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La hausse des inégalités de revenus et de richesse aux États-Unis

29 octobre 2020

hausse des inégalités de revenus et de richesse aux États-UnisDans le billet que j’ai consacré au livre Le triomphe de l’injustice, j’ai mentionné que ses auteurs, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, deux professeurs d’économie à l’université de Californie à Berkeley, sont deux des économistes que je respecte le plus. Quand j’ai su qu’ils venaient de publier deux études, je les ai aussitôt mises de côté pour les lire. Je vais ici présenter la première et n’aborder que très brièvement la deuxième.

La hausse des inégalités de revenus et de richesse aux États-Unis – Preuves des comptes macroéconomiques distributionnels

La première de ces études est intitulée The Rise of Income and Wealth Inequality in America – Evidence from Distributional Macroeconomic Accounts, et la version gratuite que je vais présenter a été publiée en septembre 2020. Notons que j’ai consacré six billets à la méthode utilisée dans cette étude (celle des comptes nationaux de distribution) à la fin de 2016 et au début de 2017.

– Introduction : Les auteurs racontent comment et pourquoi ils en sont venus à utiliser les comptes nationaux pour estimer l’évolution des inégalités, notamment pour corriger les lacunes des autres sources comme les enquêtes sur le revenu des ménages et les déclarations de revenus qui omettent entre 30 et 50 % des revenus, surtout ceux reçus en nature, comme ceux des services gouvernementaux (santé, éducation, services municipaux, etc.). Ils rappellent que leurs données brutes sont accessibles sur le site de la World Inequality Database (WID). Ils espèrent qu’un jour des agences gouvernementales prendront le relais de leurs travaux, car ils sont essentiels pour pouvoir développer des politiques pour combattre les inégalités.

– La montée des inégalités de richesse : Comme il n’existe pas de données administratives sur la richesse (actifs nets non financiers, comme une maison, et financiers, comme des actions, des obligations, des fonds de pension et des comptes bancaires) aux États-Unis, les auteurs doivent les estimer par des moyens indirects, comme les revenus d’intérêt, les dividendes, les gains en capital et les profits d’entreprises, en les liant aux autres données disponibles, comme l’Enquête sur les finances des ménages (EFM), les déclarations de revenus et les données des revues spécialisées comme Forbes, et en s’assurant que les résultats correspondent aux totaux publiés dans les comptes nationaux, tout en tenant compte du fait que les plus riches obtiennent de meilleurs rendements (comme les taux de profits et d’intérêts) que la moyenne (je simplifie).

Ils examinent ensuite les différences entre leur méthode et celle utilisée par la Banque centrale des États-Unis (FED) depuis 1989 et préfèrent la leur qui permet de comparer ses résultats internationalement, contrairement à celle de la FED. Cela dit, les résultats sont similaires, comme on peut le voir dans les graphiques que j’ai reproduits ci-après. Dans les deux cas, les 10 % les plus riches (graphique du haut à gauche) possédaient 77 ou 78 % de la richesse en 2018, en hausse de 10 points de pourcentage depuis 1989, et les 1 % les plus riches (graphique du haut à droite) possédaient 38 % de la richesse en 2018, en hausse aussi de 10 points depuis 1989, ce qui signifie qu’ils possédaient 38 fois plus de richesse que la moyenne, soit 18 millions $ par rapport à la moyenne de 482 000 $. Pour les 0,1 % les plus riches (graphique du bas à gauche), l’écart entre les résultats des deux méthodes est plus grand, celle des auteurs leur attribuant une part plus élevée de la richesse que l’EFM (ligne rouge) utilisée par la FED. Finalement, les auteurs ont aussi pu calculer la part des richesses accaparée par les 0,00001 % (graphique du bas à droite), soit le 10 millionième le plus riche, formé de 17 unités fiscales en 2020, mais 10 en 1982, cette part étant passée de 0,13 % en 1982 à 1,2 % en 2020, près de 10 fois plus. Ces personnes possèdent donc en moyenne 120 000 fois plus de richesse que la moyenne, soit près de 58 milliards $ chacune (ce qui correspond assez bien avec les données du magazine Forbes sur les 17 plus riches des États-Unis)…

hausse des inégalités de revenus et de richesse aux États-Unis_1

Ce n’est pas seulement la part des plus riches qui a augmenté, mais aussi le ratio de la richesse sur le PIB, celle-ci passant de 300 % en 1980 à 570 % en 2020, un sommet historique. Cela signifie que la richesse a augmenté près de deux fois plus vite que le PIB au cours de cette période. En combinant les effets de cette croissance avec la hausse de la part des richesses des 1 % les plus riches, on peut constater que le nombre d’années de revenus moyens que leur richesse moyenne représente est passé de 60 ans à 200 ans entre 1980 et 2020 (voir ce graphique). Les auteurs ajoutent que les estimations de la richesse des plus riches la sous-estiment, car elles ne tiennent pas compte de l’évasion fiscale, de la croissance de la richesse détenue dans des fondations et de la mondialisation de la gestion des richesses. L’idéal pour obtenir des données plus complètes serait que les États-Unis adoptent une taxe sur la richesse qui permettrait à l’État de disposer de sources différentes et plus fiables (banques, fonds de pension, courtiers en valeur, etc.) que des revues et des estimations indirectes.

– La hausse des inégalités de revenus – Au-delà des données fiscales : L’utilisation des données fiscales a grandement amélioré la mesure des inégalités de revenus faites à partir de données d’enquêtes. Par contre, l’écart grandissant entre les données fiscales et les comptes nationaux montre que de plus en plus de sources de revenus ne sont pas déclarées (légalement et illégalement). Du côté des salarié.es, il s’agit aussi bien des cotisations sociales des employeurs et de leurs versements à des régimes de retraite et à des sociétés d’assurance maladie privées que des revenus non déclarés pour éviter l’impôt. Pour l’ensemble des contribuables, on peut ajouter les gains en capital non redistribués, comme les profits conservés par les sociétés, la valeur du loyer des propriétaires (ou la valeur du fait d’habiter une maison sans payer de loyer), les rendements des régimes de retraite et les dividendes et autres revenus d’intérêts conservés dans des fiducies, des successions et autres refuges du genre.

hausse des inégalités de revenus et de richesse aux États-Unis_2Le graphique 3 (reproduit ci-contre) montre d’ailleurs que la part des revenus des 1 % les plus riches est en général plus élevée en utilisant les comptes nationaux (points noirs) que les données fiscales (points blancs), car les comptes nationaux incluent tous les profits des entreprises (qui vont surtout aux plus riches), alors que seuls les dividendes remis aux actionnaires sont compris dans les données fiscales des particuliers. Cet écart était le plus élevé entre 1940 et 1980, puis s’est réduit par la suite en raison du gain en importance de la valeur des régimes de retraite qui, eux, bénéficient davantage aux 99 % les moins riches. Un autre avantage des comptes nationaux est qu’ils ne sont pas influencés par la structure juridique des entreprises, comme ici quand les médecins s’incorporent, ce qui fait diminuer leurs revenus déclarés et augmenter les revenus conservés par leur entreprise, sans compter que ces médecins peuvent verser des dividendes aux membres adultes de leur famille, ce qui fait diminuer leurs revenus et donc la part des revenus des 1 % les plus riches.

En plus, les données des comptes nationaux permettent de meilleures comparaisons internationales, car la comptabilité de ces comptes est semblable dans tous les pays, alors que les règles fiscales diffèrent parfois considérablement. Cela permet par exemple de comparer à la fois les revenus moyens avant impôt de la France (53 000 $) et des États-Unis (72 500 $ soit 37 % de plus), et les revenus moyens des 50 % les moins riches (18 500 $ aux États-Unis et 23 400 $ en France, soit 26 % de plus). Comme il s’agit de revenus avant impôts, cela ne tient pas compte des régimes fiscaux et des transferts gouvernementaux plus importants en France. Et cela ne tient pas compte non plus du fait que les travailleur.euses des États-Unis travaillent en moyenne bien plus d’heures annuellement que ceux et celles de la France (1779 par rapport à 1505 en 2019, soit 18 % de plus) et que leur santé est bien meilleure.

hausse des inégalités de revenus et de richesse aux États-Unis_3Les comptes nationaux permettent aussi de meilleures comparaisons dans le temps. Le graphique 4 (reproduit ci-contre) montre que la croissance fut plus forte entre 1946 et 1980 (2,0 % par année, ligne bleue) qu’entre 1980 et 2018 (1,4 % par année, ligne rouge) et surtout qu’elle fut mieux répartie, ayant été presque égale pour les 95 % les moins riches (un peu plus de 2 % par année en moyenne) et plus basse pour les 5 % et surtout les 1 % les plus riches (un peu moins de 1 % par année), alors qu’elle fut entre 1980 et 2018 négative pour les 10 % à 15 % les moins riches et qu’elle a augmenté graduellement en fonction des revenus pour atteindre 5 % par année pour les 0,001 % les plus riches.

Dans ce contexte, les auteurs proposent
au gouvernement et à ses agences de publier non seulement la croissance moyenne, mais aussi ce qu’ils appellent la «croissance du peuple» (people’s growth) qui se calcule en faisant la moyenne de la croissance de chaque centile (centième de la population classée des plus pauvres aux plus riches). Entre 1946 et 1980, cette croissance aurait été égale à la croissance moyenne (2,0 %), mais aurait été de 0,65 % entre 1980 et 2018, soit moins de la moitié de la croissance moyenne (1,4 %). Le graphique nous montre d’ailleurs que la croissance fut inférieure à la moyenne pour environ 85 % de la population.

– L’influence des impôts et des dépenses des gouvernements sur les inégalités : Aux États-Unis, les gouvernements (fédéral, locaux et des États) perçoivent environ 28 % du revenu national et en dépensent un peu plus. Au Danemark et en France, ce taux atteint environ 50 %.

hausse des inégalités de revenus et de richesse aux États-Unis_4Le graphique 5 (reproduit ci-contre) illustre l’évolution de la progressivité du système fiscal des États-Unis. En 1950, environ 95 % de la population versait un taux d’imposition (impôts, taxes et cotisations sociales) moins élevé qu’en 2018 (ligne noire), surtout en raison de cotisations sociales moins élevées, tandis que les 400 plus riches en versaient proportionnellement trois fois plus (70 % par rapport à 23 %), surtout en raison d’un taux d’imposition des entreprises de 50 % et d’un taux marginal d’imposition maximal personnel de 91 %. On voit que ce taux d’imposition de 70 % a baissé graduellement avec le temps et qu’il était rendu en 2018 moins élevé (23 %) que pour le reste de la population (autour de la moyenne de 28 %), surtout en raison de la baisse du taux d’imposition des entreprises (à 21 %) qui permet aux plus riches d’éviter des impôts en modifiant la structure juridique de leur emploi ou de leur entreprise.

Les dépenses gouvernementales peuvent compenser, au moins en partie, cette absence de progressivité, au moyen des pensions de retraite, de l’assurance-chômage, des transferts en argent (aide sociale, crédits pour les familles pauvres avec enfants, bons alimentaires ou Food Stamps, et transferts aux personnes handicapées), des transferts publics (santé pour les plus pauvres et les personnes âgées, aide au logement, bourses d’études, etc.) et des biens communs (éducation, défense, justice, etc.).

hausse des inégalités de revenus et de richesse aux États-Unis_5Le graphique 6 (reproduit ci-contre) montre l’évolution de 1962 à 2018 de trois types de revenus des 50 % les moins riches :

  • leur revenu moyen avant impôt (ligne rouge, Pre-tax income sur le graphique) a augmenté de seulement 6 % entre 1980 et 2018 soit de 17 500 $ à 18 500 $, alors que le revenu moyen avant impôt de l’ensemble de la population a augmenté de 70 %;
  • le revenu disponible (ou après impôts et transferts en argent, ligne blanche, Disposable cash income) a augmenté de 16 % entre 1980 et 2016, soit de 16 000 $ à 18 600 $;
  • le revenu après impôts (et après tous les transferts, en argent et en dépenses, ligne bleue, Post-tax income) a augmenté de 25 % entre 1980 et 2016, soit de 22 000 $ à 27 500 $; les auteurs estiment ainsi que les dépenses gouvernementales et les impôts ont réduit du tiers de l’écart du revenu avant impôt entre les 50 % les moins riches et l’ensemble de la population.

Cela est bien, mais les auteurs soulignent que le calcul de la répartition des dépenses gouvernementales entre les plus pauvres et les plus riches peut poser problème. Par exemple, le financement des dépenses de santé ne donne pas plus d’argent aux plus pauvres, mais ces sommes vont plutôt dans les poches des personnes qui fournissent ces services, qui sont nombreuses à faire partie des plus riches, encore plus aux États-Unis en raison des coûts élevés du système de santé. Cela dit, ils considèrent que c’est en regardant chacun des types de revenus qu’on peut se faire la meilleure idée des inégalités, chacune apportant un peu plus de lumière à celle fournie par la précédente. Le revenu avant impôt nous montre l’impact du marché, le revenu disponible l’impact des impôts et des transferts, et le revenu après impôt l’impact supplémentaire des autres dépenses gouvernementales, aussi imparfait que soit leur mode de répartition.

Tendances des inégalités de revenus et de richesse aux États-Unis – Révision après les révisionnistes

La deuxième de ces études est intitulée Trends in US income and wealth inequality – Revising after the revisionists, et date d’octobre 2020. Il s’agit d’une étude dans laquelle Saez et Zucman répondent à des auteurs (tous des hommes) qui arrivent à la conclusion que les inégalités ont moins augmenté que Saez et Zucman le prétendent dans leurs travaux et études antérieures. Comme elle s’étend sur 86 pages, est très technique (ils discutent surtout des données les plus pertinentes pour estimer les inégalités) et ne peut intéresser que des maniaques comme moi, je n’en hausse des inégalités de revenus et de richesse aux États-Unis_6dirai pas beaucoup plus! Ils démentent la plupart de ces études et ajustent légèrement leurs résultats (ce qui a été fait pour l’étude précédente) en fonction des observations qu’ils jugent valides, sans que cela change de façon notable leurs résultats, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre qui incorpore aussi des données plus récentes révisées par le BEA (la nouvelle série est en bleu et l’ancienne en rouge).

Et alors…

Comme on le devine, la question des inégalités me passionne. Il s’agit à la fois d’une question importante et trop souvent présentée de façon idéologique, qu’on veuille les exagérer (ce qui est difficile!), en atténuer l’importance ou nier leur ampleur. Ce que j’aime de ces auteurs (et de Thomas Piketty et quelques autres), c’est que leurs recherches visent à éclairer le plus possible l’évolution et les conséquences des inégalités, et à faire comprendre leur importance pour la cohésion de nos sociétés en recherchant et en analysant les données les plus pertinentes. La première étude présentée ici en est un exemple frappant et la deuxième montre qu’ils tiennent compte des observations de leurs collègues, lorsqu’elles sont valides.

Anecdote : j’ai déjà écrit à Gabriel Zucman pour souligner une erreur dans un de leurs graphiques et il m’a répondu rapidement pour me remercier et m’informer que l’erreur avait été corrigée (ça fait quelques années, alors je ne me souviens plus de la teneur de cette erreur, sinon qu’elle n’était pas bien grave)! Je trouve toujours fascinant de lire leurs études et les efforts qu’ils mettent pour parfaire leurs méthodes, même si elles sont déjà les meilleures qu’on peut trouver. Chapeau!

La mise en récit de l’économie, le livre

26 octobre 2020

mise en récit de l’économie, le livreAu début de 2017, j’ai publié un billet portant sur une conférence sur la mise en récit de l’économie que Robert Shiller, lauréat du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2013, a présentée lors de la rencontre annuelle de l’American Economic Association. Il a depuis écrit un livre sur le sujet, intitulé Narrative Economics – How Stories Go Viral and Drive Major Economic Events (Économie narrative – Comment les histoires deviennent virales et entraînent des événements économiques majeurs) que j’ai aussitôt tenté de me procurer. Même s’il est paru en janvier 2019, je viens seulement de mettre la main sur ce livre. Dans ce livre, il «affirme qu’étudier des récits populaires qui ont une incidence sur les comportements économiques individuels et collectifs (ce qu’il appelle l’économie narrative) a le potentiel d’améliorer considérablement notre capacité à prévoir, à préparer et à atténuer les dommages causés par les crises financières, les récessions, les dépressions et autres événements économiques majeurs».

Préface – Qu’est-ce que l’économie narrative : Le premier souvenir de l’auteur de l’économie narrative date de 50 ans quand il a lu un livre sur la Grande Dépression à 19 ans. Il remarque que peu d’économistes ont accordé d’importance au rôle des récits sur l’économie réelle et sur les théories économiques. Pourtant, il en ont eu et en ont encore, surtout quand ces récits deviennent contagieux ou viraux, comme on le dit maintenant. L’auteur définit ensuite l’économie narrative, donne des exemples de récits devenus viraux (même si erronés), montre qu’il est préférable de tenir compte des croyances et de l’évolution des comportements en plus des données statistiques pour mieux comprendre l’économie et l’influencer, et présente l’objectif de ce livre ainsi que sa structure.

Première partie – Les débuts de l’économie narrative

1. Les récits sur le Bitcoin : Les récits entourant les cryptomonnaies (et surtout sur le Bitcoin), qui servent davantage comme véhicules spéculatifs que comme monnaies, illustrent bien leur pouvoir d’influence. La valeur du Bitcoin fluctue selon celle que les gens veulent bien lui donner, mais son image notamment anarchiste et mystérieuse a attiré un grand nombre de partisan.es inconditionnel.les qui se sentent faire partie d’une communauté en marge du système financier et étatique.

2. Une aventure de conciliation : L’étude de l’économie narrative profite de l’apport de nombreuses disciplines (histoire, sociologie, anthropologie, psychologie, marketing, littérature, épidémiologie, religion, etc.) et permet de concilier les connaissances de ces sources et approches variées.

