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Une guerre mondiale contre les femmes

21 juin 2021

guerre mondiale contre les femmesFace à la violence sexiste, Silvia Federici, militante féministe et professeure émérite à l’Université Hofstra à New York, montre avec son livre Une guerre mondiale contre les femmes – Des chasses aux sorcières au féminicide, que «ces meurtres, tortures et viols ne sont ni des accidents de l’histoire ni le reflet d’un patriarcat millénaire».

Introduction : L’autrice vise avec ce livre, formé d’articles, à répondre à des demandes qu’elle a reçues de publier un livre accessible «revenant sur les principaux thèmes de Caliban et la sorcière, destiné à un public plus large». Elle présente par la suite le contenu des textes de ce livre et fournit d’autres motifs expliquant la publication de ce livre.

Première partie – retour sur l’accumulation du capital et la chasse aux sorcières européenne

Midsommervisen, «Vi elsker vort land» : L’autrice présente les paroles d’un chant danois entonné autour de feux de joie lors de la Saint-Jean, «célébrant» l’exécution sur le bûcher de sorcières…

Pourquoi parler – encore – de chasses aux sorcières? : L’autrice répond à la question du titre de ce chapitre. Elle explique notamment que «la chasse aux sorcières se trouve au croisement d’un ensemble de processus sociaux qui ont ouvert la voie à l’avènement du monde capitaliste». Ce texte, datant de la fin des années 1990, était une première version de l’introduction du livre Caliban et la sorcière.

Les chasses aux sorcières, les enclosures et la fin des rapports de propriété collective : L’autrice montre que le mouvement des enclosures en Angleterre et l’avènement du capitalisme agraire partout en Europe vers la fin du XVe siècle «offrent le contexte social pertinent pour comprendre l’apparition de nombreuses accusations de sorcellerie» et «le rapport entre chasse aux sorcières et accumulation du capital».

La chasse aux sorcières et la peur du pouvoir des femmes : L’autrice explique pourquoi les femmes du XVe au XVIIIe siècle furent les principales victimes de la chasse aux sorcières, alors qu’elles étaient en général pauvres et démunies. Ces femmes ont souvent perdu leurs moyens de subsistance avec les expropriations foncières et se sont révoltées face à cette injustice. Une bonne partie d’entre elles étaient d’anciennes guérisseuses et sages-femmes ou prédisaient l’avenir, et étaient craintes en raison de leurs connaissances ou de leur pouvoir. Elle aborde ensuite le rôle que le développement du capitalisme et la sexualité des femmes ont joué dans cette chasse.

Sur la signification de «gossip» : Qualifier de commères (premier usage du terme gossip) les femmes qui s’entendent bien est une autre façon de les dévaloriser et de les ridiculiser. Ce genre de dénigrement remonte à une époque où les femmes étaient relativement autonomes, avant qu’elles deviennent plus dépendantes en raison de la perte de leurs moyens de subsistance décrite dans le chapitre précédent et de leur exclusion des guildes. Les femmes qui résistaient à la domination de leur mari, qualifiée de mégères, subissaient en plus fréquemment des tortures et des humiliations publiques.

Deuxième partie – les nouvelles formes d’accumulation du capital et les chasses aux sorcières de notre temps

Mondialisation, accumulation du capital et violence contre les femmes : une perspective internationale et historique : L’augmentation de la violence (aussi bien physique, que psychologique, économique, sociale, politique et institutionnelle) contre les femmes et du nombre de femmes assassinées dans le monde aujourd’hui est le reflet d’une nouvelle forme de chasse aux sorcières. Le contrôle patriarcal des femmes et de leur corps s’est en effet poursuivi après les épisodes mentionnés plus tôt. L’autrice attribue en partie le maintien de ce contrôle à la mondialisation qui «est un processus de recolonisation politique destiné à donner au capital un contrôle incontesté sur la richesse du monde et sur le travail humain» qui passe entre autres par le contrôle des femmes, «responsables de la reproduction de leur communauté». Elle décrit ensuite plus en détail les méthodes utilisées pour exercer ce contrôle dans plusieurs régions du monde, aborde d’autres facteurs expliquant la montée de la violence contre les femmes (antiféminisme, racisme, misogynie, transphobie, masculinité toxique, etc.) et présente des pistes de solution (refuges pour femmes, cours d’autodéfense, manifestations, campagnes d’éducation, etc.). Ce texte est basé sur une conférence donnée en 2016.

Chasse aux sorcières, mondialisation et solidarité féministe en Afrique aujourd’hui : Dans ce texte datant de 2008, l’autrice examine les formes de chasses aux sorcières en Afrique et leurs motifs, et suggère «certaines initiatives que les féministes pourraient prendre pour mettre fin à ces persécutions». Elle aborde notamment :

  • l’ampleur de ces chasses (des dizaines de milliers de femmes tuées et bien plus dépossédées de leurs biens et en fuite);
  • le rôle du colonialisme, puis du capitalisme et de la mondialisation dans ce phénomène;
  • la responsabilité des évangélistes, des médias, du cinéma et des chansons;
  • la création de «camps de sorcières» pour protéger les femmes, surtout âgées;
  • le relatif désintérêt des féministes pour ces chasses;
  • des suggestions d’actions, dont «la construction de communs égalitaires» et des tactiques d’action directe.

Conclusion : L’autrice revient sur les principaux constats de ce livre puis conclut qu’il est «important de comprendre l’histoire et la logique des chasses aux sorcières et des nombreuses formes sous lesquelles elles se perpétuent aujourd’hui; car ce n’est qu’en tenant cette mémoire vivante que nous pouvons empêcher de la voir retournée contre nous».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, malgré quelques bémols. Lire, car ce court livre (144 pages, selon l’éditeur) aborde avec verve une réalité peu connue et pourtant de première importance. Des bémols, car, en regroupant des textes écrits dans des contextes différents, le résultat est un peu décousu et parfois répétitif. J’ai trouvé le dernier texte particulièrement intéressant, de loin le plus long (environ le tiers du livre), car il se penche sur un sujet particulier (les chasses aux sorcières en Afrique) qui se lit très bien indépendamment des autres. J’imagine qu’il serait intéressant de lire Caliban et la sorcière, sûrement plus complet et moins décousu et répétitif, mais ce livre parvient très bien à atteindre son objectif, soit de nous sensibiliser aux chasses aux sorcières qu’il dénonce. Autre bon point, les notes sont en bas de page.

L’impact des équipements de protection à la COVID-19 sur l’environnement

17 juin 2021

impact des équipements de protection à la COVID-19 sur l’environnementC’est grâce à un billet du blogue de Timothy Taylor que j’ai pris connaissance de trois documents portant sur le sujet en titre.

Les effets des déchets de la COVID-19 sur la vie animale

L’étude de Auke-Florian Hiemstra, Liselotte Rambonnet, Barbara Gravendeel et Menno Schilthuizen intitulée The effects of COVID-19 litter on animal life a été publiée en mars 2021 par la revue Animal Biology.

– Introduction : Si la pandémie de la COVID-19 a permis une réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), elle a entraîné une hausse importante de la pollution par le plastique due à l’utilisation d’équipements de protection individuelle (ÉPI), surtout de gants (généralement en latex) et de masques à usage unique (ficelles en caoutchouc et tissu généralement en polypropylène). Quelques mois après que le port de masques ait été rendu obligatoire au Royaume-Uni, on en a retrouvé sur 30 % des plages et lors de 69 % des activités de nettoyage à l’intérieur des terres d’un groupe de citoyen.nes, de même que sur des îles inhabitées près de Hong Kong. Les auteur.es donnent d’autres exemples du genre dans de nombreux pays. Or, ces masques et ces gants présentent un risque d’enchevêtrement, de piégeage et d’ingestion par de nombreux animaux, en plus de représenter une source de microplastiques. Cette étude est basée sur des recherches sur Internet à l’aide de mots-clés en anglais et en néerlandais, et de recherches d’images.

impact des équipements de protection à la COVID-19 sur l’environnement_1_gant– Constats : Le premier cas trouvé est une perche morte piégée dans un gant en latex, dont seule la queue dépassait (voir l’image ci-contre) découverte lors d’une activité de nettoyage aux Pays-Bas. Les auteur.es ont ensuite trouvé 28 cas du genre, dont :

  • des nids d’oiseaux construits avec des déchets d’ÉPI en Pologne et aux Pays-Bas;
  • un oiseau mort dont les ailes étaient prisonnières des élastiques d’un masque en Colombie-Britannique;
  • une mouette, un faucon pèlerin, des jeunes cygnes, une chauve-souris, un renard, un hérisson, des poissons, une pieuvre et des crabes ont aussi été vus prisonniers de masques et de gants au Royaume-Uni, en France, en Italie et aux Pays-Bas;
  • un pingouin, des macaques, des chats, des chiens et un enfant ont ingéré des masques au Brésil, en Malaisie et au Royaume-Uni.

– Conclusion : Même si ces exemples ne représentent bien sûr qu’une infime partie des cas qui sont en fait survenus, ils nous permettent de savoir que ces déchets constituent un danger croissant pour les animaux. Ils montrent que ce danger se manifeste un peu partout sur la planète et qu’il menace des espèces aussi bien terrestres que marines. Les auteurs ont créé un site pour que des personnes qui trouvent d’autres cas puissent les enregistrer. Ce site présentait 48 cas quand je l’ai consulté. Quant aux microplastiques qui seront répandus par la dégradation de ces déchets, nous savons qu’ils demeureront dans la nature des centaines d’années. Les auteur.es encouragent la population à faire attention à ces déchets, à organiser des activités de nettoyage, à utiliser des équipements réutilisables lorsque c’est possible et à découper les gants jetables et à couper les sangles des masques avant de les jeter.

Des masques sur la plage – L’impact de la COVID-19 sur la pollution marine du plastique

L’étude de Teale Phelps Bondaroff et Sam Cooke intitulée Masks on the Beach: The Impact of COVID-19 on Marine Plastic Pollution a été publiée en décembre 2020 par OceansAsia.

– Introduction : Cette étude «fournit une vue d’ensemble de l’ampleur, des sources et des impacts négatifs de la pollution plastique marine, avec un accent particulier sur la pollution plastique marine résultant de l’utilisation accrue d’ÉPI due à la COVID-19», surtout des masques jetables, car ceux-ci sont utilisés par l’ensemble de la population et sont donc beaucoup plus répandus que les gants de latex et les écrans faciaux.

– L’ampleur de la pollution par le plastique : «Une étude a estimé qu’en 2017, les humains avaient produit 8 300 millions de tonnes de plastiques vierges», et 360 millions de tonnes en 2018, avec une croissance de près de 9 % par année. Comme on recycle moins de 10 % du plastique jeté, la majorité de ces rebuts sont incinérés (12 %) ou se retrouvent dans des dépotoirs ou dans la nature (79 %). Environ 3 % des déchets de plastiques se retrouvent dans les océans, soit entre 5 et 13 millions de tonnes annuellement pour un total variant selon les estimations entre 150 et 300 millions de tonnes jusqu’à maintenant. Même si on mettait les ressources nécessaires pour les ramasser (cela représenterait près de 1 % du PIB mondial, soit au moins 700 milliards $), il en demeurerait dans l’océan encore plus sous forme de microplastiques.

– Sources de la pollution marine par le plastique : Les auteurs présentent les 10 cours d’eau qui charrient le plus de plastique vers les océans (voir le tableau sur cette page), avec au premier rang le fleuve Yang-Tsé (1,5 million de tonnes par année, neuf fois plus que le fleuve Indus au deuxième rang). Environ 60 % de ces déchets proviennent de la région de l’Asie de l’Est et du Pacifique, mais une partie inquantifiable de ces déchets est en fait causée par les exportations de déchets (légales et illégales) de pays occidentaux, dont principalement les États-Unis et le Royaume-Uni, mais aussi le Canada et l’Australie. Par contre, la Chine et d’autres pays de cette région interdisent depuis 2018 ces exportations, ce qui n’empêche pas le Canada (et d’autres pays) de continuer à en exporter en Asie et ailleurs. En fait, les États-Unis et le Royaume-Uni sont les deux pays qui produisent le plus de déchets de plastique par habitant (voir le graphique au bas de cette page).

impact des équipements de protection à la COVID-19 sur l’environnement_2_plageLes auteurs présentent ensuite les usages les plus générateurs de déchets de plastique (47 % de l’emballage au solide premier rang, voir le tableau sur cette page) et les produits qui polluent le plus les océans (mégots de cigarettes, emballages et pailles au haut de la liste). Ces déchets causeraient annuellement le décès de 100 000 mammifères et tortues, d’un million d’oiseaux de mer (90 % d’entre eux ont déjà ingéré du plastique) et d’encore plus de poissons et d’invertébrés marins. Les auteurs détaillent les effets de ces déchets dépendant de leur source (destruction des coraux et des habitats, infections, maladies, amputation, famine, suffocation, etc.). On a aussi trouvé des particules de plastique dans l’eau du robinet, la bière, le sucre et le miel, dans l’air des villes et des maisons, et même dans la neige et les cours d’eau venant du mont Everest. Ces particules sont bien sûr liées à un grand nombre de pathologies chez les humains (inflammations, nécroses, problèmes hormonaux, cancers, malformations de l’appareil reproducteur, asthme, obésité, etc.). Et elles nuisent à un grand nombre d’activités économiques (pêche, tourisme, dégâts aux infrastructures, notamment sanitaires, etc.).

– La COVID-19 et la pollution par le plastique : La pandémie de COVID-19 a fait augmenter la pollution par le plastique en raison de :

  • la hausse de la consommation de produits en plastique, avec notamment plus d’emballages individuels, plus de produits et repas livrés à la maison et moins de réutilisation des produits en plastique (voir le graphique au haut de cette page);
  • un recul dans les mesures visant la diminution de son usage, dont la remise à plus tard de règlements sur la restriction de la vente et de l’utilisation de produits en plastique à usage unique, et la diminution de l’utilisation des produits réutilisables, comme des tasses et des sacs.

– l’utilisation accrue d’ÉPI : L’utilisation d’ÉPI, surtout de masques et, dans une moindre mesure, de gants, d’écrans faciaux et de blouses, a explosé durant la pandémie dans les établissements de santé, mais aussi dans la population. Les auteurs expliquent le processus de fabrication des masques chirurgicaux ou de procédure, les plus utilisés par la population (non, il n’y a pas de puce à l’intérieur…). On y trouve surtout du polypropylène, mais aussi parfois du polyuréthane, du polyacrylonitrile, du polystyrène, du polycarbonate, du polyéthylène ou du polyester, et des élastiques en élasthanne.

Ils abordent ensuite les conséquences de la présence des masques dans l’environnement et dans l’océan, mais comme l’étude précédente a bien couvert cet aspect, je vais sauter cette partie qui mentionne des conséquences semblables.

impact des équipements de protection à la COVID-19 sur l’environnement_3_dépotoirComme il n’est pas rentable de recycler les masques et que cela pourrait être dangereux de le faire, ceux-ci se retrouvent dans le meilleur des cas dans des sites d’enfouissement, mais trop souvent dans l’environnement (trop de gens les jettent même par terre), d’autant plus que nombreux sites d’enfouissement ne fonctionnent pas à plein rendement durant la pandémie. Et la situation est encore pire dans certains pays pauvres.

À partir de nombreuses hypothèses qu’il serait fastidieux de mentionner ici, les auteurs basent leurs calculs de la proportion des masques qui se retrouvent dans les océans sur le même taux que pour l’ensemble des produits en plastique (3 %). Ils estiment que, sur une production mondiale de 52 milliards de masques en 2020 (production elle impact des équipements de protection à la COVID-19 sur l’environnement_4_masquesaussi basée sur des hypothèses), «1,56 milliard de masques entreront dans nos océans en 2020, ce qui représente entre 4 680 et 6 240 tonnes métriques de pollution plastique. Ces masques mettront jusqu’à 450 ans à se décomposer, servant de source de microplastiques qui auront un impact négatif sur la faune et les écosystèmes marins».

– Solutions : Devant l’ampleur de ces estimations, il est urgent de développer des programmes de prévention complémentaires :

  • actions individuelles : utiliser lorsque c’est possible des masques réutilisables, jeter les masques (jetables et réutilisables) de façon responsable, utiliser moins d’objets en plastique à usage unique, participer à des activités de nettoyage (surtout sur les plages, mais pas uniquement) et encourager ses connaissances à en faire autant;
  • solutions technologiques : recherches sur des masques autonettoyants, sur des masques réutilisables plus performants fabriqués avec des matériaux recyclables ou biodégradables, sur des moyens de les recycler et sur des techniques pour les stériliser et les réutiliser;
  • politiques gouvernementales : programmes de sensibilisation pour faire modifier les comportements, réglementation plus stricte pour les producteurs de masques, pour interdire les objets en plastique à usage unique et pour l’élimination des déchets, recherche pour développer d’autres solutions technologiques;
  • accords internationaux : coopération pour le partage des politiques gouvernementales qui ont réussi, la réduction de la pollution qui se rend dans les océans, le nettoyage des océans des continents de plastique et la diminution de l’utilisation du plastique.

