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Plaidoyer pour la culture générale au cégep

18 mars 2019

Avec son livre Plaidoyer pour la culture générale au cégep, Florian Péloquin, docteur en philosophie et en éducation, considère que, «pour décoder notre environnement mondialisé et être en mesure d’y évoluer avec maturité et confiance, la jeunesse devra [à l’avenir], en plus de maîtriser d’autres langues et d’avoir développé une pensée critique, posséder une perspective historique, des grilles d’analyse sociopolitique, des repères interculturels, un certain bagage philosophique, autant de savoirs reflétant une acquisition vaste et profonde de culture générale».

Introduction : «Disons-le dès le départ, cet essai vise à promouvoir le développement de la culture générale des jeunes», culture qu’il définit «en fonction de connaissances structurées, puisées en grande partie dans le domaine historique et celui des arts et lettres». Il explique ensuite à quoi sert cette culture et pourquoi la rehausser lors du passage des jeunes à l’ordre collégial, puis se demande quel contenu prioriser. Pour approfondir ces questions, il a tenu des entrevues (en 2011) avec 21 enseignant.es du collégial, dont les résultats seront présentés dans les chapitres qui suivent.

Définition de la culture générale : La culture générale est un concept complexe et sa définition est en conséquence sujette à interprétations. Après avoir fourni quelques pistes sur la façon de la définir, l’auteur fait une revue de la littérature sur ses différentes dimensions, puis présente la vision des enseignant.es interviewé.es sur ces dimensions. Il répète ce processus (revue de littérature et vision des enseignant.es) avec les domaines de la culture générale (les avis sont variés, mais j’aime bien celui-ci «avoir le minimum de connaissances sur un maximum de sujets»), ses finalités (encore là, les avis varient, mais c’est cette citation que j’ai préférée «s’interroger sur l’utilité de la culture dite générale, c’est comme s’interroger sur l’utilité de la santé», même si certain.es auteur.es et enseignant.es mentionnent des finalités spécifiques de façon pertinente).

L’auteur dégage cinq constats de cette revue de littérature et des entrevues avec les enseignant.es :

  • le spectre des conceptions de la culture générale est vaste;
  • il se dégage une conception plurielle de la culture générale;
  • la plupart du temps, on a mentionné des réserves à intégrer certains éléments à la culture générale;
  • dans tous les cas, la culture générale est constituée de connaissances structurées, le plus souvent (mais pas exclusivement) dans les domaines de l’histoire et des arts et lettres;
  • on s’entend généralement sur le fait que la culture générale se compose de connaissances, et souvent aussi d’habilités intellectuelles, d’attitudes et d’expériences de vie.

L’auteur explique clairement chacun de ces constats et les met en perspectives, puis donne son opinion sur ces sujets. Il conclut que la définition de la culture générale peut varier selon les sociétés et que c’est à elles d’en débattre.

Attentes et jugements sur la culture générale des jeunes : Que ce soit du côté du corps professoral, de spécialistes de l’information ou de la population, «les jugements posés sur la qualité de la culture générale des jeunes sont plutôt négatifs», même s’il y a des avis contraires. L’auteur procède comme dans le chapitre précédent, avec une revue de la littérature et la vision des enseignant.es interviewé.es sur leur jugement du niveau de culture générale des jeunes qui entrent au collégial et à la fin de leurs études au collégial, avec cette fois en plus les résultats de tests que l’auteur et un de ses collègues ont fait passer à des jeunes entrant au collégial en 2001 (les résultats n’étaient pas étincelants, mais pas mauvais).

L’auteur dégage deux constats de cette revue de littérature et des entrevues avec les enseignant.es :

  • la qualité de la culture générale des élèves à leur entrée au collégial ne répond pas aux attentes;
  • le niveau de culture générale des jeunes à leur sortie du collégial s’est amélioré, mais ne satisfait pas totalement aux attentes.

Là aussi, l’auteur explique ces constats, les met en perspectives et donne son opinion sur ces sujets. Il conclut qu’il serait bon «de s’interroger sur le rôle de la formation collégiale dans l’acquisition de la culture générale, non seulement en fonction des besoins universitaires et de ceux du milieu de travail, mais aussi en fonction du développement de l’être humain en tant que tel».

Développement de la culture générale : L’auteur procède de la même façon, cette fois sur la contribution à la culture générale de la famille, de la société et de l’école, du programme d’études et des pratiques pédagogiques (avec ses 25 pages, presque uniquement formées des commentaires des enseignant.es, il s’agit de loin de la plus longue partie du livre).

L’auteur dégage cinq constats vers la fin de ce chapitre :

  • l’environnement dans lequel vit le jeune influence le développement de sa culture générale;
  • il serait judicieux de bonifier les programmes collégiaux pour y inclure davantage d’éléments de culture générale;
  • les moyens pédagogiques utilisés pour le développement de la culture générale sont les mêmes que ceux des autres domaines d’enseignement;
  • le contenu des programmes laisse peu de place à des pratiques pédagogiques pouvant développer une culture générale en dehors de ce contenu;
  • les initiatives pédagogiques personnelles et sporadiques ne permettent pas de développer une culture générale d’une manière suffisante et structurée.

Dans cette section comme dans les précédentes, l’auteur explique ces constats, les met en perspectives et donne son opinion sur ces sujets. Il conclut en soulignant que, pour transmettre efficacement des éléments de culture générale, les enseignant.es doivent en posséder une solide et que, en conséquence, leur formation devrait en comprendre davantage.

Conclusion : L’auteur revient sur les principaux constats de ce livre et en ajoute un treizième, en forme de bilan : «Un lien continu existe entre les conceptions de la culture générale, les attentes au regard du développement de cette culture et les pratiques pédagogiques utilisées pour la développer». Et il conclut :

«J’espère que cet essai pourra contribuer au développement de la culture générale des jeunes, notamment lors de leur passage au collégial. Cette culture constitue le meilleur socle de connaissance pour cheminer dans la vie et devenir des citoyennes et citoyens avertis.»

Annexe – Test de culture générale : Cette annexe contient le questionnaire utilisé par l’auteur et un collègue pour le test dont il présente les résultats dans le deuxième chapitre.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je ne sais pas… Je m’attendais à un plaidoyer pour la culture générale au cégep (on se demande bien pourquoi) et ce livre est plutôt une analyse de la culture générale des jeunes et des moyens pour l’améliorer. C’est tout à fait louable, mais ce n’est pas ce pour quoi j’ai été attiré par ce livre. J’imagine (je n’en suis pas du tout certain) qu’il plairait davantage à des enseignant.es, surtout du cégep, mais certaines parties, dont celle sur les pratiques pédagogiques, sont beaucoup trop pointues pour un lecteur comme moi. Ce livre a quand même de grandes qualités, dont sa structure impeccable et son exhaustivité (enfin, je ne connais pas assez le sujet pour en être certain, mais c’est ce qui m’a semblé). En plus, il n’est pas bien long (une centaine de pages, si on ne tient pas compte de l’annexe) et les notes sont en bas de page.

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Le rôle du 10 % dans les inégalités des revenus d’emploi entre les hommes et les femmes

14 mars 2019

Statistique Canada a publié le 7 mars, soit la veille de la Journée internationale des droits des femmes, une étude qui n’a eu, à ma connaissance, aucun écho dans les médias francophones du Québec. Intitulée Inégalité des gains et écart de rémunération entre les sexes au Canada : le rôle de la sous-représentation des femmes parmi les personnes gagnant les revenus les plus élevés, cette étude a été rédigée par Aneta Bonikowska et Marie Drolet de Statistique Canada, et Nicole M. Fortin de l’Université de la Colombie-Britannique.

Introduction

Cette étude «porte sur l’incidence des hausses des revenus supérieurs et de la représentation des femmes chez les Canadiens gagnant les revenus les plus élevés sur l’écart de rémunération entre les sexes au Canada. Contrairement aux études portant sur l’inégalité du revenu ou sur les revenus supérieurs dans lesquelles on examine habituellement le revenu individuel total de toutes les sources, l’analyse réalisée dans la présente étude est axée uniquement sur les gains tirés d’un emploi rémunéré».

Les données

Les données utilisées dans cette étude proviennent d’un échantillon de 10 % des Canadien.nes âgé.es de 25 à 64 ans qui ont présenté des déclarations de revenus et qui ont retiré des gains supérieurs à un montant minimum d’un emploi rémunéré (salaires et traitements, primes, honoraires et tout autre type de paye déclarée comme revenu d’emploi) de 1978 à 2015. Cet échantillon est formé de 732 000 à 1 395 000 personnes selon les années.

Les auteures ont ensuite formé quatre groupes :

  • les 90 % des personnes ayant les revenus d’emploi les moins élevés (soit, par exemple, moins de 104 000 $ en 2015);
  • les 9 % suivantes dont les revenus se situaient entre ceux des 90 % les moins élevés et les 1 % les plus élevés (soit, de 104 000 $ à 238 000 $ en 2015);
  • les 0,9 % suivantes dont les revenus se situaient entre ceux des 99 % les moins élevés et les 0,1 % les plus élevés (soit, de 238 000 $ à 761 000 $ en 2015);
  • les 0,1 % ayant les revenus d’emploi les plus élevés (soit plus de 761 000 $ en 2015).

Rémunération et part des femmes dans les quatre groupes

Le graphique qui suit montre l’évolution de la rémunération réelle (en $ constants de 2015) dans les quatre groupes formés par les auteures entre 1978 et 2015.