3. La contagion, les constellations et la convergence : L’auteur fait une analogie entre la transmission des maladies contagieuses et celle des récits économiques : forte hausse suivie d’une baisse, le tout dépendant des mesures de santé publique, du taux de transmission et de guérison, et d’autres facteurs (ce livre a été écrit avant la pandémie actuelle) dans le cas des maladies, et de l’intérêt suscité, de la propagation (qui dépend entre autres de la popularité de l’émetteur) et d’autres facteurs dans le cas des récits. Il peut aussi y avoir plus d’une vague dans les deux cas. Il raffine ensuite son analogie (il y a par exemple des conspirationnistes dans les deux cas!) et fournit des exemples réels pour les maladies et pour les récits économiques (dont des théories). Il aborde aussi les concepts de constellations, formées ici de récits séparés qui, mis ensemble, forment un ensemble plus complet, et de convergence, lorsque des récits non liés arrivent à des conclusions qui vont dans le même sens.

4. Pourquoi certains récits deviennent-ils viraux? : Le succès d’un récit, ou sa viralité, dépend de nombreux facteurs. L’auteur en présente quelques-uns avec des exemples éloquents. Il montre entre autres que ce qui distingue le plus l’être humain des autres animaux est qu’il tend à associer des faits pour en faire une histoire, comme Yuval Noah Harari l’a aussi montré dans son livre Sapiens (sur lequel j’ai écrit deux billets). Cela explique notamment le succès de certaines théories conspirationnistes.

5. La courbe de Laffer et le cube de Rubik deviennent viraux : Il est impossible de prévoir le succès d’un récit, comme d’un livre, d’une chanson ou d’un film. L’auteur raconte les histoires entourant la création de la courbe de Laffer (voir ce billet pour un résumé plus complet) et du cube de Rubik, et explique comment ces histoires ont contribué à leur popularité. Il aborde ensuite la constellation d’autres histoires liées à la courbe de Laffer qui ont aussi connu du succès.

6. Diverses preuves de la viralité des récits économiques : L’auteur explique les processus physiologiques et psychologiques qui entrent en jeu dans les réactions des humains face aux événements et aux récits, puis donne des exemple variés de ces processus.

Deuxième partie – Les fondements de l’économie narrative :

7. La causalité et les constellations : La causalité entre les récits économiques et les événements économiques va dans les deux sens, comme le montre l’auteur avec des exemples pertinents. Il aborde notamment :

  • les prophéties autoréalisatrices;
  • des études sur l’impact spécifique des récits (souvent plus important que celui des faits et des données) en économie et en marketing;
  • le souvenir durable d’événements marquants (flashbulb memory event);
  • les fausses nouvelles.

8. Sept propositions de l’économie narrative : Ces propositions sont :

  • la propagation peut être lente ou rapide, de petite ou de grande envergure;
  • les récits économiques les plus importants ne sont pas ceux dont on parle le plus;
  • les constellations de récits ont plus d’impact qu’un seul récit;
  • l’impact économique d’un récit peut varier avec le temps;
  • les faits et les données ne suffisent pas pour freiner la propagations des récits erronés;
  • la propagation des récits dépend des possibilités de les utiliser à répétition;
  • la propagation des récits se développe en fonction de leur intérêt.

Troisième partie – Les récits économiques pérennes

9. La récurrence et la mutation : Les récits des chapitres suivants reviennent fréquemment, avec quelques fois des changements mineurs qui facilitent leur propagation (comme les mutations des virus), et ont une influence certaine sur la compréhension de l’économie par la population (surtout sur sa mécompréhension). L’auteur explique le fonctionnement de ces mécanismes (récurrence et mutation), notamment lors de récessions.

10. La panique en opposition à la confiance : L’auteur présente différents types de récits basés sur la panique (boursière, financière, etc.), la confiance (des entreprises, des consommateur.trices, etc.) et d’autres thèmes liés (peur, chômage massif, Grande Dépression, etc.), leurs particularités, leur évolution depuis le XIXe siècle et leurs effets les uns sur les autres.

11. La frugalité en opposition à la consommation ostentatoire : Les récits basés sur la frugalité et la promotion de la consommation ostentatoire (notamment dans sa forme «keeping up with the Joneses») comme marqueur social (dont la variante du rêve américain, l’American Dream) sont directement en opposition. L’auteur applique le même type d’analyse que dans le chapitre précédent.

12. L’étalon-or en opposition au bimétallisme : L’auteur fait le tour des récits entourant le bimétallisme (monnaie reposant sur l’or et l’argent), essentiellement au XIXe siècle, et le fétichisme encore actif de nos jours d’associer la valeur d’une monnaie à un métal précieux comme l’or.

13. Les machines remplacent de nombreux emplois : L’auteur fait le tour des récits portant sur la crainte que les machines remplacent les emplois des êtres humains, les premiers datant d’avant notre ère. Il aborde notamment les luddites, le chômage technologique, les labor-saving machines, les robots, la surproduction, les technocrates et les cerveaux électroniques.

14. L’automatisation et l’intelligence artificielle remplacent presque tous les emplois : Ce chapitre est la suite du précédent. L’auteur y aborde notamment l’automatisation des emplois, l’intelligence artificielle, les voitures autonomes, l’apprentissage machine, le revenu de base universel et la fracture numérique.

15. Les bulles immobilières et leur éclatement : Les récits sur l’immobilier datent de bien longtemps, auparavant centrés sur les terres agricoles. L’auteur aborde notamment la spéculation, la pyramide de Ponzi, l’achat-revente (flipping), la bulle immobilière et l’exubérance irrationnelle.

16. Les bulles boursières : La bourse et l’économie sont deux domaines différents, mais pas nécessairement dans les récits qui leur sont consacrés. L’auteur aborde notamment les récits sur les krachs, les suicides (surtout en 1929), les années folles (roaring twenties) et les punitions divines.

17. Les boycotts, les profiteurs et les entreprises malveillantes : L’auteur explique l’origine du mot boycott (c’est le nom de celui contre qui fut organisé le premier) et comment son concept (lié à la colère et au sentiment d’injustice) est devenu viral. Les boycotts furent à l’origine notamment utilisés contre les profiteurs (qui font trop de profits). Il aborde aussi le concept du salaire équitable (fair wage) et quelques autres récits et boycotts qui sont devenus moins viraux.

18. La spirale inflationniste et les syndicats malveillants : Les récits portant sur la spirale inflationniste (inflation des prix et des salaires qui s’influencent dans un cercle vicieux) ont gagné en ampleur au milieu du XXe siècle et sont demeurés viraux jusqu’aux années 1980. Ils s’attaquaient surtout aux syndicats (et à leurs liens avec le crime organisé) et, dans une moindre mesure, aux patrons et à la banque centrale. L’auteur aborde aussi le ciblage (ou contrôle) de l’inflation par les banques centrales.

Quatrième partie – Faire progresser l’économie narrative

19. Les narrations futures et les recherches à venir : Les récits économiques, comme les épidémies, reviennent souvent, mais avec des intensités différentes. Et, il peut y en avoir de nouveaux! Il faut savoir résister à l’attrait séducteur de ces récits, qui reposent rarement sur les faits et les données, mais plus sur des idéologies ou des émotions. L’auteur présente des facteurs qui pourront à l’avenir modifier le mode de propagation des récits, puis aborde :

  • l’évolution de l’analyse des récits économiques et de leur impact;
  • l’incorporation des récits dans les théories économiques;
  • les façons de contrer les récits trompeurs;
  • les limites des données pour connaître la fréquence des récits et ce qu’il faudrait faire pour les repousser et ajouter de nouvelles sources de données;
  • la difficulté de distinguer les corrélations des causalités pour estimer l’impact des récits.

Et il conclut :

«J’espère que ce livre confirme la possibilité de pouvoir mieux discerner la réalité humaine derrière les grands événements économiques, sans pour autant sacrifier notre engagement en matière de rigueur et d’analyse systématique.»

Annexe – Appliquer les modèles d’épidémie aux récits économiques : Cette annexe porte sur la façon d’appliquer les connaissances en épidémiologie à l’analyse de la propagation des récits économiques, tout en tenant compte des différences énormes entre ces deux disciplines. La crise actuelle a rendu l’épidémiologie plus populaire et accessible, ce qui facilite la compréhension de cette annexe technique.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, même si j’ai été un peu déçu. Lire, parce qu’il s’agit d’un champ très spécifique de l’économie, bien peu exploré jusqu’à maintenant. Au-delà de l’analyse centrée sur des indicateurs macroéconomiques, ce champ est plutôt axé sur les comportements humains et sur ce qui les influencent. Il est plutôt un complément ou une branche de l’économie comportementale (voir ce billet). Lire aussi pour l’excellente mise en contexte des récits qui y sont présentés. Déçu, parce que mes attentes étaient trop élevées, tellement j’avais apprécié la conférence que j’ai présentée dans ce billet. Je m’attendais à plus de récits différents. Je pensais entre autres y trouver ceux sur le serrage de ceinture du gouvernement quand la population se la serre et sur le gouvernement qui est le problème, deux récits qui ont pourtant eu et ont encore une influence importante sur la perception de l’économie dans la population. Mais, bon, je suis peut-être trop exigeant, car ce livre est quand même bien comme il est! Finalement, les 481 notes, surtout des références, mais aussi des compléments d’information, s’étendent sur 23 pages à la fin et sont suivies d’une bibliographie (25 pages) et d’un index (27 pages).

La COVID-19 et l’inflation

22 octobre 2020

COVID-19 et l’inflationCela fait quelques semaines que je pense écrire un billet sur l’effet de la crise de la COVID-19 sur l’inflation. C’est finalement un statut Facebook de Ianik Marcil qui m’a incité à passer à l’acte. Il y racontait qu’une intervenante en santé mentale avait affirmé à la radio «que l’inflation des prix à la consommation n’a jamais été aussi importante, à cause de la pandémie, et que ça menacerait l’équilibre des ménages à faible revenu». Ianik explique ensuite, en montrant le graphique qui accompagne ce billet, que l’inflation a au contraire baissé depuis février passant de 2,2 % (ligne bleu foncé, 2,0 % en excluant l’essence, ligne bleu pâle) entre février 2019 et février 2020, à entre -0,4 % et +0,7 % d’avril à septembre 2020 par rapport aux mois correspondants de 2019 (entre +0,6 % et +1,3 % sans l’essence). Comme lui, cela me fait rager quand les gens font des affirmations sans vérifier si elles sont vraies.

Cela ne veut pas dire que les ménages à faible revenu n’ont pas subi durement la pandémie. Ils ont en effet dû affronter plus de dépenses (masques, prix plus élevés dans les déserts alimentaires, baisse des services gratuits des organismes communautaires, dont les banques alimentaires, frais de livraison, etc.) sans que les gouvernements les aident, ou si peu. Les programmes gouvernementaux ont surtout visé à compenser les pertes de revenus des travailleur.euses (ce qui est très bien), mais très peu les plus pauvres sans emploi. Le gouvernement fédéral a bien augmenté le crédit de la TPS en avril, ce qui est très peu, mais quand même plus que le gouvernement provincial qui n’a même pas augmenté le crédit pour la solidarité ni prévu de prestations spéciales pour les personnes qui reçoivent de l’aide sociale. Mais, cela n’a rien à voir avec l’inflation!

Cela dit, le calcul de l’inflation est basé sur un panier moyen de dépenses, alors que l’inflation subie par un ménage varie selon ses achats spécifiques (voir cette série de trois billets que j’ai consacrée à l’inflation en 2012-2013). Par exemple, comme je n’ai pas d’auto, je ne bénéficie pas des baisses du prix de l’essence et je ne subis pas les effets de ses hausses. L’inflation ressentie par un ménage peut aussi être différente selon ses revenus, car le niveau de revenus d’un ménage influence grandement le contenu de son panier de dépenses. En plus, le panier utilisé actuellement par Statistique Canada pour calculer l’inflation ne correspond pas bien au panier réel moyen des achats effectués par les ménages depuis le début de la crise.

Dans ce billet, je vais présenter une étude que Statistique Canada a menée sur ce sujet et quelques données provenant aussi de Statistique Canada sur l’évolution des prix de certains produits alimentaires depuis le début de la crise.

Dépenses de consommation pendant la COVID-19 et ses effets sur le calcul de l’inflation

Statistique Canada a publié en juillet une étude intitulée Dépenses de consommation pendant COVID-19 : une analyse exploratoire des effets de l’évolution des modes de consommation sur les indices des prix à la consommation. Cette étude vise à analyser l’impact des changements des dépenses des ménages au cours de la pandémie sur le panier de consommation que Statistique Canada utilise pour calculer l’indice des prix à la consommation (IPC) qui sert à estimer le taux d’inflation. Statistique Canada nous avertit que cette étude «est expérimentale et ne devrait pas être utilisée en lieu et place de la mesure officielle de l’inflation». Elle ne porte toutefois que sur les données canadiennes, sans mention des données provinciales.

– Contexte : Les mesures adoptées par les gouvernements et par les ménages pour combattre la COVID-19 a modifié grandement leurs achats dès le mois de mars comme le montre cette autre étude de Statistique Canada publiée en avril 2020 : hausse de 38 % des ventes de produits d’épicerie, de 164 % de celles de produits de nettoyage ménager, de riz (239 %), de pâtes alimentaires (205 %), de soupes en conserve (158 %), de papier de toilette (241 %) et de désinfectant pour les mains (639 %). Ces changements ont eu une incidence importante sur les pondérations du panier servant au calcul de l’IPC. En collaboration avec la Banque du Canada, Statistique Canada a eu accès à une foule de sources pour estimer des pondérations des dépenses pour les mois de mars, avril et mai 2020.

– Pondérations du panier : Les pondérations du panier de l’IPC, soit l’importance relative des dépenses d’un produit ou d’un groupe de produits sur les dépenses totales, sont principalement fondées sur les données de l’Enquête sur les dépenses des ménages (EDM), dont la version actuellement utilisée est celle de 2017, et sur d’autres sources («autres enquêtes de Statistique Canada, données administratives, données de lecteurs optiques obtenues auprès des détaillants») pour «ventiler les dépenses agrégées en classes de produits pour lesquelles l’EDM ne fournit pas de données suffisamment détaillées». Même si les sources utilisées pour l’exercice qui suit sont moins complètes et moins fiables que celles utilisées habituellement, elles permettent de se faire une bonne idée de l’impact des changements de consommation entraînés par la crise de la COVID-19.

– Résultats : En me basant sur les deux tableaux de cette page, j’ai produit ceux qui suivent en ajoutant les mises à jour et révisions faites par Statistique Canada dans des fichiers publiés le 8 octobre, soit les tableaux 18-10-0263-01 et 18-10-0264-01. J’ai aussi utilisé les données du tableau 18-10-0004-01 pour les IPC officiels. Le tableau qui suit présente les pondérations mensuelles ajustées du panier des dépenses de consommation selon huit groupes de produits et celle de l’ensemble des produits qui égale 100 par définition. Notons que les tableaux de Statistique Canada publiés le 8 octobre contiennent des données désagrégées pour respectivement 116 et 122 groupes de produits.

COVID-19 et l’inflation_1

La première colonne montre la pondération des huit groupes de produits en décembre 2018, mois que Statistique Canada appelle le «mois d’enchaînement du panier», qui représente la pondération officielle du panier (pondération qui demeure fixe), alors que les autres colonnes montrent la pondération calculée par cette étude expérimentale pour chacun des mois de février à juillet 2020.

La plus grande différence entre la pondération officielle et les pondérations calculées s’observe en avril. C’est en effet le mois où les ménages ont le plus réduit leurs dépenses autres qu’essentielles. En demeurant assez fixes, les dépenses essentielles, beaucoup plus stables, comme l’alimentation et le logement, ont représenté une part plus importante des dépenses des ménages qu’à l’habitude. Ainsi, la pondération des achats d’aliments est passée de 16,5 % des dépenses dans la pondération fixe de Statistique Canada à 20,4 %, en hausse de 23,7 %, et celle du logement de 27,3 % à 35,4 %, en hausse de 29,5 %. Dans le même sens, la part des dépenses courantes (téléphone, Internet, papier, produits de nettoyage, etc.,), en ameublement et en équipement du ménage a augmenté de 18,5 % (de 12,8 à 15,2 %) et celle en boissons alcoolisées, produits du tabac et cannabis récréatif de 24,3 % (de 3,2 à 4,0 %). Notons que, comme mentionné auparavant, ces dépenses n’ont pas nécessairement augmenté, car le total des dépenses a diminué, c’est leur part des dépenses totales qui a gagné en importance. Si la part des dépenses en soins de santé et en soins personnels est demeurée assez stable (hausse de 2,7 %, de 4,8 à 4,9 %), la part de certains achats moins essentiels à court terme a été réduite de façon importante (réduction en importance et encore plus forte en montants). Ainsi, la pondération des achats :

  • de vêtements et chaussures a diminué de 58,2 % (de 5,2 à 2,2 %);
  • en loisirs, formation et lecture a diminué de 42,5 % (de 10,2 à 5,9 %);
  • en transports (achat de véhicules automobiles et d’essence, transport en commun, transport aérien, etc.) a diminué de 39,6 % (de 20,0 à 12,0 %).

En juillet 2020, les écarts avec la pondération officielle étaient bien moindres, en raison notamment de la hausse globale des dépenses depuis avril, mais se manifestaient en majorité dans les mêmes secteurs et dans le même sens. Ainsi, la pondération des achats :

  • en aliments a augmenté de 8,6 % (de 16,5 à 17,92 %);
  • du logement a augmenté de 2,7 % (de 27,4 à 28,1 %);
  • des dépenses courantes, en ameublement et en équipement du ménage a augmenté de 19,6 % (de 12,8 à 16,4 %);
  • de vêtements et chaussures est demeurée stable à 5,2 %;
  • en transports a diminué de 15,2 % (de 20,0 à 16,9 %);
  • en soins de santé et en soins personnels a augmenté de 13,4 % (de 4,8 à 5,4 %);
  • en loisirs, formation et lecture a diminué de 24,2 % (10,2 à 7,8 %);
  • en boissons alcoolisées, produits du tabac et cannabis récréatif a augmenté de 7,5 % (de 3,2 à 3,5 %).

