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La maison brûle

2 décembre 2019

Avec son livre La maison brûle – Plaidoyer pour un New Deal vert, Naomi Klein, journaliste et autrice, «brosse un portrait saisissant de l’effondrement écologique et social actuel, mais surtout des personnes et des mouvements qui luttent pour faire de cette catastrophe une formidable occasion pour l’humanité».

Introduction – «Nous sommes le feu de forêt» : Si tant de jeunes font la grève du vendredi et participent à des manifestations pour revendiquer des actions concrètes pour protéger l’environnement et pour lutter contre le réchauffement climatique, c’est parce que ce sont eux et elles qui en ressentiront le plus les conséquences, mais aussi parce qu’ils et elles sont nombreux.euses à les vivre déjà. L’autrice aborde ensuite :

  • l’engagement et le «super pouvoir» de Greta Thunberg (cette section ressemble en partie à un résumé du petit livre Rejoignez-nous de Greta Thunberg que j’ai présenté dans ce billet et qui contient la phrase qui sert de titre à ce livre);
  • le contenu de ce livre qui «rassemble de longs reportages, des textes de réflexion et des conférences (…) rédigés au fil des dix dernières années», et présentés par ordre chronologique, dont ceux sur le New Deal vert ont été revus et augmentés;
  • d’autres sujets traités dans les textes suivants, mais de façon un peu différente ici.

1. Un monde perforé : Paru dans The Guardian en juin 2010, ce texte porte sur les conséquences de l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique en avril 2010, conséquences qui furent désastreuses malgré les propos rassurants de l’entreprise (British Petroleum ou BP) et du gouvernement des États-Unis.

2. Le capitalisme contre le climat : Paru dans The Nation en novembre 2011, ce texte aborde le discours des organismes qui nient le rôle des êtres humains dans le réchauffement climatique et leur impact sur la politique et l’opinion publique. L’autrice leur donne raison sur un point. En effet, la lutte contre le réchauffement climatique est l’enjeu idéal «pour faire progresser plusieurs causes chères à la gauche, comme la redistribution de la richesse, l’augmentation des impôts, une plus grande intervention de l’État et le resserrement de la réglementation». De façon plus précise, elle propose des interventions dans six domaines : «infrastructures publiques, planification de l’économie [voir ce billet], réglementation des entreprises, commerce international, consommation et fiscalité [dont des écotaxes]». Elle analyse ensuite les raisons qu’ont les négateur.trices du réchauffement climatique de refuser d’y croire et l’échec des mouvements environnementalistes à convaincre les gouvernements et la population de l’urgence d’agir.

3. La géo-ingénierie, ou l’art de naviguer en eau trouble : Paru dans The New York Times en octobre 2012, ce court texte met en garde contre les effets potentiellement désastreux de mesures basées sur la géo-ingénierie.

4. Quand la science affirme qu’une révolution politique est notre seul espoir : Paru dans le New Statesman America en octobre 2013, ce texte montre que les émissions de gaz à effet de serre (GES) doivent diminuer d’environ 10 % par année pour éviter le pire. Face à cet objectif et à l’inaction des gouvernements, il est essentiel pour la population et même pour les scientifiques de manifester et de poser des gestes de désobéissance civile.

5. Le temps du climat contre l’éternel présent : Paru dans The Guardian en avril 2014, ce texte explique le concept du défaut d’adaptation, c’est-à-dire lorsque les mécanismes d’adaptation ne correspondent pas au besoin (comme de devoir nourrir de jeunes oiseaux quand leur nourriture est insuffisante en raison du dérèglement climatique). L’autrice montre que l’être humain fait face à ce défaut pour lutter contre le réchauffement climatique et les autres dégradations de l’environnement en raison de facteurs économiques (course à la croissance, surconsommation, etc.), politiques (néolibéralisme, déréglementation, etc.), géographiques (les pires effets se font sentir dans les pays qui émettent le moins de GES) et autres.

6. Arrêtez d’essayer de sauver le monde tout seul : Tiré d’un discours prononcé à la cérémonie de remise des diplômes du College of the Atlantic en juin 2015, ce texte montre que l’action individuelle ne peut pas changer grand-chose dans la lutte contre le réchauffement climatique et qu’il faut donc miser sur l’action collective, tant au niveau local qu’aux niveaux national et mondial.