Dans le groupe :

  • des 90 % aux revenus les moins élevés, cette rémunération a diminué légèrement en début de période pour augmenter par la suite, terminant la période avec une croissance moyenne de 0,3 % par année;
  • des 9 % suivants, elle a connu les mêmes tendances, mais avec une croissance plus accentuée, augmentant en moyenne de 0,9 % par année, soit trois fois plus rapidement que pour le groupe des 90 %;
  • des 0,9 % suivants, elle a crû plus régulièrement (mais moins fortement en fin de période), augmentant en moyenne de 1,9 % par année, soit deux fois plus rapidement que pour le groupe des 9 %;
  • des 0,1 % aux revenus les plus élevés, la croissance fut très forte jusqu’en 2000, mais à peu près nulle par la suite (diminuant même un peu par après), terminant tout de même la période avec une croissance moyenne de 4,2 % par année, soit une croissance 14 fois plus élevée que pour le groupe des 90 %, leur revenu d’emploi moyen étant passé de 500 000 $ en 1976 à 1,7 million $ en 2015 (en baisse par rapport au sommet de 2,1 millions $ en 2007).

L’écart de rémunération entre les sexes dépend de deux facteurs, soit la représentation des femmes dans les quatre groupes et «la rémunération des femmes par rapport à celle des hommes dans chacun de ces groupes». Le graphique qui suit montre l’évolution du premier de ces facteurs.

En moyenne («Tous», dans le graphique), la part des femmes dans l’ensemble des groupes de rémunération est passée de 37,7 à 48,0 % entre 1978 et 2015. Dans le groupe :

  • des 90 % aux revenus les moins élevés, cette part est passée de 41,2 à 50,6 %; comme il s’agit du groupe le plus nombreux (90 % des échantillons), la petite baisse de l’écart entre la part dans l’ensemble des groupes et celle dans ce groupe (de 3,5 points de pourcentage à 2,6) signifie une hausse beaucoup plus importante dans les autres groupes;
  • des 9 % suivants, cette part est passée de 6,7 à 25,1 %, une hausse de 18 points ou de 275 %, les femmes ne représentant quand même que le quart des membres de ce groupe en 2015;
  • des 0,9 % suivants, cette part est passée de 2,8 à 17,5 %, une hausse de 15 points ou de 470 %, les femmes ne représentant quand même que le sixième des membres de ce groupe en 2015;
  • des 0,1 % aux revenus les plus élevés, cette part est passée de 3,6 à 12,0 %, une hausse de huit points ou de 230 %, les femmes ne représentant quand même que le huitième des membres de ce groupe en 2015.

Le graphique qui suit présente l’évolution du deuxième facteur, soit la rémunération des femmes par rapport à celle des hommes dans chacun de ces groupes.

En moyenne («Tous», dans le graphique), le pourcentage de la rémunération des femmes sur celle des hommes est passé de 54,4 à 68,5 % entre 1978 et 2015, une hausse de 14 points de pourcentage. Dans le groupe :

  • des 90 % aux revenus les moins élevés, ce pourcentage est passé de 63,1 à 83,5 %, une hausse de 20 points de pourcentage, soit bien supérieure à la moyenne (14 points);
  • des 9 % suivants, ce pourcentage est passé de 95,5 à 96,4 %, une hausse de moins d’un point;
  • des 0,9 % suivants, ce pourcentage est passé de 101,4 à 96,7 %, une baisse de cinq points; il faut comprendre que, dans les deux derniers groupes, les rémunérations considérées doivent être entre un minimum et un maximum, et que celles des hommes et des femmes ne peuvent donc pas s’éloigner beaucoup les unes des autres;
  • des 0,1 % aux revenus les plus élevés, cette part est passée de 82,3 à 83,2 %, une hausse d’un point; on remarquera que cette proportion a grandement varié d’une année à l’autre, se situant entre 69,8 % (en 1997) et 96,4 % (en 1985), et cela même si les données pour ce groupe sont des moyennes mobiles de trois ans, car le nombre de personnes dans ce groupe, surtout le nombre de femmes, est peu élevé (entre 20 et 150 femmes selon les années).

Pour estimer l’impact des deux facteurs combinés, les auteures ont réalisé le tableau qui suit.

Ce tableau est relativement complexe, mais réalise bien l’objectif des auteures. Il fonctionne ainsi :

  • la première colonne indique la répartition des hommes dans les quatre groupes de rémunération (et le total qui égale 1,000) au cours des quatre années retenues (1980, 1990, 2000 et 2015);
  • la deuxième colonne indique la rémunération annuelle moyenne des hommes (en $ de 2015) arrondie à la centaine dans les quatre groupes au cours des quatre années retenues, ainsi que la moyenne pondérée à la ligne «Total»;
  • les troisième et quatrième colonnes reposent sur le même principe que les deux précédentes, mais pour les femmes;
  • la cinquième colonne représente la contribution à l’écart global de rémunération entre les sexes de chaque groupe et du total en $; son calcul repose sur la différence entre la multiplication des données des deux premières colonnes (proportion x rémunération moyenne) et de la troisième et de la quatrième; par exemple, avec la première ligne, cela donne : 0,846 x 47 000 = 39 762, et 0,982 x 29 900 = 29 362, puis 39762 – 29362 = 10 400; le tableau indique plutôt 10 300, car les auteures ont utilisé les rémunérations moyennes non arrondies (qu’elles n’ont pas publiées) et ont arrondi le résultat, alors que j’ai utilisé dans mon exemple les rémunérations arrondies telles que publiées;
  • la sixième colonne indique en pourcentage le montant de la cinquième colonne divisé par le total, par exemple 10 300 / 26 000 = 39,6 % arrondi à 40 %;
  • la septième colonne indique le ratio de la rémunération femmes-hommes, par exemple 29 900 / 47 000 = 63,7 % à la première ligne.

Le constat le plus important apporté par ce tableau se trouve à la sixième colonne. On peut en effet constater que la contribution à l’écart global de rémunération entre les sexes des 90 % aux revenus d’emploi les moins élevés a toujours été inférieure à 50 % et que cette contribution n’a cessé de diminuer avec le temps, passant de 40 % en 1980, à 27 % en 1990, à 19 % en 2000 et finalement à 14 % en 2015. Cela signifie que la contribution aux inégalités de revenus entre les sexes des trois autres groupes de rémunération, soit les 10 % aux revenus les plus élevés, est passée de 60 % en 1980 à 86 % en 2015, et cela même si la présence des femmes dans ces trois groupes n’a cessé de croître comme on l’a vu plus tôt. On notera toutefois que la contribution des 1 % aux revenus les plus élevés (les deux derniers groupes de rémunération), après être passée de 13 % en 1980 à 20 % en 1990 et à 31 % en 2000, est demeurée stable entre 2000 et 2015 à 31 % (17 % + 14 % en 2000 et 18 % + 13 % en 2015). Dans le même sens, la contribution des 0,1 % aux inégalités est passée de 3 à 14 % entre 1980 et 2000, mais a légèrement diminué à 13 % en 2015.

Dans l’interprétation de ces résultats, il faut aussi tenir compte du niveau d’inégalités du 100 % de la cinquième ligne des quatre années présentées, niveau qu’on retrouve à la dernière colonne. En effet, on y constate que le ratio de la rémunération des femmes sur celle des hommes est passé de 54,6 % en 1980 (on se rappellera peut-être qu’il était de 54,4 % en 1978) à 63,1 % en 2000 et à 68,5 % en 2015. Cela signifie que non seulement la contribution du 0,1 % a diminué en pourcentage entre 2000 et 2015 (de 14 à 13 %), mais que ce pourcentage s’applique à un écart moindre de rémunération entre les sexes (22 700 $ en 2000 et 21 300 en 2015). On peut aussi voir à la cinquième colonne que cette contribution est passée de 3100 en 2000 à 2700 en 2015. Mais, ne nous réjouissons pas trop vite, il demeure que la contribution de 13 % du 0,1 % aux revenus les plus élevés aux inégalités était en 2015 environ 130 fois plus élevée que sa part dans la population (13 % / 0,1 % = 130)!

La suite

Les auteures calculent ensuite les écarts qui demeureraient entre les femmes et les hommes si «les parts des femmes dans chacun des quatre groupes de rémunération étaient les mêmes que les parts des hommes». Les écarts restants seraient uniquement ceux liés à la rémunération inférieure des femmes à l’intérieur de chaque groupe. Elles concluent que «la sous-représentation des femmes représentait 19 des 31 points de pourcentage (ou 61 %) de l’écart de rémunération entre les sexes» et que les 12 points restants (ou 39 %) étaient dus à l’écart de revenus à l’intérieur des groupes.

Elles effectuent ensuite un exercice par industrie, mais comme il est compliqué à résumer, je vous invite simplement à le consulter si cela vous intéresse à partir de la page numérotée 8 de l’étude. Disons seulement que les auteures concluent que le fait que les femmes sont moins présentes dans les emplois les mieux rémunérés de chaque industrie explique beaucoup plus la différence globale de rémunération entre les hommes et les femmes que le fait qu’elles ne travaillent pas dans la même proportion que les hommes dans toutes les industries.

Et alors…

Cette étude est la première du genre que je consulte. Elle parvient à jumeler les effets de deux types d’inégalités, celles des revenus d’emploi globaux et celles des revenus d’emploi entre les sexes. Elle permet de quantifier l’importance relative de ces deux types d’inégalités et de suivre leur évolution au cours de presque 40 ans. On constate aussi que si les inégalités de revenus d’emploi ont globalement augmenté au cours de cette période (quoique moins depuis 2000), elles se sont légèrement réduites entre les sexes tout en demeurant fort importantes. J’aurais toutefois préféré que les auteures examinent aussi les tendances des inégalités globales et entre les sexes dans les autres types de revenus, d’autres données (comme celles que j’ai présentées dans ce billet) montrant qu’elles sont aussi très importantes et peut-être encore plus. J’espère que ce sera pour une autre fois!

La valeur de tout et de chaque chose

11 mars 2019

Avec son livre The value of everything – making and taking in the global economy (La valeur de tout et de chaque chose – la création et l’extraction de valeur dans l’économie mondiale), Mariana Mazzucato, économiste et professeure à l’Université du Sussex, considère que «pour sauver notre économie de la prochaine crise inévitable et favoriser la croissance économique à long terme, nous devrons repenser le capitalisme, le rôle des politiques publiques et l’importance du secteur public, et redéfinir la façon dont nous mesurons la valeur dans notre société».