Le tableau qui suit montre l’impact du changement important des pondérations mensuelles sur l’IPC global et des huit mêmes groupes de produits. La première colonne montre les IPC de février 2020 et les colonnes suivantes la comparaison entre l’IPC officiel (Off. dans le tableau) et ajusté en fonction des pondérations calculées précédemment (Ajust. dans le tableau). Notons que ces IPC sont basés sur les prix de 2002 (2002 = 100).

COVID-19 et l’inflation_2

On peut voir que le changement important des pondérations a eu peu d’impact sur l’IPC et donc sur l’inflation. Les écarts les plus élevés entre l’IPC officiel et l’IPC ajusté pour l’ensemble des produits furent de 0,3 point, soit de 0,22 % (en avril, mai, juillet et août). Les écarts entre les IPC officiels et ajustés des huit groupes de produits dépendent uniquement des différences de pondération des produits (ou sous-produits) qui font partie de chacun de ces groupes, mais pas du tout du changement de pondération des groupes complets. Par exemple, la hausse de pondération du premier tableau pour les aliments influence l’IPC global, mais pas du tout l’IPC des aliments. Ce sont les changements de pondération entre par exemple la viande, les achats faits au restaurant ou les légumes qui influencent les différences entre l’IPC officiel et l’IPC ajusté des aliments. Les écarts entre l’IPC officiel et l’IPC ajusté des huit groupes de produits varient entre -0,73 % (dans les transports en avril, soit de 136,7 à 135,7) et +0,78 % (encore dans les transports, mais en août, soit de 141,5 à 142,6).

Non seulement la différence entre l’IPC officiel et l’IPC ajusté fut minime, mais l’inflation a été très faible entre février et août 2020, comme on peut le COVID-19 et l’inflation_3voir sur le tableau ci-contre (produit selon celui réalisé par Statistique Canada). Sur une base mensuelle et annuelle, l’inflation, qu’elle soit calculée à partir de l’IPC officiel ou de l’IPC ajusté, fut en effet inférieure à 1 % au cours de cette période, et même parfois négative, notamment en avril 2020 par rapport à mars 2020 (-0,7 % selon l’IPC officiel et -0,4 % selon l’IPC ajusté) et en mai 2020 par rapport à mai 2019 (-0,4 % selon l’IPC officiel et -0,1 % selon l’IPC ajusté). Et l’écart maximal entre l’inflation selon l’IPC officiel et l’IPC ajusté ne fut jamais supérieur à 0,3 point de pourcentage. Quand elle n’était pas égale à l’inflation selon l’IPC officiel, l’inflation selon l’IPC ajusté lui était presque toujours plus élevée, sauf dans un cas, pour l’inflation mensuelle entre mai et juin 2020 (0,8 % par rapport à 0,7 %). Mais, ce qu’il faut surtout retenir, c’est que les changements d’achat ont eu peu d’impact sur l’inflation subie par les ménages et que cette inflation fut très faible, contredisant complètement l’intervenante en santé mentale que Ianik Marcil a entendue à la radio.

Notons que l’IPC officiel de septembre a été publié par Statistique Canada hier. Le taux d’inflation entre septembre 2019 et septembre 2020 a été de 0,5 % (mais de 0,3 % au Québec et de 1,0 % sans l’essence), toujours en bas de 1 %, comme de mars à août. Par contre, Statistique Canada n’a pas encore publié les données d’août de ses pondérations ajustées et de septembre de son IPC ajusté.

Évolution des prix de certains produits alimentaires depuis le début de la crise

Statistique Canada publie aussi depuis le début de la crise des données sur l’évolution des prix de détail moyens mensuels pour certains produits alimentaires, cette fois, par province. Comme le tableau 18-10-0245-01 présente des données pour 40 produits différents (de janvier 2017 à août 2020 au moment d’écrire ces lignes), il m’est difficile de les montrer toutes. Comme en plus ces prix varient beaucoup d’un mois à l’autre, je vais ici me contenter de présenter les 20 produits alimentaires dont les prix ont le plus et le moins augmenté au Québec entre leur moyenne de mars à août 2019 et celle des mêmes mois de 2020.

Les 10 produits alimentaires dont le prix a le moins augmenté ou le plus baissé sont :

  • le céleri, avec une baisse moyenne de 38,2 %, variant de -47,5 % entre juin 2019 et juin 2020 à +10,9 % entre août 2019 et août 2020; en fait, ce prix a baissé de 40 % en août, mais cette baisse d’août avait été de plus de 50 % en août 2019;
  • le chou, avec une baisse moyenne de 20,2 %, variant de -40,5 % entre les deux mois d’avril à +8,4 % entre les deux mois d’août;
  • les avocats, avec une baisse moyenne de 19,9 %, variant de -41,9 % entre les mois d’août à +13,8 % entre les mois de mars;
  • les oignons, avec une baisse moyenne de 10,8 %, variant de -19,7 % entre les mois de juillet à –1,3 % entre les mois d’août;
  • le brocoli, avec une baisse moyenne de 8,2 %, variant de -21,2 % entre les mois de mars à +5,8 % entre les mois d’août;
  • les pommes de terre, avec une baisse moyenne de 5,5 %, variant de –19,7 % entre les mois de juillet à +18,0 % entre les mois d’avril;
  • les raisins, avec une baisse moyenne de 3,5 %, variant de -17,7 % entre les mois de mai à +15,6 % entre les mois d’août;
  • les bananes, avec une hausse moyenne de 0,7 %, variant de –2,3 % entre les mois de juillet à +2,3 % entre les mois d’avril (il s’agit du produit dont les prix ont le moins varié);
  • les poivrons, avec une hausse moyenne de 0,8 %, variant de –6,7 % entre les mois de mars à +16,0 % entre les mois de juin;
  • les poitrines de poulet, avec une hausse moyenne de 1,0 %, variant de -12,9 % entre les deux de mai à +16,8 % entre les mois de mars.

Les 10 produits alimentaires dont le prix a le plus augmenté sont :

  • les tomates, avec une hausse moyenne de 56,2 %, variant de +32,3 % entre les mois d’avril à +81,0 % entre les mois d’août;
  • les côtes de porc, avec une hausse moyenne de 14,8 %, variant de –12,3 % entre les mois d’août à +53,0 % entre les mois d’avril;
  • les concombres, avec une hausse moyenne de 14,8 %, variant de +1,5 % entre les mois de mars à +31,4 % entre les mois de juillet;
  • les hauts de surlonge de bœuf, avec une hausse moyenne de 14,4 %, variant de +0,9 % entre les mois de juin à +76,1 % entre les mois de juillet;
  • les poires, avec une hausse moyenne de 13,8 %, variant de +6,6 % entre les mois de juin à +24,7 % entre les mois de mars;
  • les oranges (paquet de 1,36 kilos), avec une hausse moyenne de 13,0 %, variant de –22,5 % entre les mois de mars à +30,6 % entre les mois de mai;
  • les longes de porc, avec une hausse moyenne de 12,9 %, variant de –6,1 % entre les mois de juillet à +36,3 % entre les mois de mai;
  • le bœuf à ragoût, avec une hausse moyenne de 12,2 %, variant de +2,9 % entre les mois d’avril à +27,2 % entre les mois de juillet;
  • le thon en conserve, avec une hausse moyenne de 11,1 %, variant de +1,8 % entre les mois de juillet à +34,2 % entre les mois d’avril;
  • les oranges (au kilo), avec une hausse moyenne de 10,9 %, variant de –23,2 % entre les mois d’août à +35,8 % entre les mois de mars.

Le prix du panier complet de 40 produits (qui ne correspond sûrement pas au panier moyen des ménages), qui contient aussi du poulet entier, des citrons, du bœuf haché, des œufs, des contrefilets de bœuf, des carottes, du beurre, des champignons, du bacon, du lait (2 litres), des saucisses fumées, des hauts de cuisse de poulet, du lait (1 litre), des cantaloups, de la crème, du lait (4 litres), du yogourt, des pommes, du fromage en bloc et des poitrines de poulet, a augmenté en moyenne de 5,8 %, variant de +1,3 % entre les mois d’avril à +10,7 % entre les mois de juillet.

Ces données semblent indiquer que, si l’inflation fut faible de février à août, le prix des aliments a augmenté plus fortement que les autres produits. Et, de fait, les données du tableau 18-10-0004-01 pour les IPC officiels du Québec montrent une hausse moyenne annuelle de mars à août des IPC des aliments achetés en magasin bien supérieure à la moyenne (de 0,2 %), avec une augmentation de 3,0 %. C’est moins que le 5,8 % du panier de 40 produits alimentaires, mais le panier complet de l’IPC est plus complet et tient compte de la pondération des achats de chacun des produits (selon son panier fixe de 2017). Et, en fait, les achats des produits dont le prix a le plus augmenté ont sûrement diminué et ceux des produits dont le prix a le plus diminué ont sûrement augmenté, faisant en sorte que l’inflation réellement subi par les ménages est probablement inférieure à ce 3,0 %.

Et alors…

La deuxième partie de ce billet est plutôt anecdotique. Elle montre surtout les grandes variations du prix des aliments et que le prix des aliments a augmenté davantage que celui des autres produits. J’en ai parlé surtout pour mentionner la source de ces données pour les personnes que cela peut intéresser.

La première partie est selon moi plus intéressante. Elle montre de façon limpide qu’il est toujours bon de vérifier les faits avant de faire des affirmations, surtout quand on aborde des sujets en public dans des domaines qui sont loin de notre champ de compétence. Il est toujours hasardeux de se baser sur ses impressions, mais ce l’est encore plus quand elles ne sont pas fondées sur une expérience valable et sur une expertise concrète. Cette partie permet aussi de voir que les changements d’achats importants au cours de la crise de la COVID-19 n’ont pas un gros impact sur l’inflation, ce qui peut sembler contre-intuitif, et que l’inflation fut très faible au cours de cette période que ce soit en regardant le taux d’inflation officiel ou celui qui tient compte des changements d’achats. Ce constat peut être important quand on élabore des politiques ou qu’on recommande aux gouvernements des interventions.

Lesbos, la honte de l’Europe

19 octobre 2020

Lesbos, la honte de l'EuropePour écrire son livre Lesbos, la honte de l’Europe, Jean Ziegler s’est rendu «à Lesbos, cette île grecque qui abrite le plus grand des cinq centres d’accueil de réfugiés en mer Égée. Sous la haute autorité de l’Union européenne, plus de 18 000 personnes y sont entassées dans des conditions inhumaines, en violation des principes les plus élémentaires des droits».

Chapitre I : «C’est en tant que vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme des Nations unies que je me suis rendu à Lesbos en mai 2019». Île d’une grande beauté, elle a été choisie en 2015 par la Commission européenne et le gouvernement grec, avec quatre autres îles de la mer Égée, comme lieu d’accueil de réfugié.es fuyant la guerre et la torture pour gagner l’Europe. En novembre 2019, on estime que près de 35 000 réfugié.es étaient «parqué.es» sur ces îles, alors qu’elles sont équipées pour en recevoir 6400. Des organisations sont chargé.es d’enquêter sur ces réfugié.es pour chasser les terroristes, pour identifier les réseaux de passeurs, en fait et surtout, pour les empêcher de se rendre en Europe. On ne leur fournit qu’une aide minimale.

Chapitre II : L’auteur décrit comment sont traité.es les réfugié.es qui arrivent à Lesbos, soit très mal, notamment laissé.es sans eau ni nourriture pendant 12 à 24 heures avant leur enregistrement, sans compter que des bateaux de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), de Frontex (agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes «chargée du contrôle et de la gestion des frontières extérieures de l’espace Schengen») et des gardes-côtes grecs et turcs interceptent un grand nombre d’embarcations remplies de réfugié.es avant leur arrivée à Lesbos pour les repousser vers les eaux territoriales turques. Il livre des témoignages de réfugié.es qui ont subi les attaques aux barres de fer et à la mitraillette des équipages de ces bateaux, causant la mort de nombreuses personnes, dont des enfants. Des membres d’organisations non gouvernementales (ONG) parviennent toutefois à en sauver.

Chapitre III : L’auteur montre à quel point la lutte aux migrant.es et aux réfugié.es est payante pour l’industrie de l’armement.

Chapitre IV : L’auteur décrit les conflits entre les militant.es des ONG et Frontex, marqués notamment par des accusations criminelles non fondées contre ces militant.es et même contre des réfugié.es.

Chapitre V : L’auteur explique que le fait de repousser les embarcations de réfugié.es et de les attaquer va à l’encontre de la Déclaration universelle des droits de l’homme et de la Convention de l’ONU relative au statut des réfugié.es, signées par 193 pays. Il aborde ensuite la question des réfugié.es de la faim, non comprise dans la convention, sujet qui lui tient à cœur, ayant été rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation de 2000 à 2008.

Chapitre VI : «Jamais, dans l’histoire récente, autant d’êtres humains ne se sont trouvés au même moment en fuite», soit environ 60 millions de personnes, dont près d’un million ont tenté de fuir par la mer Égée. C’est pourquoi l’Union européenne a décidé de créer des centres d’accueil (ou de tri…) sur les îles grecques pour répartir ensuite les réfugié.es les plus chanceux.euses dans les 28 pays européens. L’auteur explique pourquoi ce système n’a jamais fonctionné, causant un surpeuplement des camps des îles grecques et la répression en mer.

Chapitre VII : Même averti qu’il subirait un choc, l’auteur fut scandalisé par l’insalubrité extrême des camps de réfugié.es qui n’ont souvent «ni toilettes, ni douches, ni électricité, ni points d’eau», ou si peu. Les maladies sont nombreuses, dont la gale, et les décès sont fréquents.

Chapitre VIII : L’auteur décrit les conséquences d’une tempête qui s’est abattue sur Lesbos en 2018.

Chapitre IX : L’auteur raconte la vie de réfugié.es dans des containers et lhistoire d’une de ces personnes.

Chapitre X : L’auteur présente la tragédie vécue par des rescapé.es du camp de réfugié.es palestinien.nes de Yarmouk en Syrie, ville dévastée par l’armée de Bachar al-Assad.

Chapitre XI : Ce chapitre porte sur le droit à l’alimentation, bafoué en bonne partie à Lesbos.

Chapitre XII : L’auteur revient sur la guerre qui a sévi de 1919 à 1922 entre la Grèce et la Turquie, et sur ses conséquences sur les îles grecques où un bon nombre de Grec.ques venant de Turquie se sont réfugié.es. Il aborde aussi les relations solidaires entre les réfugié.es et les habitants de Lesbos, et le travail des ONG pour aider les réfugié,es dans de nombreux domaines (accueil, défense juridique, soins de santé et d’hygiène, etc.).

Chapitre XIII : Ce chapitre porte sur une nouvelle entente négociée entre l’Union européenne et la Turquie en 2016 qui permettait notamment le refus en Europe de réfugié.es provenant de pays autres que la Syrie. Mais, cet accord fut un échec. Il a toutefois donné plus de pouvoir au Bureau européen d’appui en matière d’asile (que l’auteur appelle l’EASO, selon l’acronyme anglais), censément créé pour accélérer le traitement des demandes d’asile, organisme fortement critiqué pour son travail bâclé et ses délais de traitement des cas.

Chapitre XIV : L’auteur montre que la Convention relative aux droits de l’enfant (non signée par les États-Unis) est bafouée à Lesbos (notamment), où pourtant plus de 35 % des réfugié.es sont des enfants. On n’y trouve ni école ni service de garde, même si des enfants y restent des années, dont des enfants non accompagnés. Et les abus sexuels y sont fréquents.

Chapitre XV : L’auteur raconte certains des hauts faits du Haut-Commissariat pour les réfugié.es (HCR) depuis sa création en 1933 (notamment pour aider les juifs qui quittaient l’Allemagne), mais attaché à l’ONU seulement en 1950. Il déplore et s’explique mal son absence à Lesbos.

Chapitre XVI : L’auteur note que le concept de «personne vulnérable» (enfants, femmes enceintes, personnes atteintes de maladies graves, etc.), pourtant présent dans la législation grecque, n’est pas appliqué à Lesbos. Il décrit ensuite le travail de Médecins sans frontières sur l’île, avec une mission «prioritairement destinée aux soins psychiatriques» notamment auprès des enfants traumatisés qui sont nombreux à s’automutiler.

Chapitre XVII : Le traitement scandaleux des réfugié.es à Lesbos (et dans les autres camps du genre qui se multiplient) est en bonne partie le résultat des conflits politiques en Europe, notamment en raison de l’arrivée au pouvoir de gouvernements d’extrême droite, surtout dans l’est du continent. Selon l’auteur, pour que cette situation s’améliore, «seule l’action collective des militant.es des mouvements sociaux et autres organisations de la société civile a quelque chance d’aboutir». Et, pendant ce temps, des milliers de personnes continuent de mourir en tentant de traverser la mer Méditerranée et les réfugié.es qui survivent sont traité.es de façon ignoble.

Chapitre XVIII : Cette courte conclusion est un appel à mettre fin à ce que l’auteur appelle «la honte de l’Europe».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Jean Ziegler excelle dans ses livres dénonçant des injustices. On se rappellera Destruction massive – Géopolitique de la faim qui illustrait de façon éloquente l’horreur de la faim dans le monde (voir ce billet). Ici aussi, il sait présenter des cas concrets et mettre des visages derrière une tragédie dont on entend parler de temps en temps. En plus, ce livre a été écrit avant l’incendie qui a dévasté le camp de Moria à Lesbos au début septembre, alors que les directives de confinement dues à la propagation de la COVID-19 avaient détérioré davantage les conditions de vie des réfugié.es. Et ce n’est pas cet incendie qui a amélioré les choses, même si on peut espérer que l’attention accordée à leurs conditions de vie réveille les autorités européennes (et autres). Malheureusement, rien n’est garanti, surtout si on considère l’adoption d’un nouveau pacte européen sur la migration et l’asile plus tard en septembre, qui prévoit notamment le durcissement sur les renvois des migrants irréguliers et des contrôles accrus aux frontières extérieures, et qui est considéré par des eurodéputé.es et des ONG, dont Oxfam, comme une victoire des pays d’extrême droite anti-immigration.

