québec en 2013. Les années présentées sur les graphiques n’indiquent donc pas la situation de cette population au cours de chacune de ces années, mais indique uniquement les années au cours desquelles les 690 000 immigrants contribuables présents au Québec en 2013 ont été admis au pays (c’est cet aspect de ces données qui m’a pris longtemps à comprendre et qui n’est pas facile à expliquer). Même si ces données sont conçues pour fournir de l’information sur le revenu des immigrants, elles contiennent en fait des données sur de nombreuses autres caractéristiques : région d’origine, scolarité, sexe, connaissance des langues officielles, etc. Et comme Statistique Canada n’a pas accompagné la parution de ces données d’une analyse, aucun média n’en a parlé.

Région d’origine

Le premier graphique présente l’évolution des régions d’origine des immigrants présents au Québec en 2013 selon l’année de leur admission.

revenus immigrants1

La première observation qui saute aux yeux est la chute de la proportion d’immigrants provenant de l’Asie, de l’Australasie et du Pacifique (ligne rouge) dès la deuxième année de cette série, soit en 1981. Le graphique montre aussi que cette proportion a aussi diminué graduellement entre le début des années 1990 et 2013 (de 27 % en 1994 à 14 % en 2013). Le niveau fort élevé de 1980 s’explique sûrement par l’admission au Québec de quelque 13 000 «boat people», ou réfugiés de la mer, venus du Vietnam entre 1979 et 1981. De même, le fort niveau d’immigrants venus de l’Amérique du Sud (ligne jaune, région que Statistique Canada nomme en fait «Amérique du Sud, Groenland et quelques îles de la côte Pacifique et Atlantique des États-Unis») dans les années 1980 n’est sûrement pas étranger avec l’admission importante de Chiliens à l’époque, mais aussi d’autres pays de cette région. Avec de 20 % à 25 % de l’immigration récente, cette région constitue encore une source importante d’immigration. Si l’immigration provenant de l’Europe continentale (ligne rouge vin) est demeurée entre 15 % et 30 % de l’immigration tout au long de la période, celle issue de la Grande-Bretagne et des États-Unis n’a jamais dépassé 3 % du total. Mais, il demeure que c’est l’immigration en provenance de l’Afrique et du Moyen-Orient (ligne bleue) qui a le plus augmenté, passant d’à peine 12 % des immigrants actuels admis en 1980 à près de 40 % de l’immigration récente pour occuper le premier rang des régions d’origine chaque année à compter de 1998. Notons que la pointe observée de 1988 à 1992 correspond à une période de forte immigration provenant du Liban.

Connaissance du français

Le deuxième graphique que j’ai préparé montre l’évolution de la proportion des immigrants connaissant le français (uniquement le français ou le français et l’anglais) selon la région d’origine. La ligne bleue foncée (total) montre que la proportion d’immigrants connaissant le français a grandement augmenté depuis 1980, cette proportion étant passée de 29,5 % cette année-là (les «boat people» ayant été peu nombreux à connaître le français, comme le montre la ligne jaune) à 44 % l’année suivante, puis à seulement 40 % en 1997. Par la suite cette proportion a augmenté de façon graduelle pour se situer entre 65 % et 75 % de 2007 à 2013.

revenus immigrants2

La hausse du niveau de connaissance du français à partir de 1997 est à la fois due à une augmentation de cette connaissance chez les immigrants de toutes les régions (même chez ceux provenant de l’Asie et du Royaume-Uni, lignes jaune et verte avec une double flèche) et de l’augmentation de la proportion de l’immigration provenant de l’Afrique et du Moyen-Orient, où la connaissance du français atteint la proportion la plus élevée avec celle provenant de l’Europe continentale (immigration provenant sûrement en grande partie de la France).

