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Le coût du secteur financier

27 août 2016

coût du système financierDe plus en plus d’études s’intéressent aux effets du gonflement du secteur financier depuis une quarantaine d’années. Celle que je vais présenter dans ce billet est signée par Gerald Epstein et Juan Antonio Montecino, a été publiée par le Roosevelt Institute et est intitulée Overcharged: The High Cost of High Finance (Trop cher: le coût élevé de la haute finance).

La Genèse du gonflement des coûts du secteur financier

Les auteurs expliquent que c’est après la Grande Dépression des années 1930 que la réglementation et les réformes adoptées dans le cadre du New Deal de Franklin Delano Roosevelt ont permis l’apparition d’un système financier stable, efficace et peu coûteux, que certains ont appelé le «boring banking» (système financier ennuyeux). Le secteur financier a par la suite dépensé avec succès des milliards $ en lobbying et en contributions politiques pour faire annuler la réglementation adoptée durant le New Deal pour transformer le «boring banking» en «speculative banking» (système financier spéculatif) dans les années 1980 et 1990.

coût du système financier1Le secteur financier a connu une croissance spectaculaire par la suite, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre. Alors que l’ensemble des actifs de ce secteur aux États-Unis représentait moins de deux fois le niveau du PIB jusqu’au début des années 1980 (période au cours de laquelle la valeur relative de ces actifs a même diminué en raison de la hausse des taux d’intérêt pour lutter contre l’inflation), cette proportion a par la suite plus que doublé pour dépasser 4,5 fois le niveau du PIB à la veille de la crise de 2008, crise qui l’a fait diminuer quelque peu avant qu’elle ne reprenne sa tendance à la hausse. En fait, c’est en raison de l’intervention du gouvernement qui a dépensé des fortunes pour protéger ces actifs que cette proportion a si peu diminué lors de la crise.

coût du système financier2Selon les auteurs, un des principaux facteurs qui expliquent cette croissance est la hausse des profits des banques. Le graphique ci-contre montre que la part des profits du secteur financier sur l’ensemble des profits des sociétés s’est située entre 10 et 20 % entre 1960 et la fin des années 1980 (plus près de 10 % entre 1980 et 1985, ce qui correspond à la période au cours de laquelle la valeur des actifs sur le PIB a diminué) et que cette part a constamment été supérieure à 20 % depuis (atteignant même 40 % au début des années 2000, probablement en raison de la baisse des profits des autres sociétés lors de l’éclatement de la bulle technologique), sauf lors de la crise financière en 2007 et en 2008. Après ces deux années, cette part a rapidement augmenté pour se stabiliser entre 25 et 30 % de 2011 à 2015.

La partie gauche du graphique qui suit montre l’évolution des salaires moyens réels (en tenant compte de l’inflation) versés pour une personne travaillant à temps plein dans différents secteurs industriels entre 1987 et 2013. La ligne foncée du bas montre les salaires moyens de l’ensemble du marché du travail, celle juste au-dessus ceux versés dans le secteur manufacturier et celle du haut ceux du secteur financier (avec un bris dû au changement de la composition de ce secteur en raison de l’adoption d’une nouvelle classification des industries vers 2000). Alors que les salaires des employés à temps plein dans le secteur manufacturier et dans l’ensemble du marché du travail ont augmenté de moins de 20 % entre 1987 et 2013 (soit en 26 ans), ceux du secteur financier ont augmenté de plus de 60 %. Cela est déjà énorme, mais la partie droite du graphique montre en plus que ce salaire moyen dans l’ensemble du secteur financier (un peu moins de 90 000 $ en 2013) varie en fait énormément selon ses sous-secteurs. Alors qu’il se situait en 2013 entre 65 000 $ et 70 000 $ dans les banques commerciales, il atteignait environ 120 000 $ (près du double), en forte hausse depuis la crise (!) dans le sous-secteur des fonds, des fiducies et autres, et près de 200 000 $ dans celui des banques d’investissement et des firmes de courtiers en valeurs mobilières, sous-secteur en grande partie responsable de la dernière crise (au moins il a baissé un peu par après…)!

coût du système financier3

Si les salaires indiqués dans la partie droite du graphique précédent ne semblent pas expliquer l’ampleur de la hausse salariale indiquée dans la partie gauche de ce graphique, c’est parce que la part des activités des banques d’investissement et des firmes de courtiers en valeurs mobilières dans le système financier coût du système financier4(où les salaires sont les plus élevés), ce qu’on appelle communément le «shadow banking» (ou la finance de l’ombre), a connu une croissance phénoménale depuis 1980 (de 20 % des activités à 60 %), alors que la part du «boring banking» (où les salaires sont les moins élevés) diminuait proportionnellement, comme le graphique ci-contre l’illustre éloquemment.

L’étude se poursuit en expliquant plus en détail les composants de la finance de l’ombre qui ont le plus augmenté (titrisation, produits dérivés, etc.) et en soulignant l’explosion de l’effet de levier (de moins de 20 en 2002 à près de 50 en 2008-2009 pour les sociétés qui ont pris le plus de risque, ce qui veut dire que ces entreprises ne possédaient en fait en capital que l’équivalent de 2,5 % de leurs actifs, par rapport à 5 % en 2002; cela veut aussi dire qu’une baisse de 2,5 % de la valeur de leurs actifs était suffisante pour rayer d’un seul coup tout leur capital). Même si cette section est intéressante, je me dois de passer vite…

Le coût de la finance

Les auteurs estiment dans cette section le coût de l’hypertrophie du secteur financier, c’est-à-dire des sommes que retire ce secteur pour des activités qui n’ajoutent rien au bien-être de la population. C’est cette section que les comptes-rendus que j’ai lus soulignent le plus, mais c’est celle qui m’intéresse le moins. Moi, savoir que ça nous coûte tant de milliers de milliards $ ou plus ou moins, ça ne m’attire pas, comme je trouve ridicule de calculer combien «valent» les atomes de notre corps… Mais, bon, je vais quand même résumer succinctement les 15 pages (et les nombreux graphiques) que l’étude consacre à cette question en me contentant de présenter le tableau qui suit.

coût du système financier5

 

En fait, la pertinence de l’exercice est bien plus, selon moi, d’isoler les facteurs qui ont entraîné le gonflement du secteur financier que de tenter de les quantifier avec précision. Le tableau que j’ai retenu permet justement d’atteindre cet objectif.

Le premier facteur mentionné dans ce tableau est l’excès de rentes, que les auteurs associent aux salaires trop élevés payés dans ce secteur et à ses profits exorbitants, deux facteurs analysés précédemment. Compte tenu des études existantes sur le sujet, les auteurs se sont contentés de fournir une estimation de ces coûts uniquement pour la période de 1990 à 2005. Selon les études présentées, ce coût totaliserait entre 3,7 et 4,2 billions (milliers de milliards) $.

Ensuite, ils tentent d’estimer le coût de la mauvaise allocation des ressources due à l’attraction du secteur financier aux dépens des autres activités plus utiles socialement. Ce facteur, qu’on ne considère souvent pas assez, fait en sorte que des travailleurs (et des jeunes, et des étudiants) qui pourraient se diriger dans des domaines plus utiles socialement et économiquement que de spéculer sur des produits financiers basés sur du vent sont plutôt attirés par les hauts salaires de ce secteur. Tout en prenant soin de ne pas compter deux fois les mêmes sommes (une partie de cette mauvaise allocation a déjà été comptabilisée dans les profits et les salaires trop élevés), les auteurs en arrivent à un coût total variant entre 2,7 et 4,0 billions $ entre 1990 et 2005.

Finalement, les auteurs tentent d’estimer le coût de la partie de la dernière crise entre 2007 et 2020 (le titre du graphique, qui parle de 1990 à 2005, est donc un peu étrange) imputable au secteur financier. Ce calcul se base aussi bien sur les coûts des interventions gouvernementales que des pertes des ménages et de la baisse de la croissance causée par cette récession. On comprendra que, comme il n’existe pas de réalité sans cette récession, cette estimation soit bien imprécise. Ils estiment donc ce coût entre 6.6 et 14,5 billions $. Le coût total de l’hypertrophie du secteur financier serait donc quelque part entre 12,9 et 22,8 billions $, mais ce total ne considérant certains facteurs qu’entre 1990 et 2005, et un autre entre 2007 et 2020, cette estimation, même avec une énorme fourchette, demeure imprécise et surtout incomplète, car elle ne contient aucune estimation du coût des rentes et de la mauvaise allocation des ressources après 2005. Bref, la taille trop élevée du secteur financier coûte très cher (sans compter les vies sacrifiées, mais cela, cela ne se calcule pas, on dirait…). Pour mieux percevoir l’ampleur de ces sommes, les auteurs mentionnent que leur estimation maximale correspond à 184 000 $ par ménage des États-Unis. Mais, est-ce que ces ménages bénéficieraient vraiment tous de cette somme supplémentaire si le secteur financier en était resté au «boring banking»? Sûrement pas. Mais, la qualité de vie de tout le monde depuis 1980 aurait été meilleure.