– Conclusion : Les déchets de plastique dus à la pandémie amplifient un problème important qui existe depuis des décennies. Ils rendent toutefois encore plus manifeste l’urgence d’agir. «Ces masques en plastique vont étrangler, empoisonner et tuer la faune marine, et endommager et détruire les écosystèmes marins, et ce pour les siècles à venir». Même s’ils ne représentent qu’une faible proportion des déchets de plastique déjà dans nos océans, «les masques sur la plage sont la preuve que nos systèmes de gestion des déchets présentent encore de graves lacunes et que les gens continuent à se débarrasser de leurs déchets plastiques de manière irresponsable. Les masques sur la plage démontrent que nous devons redoubler d’efforts pour mettre fin à notre dépendance au plastique à usage unique».

Empêcher les masques de devenir le prochain problème de plastique

Le court document (3 pages) d’Elvis Genbo Xu et de Zhiyong Jason Ren intitulé Preventing masks from becoming the next plastic problem a été publiée en février 2021 par la revue Frontiers of Environmental Science & Engineering.

– Introduction : On estime que 129 milliards de masques jetables par mois sont utilisés mensuellement depuis le début de la pandémie, contenant presque tous des matières plastiques.

– La nécessité d’adopter de meilleures pratiques : Il est normal qu’on ait voulu être prudent pour éviter la contamination par ces équipements, mais la probabilité de cette contamination est très faible. Il serait donc bon de faire des recherches sur le cycle de vie de ces produits, sur la réutilisation et sur le remplacement du plastique utilisé par des matériaux biodégradables. Il faut aussi normaliser le traitement de ces déchets. Les auteurs concluent qu’il «est impératif que les scientifiques de l’environnement, les agences médicales, les organisations de gestion des déchets solides et le grand public se coordonnent afin de minimiser les impacts négatifs des masques jetables».

Et alors…

Ces trois études font le tour de cette question troublante. En fait, c’est surtout la deuxième que j’ai présentée qui m’a poussé à écrire ce billet. C’est de loin la plus substantielle (79 pages) et elle couvre bien le sujet. J’ai cru bon de résumer aussi les deux autres pour montrer que cette question suscite heureusement de plus en plus d’intérêt et parce qu’elles contiennent quelques éléments et suggestions que la deuxième n’aborde pas. Malheureusement, il n’y a pas de fin heureuse (happy end) à cette histoire. C’est à nous de l’écrire!

Le capitalisme, sans rival

14 juin 2021

capitalisme, sans rivalAvec son livre Le capitalisme, sans rival – L’avenir du système qui domine le monde, Branko Milanovic, économiste serbo-américain spécialiste des questions de pauvreté et d’inégalités, «analyse la dynamique du capitalisme, système qui domine désormais sans partage. Confrontant deux modèles, le capitalisme libéral (américain) et le capitalisme politique (chinois), il en montre les dérives, l’un vers la ploutocratie, l’autre vers une corruption accrue».

Préface – Où va l’éléphant? : Pascal Combemale souligne que Branko Milanovic est surtout connu pour sa célèbre courbe de l’éléphant, qui illustre la baisse des inégalités entre les pays. Dans ce livre, il se demande si cette tendance se maintiendra ou si d’autres tendances se pointent à l’horizon, avec le capitalisme et ses différentes formes comme point de référence central.

1. Les contours du monde post-Guerre froide : Les deux faits économiques marquants de notre époque sont l’hégémonie mondiale du capitalisme et l’émergence de l’économie asiatique comme puissance mondiale. Si le capitalisme domine, il le fait sous deux formes majeures qui s’affrontent actuellement, soit le «capitalisme méritocratique et libéral», dominant en Occident, et le «capitalisme d’État ou autoritaire», lié à l’émergence de l’Asie, surtout de la Chine, mais pas uniquement.

2. Le capitalisme méritocratique libéral : Après avoir défini le capitalisme (moyens de production privés, salariat et coordination décentralisée), l’auteur montre comment «les forces systémiques, au sein du capitalisme méritocratique libéral, définissent la distribution des revenus et conduisent à la constitution d’une élite au sein des classes supérieures». Dans ce contexte, il aborde :

  • les principales caractéristiques du capitalisme méritocratique libéral et ce qui le distingue des formes historiques de capitalisme (classique, social-démocratique, etc.);
  • l’impact systémique de ce capitalisme sur les inégalités;
  • la répartition du revenu entre le capital et le travail;
  • la hausse de l’homoploutia (mêmes personnes qui ont de hauts revenus de travail et de capital; voir la première étude présentée dans ce billet) et de l’homogamie;
  • la baisse de la mobilité intergénérationnelle;
  • le rôle des politiques sociales (syndicalisation, scolarisation, taux d’imposition, transferts, etc.);
  • l’impact de l’État-providence, de la mondialisation et des migrations;
  • l’influence politique des plus riches, notamment par leurs contributions aux partis politiques;
  • le coût de l’éducation supérieure aux États-Unis et les avantages que procurent les grandes écoles;
  • l’importance grandissante des héritages (pas seulement aux États-Unis).

3. Le capitalisme politique : Comme le capitalisme politique (ou d’État ou autoritaire) s’installe en général après une phase communiste, l’auteur analyse tout d’abord la place des régimes communistes dans l’histoire. L’auteur précise qu’il y a plusieurs définitions du communisme et qu’il a retenu celle des régimes «caractérisés par un parti unique, une propriété étatique des biens, une planification centralisée et une répression politique», car c’est celle qui correspond aux régimes qui ont le plus perduré. Il aborde ensuite :

  • l’avènement des révolutions communistes dans des pays du tiers monde (l’auteur se concentre sur la Chine et, dans une moindre mesure, sur le Vietnam), leur rôle dans le développement du capitalisme politique et la performance de ce type de capitalisme dans ces pays;
  • les principales caractéristiques de ce capitalisme, soit une forte croissance, un parti unique (parfois avec d’autres, mais qui ne peuvent pas prendre le pouvoir), une bureaucratie importante et efficace, un secteur privé contrôlé et une application sélective de l’État de droit;
  • la place importante de la corruption, notamment en Chine;
  • les pays qui pratiquent une forme de capitalisme politique (il en présente 11);
  • le niveau des inégalités en Chine (approximatif en raison du manque de données fiables), en forte hausse depuis 1980 et maintenant plus élevé qu’aux États-Unis, près de celui observé en Amérique latine;
  • le rôle de l’augmentation vertigineuse des revenus de capital dans la hausse des inégalités;
  • la pérennité et l’attractivité du capitalisme politique au niveau mondial;
  • les nombreuses formes de propriété et la démocratie dans ce capitalisme;
  • les possibilités (limitées) que la Chine puisse exporter son modèle de capitalisme.

4. Les interactions entre capitalisme et mondialisation : L’auteur se penche cette fois «sur les rôles du capital et du travail dans la mondialisation». Dans cette analyse, il aborde :

  • la libre circulation des facteurs de productions (travailleur.euses et capital);
  • les migrations et l’impact de la «prime de citoyenneté» que reçoivent les citoyen.nes des pays riches par le fait même d’habiter un pays riche, prime que l’auteur associe à une rente;
  • le lien entre le niveau des droits accordés aux migrant.es et celui de leur acceptation dans les pays riches (sujet très délicat, d’autant plus que l’auteur constate une corrélation négative entre les deux…);
  • les chaînes de valeur mondiales, qui sont «probablement la plus importante innovation organisationnelle de la présente vague de mondialisation», suivie par la «protection mondiale des droits de propriété»;
  • l’impact (négatif) de la libre circulation des facteurs de productions sur l’État-providence;
  • le passage d’une génération à l’autre de la prime de citoyenneté (sujet philosophiquement complexe que je ne peux pas résumer ici);
  • la corruption qui, même s’il est difficile de trouver des données fiables sur le sujet, semble en hausse dans la plupart des régions de la planète;
  • les facteurs qui incitent à corrompre et qui limitent la corruption;
  • les techniques de blanchiment de l’argent provenant de la corruption;
  • les raisons pour lesquelles il est difficile, voire impossible, de lutter contre toutes les formes de corruption dans le contexte du «type de mondialisation que nous avons aujourd’hui».

5. L’avenir du capitalisme mondial : «Le capitalisme présente deux faces, l’une claire, l’autre sombre». Sa face claire est qu’il vise à la base à offrir des biens et services que les autres désirent et que le succès du capitaliste dépend de son succès à le faire. Sa face sombre est qu’il rend les gens égoïstes, cupides et hypocrites, bref amoraux. Les freins historiques à cette amoralité, dont la religion et le contrat social tacite, n’existent plus «dans le capitalisme mondialisé actuel». Avec la disparition des inhibitions internes, il ne reste comme frein que les lois, et les capitalistes contrôlent trop souvent leur nature et leur adoption. Faut-il alors changer de système socio-économique et «nous débarrasser de ce monde capitaliste hypermarchandisé»? Considérant que les alternatives testées jusqu’à maintenant furent pires et qu’un tel changement provoquerait une baisse des revenus et une hausse de la pauvreté (et d’autres arguments qu’il serait trop long de présenter), l’auteur répond par la négative. Il aborde ensuite :

  • l’atomisation (baisse de la taille des ménages) et la marchandisation de la sphère domestique accentuée par l’atomisation (la démonstration de l’auteur est intéressante, mais je l’ai trouvée un peu exagérée);
  • l’impact négatif de l’atomisation et de la marchandisation de la sphère domestique sur les relations humaines et la confiance accordée aux autres;
  • la peur infondée du progrès technique, notamment des robots;
  • les problèmes d’application et de financement du revenu de base universel, programme étrangement appuyé par la droite et la gauche, et ses effets bien incertains;
  • les conséquences d’une guerre nucléaire mondiale;
  • les trajectoires possibles des deux types de capitalisme (libéral et politique);
  • les inégalités mondiales, qui ont diminué au cours des dernières décennies et devraient continuer à la faire, surtout si l’Afrique se joint au mouvement de convergence économique initié en Asie;
  • cinq types de capitalisme, existants et théoriques, et les moyens d’implanter les capitalismes théoriques plus égalitaires.

Annexe A. La place du communisme dans l’histoire mondiale : L’auteur vise à montrer que le communisme a souvent tracé la voie au capitalisme, plutôt que de le remplacer comme l’anticipaient les marxistes.

Annexe B. L’hypermarchandisation et la «main invisible» d’Adam Smith : Oui, les vices peuvent favoriser le bien commun comme le disait Adam Smith avec sa main invisible, mais c’est loin d’être toujours le cas, et, avec l’hypermarchandisation, cela l’est de moins en moins.

Annexe C. Questions méthodologiques et définitions : L’auteur explique les méthodes de calcul des inégalités mondiales, de la part du capital dans les revenus et de la convergence des revenus entre les pays riches et pauvres.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si je ne partage pas tous les constats et les conclusions de l’auteur, il offre dans ce livre un cadre d’analyse qui diffère grandement de celui présenté par les économistes que je lis plus fréquemment. En cela, la lecture de ce livre vaut la peine, car il bouscule notre façon de penser. Son écriture est claire et ses démonstrations sont faciles à suivre. Je trouve par contre qu’il accorde trop d’importance aux indicateurs classiques, comme le PIB et le PIB par habitant, et déplore qu’il néglige complètement de tenir compte de la crise environnementale. Ajoutons que les 244 notes sont en bas de pages, surtout des compléments d’information, mais aussi des références.

Le marché du travail en mai 2021 et la COVID-19

10 juin 2021

marché du travail mai 2021 et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à avril 2021 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais maintenant commenter celles de mai 2021, toujours influencées par les mesures gouvernementales et les changements de comportement de la population visant à limiter les dégâts de la COVID-19. On verra ici si mes prévisions d’un maintien ou d’une légère baisse de l’emploi au Québec et au Canada, et d’une hausse importante aux États-Unis se sont réalisées.

Mai 2021 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 4 juin pour mai 2021) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent en général uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données de mai 2021 par le BLS n’a pas fait exception, les articles que j’ai lus, dont celui-ci de La Presse, ne retenant que la hausse de «559 000 emplois» (sans mentionner que cette donnée vient de l’ES, voir la dernière colonne de ce tableau) et la baisse du taux de chômage de 6,1 % à 5,8 % (sans mentionner non plus que cette donnée vient de la HS, voir la septième ligne de cet autre tableau), pensant probablement que ces deux données sont liées. Or, elles ne le sont pas.

Si on regarde les données de la dernière colonne de ce tableau, on voit que les estimations de la HS montrent une hausse de 444 000 emplois en mai plutôt que de 559 000 emplois comme l’ES, une différence de quand même 115 000 emplois! En plus, cette hausse de 559 000 emplois s’additionne aux révisions positives de 27 000 emplois des données de mars et avril 2021, ce qui rend le niveau d’emploi en mai plus élevé de 586 000 que celui publié en avril 2021. De son côté, la baisse du taux de chômage (de 6,1 à 5,8 %) aurait été plus importante si les données de la HS avaient indiqué une hausse d’emploi du niveau de celle de l’ES. Notons que l’emploi selon la ES a augmenté un peu moins (559 000) que l’indiquaient les prévisions moyennes (650 000), mais que le taux de chômage a baissé davantage (à 5,8 %) que ce qu’anticipaient les prévisionnistes (5,9 %), même si la hausse de l’emploi estimée par la HS (444 000) fut moins élevée que les prévisions (650 000) et que le niveau estimé par l’ES (559 000). Cette apparente contradiction s’explique par la hausse de 160 000 personnes inactives et la baisse de la population active de 53 000 personnes, faisant diminuer le taux d’activité de 61,7 % en avril à 61,6 % en mai, en baisse de 1,7 point par rapport à février 2020 (63,3 %). Par ailleurs, le BLS estime que, en raison des erreurs de classification que j’ai expliquées dans le billet de juin 2020, le taux de chômage devrait être plus élevé, possiblement de 0,3 point de pourcentage, soit à 6,1 %.

Entre février 2020 et mai 2021, l’emploi a baissé de 7,6 millions ou de 5,0 % selon l’ES et de 7,1 millions ou de 4,5 % selon la HS. Les écarts entre les résultats de ces deux enquêtes ne sont pas étonnants, car elles comportent de nombreuses différences. Par exemple, l’ES ne tient compte que des salarié.es non agricoles, excluant donc les travailleur.euses autonomes et les salarié.es agricoles. Notons en outre que, selon ce tableau de l’ES, la hausse de 559 000 emplois en mai 2021 s’est traduite par un ajout net de 314 000 emplois chez les femmes (0,4 %) et de 235 000 chez les hommes (0,3 %). Entre février 2020 et mai 2021, l’emploi salarié non agricole a baissé de 4,2 millions ou de 5,5 % chez les femmes et de 3,5 millions ou de 4,5 % chez les hommes. Du côté industriel, les hausses d’emploi furent les plus importantes dans les loisirs et l’hospitalité (292 000 emplois, dont 221 000 dans l’hébergement et la restauration, et 72 000 dans les arts, spectacles et loisirs, reflet des déconfinements), les services d’enseignement gouvernementaux et privés (103 000 et 41 000, reflet de la réouverture d’écoles), et dans les soins de santé et d’assistance sociale (46 000).

Les données de la HS permettent aussi de répartir la baisse du nombre de personnes en emploi entre celles qui sont considérées par le BLS en chômage ou inactives. En effet, si une personne sans emploi n’en cherche pas activement ou ne prévoit pas un rappel dans les quatre semaines qui suivent, elle sera considérée comme inactive. Entre février 2020 et mai 2021, le nombre de personnes en chômage a augmenté de 3,6 millions et le nombre d’inactif.ives de 5,1 millions. Si le taux d’activité s’était maintenu à 63,3 % comme en février 2020 (il était de 61,6 % en mai 2021), il y aurait 4,5 millions de personnes inactives de moins et 4,5 millions de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, le taux de chômage ajusté aurait atteint 8,4 % en mai 2021 plutôt que 5,8 %, en hausse de 4,9 points de pourcentage plutôt que de 2,3 points depuis février 2020 (3,5 %).