7. Un Vatican de gauche? : Paru dans The New Yorker en juillet 2015, ce texte raconte la participation de l’autrice à une conférence de presse donnée au Vatican visant à présenter l’encyclique Laudato si’ du pape François et présente le contenu de quelques parties d’une conférence de deux jours sur cette encyclique, parties portant sur l’importance accordée à la Terre dans ce texte, alors que bien des écrits antérieurs de la religion catholique rejetaient cette importance (notamment des biens terrestres).

8. Qu’on les laisse se noyer! La violence de la discrimination dans un monde qui se réchauffe : Tiré d’une conférence donnée à Londres en avril 2016 et reproduit dans la London Review of Books en juin 2016, ce texte porte sur la pensée de Edward Wadie Saïd, notamment en matière environnementale et sociale. L’autrice aborde notamment l’apartheid israélien envers les Palestiniens, la situation des réfugié.es climatiques, la priorité malheureusement secondaire du réchauffement climatique dans les pays pauvres (qui font de fait face à d’autres problèmes plus pressants) et l’externalisation de la pollution et des émissions de GES des pays de l’Occident vers les pays pauvres (voir ce billet pour plus de précision sur le concept d’externalisation).

9. Un bond vers l’avant: mettre fin au récit de l’infinitude : Tiré d’un discours prononcé à Toronto en septembre 2016, ce texte présente quelques propositions du manifeste Un bond vers l’avant et les réactions positives et négatives lors de sa publication. Notons que l’autrice avait inclus ce manifeste en annexe de son livre Dire non ne suffit plus dont j’ai parlé dans ce billet. Elle aborde ensuite les raisons pour lesquelles il est urgent de mettre ces propositions en application et celles qui expliquent la forte résistance qu’elles entraînent, surtout aux États-Unis et au Canada.

10. Discourir à chaud sur une planète qui a chaud : Tiré d’un discours de remerciement prononcé lorsqu’elle a reçu le prix Sydney de la paix en novembre 2016 et reproduit dans The Nation en décembre 2016, ce texte porte sur les réactions de l’autrice juste après l’élection de Donald Trump et sur la situation environnementale en Australie et ailleurs sur la planète.

11. Incendies : Paru dans The Intercept en septembre 2017, ce texte porte sur la plus grande fréquence et plus grande intensité des ouragans, des inondations et surtout des incendies (comme le titre l’indique). L’autrice raconte notamment ses vacances en Colombie-Britannique, alors que les poussières des feux de forêt (2017 fut de fait la pire année de feux de forêt dans cette province, et 2018 s’est classé deuxième) recouvraient toute la province (et même des territoires extérieurs à cette province). Et il y a eu aussi un feu de forêt historique l’année précédente en Alberta, et on en observe presque chaque année en Californie, davantage qu’avant en Europe, en Afrique, en Amazonie, en Sibérie, en Australie et ailleurs. Elle souligne ensuite l’incongruité dans ce contexte (réchauffement climatique et feux de forêt) de la décision du gouvernement Trudeau d’approuver la construction de nouveaux pipelines qui traverseraient la Colombie-Britannique (je résume).

12. Le succès du New Deal vert reposera sur la vigueur des mouvements : Paru dans The Intercept en février 2019, ce texte aborde le New Deal vert proposé par des démocrates progressistes, dont Alexandra Ocasio-Cortez, et appuyé par Bernie Sanders et Elizabeth Warren. Après avoir comparé le contexte actuel avec celui de l’adoption du New Deal de Roosevelt, l’autrice souligne quelques lacunes du New Deal vert, notamment son silence sur la nécessité de réduire la consommation et de laisser dans le sol la majeure partie des hydrocarbures. Pour atteindre ses objectifs, les mouvements sociaux devront appuyer et influencer cette politique. Malgré ces lacunes, l’autrice conclut que «le New Deal vert pourrait être la bouée de sauvetage à laquelle tout le monde aurait le devoir sacré et moral de s’accrocher de façon responsable».

13. New Deal d’hier, New Deal d’aujourd’hui : Ce texte original (avril 2019) souligne la contribution des arts et des artistes au succès du New Deal de Roosevelt. L’autrice explique comment il pourrait en être de même pour le New Deal vert. Elle a dans ce sens collaboré à une vidéo de promotion de cette politique, sur un scénario imaginant ce que serait la vie 20 ans après sa mise en œuvre, vidéo qui a connu beaucoup de succès.