Qui paye pour cela?

J’ai trouvé cette partie particulièrement intéressante, mais je devrai n’en présenter que certains éléments. Les auteurs se demandent qui paye pour chacun des facteurs présentés dans le tableau précédent. Je résume ci-après grossièrement les conclusions des auteurs :

  • le gouvernement, donc tous les citoyens, par l’assurance que le gouvernement ne permettra jamais la faillite des entreprises financières «too big too fail» (trop grandes pour faire faillite) et par les sommes colossales que cette assurance a coûté, surtout lors de la crise de 2007, et en raison des nombreux crédits et subventions accordés à cette industrie;
  • les gens qui contribuent à des régimes de retraite, surtout à des REER et des régimes à cotisations déterminées (et autres RVER), qui payent des frais financiers bien plus élevés que ceux versés dans des programmes gouvernementaux ou même dans des régimes à prestations déterminées (les auteurs donnent de nombreux exemples pertinents que je résume ici de façon outrancière);
  • les personnes qui cotisent à d’autres véhicules financiers (voir cet article récent sur les frais chargés pour certains régimes enregistrés d’épargne-études collectifs), comme les fonds communs de placement et les produits dérivés (dont les gestionnaires de fonds profitent de la grande complexité, voire opacité, de ces produits) sont aussi soumis à des frais exorbitants;
  • les travailleurs qui perdent leur emploi quand des firmes spécialisées dans la prise de contrôle des entreprises font des «rationalisations» et des «optimisations» (les auteurs parlent notamment des «private equity firms», expression qui se traduit par des sociétés de capital privé ou de capital d’investissement) et revendent rapidement ces entreprises à profit, alors que ces entreprises doivent souvent faire faillite par la suite en raison justement des prises de profits à court terme;
  • les investisseurs que ces firmes attirent (dont beaucoup de fonds de pension) qui ne reçoivent qu’une faible portion des profits en raison de tactiques qu’il serait trop compliqué de présenter ici;
  • les plus pauvres qui doivent faire affaire avec des «services financiers non traditionnels», comme des prêteurs sur salaire (ou «shylocks», parfois avec des taux d’intérêt quotidiens exorbitants, ce qui est interdit au Canada, mais existe dans l’économie souterraine) et des prêteurs sur gages, car les services financiers traditionnels refusent de les servir (les auteurs citent une étude qui estime qu’entre 20 et 40 % des ménages font affaire au moins occasionnellement avec ce genre de services, certains y consacrant jusqu’à 10 % de leurs revenus).

«Ce tour d’horizon des industries, des institutions et des pratiques du secteur financier est loin d’être complète. Une analyse complète des pratiques financières coûteuses devrait inclure la dette des étudiants, l’assurance maladie et d’autres produits d’assurance, les prêts automobiles, le marché hypothécaire qui a causé de nombreuses tragédies personnelles lors de la crise commencée en 2007 et d’autres marchés. Toutes ces industries ont leur propre dynamique et leurs coûts spécifiques, certains étant toutefois plus efficaces et moins problématiques que d’autres.»

Les solutions

Cette section est de l’aveu même des auteurs la moins élaborée de l’étude. Comme elle ne présente que des solutions évidentes (réglementer à nouveau, obliger la transparence, changer les incitatifs, cesser de subventionner et de sauver cette industrie, etc.), si ce n’est une recommandation d’offrir des services financiers gouvernementaux par l’établissement d’une banque publique, je n’en dirai pas plus.

Et alors…

Ce n’est pas la première fois que je lis (et présente sur ce blogue) des études sur le secteur financier, mais j’ai bien aimé celle-ci. Si je me désintéresse de l’exercice de quantifier le coût de l’hypertrophie de ce secteur, je m’intéresse beaucoup aux facteurs qui expliquent le gonflement de cette industrie par la création de services qui n’apportent rien au bien-être de la population et, encore pire, par le fait que ce gonflement a empêché le développement de services qui, eux, seraient très utiles.

Si l’étude déçoit un peu par le manque de précision de ses recommandations, il n’en demeure pas moins qu’elle nous montre clairement les caractéristiques du monstre qui a été créé sous nos yeux depuis une quarantaine d’années et nous sensibilise à l’importance de s’y attaquer…

La moralité des égoïstes

24 août 2016

raisonnementTel que mentionné vers la fin de mon récent billet sur le raisonnement motivé, je présente maintenant un autre texte portant sur ce thème tiré du Journal of Economic Perspectives. Intitulé Motivated Bayesians: Feeling Moral While Acting Egoistically (Les bayésiens motivés: se sentir moral tout en agissant de façon égoïste), ce texte de Francesca Gino, Michael I. Norton et Roberto A. Weber se penche sur les stratégies des gens qui tentent de trouver des aspects moraux à leur comportement égoïste.

Introduction

Les auteurs définissent d’entrée de jeu les deux principales expressions utilisées dans leur texte :

  • moralité : cette notion comprend des «[traduction] motivations non égoïstes variées telles que l’équité, l’honnêteté et l’efficacité ainsi que l’application des concepts de ce qui est juste [right] et bon [good]»;
  • bayésiens motivés : alors que des bayésiens examinent sans biais les faits et les preuves pour prendre une décision, les bayésiens motivés le font de façon biaisée. Par exemple un bayésien égoïste reconnaîtra que son niveau de moralité est faible tandis qu’un bayésien motivé tout aussi égoïste manipulera l’information pour montrer qu’il a quand même un haut niveau de moralité. Comme cette expression n’ajoute pas grand-chose aux concepts présentés dans ce texte, je l’éviterai dans le reste du billet.

Ils expliquent ensuite que, lorsqu’ils peuvent justifier moralement leurs comportements égoïstes, les gens ont tendance à prendre des décisions qui correspondent à leurs intérêts égoïstes aux dépens de la moralité. Ils se contentent de se sentir moraux plutôt que de l’être vraiment et utilisent diverses stratégies pour atteindre cet objectif. Le premier exemple fourni par les auteurs est un raisonnement développé par un ingénieur allemand qui a conçu des techniques plus «efficaces» pour incinérer les Juifs dans les camps de concentration lors de la Deuxième Guerre mondiale. Il a déclaré que son travail était d’aider son pays à gagner la guerre et que ce qu’il a fait est du même ordre que ce que les ingénieurs alliés ont fait en concevant des avions plus efficaces pour bombarder les villes allemandes (ou japonaises). Cet exemple montre que les gens veulent se sentir moraux et n’hésiteront pas à se construire des justifications morales pour mieux accepter leurs décisions amorales et égoïstes.

Exemples et études

Ce texte présente de très nombreux exemples et études illustrant les stratégies que les gens utilisent pour se sentir moraux alors qu’ils agissent de façon égoïste. Je me contenterai ici de mentionner ceux qui m’ont le plus frappé.

Dans une étude donnant le choix entre recevoir 6,00 $ si son partenaire reçoit 1,00 $ ou recevoir 5,00 $ si son partenaire en reçoit autant, seulement 26 % des participants choisissent la première option, plus égoïste. Par contre, lorsque le choix est énoncé autrement, soit que si on reçoit 6,00 $ on sait seulement que le partenaire recevra moins, mais qu’on peut vérifier combien il recevra (soit 1,00 $) simplement en cliquant sur un bouton, la proportion de personnes choisissant la solution égoïste passe de 26 % à 37 % (soit une proportion plus élevée de 42 %)! L’étude conclut que :

«même si les résultats obtenus et la capacité des individus à mettre en œuvre ces résultats étaient identiques, en commençant tout simplement l’exercice en mettant les gens dans un état d’ignorance sur les conséquences de leurs actions, la fréquence avec laquelle les gens ont sacrifié la richesse personnelle dans la poursuite d’un objectif moral a diminué [énormément]. De plus, à peu près la moitié des décideurs n’ont pas pris la peine de cliquer sur le bouton et obtenir l’information sur les conséquences précises de leurs actions. Dans ce contexte, les décideurs semblent traiter l’ignorance, même si elle est une absence volontaire des éléments de preuve qui pourraient facilement être connus, comme une excuse pour agir égoïstement.»