Mai 2021 au Canada

Statistique Canada a publié le 4 juin son communiqué sur les estimations de l’EPA pour la semaine du 9 au 15 mai. On y apprend notamment que :

  • avec sa baisse de 68 000 en mai 2021 (ou de 0,4 %), l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées était inférieure de 570 000 ou de 3,0 % à son niveau de février 2020, baisse qui est demeurée proportionnellement bien moins élevée qu’aux États-Unis (4,5 %, selon les données de la HS, la plus comparable à l’EPA); rappelons-nous que cette baisse atteignait au Canada près de 3,0 millions d’emplois ou 15,6 % en avril 2020;
  • comme la population adulte a augmenté de 1,0 % depuis février 2020, son taux d’emploi a baissé davantage, soit de 4,0 % ou de 2,4 points de pourcentage, passant de 61,8 % à 59,4 %; si le taux d’emploi s’était maintenu à 61,8 %, il y aurait eu 765 000 emplois de plus en mai;
  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de 507 000 personnes ou de 44 % entre février 2020 et mai 2021, dont 12 000 en mai, faisant passer le taux de chômage de 5,7 % en février 2020 à 8,2 % en mai 2021, en hausse de 0,1 point par rapport à avril (8,1 %);
  • la population inactive a augmenté de 70 000 en mai, portant le total de la hausse à 381 000 entre février 2020 et mai 2021 et faisant diminuer le taux d’activité de 65,5 % à 64,3 %;
  • si le taux d’activité s’était maintenu à 65,5 % comme en février 2020, le taux de chômage en mai 2021 aurait atteint 9,4 % plutôt que 8,2 %, en hausse de 3,7 points de pourcentage plutôt que de 2,5 points depuis février 2020 (5,7 %);
  • l’emploi à temps plein a diminué de 0,1 % en mai et l’emploi à temps partiel de 1,6 %; la baisse de l’emploi à temps partiel fut aussi beaucoup plus forte que celle de l’emploi à temps plein entre février 2020 et mai 2021 (7,5 % par rapport à 1,9 %);
  • l’emploi a diminué de 11,1 % entre février 2020 et mai 2021 chez les personnes âgé.es de 15 à 24 ans, bien plus que chez les 25 à 54 ans (1,7 % ) et chez les 55 ans et plus (1,8 % ), comme ce fut le cas en mai (1,2 %, 0,2 % et 0,5 %); sans surprise, le taux de chômage des 15 à 24 ans surpassait de beaucoup celui des deux autres groupes en mai 2021 (15,9 %, 6,6 % et 8,1 %);
  • mai est le premier mois au cours duquel Statistique Canada fournit des données sur le travail d’été des étudiant.es; selon ces données, le taux de chômage des jeunes qui étudiaient à temps plein en mars et qui prévoyaient poursuivre leurs études à l’automne est passé de 13,7 % en mai 2019 à 40,0 % en mai 2020 et à 23,1 % en mai 2021, et leur taux d’emploi de 47,0 % à 27,7 % puis à 39,5 %.

Mai 2021 au Québec

Entre les semaines de référence d’avril et de mai (du 9 au 15 mai), le gouvernement du Québec n’a pas procédé à de grosses annonces et celles qu’il a faites allaient dans des sens opposés. Je m’attendais donc à une stabilité de l’emploi ou à une faible baisse. Et de fait :

  • l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées a diminué de 8 000 en mai (ou de 0,2 %); la baisse entre février 2020 et mai 2021 était d’environ 134 000 emplois ou de 3,1 %;
  • comme la population adulte a augmenté de 0,8 % depuis février 2020, son taux d’emploi a baissé davantage, soit de 3,8 % ou de 2,4 points de pourcentage, passant de 61,9 % à 59,5 %; si le taux d’emploi s’était maintenu à 61,9 %, il y aurait eu 170 000 emplois de plus en mai;
  • la baisse de l’emploi depuis février 2020 fut semblable au Québec (3,1 %) et dans le reste du Canada (3,0 %); le Québec se classait en mai au sixième rang des pertes d’emplois les moins élevées en pourcentage depuis février 2020, comme on peut le voir dans l’image qui accompagne ce billet;
  • marché du travail mai 2021 et la COVID 19_1entre février 2020 et mai 2021, l’estimation de l’emploi a diminué nettement plus chez les femmes (de 101 000 emplois ou de 4,9 %) que chez les hommes (de 33 000 emplois ou de 1,4 %); l’écart entre ces deux baisses a légèrement augmenté en mai, passant de 3,3 à 3,4 points; en effet, l’estimation de l’emploi a diminué de 2300 chez les hommes (ou de 0,1 %), mais de 5800 chez les femmes (ou de 0,3 %);
  • si le nombre d’emplois a globalement diminué de 3,1 % entre février 2020 et mai 2021, cette baisse fut de 5,1 % chez les employé.es (ou salarié.es) du secteur privé et de 8,5 % chez les travailleur.euses autonomes; pendant ce temps, l’emploi augmentait de 6,0 % chez les employé.es du secteur public, surtout dans le secteur de l’éducation, secteur dont les estimations d’emploi ne cessent de surprendre depuis le début de la crise; ces estimations nous montrent aussi que la baisse de 8 000 emplois en mai fut plus que concentrée chez les salarié.es du secteur privé (-19 200), l’emploi ayant augmenté chez les salarié.es du secteur public (+2 700) et dans le travail autonome (+8 500);
  • l’emploi à temps partiel n’a diminué que de 0,1 % en mai 2021, moins que l’emploi à temps plein (0,2 %); entre février 2020 et mai 2021, l’emploi à temps partiel a diminué de 11,9 %, pendant que l’emploi à temps plein ne baissait que de 1,1 %;
  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de 92 000 (ou de 45 %) entre février 2020 et mai 2021, dont moins de 1000 en mai 2021; le taux de chômage est ainsi passé de 4,5 % en février 2020 à 17,6 % en avril 2020 et à 6,6 % en mai 2021;
  • la population inactive a augmenté de 96 000 entre février 2020 et mai 2021 (de 75 000 chez les femmes, mais de 21 000 chez les hommes), dont près de 10 000 en mai 2021; en conséquence, le taux d’activité (63,7 %) a baissé de 1,1 point de pourcentage depuis février 2020 (64,8 %);
  • l’emploi a diminué de 9,8 % entre février 2020 et mai 2021 chez les personnes âgé.es de 15 à 24 ans, bien plus que chez les 25 à 54 ans (2,6 % ) et chez les 55 ans et plus (0,3 % ), mais ce fut différent en mai (hausses de 1,3 % chez les jeunes et de 1,1 % chez les 55 ans et plus, et baisse de 0,9 % chez les 25-54 ans); sans surprise, le taux de chômage des 15 à 24 ans surpassait nettement celui des deux autres groupes en mai 2021 (10,0 % par rapport à 5,8 % et à 6,5 %);
  • le taux de chômage des jeunes qui étudiaient à temps plein en mars et qui prévoyaient poursuivre leurs études à l’automne est passé de 11,0 % en mai 2019 à 36,4 % en mai 2020 et à 14,8 % en mai 2021 et leur taux d’emploi de 53,1 % à 35,6 % puis à 47,3 %, situation nettement meilleure que dans le reste du Canada avec leur taux de chômage de 25,7 % et leur taux d’emploi de 37,4 %.

Si le taux d’activité du Québec était en mai inférieur à son niveau de février 2020 de 1,1 point de pourcentage (63,7 % par rapport à 64,8 %), la baisse dans le reste du Canada fut un peu moins élevée, soit de 0,8 point (64,9 % par rapport à 65,7 %). Cela fait en sorte que la différence entre le taux de chômage au Québec et dans le reste du Canada était un peu surestimée par le taux de chômage officiel. En effet, la différence entre le taux de chômage officiel au Québec (6,6 %) et son taux ajusté (8,1 %) était de 1,5 point de pourcentage, alors que cette différence était de 1,2 point dans le reste du Canada (8,6 % et 9,8 %). Ainsi, si la différence entre les taux officiels du Québec et du reste du Canada était en mai 2021 de 2,0 points (6,6 % et 8,6 %), la différence entre leurs taux ajustés était plutôt de 1,7 point (8,1 % et 9,8 %), ce qui traduit mieux l’écart de la situation du marché du travail entre les deux territoires.

On pourrait penser que le fait que le taux d’activité ait été plus élevé dans le reste du Canada (64,9 %) qu’au Québec (63,7 %) en mai 2021 entraîne une sous-estimation du taux de chômage du Québec. En fait, c’est uniquement en raison des différences dans leur structure démographique que le taux d’activité était plus élevé dans le reste du Canada qu’au Québec, le Québec ayant une proportion beaucoup plus élevée d’adultes âgé.es de 65 ans et plus (23,5 % par rapport à 20,9 %). Ainsi, si le Québec avait eu la même structure démographique que le reste du Canada en mai 2021, son taux d’activité aurait été plus élevé que celui du reste du Canada. En effet, avec les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0017-01, on peut calculer, en associant les taux d’activité par tranche d’âge de cinq ans (15-19 ans, 20-24 ans jusqu’à 65-69 ans et 70 ans et plus) au pourcentage de la population adulte dans ces tranches d’âges dans le reste du Canada, que le taux d’activité aurait en fait été en mai 2021 de 66,1 % au Québec au lieu de 64,2 % par rapport à 65,6 % dans le reste du Canada. On remarquera que les taux d’activité de mai 2021 en données non désaisonnalisées étaient plus élevés que les taux d’activité en données désaisonnalisées de 0,5 point au Québec (64,2 % et 63,7 %) et de 0,7 point dans le reste du Canada (65,6 % et 64,9 %).

L’effet de l’évolution de l’inactivité, du chômage et du taux d’activité a eu des impacts différents selon le sexe et selon la tranche d’âge. Ainsi, les taux de chômage officiels et ajustés en fonction du taux d’activité de février 2020 ont évolué ainsi au Québec :

  • femmes : le taux de chômage officiel est passé de 4,1 % en février 2020 à 17,5 % en avril et à 6,6 % en mai 2021, alors que le taux de chômage ajusté passait de 4,1 % en février 2020 à 21,8 % en avril et à 9,4 % en mai 2021;
  • hommes : le taux de chômage officiel est passé de 4,8 % en février 2020 à 17,8 % en avril et à 6,5 % en mai 2021, alors que le taux de chômage ajusté passait de 4,8 % en février 2020 à 23,4 % en avril et à 7,0 % en mai 2021; si le taux de chômage officiel des femmes était presque le même que celui des hommes en mai 2021 (6,6 % par rapport à 6,5 %), leur taux de chômage ajusté lui était plus élevé de 2,4 points (9,4 % par rapport à 7,0 %);
  • 15 à 24 ans : le taux de chômage officiel est passé de 7,0 % en février 2020 à 34,2 % en avril et à 10,0 % en mai 2021, alors que le taux de chômage ajusté passait de 7,0 % en février 2020 à 41,2 % en avril et à 15,6 % en mai 2021;
  • 25 à 54 ans : le taux de chômage officiel est passé de 3,8 % en février 2020 à 14,5 % en avril et à 5,8 % en mai 2021, alors que le taux de chômage ajusté passait de 3,8 % en février 2020 à 17,9 % en avril et à 6,1 % en mai 2021;
  • 55 ans et plus : le taux de chômage officiel est passé de 4,9 % en février 2020 à 16,9 % en avril et à 6,5 % en mai 2021, alors que le taux de chômage ajusté passait de 4,9 % en février 2020 à 24,3 % en avril et à 7,2 % en mai 2021.

Ces évolutions montrent clairement que ce sont les jeunes et les femmes qui ont subi le plus durement les effets de la crise et qui la subissent encore.

En gardant en tête le fait que les marges d’erreur des estimations de l’emploi de l’EPA sont encore plus importantes avec des données désagrégées comme celles par industrie, je présente dans le tableau qui suit (tiré des données du tableau 14-10-0355-01) la variation de ces estimations par industrie entre avril 2021 et mai 2021, et entre février 2020 et mai 2021. J’ai mis en caractère gras dans les quatre dernières colonnes du tableau les hausses et les baisses les plus importantes.

marché du travail mai 2021 et la COVID 19_2

Il n’y a eu que deux baisses de plus 8 000 emplois entre avril 2021 et mai 2021, soit dans la fabrication (13 600 emplois ou 2,8 %) et dans les services d’hébergement et de restauration (16 400 emplois ou 9,4 %). Il n’y a eu aussi que deux hausses de cette ampleur, soit dans le commerce de gros et de détail (10 800 emplois ou 1,7 %) et dans l’information, la culture et les loisirs (8 300 emplois ou 5,5 %).

Malgré la baisse de 134 000 emplois entre février 2020 et mai 2021, l’emploi a augmenté dans près de la moitié des industries présentées dans ce tableau (7 sur 16), mais dans certains cas de très peu. Les deux hausses les plus importantes ont eu lieu dans les surprenants services d’enseignement (45 300 emplois ou 14,3 %) et dans la finance, assurances, services immobiliers et de location (16 900 emplois ou 6,7 %). À l’inverse, cinq industries ont connu des baisses de plus de 18 000 emplois et de plus de 5 %, dont trois de plus de 10 % et une de près de 40 % :

  • les services d’hébergement et de restauration (baisse de 101 100 emplois, ou de 39,1 %);
  • la fabrication (27 600 ou 5,5 %);
  • les autres services (25 200 ou 14,6 %);
  • l’information, la culture et les loisirs (22 700 ou 12,5 %);
  • le transport et l’entreposage (18 500 ou 7,5 %).

Et après?

Entre les semaines de référence de mai et de juin (la semaine prochaine), le gouvernement du Québec a annoncé des réouvertures trop nombreuses et trop différentes selon les régions pour que je puisse les nommer, dont certaines n’entreront en vigueur qu’après la semaine de référence de juin (voir par exemple cet article). Chose certaine (ou presque, on ne sait jamais avec l’EPA…), l’emploi devrait augmenter fortement le mois prochain. Dans le reste du Canada, les annonces furent aussi nombreuses, mais très différentes d’une province à l’autre (voir le plan de déconfinement de l’Ontario), ce qui laisse entrevoir une hausse de l’emploi moins vive qu’au Québec. Notons que le taux de vaccination progresse rapidement partout au pays, encore plus au Québec, ce qui laisse présager de nouvelles hausses de l’emploi au cours des prochains mois.

Aux États-Unis, le nombre d’infections et de décès dus la COVID-19 continue à diminuer et la proportion de la population qui est vaccinée augmente constamment, quoique moins rapidement depuis quelques semaines (voir aussi cet article). De plus, le nombre de prestataires de l’assurance-chômage a encore diminué récemment. Finalement, le plan de soutien (ou de relance) adopté par le Congrès et par le président il y a trois mois pourrait stimuler l’emploi. Au bout du compte, on peut s’attendre à une hausse de l’emploi aux États-Unis au moins semblable à celle de ce mois-ci en juin et par la suite.

Et alors…

L’emploi a augmenté un peu moins fortement que prévu aux États-Unis, a peu évolué au Québec et a baissé légèrement au Canada. Notons que la baisse de 68 000 emplois au Canada peut sembler importante, mais qu’elle se situe en fait à l’intérieur de la marge d’erreur à 95 % (83 200). Avec une si petite baisse au Québec (la baisse de 8000 emplois représente moins du cinquième de la marge d’erreur à 95 % de 42 400), il est toutefois difficile de faire le lien entre les baisses par industrie et les décisions adoptées par le gouvernement, sauf pour celle observée dans les services d’hébergement et de restauration (la baisse de 16 400 emplois est juste au-dessus de la marge d’erreur de 14 400). Il en est de même des mouvements selon le sexe, la catégorie d’emploi et la tranche d’âge. Bref, ce fut un mois tranquille!

Après une hausse de 50 000 en avril, le nombre de chômeur.euses inexpérimenté.es (qui n’ont pas travaillé depuis au moins un an, voir ce billet pour en savoir plus sur le chômage inexpérimenté) a diminué de 4600 en mai en données non désaisonnalisées, ce qui a quand même fait passer leur proportion de 45 % à 48 % des chômeur.euses en raison de la baisse encore plus importante du nombre de chômeur.euses expérimenté.es (de plus de 25 000). Comme mentionné le mois dernier, cela s’explique probablement par le fait qu’un bon nombre de personnes qui ont perdu leur emploi au tout début de la crise et n’ont pas travaillé depuis ce temps sont passées du statut de chômeur.euses expérimenté.es à inexpérimenté.es parce que la perte de leur dernier emploi date de plus d’un an. Soulignons aussi que la part des chômeur.euses inexpérimenté.es sur le chômage total est passée de 18,5 % en janvier 2021 à 47,8 % en mai 2021 au Québec et de 31,7 % à 52,4 % dans le reste du Canada. Ce taux est le plus élevé dans le reste du Canada pour les 545 mois depuis janvier 1976 (et par plus de 6 points de pourcentage sur le deuxième), et celui du Québec est son deuxième plus élevé. Cela montre à quel point la situation actuelle est particulière.