Épilogue – Le New Deal vert en neuf arguments : Ces arguments portent sur la création d’emplois, l’amélioration de la justice sociale, l’urgence d’agir, l’action immédiate, l’évitement des récessions, l’absence de ressac, son aspect mobilisateur, la mise en échec de la droite et la lutte contre le sentiment d’impuissance. L’autrice conclut ce livre sur une note optimiste en soulevant que «quand l’avenir de la vie elle-même est en jeu, rien n’est impossible».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Pas pour moi. Tout d’abord, j’ai peu d’attrait pour les recueils de textes, je l’ai dit souvent. Ensuite, comme l’a souligné Sébastien Vincent dans son article du Devoir sur ce livre, «L’essai n’est toutefois pas sans défaut. Se fondant sur une dizaine de textes parus durant la dernière décennie, l’ensemble comporte d’inutiles répétitions. Il s’en dégage une impression d’éparpillement, malgré une solide introduction inédite», inédite, mais qui ajoute peu au reste, accentuant au contraire le reproche de répétitions. Puis, comme j’ai lu au moins deux de ses livres précédents, j’ai senti à quelques reprises que j’avais déjà lu certains passages, ou les faits qui y sont racontés. Cela dit, pour quelqu’un qui n’a jamais lu ses livres, je ne le déconseille pas, loin de là. L’autrice écrit bien, ses textes sont clairs et bien appuyés. Et, le sujet est essentiel, son analyse est pertinente et ses propositions d’action sont intéressantes. Finalement, les notes sont en bas de page, formées essentiellement de compléments d’information ajoutant des faits plus récents à ces textes.

Trois textes sur les robots et sur l’intelligence artificielle

29 novembre 2019

J’ai mis de côté trois textes sur les robots et l’intelligence artificielle au cours des dernières semaines (et j’en ai vu bien d’autres qui ne valent pas la peine d’en parler…). Je compte ici en donner un aperçu.

Premier texte

Intitulé Machines and workers: How different technologies affect different workers (Machines et travailleur.euses – Comment différentes technologies affectent différent.es travailleur.euses), ce texte de Sotiris Blanas, Gino Gancia et Tim Lee est un résumé de leur étude Who is Afraid of Machines? (Qui a peur des machines?) d’une soixantaine de pages que je n’ai pas lue. Il vise à déterminer quelles technologies ont eu le plus d’effet de 1982 à 2005 et quels types de travailleur.euses en ont le plus et le moins bénéficié.

Ils arrivent à la conclusion que les tendances sont bien différentes dans le secteur manufacturier et dans les services. Dans le premier, l’utilisation des robots a entraîné une diminution de l’emploi peu qualifié, surtout celui des jeunes et des femmes, tandis que dans les services, elle a entraîné une augmentation de la part du revenu des emplois moyennement qualifiés et masculins, et chez les ingénieur.es et les concepteur.trices de produits. Dans les deux secteurs, leur utilisation a fait augmenter la part des revenus reçue par les travailleur.euses hautement qualifié.es, surtout chez les hommes et chez les travailleur.euses âgé.es.

Le principal apport de l’étude à la base de ce texte semble être l’impact des robots sur l’emploi féminin dans le secteur manufacturier, ce qui est étonnant, car il est composé majoritairement d’hommes. Le reste de ses constats ne font que confirmer des impacts déjà observés par beaucoup d’autres études. Mais dans un domaine où il se produit énormément d’études, c’est déjà pas mal!

Deuxième texte

Intitulé Are Workers Losing to Robots? (Est-ce que les travailleur.euses sont en train de perdre face aux robots ?), ce texte de Sylvain Leduc et Zheng Liu publié par la Federal Reserve Bank of San Francisco (FRBSF), est lui aussi un résumé d’une étude (46 pages) que je n’ai pas lue, intitulée Robots or Workers? – A Macro Analysis of Automation and Labor Markets (Robots ou travailleur.euses? Une macro-analyse des marchés de l’automatisation et du travail). Il porte sur l’impact de l’automatisation sur la baisse de la part du revenu national qui revient aux travailleur.euses au cours des 20 dernières années. Cette part est en effet passée de 63 à 56 % de 2000 à 2018 (je vois pourtant de 63 à 55 % sur le graphique ci-contre) et est demeurée assez stable à compter de 2010, malgré la forte croissance de l’emploi au cours de ces années. La baisse de la part du revenu de travail s’explique par le fait que «les augmentations des salaires réels n’ont pas suivi les améliorations de la productivité du travail au cours des deux dernières décennies».