Préface – Mises en récit sur la création de richesse : L’auteure se sert de la hausse des inégalités et de la crise débutée en 2008 pour illustrer à quel point la mise en récitstorytelling») est utilisée pour faire accepter ces inégalités et pour faire croire à la population qu’elles favorisent la création de richesse. Il en est de même de la légende qui affirme que seul le secteur privé crée de la richesse (ou de la valeur). Elle explique ensuite la différence entre la création de valeur et son extraction.

Introduction – création et extraction : L’auteure donne de nombreux exemples d’extraction de valeur par divers moyens (fiscalité, rentes aux dirigeant.es des sociétés, etc.). Elle présente ensuite brièvement quelques sujets et concepts qu’elle abordera plus à fond dans son livre, dont la critique de l’extraction de valeur, les différents concepts de la valeur et l’importance de la théorie de la valeur.

1. Une brève histoire de la valeur : «Ce chapitre explore comment les théories de la valeur ont évolué du milieu du XVIIe siècle au milieu du XIXe siècle». L’auteure y aborde les théories des :

  • mercantilistes : la valeur s’exprime par le commerce (notamment international) et les métaux précieux, et aussi par les guerres pour protéger les routes du commerce;
  • physiocrates : seule la terre a de la valeur (surtout l’agriculture, mais tout ce qui vient de la terre, dont la pêche le bois et les métaux);
  • classiques : c’est la quantité de travail nécessaire à la production d’un bien qui détermine sa valeur (avec de nombreuses nuances importantes selon les auteurs);
  • marxistes : idem, mais avec encore plus de nuances, notamment sur la distinction entre la valeur d’usage et la valeur d’échange (comme pour les théories précédentes et celle du chapitre suivant, je simplifie considérablement).

2. La valeur est dans l’œil de la personne qui regarde – la montée des marginalistes : Le XIXe siècle a aussi vu l’arrivée en force d’une nouvelle école économique, les néoclassiques. Pour eux, la valeur découle de l’utilité d’un produit qui détermine les prix qui en constituent en conséquence la valeur. L’auteure explique ensuite les concepts d’utilité et de productivité marginales, de rareté, d’équilibre, de rationalité, de concurrence parfaite, d’optimum de Pareto, et bien d’autres. Elle souligne finalement le changement de sens du concept de rente. Alors qu’il était un revenu non mérité, non associé à une production et carrément parasitaire pour les classiques, il est devenu simplement une imperfection des marchés pour les néoclassiques.

3. Mesurer la richesse des nations : L’auteure présente les nombreuses tentatives entreprises depuis le XVIIIe siècle de calculer le revenu national, la méthode actuellement utilisée et ses lacunes, puis explique comment cette méthode et ses lacunes influencent nos perceptions de la valeur. Ce chapitre contient des analyses d’une grande richesse qu’il m’est impossible de rendre.

4. Finance – un colosse est né : «Jusque dans les années 1970, le secteur financier était perçu comme un distributeur, pas un créateur de richesse, engageant des activités stériles et non productives». En conséquence, ce secteur n’était pas considéré dans le PIB. Selon l’auteure, son inclusion dans le PIB a favorisé sa déréglementation et sa croissance fulgurante. Elle explique ensuite plus à fond les conséquences de l’inclusion au PIB de cette industrie qui ne produit pourtant aucun bien ayant une valeur pour le bien-être de la population (conséquences semblables à celles que j’avais présentées dans ce billet portant sur la malédiction financière). Ce chapitre constitue une critique dévastatrice du système financier qui ne crée pas vraiment de valeur, mais en détruit trop souvent (je simplifie encore énormément).

5. La montée du capitalisme de casino : Ce chapitre porte sur les activités du secteur financier autres que son rôle traditionnel de recevoir des dépôts et effectuer des prêts. Il s’agit entre autres des activités du secteur bancaire parallèle (ou «secteur financier de l’ombre», soit le «shadow banking»), mais aussi de celles qui ne reposent pas sur l’économie réelle, mais qui consistent essentiellement à faire de l’argent avec de l’argent, à gérer des actifs financiers, activités dont la part dans le PIB est en forte croissance depuis les années 1960.

6. La financiarisation de l’économie réelle : Devant le «succès» des entreprises financières (qui n’apportent rien à la société, mais qui rapportent plus que d’apporter quelque chose à la société), même les entreprises de l’économie réelle se mettent à favoriser des activités financières à leurs activités réellement productives. Il s’agit d’une des bonnes explications de la financiarisation de l’économie que j’ai lues. En conclusion, l’auteure oppose l’objectif de la maximisation de la valeur des actionnaires («shareholders») qui a causé tant de dommages, à celui de la création de la plus grande valeur pour les intervenant.es («stakeholders»), soit les employé.es, les client.es et la société, objectif que les entreprises devraient poursuivre.

7. Extraire de la valeur au moyen de l’économie de l’innovation : L’auteure critique dans ce chapitre les mises en récit entourant l’innovation, dont celle de l’entrepreneur qui met au point seul dans son garage la prochaine innovation qui changera nos vies (alors qu’une forte proportion des innovations provient d’interventions gouvernementales et du travail de très nombreux.euses chercheur.es), puis l’extraction de la valeur des innovations par :

  • le secteur financier, notamment par un financement opportuniste;
  • les brevets qui, dans trop de situations, retardent ou même empêchent les innovations plutôt que de les encourager;
  • l’établissement de prix sans commune mesure avec les coûts de la recherche et de la production (surtout dans le secteur pharmaceutique);
  • l’effet de réseau, surtout dans le secteur des technologies de l’information (Facebook, eBay, Twitter, YouTube, Amazon, etc.).

L’auteure conclut «que la forme la plus moderne de recherche de rente dans l’économie du savoir du XXIe siècle est le fait que les risques de l’économie de l’innovation sont socialisés, tandis que ses profits sont privatisés».

8. La sous-évaluation du secteur public : L’auteure conteste ici la mise en récit fort influente que les gouvernements ne créent pas de valeur, mise en récit purement idéologique. Cette histoire fait en sorte que les activités gouvernementales ne reçoivent pas le mérite qui leur revient et que leur contribution à la création de valeur est systématiquement sous-évaluée. Elle montre que les politiques d’austérité ne reposent sur aucune donnée empirique et que, au contraire, des dépenses gouvernementales bien ciblées, comme en santé, en éducation, en recherche, dans les infrastructures, dans l’encadrement des marchés et dans la gestion de biens publics, créent beaucoup de valeur de façon directe et indirecte (dans les autres secteurs de l’économie). La question à se poser n’est pas de trouver la taille optimale des dépenses gouvernementales par rapport au PIB, comme le font trop d’économistes sans pouvoir conclure, mais de savoir lesquelles de ses activités contribuent le plus à la création de valeurs réelles. Elle aborde ensuite :

  • les conséquences du mode de calcul des activités gouvernementales dans le PIB (estimées en fonction des dépenses salariales, surtout), dans l’estimation de la productivité de ces activités (j’ai déjà soulevé ce point autrement dans ce billet) et dans la sous-évaluation de son apport au bien-être;
  • les dommages occasionnés par la théorie des choix publics (à la base de l’introduction de principes de concurrence dans les services publics, des privatisations, de la sous-traitance et des partenariats publics-privés);
  • l’importance de reprendre confiance dans la capacité des activités gouvernementales de créer de la valeur, notamment dans un contexte de vieillissement de la population et de réchauffement climatique;
  • le fait que ce ne sont pas que les risques qui doivent être socialisés, mais aussi les profits («rewards») qui découlent de ces risques;
  • la place plus grande dans l’économie que devraient prendre les coopératives et les organismes sans but lucratif.

9. L’économie de l’espoir : L’auteure n’a rien contre les solutions habituelles des partis de centre gauche, comme de mieux taxer et réglementer le secteur financier, de modifier la gouvernance des entreprises, d’imposer davantage les plus riches et la richesse, et de remplacer ou compléter le PIB par des indicateurs plus pertinents au bien-être de la population, mais elle juge ces mesures insuffisantes. Il faut en plus réformer le système économique pour qu’il cesse d’encourager l’extraction de la valeur et pour que l’économie travaille pour le bien commun. Pour ce, il faudrait :

  • reconfigurer le fonctionnement des marchés (je ne peux ici préciser davantage);
  • modifier le système de brevet et le mode d’établissement des prix des médicaments;
  • encadrer les services offerts par les entreprises des technologies de l’information;
  • assurer l’accès aux biens communs et aux services publics;
  • investir uniquement dans les secteurs qui fournissent de vraies valeurs, notamment dans les énergies renouvelables, qui utilisent moins de ressources non renouvelables et qui ne polluent pas;
  • entreprendre «une révolution verte qui exigera des changements volontaires et conscients dans les valeurs sociales et qui visera une redirection complète de l’économie par une transformation de la production et de la consommation dans tous les secteurs».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si certaines parties du livre sont très techniques, c’est probablement le livre portant sur le concept de la valeur que j’ai le plus apprécié. L’auteure aborde tous les aspects de la question, en associant toujours la valeur au bien-être de la société plutôt qu’à sa dimension monétaire. Sans parler de «bullshit jobs» comme le fait David Graeber, elle montre bien que de nombreuses activités et de nombreux emplois qui sont fortement valorisés par le système actuel n’apportent en fait rien de bon à la société et même lui nuisent. Je n’ai bien sûr pas pu rendre toute la richesse de ce livre dans mon billet, comme je l’ai mentionné à quelques reprises. Il est en plus bien structuré, les chapitres s’emboîtant les uns aux autres sans cassure. J’aurais préféré en lire une traduction française, mais il n’y en a pas!