Après quelques autres exemples, les auteurs en présentent un que j’ai trouvé vraiment intéressant. Dans une autre étude, les organisateurs demandent aux participants de lancer un dé et de dire leur résultat sans que personne ne vérifie si le résultat rapporté est le bon. Les personnes reçoivent une récompense monétaire proportionnelle à leur résultat. Avec un autre groupe de participants, on répète le même exercice, mais permettant aux participants de lancer le dé trois fois, même s’ils doivent ne mentionner que le premier résultat. Le graphique qui suit montre la répartition des résultats rapportés par les participants.

égoïsme_moral1

La ligne pointillée indique la distribution qui devrait être obtenue si les participants avaient tous déclaré leurs résultats honnêtement. En effet, chaque résultat de 1 à 6 devrait représenter la même proportion des résultats, soit 16,7 % (notons que, comme le nombre de participants est peu élevé, 62 dans un cas et 67 dans l’autre, il serait normal que les résultats soient un peu différents qu’une distribution parfaitement égale; d’ailleurs les traits verticaux indiquent la marge d’erreur à 95 % de ces résultats). La partie de droite du graphique indique les résultats rapportés par les participants du premier groupe, ceux qui ont lancé le dé une seule fois. On constate qu’il y a eu moins de résultats donnant 1 ou 2 qu’attendu (un peu plus de la moitié de la proportion «normale») et que le nombre de résultats donnant 4 et plus est nettement plus élevée qu’attendu (mais bien à l’intérieur de la marge d’erreur). On peut en conclure que les gens ont sous-déclaré les résultats donnant 1 ou 2, et les ont remplacés par des résultats donnant de 4 à 6, mais plus souvent 4 ou 5 (probablement pour que leur tricherie ne soit pas trop évidente). Cet exercice est intéressant, mais je trouve qu’il est difficile de conclure de façon aussi précise avec un échantillon si petit (67 personnes) et une marge d’erreur aussi élevée. Mais bon, on peut dire que ces résultats sont significatifs, car de nombreuses autres études ont montré des résultats similaires.

La partie du centre du graphique indique les résultats rapportés par les participants au deuxième groupe, ceux qui ont lancé le dé trois fois. Comme on peut le voir, les participants ont encore moins déclaré de 1 et de 2 (cette fois dans les deux cas moins que la marge d’erreur) et beaucoup plus de 6 (et cette fois plus que la marge d’erreur). Les auteurs de cette étude en concluent que des participants se sont servis de leurs deux résultats supplémentaires pour trouver plus «moral» de tricher, car leur lancers supplémentaires leur indique que ce résultat aurait bien pu arriver. «Plutôt que de traiter les deux résultats supplémentaires comme non pertinents, ces participants intègrent tous les résultats des lancers si cela leur permet de gagner plus d’argent en signalant un score plus élevé» (ce comportement est probablement aussi un exemple de l’effet d’ancrage dont parle Daniel Kahneman dans son livre Système 1, système 2 – Les deux vitesses de la pensée, voir ce billet). On peut en effet remarquer que le profil de cette répartition ressemble beaucoup à celle de la partie gauche du graphique, qui montre la répartition «normale» des meilleurs résultats quand on retient le meilleur résultat de trois lancers de dés.

Après avoir donné des exemples des stratégies utilisées pour éviter de donner de l’argent à des organismes de charité (notamment en évitant de se faire solliciter, car c’est plus difficile moralement de refuser que d’ignorer), les auteurs abordent la question de la discrimination. Dans une autre étude, on a observé que beaucoup de patrons qui refusent un emploi à une femme dans un poste à prédominance masculine invoquent le manque d’expérience quand elles en ont moins que des candidats masculins, mais qu’elles ont plus de formation, mais la formation si elles ont plus d’expérience qu’eux, mais moins de formation. Ces patrons rejettent ainsi toute accusation potentielle de préjugés ou de discrimination, et ne sentent pas qu’ils en font preuve. D’autres études montrent des stratégies du même genre dans la discrimination de personnes handicapées et de membres de minorités ethniques.

Les auteurs présentent ensuite d’autres études sur les excuses utilisées par des personnes qui acceptent des pots-de-vin ou qui favorisent des amis ou des membres de leur famille. Encore là, bien de ces personnes prétendent que le pot-de-vin ou le fait que la personne favorisée soit de leur famille n’a joué aucun rôle dans leur choix, même si des expériences ont montré que la réception d’un pot-de-vin joue un rôle majeur dans ces choix.

Une autre expérience a montré que les gens sont plus réticents à embaucher un travailleur domestique à un salaire de niveau inférieur au seuil de pauvreté, même si le travailleur était disposé à accepter ce salaire, que lorsqu’ils font appel à une agence de placement qui, elle, les embauche à un tel salaire. Le fait de passer par un intermédiaire enlève une partie du sentiment d’injustice ou de manque d’équité qu’on peut ressentir si on pose un geste immoral directement.

Finalement, les auteurs montrent que bien des gens préfèrent ne pas savoir si un vêtement a été fabriqué par des enfants ou dans des usines de misère où les employés sont exploités, ou que cette fabrication est désastreuse pour l’environnement, surtout lorsqu’ils tiennent à l’acheter. S’ils sont quand même informés de ces faits, certains d’entre eux diront notamment que les enfants qui fabriquent ces vêtements seraient dans une situation encore plus déplorable sans cet emploi et seraient même forcés de se prostituer.

Et alors…

Quoiqu’un peu éparpillé, le texte que j’ai présenté dans ce billet nous montre la grande variété des stratégies adoptées par les personnes qui ne veulent pas assumer les choix immoraux qu’ils effectuent pour satisfaire leurs besoins égoïstes. Je ne peux que partager la conclusion des auteurs :

«La flexibilité et la créativité démontrée par les personnes dans la façon dont elles acquièrent, recherchent et analysent l’information peuvent leur permettre d’arriver à la conclusion qu’elles désirent, soit qu’elles peuvent à la fois prendre des décisions morales et égoïstes en même temps. La vaste littérature en psychologie et celle qui croît de plus en plus en économie que nous avons revues dans ce texte fournissent des preuves convaincantes que le comportement des personnes dans de nombreux domaines qui ont une composante morale est souvent dicté par un traitement de l’information biaisé, ce qui suggère que l’intégration de découvertes en psychologie dans les modèles économiques est une voie intéressante à creuser davantage dans de futures études.»

Que dire de plus?

Les métaphores et trompe-l’oeil de l’économie

22 août 2016

métaphoresAvec le livre Les passagers clandestins – métaphores et trompe-l’œil dans l’économie, Ianik Marcil s’attaque au «discours économique et politique contemporain [qui] est truffé de métaphores et de trompe-l’oeil masquant la réalité et la complexité des phénomènes sociaux (…)» et propose leur déconstruction, «première étape nécessaire à la réappropriation du langage et à la construction d’un nouveau discours économique».

Après une dédicace à Bernard Maris et à Gilles Dostaler qui ont «changé [sa] vie intellectuelle» et un avant-propos où il explique pourquoi il dénonce l’usage abusif des métaphores (par lesquelles «on présente des images comme si elles constituaient une description véridique de la réalité») et le recours fallacieux des trompe-l’œil (qui «mystifient notre perception de la réalité»), on entre dans le cœur du livre. Je vais ici tenter de simplement mentionner les sujets abordés dans chacun des chapitres qui composent ce livre pour laisser le plaisir à ses lecteurs éventuels de découvrir leur contenu plus en détail.