La lecture de ce court livre (144 pages, selon l’éditeur) demeure essentielle pour mieux connaître cette situation et la dénoncer. Finalement, les notes, surtout des références, mais aussi quelques compléments d’information, sont en bas de page.

Le marché du travail en septembre 2020 et la COVID-19

15 octobre 2020

marché du travail septembre et la COVID 19Après avoir analysé les données de mars à août du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais maintenant commenter celles de septembre, cinquième mois après le creux de l’emploi en avril dû aux mesures de confinement visant à limiter les dégâts de la COVID-19. On verra ici si ma prévision d’une hausse légère de l’emploi au Québec, au Canada et aux États-Unis s’est réalisée.

Septembre 2020 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 2 octobre pour septembre 2020) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent en général uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données de septembre dernier par le BLS n’a pas fait exception, les articles que j’ai lus, dont celui-ci de La Presse, ne retenant que l’ajout de «661 000 emplois seulement» en septembre (sans mentionner que cette donnée vient de l’ES, voir la dernière colonne de ce tableau) et la baisse du taux de chômage de 8,4 % à 7,9 % entre août et septembre (sans mentionner non plus que cette donnée vient de la HS, voir la septième ligne de cet autre tableau), pensant probablement que ces deux données sont liées. Or, elles ne le sont pas et cela est particulièrement évident ce mois-ci.

Si on regarde plus attentivement les données de la dernière colonne du tableau de la HS, on verra que, selon les estimations de cette enquête, il se serait ajouté 275 000 emplois en septembre, soit 386 000 de moins qu’estimé par l’ES (661 000) ou 2,4 fois moins! Comment alors expliquer que le taux de chômage ait diminué autant, face à cette faible hausse? Si on regarde à la dernière ligne de la dernière colonne du tableau de la HS, on verra que le nombre d’inactif.ives a augmenté de 879 000 en septembre, soit un nombre à peine moins élevé que la baisse du nombre de chômeur.euses (970 000). D’ailleurs, le BLS estime dans son communiqué que, en raison des erreurs de classification que j’ai expliquées dans le billet de juin, le taux de chômage devrait être plus élevé, possiblement de 0,4 point de pourcentage. De même, on peut voir que le taux d’activité est passé de 61,7 à 61,4 %, en raison de la baisse de la population active de près de 700 000 personnes. Bref, le taux de chômage a baissé surtout parce que la population a moins confiance en ses possibilités de trouver un emploi! Et cela, je ne l’ai lu ni entendu dans aucun article ou reportage… Entre février et septembre, cela nous donne une baisse de 10,7 millions d’emplois ou de 7,0 % selon l’ES et de 11,2 millions ou de 7,1 % selon l’HS. Ces écarts ne sont pas étonnants, car ces deux enquêtes comportent de nombreuses différences. Par exemple, les périodes de référence de ces deux enquêtes ne sont pas les mêmes (du 6 au 12 septembre pour la HS et la période de paye incluant le 12 septembre pour l’ES, période qui peut être hebdomadaire, aux deux semaines, bimensuelle ou mensuelle), et l’ES ne tient compte que des salarié.es non agricoles, excluant donc les travailleur.euses autonomes et les salarié.es agricoles.

Les attentes à la veille de la publication de ces données étaient supérieures aux résultats des deux enquêtes (prévisions moyennes d’une hausse de 850 000 emplois), mais avec un taux de chômage de 8,2 %, nettement plus élevé que ce que nous montre le rapport de la HS avec son taux de 7,9 %. Le fait que le taux de chômage soit plus bas que prévu, même si l’emploi a beaucoup moins augmenté que prévu, est dû, comme mentionné dans le paragraphe précédent, à la hausse-surprise de l’inactivité. Notons en outre que la hausse de l’emploi en septembre a été réduite en raison de la baisse d’environ 41 000 employé.es temporaires embauché.es pour tenir le recensement de 2020 entre les semaines de référence d’août et de septembre (de 288 000 à 247 000, selon le Census Bureau) et de 350 000 emplois dans les services d’enseignement (total des variations des Educational services, State government education et Local government education, sur ce tableau de l’ES), baisse due en partie au fonctionnement de la désaisonnalisation (l’emploi non désaisonnalisé était resté élevé en juillet et août en raison de la COVID-19, alors qu’il diminue habituellement davantage; en conséquence, sa hausse moins élevée que d’habitude en septembre devient une baisse en données désaisonnalisées).

Les données de la HS permettent aussi de répartir le nombre de personnes qui ont perdu leur emploi entre celles qui sont considérées par le BLS en chômage ou inactives. En effet, si une personne sans emploi n’en cherche pas activement ou ne prévoit pas un rappel dans les quatre semaines qui suivent, elle sera considérée comme inactive. Entre février et septembre, le nombre de personnes en chômage a augmenté de 6,8 millions et le nombre d’inactif.ives de 5,5 millions. Si le taux d’activité s’était maintenu à 63,4 % comme en février (il était de 61,4 % en septembre), il y aurait beaucoup moins de personnes inactives et beaucoup plus de personnes en chômage. Dans ce cas, le taux de chômage en septembre aurait atteint 10,7 % plutôt que 7,9 %, en hausse de 7,2 points de pourcentage plutôt que de 4,4 points depuis février (3,5 %). Notons que ce taux de chômage ajusté montre une amélioration encore plus importante que le taux de chômage officiel par rapport à avril, avec une baisse de 8,3 points de pourcentage (19,0 % en avril par rapport à 10,7 % en septembre), plutôt que de 6,8 points pour le taux officiel (14,7 % en avril et 7,9 % en septembre), ce qui est normal étant donné que le taux d’activité est passé de 60,2 % en avril à 61,4 % en septembre.

Septembre 2020 au Canada

Statistique Canada a publié le 9 octobre son communiqué sur les estimations de l’EPA pour la semaine du 13 au 19 septembre, une semaine après le communiqué et la semaine de référence de la HS des États-Unis. On y apprend notamment que :

  • même si elle a augmenté de près de 380 000 emplois en septembre (ou de 2,1 %), l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées est demeurée inférieure d’environ 720 000 ou de 3,7 % à son niveau de février, baisse nettement moins élevée qu’aux États-Unis (7,1 %, selon les données de la HS, la plus comparable à l’EPA); rappelons-nous que cette baisse atteignait au Canada 3,0 millions d’emplois ou 15,7 % entre février et avril;
  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de près de 700 000 personnes ou de 62 % entre février et septembre, malgré une baisse de 214 000 en septembre, faisant passer le taux de chômage de 5,6 % en février à 9,0 % en septembre (en forte baisse par rapport à son sommet de 13,7 % en mai);
  • le nombre de personnes inactives a diminué de 130 000 en août, mais a augmenté de 220 000 entre février et septembre, faisant diminuer le taux d’activité de 65,5 % en février à 65,0 % en septembre (par rapport à son plancher de 59,8 % en avril, alors que le nombre de personnes inactives avait augmenté de près de 1,8 million depuis février); cette baisse importante montre que bien des inactif.ives ont trouvé un emploi ou ont recommencé à en chercher en septembre;
  • si le taux d’activité s’était maintenu à 65,5 % comme en février, il y aurait beaucoup moins de personnes inactives et beaucoup plus de personnes en chômage. Dans ce cas, le taux de chômage en septembre aurait atteint 9,7 % plutôt que 9,0 %, en hausse de 4,1 points de pourcentage plutôt que de 3,4 points depuis février (5,6 %). Notons que ce taux de chômage ajusté montre une amélioration beaucoup plus importante que le taux de chômage officiel par rapport à son niveau maximal de la crise, avec une baisse de 10,8 points de pourcentage (20,5 % en avril par rapport à 9,7 % en septembre), plutôt que de 4,7 points pour le taux officiel (13,7 % en mai et 9,0 % en septembre), ce qui est normal étant donné que le taux d’activité est passé de 59,8 % en avril à 65,0 % en septembre;
  • en plus de la baisse de 720 000 d’emplois depuis février, Statistique Canada souligne que, parmi les personnes en emploi, 605 000 de plus qu’en février (mais 1,9 million de moins qu’en avril) ont travaillé moins de la moitié de leurs heures habituelles, parfois aucune;
  • selon les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0032-01, 1,6 million de personnes n’ont travaillé aucune heure en septembre, soit 14 % de plus qu’en septembre 2019 (1,4 million), alors que ce nombre était 134 % plus élevé en avril 2020 qu’en avril 2019 (3,4 millions par rapport à 1,5 million); ainsi, la part des personnes en emploi qui ne travaillaient aucune heure est passée de 7,4 % en février 2020 à 21,3 % en avril, puis à 8,6 % en septembre;
  • selon le tableau 14-10-0289-01, le nombre d’heures travaillées a augmenté de 1,9 % en septembre, faisant passer la baisse entre février et septembre à 6,9 %, soit bien moins qu’entre février et avril (27,7 %); alors que cette baisse entre février et avril était plus élevée que celle du nombre d’emplois de 12,0 points de pourcentage (27,7 % par rapport à 15,7 %), elle ne lui était supérieure que de 3,2 points entre février et septembre (6,9 % par rapport à 3,7 %); cela montre que la baisse des heures travaillées a perdu près des trois quarts de son impact entre avril et septembre;
  • même si l’emploi à temps plein a augmenté davantage que l’emploi à temps partiel en septembre (2,3 % par rapport 1,3 %), l’emploi à temps partiel a moins diminué que l’emploi à temps plein entre février et septembre (2,6 % par rapport à 4,0 %); pourtant, l’emploi à temps partiel avait diminué plus de deux fois plus que l’emploi à temps plein entre février et avril (baisses respectives de 29,5 % et de 12,5 %); cela montre que le travail à temps partiel a subi plus durement que l’emploi à temps plein le confinement (surtout celui du commerce de détail non prioritaire et de la restauration), mais a bénéficié davantage du déconfinement, d’autant plus que certaines entreprises ont rouvert avec des horaires réduits; d’ailleurs, même si l’emploi à temps partiel a diminué de 4,1 % entre septembre 2019 et septembre 2020, le nombre de personnes invoquant un motif involontaire à leur travail à temps partiel a augmenté de 12,8 %, selon les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0028-01; ainsi, la proportion de personnes travaillant à temps partiel qui le font involontairement est passée de 18,6 % en février à 29,7 % en juillet et à 22,7 % en septembre;
  • l’emploi a diminué de 10,3 % entre février et septembre chez les personnes âgé.es de 15 à 24 ans, bien plus que chez les 25 à 54 ans (2,3 %) et les 55 ans et plus (4,1 %), même s’il a augmenté davantage en septembre (5,9 %, par rapport à 1,6 et 1,4 %); sans surprise, le taux de chômage des 15 à 24 ans surpassait de beaucoup celui des deux autres groupes (18,9 % par rapport à 7,3 et 7,9 %).

Septembre 2020 au Québec

La semaine de référence de l’EPA suivait entre autres l’autorisation des sports de combat et l’ouverture des écoles et leurs services de garde. Au Québec :

  • malgré une hausse de près de 77 000 emplois en septembre (ou de 1,8 %) et de plus de 700 000 emplois depuis avril (ou de 19,8 %), l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées a diminué d’environ 114 000 ou de 2,6 % entre février et septembre;
  • cette baisse de 2,6 % est nettement inférieure à celle observée dans le reste du Canada (4,1 %); comme on peut le voir dans l’image qui accompagne ce billet, la baisse de l’emploi depuis février au Québec était en septembre la deuxième plus basse au Canada, après le Manitoba (1,8 %), alors que le Québec avait connu la plus forte baisse entre février et avril; ces différences sont en grande partie dues au fait qu’il y avait proportionnellement plus d’industries confinées au Québec que dans le reste du Canada en avril, et moins en septembre (ce qui n’est pas nécessairement une bonne chose, la plus forte intensité de la deuxième vague au Québec le montrant bien);
  • 86 % de l’estimation de la baisse du nombre d’emplois observée entre février et avril a été annulée grâce aux hausses de mai à septembre (707 000 emplois sur 820 500), proportion nettement plus élevée que celle observée dans le reste du Canada (72 %); cet écart aussi est dû aux niveaux de confinement différents;
  • marché du travail septembre et la COVID 19_1entre février et septembre, l’estimation de l’emploi a diminué davantage chez les femmes (de 81 900 emplois ou de 3,9 %) que chez les hommes (de 31 700 emplois ou de 1,4 %); l’écart entre ces deux baisses a légèrement diminué en septembre, passant de 2,8 points de pourcentage entre février et août à 2,5 points entre février et septembre, en raison d’une hausse un peu plus forte de l’emploi chez les femmes en septembre (2,0 % par rapport à 1,7 %);
  • si le nombre d’emplois a globalement diminué de 2,6 % entre février et septembre, cette baisse fut de 4,8 % chez les employé.es (ou salarié.es) du secteur privé, et de 8,2 % chez les travailleur.euses autonomes; pendant ce temps, l’emploi augmentait de 2,6 % chez les employé.es du secteur public, essentiellement dans le secteur de l’éducation, secteur dont les estimations d’emploi ne cessent de surprendre depuis le début de la crise; notons que la marge d’erreur à 95 % de la hausse de l’emploi dans le secteur public depuis février est près de deux fois plus élevée que la hausse de l’estimation de l’emploi, soit de 46 200 par rapport à 25 100; la forte baisse de l’emploi autonome fait de son côté face à une marge d’erreur à 95 % de 46 600 par rapport à la baisse de 45 900 de son estimation;
  • selon les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0032-01, 400 000 personnes n’ont travaillé aucune heure en septembre, soit 7 % de plus qu’en septembre 2019 (375 000), alors que ce niveau était 142 % plus élevé en avril 2020 qu’en avril 2019 (920 000 par rapport à 380 000); ainsi, la part des personnes en emploi qui ne travaillaient aucune heure est passée de 7,6 % en février 2020 à 26,2 % en avril, puis à 9,4 % en septembre;
  • selon les tableaux 14-10-0036-01 et 14-10-0022-01, le nombre d’heures effectivement travaillées en données non désaisonnalisées a diminué de 4,1 % entre septembre 2019 et septembre 2020, alors que l’emploi n’a diminué que de 2,5 %; cet écart (1,6 point de pourcentage) a toutefois fortement diminué depuis avril, alors qu’il atteignait 12,4 points (baisse des heures travaillées de 30,5 % et de l’emploi de 18,1 % entre avril 2019 et avril 2020); cela montre que la baisse des heures travaillées a perdu 87 % de son impact entre avril et septembre;
  • la baisse du nombre d’heures effectivement travaillées entre septembre 2019 et septembre 2020 fut la plus forte dans les services d’hébergement et de restauration (21,7 % par rapport à une baisse de l’emploi de 15,6 %) et dans les autres services (19,3 % et 15,6 %); ces données nous montrent aussi une baisse de 19,7 % des heures travaillées dans le travail autonome, alors que le nombre d’emplois a diminué de 11,1 %; notons que cette baisse atteignait 48,5 % entre avril 2019 et avril 2020, avec pourtant une baisse de seulement 3,6 % de l’emploi, ce qui montre que les travailleur.euses autonomes tendent à diminuer leurs heures de travail avant d’abandonner leur emploi;
  • l’emploi à temps partiel en données désaisonnalisées a augmenté de 4,1 % en septembre, beaucoup plus que l’emploi à temps plein (1,3 %); entre février et septembre, l’emploi à temps partiel a aussi moins diminué que l’emploi à temps plein (de 1,6 % par rapport à 2,8 %), alors que cet écart était de 19 points entre février et avril à l’avantage de l’emploi à temps plein (baisse de 34 % de l’emploi à temps partiel par rapport à la baisse de 15 % dans l’emploi à temps plein); comme dans l’ensemble du Canada, l’emploi à temps partiel a bénéficié davantage du déconfinement, d’autant plus que certaines entreprises ont rouvert avec des horaires réduits; d’ailleurs, même si l’emploi à temps partiel a diminué de 3,8 % entre septembre 2019 et septembre 2020, le nombre de personnes invoquant un motif involontaire à leur travail à temps partiel a augmenté de 12,0 %, selon les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0028-01; d’ailleurs la proportion de personnes travaillant à temps partiel qui le font involontairement est passée de 12,4 % en février à 22,9 % en août et à 15,0 % en septembre;
  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de 137 200 entre février et septembre (ou de 67 %), malgré une baisse de 387 500 entre avril et septembre (ou de 53 %, dont 56 500 en septembre), faisant passer le taux de chômage de 4,5 % en février à 7,4 % en septembre, en baisse de 9,6 points de pourcentage depuis avril (17,0 %);
  • l’estimation du nombre de personnes inactives a augmenté de 13 800 entre février et septembre, soit une proportion sur la hausse de la population (de 37 400) presque identique au taux d’inactivité de février (37 % par rapport 35 %); en conséquence, le taux d’activité a retrouvé en septembre son niveau de février (de 64,7 %), en hausse de 4,3 points de pourcentage par rapport à son niveau plancher d’avril (60,4 %);
  • l’emploi a diminué de 6,4 % entre février et septembre chez les personnes âgé.es de 15 à 24 ans, bien plus que chez les 25 à 54 ans (2,1 %) et les 55 ans et plus (1,8 %), même s’il a augmenté davantage en septembre (4,2 %, par rapport à 1,5 et 1,3 %); sans surprise, le taux de chômage des 15 à 24 ans surpassait de beaucoup celui des deux autres groupes (13,1 % par rapport à 6,4 et 6,9 %); notons aussi que le taux d’activité des jeunes était plus élevé en septembre qu’en février (71,5 % par rapport à 71,0 %), ce qui contredit encore une fois la prétention de trop de personnes que la prestation canadienne d’urgence (PCU) et la prestation canadienne d’urgence pour étudiant.es (PCUE), encore offertes en septembre, ont nui à la présence des jeunes sur le marché du travail.