Le plus gros défaut de ce livre est que ses nombreuses notes sont à la fin (il y en a sur 34 pages!). Même si la grande majorité de ces notes sont des références, on y trouve aussi des compléments d’information assez fréquents et (malheureusement?) fort utiles. Un autre livre à deux signets…

Le faible revenu selon la tranche d’âge de 1976 à 2017

7 mars 2019

Il y a maintenant plus de sept ans, j’ai publié un billet sur le faible revenu chez les personnes âgées, dans lequel j’abordais aussi le faible revenu pour d’autres tranches d’âge. Il est plus que le temps de le mettre à jour (en fait de l’adapter), d’autant plus que j’ai parlé de le faire en conclusion d’un billet récent sur le fractionnement du revenu de pension et que Statistique Canada a justement mis à jour les données qu’il publie sur le sujet à la fin février.

Les mesures de faible revenu

Statistique Canada produit trois seuils de faible revenu différents, soit les seuils de faible revenu (SFR), la mesure de faible revenu (MFR) et la mesure du panier de consommation (MPC). Ces seuils représentent tous trois des aspects bien différents du faible revenu. Ils fournissent de l’information qu’on doit interpréter en fonction de la réalité qu’ils décrivent. Comme on peut le voir dans le tableau ci-contre (tiré des données des tableaux 11-10-0066-01, 11-10-0195-01 et 11-10-0232-01 de Statistique Canada), les seuils de faibles revenus (seuils au-dessous duquel un ménage est considéré comme à faible revenu) en 2017 au Québec pour un ménage formé d’une seule personne étaient assez semblables pour la MPC et les SFR (ces deux niveaux sont des moyennes approximatives des seuils spécifiques de la MPC pour les six régions du Québec et des SFR pour les cinq tailles de communautés pour lesquelles Statistique Canada les produit), mais était 35 % plus élevé pour la MFR.

– Seuils de faible revenu (SFR)

Les SFR sont la plus ancienne des mesures de faible revenu publiées par Statistique Canada. Selon les SFR, les ménages à faible revenu sont ceux qui consacrent au moins «20 points de pourcentage de plus de leur revenu que la moyenne pour l’alimentation, le logement et l’habillement». Comme le coût de ces dépenses varie selon la taille des familles et des communautés, Statistique Canada publie 35 seuils différents (7 tailles de famille et 5 tailles de communautés) basés sur les revenus avant impôt et 35 autres basés sur les revenus après impôt, pour un total de 70 seuils. Même s’ils sont très utilisés, ces seuils font l’objet de nombreux reproches. En voici deux :

  • ils ne tiennent pas compte du coût réel des trois postes de dépenses considérés pour l’établissement de ces seuils (alimentation, logement et habillement) dans des endroits précis; par exemple, le fait que le coût du logement soit plus élevé à Toronto et à Vancouver qu’à Montréal fait augmenter le taux de faible revenu à Montréal, car ces trois villes font partie de la même catégorie de taille de communautés, soit celles comptant plus de 500 000 habitants. Le taux de faible revenu des SFR est donc surestimé à Montréal et sous-estimé à Toronto et à Vancouver;
  • on utilise encore aujourd’hui le panier de consommation établi en 1992 (!); en fait, on applique seulement le taux d’inflation global aux seuils calculés en fonction des dépenses de 1992, même pas en tenant compte de l’augmentation des prix des trois éléments considérés pour l’établissement de ces seuils (alimentation, logement et habillement). Ainsi, les 70 seuils en dollars constants du tableau 11-10-0195-01 de Statistique Canada sont les mêmes de 1976 à 2017.

– Mesure de faible revenu (MFR)

Le seuil de faible revenu de la MFR est égal à 50 % de la médiane du revenu ajusté des ménages (de marché, total et après impôt). Cette méthode est idéale pour faire des comparaisons selon les régions et les années. D’ailleurs, Statistique Canada précise que «Aux fins des comparaisons internationales, la mesure de faible revenu (MFR) est la méthode la plus couramment utilisée».

Certains lui reprochent toutefois d’être plus un seuil de faible revenu relatif qu’une véritable mesure de la pauvreté. Je trouve au contraire que cette mesure permet d’adapter directement ses seuils aux hausses et aux baisses de revenus d’une société. En effet, la pauvreté ne repose pas que sur un niveau de revenu précis, mais aussi et surtout sur le sentiment d’exclusion qu’on ressent quand on ne peut pas se procurer les mêmes biens et services que la plupart de ses concitoyens. Son plus grand défaut est d’utiliser le même seuil de faible revenu pour toutes les régions du Canada, sans tenir compte des différences du coût de la vie et des revenus médians entre les régions.

– La mesure du panier de consommation

Le seuil de faible revenu de la MPC, qui existe depuis 2000, correspond au coût d’un «panier de biens et de services correspondant à un niveau de vie de base (…) pour une famille de référence de deux adultes et deux enfants».

Cette mesure a l’avantage de comparer du comparable et de tenir compte du coût de la vie dans les différentes régions analysées. C’est d’ailleurs la mesure que le gouvernement du Canada a choisie pour établir le taux de pauvreté officiel. Il s’agit selon moi d’une ingérence dans les travaux de Statistique Canada qui a toujours affirmé clairement à propos des seuils de faible revenu qu’elle publie qu’ils ne sont pas des seuils de pauvreté. En plus, bien des organismes contestent ce choix de la mesure qui présente le taux le plus bas (avec la SFR), bien moins élevé que le seuil de la MFR, comme ont l’a vu plus tôt. Il s’agit d’un seuil de biens et services de base, pas de sortie de la pauvreté. On trouvera un argumentaire plus développé sur l’inadéquation de cette mesure dans ce billet de Vivian Labrie. En plus, le panier de la MPC étant calculé pour une famille de deux adultes et deux enfants, il n’est absolument pas adapté aux besoins de familles différentes, notamment de personnes âgées. Chose certaine, le Canada a refusé de choisir la MFR, pourtant la méthode la plus couramment utilisée aux fins de comparaisons internationales, probablement car ses taux de faible revenu sont beaucoup plus élevés, comme on le verra bientôt.

Les taux de faible revenu

Les deux graphiques qui suivent montrent l’évolution des taux de faible revenu selon les SFR et la MFR (après impôt) au Québec pour trois tranches d’âge.

On peut voir sur ces deux graphiques à quel point les deux concepts de faible revenu peuvent donner des résultats différents! En fait, les taux se suivent assez bien au début de la période, soit de 1976 à 1990, et ce, dans les trois groupes d’âge ici présentés. Notons que la baisse spectaculaire des taux de faibles revenus chez les personnes âgées (ligne jaune) de 1976 à 1995 est attribuable à l’amélioration des programmes de soutien de revenu aux personnes âgées, dont le Régime de rentes du Québec (RRQ), le Programme de la sécurité de la vieillesse (PSV) et le Supplément de revenu garanti (SRG). De même, la baisse de leur taux de faible revenu des deux mesures en 2011 et en 2012 découle de l’adoption d’«une nouvelle prestation complémentaire au SRG pouvant atteindre jusqu’à 600 $ pour les célibataires et 840 $ pour les couples». D’autres améliorations ont été adoptées en 2016 (la plus importante étant «d’accroître d’un montant pouvant atteindre 947 $ par année la prestation complémentaire au Supplément de revenu garanti pour les aînés vivant seuls et qui sont les plus vulnérables», mais les effets de cette mesure ne sont pas perceptibles dans ces graphiques. Comme cette amélioration ne touchait que les personnes âgées vivant seules, il est fort possible que ces personnes soient demeurées sous le seuil de faible revenu des deux mesures, mais par un montant moindre.

Si les taux se suivent bien jusqu’en 1990, c’est une autre histoire après. Dans le premier graphique, basé sur la MFR, on voit à partir de 1995 les taux de faible revenu diminuer significativement chez les moins de 18 ans (ligne bleue), soit de 18,8 % à 10,7 %, surtout grâce à une baisse de près de cinq points de pourcentage entre 2015 et 2017, baisse que Statistique Canada attribue à la mise en œuvre de l’Allocation canadienne pour enfants (ACE) au milieu de 2016. Pendant ce temps, le taux de faible revenu des 18-64 ans (ligne rouge) n’a baissé que de 2,2 points (de 15,3 % à 13,3 %), et celui des 65 ans et plus a plus que triplé, passant de 6,5 % en 1995 à 22,8 % en 2017. Dans le deuxième graphique, basé sur les SFR, les taux baissent d’au moins 40 % dans les trois groupes au cours de la même période, même celui des personnes âgées de 65 ans et plus qui baisse de moitié (de 14,1 % à 6,6 %) au lieu de tripler! Alors que ce taux selon la MFR était plus bas de 7,6 points que celui selon les SFR en 1995 (6,5 % par rapport à 14,1 %), il lui était plus élevé de 16,2 points en 2017 (22,8 % par rapport à 6,6 %)!

Soyons clairs. Cela signifie qu’en 2017 il y avait 16,2 % des personnes âgées qui avaient un revenu annuel se situant entre 17 200 $ et 23 500 $ (soit entre le seuil de faible revenu des SFR et celui de la MFR), alors qu’il n’y en avait que 6,6 % qui gagnaient moins de 17 200 $. Bref, on ne veut pas qu’il y ait trop d’ainé.es qui soient dans la misère, mais on s’accommode de plus en plus qu’ils et surtout elles ne soient pas trop nombreux.euses à sortir vraiment de la pauvreté!

Le graphique ci-contre montre l’évolution du taux de faible revenu selon la MPC de 2008 (dont le panier a été établi en 2008) entre 2006 et 2017. Ce graphique est beaucoup moins éloquent que les précédents, car la période est beaucoup plus courte. Disons simplement que les tendances qu’il montre sont assez semblables à celles des taux de faible revenu selon la SFR, car ses seuils sont du même ordre de grandeur. Je ne reviendrai donc pas avec les données de la MPC dans la suite de ce billet.

Revenu médian

Pour comprendre les mouvements inverses des taux de faible revenu des SFR et de la MFR après impôt, il faut simplement revenir à la définition de leurs seuils. Les 35 seuils des SFR étant les mêmes en dollars constants de 1976 à 2017, il n’est pas étonnant que l’enrichissement depuis la reprise du milieu des années 1990 ait permis une diminution des taux de faible revenu dans les trois tranches d’âge.