Niveau de scolarité

Un autre grand changement dans les caractéristiques des immigrants habitant le Québec en 2013 est la forte augmentation du niveau de scolarité des immigrants.

revenus immigrants3

Le graphique montre clairement la baisse spectaculaire du pourcentage d’immigrants n’ayant aucune scolarité (ligne bleue) ou au plus un DES (ligne rouge), d’un total de près de 80 % en 1980 à moins de 30 % (28 %) en 2013. À l’inverse, c’est du côté de la proportion d’immigrants ayant au moins un baccalauréat (ligne verte) que la hausse fut la plus importante, celle-ci étant passée de seulement 5 % en 1980 à plus de 45 % en 2013 (proportion neuf fois plus élevée!). Quoique moins spectaculaire, la hausse de la proportion de diplômés postsecondaires (ligne jaune) est tout de même fort notable (de 15 % en 1980 à 26 % en 2013).

Revenu moyen

Le revenu moyen (cette moyenne est calculée uniquement chez les personnes qui ont un revenu, soit en moyenne 75 % d’entre elles) varie énormément avec le temps et en fonction de la région d’origine.

revenus immigrants4

On peut en effet voir que le revenu des immigrants présents au Québec en 2013 qui ont été admis en 1980 est beaucoup plus élevé que celui des immigrants qui ont été admis en 2013. Il est en moyenne 2,2 fois plus élevé (2,4 fois pour les femmes et 2,1 fois pour les hommes, données non illustrées dans le graphique). Ensuite, le niveau de revenu est beaucoup plus élevé peu importe l’année d’admission pour les immigrants provenant du Royaume-Uni (ligne bleue pâle), des États-Unis (ligne verte) et de l’Europe continentale (ligne rouge vin) que pour ceux venant des autres régions du monde. Cette différence est en outre beaucoup plus marquée pour ceux qui viennent d’être admis que pour ceux admis depuis plus de 25 ans. On voit d’ailleurs que le revenu moyen des personnes originaires de l’Afrique et du Moyen-Orient (ligne bleue foncée) admis avant 1991 est très semblable à celui des immigrants admis des États-Unis et de l’Europe continentale. Il est difficile de conclure sur ces différences, car les caractéristiques des immigrants ont changé considérablement selon l’année d’admission, comme on l’a vu auparavant, tant sur le plan de la connaissance du français que de la scolarité (entre autres). Il est donc hasardeux de prévoir comment évoluera le revenu des immigrants récents dans 10 ou 20 ans, sauf de dire qu’il augmentera sûrement!

Proportion avec un revenu d’emploi selon le sexe

Le dernier graphique que je présente dans ce billet indique la proportion d’hommes et de femmes ayant un revenu d’emploi.

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L’insertion en emploi est en effet un des principaux problèmes vécus par les immigrants. Ce graphique est toutefois difficile à interpréter, car les immigrants admis depuis plus longtemps sont bien sûr plus âgés et plus susceptibles d’avoir pris leur retraite, ce qui explique sûrement que leur proportion avant un revenu d’emploi est plus faible que ceux qui ont été admis depuis cinq à 10 ans. Cela dit, quelques constats s’imposent :

  • l’intégration au marché du travail prend en général de trois à cinq ans;
  • elle est vraiment difficile lors de l’année d’admission;
  • l’écart entre l’intégration au marché du travail des hommes et des femmes est beaucoup plus élevé chez les immigrants plus récents que chez ceux au pays depuis longtemps; ainsi la différence entre la proportion des hommes et des femmes qui ont déclaré un revenu d’emploi en 2013 est inférieure à 10 points de pourcentage chez les immigrants admis au pays entre 1981 et 2002, se situe entre 10 et 20 points chez les personnes admises entre 2003 et 2011, et est supérieure à 20 points pour celles qui ont immigré en 2012 et 2013;
  • alors que cette différence est la plus élevée chez les immigrants admis en 1980 parmi ceux provenant du Royaume-Uni (!), elle l’est, et de loin, chez les immigrants admis entre 2008 et 2013 parmi ceux provenant de l’Afrique et du Moyen-Orient.