D’autres études ont attribué la diminution de cette part et son maintien à un bas niveau à la baisse du rapport de force des travailleur.euses due à la faiblesse du taux de syndicalisation, à la croissance de la sous-traitance, à la délocalisation de nombreux emplois dans des pays à bas salaire et aux clauses de non-concurrence qui entravent la mobilité des travailleur.euses. Les auteurs se demandent si un autre facteur n’aurait pas aussi contribué à faire diminuer le rapport de force des travailleur.euses, soit l’automatisation, hypothèse qu’ils examinent dans ce texte (d’autres études ont plutôt mentionné les changements technologiques, ce qui va dans le même sens).

La théorie économique néoclassique ne permet pas de développer des modèles pour estimer le rôle de l’automatisation sur la part des travailleur.euses, car elle repose sur le postulat que toute hausse de la productivité fait automatiquement augmenter les salaires proportionnellement. Or, ce ne fut manifestement pas le cas. Les auteurs ont développé un modèle différent qui tient compte des coûts de la recherche d’emploi pour les travailleur.euses et de l’embauche de travailleur.euses pour les employeurs. Avec cette hypothèse supplémentaire, les décisions des employeurs et des travailleur.euses dépendent davantage de leur rapport de force et les salaires ne varient pas nécessairement en proportion avec l’évolution de la productivité.

Dans ce modèle, l’automatisation devient une option pour les employeurs pour éviter les coûts d’embauche et peut entraîner une stagnation des salaires même lorsque la productivité augmente, et donc une baisse de la part du revenu de travail dans le revenu national. Pour estimer l’impact de l’automatisation sur la baisse de la part des travailleur.euses, les auteurs utilisent des données sur le chômage, les postes vacants et la croissance réelle des salaires et de la productivité de 1985 à 2018. Le résultat de ce modèle est illustré dans le graphique ci-contre.

La ligne bleue est la même que dans le graphique précédent, soit l’évolution de la part du revenu de travail. La ligne rouge est cette évolution s’il n’y avait eu aucun recours à l’automatisation. La différence entre les deux courbes est l’impact de l’automatisation sur la part du revenu de travail. Ainsi, l’automatisation expliquerait environ 40 % de la baisse de cette part, soit la totalité de la baisse depuis environ 2008. Les auteurs ajoutent que, dans leur modèle, les employeurs recourent davantage à l’automatisation au cours des périodes de faible chômage que de chômage élevé (utilisation dite procyclique), ce qui est logique. Leur modèle postule aussi que l’automatisation ne fait pas perdre d’emplois, car «si l’automatisation élimine certains types d’emplois, elle en crée aussi de nouveaux». Ils précisent que cette conclusion est cohérente avec celle d’autres études.

Je ne suis pas friand de ce genre d’estimations trop précises à mon goût et reposant sur des hypothèses qui déterminent pratiquement les résultats, mais il demeure que les hypothèses de ce texte ressemblent davantage à la réalité que celles de l’économie néoclassique. Je resterai par contre sceptique sur le mécanisme du choix entre l’automatisation et l’embauche, car, si une technologie est disponible et coûte moins cher que le travail, je ne vois pas pourquoi un employeur ne l’utiliserait pas même en période de fort chômage. À l’inverse, il est douteux qu’une nouvelle technologie rentable devienne disponible par magie dans les périodes de faible chômage (quoiqu’il soit vrai que, si elle existe déjà, les employeurs seront plus enclins à l’utiliser). Cela dit, cette étude a le mérite de s’attaquer à une observation troublante, soit la baisse de la part du revenu national qui revient aux travailleur.euses. C’est déjà beaucoup. Notons que cette part a aussi diminué au Canada de 1990 à 2010, mais qu’elle a augmenté par la suite, retrouvant presque son niveau du début des années années 1980, mais toujours cinq points sous son sommet du début des années 1990.