L’évolution du taux de faible revenu de la MFR par tranches d’âge et surtout sa hausse chez les personnes âgées sont un peu plus compliquées à expliquer. Comme les seuils de faible revenu de la MFR sont établis à 50 % du revenu médian ajusté des ménages canadiens après impôts, il faut en premier lieu regarder son évolution. Notons que le revenu ajusté est obtenu en divisant le revenu total de tou.tes les membres d’un ménage par la racine carrée de la taille du ménage. Par exemple, le revenu ajusté d’un ménage de quatre personnes qui a un revenu total de 100 000 $ sera de 50 000 $ (100 000 $ / racine carrée de 4, soit 2, = 50 000 $) et ce revenu sera accordé aux quatre personnes du ménage.

Le graphique ci-contre, réalisé avec les données du tableau 11-10-0190-01 de Statistique Canada, présente justement l’évolution de la médiane du revenu ajusté des ménages après impôt en $ constants. On voit bien sur ce graphique que ce revenu médian ajusté est demeuré assez stable de 1976 à 1997, puis a augmenté fortement et de façon constante entre 1997 et 2017 (de 41 %, sûrement en bonne partie en raison de la hausse du taux d’emploi des femmes). Les seuils de faible revenu de la MFR ont aussi augmenté au même rythme, car ils sont établis à 50 % de la médiane du revenu ajusté des ménages. Or, les personnes âgées dont le revenu est principalement formé des prestations du PSV et du SRG voient leur revenu indexé au taux d’inflation, sans enrichissement. En conséquence, ceux qui gagnaient en 1995 ou en 1997 un revenu juste un peu plus élevé que le seuil de la MFR ont fort probablement vu ce revenu seulement indexé passer sous le seuil de faible revenu de la MFR entre 1995 et 2017.

On peut en effet voir que le revenu médian ajusté se situait autour de 33 000 $ (en dollar constant) de 1991 à 1997. Le seuil de faible revenu de la MFR représentant 50 % de ce revenu médian, il était donc à l’époque d’environ 16 500 $, soit même un peu moins élevé que celui des SFR (dont j’ai estimé la moyenne à 17 200 $ au début de ce billet), ce qui explique que les taux de faible revenu étaient à l’époque plus élevés pour les SFR que pour la MFR, surtout pour les personnes âgées. Le revenu médian a ensuite augmenté graduellement pour atteindre 47 000 $ en 2017 rehaussant le seuil de faible revenu de la MFR à 23 500 $ cette année-là (ce qui correspond exactement à mon évaluation du début du billet). Ainsi, une famille qui gagnait 20 000 $ était au-dessus du seuil de la MFR de 1976 à 2005, donc pas en situation de faible revenu, mais sous ce seuil à partir de 2001, donc en situation de faible revenu.

Pour évaluer la pertinence de cette explication, j’ai calculé le coefficient de corrélation entre le revenu médian ajusté des ménages et le taux de faible revenu de la MFR des personnes âgées entre 1990 et 2017. Cela m’a donné 0,96, soit une corrélation presque parfaite… Notons que cela ne fonctionne pas avant 1990, car l’amélioration des programmes de soutien de revenu aux personnes âgées dont j’ai parlé plus tôt n’avait pas encore produit tous ses effets.

Les taux de faible revenu des personnes âgées selon le sexe

Comme le revenu ajusté est appliqué à tous les membres des ménages, il y a peu de différence dans les taux de faible revenu selon la MFR par sexe chez les moins de 18 ans. Cet écart fut d’en moyenne trois points de pourcentage plus élevé chez les femmes que chez les hommes du côté des 18 à 64 ans entre 1976 et 1992, mais de seulement 0,8 point entre 2009 et 2017. Notons que celui des SFR fut un peu (de 0,6 point) à l’avantage des femmes entre 2009 et 2017, résultat étonnant qui montre qu’il y avait un peu plus de femmes âgées de 18 à 64 ans qui faisaient partie d’un ménage dont le revenu se situait entre les deux seuils de faibles revenus, mais un peu plus d’hommes qui faisaient partie d’un ménage dont le revenu était inférieur au seuil de faible revenu des SFR. Comme cela ne s’était jamais produit dans les 33 années avant 2009, on peut penser que la récession de cette année-là y est pour quelque chose. Mais, cette question mériterait d’être approfondie.

Le graphique qui suit montre l’évolution du taux de faible revenu chez les hommes et les femmes âgées de 65 ans et plus selon les SFR et la MFR après impôt.

L’écart entre le taux de faible revenu des femmes selon les SFR (ligne verte) et celui des hommes (ligne rouge) fut supérieur à 9 points de pourcentage chaque année de 1976 à 1997, avec un écart maximal de 21 points en 1982. L’écart s’est graduellement réduit par la suite pour se situer en moyenne à seulement deux points entre 2012 et 2017, et même à 0,3 point en 2015. En fait, ces taux ayant été inférieurs à 8 % au cours de ces six années pour les hommes et pour les femmes, cet écart ne pouvait pas demeurer supérieur à 9 points de pourcentage! Cela montre qu’une plus forte proportion de femmes qu’auparavant devait avoir un revenu autre que la pension du PSV et du SRG (soit au moins une rente minimale du RRQ). D’ailleurs, le taux de faible revenu des femmes a diminué de 7 points entre 2003 et 2017 (de 14,9 % à 8,0 %), alors que celui des hommes demeurait assez stable (de 4,2 % à 4,9 %).

Le portrait est bien différent du côté du taux de faible revenu selon la MFR. L’écart entre ce taux de faible revenu des femmes (ligne jaune) et celui des hommes (ligne bleue) est demeuré bien plus stable tout au long de la période, se situant toujours à moins de 12 points de pourcentage, en moyenne à 7 points. Chez les hommes comme chez les femmes, ce taux a diminué dans la première moitié de la période, atteignant son niveau minimal en 1994 pour les femmes (8,1 %) et en 1995 chez les hommes (3,7 %), avant de repartir en hausse pour clore la période à 17,2 % chez les hommes et à 27,5 % chez les femmes. La hausse de plus de six points chez les femmes en 2017 (de 21,3 % à 27,5 %) me semble étonnante, d’autant plus que ce taux n’a augmenté que d’un point chez les hommes (de 16,0 % à 17,2 %) et chez les femmes selon les SFR (de 7,1 % à 8,0 %). On verra cours des prochaines années s’il s’agit du reflet d’une tendance réelle ou simplement d’une donnée aberrante.

Et alors…

Ce billet montre en tout premier lieu l’importance de consulter plus d’un indicateur de faible revenu pour avoir un aperçu le plus complet possible de la situation de la pauvreté. J’aurais d’ailleurs aimé montrer aussi l’évolution des écarts moyens avec les seuils de faible revenu des personnes qui ont un revenu inférieur à ces seuils. Mais, comme ce billet est déjà long et que les données publiées par Statistique Canada ne fournissent que des moyennes, j’ai renoncé. Je suggère plutôt aux personnes intéressées de consulter l’étude intitulée L’écart de faible revenu publiée par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) en février dernier. On y trouve une analyse intéressante de ces écarts, mais uniquement pour la MPC. On y présente notamment à la page 2 un graphique éloquent sur la dispersion par décile de ces écarts pour 2016.

Ce billet a aussi permis de constater que l’indexation au coût de la vie des prestations du PSV et du SRG ne permet pas vraiment aux personnes âgées de maintenir leur niveau de vie, quand on tient compte des besoins toujours grandissants pour qu’elles ne soient pas exclues de la société. Une indexation basée sur le revenu médian des ménages permettrait bien plus de s’assurer que les personnes âgées à faible revenu sortent vraiment de la pauvreté. Cette recommandation est semblable à celles faites par bien d’autres organismes et personnes, notamment par Ruth Rose (elle propose plutôt une indexation à la rémunération moyenne, ce qui n’est pas très différent de ma suggestion) dans ce texte dont je conseille la lecture. Il s’agit maintenant de faire en sorte que ces recommandations soient appliquées…

Le racisme est un problème de Blancs

4 mars 2019

Avec son livre Le racisme est un problème de Blancs, Reni Eddo-Lodge, journaliste britannique, «analyse les méfaits d’un racisme structurel persistant d’autant plus sournois qu’il avance masqué».

Préface : L’auteure présente un texte qu’elle a écrit en 2014 pour expliquer les raisons pour lesquelles elle ne voulait plus parler du racisme structurel (qu’on appelle ici systémique) avec des Blanc.hes, en gros en raison de leurs réactions. Paradoxalement, elle n’a cessé de le faire par la suite (ce livre a été écrit en 2017) à la télévision, dans des conférences et dans des rassemblements politiques. Notons que le titre original me semble nettement plus approprié, soit Why I’m no longer talking to white people about race (Pourquoi je ne parle plus de racisme avec des personnes blanches).

1. Faits historiques : C’est en suivant un cours sur la traite négrière transatlantique à l’université que l’auteure a commencé à s’intéresser à l’histoire des Noir.es en Grande-Bretagne. L’esclavage n’y a été abandonné qu’il y a moins de 200 ans, en 1833, mais les dommages qu’il a causés ne sont toujours pas réparés. Elle raconte alors une partie de cette histoire, notamment de nombreux actes haineux, racistes et discriminatoires (par exemple en matière d’accès à des logements et à des emplois) subis par les Noir.es et les membres d’autres minorités (dont des meurtres, des lynchages, des «rapatriements» injustifiés, du profilage racial, des arrestations arbitraires, etc.) à partir de la Première Guerre mondiale jusqu’à la fin des années 1980. Un chapitre très dur, mais essentiel.