Et alors…

Les cinq angles que j’ai présentés dans ce billet ne sont qu’une partie de ceux qu’on peut exploiter avec ce tableau. J’en aborderai quelques autres tirés d’un autre tableau dans mon prochain billet. Cela dit, ces cinq graphiques permettent déjà de constater la très grande différence entre les caractéristiques des immigrants selon leur année d’admission. Certains de ces changements sont nettement positifs, d’autres le semblent moins. Certaines années se démarquent par la spécificité des caractéristiques des immigrants, comme les années où les «boat people», les Chiliens ou les Libanais ont été admis. On remarquera que, malgré ces spécificités, leur intégration au marché du travail ne semble nullement en avoir souffert à long terme! Cela devrait nous réjouir quant au sort des réfugiés que nous accueillerons au cours des prochaines années!

Le monde est clos et le désir infini

25 janvier 2016

monde closLe monde est clos et le désir infini de Daniel Cohen raconte l’histoire du désir inassouvissable de l’être humain pour la croissance. Encore une fois, je vais tenter dans ce billet de présenter les thèmes abordés dans chacun des chapitres de ce livre.

«La croissance économique est la religion du monde moderne». Ainsi débute l’introduction qui se poursuit en expliquant les questions auxquelles l’auteur compte répondre.

Le premier chapitre tente de déterminer les particularités de l’espèce humaine par rapport aux autres animaux. L’auteur le conclut en affirmant que l’être humain «est un animal parlant, à la recherche d’un interlocuteur pour l’entendre et lui répondre, et dont il désire la reconnaissance» (j’ai bien aimé!).

Le deuxième chapitre retrace les origines de l’être humain, notamment le rôle fondamental de l’agriculture dans sa croissance démographique et économique.

Le troisième chapitre extrapole sur les conséquences de la croissance démographique sur une planète finie et note que le ralentissement de cette croissance a pour l’instant sauvé l’être humain du désastre.

Le quatrième chapitre raconte l’histoire entourant l’apparition de la monnaie. L’auteur mentionne entre autres que la monnaie a mis fin aux relations sociales qui s’établissaient dans tout échange avant son utilisation, car un «paiement en monnaie permet [au contraire] de clore une relation. Je te paies, nous sommes quittes!».

Dans le cinquième chapitre, l’auteur compare l’évolution sociale et économique en Europe et en Chine et montre que la Chine détenait un fort avantage technique jusqu’aux invasions mongoles du XIIIème siècle. Puis, est arrivée la révolution industrielle qui a scellé l’avance de l’Occident.

Le sixième chapitre se questionne sur l’influence qu’a pu jouer la religion (et son absence) dans la croissance économique, croissance qui fut telle que les limites de la planète se manifestent clairement de nos jours.

Le septième chapitre débute la deuxième partie du livre en présentant les changements technologiques prévus au cours des prochaines décennies.

Le huitième chapitre poursuit en montrant les derniers développement dans le monde du travail (en citant surtout les travaux de David Autor), notamment la diminution dans les emplois intermédiaires routiniers et la croissance dans les emplois les plus et les moins qualifiés. Même si ce phénomène s’observe aussi en Europe, il est le plus fréquent aux États-Unis, mais beaucoup moins au Canada.

Le neuvième chapitre revient sur la croissance et son faible niveau depuis le tournant du siècle et même depuis 1980 pour la classe moyenne. L’auteur cite abondamment les études de Robert Gordon sur la stagnation, dont celle que j’ai présentée dans ce billet. Il prétend avec pertinence que les changements technologiques depuis 40 ans et ceux à venir n’ont pas le potentiel de croissance de la productivité qu’avaient ceux du siècle précédent, notamment parce qu’ils se concrétisent souvent par des produits gratuits (comme sur Internet) et par la création de peu d’emplois.

Le dixième chapitre se penche sur la substitution du travail entre les machines et les humains, et du déplacement des revenus entre les salaires et le capital. L’auteur élabore ensuite sur le rôle de l’immobilier dans l’augmentation du patrimoine.