Troisième texte

Intitulé Des emplois plus nombreux et meilleurs: les multiples effets de l’IA sur le marché du travail, ce texte de Gaël Campan et Luc Vallée publié par l’Institut économique de Montréal (IÉDM) vise à estimer l’impact de l’utilisation des robots sur l’emploi et les salaires. On trouvera peut-être étrange que je présente cette étude publiée par un organisme pas trop reconnu pour la rigueur de ses travaux, mais j’ai décidé de la lire parce que je ne comprenais pas trop un graphique présenté par un des auteurs quand il est passé à RDI économie. En plus, l’image qui accompagne cette étude est très jolie…

Les études sur les effets de l’automatisation et de l’intelligence artificielle (IA) sur l’emploi arrivent à des résultats très différents, certaines prévoyant un effet négatif majeur, d’autres concluant qu’il se créera autant sinon plus de nouveaux emplois bien rémunérés qu’il se perdra d’emplois mal rémunérés. C’est cette conclusion que retiennent les auteurs (tout comme moi), tout en soulignant que des mesures devront être prises «pour limiter le risque de pertes d’emploi causées par l’IA et pour raccourcir les périodes de chômage quand il y en aura», ce qui est très bien en principe.

Les auteurs présentent ensuite les facteurs qui expliquent qu’il se créera, selon les études qu’ils citent, davantage d’emplois qu’il s’en perdra (complémentarité entre les travailleur.euses et les machines, apprentissage plus rapide en raison de l’utilisation de l’IA, nouvelles formes de collaboration avec les machines, hausse de la productivité, etc.). Pour illustrer le résultat des pertes et des gains d’emplois, les auteurs présentent le graphique que je n’ai pas compris lors de l’entrevue à RDI économie (voir ci-contre).

En fait, l’étude n’explique pas ce graphique. J’ai deviné son sens, et mon hypothèse s’est révélée exacte en lisant l’explication contenue sur la page d’une étude de la Banque mondiale qui contient le graphique sur lequel les auteurs se sont basés pour construire le leur. La partie gauche du graphique présente les secteurs en ordre du plus touché par l’automatisation au moins touché, ce qui explique la diagonale montante et le nombre d’emplois perdus moins élevé à droite (le graphique d’origine mentionne dans sa légende du bas que ces secteurs sont présentés par ordre inverse de vulnérabilité à l’automatisation). En fait, il s’agit de proportions d’emplois, pas de nombres d’emplois comme la légende de gauche du graphique l’indique, car sans cela, le graphique signifierait qu’il y avait avant les pertes d’emplois exactement le même nombre d’emplois dans chaque secteur, ce qui n’aurait aucun sens (et ce qui est une des raisons pour lesquelles je ne le comprenais pas). La partie droite du graphique est elle aussi étrange, car elle indique une proportion d’emplois correspondant à la proportion d’emplois restants du secteur le moins touché (n’étant pas vulnérables à l’automatisation, ces nouveaux secteurs devraient être alignés sur le haut de la partie de droite, mais passons). Bref, même en le comprenant, je trouve encore bien nébuleux et pas du tout approprié. On dirait aussi qu’il y aura presque autant de nouveaux secteurs qu’il y en a actuellement, alors que les nouveaux emplois seront créés pour la plupart dans les secteurs existants.

La suite de l’étude porte sur les recommandations des auteurs :

  • réorienter l’éducation et la formation, tant dans le milieu scolaire qu’en entreprise, en renforçant les liens entre les universités et les milieux d’affaires (bien sûr…);
  • supprimer les obstacles au développement des entreprises et au recrutement, tant du côté des lois relatives au travail et aux contrats, de la fiscalité et de la réglementation que des dépenses publiques «excessives», de la taille du secteur public et de l’exécution des contrats (idem);
  • encourager l’entrepreneuriat par des mesures éducatives et fiscales, dans un contexte où l’IA facilitera la création d’entreprises et le travail indépendant.

Si les prévisions d’impact sur l’emploi de cette étude en rejoignent bien d’autres et me semblent possibles (tant qu’on ne dise pas que cela se fera en moins de 10 ans), ses recommandations semblent les mêmes que fait l’IÉDM sur n’importe quel sujet…

Et alors…

Si j’ai présenté les deux premières études pour leur contribution à une meilleure compréhension des effets de l’automatisation (surtout l’impact sur les femmes et sur la part du revenu national qui revient aux travailleur.euses), j’ai choisi de parler de la troisième pour m’amuser. On s’amuse comme on peut! D’une part, j’ai toujours été fasciné par la façon dont les gens conçoivent et construisent des graphiques. J’ai d’ailleurs écrit une série de huit billets sur la façon de produire des graphiques pour l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) en 2011 et en 2012. D’autre part, cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de texte de l’IÉDM. Mais, n’ayez crainte, je n’en ferais pas une habitude!