2. Le système : Ce chapitre porte sur le racisme structurel marqué par une «culture organisationnelle blanche» empreinte de préjugés. L’auteure donne des exemples pertinents de ce type de racisme dans le milieu policier, dans le milieu scolaire, sur le marché du travail, dans le système de santé (notamment psychiatrique) et dans le milieu du sport (comme ici…). Elle analyse ensuite la résistance aux mesures de discrimination positive et tout particulièrement l’argument fautif du principe du mérite qui serait mis à mal par ce genre de mesure, puis l’illusion de l’égalité entre les ethnies entretenue par des personnes qui prétendent ne pas tenir compte de la couleur de la peau («colour-blindness»), illusion qui porte en fait ces personnes à ignorer les stéréotypes racistes plutôt qu’à les combattre.

3. Qu’est-ce que le privilège blanc? : Quand elle avait quatre ans, l’auteure a demandé à sa mère quand est-ce qu’elle allait devenir blanche, car, en se basant sur tout ce qu’elle voyait, notamment à la télé, elle avait conclu que la couleur blanche était celle de la norme et des «bons», et la couleur noire, celle des gens dont on doit se méfier. Il est difficile de définir le privilège blanc. «C’est tellement dur de décrire l’absence de quelque chose. Or, le privilège blanc, c’est de vivre sans les conséquences négatives du racisme. Sans la discrimination structurelle, sans la conscience que votre race est toujours et avant tout perçue comme un problème (…), sans ces regards insistants qui vous font savoir que vous n’êtes pas à votre place (…)». L’auteure aborde ensuite :

  • la différence entre le racisme et les préjugés;
  • le concept du racisme inversé;
  • la victimisation blanche;
  • les critiques contre les antiracistes;
  • la raison d’être des espaces sûrs;
  • les problèmes spécifiques des couples mixtes et de leurs enfants;
  • les conséquences des milieux aseptisés (que des Blanc.hes de la classe moyenne supérieure dans un quartier, par exemple);
  • la «blanchité» («whiteness») en tant qu’idéologie politique;
  • l’absence d’identité raciale des Blanc.hes (ils et elles ne se voient pas comme des Blanc.hes, mais comme la norme).

4. Peur d’une planète noire : L’auteure aborde ici «la peur que «l’autre», l’étranger, ne s’empare du pouvoir» en Grande-Bretagne (et qu’il soit aussi dur avec les Blanc.hes que ceux-ci le sont avec les «autres». Certains parlent d’invasion (comme d’autres ici…) et diabolisent le multiculturalisme (comme ici, encore une fois…). Elle présente ensuite une retranscription d’une entrevue surréaliste qu’elle a menée avec Nick Griffin, le leader à l’époque (de 1999 à 2014) du Parti national britannique (BNP), parti politique nationaliste britannique d’extrême droite. Puis, elle discute :

  • de l’utilisation du droit à la liberté d’expression pour faire taire (paradoxe…) les antiracistes qui veulent par exemple qu’on retire les statuts de racistes notoires des campus universitaires;
  • du fait que bien des personnes sont prêtes à lutter contre les actes racistes, mais pas contre les inégalités raciales;
  • de la faible présence de Noir.es et de membres des minorités à la télé et au cinéma (elle raconte notamment le tollé causé par l’attribution à une Noire du rôle d’Hermione Granger de la série Harry Potter dans une pièce de théâtre et quand il fut question qu’un Noir joue le rôle de James Bond au cinéma, ce qui ne fut pas fait).

5. La question du féminisme : L’auteure se demande pourquoi les féministes blanches qui militent entre autres pour une meilleure représentation des femmes sur la place publique n’appuient pas les revendications similaires des Noir.es et des autres ethnies minoritaires (et elle donne de nombreux exemples). Elle raconte quelques mauvaises expériences qu’elle a connues avec des féministes blanches, elle qui a pourtant milité dans des mouvements féministes dès ses jeunes années. Elle donne ensuite des exemples d’intersectionnalité (femme et Noire, dans son cas), concept qui fut attaqué aussi bien par des féministes blanches, que par des journalistes de centre-gauche et de droite.

Elle ridiculise ensuite les déclarations de politicien.nes accusant les étrangers de ne pas reconnaître l’égalité entre les hommes et les femmes (on a connu ça ici aussi), alors que toutes les statistiques montrent que cette égalité ne s’observe pas entre les Blancs et les Blanches non plus. Elle aborde en plus avec des exemples les concepts de culture du viol et de préjugés de classes, puis présente sa vision du féminisme, en mentionnant entre autres que les «revendications en matière d’inégalités doivent être aussi complexes que les inégalités qu’elles combattent».

6. Race et classe : L’auteure précise d’entrée de jeu que le concept des classes sociales traditionnelles correspond peu à celles qui existent maintenant. Mais, quelle que soit leur définition, il est clair que les inégalités de classe amplifient les inégalités de race, les Noir.es (et autres membres des minorités raciales) étant bien plus présent.es dans les classes les moins riches. Ces personnes sont entre autres plus souvent pauvres, en chômage et dans des emplois à bas salaires. Elles subissent en plus de façon disproportionnée les effets de l’embourgeoisement des quartiers populaires des villes, effets dont l’auteure donne des exemples éloquents. Elle montre finalement que les politicien.es et les commentateur.trices tentent toujours de diviser les classes les moins riches (entre pauvres Blanc.hes et pauvres Noir.es) pour régner, trop souvent avec succès.

7. Il n’y a pas de justice, il n’y a que nous : «Si vous êtes engagé dans la lutte antiraciste, c’est un engagement de long terme. Avant d’en voir le bout, vous connaîtrez bien des situations inconfortables». Puis. l’auteure explique :

  • ce qu’elle attend d’éventuel.les allié.es blanc.hes et comment ces personnes peuvent contribuer à lutter contre le racisme;
  • qu’elle ne souhaite pas que ces personnes se sentent coupables de leurs privilèges, mais que l’injustice les mette en colère;
  • que les Noi.res qui luttent contre le racisme doivent bien s’entourer, ne pas se sentir coupables face aux réactions des Blanc.hes et ne pas se décourager;
  • qu’il ne faut pas attendre d’être uni.es ou de voir surgir un sauveur, qu’il faut simplement agir, partout où on le peut.

Postface : L’auteure présente le contexte politique qui prévalait quand elle a écrit ce livre : élection de Donald Trump, victoire du Brexit, montée des partis d’extrême droite dans de nombreux pays d’Europe, besoins d’accueil pour les réfugié.es syrien.nes, noyades de migrant.es de plus en plus souvent refusé.es en Europe, etc. On notera que tous ces événements sont liés à des sentiments anti-immigration et à des renfermements identitaires, ce qui ne peut sûrement pas contribuer à remonter le moral de l’auteure. Elle raconte ensuite les réactions qu’elle a observées lors de la parution de la première édition de ce livre. Elle est particulièrement fière d’avoir contribué à ce que plusieurs des sujets qu’elle a abordés dans son livre ne suscitent plus autant de réactions négatives, mais soient maintenant plus largement reçus positivement et même mentionnés régulièrement par les politicien.nes et dans les journaux.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, sans hésitation! L’auteure sait bien transmettre sa passion (et ses périodes de découragement) et ses présentations sont toujours accompagnées de faits, de données globales et d’anecdotes qui les illustrent bien. Le fait que les événements qui y sont rapportés viennent de Grande-Bretagne ne nuit nullement à leur pertinence et n’émousse absolument pas notre intérêt, car nous vivons ici des choses semblables, comme je l’ai souligné à quelques reprises dans le billet. En plus, la présentation nous permet de mieux comprendre certains concepts fréquemment critiqués ici et là-bas. Bref, ce livre est vraiment intéressant, même pour les personnes qui connaissent bien le sujet.

Les notes du traducteur sont en bas de pages, mais celles de l’auteure sont à la fin. Heureusement, il s’agit en très forte majorité de références. Il n’empêche que j’ai dû utiliser deux signets, ce qui est toujours désagréable. Comme c’est le pire défaut de ce livre (avec juste après la traduction de son titre), il ne faut surtout pas que cela nous enlève le goût de le lire!

Le fractionnement du revenu de pension

28 février 2019

La Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke a publié la semaine dernière une étude de Carole Vincent, Suzie St-Cerny et Luc Godbout intitulée Le fractionnement du revenu de pension : fonctionnement, enjeux et pistes de réflexion. Comme cette étude a bien été résumée dans cet article et dans cette entrevue, je vais me contenter d’en présenter les grandes lignes, puis commenterai ses recommandations.

Fonctionnement et objectifs

Le fractionnement du revenu de pension au fédéral et le transfert de revenus de retraite au provincial permettent à une personne en couple (qui avait 65 ans ou plus à la fin de l’année au provincial, mais pas obligatoirement au fédéral pour tous les types de revenus de retraite) de transférer à l’autre membre du couple un montant n’excédant pas 50 % de l’ensemble de ses revenus de retraite admissibles (voir la liste de ces revenus admissibles ici), soit presque tous les revenus de retraite sauf ceux provenant des prestations publiques de retraite comme celles du Régime de rentes du Québec (RRQ), du Régime de pension du Canada (RPC) et de la Sécurité de la vieillesse.