Le onzième chapitre lie la baisse de la fécondité dans les pays pauvres à la forte croissance qu’ils connaissent, sans nécessairement établir quelle est la cause et quel est l’effet. Si on peut se réjouir de cette évolution, elle entraîne toutefois le problème majeur et incontournable de la limite des ressources de notre planète et celui du réchauffement climatique. Parviendrons-nous à faire face à ces problèmes?

Le douzième chapitre commence la troisième partie du livre en questionnant la notion de progrès qui nous attire comme un aimant. L’auteur poursuit en comparant les sociétés soudées (il utilise le terme «holistes») et les sociétés individualistes.

Le treizième chapitre poursuit cette interrogation, mais cette fois sur l’autonomie.

Le quatorzième chapitre montre que notre bonheur n’a aucun rapport avec notre richesse, mais plutôt avec ce niveau par rapport avec celui de notre entourage. Si le niveau moyen de richesse double, il faut que le nôtre double aussi pour que nous soyons aussi heureux qu’auparavant.

Le quinzième chapitre débute en observant que les périodes progressistes sont généralement associées à une forte croissance et que les périodes conservatrices, populistes et nationalistes le sont à une faible croissance, voire à des récessions. Cette association n’est toutefois pas inéluctable, comme le montre l’adoption du New Deal durant la Grande Dépression. Le chapitre se poursuit en analysant entre autres les facteurs qui sont liés à la satisfaction au travail.

Le seizième chapitre présente une étude sur les pays où les gens sont les plus heureux. Le niveau de richesse a un rôle, mais le facteur dominant sur le bonheur est la confiance, confiance entre les compatriotes, bien sûr, mais aussi dans les institutions. On trouve dans ces pays des niveaux plus élevés d’entraide, de bénévolat et de satisfaction au travail.

Le seizième chapitre montre que le niveau d’endogamie sociale est en forte croissance. Non seulement les couples se forment entre membres de la même classe sociale, mais les quartiers, les écoles et mêmes les amis sur Facebook sont de plus en plus formés de personnes qui présentent des caractéristiques sociales, politiques, culturelles et économiques semblables.

Dans le dix-septième chapitre, l’auteur revient sur le fait que la croissance économique est devenue une religion et que la résistance à la création de richesse est un péché, sinon mortel, à tout le moins capital (ne cherchez pas cela dans ce livre, c’est mon interprétation)! Il poursuit en expliquant que, contrairement à ce qu’on dit, il est tout à fait possible de conserver nos services sociaux sans croissance économique. Face à la contrainte écologique, l’humain doit pacifier ses relations. Cette contrainte est en fait un facteur qui permet aux humains de partager un objectif commun, donc de se solidariser.

Dans la courte conclusion, l’auteur se demande si nous pouvons nous passer de croissance. Il demeure optimiste. La baisse de fécondité est un premier pas dans la bonne direction et la malléabilité du désir humain, qui a jusqu’ici entraîné une recherche infinie de croissance, pourrait à l’inverse lui permettre de refréner ses attentes en retrouvant sa satisfaction dans sa lutte contre le réchauffement climatique et en recherchant la qualité plutôt que la quantité. Cette transition exigera un changement de mentalité, ce qui est possible, mais pas garanti…

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je dois dire que le contenu du livre ne correspond pas vraiment à ce à quoi je m’attendais. Avec un tel titre, je croyais que l’auteur développerait autant sur le caractère infini des désirs que sur le caractère limité du monde. Or, il se concentre presque uniquement sur les désirs. En plus, comme on a sûrement pu le constater en lisant mes courts résumés des chapitres, l’auteur passe d’un sujet à l’autre sans structure précise. Cela dit, le contenu de ces chapitres est rarement ennuyant et presque toujours intéressant. Est-ce que cela justifie sa lecture? À chacun de voir. Sans regretter le temps que j’ai consacré à cette lecture, je me serais peut-être abstenu si j’avais lu mon billet avant de commencer ce livre!