La République populaire de Walmart et la planification démocratique

25 novembre 2019

C’est à la suite de la recommandation de Nikolas Barry-Shaw que je me suis procuré le livre intitulé The People’s Republic of Walmart – How the World’s Biggest Corporations are Laying the Foundation for Socialism (La République populaire de Walmart – Comment les plus grandes entreprises du monde jettent les bases du socialisme) de Leigh Phillips et Michal Rozworski. Ils montrent qu’«avec les progrès de la technologie de l’information au cours des dernières décennies et l’émergence d’entreprises collectives mondiales, la planification démocratique dans l’intérêt de l’humanité tout entière est de plus en plus envisageable et est plus proche de se réaliser que jamais».

1. Introduction : Les auteurs expliquent les raisons qui les ont amenés, eux qui sont socialistes, à écrire un livre qui vante certains aspects de Walmart, entreprise qu’ils détestent en fait. Ils donnent ensuite de nombreux exemples de biens et services produits par l’entreprise privée qui sont profitables pour elles, mais pas très utiles, voire dommageables (notamment pour l’environnement), et de biens et services non produits par l’entreprise privée qui seraient utiles, mais qui ne leur sont pas profitables. Dans ces cas (et dans d’autres comme dans la lutte contre les inégalités et dans la protection des droits de la personne et du travail), l’État doit intervenir, que ce soit par réglementation ou par la prise en charge de la production. Et, pour faire cela, il doit planifier, même si ce concept fait peur à beaucoup de monde, leur rappelant les plans quinquennaux des régimes dits communistes, comme celui de l’URSS. Après tout, les entreprises planifient leurs investissements et leur production, non? Même et surtout Walmart! L’objectif des auteurs est de montrer que la planification démocratique n’est pas seulement envisageable, mais désirable. D’ailleurs, ils l’avouent, ils ont planifié leur livre avant de l’écrire!

2. Walmart pourrait-il être un complot socialiste secret ? : Ayant éliminé la concurrence grâce à une planification détaillée, Walmart a montré que la planification peut être plus efficace que le libre marché. Les auteurs font ensuite le tour des débats entourant la planification économique au début du XXe siècle. Le principal écueil à l’efficacité de la planification était le manque de données, écueil qui a beaucoup perdu en importance de nos jours. En plus, le manque de données s’applique aussi à l’économie de marché où la circulation de l’information est censée être parfaite…

Une des bases de la planification de Walmart (qui est en fait une économie planifiée de la taille de la Suède) est la collaboration entre elle et ses fournisseurs, et entre chacune de ses divisions. Sears a fait l’inverse en mettant ses divisions en concurrence, se disant que chacune maximiserait ses profits et donc ceux de la maison mère. Or, Walmart croît toujours et Sears a fait faillite.

3. Les îles de la dictature : Si les prix représentent le seul signal qui régit les marchés comme le prétendent les promoteurs du libre marché, pourquoi alors a-t-on besoin d’organisations comme les entreprises? Pour planifier et organiser la production (et tout ce qui l’entoure), et parce que les prix ne sont justement pas le seul signal qui influence la production et la consommation. Les auteurs présentent notamment le théorème Lange-Lerner, une approche empirique pour déterminer les objectifs de production et atteindre l’équilibre économique dans une économie socialiste planifiée, puis des critiques de ce théorème suivies par des critiques des théories économiques orthodoxes, notamment sur l’asymétrie d’information, le manque de liberté des travailleur.euses (d’où le titre de ce chapitre, les îles étant les entreprises) et le mythe de la tragédie des communs. À l’inverse, ils vantent les formes d’organisation du travail basées sur la participation des travailleur.euses, comme les coopératives et les entreprises autogérées.