Cette mesure fiscale permet tout d’abord de faire diminuer les montants imposables à un palier supérieur par la personne qui a les revenus les plus élevés dans un couple et de faire augmenter les montants imposables à un palier inférieur par la personne qui a les revenus les moins élevés. Par exemple, un couple dont la personne qui a 120 000 $ de revenus imposables qui transfère 10 000 $ de revenus de pension en 2019 à l’autre personne du couple qui a 20 000 $ de revenus imposables épargnera 10,75 points de pourcentage d’impôt au provincial (la différence entre 25,75 et 15 %) et 9,185 points d’impôt au fédéral (83,5 % de la différence entre 26 et 15 %, en raison de l’abattement de 16,5 % de l’impôt fédéral au Québec), soit un total de 19,935 % de 10 000 $, donc 1993,50 $. Elle épargnera bien plus si la personne qui a un revenu imposable de 120 000 $ transfère plus que 10 000 $ de revenus de pension (mais mon calcul aurait été plus compliqué…). En plus, ce transfert a aussi un impact sur les crédits d’impôt individuels et sur les programmes de transferts. Par exemple, la personne qui gagne 120 000 $ et qui transfère 10 000 $ comme dans mon exemple recevra 1500 $ de plus en pension de la sécurité de vieillesse (PSV) sans que la pension de l’autre personne du couple soit modifiée, car cette pension pour 2019 diminue de 15 % entre des revenus se situant entre 77 580 $ et 125 696 $. Bref, ce transfert de 10 000 $ permettra à ce couple de bénéficier d’un revenu disponible plus élevé de 3493,50 $ (1993,50 $ + 1500,00 $), sans considérer les autres impacts (comme sur le crédit pour revenu de pension, sur le montant en raison de l’âge et sur le crédit fédéral pour frais de santé). On remarquera que cette mesure n’avantage pas ou très peu les couples qui ont des revenus semblables (se situant à l’intérieur d’un même palier d’imposition).

L’objectif de cette mesure quand elle a été adoptée par le gouvernement fédéral (imité aussitôt par le gouvernement du Québec) pour l’année fiscale 2007 était de permettre aux pensionné.es «de conserver une plus grosse part de leur revenu pendant leur retraite qu’auparavant» et de corriger ce que ce gouvernement conservateur considérait une injustice, soit le fait qu’un couple formé de personnes ayant des revenus semblables paient moins d’impôt qu’un couple ayant le même revenu total, mais dont les deux personnes ont des revenus qui diffèrent grandement, cela en raison du système fiscal progressif sur une base des revenus individuels.

Avantages selon le revenu

Le tableau ci-contre (tiré de celui de la page 16 de l’étude) a été établi en fonction d’un couple dont le premier membre reçoit la PSV, des prestations de la RRQ et le revenu de pension indiqué à la première colonne, et dont le deuxième membre ne reçoit que la PSV. Il repose sur l’hypothèse que la moitié du revenu de pension de la première colonne est transféré à l’autre membre du couple.

Ce tableau montre clairement que l’avantage total (quatrième colonne) augmente avec le revenu de pension admissible. En pourcentage de l’impôt payé, il atteint son sommet quand le membre du couple ayant le revenu le plus élevé a 100 000 $ de revenu de pension admissible, donc pour un couple qui a un revenu total d’environ 125 000 $ (soit 100 000 $, deux prestations de la PSV – dont une incomplète avant fractionnement – et une prestation de la RRQ). Quand on sait que le revenu total médian des couples de personnes âgées du Québec était en 2017 de 55 700 $ (et le moyen de 67 700 $), selon le tableau 11-10-0190-01 de Statistique Canada, on voit que le plus grand avantage de cette mesure s’applique à des couples qui ont beaucoup moins besoin d’aide que les couples âgés médians et surtout que les couples les plus pauvres. En effet, le revenu total de notre couple (125 000 $) est 85 % plus élevé que le revenu moyen et 125 % plus élevé que le revenu médian. En plus, est-il équitable de donner plus de 17 500 $ à des couples gagnant au moins 400 000 $ (et qui ont bénéficié de plein de déductions relatives à leurs cotisations dans des régimes de retraite au cours des années précédant leur retraite) alors que le maximum de PSV et de supplément de revenu garanti (SRG) pour un couple n’ayant pas d’autre revenu est inférieur à 28 000 $?

Le coût et quelques statistiques

Le coût de cette mesure pour le gouvernement fédéral fut au cours des premières années de son application en moyenne près de 20 % plus élevé que prévu et atteindra 1,4 milliard $ en 2019. Pour le gouvernement du Québec, ce coût s’est élevé à 105 millions $ en 2017 (je rappelle qu’il faut avoir au moins 65 ans pour pouvoir transférer une partie de ses revenus de retraite au provincial, et qu’il n’y a pas de récupération de PSV). Le transfert moyen des couples qui utilisent cette mesure avoisine les 10 000 $ dans les deux cas. Les hommes représentent 77 % des personnes qui transfèrent des revenus, mais sont à l’origine de 85 % des montants transférés. Au fédéral, 27 % des sommes transférées en 2015 l’ont été par des personnes ayant moins de 65 ans.

Options de politiques

Après avoir présenté les résultats de sondages portant sur l’utilisation et la compréhension de cette mesure, les auteur.es présentent des suggestions de modifications ou d’améliorations qui respectent l’objectif de départ («aider les retraités à conserver une plus grande part de leur revenu»), tout en réduisant ses effets qu’il et elles jugent moins désirables. Ces effets sont :

  • d’inciter les pensionné.es à une retraite hâtive et à une réduction des heures de travail : pourtant, le taux d’emploi au Québec est passé entre l’année de la mise en application de cette mesure (2007) et 2018 de 62,6 à 72,2 % chez les 55-59 ans (une hausse de 15 %), de 34,7 à 48,5 % chez les 60-64 ans (une hausse de 40 %), de 13,5 à 20,1 % chez les 65-69 ans (une hausse de 50 %) et de 2,9 à 5,7 % chez les 70 ans et plus (une hausse de 95 %), selon le tableau 14-10-0018-01 de Statistique Canada; comme ces taux ont aussi augmenté de façon notable dans l’ensemble du Canada, on peut donc penser que cette mesure incite en fait bien peu de personnes à prendre des retraites hâtives;
  • d’être régressif et inéquitable pour certains bénéficiaires, et de coûter cher (je suis d’accord);
  • «le fait que le transfert de revenus de pension est fictif alors que le transfert de charge fiscale entre les conjoints est bien réel» (voir plus loin);
  • «les interactions avec d’autres mesures fiscales comme le montant pour revenu de pension et la récupération de la pension de sécurité de la vieillesse (PSV)» (voir plus loin).

Les auteurs recommandent dans cette optique :

  • que le gouvernement fédéral imite le gouvernement du Québec et limite cette mesure aux 65 ans et plus pour tous les types de transferts : ce critère permettrait de fait de réduire substantiellement (d’environ 30 %) le coût de ce programme pour le gouvernement fédéral et le recentrerait sur son objectif premier de permettre aux retraité.es de conserver une plus grande part de leur revenu;
  • de limiter à 25 000 $ le montant pouvant être transféré : ce critère ferait diminuer grandement les avantages des plus riches montrés dans le tableau que j’ai présenté plus tôt; cette limitation n’aurait touché que 9,2 % des bénéficiaires, et réduirait le coût de la mesure d’environ 10 % (n’oublions pas que les 9,2 % des bénéficiaires touché.es pourraient toujours transférer 25 000 $);
  • de transformer la mesure existante en un crédit d’impôt : ce changement aurait beaucoup plus d’impacts que les deux précédents, car il éliminerait les conséquences du transfert sur les autres mesures fiscales et sur la récupération de la PSV; j’approuve cette mesure, car seules les personnes ayant des revenus d’entre 80 000 $ et 200 000 $ (environ) peuvent bénéficier de l’effet de récupération de la PSV; en plus, l’effet sur les autres mesures fiscales incite les pensionné.es à faire appel à une firme externe pour remplir leur déclaration de revenus (ce que font au moins la moitié des répondant.es sondé.es dans la partie de l’étude que je n’ai pas présentée ici); les auteur.es estiment que cette mesure ferait diminuer d’environ 40 % le coût de ce programme (notons que les taux de diminution de cette section ne doivent pas être additionnés, car ils sont calculés sans tenir compte des autres modifications recommandées); finalement, ce changement éliminerait le caractère fictif de cette mesure en la transformant en une mesure réelle de diminution des impôts; en effet, l’aspect fictif de cette mesure peut obliger un.e des membres du couple d’envoyer un chèque au gouvernement alors que l’autre a droit à un remboursement, ce qui pourrait amener le membre du couple en question de refuser cette mesure (ce qui ne doit pas être fréquent, les auteur.es ne mentionnant aucun cas réel); il force toutefois au fédéral à envoyer un chèque, ce qui peut être compliqué si le couple a peu de liquidités (au provincial, les membres du couple peuvent se transférer leurs crédits et éliminer le solde à payer d’un membre du couple avec le remboursement de l’autre membre; d’ailleurs, les auteur.es recommandent au gouvernement fédéral d’imiter le gouvernement du Québec à cet égard).

Et alors…

J’ai toujours été réfractaire à cette mesure. Je reconnais que la différence d’impôt à payer par des couples qui ont un revenu total semblable uniquement en raison d’écarts différents des revenus entre les deux membres du couple représente une forme d’injustice, mais cette situation n’est pas spécifique aux pensionné.es, car cette situation s’observe aussi pour les couples qui n’ont pas de revenus de retraite. La correction de cette injustice pourrait faire l’objet d’une réforme en profondeur de notre régime fiscal, mais cela devrait se faire sans favoriser les plus riches. Je suis contre le fractionnement du revenu de pension surtout parce qu’il est régressif, n’apportant rien aux couples de personnes âgées à faibles revenus ni aux personnes âgées seules qui vivent bien plus souvent en situation de pauvreté. En plus, les personnes qui ont des revenus de pension admissibles au fractionnement ont bénéficié tout au long de leurs années antérieures de reports d’impôts sur leurs cotisations aux régimes de retraite et aux intérêts qui s’y accumulent. Quand vient le temps de payer un impôt moins élevé que les déductions dont ces personnes ont bénéficié, on trouve un moyen de leur donner un autre avantage fiscal. Or, j’ai déjà montré dans deux billets que ces reports d’impôts coûtent bien plus cher (cinq fois, selon mes calculs) aux gouvernements que les programmes sociaux (essentiellement le supplément de revenu garanti) destinés aux personnes qui n’ont pas pu cotiser à des régimes de retraite.