Si le taux d’activité du Québec a retrouvé en septembre son niveau de février, ce n’est pas le cas dans le reste du Canada (65,1 % par rapport à 65,7 %). Cela fait en sorte que la différence entre le taux de chômage au Québec et dans le reste du Canada était sous-estimée par le taux de chômage officiel. En effet, le taux de chômage officiel au Québec était le même que son taux ajusté, soit de 7,4 %, car son taux d’activité a retrouvé en septembre son niveau de février (64,7 %). Dans le reste du Canada, le taux de chômage officiel était de 9,5 %, mais, si son taux d’activité s’était maintenu à 65,7 % comme en février, son taux de chômage aurait atteint 10,4 %, soit 0,9 point de pourcentage de plus que son taux officiel, Ainsi, si la différence entre les taux officiels du Québec et du reste du Canada était en septembre de 2,1 points (7,4 et 9,5 %), la différence entre leurs taux ajustés était de 3,0 points (7,4 et 10,4 %).

L’effet de l’évolution de l’inactivité, du chômage et du taux d’activité a eu des impacts différents selon le sexe et selon l’âge. Ainsi, les taux de chômage officiels et ajustés en fonction du taux d’activité de février ont évolué ainsi au Québec :

  • femmes : le taux de chômage officiel est passé de 4,0 % en février à 17,4 % en avril et à 7,3 % en septembre, alors que le taux de chômage ajusté passait de 4,0 % en février à 21,7 % en avril et à 8,1 % en septembre ;
  • hommes : le taux de chômage officiel est passé de 4,9 % en février à 16,6 % en avril et à 7,5 % en septembre, alors que le taux de chômage ajusté passait de 4,9 % en février à 23,1 % en avril et à 6,8 % en septembre; alors que le taux de chômage officiel des femmes était plus bas que celui des hommes de 0,2 point de pourcentage, son taux de chômage ajusté était plus élevé de 1,3 point;
  • 15 à 24 ans : le taux de chômage officiel est passé de 6,8 % en février à 34,4 % en avril et à 13,1 % en septembre, alors que le taux de chômage ajusté passait de 6,8 % en février à 41,0 % en avril et à 12,6 % en septembre;
  • 25 à 54 ans : le taux de chômage officiel est passé de 3,8 % en février à 13,9 % en avril et à 6,4 % en septembre, alors que le taux de chômage ajusté passait de 3,8 % en février à 17,8 % en avril et à 5,9 % en septembre;
  • 55 ans et plus : le taux de chômage officiel est passé de 5,0 % en février à 15,6 % en avril et à 6,9 % en septembre, alors que le taux de chômage ajusté passait de 5,0 % en février à 24,4 % en avril et à 7,8 % en septembre.

Ces évolutions montrent clairement que ce sont les femmes, les jeunes et les travailleur.euses âgé.es qui ont le plus subi les effets de la crise et qui la subissent encore.

En gardant en tête le fait que les marges d’erreur des estimations de l’emploi de l’EPA sont encore plus importantes avec des données désagrégées comme celles par industrie, je présente dans le tableau qui suit (tiré des données du tableau 14-10-0355-01) la variation de ces estimations par industrie entre août et septembre, et entre février et septembre. J’ai mis en caractère gras dans le tableau les hausses entre août et septembre, et les baisses entre février et septembre les plus importantes.

marché du travail septembre et la COVID 19_2

Seulement deux industries ont connu entre août et septembre des hausses de l’estimation de l’emploi à la fois supérieures à 10 000 emplois et à 5 %. Ces hausses représentent en tout 37 % de la hausse totale de l’emploi entre ces deux mois, soit 37 400 emplois sur 76 700. Cette faible concentration de la hausse de l’emploi montre que la hausse de septembre fut bien répartie et illustre le fait que peu d’activités ont été déconfinées ce mois-là :

  • les services d’enseignement (hausse de 23 000 emplois ou de 7,5 %, probablement un effet de la désaisonnalisation déficiente dans un tel contexte ou de l’ajout de ressources en raison des mesures sanitaires mises en place)
  • les services d’hébergement et de restauration (hausse de 13 500, ou de 6,4 %).

Les quatre baisses les plus importantes (celles de plus de 15 000 emplois et de plus de 5 %) entre février et septembre 2020 représentent en tout 84 % de la baisse totale entre ces deux mois, soit 94 900 emplois sur 113 600. Cette forte concentration montre que la plupart des industries se sont rétablies, et que même certaines avaient en septembre plus d’emplois qu’en février (soit les services d’enseignement, le commerce de gros et de détail et les soins de santé et d’assistance sociale), mais que celles qui ne se sont pas encore rétablies subissent encore durement les effets de la crise :

  • les services d’hébergement et de restauration (baisse de 39 000, ou de 15 %, malgré la hausse de près de 13 500 en septembre);
  • les autres services (19 200 ou de 11 %);
  • le transport et l’entreposage (18 500, ou de 7,5 %);
  • l’information, la culture et les loisirs (18 200, ou de 10 %).

Et après?

Comme la semaine de référence de l’EPA (et du BLS) est cette semaine (du 11 au 17 octobre), on peut déjà dire que la décision du gouvernement du Québec de fermer les salles à manger et les terrasses des restaurants, les salles de spectacle, les casinos, les cinémas, les théâtres, les musées et les salles d’entraînement dans les zones rouges (de plus en plus nombreuses) entraînera une baisse de l’emploi importante au Québec en octobre. Prévues au moins jusqu’à la fin octobre, il est toutefois possible que ces mesures soient maintenues par après. Comme des décisions semblables sont appliquées dans d’autres provinces, on peut s’attendre aussi à une baisse d’emploi dans l’ensemble du Canada. À cela s’ajoutent quelques annonces de licenciements dont celle-ci.

Encore une fois, la situation est plus complexe aux États-Unis. La hausse du nombre d’infections à la COVID-19 depuis la mi-septembre pourrait avoir un effet négatif. En outre, le nombre d’employé.es temporaires embauché.es pour le recensement a continué à diminuer, en fait de plus de 80 000 entre la semaine de référence de septembre et le début octobre, et il a probablement diminué davantage depuis ce temps, pour un total qu’on peut estimer à 150 000. De plus, de grosses entreprises ont annoncé des dizaines de milliers de licenciements (Disney, American Airlines, United Airlines, AllState, Marathon Petroleum, etc.) en raison de la fin du soutien financier de l’État le 30 septembre. Cela dit, d’autres entreprises, dont Amazon et Walmart ont annoncé des embauches, mais sans préciser de date précise. Dans le même sens, le nombre de prestataires de l’assurance-chômage a continué à diminuer, même si le nombre de demandes hebdomadaires a augmenté légèrement au cours de la semaine se terminant le 10 octobre. Au bout du compte, on ne peut pas s’attendre à des mouvements majeurs de l’emploi en octobre dans le rapport du BLS qui sera publié trois jours après l’élection aux États-Unis.

Et alors…

Les constats de ce billet sont un peu différents de ceux des précédents. S’il a permis de constater, comme les précédents, l’adéquation entre la baisse de l’emploi entre février et septembre, surtout par industrie, et les décisions gouvernementales, il a aussi montré que la hausse de l’emploi entre août et septembre était beaucoup plus généralisée que lors des mois précédents. En effet, aucune décision gouvernementale d’importance n’a été adoptée entre les semaines de référence de ces deux mois. Je pensais que les grands facteurs macroéconomiques auraient plus d’impact au cours des prochains mois, mais l’arrivée de la deuxième vague a été accompagnée de nouvelles mesures gouvernementales qui ont inévitablement entraîné de nouvelles pertes d’emploi.

J’ai ce mois-ci modifié la méthode que j’utilisais pour calculer le taux de chômage ajusté pour tenir compte des personnes qui ont perdu un emploi, mais ne sont pas considérées en chômage, mais plutôt inactives, parce qu’elles ne cherchent pas d’emploi. Je l’ai modifiée pour deux raisons. Tout d’abord, la méthode que j’utilisais ne tenait pas compte de la hausse de la population adulte. Au début de cette série, ce n’était pas bien important, mais après sept mois, cela commençait à fausser les résultats de cet ajustement. Ensuite, comme la forte baisse de l’inactivité au cours des derniers mois faisait diminuer (et pratiquement effacer au Québec) la hausse de l’inactivité depuis février, le biais causé par la hausse de la population adulte gagnait en importance. Pire, comme l’inactivité a même diminué pour quelques groupes au Québec (hommes, jeunes et population âgée de 25 à 54 ans), la méthode que j’utilisais n’avait plus de sens. Cela dit, avec la nouvelle méthode que j’ai adoptée ce mois-ci, qui, elle, tient compte de la hausse de la population adulte, cet ajustement demeure pertinent, car il permet de mieux comparer l’impact global de la crise, globalement, entre les territoires et entre les groupes de population.

Je pensais avec la baisse du chômage et de l’inactivité ralentir la fréquence de ces billets, mais l’arrivée de la deuxième vague justifie que je poursuive l’analyse mensuelle des estimations de l’EPA, d’autant plus que les médias continuent à limiter leur analyse à la variation de l’emploi et du taux de chômage, indicateur trompeur si on ne l’interprète pas en lien avec les autres indicateurs, dont l’inactivité. L’arrivée de la deuxième vague nous montre clairement que la crise n’est pas terminée. Continuons donc à suivre les consignes de la sécurité publique si on veut qu’elle se termine le plus rapidement possible et surtout qu’elle ne revienne pas. Alors, gardez vos distances, lavez-vous les mains et mettez un masque quand vous sortez de chez vous!

Le promoteur, la banque et le rentier

12 octobre 2020

promoteur, banque et rentierAvec son livre Le promoteur, la banque et le rentier – Fondements et évolution du logement capitaliste, Louis Gaudreau, sociologue et professeur à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), «entreprend d’illustrer le caractère évolutif de la relation entre capitalisme et logement, en retraçant l’histoire de ses trois principaux protagonistes : le promoteur, la banque et le rentier».

Préface : Christian Topalov, sociologue et historien français, vante le livre de Louis Gaudreau, en soulignant sa pertinence à la fois théorique et factuelle.

Introduction : L’éclatement de la bulle immobilière en 2008 et la crise qui s’en est suivie ont ravivé l’intérêt pour le secteur de l’habitation, même si on ne semble pas avoir tiré les bonnes leçons de cette crise, notamment au Canada où la spéculation immobilière est plus répandue que jamais et où le logement est de plus en plus considéré comme une marchandise ordinaire. Après avoir analysé d’autres aspects de la question, l’auteur présente brièvement le contenu du livre.

1. Logement et capitalisme – La circulation et la fixation du capital dans l’espace résidentiel : «Le logement est d’abord une marchandise, c’est-à-dire un bien que l’on achète et que l’on vend». Il représente aussi un besoin de base et est considéré comme «la source principale de sécurité» pour pouvoir «mener une vie digne et épanouie», et comme un droit universel. Mais, ces rapports (entre un bien marchand et privatif) «n’ont pas toujours été aussi dominants». Ce n’est que lors de l’avènement du capitalisme industriel et de la généralisation du travail salarié que le rapport marchand et privatif s’est développé. L’auteur explique ensuite comment il définit le capitalisme, puis présente la circulation du capital dans le marché de l’habitation et analyse la place du logement dans «le fonctionnement et la reproduction du capitalisme». Il aborde aussi le concept du spatial fix (solution au dilemme entre la fixité des immeubles et la mobilité du capital).

2. La propriété foncière – Fondements et origines : L’auteur explique en quoi consiste le droit de propriété et, plus en détail, le droit de propriété foncière, et les formes que la propriété peut prendre (individuelle, collective, divise et indivise). Il décrit ensuite les modalités historiques de son émergence (associée à celle du capitalisme) à partir de la propriété féodale en France et en Angleterre, du régime seigneurial au Québec et du régime de concession dans le reste Canada à l’époque de la colonisation.

3. Le taudis, la maison unifamiliale et le condo : Le logement est pour tout le monde minimalement un bien d’usage et un habitat. L’auteur analyse ici «l’évolution dans les usages du logement à différents moments de l’histoire du capitalisme», de la révolution industrielle à l’ère fordiste (les Trente glorieuses), puis à l’ère néolibérale. Il aborde notamment :

  • l’habitat minimal ouvrier;
  • la maison unifamiliale de banlieue et l’immeuble d’appartements pour les travailleur.euses qualifié.es et professionnel.les;
  • le «renforcement de la composante rentière du droit de propriété et de son pouvoir social»;
  • l’intervention étatique dans le logement, surtout à partir de la Grande Dépression;
  • l’accès à la propriété et le statut de citoyen.ne-consommateur.trice;
  • les grandes tours d’habitation, le logement public et le logement privé assisté (dont sans but lucratif);
  • la financiarisation de l’économie et du marché de l’habitation, et la copropriété divise (condominiums);
  • l’évolution du marché du logement locatif, le mauvais entretien des logements locatifs, les expulsions et les évictions;
  • les fonds de placement immobilier.

4. De l’autoconstruction à la promotion immobilière – La production capitaliste du logement : Ce chapitre porte sur les «conditions dans lesquelles le logement est fourni et rendu disponible aux individus». Après avoir décrit les principales caractéristiques de la production et de la promotion du logement, l’auteur aborde l’évolution historique :

  • du développement résidentiel de masse;
  • du fonctionnement du lotissement;
  • du rôle de l’entrepreneur général et du promoteur immobilier;
  • de la réglementation adoptée par les gouvernements pour encadrer le lotissement, la construction et le zonage;
  • de la concentration des entreprises de construction, mais aussi de la sous-traitance;
  • du financement, des techniques de mise en marché et de la publicité.

5. De l’hypothèque à la spéculation financière sur le logement : L’auteur analyse cette fois le financement résidentiel, qui a lui aussi grandement évolué avec le temps. Il aborde notamment :

  • l’importance de la liquidité des investissements immobiliers et son lien avec la spéculation;
  • l’évolution du prêt hypothécaire qui représente de nos jours la forme d’endettement des ménages de loin la plus importante, mais qui existe depuis l’Antiquité sous des formes diverses que l’auteur nous présente;
  • l’évolution des interventions des gouvernements et de leur réglementation encadrant les prêts hypothécaires;
  • la titrisation hypothécaire.

6. De l’activisme rentier à la rente financiarisée : Ce chapitre se penche sur «la nécessaire unité» entre la consommation, la production et le financement résidentiels «pour assurer la circulation ininterrompue du capital et la stabilité du marché de l’habitation». L’auteur présente ensuite la logique qui oriente les activités de ce marché. Pour ce, il aborde :

  • la rente différentielle (qui varie selon la rentabilité de la propriété foncière) et la propriété foncière créée par le capital;
  • la rente absolue (en fait relativisée par son encadrement par l’État et par les revendications citoyennes) et la propriété qui crée le capital;
  • la soumission de la propriété foncière au capital;
  • les différents types de rentiers.

Conclusion : L’auteur revient sur les principaux constats des chapitres précédents, puis recommande «un investissement public direct dans le logement» pour réaliser «une transition vers un nouveau mode de prise en charge du logement». Il explique comment fonctionnerait cet investissement et quelles en seraient ses conséquences, entre autres «de supprimer la dimension lucrative de la propriété».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais avec des bémols. Lire, parce que ce livre contient une analyse historique passionnante de l’évolution des institutions entourant la consommation, la production et le financement résidentiels, fait bien les liens entre ces activités et en tire des conclusions pertinentes. Des bémols, parce que ce livre est long (448 pages) et parfois répétitif, qu’il est ardu à lire, exigeant beaucoup de concentration, surtout dans les parties plus conceptuelles, et qu’il laisse de côté des éléments pourtant importants, comme le rôle des taux d’intérêt dans la hausse du prix d’achat des logements. En effet, le prix qu’un ménage est prêt à payer pour un logement dépend plus du niveau de ses paiements hypothécaires que du prix du logement; il est certain que le faible niveau de ces taux représente une menace à moyen et long termes, ce qui aurait encore plus justifié d’en parler.

J’ai aussi remarqué que l’auteur explique mal le concept de la main invisible. Elle n’a rien à voir avec l’ajustement de l’offre et de la demande, comme il le dit, mais avec le fait que des gestes égoïstes peuvent améliorer le bien commun, comme le boulanger qui fait du pain pour s’enrichir et améliore ainsi le bien-être de ses client.es (voir à ce sujet ce billet sur le  livre Manipulés – Se libérer de la main invisible d’Adam Smith de Thierry C. Pauchant). J’ai en outre eu de la difficulté avec la structure du livre, structure qui explique peut-être ses nombreuses répétitions. J’ai rarement lu un livre avec autant de mentions de ce qu’on allait voir plus tard et de ce qu’on a lu avant. Cela dit, l’analyse de l’auteur est pertinente et il aborde son sujet sous des angles bien différents de ceux qu’on lit ou entend habituellement. Cette analyse favorise ainsi une saine réflexion sur la place du logement dans notre société. Autre bon point, les notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bas de page.

La COVID-19 et la démographie

10 octobre 2020

COVID-19 et la démographieStatistique Canada a publié le 29 septembre dernier des données sur ses estimations de la population du Canada, des provinces et des territoires au 1er juillet 2020 et lors du deuxième trimestre de 2020, ainsi qu’un supplément technique expliquant les ajustements qu’elle a dû apporter à ses méthodes d’estimation dans le contexte de la pandémie de la COVID-19. Les données utilisées dans ce billet proviennent des tableaux contenus sur ces deux pages (annuels et trimestriels).

Supplément technique

La méthode utilisée habituellement par Statistique Canada pour produire ses estimations de la population, le Programme des estimations démographiques (PED) est assez complexe. J’ai d’ailleurs déjà publié un billet présentant uniquement la partie du PED portant sur l’émigration. Ce supplément explique les grandes lignes du PED et les ajustements qui ont été apportés en raison des effets de la COVID-19. En gros :

  • aucune modification n’a été apportée pour les naissances, mais il y en aura vers décembre, quand les bébés conçus durant la crise naîtront;
  • des ajustements ont été apportés pour les décès, mais pas pour le Québec, car les estimations de décès de Statistique Canada proviennent de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ);
  • aucun ajustement n’a été apporté à l’immigration et à l’estimation de la présence des résident.es non permanent.es (RNP), car les sources habituelles sont demeurées fiables;
  • des ajustements ont été apportés pour l’émigration (permanente et temporaire) et pour l’émigration de retour;
  • des sources ont été ajoutées pour l’estimation de la migration interprovinciale.