4. La cartographie d’Amazon : Amazon est un autre maître de la planification. Elle planifie non seulement ses stocks, mais aussi la livraison et même les futurs achats de sa clientèle en amassant une foule d’informations sur ses achats passés et sur ses caractéristiques personnelles. Amazon planifie tout, sauf la santé et la sécurité de ses employé.es…. Les auteurs ajoutent que cette planification n’a pas à être 100 % précise (on ne peut pas tout prévoir), mais approximativement satisfaisante. Et force est de constater que ça fonctionne. Il en serait de même avec la planification démocratique de l’économie entière, mais pas pour maximiser ses profits, mais le bien-être de la population. Ils abordent finalement les questions éthiques, proposant des mesures pour protéger les données personnelles dont l’utilisation par l’État pourrait être aussi important à éviter que par les entreprises privées.

5. Les fonds indiciels comme agents dormants de la planification : Les investisseurs, les banques et encore plus les banques centrales planifient constamment. Ce secteur serait donc moins difficile à socialiser, puisqu’on n’aurait qu’à changer l’objectif de la planification en la démocratisant (je simplifie). Les auteurs abordent ensuite les incitatifs, qui seraient simplement différents avec une planification démocratique. Ils montrent finalement que, même avec une économie capitaliste, les innovations viennent souvent d’organismes gouvernementaux ou de subventions gouvernementales.

6. La nationalisation n’est pas suffisante : Les auteurs racontent la naissance difficile, à la suite de luttes datant du XIXe siècle, du système de santé britannique en 1948, le National Health Service (NHS). Ils analysent ensuite les principaux facteurs de résistance qui se sont manifestés, dont les riches pour ne pas payer plus d’impôt pour la santé des pauvres et les médecins craignant pour leur liberté de pratique, puis décrivent comment le NHS est parvenu à mieux planifier ses budgets et ses ressources dans les années 1970. Si Margaret Thatcher n’a pas osé trop lui toucher, John Major a introduit des éléments de concurrence dans ce système à partir des années 1990 (dans le cadre de la nouvelle gestion publique), avec comme conséquence que la part des coûts administratifs est passée de 5 à 14 %, et celle des dépenses versées au secteur privé de 0 à 10 % entre 1980 et 2005. Les auteurs soulignent que cet exemple montre bien que le marché est une création humaine qui peut aussi faire partie d’une planification.

7. Ont-ils planifié aussi l’Union soviétique ? : Les auteurs se servent de l’exemple de l’URSS pour montrer que si le remplacement du marché par la planification est une condition nécessaire à une société égalitaire, elle n’est pas une condition suffisante. Ils notent par exemple que Lénine n’avait en fait aucun plan économique quand il a pris le pouvoir en 1917. Trop souvent, les patrons capitalistes ont été remplacés par des bureaucrates, sans plus de structure démocratique qu’avant. Puis, sont venus Staline et le totalitarisme avec leurs grandes purges, leurs camps de travail et leurs plans quinquennaux établis pour plaire à Staline et non pas basés sur des données fiables (même les données de recensement étaient trafiquées), les responsables de ces plans étant menacés d’être envoyés au goulag ou même d’être exécutés si leurs plans n’étaient pas tels que désirés par Staline. Ce n’est donc pas la planification qui a mené au totalitarisme, mais le totalitarisme qui mené à des plans irréalistes et jovialistes.

8. Le communisme spatial est à peine automatisé : Toujours autoritaire, le régime de l’URSS a néanmoins changé grandement sous Nikita Khrouchtchev, au pouvoir de 1953 à 1964. Les plans quinquennaux étaient dorénavant un peu plus réalistes et conçus en partie du bas vers le haut. Cette période est celle qui a permis une forte croissance économique, l’industrialisation de l’agriculture, la mise sur pied de meilleurs systèmes d’éducation et de santé, et le succès des Soviétiques dans l’exploration spatiale. Cela dit, l’information demeurait insuffisante pour pouvoir planifier efficacement l’ensemble de l’économie.

Malgré les déficiences des plans soviétiques, il demeure que les travaux des statisticiens et économistes de l’URSS ont permis le développement de techniques, comme l’établissement de tableaux d’entrées-sorties et de principes de comptabilité nationale, maintenant utilisés dans les pays capitalistes. Ensuite, montrant que le capitalisme ne peut pas fonctionner sans marchés, mais que les marchés peuvent fonctionner sans capitalisme, les auteurs analysent les avantages et les désavantages de la présence de marchés dans une économie socialisée, prenant comme exemple la Yougoslavie sous Tito.