La lenteur de la reprise de l’emploi, surtout dans les industries encore les plus touchées, nous montre que les programmes gouvernementaux à l’intention des victimes de la crise sont encore essentiels. La hausse du taux de vaccination ne doit pas nous faire baisser la garde, surtout avec l’apparition de nouveaux variants et avec le déconfinement actuel et à venir!

Raison, déraison et religion

7 juin 2021

Raison, déraison et religionAvec son livre Raison, déraison et religion – Plaidoyer pour une laïcité ouverte, Michel Seymour, professeur retraité du département de philosophie de l’Université de Montréal, «s’engage dans une riche investigation philosophique pour réfléchir à la laïcité des institutions des États démocratiques occidentaux et aux difficultés que pose le pluralisme des conceptions morales, religieuses et philosophiques».

Introduction – Entre la religion intolérante et l’intolérance à la religion : «Comment devons-nous envisager la cohabitation des non-croyants avec le phénomène religieux?». C’est à cette question que compte répondre l’auteur à partir de trois angles différents présentés dans les trois premières parties de ce livre. Il consacrera la quatrième aux objections pouvant être soulevées à la suite de son analyse.

Première partie – de la tradition à la modernité

1. L’âge séculier selon Charles Taylor : À l’aide de l’analyse de Charles Taylor dans son livre L’âge séculier, l’auteur explore les différents sens et applications du concept de sécularité et leur évolution. Taylor considérait que l’âge séculier est celui où la religion comme l’incroyance peuvent être contestables et contestées, et non pas comme une époque où la religion est absente. L’auteur explique les raisons pour lesquelles cette interprétation représente mieux notre époque, notre nature et notre société que l’autre, puis examine plus à fond quelques éléments qu’il juge moins convaincants dans la réflexion de Taylor.

2. Une perspective wittgensteinienne : Après l’approche de Taylor, l’auteur passe à celle de Ludwig Wittgenstein qu’il préfère. Comme je n’ai pas bien compris la pertinence de ce chapitre (je ne dis pas qu’il n’en a pas) et encore moins son contenu (un peu, quand même…), il m’est difficile de le résumer. J’ai quand même noté que l’auteur parle de langage, du concept de la vérité, d’identité personnelle, de communauté linguistique et, finalement, du lien entre Dieu et les êtres humains. Il explique ensuite les raisons qui l’ont amené à s’attarder ainsi à la philosophie de Wittgenstein et à s’éloigner de celle de Taylor.

Deuxième partie – la religion dans la cité

3. Le libéralisme politique de John Rawls : Pour voir comment les croyant.es et les non-croyant.es peuvent entretenir des rapports harmonieux dans une société commune, l’auteur se base cette fois sur les travaux de John Rawls. Dans sa vision de la laïcité, celui-ci cherche à trouver un équilibre entre le respect des droits et libertés de la personne, et celui des décisions prises pour le bien de la société. Dans cette optique, l’État doit «s’occuper de la laïcité des institutions, mais il n’a pas à se mêler de séculariser la société», position mitoyenne entre le républicanisme français et le libéralisme canadien. Dans ce chapitre, il aborde aussi l’égalité des chances, les inégalités sociales, les accommodements raisonnables, le pluralisme «des conceptions morales, religieuses et philosophiques», le concept de raisonnabilité par rapport à celui de la vérité et le respect des cultures.

4. Vers une charte de la laïcité : L’auteur présente les principes sur lesquels devrait reposer une charte de la laïcité qui respecte à la fois les droits et libertés de la personne et le républicanisme. Il montre tout d’abord que celle adoptée par le gouvernement (la loi 21) ne respecte pas les droits et libertés de la personne, «affecte tout particulièrement les minorités», laisse de côté des enjeux fondamentaux, «comme le financement des écoles privées confessionnelles et les crédits d’impôt aux organismes religieux» et transmet une vision confuse de la laïcité. Il explique ensuite les raisons qui le portent à recommander l’adoption d’une charte de la laïcité contenant une affirmation claire de la neutralité de l’État et de la séparation des institutions religieuses et de l’État, explicite les principes et les objectifs qui doivent être à la base de cette charte, et décrit son contenu.

Troisième partie – une perspective internationale

5. Rawls contre le choc des civilisations : L’auteur décrit le contexte international des conflits (trop souvent armés) entre l’Occident, surtout les États-Unis, et les pays musulmans, qui ont débouché sur un sentiment islamophobe dans les pays occidentaux. Il se base sur des écrits de John Rawls pour montrer qu’il est possible de résoudre ces conflits, d’éviter le choc des civilisations annoncé par Samuel Huntington et de vivre en société en tout respect les un.es des autres.

6. Une théorie libérale non individualiste : L’auteur examine ici plus en détail la proposition de Rawls et les réactions qu’elle a suscitées, s’attarde sur la perspective occidentalo-centrée dans ce débat, puis se penche sur «le statut accordé à l’individualisme moral dans la philosophie politique contemporaine».

Quatrième partie – conjectures et réfutations

7. Une hypothèse falsifiée ? : L’auteur revient sur le concept de choc des civilisations d’Huntington et fait le tour des arguments, bons et moins bons, visant à la réfuter. Dans cette analyse, il aborde le communautarisme, les questions économiques, les processus de racialisation, le différentialisme, l’individualisme moral, le droit des peuples, la démocratie et quelques autres sujets.

8. Dépasser Huntington : L’auteur poursuit avec l’analyse des arguments sur la thèse de Huntington, mais cette fois du côté de ceux qui l’appuient. Pour ce, il aborde l’opposition (souvent injustifiée) entre les droits collectifs et les droits individuels, le patriarcat présent dans toutes les religions, les signes religieux comme marqueurs d’appartenance identitaire, le consentement, les enjeux identitaires des minorités et de la majorité, la différence entre la critique et les propos haineux, le respect de la dignité de tou.tes et les particularismes culturels.

Conclusion – Entre le réalisme de l’intolérance et l’intolérance au réalisme : L’auteur précise que ce livre porte sur une théorie idéale et analyse la pertinence de cette approche. Il réitère ensuite l’importance de favoriser la «rencontre entre des sociétés libérales et communautariennes», puis revient sur les racines de l’islamophobie un peu partout en Occident, notamment en France, ainsi que sur les différentes formes de laïcité. Il conclut que, avec ce livre, il a «voulu débusquer les différents présupposés qui ne sont presque jamais remis en cause par les auteur.es occidentaux.ales et qui se trouvent dans l’angle mort de leurs considérations» et qu’il espère que ce livre permettra «de réfléchir à une ouverture d’esprit possible qui est à la disposition des personnes et des peuples raisonnables».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Autant j’ai du respect pour la philosophie et pour son importance, autant j’ai de la difficulté à suivre les méandres des raisonnements de bien des philosophes. Je l’ai constaté encore une fois! J’avais l’impression que l’auteur contournait la plupart du temps (sauf vers la fin) l’objet du livre avec des questions accessoires, même si je reconnais qu’elles sont importantes. Je ne peux donc pas me prononcer sur ce livre, sinon de dire qu’il n’est pas pour moi. Mais, il peut être passionnant pour d’autres! L’auteur est sans conteste érudit et maîtrise les enjeux dont il parle. Ajoutons que les 322 notes sont en bas de pages, qu’il s’agit surtout de références, mais aussi de quelques compléments d’information. On peut aussi écouter l’auteur présenter son livre dans cette vidéo d’un peu moins de 20 minutes (il y dit notamment que le deuxième chapitre, celui que j’ai dit ne pas avoir compris, est le plus difficile du livre; cela m’a rassuré!). Je termine ce billet avec une citation que j’ai trouvée particulièrement pertinente :

«L’interdiction des signes religieux ne relève pas du principe de tolérance, il s’agit plutôt d’une forme de gestion des intolérances»

Le marché du travail des femmes – les salaires (2)

3 juin 2021

marché du travail des femmes – les salairesComme mentionné à la fin du billet que j’ai publié jeudi dernier sur l’évolution des écarts de salaire entre les hommes et les femmes, j’aborderai ici ces écarts par industrie et par profession, en mettant à jour le quatorzième billet de la série sur le marché du travail des femmes que j’ai publié en 2015. Pour ce, j’utiliserai les tableaux 14-10-0064-01 et 14-10-0340-01 de Statistique Canada tirés des données de l’Enquête sur la population active (EPA).

Par industrie

Le tableau qui suit présente l’évolution entre 1997 et 2020 des salaires horaires des hommes et des femmes, ainsi que le ratio entre le salaire horaire des femmes et celui des hommes par industrie. J’ai aussi cru bon d’inclure les données de 2019 à ce tableau pour pouvoir estimer l’impact de la pandémie de COVID-19 sur ces écarts. En effet, comme on l’a vu dans le précédent billet, le fait que la baisse d’emplois de 2020 a été beaucoup plus forte que la moyenne pour les emplois à temps partiel et à bas salaires a fait un peu artificiellement augmenter les salaires horaires moyens chez les hommes (de 5,0 %) et encore plus chez les femmes (de 7,3 %). La dernière colonne indique la différence entre les ratios de 1997 et de 2020 en points de pourcentage. Par exemple, la dernière colonne de la première ligne nous montre que le ratio entre le salaire horaire des femmes et celui des hommes a augmenté de 7,7 points de pourcentage entre 1997 (84,2) et 2020 (91,9) pour l’ensemble des salarié.es. Notons que j’avais prévu de mettre en vert les écarts positifs et en rouge les écarts négatifs, mais comme il n’y a aucun écart négatif, toutes les données de cette colonne sont en vert! On verra plus loin que cela fut un peu différent pour les professions.

marché du travail des femmes – les salaires_2_1

Ce tableau nous permet de constater que l’écart le plus positif (21,3 points) s’est observé dans les services publics, industrie formée en majorité par les salarié.es d’Hydro-Québec, mais aussi par ceux et celles d’Énergir et de quelques autres entreprises œuvrant dans les réseaux d’aqueduc et dans l’épuration des eaux usées. Ce résultat est étrange, car le ratio avait en fait diminué d’un peu moins d’un point entre 1997 (84,2) et 2019 (83,6) et le salaire horaire des femmes se serait tout d’un coup trouvé en 2020 plus élevé que celui des hommes, avec un ratio de 105,5, seule industrie dans ce cas. En regardant les données mensuelles du tableau 14-10-0063-01, j’ai constaté que ces salaires, surtout chez les femmes beaucoup moins nombreuses que les hommes (5900 par rapport à 18 300), variaient considérablement d’un mois à l’autre (par exemple de 41,12 $ en septembre 2020 à 55,67 $ en octobre!). Cet exemple montre bien la marge d’erreur importante de ces données et les limites de cet exercice, surtout avec les industries comptant relativement peu de salariés ou de salariées.

La deuxième hausse la plus importante, soit de 19,7 points dans la fabrication, semble plus fiable. D’une part, on y trouve beaucoup plus de salarié.es (349 000 hommes et 125 000 femmes) et, d’autre part, la hausse était importante aussi entre 1997 et 2019 (15,3 points). En plus, le sous-secteur de cette industrie qui embauchait la plus forte proportion de femmes en 2016 (la fabrication de vêtements, voir le tableau 98-400-X2016361 tiré des données du recensement), soit 75 %, et qui est aussi le sous-secteur de la fabrication qui a perdu le plus d’emplois entre 2001 et 2020 (baisse de 38 400 emplois, soit de plus de 80 %) selon le tableau 14-10-0202-01 tiré des données de lEnquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), est celui où les salaires horaires furent les moins élevés de cette industrie de 2001 à 2020 selon le tableau 14-10-0206-01 aussi tiré des données de l’EERH. Bref, en enlevant les salaires les plus bas des femmes travaillant dans cette industrie, la moyenne n’a pu qu’augmenter, ce qui ne veut pas dire que le sort des femmes qui sont demeurées en emploi dans cette industrie s’est vraiment amélioré. Peut-être, mais on ne peut pas le savoir et surtout pas savoir à quel point.

Voici les autres industries dont le ratio entre le salaire horaire des femmes et celui des hommes s’est le plus amélioré :

  • foresterie, pêche, mines, exploitation en carrière, et extraction de pétrole et de gaz (16,5 points, dont 8,0 entre 2019 et 2020) : les femmes ne représentaient que 15,5 % de l’emploi de cette industrie en 2020, avec seulement 5600 emplois; la hausse du ratio en 2020 (de 85,8 à 93,8) doit donc être interprétée avec prudence, d’autant plus que le nombre de femmes aurait augmenté de 33 % (ou de 1400) en 2020, alors que le nombre d’hommes aurait baissé de 16 % (ou de 6000);
  • construction (16,0 points, dont 7,1 entre 2019 et 2020) : c’est aussi un cas spécial (décidément…), car les femmes n’occupaient que 13 % des emplois de cette industrie en 2020, avec quand même 34 000 emplois; comme elles n’occupaient en 2020 que 2,7 % des emplois réglementés de cette industrie (4849 sur 177 489), on peut conclure qu’elles travaillaient surtout dans des emplois différents de ceux des hommes, dont sûrement un grand nombre étaient administratifs; malgré cette hausse, elles ne touchaient en 2020 que 85,3 % du salaire des hommes, le troisième ratio le moins élevé des 16 industries présentées, loin de la moyenne de 91,9 %;
  • transport et entreposage (13,2 points, dont 3,9 entre 2019 et 2020); il s’agit d’une autre industrie où les femmes étaient en 2020 fortement minoritaires, avec 22 % des emplois (48 000 emplois quand même) et où les types d’emplois qu’elles occupent diffèrent grandement de ceux des hommes; cela dit, avec un ratio de 97,7 en 2020, leur salaire horaire était plus proche de celui des hommes que la moyenne de 91,9, alors que ce ratio était égal à la moyenne en 1997 (84,5 par rapport à 84,2);
  • commerce de gros et de détail (10,1 points, dont 2,7 entre 2019 et 2020); cette hausse est nettement plus significative que les précédentes, avec plus de 295 000 emplois occupés par des femmes en 2020, soit plus de 46 %; comme le salaire dans cette industrie était en 2020 le troisième plus bas des 16 industries présentées, la hausse plus élevée que la moyenne du salaire minimum entre 1997 et 2020 (93 % par rapport 84 %) a sûrement contribué à ce rattrapage; d’ailleurs, le salaire horaire des femmes dans cette industrie a augmenté de 95 % entre 1997 à 2020, bien plus que celui des hommes (73 %).

À l’inverse, voici les industries dont le ratio entre le salaire horaire des femmes et celui des hommes s’est le moins amélioré :

  • hébergement et services de restauration (2,7 points, mais une hausse de 9,5 points entre 1997 et 2019 et une baisse de 6,8 points entre 2019 et 2020); là les femmes étaient majoritaires en 2020 (54 %), mais la faible hausse du ratio est clairement dû à sa baisse durant la pandémie, dans cette industrie qui est celle qui a connu la plus forte baisse de l’emploi en 2020 (25,1 %, mais de 26 % chez les femmes et de 24 % chez les hommes); on peut voir que le salaire des femmes n’a pas augmenté en 2020, tandis que celui des hommes augmentait de plus de 7 %; je soupçonne que cela s’explique par le maintien en emploi des postes mieux payés, occupés majoritairement par des hommes;
  • soins de santé et assistance sociale et agriculture (3,7 points); il faut noter que les ratios dans ces deux industries étaient les plus élevés en 1997 (92,6 et 93,9) et qu’il est donc «normal» qu’ils aient moins augmenté que la moyenne, d’autant plus qu’ils se situaient en 2020 aux troisième et quatrième rangs, derrière les deux premières places douteuses des services publics et du transport et entreposage; cela dit, ce ratio avait en fait baissé de 3,7 points dans l’agriculture entre 1997 et 2019 avant de connaître un bond de 7,3 points en 2020; dans la santé, secteur le plus féminin avec 81 % des emplois occupés par des femmes en 2020, le même phénomène s’est produit, mais avec moins d’ampleur (baisse de 0,3 point entre 1997 et 2019, puis hausse de 4,0 points en 2020);
  • finance, assurances, immobilier et location (4,4 points, mais une hausse de 9,8 points entre 1997 et 2019 et une baisse de 5,4 points entre 2019 et 2020); cette industrie regroupe quatre sous-secteurs bien différents; or, selon les données de l’EERH, l’emploi se serait maintenu en 2020 dans la finance et les assurances, mais aurait baissé de plus de 20 % dans l’immobilier et la location; ces mouvements pourraient bien expliquer la forte baisse du ratio en 2020 et sa dernière position en 2020 (82,1).