Population

COVID-19 et la démographie_1_populationLes graphiques ci-contre présentent la croissance annuelle (au premier juillet) et trimestrielle (au premier jour de ces trimestres) de la population du Canada (barres rouges) et du Québec (barres bleues). Le graphique du haut montre que la population du Canada a augmenté plus fortement que celle du Québec chaque année entre 2011 et 2020, mais que cette différence a diminué depuis 2017. En effet, alors que la population canadienne a augmenté 85 % plus rapidement que celle du Québec de 2011 à 2016, cet écart ne fut que de 23 % entre 2016 et 2020. Entre 2019 et 2020, cette croissance a diminué de 28 % au Canada et de 23 % au Québec.

Le graphique du bas montre que la croissance de la population varie beaucoup selon les trimestres, cette croissance étant plus faible au cours des deux premiers et plus forte au cours des deux derniers. Alors que la croissance de la population entre les deuxième et troisième trimestre de 2019 a atteint 0,47 % au Canada et 0,43 % au Québec, elle ne fut que de 0,07 % au Canada et de 0,03 % au Québec entre les deuxième et troisième trimestre de 2020, une croissance sept fois moins élevée au Canada et 14 fois moins élevée au Québec. Cet écart énorme montre l’impact majeur des mesures prises pour combattre la COVID-19 sur la croissance de la population. Je précise que, par exemple, la croissance indiquée au troisième trimestre de 2020 est celle observée entre la population estimée le premier avril et celle estimée le premier juillet 2020.

Naissances et décès

COVID-19 et la démographie_2_naissances-décèsLes deux graphiques ci-contre présentent le nombre de naissances (barres bleues) et de décès (barres rouges) annuels et trimestriels au Québec. Si le nombre de naissances annuelles (graphique du haut) surpasse toujours le nombre de décès, l’écart annuel entre les deux tend à diminuer. Cet écart est en effet passé de 48 % en 2011-2012 (du premier juillet 2011 au 30 juin 2012) à 24 % en 2018- 2019 et à 16 % en 2019-2020. Le nombre de naissances varie peu sur une base annuelle, mais a quand même baissé de 6,0 % entre son sommet de 2012-2013 (89 200) et 2018-2019 (83 800), avant d’augmenter de 0,7 % en 2019-2020 (84 400). Le nombre de décès a davantage varié, parfois à la baisse, mais surtout à la hausse, pour une augmentation de 9,2 % entre 2012-2013 (61 960) et 2018-2019 (67 640), mais de 7,7 % en une seule année en 2019-2020 (72 850), sûrement une conséquence de la COVID-19.

Le graphique du bas nous montre que le nombre de naissances et de décès varie passablement d’un trimestre à l’autre, parfois de plus de 10 %. Cela dit, d’un trimestre d’une année au même trimestre de l’année suivante jusqu’au premier trimestre de 2020, le nombre de naissances n’a varié en moyenne que de 1,2 % et le nombre de décès de 2,0 %. Par contre, le nombre de décès au deuxième trimestre de 2020 (21 150) a connu une hausse de 25,9 % par rapport au deuxième trimestre de 2019 (16 800), alors que le nombre de naissances diminuait de 1,9 % (de 21 150 à 20 750), variation bien ordinaire. Cela a fait en sorte que le nombre de décès (21 150) a surpassé le nombre de naissances (20 750) au cours du deuxième trimestre de 2020 pour la première fois de l’histoire (les données commencent en 1946). En plus, alors que le nombre de décès est habituellement le plus élevé lors du premier trimestre, ce nombre a augmenté de 13 % (de 18 750 à 21 150) entre le premier et le deuxième trimestres de 2020. Avec ces données, l’impact de la COVID-19 sur les décès ne fait pas de doute.

Migrations internationales

COVID-19 et la démographie_3_mig-internationalesLes deux graphiques ci-contre présentent les estimations annuelles et trimestrielles des composantes de la migration internationale. Le graphique du haut nous montre que :

  • le nombre d’immigrant.es a diminué chaque année depuis 2015-2016 (55 400), de moins de 10 % au cours des trois premières années, mais de 26 % en 2019-2020 (de 44 900 à 33 300);
  • le solde des résident.es non permanent.es (RNP, soit surtout des travailleur.euses et étudiant.es étranger.ères ainsi que des réfugié.es) a augmenté fortement en début de période pour atteindre son sommet en 2018-2019, puis a diminué de 33 % en 2019-2020 (de 49 400 à 33 100);
  • le nombre d’émigrant.es a diminué de 32 % entre 2014-2015 (10 550) et 2018-2019 (7160), puis de 25 % en 2019-2020 (5380);
  • le nombre d’émigrant.es de retour est demeuré assez stable (entre 5100 et 5800) entre 2011-2012 et 2018-2019, avant de diminuer de 15 % en 2019-2020 (à moins de 4700);
  • le solde de l’émigration temporaire est demeuré assez stable (entre 4500 et 4700) entre 2011-2012 et 2018-2019, avant de diminuer de 32 % en 2019-2020 (à moins de 3200).

Le graphique du bas, sur lequel, comme précédemment, les effets de la COVID-19 sont plus évidents, nous montre que, entre les deuxièmes trimestres de 2019 et de 2020 :

  • le nombre d’immigrant.es a diminué de 71 %, passant de 10 180 à un peu moins de 3000;
  • le solde des résident.es non permanent.es (RNP) a diminué de 98 %, passant de 23 550 à 410; notons ici que cela signifie que le nombre de RNP présent.es au Québec n’a quand même pas diminué, mais bien qu’il a augmenté de 410; on doit aussi retenir que le deuxième trimestre est souvent le plus positif de l’année, en raison de l’arrivée des travailleur.euses étranger.ères agricoles; cette année, il en est venu quand même (deux fois moins, selon l’Union des producteurs agricoles); aucune information fiable ne peut toutefois nous informer sur la variation du nombre d’étudiant.es étranger.ères et de réfugié.es, quoique leur nombre a sûrement diminué;
  • le nombre d’émigrant.es a diminué de 99 %, passant de 1710 à 21;
  • le nombre d’émigrant.es de retour a diminué de 96 %, passant de 1550 à 58; par contre, ce nombre avait fortement augmenté au premier trimestre, passant de 760 en 2019 à 1390 en 2020, probablement en majorité en mars avant que le Canada ferme ses frontières;
  • le solde de l’émigration temporaire a diminué de 99 %, passant de 1100 à 12.

Il est donc clair que la crise a eu un impact colossal sur la migration internationale.

Migrations interprovinciales

COVID-19 et la démographie_4_mig-interprovincialesLes deux graphiques ci-contre présentent les estimations annuelles et trimestrielles des composantes de la migration interprovinciale. Le graphique du haut nous montre que le solde migratoire interprovincial, soit la différence entre les migrant.es entrant.es (barre bleue) et sortant.es (barres rouges) du Québec, a été déficitaire au cours de ces neufs années et que ce déficit a augmenté fortement de 2011-2012 à 2014-2015, passant de 6910 personnes à 16 140, avec près du double de sortant.es (32 750) que d’entrant.es (16 610), avant de diminuer graduellement pour se situer à 1240 en 2019-2020 (26 700 sortant.es et 25 460 entrant.es). La COVID-19 a-t-elle joué un rôle dans ce redressement?

Le graphique du bas nous montre que non. En fait, le trimestre qui a affiché le déficit le plus faible des neuf derniers a été le quatrième de 2019 (déficit de 54 migrant.es ou de 1,1 % des entrant.es) et le seul qui a affiché un solde positif (le premier depuis le quatrième trimestre de 2009) a été le premier de 2020, soit surtout avant la crise, quoique certaines personnes aient pu regagner le Québec en mars en prévision du confinement. Le deuxième trimestre de 2020 a au contraire affiché un déficit de 510 migrant.es ou de 6 % (8310 entrant.es et 8820 sortant.es), déficit du même ordre de grandeur que ceux des trois premiers trimestres de 2019 (entre 340 et 730 migrant.es ou entre 4 et 8 %). Bref, la COVID-19 ne semble pas avoir influencé les migrations interprovinciales de façon significative.

Par tranches d’âge

J’ai aussi tenté d’analyser l’évolution des données annuelles selon l’âge (les données trimestrielles ne contiennent pas de données à ce sujet), mais les résultats ne montrent pas de bris de tendances évidents, même dans les tranches d’âge les plus élevées. Par exemple, le nombre de personnes âgées de 75 ans et plus a augmenté de 3,7 % en 2020, soit plus que la moyenne des huit (2,7 %) et des quatre (3,5 %) années précédentes. Par contre, le nombre de décès de personnes âgées de 75 ans et plus a augmenté de 9,1 % en 2020, soit plus que la moyenne des huit (2,8 %) et des quatre (1,6 %) années précédentes. Bref, les effets du vieillissement de la population surpassent ceux de la surmortalité due à la COVID-19, puisque l’augmentation des décès n’a pas modifié de façon perceptible la croissance de la population âgée. Cela dit, les données trimestrielles aurait peut-être montré un impact plus net de ce côté.

Et alors…

Ce billet a permis de quantifier l’impact démographique de la crise actuelle. Cet impact est nettement négatif pour la croissance de la population. Les principales composantes démographiques de cet impact sont la migration internationale, surtout l’immigration et le solde des résident.es non permanent.es, et les décès. La COVID-19 pourrait aussi avoir un impact négatif sur les naissances d’ici quelques mois selon l’analyse contenue dans le supplément technique (qui souligne en citant de nombreuses recherches l’impact négatif de l’incertitude économique et des inquiétudes générées par une pandémie). C’est ce que nous saurons peut-être dans six mois environ…

La COVID-19 et les ouvertures et fermetures d’entreprises

8 octobre 2020

COVID-19 et les ouvertures et fermetures d’entreprisesCompte tenu des impacts de la COVID-19 sur les entreprises, Statistique Canada publie depuis août des «estimations expérimentales sur les ouvertures et les fermetures mensuelles» des entreprises, en complément de ses données annuelles et trimestrielles sur les créations et les disparitions d’entreprises. En effet, le concept de création et de disparition d’entreprises ne permet pas de capter l’impact de la COVID-19, puisque la création est basée sur une nouvelle ouverture (il ne faut pas que cette entreprise ait eu des employé.es au cours d’aucun des trimestres de l’année courante et de l’année précédente) et que la disparition nécessite qu’il n’y ait aucun.e employé.e au cours d’un trimestre et des trimestres suivants de la même année et de l’année subséquente. Par contre, le concept d’ouverture et de fermeture repose sur le fait qu’une entreprise ayant des employé.es au cours d’un mois mais qui n’en avait pas le mois précédent est considérée ouvrir (ou réouvrir) et qu’une autre qui n’a pas d’employé.es au cours d’un mois mais qui en avait le mois précédent est considérée fermer.

Les données que j’utiliserai dans ce billet proviennent du tableau 33-10-0270-01 qui contient des données de janvier 2015 à juin 2020 pour le Canada, les provinces et les régions métropolitaines de recensement sur les entreprises actives (qui ont au moins un.e employé.e au cours d’un mois), les entreprises nouvellement ouvertes (entreprises actives qui n’avaient pas au moins un.e employé.e le mois précédent), les entreprises en exploitation continue (entreprises actives qui avaient aussi au moins un.e employé.e le mois précédent) et les entreprises nouvellement fermées (entreprises qui étaient actives le mois précédent, mais sans employé.es le mois courant). Ces données ne touchent que le secteur des entreprises (selon la note huit de ce tableau, «Le secteur des entreprises couvre l’ensemble de l’économie, exception faite de la production des administrations publiques, des institutions sans but lucratif et de la valeur locative des logements occupés par leur propriétaire»). Ce tableau a été mis à jour le 28 septembre 2020 (voir le communiqué de Statistique Canada). Notons que Statistique Canada nous invite à interpréter ces données expérimentales avec prudence. Pour plus de précisions sur la méthode employée par Statistique Canada, on peut consulter ce document.

Entreprises actives

COVID-19 et les ouvertures et fermetures d’entreprises_1_activesLe graphique ci-contre nous montre l’évolution de janvier 2019 à juin 2020 du nombre d’entreprises actives au Canada, au Québec, dans cinq régions métropolitaines de recensement (RMR) du Québec et dans celle de Toronto. Comme le nombre d’entreprises actives varie beaucoup selon ces territoires, j’ai divisé les données de chaque mois par celles de février 2020 (et ai multiplié le résultat par 100), juste avant la crise, pour que leur évolution soit comparable et pour faire ressortir l’impact de cette crise. On voit en plus que, même si ces données ne sont pas désaisonnalisées, celles de 2019 sont demeurées assez stables, ne variant pas plus de 1,5 point de pourcentage sous le niveau de février 2020 et de pas plus de 1,1 au-dessus, dans les deux cas à Saguenay.

Notons que j’ai pensé présenter les données pour les régions du Québec hors RMR en soustrayant les données des RMR de celles de l’ensemble du Québec, mais cela donne des résultats étranges. D’ailleurs, Statistique Canada mentionne que la présence d’entreprises dans plusieurs régions crée «un problème pour l’agrégation. […] Ainsi, la somme des données désagrégées sera supérieure aux données publiées pour un niveau d’agrégation plus élevé», ce qui rend des données soustraites inexactes.

L’intérêt principal de ce graphique demeure la chute du nombre d’entreprises depuis février 2020. La baisse la plus forte s’est observée en mai ou en juin selon les territoires. La baisse la moins forte entre février et juin a eu lieu à Saguenay (ligne rouge vin, -6,5 %), région suivie par les RMR de Québec (ligne verte cachée en juin par la ligne bleu pâle de Sherbrooke, 7,8 %), de Sherbrooke (-8,0 %) et de Trois-Rivières (ligne vert foncé, -9,2 %). La RMR de Montréal a connu la plus forte baisse au Québec (ligne jaune, -15,0 %), mais inférieure à celle de la RMR de Toronto (ligne vert pâle, -17,9 %). Quand au Canada (ligne bleu foncé) et au Québec (ligne rouge), leurs baisses de 12,8 % et de 12,3 % se situent au milieu du graphique. On notera que le nombre d’entreprises actives a augmenté en juin dans quelques RMR, soit dans celles de Saguenay (+0,6 %), Trois-Rivières (+0,5 %) et Québec (+0,3 %).

Entreprises nouvellement fermées

COVID-19 et les ouvertures et fermetures d’entreprises_2_fermeturesLe graphique ci-contre nous montre l’évolution de janvier 2019 à juin 2020 du taux d’entreprises nouvellement fermées sur le nombre d’entreprises actives le mois précédent au Québec et dans les cinq RMR du Québec. On peut voir que le taux de fermetures est demeuré assez stable en 2019, se situant toutefois à des niveaux différents selon les territoires, soit en moyenne à 4,0 % dans la RMR de Montréal (ligne rouge), mais entre 3,0 et 3,2 % dans les autres RMR, et à 3,8 % dans l’ensemble du Québec (ligne bleu foncé).

Le taux de fermetures a monté en flèche entre février et avril, doublant au moins dans tous les territoires. Ce taux a atteint 9,7 % dans la RMR de Montréal, mais entre 6,6 et 7,9 % dans les autres RMR, et 9,1 % dans l’ensemble du Québec. Il a baissé dans tous les territoires entre avril et juin, tout en demeurant beaucoup plus élevé qu’en février. Leur niveau variait alors entre 4,9 % dans la RMR de Saguenay (ligne verte) et 9,6 % dans celle de Montréal. Il est important de retenir que ces taux de fermetures sont cumulatifs, le niveau de chaque mois étant calculé sur les entreprises qui étaient actives le mois précédent.

Entreprises nouvellement ouvertes

COVID-19 et les ouvertures et fermetures d’entreprises_3_ouverturesLe graphique ci-contre nous montre l’évolution de janvier 2019 à juin 2020 du taux d’entreprises nouvellement ouvertes sur le nombre d’entreprises actives le mois précédent au Québec et dans les cinq RMR du Québec. En 2019, ce taux se situait en moyenne à 4,1 % dans la RMR de Montréal (ligne rouge), mais entre 3,1 et 3,2 % dans les autres RMR, et à 3,8 % dans l’ensemble du Québec (ligne bleu foncé). Sauf dans la RMR de Trois-Rivières, ce taux était en 2019 légèrement plus élevé que celui de fermetures, ce qui n’est pas étonnant au cours d’une période de croissance comme celle observée en 2019. Ainsi, le nombre d’entreprises actives a augmenté au Québec de 1,0 % entre les mois de décembre 2018 et 2019, diminuant de 0,6 % dans la RMR de Trois-Rivières, mais augmentant dans les autres RMR d’entre 0,2 (Québec) et 1,8 % (Saguenay).

On observe une stabilité du taux d’ouvertures en mars au Québec, mais une baisse variant entre 0.05 % (Trois-Rivières) et 1,3 % (Montréal) dans les RMR, ce qui laisse penser que ce taux a augmenté dans les régions hors RMR. Par contre, assez étonnamment, il a augmenté dans trois RMR en avril et dans les cinq en mai et en juin. Au bout du compte, le taux d’ouvertures a augmenté dans tous les territoires entre février et juin, de plus de 128 % à Trois-Rivières et d’entre 68 % (Saguenay) et 92 % (Sherbrooke) dans les autres RMR, pour se situer en juin entre 5,0 % (Saguenay) et 7,4 % (Montréal).

Cela dit, l’interprétation des deux derniers graphiques peut être faussée si on ne remarque pas que leurs échelles sont différentes. En effet, le sommet du graphique sur les taux de fermetures est de 12 % alors que celui du graphique sur les taux d’ouvertures est de 8 %. Ainsi, les taux de fermetures ont été plus élevés que les taux d’ouvertures dans les cinq RMR en mars, en avril et en mai d’entre 1,2 point de pourcentage et 5,6 points. Ils étaient aussi plus élevés en juin dans deux RMR (Montréal, de 2,2 points et Sherbrooke, de 0,8 point), mais légèrement moins élevés dans les trois autres (Saguenay, de 0,1 point, Québec, de 0,2 point, et Trois-Rivières, de 0,6 point).