Bref, j’appuie les modifications proposées dans cette étude pour les raisons indiquées dans ce billet, mais je favoriserais l’abandon de ce programme et l’utilisation des économies qui en découleraient pour bonifier les programmes insuffisants à l’intention des personnes âgées les plus pauvres et peut-être aussi pour rehausser le crédit en raison de l’âge et le rendre remboursable. Ai-je dit que le taux de faible revenu selon la mesure de faible revenu après impôt chez les personnes âgées de 65 ans et plus était de 22,8 % en 2017 au Québec, en hausse de près de sept points de pourcentage depuis 2013 (15,9 %)? Je reviendrai bientôt sur cette situation. Mais, on comprendra que cette situation m’interpelle davantage que celle des couples âgés qui ont des revenus inégaux, mais dont au moins un est beaucoup plus élevé que l’autre.

Happycratie

25 février 2019

Avec leur livre Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Edgar Cabanas, professeur de psychologie à l’Université autonome de Madrid, et Eva Illouz, professeure de sociologie à l’Université hébraïque de Jérusalem, dénoncent l’industrie du bonheur qui affirme «pouvoir façonner les individus en créatures capables de faire obstruction aux sentiments négatifs, de tirer le meilleur parti d’elles-mêmes en contrôlant totalement leurs désirs improductifs et leurs pensées défaitistes».

Introduction : Le bonheur est désormais envisagé comme «le critère à l’aune duquel il nous faudrait mesurer la valeur de notre vie, nos réussites et nos échecs, et le degré de notre épanouissement psychique et émotionnel». Pire, toute une industrie tente de nous convaincre «que la richesse et la pauvreté, le succès et l’échec, le bonheur et le malheur seraient en vérité une question de choix». Chaque personne serait donc individuellement responsable de son bonheur et de son succès, mais, étrangement, elle aurait besoin de lire des livres, d’assister à des conférences, de participer à des ateliers de psychologie positive (ou de croissance personnelle), voire d’embaucher un coach de vie, pour y arriver. Les auteur.es se penchent ensuite brièvement sur les postulats sans fondements de la psychologie positive (ce qui sera fait plus à fond dans les prochains chapitres), puis présentent la structure de leur livre.

1. Les experts ont l’œil sur vous : Ce chapitre «traite du rapport entre bonheur et politique. Il fait tout d’abord le récit de l’apparition et de la montée en puissance de la psychologie positive et de l’économie du bonheur», économie qui génère un chiffre d’affaires de plusieurs milliards $ par année. Les auteur.es y abordent :

  • la faiblesse théorique et empirique de la psychologie positive (ses résultats sont ont mieux inoffensifs);
  • les liens entre la psychologie positive et l’économie du bonheur (école économique qui remplace la maximisation de l’utilité par celle du bonheur);
  • la mesure du bonheur (si les auteur.es ont raison de critiquer le caractère subjectif de la mesure du bonheur, il et elle semblent – ce n’est pas clair – critiquer aussi des indicateurs comme celui du vivre mieux qui sont solides et pallient en bonne partie les défauts du PIB);
  • la collecte de données massives (dont celles de Facebook) pour trouver des caractéristiques liées au bonheur (ou au bien-être);
  • l’utilisation d’un indice du bonheur en politique pour faire oublier les inégalités de revenus et de richesse, la corruption, la ségrégation et les autres problèmes sociaux.

Au bout du compte, le bonheur, tel que les promoteurs de la psychologie positive et de l’économie du bonheur le présentent, «entretient un rapport extrêmement étroit avec les principaux postulats individualistes et les principales exigences éthiques de l’idéologie néolibérale».

2. Réveiller l’individualisme : Les auteur.es considèrent que le néolibéralisme est un «nouveau stade du capitalisme» et qu’il représente la «seconde révolution individualiste» (je simplifie à outrance). Dans cette optique, le bonheur «est devenu inextricablement associé aux valeurs individualistes, valeur à l’aune desquelles le moi individuel est envisagé comme une sorte d’instance suprême, et les groupes et sociétés comme des agrégats de volontés autonomes et séparées». Il sert aussi à légitimer l’individualisme dans un discours qui se veut scientifique, sans connotation idéologique, alors que son instrumentalisation n’est que ça, idéologique. Les auteur.es analysent ensuite plus à fond le lien étroit entre la psychologie positive et l’individualisme, puis présentent les «véritables déterminants du bonheur» selon les adeptes de la psychologie positive, déterminants qui seraient génétiques à 50 % (!), «volitifs, cognitifs et émotionnels» (donc aussi individuels) à 40 % et circonstanciels (revenu, éducation, santé, emploi, statut social, etc.) à seulement 10 % (!!), comme si l’emploi, le revenu et l’étendue et la qualité des services publics n’avaient qu’un impact minime sur le bonheur (ou le bien-être). Pourtant, de nombreuses études montrent plutôt un lien fort entre l’individualisme et la dépression ainsi qu’avec d’autres conséquences difficilement associables au bonheur. D’ailleurs, assez ironiquement, la popularité de la psychologie positive et des autres activités promettant le bonheur illustre bien le mal-être trop répandu dans cette société individualiste.

3. « Positiver » au bureau : Les auteur.es retracent les premières recherches en psychologie sur le comportement humain, insistant entre autres sur la pyramide des besoins de Maslow. Avec les méthodes de gestion plus récentes, comme les exigences en matière d’autonomie (autonomie bien relative), d’adaptation et de flexibilité (et de promotion non seulement de son capital humain, mais aussi de son «capital psychologique positif»), certain.es psychologues et spécialistes des ressources humaines en sont venu.es à inverser cette pyramide. De même, ces génies prétendent que ce n’est pas le succès qui peut rendre heureux, mais que c’est le bonheur qui est la cause du succès. Ces méthodes de gestion, loin de favoriser le bonheur, transfèrent en fait l’insécurité des entreprises à leurs salarié.es, accentuant leur niveau de stress et leurs épisodes de dépression.

4. Individus heureux à vendre : Les auteur.es se penchent dans ce chapitre sur le marché du bonheur dans la vie de tous les jours, qui se manifeste aussi bien par la vente de livres ou d’applications pour téléphones interactifs (qui permettent en plus à leurs concepteurs de collecter des données personnelles), que par des propositions de thérapies positives, par des offres de coaching ou par tout autre moyen qui permet d’enrichir les gourous du bonheur. Il et elle abordent :

  • la gestion des émotions;
  • la domestication du bonheur (s’y habituer);
  • la résolution des problèmes quotidiens;
  • le contrôle des pensées négatives;
  • l’illusion de l’authenticité;
  • l’image de marque personnelle (utile à l’automercantalisation);
  • l’importance de paraître heureux;
  • l’épanouissement personnel;
  • l’insatiabilité, l’amélioration sans fin de soi et la consommation perpétuelle (au grand plaisir des entreprises de l’industrie du bonheur);
  • le concept du meilleur moi possible.

5. Le bonheur, nouvelle norme : Les auteur.es poursuivent en remettant en question :

  • le supposé lien entre la bonté et le bonheur;
  • la hiérarchie des émotions et le concept de santé mentale incomplète, soit avec trop d’émotions négatives (les auteur.es donnent de nombreux exemples d’émotions négatives qui donnent de bons résultats et vice-versa);
  • le concept de résilience (ou de développement post-traumatique) et surtout son lien avec les émotions positives;
  • l’idéologie du bonheur qui interdit toute critique sociale.

Les auteur.es concluent ce chapitre en montrant qu’il n’y a pas de moi unique ou authentique vers lequel tendre ni d’objectif de vie unique et suprême, qu’on fera toujours des choix qui impliqueront de sacrifier quelque chose pour autre chose, et qu’aucune science du bonheur ne nous épargnera «les douleurs et les pertes, petites et grandes, qui accompagnent inévitablement les petits et grands sacrifices auxquels nous devons consentir dans la vie».

Conclusion : «Poursuivre le bonheur, c’est avant tout contribuer à la consolidation de ce concept en tant que marché très juteux, industrie et mode de vie consumériste envahissant et mutilant. Si le bonheur est devenu un moyen de gouverner notre vie, c’est parce que nous sommes devenus les esclaves de cette quête obsessionnelle». Selon les auteur.es, la science du bonheur peut aider certaines personnes, leur permettre de se sentir mieux. Par contre, il n’est pas le bien suprême présenté par les chantres de l’industrie du bonheur, mais bien plus un outil pour nous transformer en des citoyen.nes bien obéissant.es, «un instrument au service du pouvoir contemporain» et de l’idéologie néolibérale. Cette conclusion se termine ainsi :

«Ce sont la justice et le savoir, non le bonheur, qui demeurent l’objectif révolutionnaire de nos vies.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais seulement si ce sujet nous intéresse tout particulièrement. Après quelques pages, on comprend déjà assez bien les enjeux soulevés. La suite n’est pas inutile, loin de là. En effet, elle décortique en détail les processus psychologiques mis en œuvre et les manœuvres des profiteurs de l’industrie du bonheur. Cela dit, même si ce livre n’est pas si long (260 pages, selon l’éditeur), je l’ai trouvé un peu répétitif. En plus, comme dans bien des livres qui veulent dénoncer un phénomène (ce que j’appelle des livres à thèse), les auteur.es vont parfois trop loin à mon goût. J’ai parlé dans mon texte de la critique un peu floue des indicateurs qui complètent pourtant bien le PIB, mais c’est aussi arrivé quelques fois par la suite, heureusement pas trop souvent. On se surprend même de trouver la conclusion nuancée, qualité peu présente dans le corps du texte. Je tiens en outre à souligner que j’appuie sans réserve leur critique, y étant déjà vendu avant de lire ce livre, comme le montre ce billet que j’ai écrit il y a plus de huit ans pour dénoncer les conséquences trop souvent négatives des cours de croissance personnelle.

Il y a de rares notes en bas de page, surtout du traducteur, et 32 pages de notes à la fin, mais uniquement de références. Cela m’a tout de même obligé à utiliser un deuxième signet, car je voulais de temps en temps prendre connaissance de la source des affirmations des auteur.es. Bref, un livre intéressant, mais avec quelques défauts.