On voit donc que l’amélioration du ratio entre le salaire horaire des femmes et celui des hommes s’est manifestée dans toutes les industries, mais à des niveaux variables. On a vu aussi que le niveau d’amélioration dépend en bonne partie de l’évolution de l’emploi dans les sous-secteurs de ces industries, ce qui a été particulièrement manifeste dans les écarts souvent importants entre 2019 et 2020 en raison de la pandémie. Cette analyse est donc révélatrice, même si limitée, parce qu’on sait que les femmes n’occupent pas les mêmes genres d’emploi que les hommes dans les industries et que les salaires, s’ils sont en partie associés à des industries, le sont bien plus à des professions. Il est donc essentiel de poursuivre cet exercice en analysant le même type de données par groupe professionnel.

Par groupe professionnel

Le tableau qui suit est construit de la même façon que le précédent.

marché du travail des femmes – les salaires_2_2

On peut remarquer que les données de la première ligne de ce tableau sont identiques à celles de la première ligne du tableau précédent. Même si ce tableau est beaucoup plus grand que le précédent, j’ai éliminé 18 des groupes professionnels pour lesquels le tableau 14-10-0340-01 fournit des données de façon à ne pas le surcharger et en raison de données manquantes. Je vais commenter principalement les 10 grandes catégories professionnelles :

Gestion [0] : La part des femmes dans cette catégorie est passée de 41 % à 43 % entre 1997 et 2020, cette hausse se matérialisant surtout chez les cadres supérieur.es (de 27 % à 38 %). Cela pourrait expliquer la hausse plus forte que la moyenne (9,6 points par rapport à 7,7) de leur ratio salarial, celui-ci s’approchant du ratio moyen (de 4,8 points plus bas en 1997 à 2,9 en 2020).

Affaires, finance et administration [1] : La part des femmes dans cette catégorie est passée de 71,5 % à 69,9 %, la baisse la plus forte ayant eu lieu dans le personnel de supervision en administration et en finance, et personnel administratif (de 87 % à 75 %). Le ratio salarial des femmes a peut-être moins augmenté que la moyenne (5,7 points par rapport à 7,7), mais la hausse fut de plus de 10 points dans trois des cinq sous-groupes (ou grands groupes), leur salaire horaire dépassant même celui des hommes dans le personnel de soutien de bureau, avec un ratio de 106,8 en 2020, le plus élevé de ce tableau.

Sciences naturelles et appliquées [2] : La part des femmes dans cette catégorie est passée de 21,5 % à 24,7 %, hausse répartie assez également dans les deux grands groupes qui la composent. Le ratio salarial des femmes a peut-être moins augmenté que la moyenne (5,4 points par rapport à 7,7), mais cela a permis à leur ratio de demeurer près de la moyenne (91,4 par rapport à 91,9), moyenne qui avait été dépassée en 2019 (93,1 par rapport à 89,9). En fait, ce ratio a dépassé la moyenne en 2020 dans le personnel professionnel (93,5), mais a reculé dans le personnel technique de 1,1 point (mais de 3,1 points entre 2019 et 2020) pour se situer à seulement 84,5.

Secteur de la santé [3] : Il faut éviter de confondre cette catégorie professionnelle avec l’industrie des soins de santé et assistance sociale qui comptait d’ailleurs plus de deux fois plus de salarié.es en 2020 (591 000 par rapport à 274 400), avec les éducateur.trices de services de garde, les nettoyeur.euses, le personnel administratif et de gestion, et les autres professions de cette industrie qui ne font pas partie de cette catégorie. La part des femmes dans cette catégorie est passée de 82,0 % à 83,7 %, hausse qui fut la plus élevée (de 66 % à 78 %) dans le personnel professionnel des soins de santé (sauf soins infirmiers). Notons que ce grand groupe comprend une forte proportion d’emplois autonomes (42 % en 2016, mais 57 % chez les hommes, selon le tableau 98-400-X2016294 tiré du recensement), qui ne sont pas considérés ici. Cette proportion est au contraire faible dans les autres grands groupes de cette catégorie (par exemple de 1,5 % parmi le personnel professionnel en soins infirmiers). Le ratio salarial des femmes a carrément diminué dans cette catégorie (de 1,1 point), et ce fut le cas dans trois des quatre grands groupes. Cela dit, leur ratio salarial était en 2020 plus élevé que la moyenne (93,0 par rapport à 91,9), ce qui n’est pas étonnant dans ces emplois pour la plupart syndiqués et assez similaires chez les hommes et les femmes.

Enseignement, droit et services sociaux, communautaires et gouvernementaux [4] : La part des femmes dans cette catégorie est passée de 58 % à 72 %, hausse observée dans les cinq grands groupes qui la composent, mais la plus forte l’ayant été dans l’autre personnel professionnel (avocat.es, psychologues, travailleur.euses sociaux.iales, etc.) chez qui la part des femmes est passée de 50 % à 72 %. Notons que leur part a presque doublé dans le personnel des services de protection publique (policier.ères et pompier.ères surtout), passant de 11 % à 20 %. Le ratio salarial des femmes a diminué dans cette catégorie (de 1,7 point), le faisant passer en 2020 bien au-dessous de la moyenne (83,7 par rapport à 91,9), même s’il était au-dessus de cette moyenne dans quatre des cinq grands groupes (avec un ratio supérieur à 100 dans un cas), alors qu’il était légèrement supérieur à la moyenne en 1997 (85,4 par rapport à 84,2). Par contre, il était en 2020 bien au-dessous de cette moyenne dans le personnel de soutien avec un ratio de seulement 73,6, le plus bas des 32 groupes professionnels présentés dans le tableau. Il faut dire que ce grand groupe est formé de professions fortement féminines mal payées (gardien.nes d’enfants en milieu familial, aides familiaux.ales résident.es et aides-enseignant.es) et de professions fortement masculines bien payées (comme les agent.es de services correctionnels), ce qui explique, mais ne justifie pas, ce faible ratio.

Arts, culture, sports et loisirs [5] : Notons tout d’abord que cette catégorie est celle qui regroupait en 2016 la plus forte proportion de travailleur.euses autonomes (33 % par rapport à la moyenne de 12 %), taux qui atteignait même 44 % dans le personnel professionnel et un sommet de 69 % chez les musicien.nes et chanteur.euses. La part des femmes chez les salarié.es de cette catégorie est demeurée assez stable entre 1997 et 2020, passant de 51 % à 52 %, quasi-égalité qui camoufle en fait la présence dans cette catégorie de professions fortement masculines (notamment les cadreur.euses et les athlètes) et fortement féminines (notamment les danseur.euses, les technicien.nes dans les bibliothèques et les patronnier.ères). En raison du faible volume d’emploi dans cette catégorie (environ 80 000 salarié.es en 2020 et moins de 60 000 en 1997), le ratio varie beaucoup d’une année à l’autre, encore plus chez le personnel professionnel (25 000 salarié.es en 2020). Cela dit, le tableau montre une forte baisse de ce ratio entre 1997 et 2019 et une forte hausse en 2020, à la fois dans la catégorie et dans ses deux grands groupes. On peut aussi remarquer que ce ratio était plus élevé que la moyenne dans la catégorie (93,2 par rapport à 91,9) et encore plus chez le personnel professionnel (101,7), mais moins élevé que la moyenne chez le personnel technique (87,8).

Vente et services [6] : Il s’agit de la catégorie qui regroupe le plus de salarié.es, soit plus de 800 000 en 2020 ou 23 % du total, mais qui a connu la plus forte baisse en 2020 en raison de la pandémie (12,9 % en 2020 par rapport à la baisse moyenne de 4,8 %, mais de 7,1 % chez les hommes et de 17,8 % chez les femmes). La part des femmes dans cette catégorie est passée de 57 % à 51 % entre 1997 et 2020 (54 % en 2019). Le ratio salarial des femmes a augmenté un peu plus que la moyenne (9,0 points par rapport à 7,7), lui permettant de s’approcher de la moyenne en 2020 (91,1 par rapport à 91,9). C’est dans le personnel de supervision en services qu’il a le plus augmenté (de 23,0 points à 97,1), mais il faut souligner que la hausse de 15,6 points dans le personnel de soutien des ventes a permis au salaire horaire moyen des femmes de surpasser celui des hommes (ratio de 102,5). Finalement, le ratio le plus bas s’observait en 1997 comme en 2019 et en 2020 chez les représentant.es des ventes et vendeur.euses (82,0 en 2020). Ce grand groupe contient seulement deux professions, la première fortement masculine (65 % en 2016) et bien payée (les représentant.es des ventes – commerce de gros), l’autre majoritairement féminine (55 %) et mal payée (vendeur.euses – commerce de détail).

Métiers, transport et machinerie [7] : La part des femmes dans cette catégorie est passée de 4,3 % à 6,4 % entre 1997 et 2020 (de loin la part la plus basse des groupes professionnels présentés dans le tableau), avec seulement 30 000 salariées en 2020 (mais 450 000 salariés). Le ratio salarial des femmes a augmenté un peu plus fortement que la moyenne (10,3 points par rapport à 7,7), le laissant tout de même nettement moins élevé que la moyenne en 2020 (86,2 par rapport à 91,9). Face au faible nombre de femmes dans les grands groupes de cette catégorie et des deux suivantes, je ne les ai pas présentés dans le tableau, d’autant plus que Statistique Canada n’a pas fourni de données pour tous ces groupes.

Ressources naturelles et agriculture [8] : La part des femmes dans cette catégorie est passée de 14 % à 26 % entre 1997 et 2020, avec seulement 12 000 salariées en 2020 malgré cette hausse. Le ratio salarial des femmes a augmenté nettement plus fortement que la moyenne (14,3 points par rapport à 7,7), le laissant tout de même beaucoup moins élevé que la moyenne en 2020 (81,5 par rapport à 91,9).

Fabrication et services d’utilité publique [9] : La part des femmes dans cette catégorie est passée de 33 % à 25 % entre 1997 et 2020, avec 47 000 salariées en 2020 (90 000 en 1997). Cette baisse fut la plus forte chez les opérateur.trices de machinerie (donnée non présentée dans le tableau), en bonne partie dans la fabrication de vêtements (observation que j’ai commentée plus tôt). Le ratio salarial des femmes a augmenté nettement plus fortement que la moyenne (12,3 points par rapport à 7,7), le laissant tout de même beaucoup moins élevé que la moyenne en 2020 (79,5 par rapport à 91,9).

Cette analyse nous en apprend un peu plus que celle sur les industries sur les tendances qui expliquent la hausse du ratio entre le salaire horaire des femmes et celui des hommes, et l’ampleur de l’écart important qui s’observe encore en 2020. Par contre, comme on l’a vu, ces tendances et le maintien d’un écart important dépendent beaucoup de la composition des professions à l’intérieur des catégories professionnelles et des grands groupes.

Et alors…

Ces données apportent une autre brique à nos connaissances sur les différences salariales entre les hommes et les femmes. Mais encore là, l’utilisation de regroupements d’industries et de professions variées ne permet pas une connaissance fine de la situation. Pour cela, il faudrait une étude plus approfondie qui comparerait les professions entre elles, et même les postes de travail entreprise par entreprise, car les emplois associés à des professions peuvent aussi varier considérablement (un vendeur d’automobiles a par exemple un salaire bien plus élevé qu’une vendeuse de vêtements, et leur salaire peut aussi varier en fonction du type d’automobiles et de vêtements que ces personnes vendent). Cela dit, avec les données disponibles, il est difficile d’aller beaucoup plus loin que je l’ai fait!

Résistances des femmes à l’Androcapitalocène

31 mai 2021

Résistances des femmes à l’AndrocapitalocèneAvec son livre Résistances des femmes à l’Androcapitalocène – Le nécessaire écoféminisme, Catherine Albertini, chargée d’une mission sur le travail des femmes en agriculture à l’Institut national de la recherche pour l’agriculture et l’environnement, «montre comment le capitalisme primitif a affaibli le statut des femmes, les a expropriées des terres communales et de leurs savoirs, comment son bras armé – la science occidentale – a réifié les femmes et la nature, comment le colonialisme lui a permis d’envahir la planète, d’en organiser le pillage des ressources et d’ériger son modèle de développement de façon hégémonique en tant que progrès universel. Elle fait état des résistances des femmes des pays du Sud au capitalisme néolibéral patriarcal».

Introduction : Le concept d’Anthropocène a été créé pour décrire notre époque de destructions environnementales. Or, les femmes n’ont pratiquement rien à voir avec ces destructions, mais le capitalisme et les hommes en sont bien plus responsables, d’où l’utilisation du concept d’Androcapitalocène par l’autrice.

1. La dispute de la terminologie : Anthropocène, Poubellien supérieur, Anglocène, Capitalocène, Androcène ou Androcapitalocène? : L’autrice explique les contextes des propositions de nommer notre époque par les termes listés dans le titre de ce chapitre, et les raisons de son choix parmi ces propositions.

2. Les écoféminismes, entre théories et objectifs pratiques : L’autrice présente les caractéristiques, les fondements et les objectifs de différents courants d’écoféminisme. Ces courants abordent notamment la décroissance, le patriarcat, le capitalisme, le colonialisme, le travail invisible, le «réductionnisme de la science occidentale», la chasse aux sorcières pour déposséder les femmes de leurs savoirs, le contrôle de la nature, la biopiraterie, l’extractivisme et les guerres.

3. Stratégies capitalistes de l’aide au développement, la crise de la dette et ses répercussions sur les femmes au nom de leur «empowerment» : L’autrice critique les politiques imposées à bien des pays par les institutions économiques mondiales (dont le FMI et la Banque mondiale), notamment les programmes d’ajustement structurel qui visent à privatiser et à déréglementer le plus possible et qui mènent à une forme de recolonisation. L’instrumentalisation des dettes publiques et privées permet l’imposition de politiques néolibérales d’austérité, de baisses salariales, de concurrence internationale et de contrôle social. Elle aborde ensuite :

  • le microcrédit, qui exploite plus souvent les femmes qu’il ne les aide, contrairement à ce que prétendent les promoteurs de la microfinance;
  • l’ignorance des pratiques paysannes en agriculture et la sous-alimentation des populations rurales;
  • l’échec des politiques prônant l’égalité des sexes;
  • le détournement de sens du concept d’empowerment (agentivité), notamment par l’industrie du sexe;
  • l’insuffisance et l’inadéquation des Objectifs du millénaire pour le développement pour les femmes;
  • l’inanité des programmes favorisant la «gestation pour autrui» (GPA) et la marchandisation du corps des femmes;
  • l’imposture du féminisme postmoderne.

4. Mouvements de résistance des femmes et des populations opprimées au modèle hégémonique de développement : Les politiques de développement nuisent souvent plus qu’elles n’aident. Dans cette optique, l’autrice donne en exemple la formation de l’Armée zapatiste de libération nationale au Chiapas qui est surtout connu pour sa résistance aux effets de l’adoption de l’ALENA. Elle aborde ensuite les actions :

  • pour la sécurité alimentaire et pour l’agroécologie de la Via Campesina, mouvement paysan présent dans 70 pays;
  • du Mouvement pour la ceinture verte au Kenya, tout d’abord dans le domaine de la foresterie, puis dans bien d’autres domaines (éducation populaire, souveraineté alimentaire, justice environnementale, démocratie, paix, etc.);
  • du mouvement Chipko en Inde, dans les domaines de la foresterie, de l’élevage et de l’agriculture auprès de femmes tribales, pauvres et illettrées;
  • pour la défense des terres communales en Papouasie Nouvelle-Guinée à l’encontre d’institutions internationales et de sociétés transnationales;
  • en agroécologie urbaine des Afro-Américaines membres du D-Town-Farm à Détroit, une ferme urbaine;
  • du collectif de femmes musulmanes Mahila Milan à Bombay, dans le domaine de l’épargne de groupe pour se construire des habitations; ce collectif fait partie d’une organisation internationale présente dans 33 pays, le Slum/Shack Dwellers International (SDI), dont les activités des membres débordent du domaine de l’épargne et de l’habitation.

Conclusion : Le chapitre précédent ne fournit que quelques exemples de la «résistance de mouvements de femmes contre le capitalisme patriarcal et la destruction environnementale qu’il opère». L’autrice critique les modèles capitalistes de développement économique et agricole qui mènent au sous-développement, à la misère (surtout pour les femmes) et au désastre environnemental. Après avoir donné quelques exemples éloquents de ces conséquences et de résistance à ces modèles, elle conclut que les «organisations internationales de femmes rurales contre l’Androcapitalocène agissent et connaissent du succès». Elle ajoute qu’il devient urgemment nécessaire de faire entendre leurs voix.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce petit livre (128 pages, selon l’éditeur) présente des mouvements dont on entend rarement parler et qui méritent de fait d’être mieux connus. La structure du livre est impeccable, en expliquant d’abord les concepts, en décrivant les ravages du modèle de développement actuel et en donnant de nombreux exemples des moyens qu’ont pris des mouvements de femmes pauvres pour y résister. Elle fait bien en peu de pages le tour de la question. En plus, les notes sont en bas de pages. Bref, il n’y a aucune raison de ne pas le lire!