Cet examen nous a permis de constater que les taux d’ouvertures augmentent souvent lorsque les taux de fermetures ont été plus élevés le mois précédent, sûrement en raison des réouvertures. Malheureusement, les données ne permettent pas de savoir la proportion des ouvertures qui sont des réouvertures ni la proportion des fermetures qui sont des deuxièmes ou troisièmes fermetures. Cela dit, ces données nous informent sur les mouvements de fermetures et d’ouvertures qui peuvent nous étonner, ce qui est déjà beaucoup!

Mouvements des entreprises selon l’industrie

Le tableau suivant présente pour le Québec :

  • la variation du nombre d’entreprises actives par industrie entre février et juin 2019 et 2020, ainsi que l’écart entre ces deux années;
  • le taux d’ouvertures moyen de mars à juin en 2019 et 2020, ainsi que l’écart entre ces deux années;
  • le taux de fermetures moyen de mars à juin en 2019 et 2020, ainsi que l’écart entre ces deux années.

COVID-19 et les ouvertures et fermetures d’entreprises_4_imdustries

On notera l’absence de l’agriculture, parce que les données proviennent en partie de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) qui ne couvre pas cette industrie, des services de santé et d’enseignement, et des administrations publiques dont les établissements ne font pas partie, en grande majorité, du secteur des entreprises.

La première colonne nous montre qu’il y avait en 2019 plus d’entreprises actives en juin qu’en février dans toutes les industries, sauf celles du commerce de détail (en fait en baisse de 0,03 %, soit de 6 entreprises sur plus de 20 000), surtout en raison de la saisonnalité. Les deux industries les plus saisonnières étaient celles des arts, spectacles et loisirs, et de l’information et culture, avec respectivement 3,8 et 3,0 % plus d’entreprises actives en juin qu’en février. C’est d’ailleurs pour enlever l’impact de la saisonnalité que j’ai cru bon de comparer les données entre ces deux années. Les industries qui ont connu des baisses plus élevées que la moyenne (12,8 points de pourcentage du nombre d’entreprises actives en 2020 par rapport à la hausse qu’elles auraient eue si leur nombre avait augmenté au même rythme qu’en 2019 (troisième colonne «Écart») sont celles :

  • de l’hébergement et la restauration, avec une baisse plus élevée de 29,9 points de pourcentage qu’en 2019;
  • des arts, spectacles et loisirs (25,8 points);
  • de l’immobilier et la location (14,3 points);
  • du transport (13,1 points).

On notera aussi que les industries les moins touchées ont quand même subi une baisse d’au moins 7 points.

La grande majorité des industries a eu un taux d’ouvertures plus élevé en 2020 qu’en 2019 entre les mois de mars et juin, sauf les arts, spectacles et loisirs, avec une baisse de 0,4 point de pourcentage, et trois autres industries qui ont eu un taux d’ouvertures identique ces deux années (voir la sixième colonne). De façon un peu contre-intuitive, c’est l’industrie de l’hébergement et la restauration qui a connu la plus forte hausse de son taux d’ouvertures (2,2 points en moyenne), probablement en raison de réouvertures. Ce facteur a probablement aussi joué dans les autres services (dont les salons de coiffure, 1,5 point), la construction (1,1 point), le commerce de détail (1,0 point), la plupart des autres industries, et, inévitablement, dans l’ensemble du secteur des entreprises (0,7 point).

Toutes les industries ont connu un taux de fermetures plus élevé en 2020 qu’en 2019 entre les mois de mars et juin. Le plus grand écart s’est observé dans l’hébergement et la restauration (9,9 points), hausse très élevée si on considère qu’il s’agit d’une moyenne cumulative sur quatre mois. Les autres industries qui ont connu une hausse de ce taux plus élevée que la moyenne (4,1 points) sont celles :

  • des arts, spectacles et loisirs (6,5 points);
  • des autres services (5,1 points);
  • de l’immobilier et la location (4,7 points);
  • du commerce de détail (4,2 points).

Et alors…

Cet exercice est tout à fait complémentaire aux analyses que j’ai faites des estimations de l’emploi de l’Enquête sur la population active (EPA) et des données par industrie de l’EERH. Elle permet tout d’abord de consulter des données fiables par régions (5 RMR), mais ajoute surtout une perspective différente sur les baisses globales du nombre d’entreprises actives à l’aide des flux qui les composent (ouvertures et fermetures). Cela laisse penser que les variations d’emploi publiées par l’EPA et l’EERH sont en fait le résultat de pertes et d’ajouts d’emplois bien plus élevés qu’on pourrait le penser. On se rappellera que Statistique Canada avait présenté des données sur les flux entrants et sortants de l’emploi en mars (voir ce billet), et que la faible baisse en mars des flux entrants avait aussi étonné que le niveau élevé des taux d’ouvertures de mars à juin dans les données présentées ici. L’importance du niveau des flux d’emploi entrants pourrait entre autres expliquer qu’autant de personnes (près de 9 millions) aient demandé des montants de la Prestation canadienne d’urgence (PCU), puisque les personnes qui ont été sans emploi ne seraient pas toujours les mêmes d’un mois à l’autre. Bref, les données sur les variations d’emplois et du nombre d’entreprises actives (variations de stocks) sont intéressantes, mais celles sur les flux ajoutent un niveau d’information essentiel pour mieux comprendre les impacts de la crise actuelle.

Économie utile pour des temps difficiles

5 octobre 2020

Économie utile pour des temps difficilesAvec leur livre Économie utile pour des temps difficiles, Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, lauréat.es du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2019, «traquent les fausses évidences sur toutes les questions les plus pressantes : immigration, libre-échange, croissance, inégalités, changement climatique» et «montrent où et quand les économistes ont échoué, aveuglés par l’idéologie».

Préface : Les auteur.es expliquent ce qui les a amené.es à écrire ce livre.

1. MEGA – Make Economics Great Again : À une époque où les opinions sont de plus en plus polarisées, il est essentiel de pouvoir se baser sur des données et des analyses fiables pour pouvoir prendre des décisions éclairées sur une foule de sujets. Malheureusement, le niveau de confiance envers les économistes est très faible, souvent avec raison, parce que la majorité des économistes médiatisés défendent les théories orthodoxes et les opinions de leur employeur, souvent des banques. Et, il faut tenir compte du fait que l’économie, comme le bien-être, ne se limite pas aux revenus et au PIB!

2. S’échapper de la gueule du requin : Les fausses informations sur l’immigration circulent davantage que les vraies. Les auteur.es y remédient en examinant les données et les études sur l’immigration sous de nombreux angles (ce chapitre compte plus de 50 pages) et avec les nuances qui s’imposent. Beau travail!

3. Les troubles du commerce : Alors que le commerce international est le sujet qui rallie le plus les économistes de toutes idéologies, la population est au mieux divisée sur ses bienfaits. Les auteur.es appliquent le même processus que pour le chapitre précédent sur ce sujet, avec autant de brio. Leur analyse porte aussi bien sur des données globales que sur celles de petites régions pour évaluer l’impact du commerce international. Les auteur.es abordemt aussi les difficultés que doivent affronter les entreprises des pays pauvres pour bénéficier de ce commerce.

4. Préférences, désirs et besoins : C’est maintenant au tour des préférences, désirs et besoins dans le cadre des théories économiques à passer sous l’œil des auteur.es, avec entre autres l’analyse du racisme, de l’homophobie et d’autres manifestations d’intolérance et de discrimination. Ce chapitre aborde entre autres, avec nuance et pertinence, la discrimination statistique, les croyances motivées, l’homophilie, les chambres d’écho, la polarisation politique, les fausses nouvelles, les antagonismes ethniques et le supposé conflit entre la discrimination positive et le mérite.

5. La fin de la croissance? : Dans une étude (que j’ai présentée dans ce billet) et un livre très influents, Robert Gordon annonçait la fin de la période de forte croissance, terminée selon lui dans les années 1970, et la poursuite probable à long terme de la faible croissance observée depuis cette période. Les auteur.es présentent les débats qui ont porté sur son livre, puis expliquent les défauts de l’indicateur de la croissance, soit le PIB, qui ne mesure que les échanges monétaires, donc pas, par exemple, l’utilisation des sites gratuits sur Internet (j’ai présenté une étude de l’OCDE sur le sujet dans ce billet). Les auteur.es abordent aussi :

  • les facteurs qui ralentissent la croissance dans les pays pauvres;
  • le mystère qui entoure la hausse de la productivité;
  • l’obsession de la croissance du PIB qui camoufle l’amélioration (ou la détérioration) réelle de la qualité de vie et du bien-être de la population;
  • les effets de la concurrence fiscale (même entre régions d’un seul pays) et des baisses d’impôt sur la croissance (effets surtout négatifs);
  • l’importance d’une bonne allocation des ressources et d’institutions efficaces, alors qu’il n’y a pas de recettes universelles pour y arriver;
  • la hausse des inégalités trop souvent associée à de fortes croissances, alors que ces inégalités la retardent et la ralentissent;
  • la nocivité de la croissance à long terme.

6. Dans la fournaise : Les auteur.es appliquent cette fois leur méthode d’analyse au réchauffement climatique. Malgré les mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) basées sur la technologie, comme la voiture électrique, aucune solution complète ne pourra éviter de remettre en question le modèle actuel de croissance à tout prix basé sur la surconsommation. D’ailleurs, il serait préférable de calculer les émissions de GES sur la base de la consommation et non seulement de la production. La part des émissions des pays riches augmenterait considérablement et serait encore plus élevée que celle calculée avec la production seulement. Mais, quelle que soit la méthode de calcul, ce sont les pays pauvres qui en subiront les pires effets. Les auteur.es abordent aussi le dilemme des climatiseurs (qui soulagent les effets du réchauffement tout en y contribuant, voir ce billet), l’écofiscalité (utile, mais pas suffisante), les mesures à adopter dans des pays pauvres et pollués (comme en Inde), et le Green New Deal.

7. Le piano mécanique : Ce chapitre porte sur l’automatisation des emplois et sur les inégalités. Les auteur.es décrivent la situation actuelle et à venir de l’automatisation (dont ses effets sur les emplois routiniers) et envisagent certaines mesures (taxes sur les robots, revenu universel, etc.). Ensuite, il et elle abordent notamment :

  • l’utilité (ou plutôt la nuisance) des rémunérations élevées dans le secteur financier et chez les pdg de tous les secteurs;
  • le rôle des taux supérieurs d’imposition sur les inégalités et sur la rémunération des plus riches;
  • l’importance du niveau de ses revenus relativement à celui des personnes habitant son quartier;
  • la mobilité intergénérationnelle et les morts du désespoir (voir ce billet pour des précisions).

8. Légitimité.gouv : Les auteur.es avancent quelques propositions pour redonner de la légitimité aux gouvernements. Il et elle analysent les effets négatifs des hausses d’impôt (peu ou pas) et des privatisations (plus nombreux et plus importants), et la méfiance face à la corruption gouvernementale.

9. Du cash et du «care» : Pour combattre la pauvreté, il est essentiel de répartir les richesses en donnant de l’argent aux plus pauvres, mais il l’est tout autant de le faire en préservant la dignité des bénéficiaires. Dans ce contexte, les auteur.es abordent notamment :

  • le revenu de base universel (trop cher, sauf peut-être dans les régions les plus pauvres des pays pauvres) face à des programmes d’aide conditionnels qui stigmatisent trop souvent les pauvres et à l’impôt négatif (mieux ciblé);
  • un revenu de base universel modeste (3000 $ par an) ou plus élevé (13 000 $) aux États-Unis advenant de fortes baisses de l’emploi en raison de l’automatisation;
  • surtout dans les pays riches, l’importance d’avoir un emploi pour consolider son appartenance sociale, pour sentir qu’on vit dignement, pour bénéficier d’un sentiment d’accomplissement et pour conserver une bonne estime de soi;
  • le modèle danois de «flexisécurité», pas idéal non plus;
  • les programmes de bons d’emploi gouvernementaux pour travaux d’intérêt général, à n’utiliser que dans des situations bien spéciales, comme Roosevelt l’avait fait;
  • les programmes éducatifs (avec des succès variés, selon le contexte et leur qualité) et les services de garde (efficaces);
  • les programmes d’aide à la transition professionnelle (efficaces);
  • l’aide à la création d’entreprises, petites, autogérées, en auto-entrepreneuriat ou sans but lucratif (très efficace, si l’aide est bien conçue);
  • l’importance du respect des personnes pauvres et du maintien de leur dignité (essentiel).

Conclusion – De la bonne et de la mauvaise science économique : L’économie réelle est bien différente de celle présentée par la mauvaise science économique. Elle est notamment bien plus rigide que cette science le prétend et réagit donc bien plus lentement aux événements et aux incitatifs, quoique le niveau de sa rigidité varie selon les pays et même les régions. La bonne science économique nous évite de répéter les erreurs du passé et nous invite à demeurer vigilants. «Sans cette vigilance, le débat sur des problèmes à multiples facettes tourne au slogan et à la caricature, et l’analyse politique cède le pas aux remèdes de charlatans. […] L’économie a trop d’importance pour être laissée aux seuls économistes».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, sans hésitation! Ce livre sur l’économie est très différent des autres que j’ai lus. Tout d’abord, les analyses qu’il contient portent sur tous les pays, pas seulement sur les pays riches comme les livres et les études analysant ces questions le font en général. Ensuite, ses auteur.es analysent aussi bien des données macroéconomiques que des comportements microéconomiques, sans les différencier comme s’ils étaient indépendants les unes des autres (ce qui est bien). Leurs angles d’analyse sont souvent originaux, comme leur insistance sur des concepts comme le respect et la dignité qu’on trouve rarement dans des livres du genre, et sur la rigidité des comportements. Cette observation s’applique à de nombreux sujets, dont l’immigration (non, tous les habitants des pays pauvres ne rêvent pas de quitter leur pays, c’est même le cas que d’une minorité), la mobilité professionnelle et la vitesse de réaction à un incitatif. Il et elle présentent de nombreux exemples à partir de situations réelles, comme Esther Duflo le faisait dans les deux livres que j’ai lus d’elle précédemment (voir mes billets sur ces livres, ici et ici). Même si j’ai recommandé la lecture de ces deux livres, j’ai nettement préféré celui-ci, beaucoup plus approfondi (et long!). Mais, rien n’est parfait. En effet, les 665 notes, surtout des références, mais aussi des compléments d’information, s’étendent sur 58 pages à la fin du livre.

Retour sur le marché du travail de juillet 2020

1 octobre 2020

Retour sur le marché du travail de juillet 2020Dans ma série de billets sur les estimations de l’emploi de l’Enquête sur la population active (EPA), j’ai souligné à quelques reprises qu’il fallait prendre les variations d’emploi par industrie avec des pincettes en raison de leurs marges d’erreur importantes. Comme je l’ai fait pour les données de mars à juin, je reviens donc sur les estimations de l’emploi globales et par industrie de l’EPA en les comparant avec les données de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) qui ont été mises à jour jeudi dernier. Je pourrai ainsi comparer les baisses d’emploi globales et par industrie selon ces deux sources, et montrer quels sous-secteurs des industries ont subi les pertes les plus importantes et lesquels n’en ont pas subi.

En effet, alors que les estimations de l’EPA sont sujettes à d’importantes marges d’erreur, surtout pour les données désagrégées comme celles sur l’emploi par industrie, les données de l’EERH n’ont pas de marge d’erreur, car elles proviennent d’un recensement des salarié.es de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye. Pour cette raison, l’EPA ne fournit des estimations que pour 19 niveaux de désagrégation industrielle, tandis que l’EERH en publie pour 398! Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleur.euses autonomes, les salarié.es du secteur de l’agriculture (et de quelques autres secteurs qui comptent peu de salarié.es), les grévistes, les personnes en lock-out et celles en congé sans solde, alors que l’EPA le fait. Autre différence, l’EERH compile tous les emplois alors que l’EPA ne considère qu’un seul emploi quand une seule personne en occupe plus d’un en même temps. Le plus grand défaut des données de l’EERH est qu’elles ne sont publiées que près de deux mois après celles de l’EPA et carrément deux mois après les faits.

Données industrielles

Le tableau qui suit, basé sur le contenu des tableaux 14-10-0223-01 et 14-10-0355-01 de Statistique Canada, compare l’évolution des données désaisonnalisées sur l’emploi de février à juillet 2020 selon l’EPA et l’EERH, et souligne les différences entre ces données.

Retour sur le marché du travail de juillet 2020_1_Québec

Notons que ces différences peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs. Par exemple, la différence de plus de 560 000 emplois entre les estimations de l’EPA en février 2020 (4 384 500) et les données de l’EERH (3 815 175) s’explique surtout par le fait que les données de l’EERH ne couvrent que les salarié.es non agricoles et donc pas les travailleur.euses autonomes. La différence plus grande en juillet (de 667 600 emplois) qu’en février (560 000) est due au fait que beaucoup plus de personnes sans rémunération de la part de l’employeur ont été considérées en emploi par l’EPA, mais pas par l’EERH, en raison de leur absence du travail pour une période prolongée sans rémunération, l’équivalent d’un congé sans solde. Ainsi, alors que le nombre de salarié.es selon l’EERH et d’employé.es selon l’EPA était presque identique en février avec un écart de 3000 emplois ou de moins de 0,1 % en faveur de l’EERH, cet écart favorisait en juillet l’EPA de 123 000 ou de 3,6 %, ce qui est beaucoup, mais deux fois moins que l’écart de 246 000 emplois observé en juin.

Ces facteurs jouent aussi un rôle dans la différence du pourcentage de la baisse de l’emploi entre février et juillet entre les estimations de l’EPA (-5,6 Retour sur le marché du travail de juillet 2020_2_catégories%) et les données de l’EERH (-9,2 %). On peut en effet voir dans le tableau ci-contre tiré des estimations de l’EPA (voir le tableau 14-10-0288-01) que si l’emploi global a baissé de 5,6 %, cette baisse fut de 5,9 % pour les employé.es (7,4 % et 8,2 % respectivement dans le reste du Canada). J’ai aussi indiqué dans ce tableau pour information les baisses de l’emploi chez les employé.es des secteurs public (0,6 % au Québec et 3,9 % dans le reste du Canada) et privé (7,7 % et 9,6 %), et chez les travailleur.euses autonomes (3,2 % dans les deux cas).