Les passagers clandestins : L’auteur développe dans ce chapitre l’idée que les gens qui abusent des métaphores et qui recourent aux trompe-l’œil font «figure des passagers clandestins de la pensée : ils tirent profit d’une apparence de vérité sans payer leur dû de réflexion» et «sous-entendent l’impossibilité d’y changer quoi que ce soit». Il donne ensuite quelques exemples de métaphores et de trompe-l’œil à remettre en question, puis explicite le concept de néolibéralisme qu’il considère comme un fourre-tout qui veut tout ou ne rien dire (un trompe-l’œil de gauche?😉 ). Et il termine ce chapitre en affirmant que le néolibéralisme est maintenant derrière nous, ayant laissé la place au post-libéralisme, qui est, si cela est possible, encore pire, car apolitique et plus hégémonique…

La main invisible : L’auteur explique le concept derrière cette métaphore (qui signifie que «la poursuite de l’intérêt individuel, non coordonné, permet l’atteinte de la prospérité économique et du bien-être collectif») et montre qu’il existait en fait bien avant qu’Adam Smith, considéré le père de la pensée économique classique, ne l’énonce en lui accolant la métaphore de la main invisible. Il en profite pour faire un survol des principaux penseurs qui ont développé la pensée économique basée sur ce concept (Quesnay, Hayek, Walras et bien d’autres), tout en les critiquant avec raison et en remettant les bases de l’analyse économique à leur place, soit humaine…

La dictature quantitativiste et mathématicienne : Comme son titre l’indique, ce chapitre s’attaque à la fascination des économistes pour les chiffres et surtout pour l’utilisation abusive des mathématiques pour mieux comprendre les réalités économiques. Il montre entre autres à quel point la mesure statistique la plus répandue, la moyenne, peut être trompeuse (ou peut être un trompe-l’œil) et encore pire, que la modélisation mathématique de l’économie à partir d’hypothèses fausses et réductrices de la complexité de l’économie n’est qu’un moyen de rendre «scientifique» des visions du monde en fait idéologiques.

Chacun pour soi, tous contre les autres : L’auteur montre cette fois le simplisme du concept d’homo œconomicus, cet être irréel qui ne s’intéresse qu’à ses intérêts égoïstes, et donne des exemples des métaphores utilisées pour l’imposer (utilisateur-payeur, clientèle étudiante, contribuable, ressources humaines, capital humain à développer, etc.). Or cet être ne tiendrait pas du tout compte de la réalité des humains réels : «Si la modélisation psychologique simpliste de l’homo œconomicus rate sa cible et, au final [sic], n’explique rien, c’est qu’elle fait l’impasse sur les nécessaires interrelations entre les humains et les institutions qui en résultent, ancrées dans une réalité historique, culturelle et sociologique déterminée». Il termine ce chapitre en distinguant les concepts d’individualité et d’individualisme.

La juste part et le bon père de famille : Comme le titre nous le laisse penser, l’auteur déconstruit ici ces deux métaphores (et bien d’autres). La première (la juste part) a été utilisée ad nauseam durant la grève étudiante de 2012, négligeant les avantages dont toute une société peut bénéficier d’avoir une population instruite et le principe de solidarité sur lequel cette société doit reposer. La deuxième est non seulement patriarcale et sexiste, mais confond la gestion d’un ménage avec celle d’un État.

On veut votre bien, et on va l’avoir : L’auteur aborde cette fois les métaphores et trompe-l’oeil sur la contribution respective des secteurs public et privé à la création de richesse et à la satisfaction des besoins. Il en profite pour débusquer d’autres expressions qui visent à donner une meilleure image au secteur privé, même quand ses activités nuisent au bien commun.

Trésor de guerre et doux commerce : Dans ce chapitre, l’auteur nous parle de la monnaie et de son rôle, que certains jugent inexistant, sur l’économie réelle. Il poursuit en nous présentant l’entrepreneur, ce supposé créateur de richesse vénéré, et en contestant la vision du rôle pacificateur du commerce.

Se réapproprier le discours : L’auteur conclut en comparant les économistes qui utilisent des métaphores et trompe-l’œil au médecin malgré lui de Molière qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas grâce à ses atours… Il précise que les métaphores peuvent être bien utiles tant qu’on montre clairement qu’elles en sont et qu’on ne les utilise pas comme si elles représentaient la réalité. Il termine cette conclusion en montrant clairement que l’économie n’est qu’un outil pour permettre à l’être humain de se consacrer à la vie de l’esprit et à la politique (en citant le texte que j’ai présenté dans ce billet, comme quoi les grands esprits se rencontrent!). Pour ce, il faut «se réapproprier le discours, affirmer un refus global de l’utilitarisme et de l’économisme», donc déconstruire la rhétorique dominante et mieux comprendre notre monde.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre sera pour moi une source inépuisable d’expressions qui me tapent sur les nerfs (même si j’ai déjà abordé un certain nombre des métaphores citées dans ce livre…)! Plus sérieusement, l’auteur a trouvé selon moi un moyen très amusant et très pédagogique pour en fait s’attaquer au fonctionnement de l’économie mondiale et aux théories fumeuses qui servent de paravent aux économistes et dirigeants qui nous mènent à sans cesse plus d’inégalités et directement dans le mur en termes environnementaux. Et ça se lit en quelques heures. Ne boudez pas votre plaisir!

Le raisonnement motivé

20 août 2016

raisonnementSamedi dernier, j’ai publié un premier billet sur les articles du Journal of Economic Perspectives que Timothy Taylor a présentés au début du mois sur son blogue. Je vais cette fois aborder un autre de ces articles, celui de Nicholas Epley et Thomas Gilovich intitulé The Mechanics of Motivated Reasoning (Le fonctionnement du raisonnement motivé) qui sert en fait d’introduction à trois autres textes de ce journal portant sur le raisonnement motivé.

Introduction

«[traduction] Chaque fois que nous voyons des électeurs minimiser les faiblesses de leur candidat préféré, des personnes au régime affirmer que quelques boules de crème glacée ne nuiront pas vraiment à leurs objectifs de perte de poids, ou des parents affirmer que leurs enfants sont exceptionnels, on confirme que les préférences des gens peuvent influencer leurs croyances.»

On pourrait conclure de cette citation que «les gens croient bien ce qu’ils veulent croire», mais les mécanismes qui sont à la base de ces croyances sont beaucoup plus complexes que cela. Le raisonnement motivé est en fait une version plus élaborée du biais de confirmation qui fait en sorte qu’on croit d’emblée, sans preuve, des affirmations ou des faits qui confirment nos croyances ou nos valeurs et qu’on rejette ceux qui les confrontent. Dans le cas du raisonnement motivé, on rassemble des faits qui concordent avec notre objectif (ou nos motifs) en leur accordant une importance démesurée et on minimise ceux qui ne cadrent pas avec lui, donnant ainsi une aura d’objectivité et de rationalité à nos conclusions.

Ce texte vise à clarifier les processus psychologiques à la base du raisonnement motivé, dont les différents motifs qui sont poursuivis dans ce type de raisonnement qui vise à donner un air de rationalité à des croyances biaisées. Cet exercice permettra de relativiser les perceptions que nous avons de la qualité du jugement humain et de sa prise de décision. Si de nombreux chercheurs (dont Daniel Kahneman, voir ces deux billets) ont montré que les humains sont beaucoup moins rationnels que l’homo œconomicus de la théorie économique classique et néoclassique, ils ne sont quand même des idiots qui refusent toute information qui leur déplaît. Mais, ils savent les organiser pour appuyer leurs croyances.

Les motifs

La façon de raisonner dépend des objectifs poursuivis. Un procureur de la Couronne et un avocat de la défense ne tireront pas les mêmes conclusions des faits qu’ils examinent. Cet exemple est simple, mais ne s’applique pas à tous les raisonnements. En effet, contrairement aux avocats qui ne poursuivent qu’un seul objectif dans cet exemple, les êtres humains en poursuivent de nombreux, «allant des impératifs fondamentaux de la survie et de la reproduction à des objectifs plus immédiats qui nous aident à survivre et nous reproduire, comme la recherche d’un statut social plus élevé, le maintien de ses relations sociales, la protection de ses croyances et de ses valeurs, et la cohérence de ses croyances de façon à pouvoir agir efficacement». Or, il arrive qu’un raisonnement bâti en fonction d’un de nos objectifs nuise à l’atteinte d’un autre objectif. Quand Ezra Levant accuse Denis Coderre de préférer «le pétrole de la charia», non seulement a-t-il conservé uniquement les faits (sans les vérifier, ou même en les inventant) qui correspondent à son objectif, soit de faire accepter par le Québec le passage du pipeline Énergie Est, mais il a nui ainsi à tous ses autres objectifs politiques de long terme en minant sa crédibilité (en supposant qu’il en avait avant cela!).

On a aussi tendance à se considérer sur la plupart des points meilleurs que la moyenne. Par exemple, «les 2/3 des Français pensent conduire mieux que la moyenne» et, aux États-Unis, ce serait le cas de 90 % d’entre eux… (on notera dans cette page que si 62,5 % des Français considèrent mieux conduire que la moyenne, il n’y en a aucun qui considère conduire moins bien!). On peut penser que cela est un reflet de l’égoïsme ou de la surestimation des capacités des personnes (et une partie des résultats s’explique sûrement par ce facteur), mais il peut aussi provenir de leurs objectifs. Par exemple, la définition d’un bon conducteur est-elle la même pour tous? Bien sûr que non. Pour les uns, un bon conducteur est celui qui a les meilleurs réflexes et les meilleures aptitudes à conduire à haute vitesse, tandis que pour les autres, un bon conducteur est prudent (et courtois) et met la priorité àla sécurité de ses déplacements et non à leur rapidité. Évidemment, les conducteurs ont comme objectif de conduire comme ils pensent qu’un bon conducteur doit le faire. Ils trouveront donc tous qu’ils sont de bons conducteurs et que ceux qui conduisent autrement sont moins bons qu’eux. Il est donc essentiel de savoir quel est l’objectif poursuivi dans un raisonnement pour se prononcer sur sa validité.