Oxfam et les données du Crédit suisse

23 janvier 2016

oxfamOn a beaucoup parlé cette semaine du dernier rapport d’Oxfam sur la répartition de la richesse, rapport intitulé Une économie au service des 1 %, qu’il a diffusé, comme il le fait depuis quelques années, juste avant l’ouverture du Forum économique mondial (FEM) de Davos. Il faut dire que le rapport a de quoi attirer l’attention avec des titres comme 62 personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale ou L’ensemble des avoirs du 1% le plus riche dépasse celui des 99% les plus pauvres. Personnellement, je préfère le sous-titre de son rapport (Ou comment le pouvoir et les privilèges dans l’économie exacerbent les inégalités extrêmes et comment y mettre un terme) qui illustre très bien son contenu. C’est d’ailleurs sous cet angle que Simon Tremblay-Pepin, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), a écrit un billet portant sur ce rapport, billet qui correspond presque parfaitement à ce que j’aurais écrit s’il ne l’avait pas fait.

Habituellement, quand Oxfam publie son rapport sur la répartition de la richesse, les commentateurs de droite se précipitent pour contester la validité des données que ce rapport utilise. L’an passé, par exemple, Alain Dubuc disait, en commentant le fait que la présidente d’Oxfam co-présidait le sommet de Davos, que «Il faut cependant être conscients que ce virage repose aussi sur des effets de mode. Oxfam à Davos, c’est un peu comme Bono pour l’environnement» et que «Le rapport d’Oxfam est moins un document d’analyse qu’un moyen de frapper les esprits». Vincent Geloso, associé à l’Institut économique de Montréal (IÉDM), citait la veille le livre Le mystère du capital de Hernando De Soto (livre que j’ai commencé, mais lâché après quelques chapitres) pour affirmer que les statistiques officielles omettent une forte part de la richesse détenue par les pauvres, ce que De Soto appelle le «capital mort», soit des «ressources qui appartiennent à des individus privés, mais dont le titre de reconnaissance est inexistant», capital que De Soto estimait à 9,3 billions de dollars (9 300 000 000 000 $) en 2000. On pourrait bien rejeter du revers de la main ces affirmations simplement en se disant que les gens de droite croient en ces estimations par biais de confirmation, mais serait-il possible que les gens de gauche acceptent sans broncher les rapports d’Oxfam en raison d’un biais de confirmation inverse?

On pourrait aussi utiliser un autre type d’argument d’autorité en soulignant que les données utilisées par Oxfam proviennent du Crédit suisse (CS), une société financière peu susceptible d’avoir des penchants gauchistes. L’argument n’est pas faux, mais je préfère quand même aller voir comment le CS compile ses données sur la richesse et sur sa répartition. Cela adonne bien, car le document du CS utilisé par Oxfam est accessible sur Internet.

Méthodologie

L’introduction du document du CS commence en précisant que «[traduction] Aucun pays dans le monde ne dispose d’une seule source d’information complète sur la richesse personnelle, et de nombreux pays à revenu faible et intermédiaire ont peu ou pas de données directes d’aucune sorte». Ça part bien! Elle poursuit en relativisant cet énoncé : «Toutefois, un nombre croissant de pays – y compris la Chine et l’Inde ainsi que de nombreux pays à revenu élevé – disposent de données pertinentes provenant d’une grande variété de sources différentes à partir desquelles nous sommes en mesure d’atteindre notre objectif». Fiou!

– estimation de la richesse totale

En fait, seulement 17 pays sur plus de 200 peuvent fournir des données complètes sur la richesse, données comprenant à la fois des estimations sur les actifs financiers et non financiers (comme la valeur des maisons, des terres et des entreprises), et sur les dettes, ce qui représente les actifs nets, soit la définition utilisée par le CS pour définir la richesse. Un autre groupe de 31 pays peut fournir des données complètes sur les actifs financiers et sur les dettes (mais pas sur les actifs non financiers), et quatre autres produisent des enquêtes sur les ménages à partir desquelles le CS peut calculer les niveaux de richesse (mais sans dire comment).