Ce facteur n’explique toutefois que 0,3 point de pourcentage sur les 3,6 points de l’écart entre la baisse de l’emploi entre février et juillet selon les estimations de l’EPA (-5,6 %) et les données de l’EERH (-9,2 %). Il est donc clair que d’autres facteurs ont joué. On pourrait penser à la marge d’erreur des estimations de l’EPA et à la différence de semaine de référence, soit du 12 au 18 juillet pour l’EPA et du 25 au 31 juillet pour l’EERH. Mais ce serait étonnant que ces facteurs aient pu avoir un impact suffisant pour expliquer les 3,3 points d’écart restant, d’autant plus que les décisions de réouverture prises entre les deux semaines de référence (dont la tenue de festivals et d’événements avec un maximum de 250 le nombre de personnes présentes) ont eu un impact à la hausse sur l’emploi, pas à la baisse! Il semble donc clair que cet écart restant (3,3 points de pourcentage) est dû en premier lieu au facteur mentionné auparavant, soit qu’un nombre plus élevé de personnes sans rémunération ont été considérées en emploi par l’EPA en juillet qu’en février, mais pas par l’EERH.

Par ailleurs, la présence des travailleur.euses autonomes dans les estimations de l’EPA peut fausser les comparaisons de l’évolution de l’emploi par industrie (comme dans la construction et dans les autres services où entre 20 % et 30 % des travailleur.euses sont autonomes). Cela dit, malgré ce facteur et la différence du concept d’emploi dans les deux enquêtes, seulement cinq industries (toutes dans le secteur des services) présentent des écarts de plus de cinq points de pourcentage entre les variations d’emploi entre février et juillet selon les deux enquêtes, soit :

  • les services d’hébergement et de restauration, avec des baisses de 21,4 % selon l’EPA et de 34,2 % selon l’EERH
  • le commerce de gros et de détail, baisses de 1,4 % et de 7,6 %;
  • les services aux entreprises, services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien, baisses de 6,9 % et de 13,7 %;
  • l’information, culture et loisirs, baisses de 12,1 % et de 19,0 %;
  • les services d’enseignement, baisses de 0,4 % et de 5,8 %.

Notons aussi qu’un autre facteur peut expliquer l’écart de volume d’emploi par industrie entre ces deux sources. En effet, alors que, pour l’EERH, l’industrie à laquelle appartient un employeur est déterminée par son attribution par l’Agence du revenu du Canada (ARC) lors de son enregistrement, cette industrie est attribuée en fonction des réponses des personnes interrogées pour l’EPA.

J’ai aussi produit un tableau semblable pour le reste du Canada. On peut y voir que les différences de niveaux de croissance globale et par industrie selon les deux enquêtes n’y sont que légèrement plus élevées que pour le Québec.

Retour sur le marché du travail de juillet 2020_3_Canada

Les données par sous-secteurs

Comme mentionné en amorce, je visais entre autres par cette série de billets à vérifier quels sous-secteurs des industries avaient subi les pertes d’emploi les plus importantes et lesquelles n’en ont pas subies. Pour ce faire, j’ai toutefois dû utiliser un tableau contenant des données non désaisonnalisées, car il fournit des données pour 398 niveaux de désagrégation industrielle au lieu de 26 pour celui que j’ai utilisé pour les tableaux précédents en données désaisonnalisées. Pour que ces données soient comparables et éviter les écarts saisonniers importants, surtout entre février et juillet, je présenterai les variations d’emploi entre juillet 2019 et 2020.

– Construction

Dans la construction, la baisse du nombre d’emplois entre février et juin en données désaisonnalisées fut de 8Retour sur le marché du travail de juillet 2020_4_construction,4 % selon les estimations de l’EPA et de 10,2 % selon les données de l’EERH et de 7,3 % en données non désaisonnalisées entre juillet 2019 et 2020. On peut voir dans le tableau ci-contre que les variations de l’emploi furent très différentes d’un sous-secteur à l’autre. La baisse la plus importante en pourcentage, et de loin, a été observée dans la construction d’installations de services publics (aqueducs, égouts, lignes électriques et autres, -28,4 % ou 2500 emplois), et celle en nombre dans la construction résidentielle (4800 emplois ou -14,7 %), suivie par celle chez les entrepreneurs en installation d’équipements techniques (électricité, plomberie et autres, 4400 emplois ou -8,7 %). Deux sous-secteurs ont connu une hausse d’emploi, dont une de plus de 26 % pour près de 1500 emplois (les autres travaux de génie civil qui comprennent 71 types de travaux différents), mais l’autre, le lotissement de terrains, de seulement 1,1 % pour moins de 20 emplois.

– Fabrication

Dans la fabrication (industrie qu’on appelle aussi secteur manufacturier), la baisse du nombre d’emplois entre février et juillet en données désaisonnalisées fut de 6,5 % selon les estimations de l’EPA et de 6,7 % selon les données de l’EERH, et de 6,6 % en données non désaisonnalisées entre juillet 2019 et 2020. C’est rare que ces données soient toutes aussi près les unes des autres! Un seul sous-secteur a connu une hausse d’emploi entre ces deux mois de juillet, soit celui de la première transformation des métaux (6,0 % ou près de 1000 emplois), dont une hausse de 6,5 % ou de plus de 350 emplois dans la production et la transformation d’alumine et d’aluminium, sous-secteur qui devrait être pénalisé à compter d’août par les tarifs imposés par les États-Unis, mais qui ne l’était pas encore en juillet. Les baisses les plus importantes furent observées dans la fabrication de vêtements (17 % ou 1800 emplois), la fabrication de meubles (16 % ou près de 4000 emplois) et l’impression (16 % ou près de 2000 emplois), tandis que les plus faibles furent dans la fabrication de produits minéraux non métalliques (-1 %) et la fabrication de matériel de transport (-1 %, mais une hausse de 10 % ou de plus de 2850 emplois dans la fabrication de produits aérospatiaux et de leurs pièces, sous-secteur que certains disent pourtant en difficulté, en confondant probablement avec d’autres sous-secteurs liés comme le transport aérien).

– Commerce de gros et de détail

Retour sur le marché du travail de juillet 2020_5_commerceL’emploi désaisonnalisé du commerce de gros et de détail a diminué de 1,4 % entre février et juillet selon les estimations de l’EPA et de 9,0 % selon les donnés de l’EERH, et de 8,4 % en données non désaisonnalisées entre juillet 2019 et 2020. L’emploi a diminué de 9,6 % (ou de 17 500 emplois) dans le commerce de gros. S’il a augmenté de 7 % chez les grossistes-marchands de produits agricoles, il a baissé dans tous les autres sous-secteurs d’entre 6 et 17 %.

Dans le commerce de détail, la baisse fut de 7,9 % entre les deux mois de juillet (ou de près de 36 000 emplois). Si l’emploi a augmenté d’un peu plus de 5 % dans les magasins de marchandises diverses (dont les grands magasins) et chez les détaillants hors magasins, il est demeuré assez stable chez les marchands de matériaux de construction et de matériel et fournitures de jardinage et dans les magasins d’alimentation. Il a diminué dans tous les autres secteurs, les baisses les plus fortes (de plus de 10 %) ayant été observées dans les magasins de vêtements et d’accessoires vestimentaires (28 % ou 16 000 emplois), les magasins de meubles et d’accessoires de maison (20 % ou 3500 emplois), les magasins de détail divers (19 % ou 4300 emplois), les magasins d’appareils électroniques et ménagers (16 % ou 1800 emplois) et les magasins d’articles de sport, d’articles de passe-temps, d’articles de musique et de livres (15 % ou 1800 emplois).

– Transport

Retour sur le marché du travail de juillet 2020_6_transportL’emploi désaisonnalisé du transport a diminué de 12,1 % entre février et juillet selon les estimations de l’EPA et de 9,1 % selon les donnés de l’EERH, et de 8,7 % en données non désaisonnalisées entre juillet 2019 et 2020. Si l’emploi a augmenté dans les messageries et les services de messagers (de 8 % ou de 800 emplois), il a diminué d’une ampleur semblable (entre 8 et 15 %) dans les autres sous-secteurs. Étonnamment, l’emploi n’a baissé que de 11 % dans le transport aérien, probablement en raison de la Subvention salariale d’urgence du Canada.

– Finance, assurances, services immobiliers et de location

L’emploi désaisonnalisé de cette industrie a diminué de 3,9 % entre février et juillet selon les estimations de l’EPA et de 8,1 % selon les donnés de l’EERH, et de 6,5 % en données non désaisonnalisées entre juillet 2019 et 2020. Cette baisse fut en fait de seulement 1,1 % dans la finance et l’assurance (1700 emplois) et de 26 % dans les services immobiliers et de location (15 600 emplois).

– Services professionnels, scientifiques et techniques

Retour sur le marché du travail de juillet 2020_7_Services professionnelsL’emploi désaisonnalisé de cette industrie a diminué de 3,2 % entre février et juillet selon les estimations de l’EPA et de 4,2 % selon les donnés de l’EERH, mais de seulement 1,5 % en données non désaisonnalisées entre juillet 2019 et 2020. Le tableau ci-contre montre que l’emploi a varié de façon bien différente selon les sous-secteurs, augmentant de 4 % (ou de 1000 emplois) dans les services de comptabilité, demeurant assez stable (écarts de moins de 2 %) dans cinq sous-secteurs et baissant de plus de 10 % dans les services spécialisés de design (24 % ou de 860 emplois), les services juridiques (13 % ou de 2000 emplois) et la publicité, les relations publiques et les services connexes (11 % ou de 1300 emplois).

– Services aux entreprises, services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien

Retour sur le marché du travail de juillet 2020_8_Services aux entreprisesL’emploi désaisonnalisé de cette industrie a diminué de 6,9 % entre février et juillet selon les estimations de l’EPA et de 13,7 % selon les donnés de l’EERH, et de 11,7 % en données non désaisonnalisées entre juillet 2019 et 2020. Les plus fortes baisses ont eu lieu dans les services de préparation de voyages et de réservation (25 % ou 2100 emplois), la collecte de déchets (19 % ou 800 emplois), les services de soutien aux entreprises (17 % ou 2700 emplois) et les services d’emploi (17 % ou de 7000 emplois). À l’inverse, l’emploi a augmenté dans le traitement et l’élimination des déchets (9 % ou de 200 emplois) et dans les services d’enquête et de sécurité (7 % ou de 1750 emplois).

– Services d’enseignement

Retour sur le marché du travail de juillet 2020_9_enseignementL’emploi désaisonnalisé dans les services d’enseignement a diminué de 0,4 % entre février et juillet selon les estimations de l’EPA et de 5,8 % selon les donnés de l’EERH, et de 5,8 % aussi en données non désaisonnalisées entre juillet 2019 et 2020. Les trois baisses supérieures à 15 % s’observent dans les sous-secteurs qui ne font pas partie de l’éducation primaire, secondaire, collégiale ou universitaire. Ces baisses ont en effet varié de 18 % (écoles de commerce et de formation en informatique et en gestion) à 31 % (autres établissements d’enseignement et de formation, et services de soutien à l’enseignement). Ces baisses ne peuvent toutefois pas influencer beaucoup l’évolution de l’emploi dans cette industrie, en raison de leur faible volume d’emploi (6 % de l’emploi en juillet 2019 et 5 % en juillet 2020). En fait, près de 50 % de la baisse de l’emploi dans ce secteur provient de celle observée dans les écoles primaires et secondaires (4,5 %, mais de 7 800 emplois). Notons que le mois de juillet est le deuxième plus important après août pour la hausse du chômage saisonnier des employé.es non permanent.es dans cette industrie.

– Soins de santé et assistance sociale

Les hausses en données désaisonnalisées selon l’EPA et l’EERH dans cette industrie furent du même ordre de grandeur, soit de respectivement +1,4 % et +1,2 %, et de +3,0 % en données non désaisonnalisées entre juillet 2019 et 2020. Entre ces deux mois, les baisses et les hausses de plus de 10 % ont été observées dans les :

  • services de soins de santé à domicile (-23 % ou 800 emplois);
  • bureaux d’autres praticien.nes de la santé (-14 % ou 2000 emplois);
  • bureaux de dentistes (-12 % ou 2250 emplois);
  • établissements résidentiels pour handicaps liés au développement, troubles mentaux, alcoolisme et de toxicomanie (+37 % ou 1900 emplois);
  • établissements communautaires de soins pour personnes âgées (+33 % ou 10 000 emplois)
  • centres de soins ambulatoires (dont les CLSC, +20 % ou 8600 emplois);
  • services de réadaptation professionnelle (+18 % ou 1900 emplois).

Mentionnons aussi la baisse de 2650 emplois dans les services de garde (-7 %) et la hausse de 8600 emplois dans les établissements de soins infirmiers et de soins pour bénéficiaires internes (dont les CHSLD, +8 %).

– Information, culture et loisirs

Retour sur le marché du travail de juillet 2020_10_ICLDans cette industrie, la baisse en données désaisonnalisées entre février et juin fut nettement moins forte dans les estimations de l’EPA (12,1 %) que dans les données de l’EERH (19,0 %). En données non désaisonnalisées, elle fut de 19,1 % entre juillet 2019 et 2020. Les baisses furent les plus élevées en pourcentage dans les arts d’interprétation, sports-spectacles et activités connexes (-46 % ou 6900 emplois), dans le divertissement, les loisirs, les jeux de hasard et les loteries (-27,5 % ou 14 000 emplois), dans les industries du film et de l’enregistrement sonore (-26 % ou 4100 emplois) et dans les établissements du patrimoine (musées, lieux historiques, jardins zoologiques et botaniques, et parcs naturels, -20 % ou 2200 emplois). Le seul sous-secteur qui a vraiment connu une hausse d’emploi est celui du traitement de données, hébergement de données et services connexes (+16 %, mais de seulement 370 emplois), mais on peut aussi souligner le maintien des emplois dans les télécommunications. Finalement, la baisse de 5,6 % de l’emploi dans l’édition s’est traduite par une hausse de 4 % (460 emplois) chez les éditeurs de logiciels, mais par une baisse de 20 % (1500 emplois) chez les éditeurs de journaux, de périodiques, de livres et de répertoires.

– Services d’hébergement et de restauration

Retour sur le marché du travail de juillet 2020_11_hébergement et restaurationLa baisse de l’emploi en données désaisonnalisées entre février et juillet 2020 dans les services d’hébergement et de restauration fut la plus importante de toutes les industries à la fois selon les estimations de l’EPA (21,4 %) et selon les données de l’EERH (34,2 %). Entre les deux mois de juillet, elle fut 31,8 %. Sans surprise, la baisse la plus forte en pourcentage provenait des débits de boissons alcoolisées (50 %, ou près de 7000 emplois), mais à égalité avec les services de restauration spéciaux (traiteurs, cantines, cafétérias et autres, 50 % aussi, ou plus de 6400 emplois). Par contre, la plus forte baisse en nombre, et de loin, a été observée dans les restaurants (29 % ou 64 500 emplois, soit 70 % de la baisse totale). La situation ne fut pas plus enviable dans les services d’hébergement, avec une baisse de 35 % ou de 13 800 emplois.

– Autres services (sauf les administrations publiques)

Retour sur le marché du travail de juillet 2020_12_autres servicesLes baisses en données désaisonnalisées entre février et juillet 2020 selon l’EPA et l’EERH dans les autres services furent du même ordre de grandeur, soit de respectivement -13,3 % et -15,4%. La baisse fut aussi semblable en données non désaisonnalisées entre juillet 2019 et 2020, soit de -15,3 %. Les baisses les plus fortes en pourcentage ont eu lieu dans les autres services personnels (35 % ou 2000 emplois), les services de nettoyage à sec et de blanchissage (25 % ou 1300 emplois) et les services de soins personnels (coiffure, esthétique, tatouage, massage et autres, 22 % ou 3800 emplois). En nombre, la baisse la plus importante s’est observée dans les organismes religieux, fondations, groupes de citoyens et organisations professionnelles et similaires (7100 emplois ou 13 %), dont une baisse de 3900 emplois ou de 18 % dans les organisations civiques et sociales. Le sous-secteur de la réparation et de l’entretien a connu une baisse de près de 5600 emplois (13 %), dont 3100 dans la réparation et l’entretien de véhicules automobiles pour une diminution de 11 %.

Et alors…

Tel que je le pensais, la différence entre les estimations de l’EPA et les données de l’EERH se sont réduites considérablement entre juin et juillet. Cela était prévisible, car les données de l’EPA de juillet ont montré une baisse importante du nombre de personnes en emploi, mais sans rémunération. Et de fait, la différence entre le nombre de salarié.es selon l’EERH et le nombre d’employé.es selon l’EPA a diminué de moitié entre juin et juillet, soit de 246 000 emplois à 123 000. Et cette différence devrait se réduire encore en août.

Cela dit, ces données nous ont permis, comme au cours des mois précédents, de mieux associer les décisions gouvernementales pour combattre la COVID-19 à leurs conséquences par sous-secteurs. Une baisse dans une industrie peut par exemple cacher des hausses dans certains de ses sous-secteurs, comme on l’a vu dans la plupart des industries en juillet. Les données de juillet nous ont montré plus clairement que par les mois passés les sous-secteurs qui sont sortis de la crise et ceux qui sont encore touchés fortement. Étant donné que l’effet de la saisonnalité est très élevé entre février et juillet, l’utilisation des comparaisons entre juillet 2019 et juillet 2020 a permis de mieux faire ressortir l’évolution des sous-secteurs. On voit que, même si l’emploi s’est redressé de façon importante depuis avril, les mesures d’aide gouvernementales sont encore essentielles pour les personnes qui ont perdu leur emploi dans de nombreux sous-secteurs. Finalement, n’oublions pas que Statistique Canada diffusera les estimations de l’emploi de l’EPA pour le mois de septembre dans huit jours, soit vendredi le 9 octobre, et que je publierai mon billet sur ces estimations la semaine suivante, ce qui donnera plus de temps pour digérer ce billet!