Les objectifs et les croyances

Dans l’exemple précédent, on a vu l’importance des objectifs dans le raisonnement. Mais cela n’explique pas comment il peut devenir biaisé. Cela se fait plutôt dans le choix et l’évaluation des faits (ou des preuves). Or, le choix et l’évaluation des faits sont influencés par nos objectifs.

On considère en général qu’un juge est davantage en mesure de choisir et d’évaluer des faits et des preuves de façon plus impartiale qu’un procureur et qu’un avocat de la défense, qui les choisissent et les évaluent en fonction de leurs objectifs opposés. Si on admire un cinéaste, disons Roman Polanski, on ne niera pas nécessairement la pertinence des accusations de viol qui ont été portées contre lui, mais on pourra dire qu’on doit en faire abstraction pour se concentrer sur la qualité de son œuvre. Une autre personne pour qui ce genre de comportement est totalement inacceptable pourra cesser de regarder ses films ou même d’en parler. Tout dépend de nos objectifs et de nos valeurs (ou croyances). Chacune de ces personnes choisira différemment les faits et les évaluera différemment. Un autre exemple du genre (mais très différent) est d’éviter de passer des tests sur une maladie quand on craint d’en ressentir les symptômes. De leur côté, les conspirationnistes ne chercheront que les faits qui corroborent leurs croyances, ne cherchant même pas à prendre connaissance des preuves qui les contredisent, les considérant biaisées (tous les chercheurs climatiques seraient payés par les groupes environnementalistes, par exemple), alors que bien souvent leurs croyances sont simplement non réfutables, mais aussi non prouvables.

Nos critères de choix et d’évaluation ne sont pas les mêmes face aux faits qui appuient nos croyances (ou nos valeurs) et à ceux qui les contredisent. On se demandera des premiers si ces faits sont simplement crédibles (et on les acceptera si c’est le cas), tandis qu’on exigera des preuves hors de tout doute raisonnable pour les deuxièmes et on les rejettera si on a le moindre doute sur leur exactitude.

Les auteurs abordent ensuite les stratégies adoptées pour diminuer la possibilité de subir les conséquences de la dissonance cognitive, stratégies qui visent à gommer les conflits entre nos valeurs ou entre les faits qui ne cadrent pas avec elles. Ils mentionnent notamment la recherche de conformité (ou d’uniformité), où on adoptera la position de la majorité pour éviter les conflits avec un groupe. Ce type de stratégie peut aussi se manifester quand des proches nous aident à réduire l’importance des conflits que nous vivons avec nos valeurs («ben non, ce n’est pas de ta faute», «ça serait arrivé quand même», etc.). Ils donnent d’autres exemples où toute une société défendra l’indéfendable, en justifiant «les mauvais traitements des minorités, la répartition inégale des ressources, ou la dégradation de l’environnement à travers une variété de mécanismes, y compris le discours quotidien, les messages des médias de masse [et] le code pénal (…)».

Le dernier exemple donné par les auteurs porte sur le film Gone with the wind (Autant en emporte le vent). Il ne porte pas sur la phrase la plus célèbre du film, mais sur le refus de Scarlett O’Hara de réfléchir sur les faits qui remettent en question sa relation avec Rhett Butler. L’aveuglement de membres de couples face à la fin manifeste de leur relation est aussi une stratégie de raisonnement motivé. Les auteurs concluent en se réjouissant du fait que les économistes s’intéressent maintenant à un sujet sur lequel les psychologues se penchent depuis longtemps.

Autres textes

Dans un autre billet paru cette semaine, Timothy Taylor présente plus en détail les quatre textes du dernier Journal of Economic Perspectives portant sur le raisonnement motivé, dont celui dont j’ai parlé dans ce billet. Voici brièvement les thèmes abordés par les trois autres textes :

  • Le texte de Roland Bénabou et Jean Tirole examine de plus près la question des valeurs et des croyances. Ils donnent comme exemple la grande différence entre les pays des croyances sur l’importance de l’effort dans la réussite financière. La majorité (60 % aux États-Unis) de la population des pays qui ont un faible filet social croit  que l’effort est la clé de la réussite, tandis que seule une minorité de la population des pays avec un meilleur filet social en fait autant (30 % en Europe de l’Ouest), accordant plus d’importance à la chance et aux inégalités.
  • Le texte de Russell Golman, George Loewenstein, Karl Ove Moene et Luca Zarri explore plus à fond le désir de la plupart des gens de partager leurs croyances et leurs valeurs avec les gens qui les entourent et parfois avec toute la population de leur pays (le conformisme dont le texte présenté dans ce billet parlait). On observe par exemple que les étudiants en économie sont moins altruistes que les étudiants des autres sciences sociales et qu’ils le deviennent de moins en moins, influencés par le comportement de leurs collègues qui copient celui de l’homo œconomicus. Ce type de comportement explique aussi le prosélytisme et les guerres de religion.
  • Le dernier de ces textes, celui de Francesca Gino, Michael I. Norton et Roberto A. Weber, porte sur les stratégies des gens qui tentent de trouver des aspects moraux à leur comportement égoïste. Il s’agit souvent d’une stratégie pour mieux se sentir sans pour autant abandonner ses objectifs égoïstes. Je n’en dirai pas plus, car je compte présenter ce texte dans un prochain billet.

Et alors…

Le comportement réel de notre espèce m’a toujours fasciné. Cela explique l’importance que j’ai accordée au livre Système 1, système 2 – Les deux vitesses de la pensée de Daniel Kahneman. Je suis par contre parfois irrité de l’utilisation qu’on fait des conclusions de ce livre et des autres travaux portant sur la manque de rationalité de l’être humain et sur sa propension à tomber dans les nombreux pièges des biais cognitifs. Le texte que j’ai présenté dans ce billet (ainsi que les trois autres dont j’ai esquissé le contenu) permet de bien nuancer ces lacunes. Elles existent, bien sûr, mais l’être humain cherche presque toujours à trouver des faits qui peuvent le convaincre (ou convaincre les autres) que ses biais sont en fait basés sur des raisonnements rationnels… même si, bien souvent, ses raisonnements ne le sont pas du tout!

Les postes vacants, les exigences scolaires et le salaire minimum

17 août 2016

postes vacants_scolaritéDans un billet publié en avril dernier, j’ai présenté pour la première fois des données provenant de l’Enquête sur les postes vacants et les salaires (EPVS). Comme je l’ai écrit dans ce billet, cela n’était pas idéal, car cette enquête n’avait publié des données que pour trois trimestres, dont celles du premier trimestre qui n’avaient en fait été recueillies seulement en février et mars 2015 et étaient donc incomplètes (voir l’annexe B au bas ce cette page).

Statistique Canada a publié la semaine dernière les données pour le premier trimestre de 2016, ce qui permet maintenant d’analyser des données complètes pour une année entière. Dans le billet précédent, j’ai présenté ces données en faisant un lien entre le chômage et les postes vacants par niveaux de compétence, en montrant entre autres que, contrairement à ce que certains politiciens prétendent, les postes vacants étaient proportionnellement plus nombreux dans les professions les moins spécialisées que dans celles les plus spécialisées. Cette fois, j’examinerai ces données selon les exigences scolaires des employeurs et les comparerai avec le niveau de scolarité de la population et des personnes en emploi, pour le Québec et le reste du Canada. Pour ce, j’utiliserai les données moyennes du deuxième trimestre de 2015 au premier trimestre de 2016 du tableau cansim 285-0004 et les comparerai à celles du tableau 282-0208 sur le niveau de scolarité.

Exigences scolaires des employeurs

Au cours de la première année pour laquelle l’EPVS nous fournit des données complètes, le taux de postes vacants (nombre de postes vacants divisé par le nombre d’emplois salariés) fut nettement plus élevé dans le reste du Canada (données du Canada moins celles du Québec) qu’au Québec, soit 2,72 % par rapport à 1,78 % (soit un taux 53 % plus élevé).