Pour les autres pays, le CS se sert des liens entre les données sur la richesse et celles sur les revenus des 31 pays pour lesquels il possède ces données pour estimer la richesse dans les 131 pays qui fournissent des données sur les revenus, mais pas sur la richesse. De fait, le lien entre la richesse et les revenus est fort, comme je l’ai montré pour le Québec dans ce billet, mais ce rapport est-il le même partout, peu importe le niveau de développement des pays? C’est pour le moins douteux.

Ensuite, comme même les données les plus complètes excluent les grandes richesses, le CS se sert des estimations du magazine Forbes (et d’autres sources similaires) pour ajuster les données sur les plus riches en fonction de ces estimations. Plus loin dans le document, on peut lire que «les données de la liste des riches [de Forbes] doivent être traités avec prudence» (voir les motifs donnés à la page numérotée 98 du rapport, où on explique que les estimations de Forbes peuvent aussi bien être trop élevées que trop basses). Je ne suis pas certain que d’affirmer que les 62 membres les plus riches de cette liste ont des richesses équivalentes à la moitié la moins riche de la planète respecte cette prudence…

Finalement, le CS attribue aux 50 pays pour lesquels il n’a aucune donnée les moyennes de la richesse de la région dont ils font partie. Notons que ces pays ne comptent qu’une faible proportion de la population mondiale et que cette méthode très imprécise a peu d’impact sur les résultats.

Ces nombreuses approximations semblent donner raison aux critiques sur la faiblesse des données utilisées par le CS et publicisées par Oxfam, d’autant plus que je ne cite pas toutes les imprécisions de ces données. Ces imprécisions sont particulièrement inquiétantes pour les actifs non financiers (qui sont dans bien des pays estimés en fonction du PIB, ce qui est le mieux que le CS peut faire, mais ce qui est aussi très hasardeux), justement ceux que De Soto jugeaient sous-estimés…

– estimation de la répartition de la richesse

S’il est difficile d’estimer la richesse totale, on comprendra que ce l’est encore plus d’estimer comment cette richesse est répartie à l’intérieur de chaque pays. Le CS n’a réussi à obtenir des données sur la répartition de la richesse que pour 31 pays. Et encore, cette répartition peut aussi bien être présentée par ménage, par famille (seules les personnes apparentées d’un ménage sont considérées) ou par adulte (dans deux cas seulement). Or, toutes les données du CS sont ensuite transformés en richesse par adulte, chaque adulte du ménage ou de la famille se voyant attribuer la même richesse. En plus, les pays n’offrent pas tous les mêmes précisions de répartition. Par exemple, 26 pays fournissent des données pour les 10 % les plus pauvres, 28 sur les 20 % les plus pauvres, 29 sur les 20 % les plus riches, 28 sur les 10 % les plus riches, 10 sur les 1 % les plus riches et seulement deux sur les 0,1 % les plus riches. En plus, certaines données datent de 1997 (dans deux cas), de 2001 (un cas), de 2002 (seulement un cas aussi, mais il s’agit de la Chine, pays dont la répartition des revenus a sûrement grandement changé en 13 ans de très forte croissance!). Les données de sept autres pays datent d’avant 2010, pour un total de 11 pays sur 31. Même si ce rapport porte sur 2015, les données les plus récentes datent de 2013 (seulement deux pays, la Norvège et les États-Unis) et de 2012 (deux autres pays, l’Inde et le Canada).

Pour 135 autres pays pour lesquels il possède des données sur la répartition des revenus, mais pas sur la répartition de la richesse, le CS utilise un ratio entre la répartition des revenus et la répartition de la richesse dans les 31 pays pour lesquels il possède les deux types de données. Dans un premier temps, il calcule les ratios entre les courbes de Lorenz (courbes qui permettent entre autres de calculer le coefficient de Gini) des revenus et de la richesse pour ces 31 pays (en calculant des ratios spécifiques pour les pays les plus riches et les plus pauvres de ces 31 pays) et applique ensuite ces ratios à la courbe de Lorenz des revenus des 135 pays pour lesquels il possède des données sur la répartition des revenus, mais pas sur la répartition de la richesse. Je ne peux pas être plus clair, désolé. Mais, l’important est de retenir que pour en arriver au résultat final publié par Oxfam, il y a eu de très nombreux calculs basés sur bien peu de données d’origine.