Le marché du travail des femmes – les salaires (1)

27 mai 2021

marché du travail des femmes – les salairesÀ la demande générale d’une personne, je mets ici à jour le treizième billet de la série sur le marché du travail des femmes que j’ai publiée en 2015. Il porte sur l’évolution du salaire des femmes par rapport à celui des hommes. Les données que j’ai utilisées proviennent du tableau 14-10-0066-01 tiré des estimations de l’Enquête sur la population active (EPA) de Statistique Canada.

Pour l’ensemble des salarié.es

Le premier graphique de ce billet porte sur l’évolution du ratio des salaires horaires et hebdomadaires des femmes par rapport à ceux des hommes, à la fois pour la médiane et la moyenne.

marché du travail des femmes – les salaires_1_1

Comme on peut voir, les lignes de salaires horaires (ligne bleue pour le salaire horaire moyen et jaune pour le salaire horaire médian) et de salaires hebdomadaires (ligne rouge pour le salaire hebdomadaire moyen et verte pour le salaire hebdomadaire médian) se suivent tout au long de la période, si ce n’est quelques différences occasionnelles et mineures. En fait, la différence entre les courbes de la médiane et de la moyenne indique une légère hausse de la dispersion des salaires horaires et hebdomadaires (donc des inégalités) chez les hommes, un maintien de la dispersion des salaires horaires chez les femmes et une légère baisse de la dispersion des salaires hebdomadaires chez les femmes. Mais, comme les tendances médianes et horaires se ressemblent quand même beaucoup, je n’utiliserai dans les prochains graphiques qu’une de ces mesures (les salaires horaires moyens), de façon à éviter de les surcharger.

Ce graphique livre quelques messages importants. Tout d’abord, l’écart entre les salaires des hommes et des femmes est beaucoup plus élevé quand on considère le salaire hebdomadaire que le salaire horaire, ce qui est entre autres la conséquence de la plus grande prévalence du travail à temps partiel chez les femmes, facteur qui vient donc accentuer les différences de rémunération. Par contre, l’écart dans les deux façons de considérer les salaires moyens (horaires et hebdomadaires) s’est réduit de 30 % entre 1997 et 2020, passant de 12,4 % à 8,6 % en 2020. D’ailleurs, la proportion d’hommes qui travaillaient à temps partiel a augmenté de 2,5 points entre 1997 et 2020 (de 10,1 % à 12,7 %), tandis que la proportion de femmes baissait de 4,7 points (de 27,3 % à 22,6 %).

Mais, ce qui nous intéresse le plus est la hausse du ratio du salaire des femmes sur celui des hommes. Pour les salaires horaires moyens, ce ratio est passé de 84,2 en 1997 à 91,9 en 2020, une hausse de 7,7 points ou de 9,1 %. Notons toutefois que ce ratio est demeuré assez stable de 2012 (89,2) à 2019 (89,9), avant de soudain augmenter de deux points en 2020 (à 91,9). Il est loin d’être certain que cette hausse sera durable. En effet, comme les pertes d’emplois en 2020 en raison de la pandémie de COVID-19 furent proportionnellement plus nombreuses chez les femmes (5,5 %) que chez les hommes (4,2 %) et que ces pertes d’emplois ont touché les personnes à bas salaires horaires de façon disproportionnée (voir ce billet de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques), la plus forte hausse du salaire horaire des femmes en 2020 (7,3 %) que des hommes (5,0 %) pourrait très bien n’être que temporaire. En effet, il ne serait pas étonnant que le salaire horaire des hommes et surtout des femmes diminue ou augmente très peu en 2021 et en 2022 quand les emplois à bas salaires, ou une bonne partie de ces emplois, seront retrouvés (comme dans la restauration), ce qui ferait baisser ce ratio. À suivre!

Pour les salaires hebdomadaires, la situation est semblable, et même plus accentuée. En effet, ce ratio est passé de 71,8 en 1997 à 83,3 en 2020, une hausse de 11,5 points ou de 16,0 %. Encore là, ce ratio n’a que peu changé de 2012 (78,9) à 2019 (80,6), avant de soudain augmenter de 2,7 points en 2020 (à 83,3). Or, comme la baisse de l’emploi des femmes en 2020 fut davantage concentrée dans l’emploi à temps partiel que celle de l’emploi des hommes (66 % de la baisse chez les femmes et 34 % de la baisse chez les hommes), l’amélioration de ce ratio en 2020 risque d’être temporaire. On verra!

Selon la couverture syndicale

Le tableau 14-10-0066-01 contient aussi des données selon la couverture syndicale des salarié.es. Statistique Canada précise que les personnes couvertes par un syndicat sont des salarié.es «qui sont membres d’un syndicat et qui ne sont pas membres, mais qui sont couvert.es par une convention collective ou par un contrat de travail négocié par un syndicat». L’idée ici n’est pas de montrer la différence de salaires entre ces deux groupes de salarié.es, mais plutôt l’écart de salaires entre les hommes et les femmes selon qu’ils et elles sont couvert.es ou pas par une convention collective. Les écarts de salaires globaux entre couvert.es et non couvert.es m’ont toujours semblé plus ou moins pertinents, car les emplois syndiqués sont en moyenne de niveaux de compétence plus élevés que les emplois non syndiqués et plus présents dans les plus grosses entreprises, ce qui explique en partie au moins qu’ils soient associés à des salaires plus élevés que la moyenne. Les résultats d’enquêtes, comme celle de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) sur la rémunération globale basée sur des emplois repères similaires, sont bien plus pertinents à cette fin.

marché du travail des femmes – les salaires_1_2_couvertureLe graphique ci-contre se contente donc d’illustrer la différence entre les écarts de salaires (horaires moyens) entre les hommes et les femmes chez les salarié.es couvert.es et non couvert.es. Le portrait est saisissant! Alors que l’écart salarial était rendu très faible en fin de période (à peine 1,8 % en 2020 avec un ratio de 98,2) chez les salarié.es couvert.es (en notant toutefois que cet écart s’est agrandi entre son niveau de 1,9 % en 2015 et de 5,1 % en 2019), il demeurait en 2020 énorme chez les salarié.es non couvert.es (13,2 %, sept fois plus, avec un ratio de 86,8). Cela dit, entre 1997 et 2020, la situation s’est davantage améliorée chez les salarié.es non couvert.es (de 7,3 points de pourcentage, soit de 79,4 à 86,8) que chez les salarié.es couvert.es (de 5,9 points, soit de 92,3 à 98,2). Il faut dire que les emplois occupés par les hommes et les femmes sont sûrement plus similaires chez les salarié.es couvert.es que chez les salarié.es non couvert.es.

Selon l’âge et la couverture syndicale

marché du travail des femmes – les salaires_1_3_ägePour approfondir le sujet, j’ai aussi pensé à présenter une autre dimension du même tableau de Statistique Canada, soit les écarts de salaires (horaires moyens, encore une fois) selon la tranche d’âge. Le graphique ci-contre montre que les écarts globaux ont été de loin les moins élevés chez les personnes âgé.es de 15 à 24 ans (ligne bleue) tout au long de la période, mais qu’ils n’ont pas diminué, le ratio se situant à 92,9 en 1997 et en 2019, avant une légère remontée de 2,3 points à 95,2 en 2020, niveau tout de même inférieur à son sommet de 2003 (96,5). Notons que, comme le salaire horaire moyen des jeunes salarié.es (dont 57 % étaient des étudiant.es en 2020 et plus de la moitié depuis 2007, selon les données du tableau 14-10-0081-01) n’est pas beaucoup plus élevé que le salaire minimum (entre 20 % et 40 % depuis 2016) tant chez les hommes que chez les femmes, l’écart de ce salaire entre les hommes et les femmes ne peut pas être énorme. Chez les salarié.es d’âge moyen (25 à 54 ans, ligne rouge), l’écart était bien plus grand en début de période (15,9 % en 1997), mais s’est réduit graduellement par la suite (7,7 % en 2020, mais sans progrès entre les 9,7 % de 2012 et les 9,4 % de 2019). Finalement, l’écart chez les salarié.es les plus âgé.es (55 ans et plus, ligne jaune) était de loin le plus élevé en début de période (avec un sommet de 26,4 % en 1999), mais a presque rejoint celui des 25-54 en 2020 (9,4 %, mais avec une petite hausse entre les 11,2 % de 2014 et les 12,4 % de 2019).

Ce graphique montre aussi que les écarts de salaires entre les hommes et les femmes selon la tranche d’âge qui étaient fort importants en début de période l’étaient beaucoup moins en fin de période, passant d’une différence maximale entre les salarié.es les plus âgé.es et les plus jeunes de 22 points de pourcentage en 1999 à moins de 5 points en 2020.

marché du travail des femmes – les salaires_1_4_äge_couvertsLes graphiques ci-contre sont construits de la même façon que le précédent, mais isolent les salarié.es couvert.es et non couvert.es par une convention collective. Chez les jeunes, les données varient énormément d’une année à l’autre chez les salarié.es couvert.es, ce qui est normal, car leur nombre est limité et leur taux de couverture est faible (entre 18 % et 27 % selon les années par rapport à plus de 40 % chez les 25-54 ans et à un peu moins chez les 55 ans et plus), ce qui fait augmenter la marge d’erreur des données. Cela dit, en comparant les moyennes des cinq premières années de la série avec les cinq dernières (y compris 2020 qui montre une hausse de 7,2 points), on observe une hausse de trois points de l’écart des salaires entre les hommes et les femmes, avec quand même un écart très faible (de moins de 1 % en début de période à moins de 4 % en fin de période, mais de près de 5 % si on enlève la dernière année atypique en raison de la pandémie). Du côté des jeunes non couvert.es, l’écart des salaires entre les hommes et les femmes s’est maintenu, sauf quelques exceptions, entre 4 % et 8 % tout au long de la période, soit un peu plus que chez les jeunes couvert.es, même si leurs salaires horaires moyens furent en moyenne de 20 % (hommes) à 25 % (femmes) moins élevés que pour les jeunes couvert.es par une convention collective, donc plus près du salaire minimum.

Chez les salarié.es couvert.es d’âge moyen, ces écarts n’ont jamais été supérieurs à 10 % et sont passés de 9 % en début de période à 5 % en 2019 (en hausse depuis l’écart de moins de 2 % en 2015), puis à 2,4 % en 2020, baisse toutefois hors-norme, je le répète, en raison de la pandémie. Cet écart a été bien plus élevé chez les personnes non couvertes, même s’il a diminué considérablement entre 1997 (23 %) et 2020 (moins de 13 %, en légère baisse par rapport au 14 % de 2019).

Le graphique du début de cette section montre que c’est chez les salarié.es les plus âgé.es que l’écart salarial entre les hommes et les femmes s’est le plus réduit depuis 1997. Mais les deux graphiques suivants montrent en plus que cette réduction s’est manifestée aussi bien chez les salarié.es couvert.es que non couvert.es. Ainsi, les écarts de salaires entre les hommes et les femmes chez les salarié.es couvert.es âgé.es de 55 ans et plus sont passés de 18 % en 1997 à aussi peu que 2,2 % en 2014, avant de remonter à plus de 7 % en 2019, puis de retomber à 3,7 % en 2020. Chez les salarié.es non couvert.es les plus âgé.es, les écarts sont passés de plus de 30 % de 1998 à 2002, à 15 % en 2019 et même à 13,7 % en 2020, rejoignant presque l’écart observé chez les 25 à 54 ans (12,6 %).

Et alors…

Ces données nous permettent à la fois d’apprécier la réduction des écarts salariaux entre les hommes et les femmes au cours des 23 dernières années et de constater à quel point ces écarts sont moindres chez les salarié.es couvert.es par des conventions collectives. Par contre, j’ai aussi noté que, si les écarts salariaux entre les hommes et les femmes ont diminué de façon notable jusqu’au milieu des années 2010, cette tendance semble s’être étouffée par la suite, si ce n’est le sursaut en 2020 dû à la forte baisse de l’emploi dans les postes à temps partiel et à bas salaires, surtout chez les femmes. Chaque point de pourcentage des derniers 10 % d’écart semble plus difficile à combler que les 5 points de pourcentage éliminés entre 1997 et 2012. Notons aussi que la baisse de cet écart s’est manifesté en premier lieu chez les personnes âgées de 55 ans et plus, probablement en raison de l’arrivée dans cette tranche d’âge des femmes plus scolarisées et ayant un historique de présence sur le marché du travail plus solide que leurs aînées. On ne peut pas s’attendre à ce qu’un phénomène du même genre survienne à nouveau. Il ne faut donc pas se contenter d’espérer que la tendance passée permette à elle seule d’atteindre l’égalité salariale, mais il faut plutôt adopter des politiques efficaces pour enfin éliminer les discriminations salariales.

Pour aller plus loin dans cette analyse, je vais examiner dans mon prochain billet ces écarts par industrie ou par profession. On pourra ainsi voir si la diminution de ces écarts s’est fait ressentir de façon uniforme, ou si elle fut concentrée dans certaines industries et dans certaines professions.

Où est le sens?

24 mai 2021

Où est le sensAvec son livre Où est le sens?, Sébastien Bohler, spécialiste en neurobiologie moléculaire, nous explique le fonctionnement du cortex cingulaire antérieur qui «nous pousse sans relâche à chercher du sens à nos existences». En rééquilibrant notre cerveau, nous pourrions «fonder une société basée sur la cohérence, la signification et le lien, qui nous motivera à moins produire et à ne plus consommer inutilement».

Première partie – Qu’est-ce qui a un sens?

1. Notre-Dame brûle : Les bâtisseurs de la cathédrale Notre-Dame travaillaient à un projet dont ils ne verraient pas le produit final de leur vivant. Aujourd’hui, on détruit notre habitat pour des plaisirs à court terme, ne se préoccupant plus de donner un sens à notre existence. On comble ce vide de sens en se distrayant et en consommant. La crise de la COVID-19, due à ce mode de vie, ne semble pas vouloir nous faire bifurquer de cette façon de vivre qui tue la diversité et finira par nous tuer aussi.

2. Une révélation : L’auteur explique sa première expérience de perte de sens (une embauche dans un poste prestigieux contraire à ses valeurs) et sa réaction (il a démissionné le lendemain).

3. Aux origines du sens : L’auteur explique le rôle du striatum et de la dopamine qu’il sécrète dans notre quête de sens. Si cette quête est déçue, par exemple si un événement heureux qui devrait se produire ne se produit pas, c’est le cortex cingulaire antérieur qui entre en action pour nous avertir de cette erreur, ce qui permet de nous adapter à une nouvelle situation. S’il est trop sollicité, il causera du stress, de l’anxiété et même des dépressions, et pourra avoir un effet destructeur.

4. La société de l’imprévisible : De 2006 à 2011, France Telecom a procédé à des réaffectations, changements d’horaires et mises à pied qui ont entraîné de nombreux suicides, en harcelant en plus les employé.es restant.es. «Lorsque l’environnement devient indéchiffrable, l’esprit vole en éclats». L’auteur explique ce phénomène remontant même avant l’arrivée d’homo sapiens. Cette quête de sens et de fuite de l’incertitude se manifeste aussi par les croyances religieuses (et conspirationnistes, on le verra plus loin), car on a observé qu’elles désactivent en grande partie les avertissements d’erreurs du cortex cingulaire.

5. La crise du sens : Avec l’abandon relatif des croyances religieuses et même démocratiques et philosophiques, ainsi qu’avec le tourbillon de la vie moderne et ses objectifs purement matérialistes, notre époque vit une crise de sens.

Deuxième partie – Au cœur des civilisations

1. Nés pour coopérer : Homo sapiens doit sa survie à la coopération. Pour coopérer efficacement, il doit «partager des buts et des actions afin d’obtenir un résultat qu’il serait impossible d’obtenir seul», donc trouver du sens à ces actions en faisant confiance aux autres et en prévoyant leur loyauté.

2. Crise cérébrale il y a douze mille ans : Le fait d’habiter dans de grandes villes où on croise des personnes que nous ne connaissons pas, donc dont on ne peut pas prévoir les actions, aurait pu nous jeter dans l’angoisse. Mais, le cortex cingulaire nous a permis de nous adapter, notamment grâce à l’adoption de rituels, souvent accompagnés de gestes. L’auteur donne entre autres comme exemple la gestuelle de Rafael Nadal avant de servir au tennis et les troubles obsessionnels compulsifs (TOC). Il aborde ensuite nos talents d’imitation des gestes accomplis par d’autres, qui s’expriment grâce à nos neurones miroirs (fascinant!).