Le graphique qui suit montre la répartition des postes vacants, de la population (âgée de 15 à 64 ans) et de l’emploi (des personnes âgées de 15 à 64 ans, y compris les travailleurs autonomes) selon le niveau de scolarité exigé par les employeurs pour les postes vacants qu’ils ont déclarés et selon le plus haut niveau de scolarité atteint dans la population et chez les personnes en emploi.

postes vacants_scolarité1

Ce graphique est vraiment étonnant. On peut voir que le pourcentage de postes vacants déclarés par les employeurs décroît en fonction du niveau de scolarité exigé. J’aimerais toutefois apporter une précision avant de commenter davantage ce graphique. Pour les postes vacants, l’indication «moins d’un DES» s’applique en fait à ceux pour lesquels les employeurs n’ont aucune exigence scolaire, tandis que les données que je compare sont pour la population et les travailleurs ayant moins d’un diplôme d’études secondaires (DES). Pour vérifier s’il s’agissait d’une omission de la mention des exigences scolaires par les employeurs répondant à l’enquête ou vraiment d’une absence de telles exigences, j’ai tout d’abord comparé les salaires offerts. Or, ceux-ci sont nettement moins élevés dans cette catégorie, soit de 13,48 $ pour l’ensemble du Canada par rapport à 15,30 $ lorsque l’exigence est un DES, à plus de 20,00 $ pour un diplôme d’études postsecondaires, à près de 35,00 $ pour un baccalauréat et à plus de 40,00 $ pour un diplôme supérieur au baccalauréat.

J’ai ensuite regardé dans quelles professions on observait le plus d’absence d’exigences scolaires. La très grande majorité de l’absence d’exigences scolaires se trouve dans des professions peu ou pas spécialisées, ou dont les compétences s’acquièrent plus par l’expérience que par la scolarité. Les dix professions (sur les 500) qui regroupaient le plus de postes vacants sans exigences scolaires sont dans l’ordre les serveurs au comptoir, les vendeurs du commerce de détail, les caissiers, les cuisiniers, les serveurs d’aliments et de boissons, les commis de magasin, les conducteurs de camion, les manœuvres en construction, les ouvriers agricoles et les préposés à l’entretien ménager. Les postes vacants dans ces 10 professions représentaient 54 % de ceux où les employeurs n’ont aucune exigence scolaire. Et les professions qui suivaient avaient les mêmes caractéristiques. On peut donc conclure que les postes vacants sans exigences scolaires sont bien des postes qui peuvent être occupés par des gens n’ayant pas nécessairement un DES.

Mais, revenons au graphique… Alors que les employeurs n’ont aucune exigence scolaire pour 37 % des postes vacants déclarés, ce n’est que pour 11 % de ces postes qu’ils exigent un baccalauréat (9,0 %) ou plus d’un baccalauréat (seulement 2,0 %). En fait, la proportion des postes vacants pour lesquels les employeurs n’ont aucune exigence scolaire est 2,7 fois plus élevée que la proportion de la population âgée de 15 à 64 ans ayant moins d’un DES (14,0 %) et 4,2 fois plus élevée que la proportion des travailleurs ne possédant pas au moins un DES (8,8 %). La proportion des postes vacants pour lesquels les employeurs exigent tout juste un DES (28 %) est aussi plus élevée que celle de la population ayant un DES (22 %) et que celle des travailleurs dans la même situation (21 %). Cela fait en sorte que les employeurs exigent au plus un DES pour près des deux tiers (37 % + 28 % = 65 %) des postes vacants alors que ce niveau de scolarité ne s’observe que pour 36 % de la population (14 % + 22 % = 36 %) et pour 30 % des personnes en emploi (9 % + 21 % = 30 %).

À l’inverse, les proportions de postes vacants pour lesquels les employeurs exigent au moins des diplômes d’études postsecondaires, un baccalauréat ou plus sont toutes inférieures aux proportions de la population et des personnes en emploi étant titulaires de tels diplômes. On observe par exemple une proportion de quatre à cinq fois plus élevée de personnes ayant un niveau de scolarité supérieur au baccalauréat dans la population (8,0 %) et chez les travailleurs (9,3 %) que dans les exigences des employeurs pour leurs postes vacants (2,0 %).

Le graphique suivant est équivalent au précédent, mais pour le Québec.

postes vacants_scolarité2

On observe au Québec le même phénomène qu’au Canada, mais avec moins d’ampleur. Les employeurs exigent au plus un DES pour 52 % des postes vacants (25 % sans aucune exigence et 27 % pour une exigence limitée au DES), alors que seulement 31 % de la population âgée de 15 à 64 ans (16 % et 15 %) et 25 % de la population du même âge en emploi (11 % et 14 %) n’a qu’un DES ou moins. Cette proportion de 52 % demeure toutefois nettement moins élevée que pour les postes vacants du reste du Canada (65 %).

Les écarts entre les exigences scolaires pour les postes vacants et la scolarité de la population et des travailleurs sont un peu moins élevés au Québec que dans le reste du Canada du côté des études postsecondaires et du baccalauréat, mais cet écart l’est tout autant du côté de la scolarité supérieure au baccalauréat.

Comme le taux de postes vacants est moins élevé au Québec (1,78 %) que dans le reste du Canada (2,72 %), il semble donc clair que le surplus de postes vacants dans le reste du Canada est fortement concentré dans des postes ayant peu d’exigences scolaires. Est-ce à dire qu’on manque de personnes peu scolarisées au Québec et encore plus dans le reste du Canada? Ne concluons pas trop vite…

Autres caractéristiques

Je vais rapidement mentionner deux autres constats qui peuvent sembler étonnants :

  • pour 49 % des postes vacants canadiens et 45 % de ceux du Québec, les employeurs exigent moins d’un an d’expérience, et pour seulement 2 % de ces postes au Canada et 3 % au Québec, ils exigent au moins 8 ans d’expérience;
  • environ 75 % des postes vacants du Canada et 79 % de ceux du Québec sont permanents.

Et alors…

Que conclure de tout cela? Je vais d’abord aborder ce qu’il ne faut pas conclure… En effet, avant de tenter d’interpréter ces résultats, il faut d’abord réaliser qu’un poste doit être vacant pour être considéré dans les données que j’ai présentées. Il ne faut donc pas penser que les caractéristiques des postes vacants sont les mêmes que celles des postes que les employeurs réussissent à pourvoir. Voici la définition de poste vacant utilisée par Statistique Canada (voir la note 11 du tableau cansim 285-0004 que j’ai utilisé pour ce billet) : «Un poste est vacant s’il satisfait aux conditions suivantes : il existe un poste qui est vacant à la date de référence (première journée du mois) ou qui le deviendra au cours du mois; il y a des tâches à accomplir durant le mois pour le poste en question; et l’employeur cherche activement un travailleur à l’extérieur de l’organisation afin de pourvoir le poste». Il ne s’agit donc pas des caractéristiques des postes que les employeurs cherchent à pourvoir, mais des postes que les employeurs ne réussissent pas à pourvoir! En effet, les données nous le montrent depuis des années, la croissance d’emploi est beaucoup plus forte dans les emplois qui exigent le plus de compétences, mais ces emplois semblent moins difficiles à pourvoir, car le niveau de scolarité (et de compétences) de la population augmente encore plus rapidement que les exigences des employeurs (notamment parce que le niveau de scolarité de nos immigrants est plus élevé que celui des natifs). De même, le taux de chômage des personnes ayant moins d’un DES est nettement plus élevé (13,2 % chez les personnes âgées de 25 à 54 ans en moyenne d’avril 2015 à mars 2016, selon les données du tableau cansim 282-0208) que celui des personnes ayant un diplôme universitaire (5,1 %) et leur taux d’emploi est bien plus faible (60,0 % par rapport à 86,2 %).

En fait la question qu’on peut se poser est plutôt : pourquoi les employeurs ont-ils plus de difficulté à pourvoir des postes qui exigent peu de scolarité pour lesquels ils offrent des salaires peu élevés que des postes qui exigent plus de scolarité et pour lesquels ils offrent de meilleurs salaires? Et, la réponse est, comme souvent, dans la question. Comme ce n’est pas parce que la population ne possède pas les compétences exigées, on ne peut que conclure que c’est parce que, justement, les salaires (et autres conditions de travail) offerts ne sont pas satisfaisants. Alors, que faire? Lorsqu’on offre en moyenne 11,02 $ au Canada et 10,66 $ au Québec pour des postes de caissiers ou 11,26 $ au Canada et 10,80 $ au Québec pour des postes de serveurs au comptoir (et qu’on traite souvent les personnes qui acceptent de telles offrent comme des moins que rien…), doit-on se demander longtemps pourquoi on ne trouve pas rapidement de personnes prêtes à occuper ces postes quand ils se libèrent? On notera que ces salaires sont ceux qui sont offerts pour les postes demeurés vacants, mais on ne sait pas quels salaires ont été offerts pour les postes de caissiers et de serveurs au comptoir qui ont été pourvus. Chose certaine, si le salaire minimum augmentait à 15,00 $ de l’heure, les employeurs auraient moins de difficulté à trouver preneurs pour ces postes!