Comme l’information pour les plus riches ne fait pas partie des données d’enquête (même pas pour les deux pays qui fournissent des données pour le 0,1 %), le CS se sert aussi à cette étape des estimations du magazine Forbes (et d’autres sources similaires) pour corriger la répartition de la richesse des plus riches dans 56 pays.

Le rapport souligne que la méthode qu’il utilise peut produire des résultats peu satisfaisants, surtout dans le cas de la Chine qui a sûrement une répartition de la richesse bien différente de nos jours qu’en 2002, d’autant plus que sa répartition sert à établir celle d’autres pays et que la proportion des actifs non financiers de ce pays sur les actifs totaux est plus basse qu’ailleurs, compte tenu que les terrains en milieu urbain appartiennent à l’État. Mais, il conclut que les tendances que ses résultats indiquent sont tout de même robustes.

Et alors…

On voit que le rapport du Crédit suisse est bien plus nuancé que l’utilisation qu’en fait Oxfam. La méthode utilisée est basée sur tellement d’hypothèses et de calculs que je ne peux même pas dire si Vincent Geloso et Hernando De Soto ont raison, quoique ce soit fort possible compte tenu de l’utilisation des données de la Chine (et de l’Inde)! Cela ne veut par contre pas dire que l’estimation de De Soto est de meilleure qualité que celle du CS! Cela dit, la question importante à se poser est de savoir si ces imprécisions remettent en question le contenu du rapport d’Oxfam. Je réponds à cette question par un oui et surtout par deux non.

Oui, parce qu’il est clair qu’il est abusif de prétendre comme le fait ce rapport que «62 personnes possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale», alors que «ce chiffre était de 388 il y a cinq ans». Cela est abusif autant en raison des réserves du document du CS sur la prudence avec laquelle on doit utiliser les données de Forbes sur les super riches qu’en raison de l’imprécision des estimations de la richesse de la moitié la plus pauvre de la population mondiale (qui inclut, ou devrait inclure, les étudiants des États-Unis qui terminent leurs études avec une dette énorme, donc avec un avoir négatif, mais qui ne font probablement pas partie des résultats du rapport du CS, car il utilise les familles dans les données sur la répartition de la richesse) et des nombreuses hypothèses utilisées pour estimer la richesse et la répartition de la richesse dans de nombreux pays.

Non, parce qu’on ne devrait pas se préoccuper du fait que le nombre de riches qui possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale soit passé de 388 à 62 en cinq ans ou de 3880 à 620! Comme la méthode et les biais de la méthode utilisée par le CS sont exactement les mêmes année après année, il serait fort étonnant (et c’est un euphémisme) que les tendances révélées par ces données soient bien différentes des tendances réelles. En fait, on n’aurait qu’à ne pas mentionner le nombre 62 dans le graphique qui suit pour qu’il soit de fait une représentation fidèle de l’évolution de la richesse des plus riches par rapport à celle des plus pauvres.

oxfam1

Et, on doit répondre encore plus non sur la principale conclusion de cette étude sur laquelle portait le billet de Simon Tremblay-Pepin dont j’ai parlé au début de ce texte, soit sur le fait que «Le capital c’est du pouvoir», que «Le capital permet d’obtenir des ressources, d’exploiter des gens, de gagner des élections, de transformer des systèmes sociaux, de contrôler des secteurs économiques, de se monter des armées privées, d’acheter des territoires, de déclencher des guerres, de causer ou d’arrêter des famines, etc.» et que, encore plus de capital, c’est encore plus de pouvoir.

Alors 62 ou 620, qu’est-ce qu’on s’en fout!

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