3. Le rôle des visions du monde : «Les valeurs morales partagées réduisent fortement l’activité du cortex cingulaire», qu’elles soient religieuses, politiques, sportives, scientifiques ou autres. La transgression personnelle ou par une autre personne des valeurs communes l’active au contraire, sauf chez les psychopathes.

4. La naissance de la compassion : Comme le titre de ce chapitre l’indique, il porte sur l’historique de la compassion, sa plus grande évolution datant de la révolution néolithique et de l’invention des religions organisées. L’important pour calmer le cortex cingulaire n’est pas de croire en ces religions, mais de croire que les autres croient et que les autres croient que vous croyez. Dans ce contexte, l’auteur explique le rôle des sacrifices dans ces croyances et l’interdiction des blasphèmes.

Troisième partie – La chute du sens

1. Quand la science détrône la croyance : Le début de la perte des repères historiques donnant du sens est dû à un petit objet, la lunette astronomique de Galilée qui a bouleversé la vision de l’univers. Il a ainsi réduit les incertitudes, mais a ébranlé en même temps ce qui permettait de les contrer, les croyances religieuses. L’œuvre de Charles Darwin a jeté un second coup de boutoir à ces croyances, puis d’autres se sont succédé. Finalement, le sens est devenu superflu pour notre survie, même si notre cerveau en avait encore besoin, car le cortex cingulaire était encore là…

2. Le syndrome du dieu solitaire : Au début, cette perte de sens n’a pas eu de conséquence. «Mais, hélas, très vite, cela a mal tourné», car le niveau d’incertitude s’est mis à augmenter…

3. Le règne de l’incertitude : L’auteur présente de nombreux facteurs (marché du travail, logement, famille, politique, environnement, etc.) qui contribuent de nos jours à faire augmenter le niveau d’incertitude.

Quatrième partie – les piliers de folie

1. «Les microcertitudes» : Le cerveau humain cherche toujours à réduire l’incertitude par tous les moyens, notamment en se servant de microcertitudes, soit de prédictions faciles à réaliser, comme de manger si on fait une commande au restaurant. Ces moyens peuvent entraîner des problèmes, comme de l’obésité, problème qui s’accentue d’ailleurs dans les sociétés riches. L’auteur donne ensuite d’autres exemples de microcertitudes et des problèmes qu’elles peuvent engendrer (écoute compulsive de séries télévisées et de films, sexe, porno, drogues, alcool, etc.).

2. Tous fous de techno : Un autre moyen de fuir les incertitudes est la technologie, car elle redonne un sentiment de contrôle sur son environnement (domotique, systèmes d’alarme, GPS, podomètres, caméras et micros dans les chambres d’enfants, etc.). Il en est de même des assurances, des cours privés aux enfants et de la surconsommation qui donnent l’impression de garder le contrôle. À l’inverse, la trop grande abondance de choix nous force à en abandonner trop et cause une perte de contrôle. C’est aussi le cortex cingulaire qui cause le syndrome FOMO (peur de rater quelque chose) et le sentiment de toujours manquer de temps (et de perdre le contrôle sur son utilisation).

3. Cerveau surchargé : Toutes ces sollicitations, incertitudes et pertes de contrôle imposent à notre cerveau une charge mentale dommageable, charge encore plus lourde pour les femmes.

Cinquième partie – La société de l’absurde

1. Maintenant tout est permis : L’auteur donne de nombreux exemples d’activités absurdes et vides de sens (notamment dans la publicité), qui le sont encore plus dans un contexte de réchauffement climatique et de pandémie.

2. Combien je vaux? – L’obsession de l’estime de soi : L’individualisme et le concept d’estime de soi, «version autocentrée du véritable besoin, indéracinable, de l’être humain de se sentir accepté et intégré à une communauté», ont gagné en importance au cours des dernières décennies et servent aussi de rempart contre l’incertitude et la perte de sens, mais avec des conséquences importantes qu’analyse l’auteur (achats compulsifs, importance démesurée accordée à l’argent, hausse des inégalités, etc.).

3. La foire aux identités : La surestimation de l’importance de l’estime de soi porte aussi les gens «à s’enfermer dans une catégorie sociale, à se barricader dans un groupe et à ne plus en sortir», entraînant une hausse de la discrimination, du nationalisme identitaire et du racisme, comme l’auteur le montre avec beaucoup d’exemples (populisme, port et interdiction du voile, attrait pour la dictature, augmentation du nombre de murs entre les pays, etc.), le tout exacerbé par la hausse des inégalités.

4. Mon cerveau me rend nostalgique : L’auteur donne comme exemple de nostalgie l’efficacité du slogan de Donald Trump, Make America great again, et d’autres partis nationalistes qui présentent le passé comme plus glorieux qu’il le fut vraiment, ce qui «nous donne le sentiment que la vie a un sens». En fait, la nostalgie agit aussi individuellement, nos bons souvenirs calmant notre cortex cingulaire, sans effets vraiment négatifs. Son impact collectif est toutefois plus pernicieux, menant souvent à la discrimination, à la xénophobie et au clivage politique, social et autre. L’auteur note aussi que le cortex cingulaire est plus agressif avec des personnes conservatrices qu’avec les progressistes, car les premières tolèrent moins l’incertitude que les deuxièmes. D’ailleurs, les gens de droite ont un cortex cingulaire plus petit que les gens de gauche, car ils remettent moins en question leurs certitudes, quoique le lien causal puisse être l’inverse (ils pourraient aussi moins remettre en question leurs certitudes en raison de leur cortex cingulaire plus petit).

5. L’ère du déni : Le mécanisme d’autojustification qui se met en branle quand on pose des gestes contraires à nos valeurs est aussi dû au cortex cingulaire, mais peut mener à une dissonance cognitive, elle aussi due au cortex cingulaire qui déteste autant les contradictions que l’incertitude, car elles représentent aussi une perte de sens. Par contre, pour éviter cette dissonance, on peut aussi sombrer dans le déni, comme les gens qui travaillent dans des domaines qui entrent en conflit avec leurs valeurs et qui essaient de se convaincre que ce n’est pas si grave et même que cela peut être positif (cela m’a fait penser entre autres aux promoteurs de GNL Québec).

6. La fin de la Vérité : L’auteur se penche ici sur les «faits alternatifs» et les théories conspirationnistes, et sur les caractéristiques de notre cerveau qui permettent ce type de déni, notamment notre instinct de survie développé par nos lointains ancêtres et même par les espèces qui les ont précédés. Voir une menace inexistante ne nuisait pas, mais ignorer une menace réelle pouvait être fatal. Cet instinct est en plus exacerbé de nos jours, notamment par les chambres d’échos sur Internet et par notre désir d’appartenance à des groupes. L’auteur aborde aussi l’attrait des sciences occultes et du radicalisme, et l’impact de la possibilité de l’extinction de notre espèce et de notre propre mort. Il conclut qu’on peut prévoir que, «à mesure que se rapprochera le spectre des grandes catastrophes, les replis communautaires ne feront que s’accentuer, de même que les comportements compensatoires d’hyperconsommation, d’inflation de l’ego et de déni».

Sixième partie – Comment retrouver le sens?

1. La fin d’un monde : L’annonce des effets dévastateurs du réchauffement climatique et les signes déjà présents (fonte des glaciers, feux de forêts, ouragans, etc.) ne parviennent pas à convaincre la population de changer de mode de vie. Pour ce, il faudrait retrouver «la voie du sens», seul moyen de freiner la compétition et la surconsommation qui servent à calmer les effets de l’incertitude. Pour ce, il faudrait créer sur un système moral différent de celui de la religion et «inventer de nouveaux rituels» reposant sur la préservation du climat et sur l’exaltation du sacrifice des émissions de carbone, comme les anciens le faisaient pour les sacrifices des animaux pour leurs dieux. Le premier commandement de ces nouveaux rituels sera «du carbone tu n’émettras point»! Plutôt que de calmer nos incertitudes par la création d’une vie après la mort, on le ferait en visant de fournir un habitat vivable pour les prochaines générations, ce qui redonnerait un sens à nos existences et qui calmerait notre cortex cingulaire. L’auteur aborde ensuite les moyens qui pourraient contribuer à l’établissement de cette nouvelle morale environnementale.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire sans faute! En relisant mon appréciation du précédent livre que j’ai lu de cet auteur, Le bug humain, je réalise que je pourrais en copier une grande partie ici! Comme dans ce livre, les explications de l’auteur sont claires et faciles à comprendre grâce à son travail de vulgarisation. Je lui reproche aussi certaines répétitions, surtout parce que les réactions de défense aux événements qui activent le cortex cingulaire sont très semblables, voire identiques, et que l’auteur les mentionne à de nombreuses reprises. Mais, cela est compréhensible et les exemples qu’il donne de ces réactions ne sont heureusement pas les mêmes, car basés sur des expériences scientifiques différentes. Par contre, la solution qu’il propose est propre à ce livre. Elle m’a paru sensée et m’a fait penser au mouvement suédois qui a rendu honteux le fait de prendre l’avion. Si cela est possible à faible échelle, cela l’est aussi avec un mouvement plus étendu, même si ce serait plus difficile. Par ailleurs, les 289 notes de références sont à la fin du livre, mais au moins les notes explicatives (peu nombreuses) sont en bas de page. Cela dit, comme cela m’intéressait souvent de connaître la source des propos de l’auteur, j’ai dû utiliser deux signets. Mais, ces petits défauts ne doivent pas nous empêcher de lire ce livre, car il est aussi essentiel que le précédent pour mieux comprendre nos comportements. Depuis que j’ai commencé ce livre, je n’arrête pas de trouver des exemples de comportements qui correspondent à ce que l’auteur y explique…

La démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante

20 mai 2021

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigranteJ’ai eu un échange avec Jean-François Lisée dans un billet récent sur l’utilisation des données sur le marché du travail de la population immigrante. En citant un tableau publié par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), il a basé une chronique intitulée Mission accomplie notamment sur le fait que le taux d’emploi de la population immigrante était en 2020 plus élevé que celui de la population native, ce qui est vrai (60,5 % par rapport à 57,6 %). J’ai tenté de lui montrer que ce n’était qu’un effet de composition dû aux différences de structure démographique entre ces deux populations, mais sans grand succès, puisqu’il a repris ces données quelques jours plus tard en réponse à une lettre contestant ses conclusions en insistant sur le fait que même le taux d’emploi des immigrant.es reçu.es depuis moins cinq ans était en 2020 plus élevé que celui des natif.ives, ce qui est vrai aussi (58,8 % et 57,6 %). Comme ce sujet est plus complexe qu’il en a l’air, je me suis dit que ce serait bon de m’y attarder plus en détail.

Données de 2020 pour le Québec

En fait, comme l’ISQ ne produit pas les données qu’il publie, j’ai regardé la source du tableau utilisé par M. Lisée (l’Enquête sur la population active, ou EPA) et ai constaté en cherchant un peu que ces données correspondaient à celles du tableau 14-10-0083-01 de Statistique Canada que j’ai utilisées pour réaliser le tableau qui suit. Ce tableau fournit de l’information sur la population, le taux d’emploi et le taux de chômage de la population adulte du Québec (âgée de 15 ans et plus), de celle âgée de 25 à 54 ans (que Statistique Canada appelle le «principal groupe d’âge actif» soit les personnes «étant plus susceptibles d’avoir terminé leurs études et d’être disponibles pour travailler à temps plein que les personnes de 15 à 24 ans, et moins susceptibles d’être à la retraite que celles de 55 ans et plus») et de celle âgée de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus, selon le statut d’immigration en 2020. Notons que ce fichier ne fournit pas comme tel de données sur les résident.es non permanent.es (RNP). Je les ai calculées en soustrayant les populations natives et immigrantes de la population totale. De même, les données sur la population âgée de «15 à 24 ans et de 55 ans et plus» sont le résultat de la soustraction de celles des 25 à 54 ans de la population adulte totale.

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante_1

– population : La population immigrante représentait 17 % de la population adulte du Québec en 2020. Près de 70 % de la population adulte immigrante du Québec avait été reçue depuis au moins 10 ans. On peut aussi constater que les RNP (surtout des étudiant.es étranger.ères, des travailleur.euses étranger.ères temporaires et des réfugié.es) représentaient moins de 2 % de la population adulte, un peu moins que les immigrant.es très récent.es (reçu.es depuis moins de 5 ans, 2,8 %) ou récent.es (reçu.es depuis entre 5 et 10 ans 2,6 %), ce qui est loin d’être négligeable.

– population (%) : La structure démographique de ces populations différait grandement. Ainsi, alors que la proportion des adultes âgé.es de 25 à 54 ans était de 43,5 % dans la population native, elle était en moyenne de 59,0 % dans la population immigrante, proportion qui variait de 49,6 % chez les immigrant.es établi.es (reçu.es depuis au moins 10 ans) à 81,6 % chez les immigrant.es très récent.es. Cette proportion était aussi bien plus élevée chez les RNP (68,2 %) que chez les natif.ives.

– taux d’emploi : Le taux d’emploi des immigrant.es (60,5 %) était en 2020 plus élevé que celui des natif.ives (57,6 %). Il était égal chez les RNP, était plus élevé chez les immigrant.es très récent.es (58,8 %), le surpassait de plus de 13 points de pourcentage chez les immigrant.es récent.es (70,8 %) et diminuait «étrangement» chez les immigrant.es établi.es (58,7 %).

Quand on regarde ensuite le taux d’emploi chez les personnes âgées de 25 à 54 ans, il n’y a plus rien d’étrange! Il dominait chez les natif.ives (84,5 %), était plus de 20 points de pourcentage plus bas chez les immigrant.es très récent.es (62,9 %), était à peine plus élevé chez les RNP (64,9 %), mais progressait graduellement chez les immigrant.es récent.es (77,6 %) et les établi.es (80,7 %) tout en demeurant inférieur à celui des natif.ives malgré leur niveau de scolarité plus élevé, ce qui est moins étrange, tout en étant désolant.

Le taux d’emploi des personnes âgées de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus était légèrement plus élevé chez les immigrant.es et les RNP que chez les natif.ives, mais sans plus de précision sur la structure démographique de ces groupes, cette donnée nous laisse sur notre faim.

– taux d’emploi ajusté : Pour estimer l’effet de composition dû aux structures démographiques différentes de ces populations, j’ai calculé le taux d’emploi global que ces populations auraient si elles avaient la même structure démographique que la population native. J’ai donc multiplié la proportion de personnes âgées de 25 à 54 ans et de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus dans la population native par les taux d’emploi associés à ces tranches d’âges dans les autres populations et ai additionné les résultats de ces deux multiplications :

  • pour l’ensemble des immigrant.es, ce taux ajusté était de 54,7 %, plus bas de 5,9 points que son taux officiel (60,5 %) et de 2,9 points que celui des natif.ives (57,6 %);
  • pour les quatre autres populations, la baisse du taux ajusté par rapport au taux officiel varie de 2,6 chez les immigrant.es établi.es à 11,4 points chez les immigrant.es récent.es;
  • les immigrant.es récents deviennent la seule population avec un taux d’emploi plus élevé que celui des natif.es, mais de seulement 1,9 point plutôt que de 13,2 points avec le taux officiel;
  • notons que ce taux ajusté ne tient pas compte des différences importantes dans la structure démographique de la tranche 15 à 24 ans et 55 ans et plus; on en tiendra compte plus loin.

– taux de chômage : Il y a moins de distorsion due à la structure démographique pour le taux de chômage, celui-ci ayant été plus élevé chez les immigrant.es et les RNP que chez les natif.ives pour les populations âgées de 15 ans et plus et de 25 à 54 ans, à peu près avec les mêmes écarts. La seule exception était le taux de chômage des immigrant.es établi.es chez les personnes âgées de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus (11,2 % par rapport à 11,5 %).

– taux de chômage ajusté : J’ai aussi calculé l’effet de composition sur les taux de chômage. Cet effet est moins fort, mais il le fait augmenter d’entre 0,8 point (ensemble des immigrant.es et RNP) et 3,2 points (immigrant.es récent.es). Comme ces taux officiels étaient déjà tous plus élevés que celui des natif.ives, cet exercice n’a fait qu’augmenter les écarts, dont le plus élevé, celui des immigrant.es très récent.es, atteint 10,2 points (18,5 % par rapport à 8,3 %).

Données de 2020 pour le Canada

Le tableau 14-10-0085-01 de Statistique Canada contient les mêmes données pour quatre tranches d’âge au lieu de deux, mais seulement pour le Canada. Le tableau qui suit, conçu comme le précédent, nous permettra surtout de prendre connaissance des données pour les personnes âgées de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus selon les populations.