Deux livres orthodoxes sur l’économie

15 août 2016

pas compliquéL’économie, ce n’est pas compliqué (le français non plus!)

Je n’ai pas n’ai pas vraiment apprécié le premier livre de Gérald Fillion et François Delorme. Je me suis quand même convaincu de leur donner une autre chance et de lire leur deuxième, L’économie, c’est pas compliqué, malgré son titre populiste en mauvais français… Avec ses quelque 60 textes, je ne m’imposerai toutefois pas de résumer ou commenter chacun d’entre eux.

Le titre n’est pas seulement mauvais en français, mais l’est aussi conceptuellement. En fait, oui, l’économie c’est compliqué. D’ailleurs, dès la deuxième phrase de l’avant-propos, on peut lire que «C’est un sujet certainement complexe». Mais, bon, passons par-dessus ces considérations sémantiques…

Les 60 textes de ce livre ne sont pas regroupés par sujets ou par thèmes, mais présentés en ordre alphabétique. Cette présentation est confondante pour le lecteur, car il doit à chaque texte s’adapter à un contexte différent.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? On peut, encore une fois, passer son tour. Même s’il contient bien moins d’erreurs manifestes que le livre précédent, ce livre nous laisse sur notre faim. Non seulement ce format ne permet pas d’approfondir les sujets abordés, mais les auteurs semblent toujours vouloir ménager la chèvre et le chou. Si parfois les nuances apportées sont pertinentes, d’autres fois elles sont sans odeur et sans saveur. Au bout du compte, sans être inintéressant, ce livre ne parvient pas à présenter une vision cohérente et surtout pas complète de l’économie.

 

pas compliqué_maximiserMaximiser le potentiel économique du Québec

Sous la direction de Mario Lefebvre, Marcelin Joanis et Luc Godbout, Maximiser le potentiel économique du Québec regroupe 13 textes portant sur l’économie du Québec. Je vais glisser au moins un mot sur chacun de ces textes, mais vais les présenter selon les trois thèmes que ce livre propose.

Contexte économique et perspectives : Pierre Fortin présente positivement la performance économique du Québec depuis 15 ans et souligne les «vents de face» qui se pointent au cours des prochaines années. Ce texte est pertinent et clair. Celui de Pierre-Paul Proulx ratisse plus large et aborde des questions plus litigieuses, comme la mondialisation, l’adaptation économique, le réchauffement climatique et les nouvelles technologies. Ensuite, Yves St-Maurice se penche sur la question de la productivité. Ce texte est malheureusement décevant, car il confond, comme souvent, l’efficacité (dont l’amélioration est un objectif louable) avec la productivité (qui est la contribution au PIB par heure travaillée). Finalement, Thérèse Laflèche, la seule femme écrivant dans ce livre, nous montre l’importance de l’intégration des immigrants.

Rôle du secteur public : Jean-Pierre Aubry montre tout d’abord l’importance de la gestion transparente et fondée sur des données fiables et complètes dans les activités gouvernementales. Puis, Marcelin Joanis présente des propositions pour assurer le bon fonctionnement de nos marchés publics, principalement dans l’octroi de contrats de construction. Jean-Michel Cousineau explique le fonctionnement et les effets de deux types de programmes gouvernementaux de redistribution des revenus (par l’impôt et par des transferts). Pour faire changement, Luc Godbout répète et répète encore que ce serait plus efficace pour l’économie de réduire les impôts et augmenter les taxes. Assez étrangement, il ne cite plus les études théoriques que j’avais critiquées dans ce billet pour appuyer ses propos, mais en cite d’autres, en général plus anciennes (dont une datant de 2001 et utilisant des données de 1965 à 1990, mais ne parle pas d’une étude plus récente affirmant que les liens établis par ce genre d’étude sont fragiles…) et pas toutes accessibles sur Internet (je ne prétends nullement que ce soit en raison de mon billet qu’il a changé ses sources, mais je dois avouer que cela m’a fait sourire…)! François Delorme analyse dans le texte suivant la trajectoire de la dette publique au Québec, et ne s’en inquiète pas (avec raison).

Enjeux spécifiques : Jean-Claude Cloutier s’interroge sur la faible propension des Québécois à former des entreprises. Jean-Pierre Lessard défend l’idée de la construction d’un train à grande vitesse (TGV) entre Québec et Windsor au sud de l’Ontario. Notons qu’il s’agit d’un des seuls textes qui analyse une mesure en fonction de ses effets sur les émissions de gaz à effet de serre. Mario Lefebvre montre l’importance économique des centres urbains et propose une modification à la fiscalité municipale.

Jusque là, j’avais apprécié davantage ce livre que je ne m’y attendais, même si aucun texte ne m’avait entièrement rejoint. Disons qu’aucun ne m’avait déplu autant que ce à quoi je m’attendais. Puis est venu le dernier texte, celui de Jean-Luc Landry, proposant d’«améliorer» le modèle québécois. Je vais me pencher un peu plus sur ses propositions…

Ce texte commence en affirmant que «la droite et la gauche n’existent pas». J’ai aussitôt soupçonné que l’auteur était de droite, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il le soit autant! Il propose donc pour «améliorer» notre modèle :

  • de poursuivre l’austérité budgétaire, car, contrairement à ce qu’ont montré Pierre Fortin et François Delorme, l’état de nos finances serait selon lui déplorable; le plus drôle dans cette section est que la seule source que l’auteur fournit (il n’en fournira plus d’autres par la suite) est une étude de Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff qui contenait plein d’erreurs de calcul dans leur feuille Excel utilisée pour appuyer leurs conclusions (voir ce billet pour plus de précision); notons en plus que cette proposition va directement à l’encontre de ce que trois des auteurs de ce livre recommandaient récemment dans cette lettre parue dans Le Devoir;
  • de privatiser la Société des alcools du Québec et le secteur de distribution d’Hydro-Québec;
  • de privatiser une partie du travail de nos policiers;
  • d’abolir la réglementation de l’industrie du taxi et le système de gestion de l’offre de l’agriculture;
  • de créer un poste de directeur du budget comme au fédéral : je me demandais pourquoi j’étais d’accord avec une de ses propositions quand il a ajouté que ce poste viserait entre autres à affaiblir les syndicats de la fonction publique qu’il juge trop puissants (ce qui explique sûrement le fait que nos employés ont reçu des augmentations de salaires à peine supérieures à l’inflation depuis des années, quand leurs salaires n’ont pas été gelés et la couverture de leurs régimes de retraite n’a pas été diminuée…);
  • d’abolir la sécurité d’emploi dans la fonction publique.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je me suis procuré ce livre davantage par curiosité que par intérêt. Je ne pensais pas y apprendre grand chose, mais voulais tout de même prendre connaissance de ce que ses auteurs y disaient. Comme prévu, ils y parlent beaucoup de la croissance du PIB et des finances publiques, mais très peu des inégalités et des conséquences de la croissance sur le réchauffement climatique. Bref, j’ai lu ce que je m’attendais à lire. Si cela vous intéresse, alors procurez-vous le!

Cela dit, ce livre présente un panorama assez complet de la façon dont ces économistes orthodoxes, qui sont parmi les plus influents au Québec (les auteurs sont tous membres du Comité des politiques publiques de l’Association des économistes québécois), voient l’économie, quels sont les sujets qui les interpellent et quelles solutions ils proposent pour y faire face. Ce livre montre aussi et surtout pourquoi il faut à tout le moins compléter ce discours (et souvent le contester) et mettre sur la place publique des enjeux différents et la plupart du temps plus essentiels.

La reddition de comptes en éducation aux États-Unis

13 août 2016

reddition des comptes éducationUSJ’ai parlé à quelques reprises de Timothy Taylor. Il n’est pas seulement l’auteur d’un blogue qui est une source intéressante pour se tenir au courant d’études récentes, mais il est aussi l’éditeur du Journal of Economic Perspectives. Chaque trimestre, il écrit un billet pour présenter sommairement les articles de la version la plus récente de ce journal, dont tous les articles sont offerts gratuitement sur Internet. Grâce au dernier de ces billets, j’ai consulté une dizaine de textes et en ai lu quelques-uns. Je vais ici présenter celui de David J. Deming and David Figlio intitulé Accountability in US education: applying lessons from K–12 experience to higher education (La reddition de comptes en éducation aux États-Unis: appliquer les leçons des expériences vécues dans les écoles primaires et secondaires à l’enseignement supérieur).

Contexte

La reddition de comptes est de nos jours une caractéristique de plus en plus répandue aux États-Unis et ailleurs des politiques éducatives. Dès la fin des années 1980, les États-Unis ont développé des façons de mesurer le succès des élèves des écoles primaires et secondaires. Ces mesures ont pris encore plus d’importance lors de l’adoption de la loi No Child Left Behind (aucun enfant laissé de côté) en 2001. Le gouvernement de George W. Bush, inquiet des mauvais résultats des élèves de son pays dans les tests internationaux, a adopté cette loi pour améliorer la performance de ces élèves. On y prévoyait entre autres des récompenses et des sanctions aux écoles et aux enseignants selon la performance des élèves sous leur responsabilité (les auteurs expliquent que ces mesures se basaient entre autres sur les prescriptions de Milton Friedman qui favorisait, on s’en doute, d’augmenter la concurrence entre les écoles). Notons que si une école ne parvenait pas à obtenir les résultats attendus, elle pouvait être forcée de fermer ses portes. On se rappellera que François Legault, quand il était ministre de l’Éducation du Québec a essayé d’imposer des mesures du genre avec ses contrats de performance basés sur cette vision de l’éducation (ayant été à l’époque président du conseil d’établissement d’une école secondaire, j’ai déjà aidé le personnel de l’école à remplir ce genre de document. Quelle perte de temps!), et les prévoyait aussi plus récemment dans le programme de la CAQ.

Selon les études présentées par les auteurs, les mesures de reddition de comptes peuvent de fait améliorer les indicateurs retenus, mais risquent de nuire aux autres objectifs de l’éducation plus difficilement mesurables avec des indicateurs, comme la pensée critique, la maturité, l’ouverture d’esprit et la citoyenneté. Les enseignants et écoles menacés se concentreront alors bien souvent sur l’amélioration à court terme des indicateurs retenus, par exemple en enseignant les tests plutôt que les matières que ces tests sont censés évaluer, aux dépens d’objectifs d’acquisition de compétences qui ne se font sentir qu’à long terme. Ces mesures peuvent facilement devenir contre-productives, nuisant parfois carrément à l’éducation des jeunes . D’autres études soulèvent le danger que l’obligation d’atteindre des indicateurs précis incite à la corruption, comme le mentionne ce qu’on appelle la Loi de Campbell (voir à la page 27 de ce document): «Plus on utilise un indicateur social quantitatif à des fins de prise de décision, (…) plus il est capable de distordre et de corrompre le processus social qu’il est censé piloter»

Résultats

Les auteurs décrivent ensuite divers résultats obtenus aux États-Unis avec ce genre de mesures de reddition de comptes :

  • la valeur des maisons proches d’écoles «performantes» a augmenté souvent de façon significative;
  • les dons aux écoles ont varié considérablement selon leurs indicateurs (notons que ces dons représentent une part bien plus grande du financement des écoles qu’ici);
  • les résultats des élèves en lecture et en mathématiques se sont légèrement améliorés, surtout dans les écoles ayant historiquement les moins bons résultats;
  • le nombre d’exemptions aux examens d’élèves moins performants a été plus nombreux pour améliorer les indicateurs de bien des écoles;
  • des écoles ont diminué la variété de leur enseignement pour le concentrer sur les matières évaluées par les indicateurs;
  • les écoles ont développé un grand nombre de stratégies pour faire augmenter leurs indicateurs évalués, par exemple en améliorant la qualité des repas offerts les jours d’examen, mais pas les autres jours (!), en classant plus d’élèves dans des catégories d’incapacité et en suspendant les élèves les moins performants les jours où les tests sont donnés;
  • lorsque les indicateurs reposent sur leur amélioration plutôt que sur leur niveau, des écoles ont déjà pris des mesures visant à faire diminuer la performance des élèves lors des premières périodes pour que ce soit plus facile de la faire augmenter par la suite.

La reddition de comptes dans l’enseignement supérieur

Pour l’instant, l’équivalent de ces mesures pour l’enseignement supérieur est «limité» à fournir certains renseignements portant sur les droits de scolarité, le revenu des familles des étudiants, la dette des étudiants, la proportion d’étudiants recevant des prêts et les remboursant à la fin de leurs études (!), le revenu des diplômés dix ans après l’avoir obtenu, le taux de diplomation et des données démographiques (notamment ethniques).

Pour les auteurs, le contenu des informations transmises est un signal envoyé à la population à la fois sur ce qui est jugé important et sur ce qui ne l’est pas. Même si ces informations ne sont pas hiérarchisées par les écoles, des revues les compilent et bâtissent des «palmarès» d’établissements, comme le fait ici le magazine L’actualité avec son palmarès des écoles secondaires. Et, comme ici, ces palmarès ont un impact important sur l’évolution des inscriptions.

Déjà que les résultats des mesures de reddition de comptes sont pour le moins discutables aux niveaux primaire et secondaire, ils peuvent potentiellement être encore plus insidieux dans l’enseignement supérieur, tant du fait que les établissements peuvent choisir les personnes qu’ils acceptent ou refusent qu’en raison de la grande variété de programmes aux objectifs différents qu’on y trouve. Le choix d’un indicateur avantagera toujours un de ces objectifs au détriment des autres. En conséquence, les classements établis selon des indicateurs n’ont carrément aucun sens. On trouve par exemple dans ces classements des comparaisons entre des universités offrant des programmes de génie et des conservatoires de musique! Évidemment, les diplômés en génie ont des revenus plus élevés à la fin de leurs études… Voici d’autres constats faits par les auteurs :

  • ces indicateurs sont grandement influencés par les caractéristiques des étudiants qui fréquentent les établissements classés ; par exemple, un établissement qui reçoit surtout des étudiants de première génération (dont les parents n’ont pas de diplôme d’études supérieures) aura un taux de diplomation relativement faible et un taux d’étudiants accumulant des dettes de prêts étudiants plus élevé que la moyenne; un tel établissement sera moins attrayant, même s’il joue un rôle important dans la société, et sera incité à sélectionner davantage les étudiants qu’il accepte, au détriment des avantages qu’il apportait pour la société;
  • les établissements qui offrent des programmes notamment en services sociaux et en enseignement, domaines pourtant essentiels, seront désavantagés en raison des salaires moins élevés touchés par les diplômés : «L’évaluation des établissements sur une seule dimension comme les revenus attendus pourrait conduire à la réduction des possibilités de former des étudiants dans des domaines qui sont socialement souhaitables, mais pas financièrement lucratifs»;
  • aucun indicateur n’évalue les avantages pour une société démocratique d’avoir une population bien éduquée, qui participe davantage aux débats de société et qui apporte des contributions à plus long terme.

Cela dit, les auteurs ne rejettent pas toutes les formes de reddition de comptes. Ils proposent des critères à respecter pour rendre cette reddition de comptes plus efficace et socialement désirable. Ils donnent notamment comme exemple le fait que 99 % des étudiants qui étudient dans des écoles qui ne respectent pas les normes sur les prêts étudiants fréquentent des écoles à but lucratif qui ne regroupent pourtant que 5 % des élèves. «La combinaison de prix élevés et de faibles taux de placement sur le marché du travail est très fortement concentrée dans le secteur de l’éducation supérieure à but lucratif, ce qui en fait une cible de choix pour une reddition de comptes plus sévère».

Et alors…

Même si ce texte est un peu éparpillé, il contient la grande majorité des réserves et même des objections qu’on peut énoncer contre les mesures chiffrées de reddition de comptes. En effet, l’utilisation abusive d’indicateurs comme objectifs de gestion (ou «cibles») fait toujours en sorte que les gestionnaires viseront les indicateurs et non ce qu’ils indiquent. Un des aspects de ce texte que j’ai le plus appréciés est qu’il soit publié dans une revue spécialisée en économie et non pas dans une revue davantage axée sur la sociologie ou sur l’éducation. Est-ce un signe que certains économistes acceptent maintenant des analyses différentes de celles habituellement fermées à leur discipline? Si oui, tant mieux!

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