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante_2

– population : La proportion des immigrant.es sur la population adulte totale, des immigrant.es établi.es sur l’ensemble des immigrant.es et des RNP sur la population totale était en 2020 plus élevée dans le reste du Canada qu’au Québec (28,5 %, 73,8 % et 2,7 % par rapport à 17,1 %, 68,9 % et 1,9 %), proportions calculées en soustrayant les données du Québec de celles de ce tableau.

– population (%) : La proportion des immigrant.es et des RNP âgé.es de 25 à 54 ans était un peu plus faible au Canada qu’au Québec, tandis que celle de la population âgée de 15 à 24 ans et de 55 ans et plus variait énormément selon le statut d’immigration. En effet, la proportion de personnes âgées de 15 à 24 ans passait de 5,9 % chez les immigrant.es établi.es (dont les personnes reçues à 15 ans et plus ont toutes plus de 24 ans) à 16,5 % chez les immigrant.es récents et même à 27,8 % chez les RNP (probablement en raison de la présence importante d’étudiant.es étranger.ères dans ce groupe), pour une moyenne de seulement 8,5 % chez l’ensemble des immigrant.es, soit guère plus que la moitié de cette proportion chez les natif.ives (16,1 %). Chez les personnes âgées de 55 ans et plus, cette proportion était semblable chez les natif.ives (38,1 %) et pour l’ensemble des immigrant.es (39,0 %), mais passait de 8,0 % chez les immigrant.es très récent.es à 49,8 % chez les immigrant.es établi.es, six fois plus!

– taux d’emploi : Le taux d’emploi des immigrant.es (56,7 %) était légèrement moins élevé que celui des natif.ives (58,5 %). Comme au Québec, il était supérieur chez les immigrant.es très récent.es (61,8 %) et récent.es (64,9 %) et plus faible chez les immigrant.es établi.es (54,2 %), ce qui, encore une fois, semble contre-intuitif.

Quand on regarde ensuite ce taux d’emploi chez les personnes âgées de 15 à 24 ans et de 25 à 54 ans, on comprend mieux! En effet, il était moins élevé que celui des natif.ives (51,1 % et 81,7 %) dans toutes les autres catégories et, chez les 25 à 54 ans, augmentait avec la durée depuis la réception de leur statut d’immigrant.es. La situation était plus complexe chez les 55 ans et plus, car cette tranche d’âge regroupe des personnes encore très actives sur le marché du travail (55 à 64 ans) et d’autres qui le sont beaucoup moins (65 ans et plus). Disons seulement que ces taux étaient semblables à celui des natif.ives (33,7 %), sauf chez les immigrant.es très récent.es (22,2 %).

– taux d’emploi ajusté : J’ai ici aussi calculé le taux d’emploi global que ces populations auraient si elles avaient eu en 2020 la même structure démographique que la population native :

  • pour l’ensemble des immigrant.es, ce taux ajusté était de 54,6 %, plus bas de 2,1 points que son taux officiel (56,7 %) et de 3,9 points que celui des natif.ives (57,6 %);
  • pour les quatre autres populations, le taux ajusté par rapport au taux officiel est plus élevé dans un cas (de 1,6 point, chez les immigrant.es établi.es), mais est moins élevé d’entre 4,9 chez les RNP et 14,4 points chez les immigrant.es très récent.es;
  • le taux d’emploi ajusté est plus bas que celui des natif.ives dans toutes les catégories d’immigration, cet écart variant de 2,7 points chez les immigrant.es établi.es à 11,1 points chez les immigrant.es très récent.es.

– taux de chômage : Comme dans le tableau précédent, il y avait moins de distorsion due à la structure démographique pour le taux de chômage, celui-ci ayant été plus élevé pour les immigrant.es et les RNP dans presque toutes les situations illustrées, sauf pour les immigrant.es établi.es et les RNP âgées de 55 ans plus.

– taux de chômage ajusté : Le taux de chômage ajusté varie moins que le taux d’emploi par rapport au taux officiel, mais il le fait augmenter d’entre 1,1 point et 1,8 point dans quatre cas, et le fait baisser de 1,8 point chez les RNP (car il y a moins de jeunes au taux de chômage élevé dans la population native que chez les RNP).

Données de 2016 pour le Québec

Comme la taille des populations présentées dans le premier tableau est souvent relativement petite, les marges d’erreur peuvent être importantes ce qui empêche l’EPA de diffuser les données plus désagrégées pour le Québec, surtout. Pour en savoir plus, je me suis dit qu’il serait intéressant de regarder les données du recensement de 2016 qui, si elles datent un peu, permettent d’avoir accès à des données plus détaillées. Le tableau qui suit est tiré du fichier 98-400-X2016286 et est construit comme le premier, mais avec une catégorie d’immigration de plus et trois tranches d’âge supplémentaires (quatre de plus et une de moins…).

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante_3

– population : En 2016, la population immigrante représentait 15,3 % de la population adulte du Québec, soit moins qu’en 2020 (17,1 %). Il y avait aussi une proportion moindre de RNP (1,2 % par rapport à 1,9 %).

– population (%) : Comme en 2020, la proportion des adultes âgé.es de 25 à 54 ans était plus faible chez les natif.ives (46,0 %) que dans la population immigrante (57,6 %). Par contre, ce tableau indique que cette proportion n’était que de 29,2 % chez les immigrant.es reçu.es depuis au moins 25 ans qui représentaient plus du tiers des immigrant.es (36 %), mais était semblable à son niveau de 2020 chez les immigrant.es très récent.es (79,9 % par rapport à 81,6 % en 2020) et récents (78,4 % et 78,9 %), et chez les RNP (65,0 % et 68,2 %). Chez les immigrant.es reçu.es depuis 11 à 25 ans, elle était aussi beaucoup plus élevée que chez les natif.ives (67,8 % par rapport à 46,0 %).

La proportion des adultes âgé.es de 15 à 24 ans était beaucoup plus élevée dans la population native (14,7 %) que dans la population immigrante (8,4 %). Elle n’était qu’un peu plus faible dans les trois catégories d’immigrant.es reçu.es depuis au plus 25 ans, mais carrément nulle chez ceux et celles reçu.es depuis au moins 25 ans, ce qui est bien sûr normal et évident. Elle était par contre deux fois plus élevée chez les RNP (30,0 %).

La proportion des adultes se situant dans les deux premières des trois tranches d’âge les plus âgées était plus élevée chez les natif.ives que chez les immigrant.es (18,8 % par rapport à 14,2 % chez les 55-64 ans et 13,1 % par rapport à 11,2 % chez les 65-74 ans), mais l’était moins chez les 75 ans et plus (7,4 % et 8,6 %). Cela montre que les 55 ans et plus étaient en fait proportionnellement plus jeunes chez les natif.ives, ce qui influence à la hausse leur taux d’emploi. Le tableau nous montre toutefois que ces trois proportions étaient très basses chez les RPN et les immigrant.es très récent.es et récent.es, et presque aussi basses chez les immigrant.es reçu.es depuis 11 à 25 ans, sauf pour les 55 à 64 ans. Par contre, ces proportions étaient beaucoup plus élevées chez les immigrant.es reçu.es depuis plus de 25 ans, avec trois taux supérieurs à 20 %, pour un total de 70,8 %. En fait, les immigrant.es reçu.es depuis plus de 25 ans regroupaient 75 % des immigrant.es âgé.es de plus de 55 ans, et même 88 % de ceux et celles âgé.es de 75 ans et plus. On voit bien qu’avec des structures démographiques aussi différentes, il est un peu ridicule de vouloir comparer leurs taux d’emploi globaux.

– taux d’emploi : Le taux d’emploi des immigrant.es (57,7 %) était en 2016 légèrement moins élevé que celui des natif.ives (60,0 %), mais il était plus élevé chez les immigrant.es récents (67,8 %) et ceux et celles reçu.es depuis 11 à 25 ans (68,4 %) et moins chez les RNP (51,8 %), les immigrants très récent.es (55,7 %) et reçu.es depuis plus de 25 ans (45,0 %).

Par contre, ce taux était moins élevé que celui des natif.ives dans toutes les catégories d’immigration et pour les RNP chez les personnes âgées de 15 à 24 ans et de 25 à 54 ans, dans cinq cas de plus de 20 points de pourcentage. Dans ces deux tranches d’âge, ces taux augmentaient avec la durée depuis la réception de leur statut d’immigrant.es, ce qui est normal.

Dans les trois tranches d’âge les plus âgées, le taux d’emploi était en général plus élevé chez les immigrant.es que chez les natif.ives, les exceptions s’observant dans les deux tranches d’âge les moins âgées (55-64 ans et 65-74 ans) chez les immigrant.es très récent.es et les RNP, et chez les immigrant.es reçu.es depuis 11 à 25 ans âgé.es de 75 ans et plus. Il est difficile d’expliquer ce taux généralement plus élevé, mais on peut avancer l’hypothèse que ces personnes ressentent davantage le besoin de continuer à travailler que les natif.ives en raison de revenus de retraite moins élevés, quoique plus de recherche serait nécessaire pour l’affirmer avec certitude. Notons que cette étude va dans le sens de mon hypothèse, mais qu’elle conclut aussi qu’on aurait besoin de plus de recherche «pour explorer les facteurs associés à cette situation»!

– taux d’emploi ajusté : Voir le tableau un peu plus loin pour plus de précision :

  • pour l’ensemble des immigrant.es, ce taux ajusté était de 54,8 %, plus bas de 3,0 points que son taux officiel (57,7 %) et de 5,2 points que celui des natif.ives (60,0 %);
  • pour les cinq autres populations, le taux ajusté est plus élevé que le taux officiel dans un cas (de 6,9 points, chez les immigrant.es reçu.es depuis au moins 25 ans en raison de leur population beaucoup plus âgée que celle des natif.ives), mais est moins élevé d’entre 7,4 chez les RNP et 13,6 points chez les immigrant.es récent.es (de 12,6 points chez les très récent.es);
  • le taux d’emploi ajusté est plus bas que celui des natif.ives dans toutes les catégories d’immigration, cet écart variant de 2,2 points chez les immigrant.es reçu.es depuis 11 à 25 ans à 16,9 points chez les immigrant.es très récent.es (15,6 points chez les RNP). Mission accomplie?

– taux de chômage : Le taux de chômage était plus bas et souvent beaucoup plus bas chez les natif.ives que chez les RPN et que dans toutes les catégories d’immigrant.es dans les trois tranches d’âge les plus jeunes (15 à 64 ans), mais la situation était plus variable dans les tranches des personnes âgées de 65 à 74 ans et de 75 ans et plus.

– taux de chômage ajusté : Le taux de chômage ajusté varie moins par rapport au taux officiel. Il le fait baisser de 0,6 point chez les immigrant.es reçu.es depuis plus de 25 ans, mais il le fait augmenter dans les cinq autres cas, d’entre 0,9 point pour l’ensemble des immigrant.es et 3,8 points chez les immigrant.es très récent.es. Pour plus de précision, voir le tableau qui suit.

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante_3a

Données de 2016 pour les membres des minorités visibles du Québec

Le même fichier tiré du recensement de 2016 fournit aussi des données sur les membres des minorités visibles, à l’aide desquelles j’ai réalisé le tableau qui suit. J’ai pensé l’ajouter à ce billet parce que M. Lisée disait dans sa chronique que le taux d’emploi des membres des minorités visibles avait rejoint celui des autres Québécoises (il ne donne pas de source, mais je sais par des contacts que cela est vrai).

démographie et les données sur le marché du travail de la population immigrante_4

– population : En 2016, les membres des minorités visibles représentaient 11,8 % de la population adulte du Québec. Cette proportion atteignait toutefois 16,7 % chez les plus jeunes (15 à 24 ans), 15,2 % chez les 25 à 54 ans, mais beaucoup moins dans les trois tranches d’âges plus âgées (6,7 % chez les 55 à 64 ans, 5,4 % chez les 65 à 74 ans et 4,8 % chez les 75 ans et plus).

– population (%) : La proportion des adultes membres des minorités visibles était bien plus élevée que celle des autres Québécois.es dans les deux tranches d’âge plus jeunes (19,3 % par rapport à 13,2 % chez les 15-24 et 61,7 % par rapport à 46,2 % chez les 25-54) et à l’inverse plus basse dans les trois tranches d’âge les plus élevées.

– taux d’emploi : Si le taux d’emploi des membres des minorités visibles était globalement presque égal que celui des autres Québécois.es (59,2 % et 59,6 %), il était bien moins élevé dans le principal groupe d’âge actif (72,0 % et 84,1 %) et encore moins chez les 15-24 (38,9 % et 57,9 %), alors qu’il était un peu plus élevé dans les trois tranches d’âges les plus élevées. Notons que ces trois tranches d’âge ne regroupaient que 19,0 % des adultes membres des minorités visibles, mais 40,6 % des autres adultes du Québec. Encore ici, on peut se demander quels facteurs expliquent le besoin des membres âgé.es des minorités visibles à travailler à des âges plus avancés que les autres Québécois.es. L’hypothèse mentionnée plus tôt pour les immigrant.es semble pertinente ici aussi.

– taux d’emploi ajusté : Le taux d’emploi ajusté des membres des minorités visibles était de 52,4 %, plus bas de 6,7 points que son taux officiel (59,2 %), et de 7,1 points que celui des autres Québécois.es (59,6 %). On voit donc que leur taux d’emploi était en fait bien loin de celui des autres Québécois.es quand on tient compte de l’effet de composition dû aux structures démographiques différentes entre ces deux populations. Encore là, on voit que la mission est loin d’être accomplie!

– taux de chômage : Comme dans les tableaux précédents, il y a moins de distorsion en fonction de la structure démographique dans le taux de chômage que dans le taux d’emploi. On constate en effet que le taux de chômage des membres des minorités visibles était beaucoup plus élevé que celui des autres Québécois.es globalement et dans les trois premières tranches d’âge (15 à 64 ans), mais aussi, quoique avec une moindre différence, dans les deux dernières tranches d’âge (65 ans et plus).

– taux de chômage ajusté : Le taux de chômage ajusté des membres des minorités visibles est plus élevé de 0,7 point que son taux officiel, portant l’écart avec celui des autres Québécois.es à 5,8 points (12,4 % par rapport à 6,6 %, soit près du double).

– Membres des minorités visibles et immigrant.es : Malgré certaines différences, on voit que la situation du marché du travail des membres des minorités visibles a beaucoup de points en communs avec celle des immigrant.es, sauf qu’ils et elles sont globalement plus jeunes (soulignons que les enfants que les immigrant.es ont au Québec sont des natif.ives, pas des immigrant.es). D’ailleurs, un peu plus des trois quarts (75,6 %) des membres des minorités visibles étaient en 2016 des immigrant.es. Mais, attention aux conclusions hâtives, «seulement» 58,2 % des immigrant.es étaient membres de minorités visibles… Notons aussi que la proportion de membres des minorités visibles qui étaient des immigrant.es variait beaucoup avec l’âge. En effet, cette proportion passait de 41 % chez les jeunes (la majorité de ces personnes étaient donc nées au Canada) à 93 % chez les 45-54 ans et à plus de 95 % dans les trois tranches d’âge supérieures à 55 ans. Voilà bien encore un autre exemple de l’importance de tenir compte de la structure démographique quand on analyse les données sur le marché du travail de toute population.

Et alors…

Je n’ai pas grand-chose à ajouter à ce long billet, les données parlant d’elles-mêmes. Je peux comprendre qu’une personne qui n’est pas habituée à comparer des données comme celles portant sur le marché du travail puisse arriver à des conclusions erronées, mais quand ces conclusions vont à l’encontre des constats de toutes les études portant sur ce sujet, elle devrait au moins avoir l’humilité de se poser des questions avant de prétendre avoir fait une découverte qui la mène à conclure que la discrimination sur le marché du travail est chose du passé.

Les gens qui suivent ce blogue savent que je n’ai pas inventé pour les besoins de ce billet la méthode que j’ai utilisée ici pour estimer l’impact de l’effet de composition en calculant des taux d’emploi et de chômage ajustés. J’utilise en effet cette méthode mensuellement depuis quelques mois dans ma série de billets sur le marché du travail et la COVID pour expliquer qu’il est normal que le taux d’activité au Québec soit moins élevé que dans le reste du Canada, puisque nous sommes plus vieux. Je l’utilisais même dans mon emploi avant ma retraite. Statistique Canada l’utilise aussi, par exemple dans cette étude datant de 2017 pour estimer l’effet du vieillissement de la main-d’œuvre sur les taux d’activité (voir aussi ce graphique que j’ai reproduit pour le Québec dans ce billet). C’est la méthode appropriée pour le faire.

Bref, non la mission d’éliminer la discrimination et le racisme systémique sur le marché du travail n’est pas accomplie et elle est encore loin de l’être. La meilleure façon d’y arriver un jour est de commencer par reconnaître la présence de ces problèmes, pas de les nier.