Face aux résultats en général mitigés sous Khrouchtchev, les auteurs soulèvent que, avec la puissance des ordinateurs et les expériences comme celles de Walmart et d’Amazon, la planification démocratique pourrait maintenant être plus efficace que les marchés pour mieux allouer les ressources et maximiser le bien-être des sociétés, tout en minimisant ses externalités négatives.

9. L’Internet socialiste d’Allende : Ce chapitre porte sur le projet Cybersyn, un «projet chilien visant à créer une économie planifiée contrôlée par ordinateur en temps réel durant les années 1970–1973 (sous le gouvernement du président Salvador Allende)». Disons seulement qu’il s’agissait d’une planification avec ajustement entre le haut et le bas, et non pas établie essentiellement du haut vers le bas comme dans l’URSS de Staline. Le sabotage par les États-Unis et par les riches du Chili a nui aux résultats de la planification qui a bien fonctionné au début et qui a bien sûr pris fin avec le coup d’État de Pinochet.

10. La planification du bon Anthropocène : Le domaine où la planification démocratique apporterait le plus de bienfaits par rapport à l’économie de marché est la protection de l’environnement, y compris la lutte aux changements climatiques. En effet, cet enjeu est celui où le fait que l’entreprise privée n’intervienne que dans les domaines qui lui sont profitables même s’ils sont dommageables et n’intervienne pas dans ceux qui sont utiles, mais qui ne lui sont pas profitables est le plus manifeste. Les auteurs concèdent le fait qu’il est impossible d’implanter la planification démocratique partout sur Terre à court ou moyen termes, ce qu’il faudrait faire pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique, mais qu’il est possible d’en faire un objectif et de s’en approcher le plus possible.

11. Conclusion – La planification fonctionne : Oui, la planification fonctionne. Elle fonctionne dans les grosses entreprises pour maximiser les profits, mais sans tenir compte de ses externalités et des besoins de base de la population. Elle fonctionne aussi dans les domaines publics de gestion des services publics. Elle fonctionnerait encore mieux si on étendait son utilisation à d’autres domaines pour améliorer le bien-être de la population plutôt que pour maximiser des profits. Cela n’arrivera pas par magie, alors il est plus que temps de faire en sorte qu’on commence à y travailler.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre aborde un sujet difficile, fortement contesté, mais le fait de façon simple, claire et convaincante. Contrairement à trop de livres à thèse, qui tendent à se concentrer sur les faits et arguments qui appuient leur thèse et à négliger ceux qui la contredisent ou l’affaiblissent, celui-ci présente ses arguments et faits sans les dénaturer, et en les analysant de façon appropriée. Les auteurs ont un discours nuancé et non dogmatique, par exemple en favorisant de s’approcher de la planification démocratique sans rêver au grand soir qui verrait son avènement instantané. De même, ils ne rejettent pas de conserver des secteurs fonctionnant avec des marchés ainsi que de petites entreprises à propriétaire unique et des structures démocratiques fonctionnant en coopératives ou en autogestion.

Il faut dire que je suis depuis longtemps enclin à appuyer cette thèse. J’écrivais d’ailleurs en 2011 que «Pourtant… tout le monde planifie! Que ce soit les entreprises privées avec leurs plans d’affaires ou les gouvernements de droite qui présentent eux aussi des budgets, parfois même des plans d’immigration (pour la réduire) ou d’immobilisation (avec de plus en plus de PPP…)!». Cela dit, comme les auteurs, je ne tentais pas de préciser les domaines où cette planification doit s’imposer, sinon certainement ceux qui touchent aux biens communs. Bref, ce livre explique bien les enjeux, sait faire preuve de nuance et, surtout, favorise la réflexion.

J’apporte toutefois deux bémols sur ce livre. Tout d’abord, son titre rend bien mal son objet. Il est certes accrocheur, mais le thème qu’il met de l’avant n’est qu’un des arguments qu’il présente. Ensuite, il ne contient pas de notes ni de bibliographie, alors que certaines affirmations m’intriguaient et que j’aurais bien aimé connaître leurs sources. Ces deux bémols ne nuisent toutefois pas à la démonstration contenue dans le livre.

Trois études sur l’immigration

22 novembre 2019

Statistique Canada a publié trois études portant sur l’immigration au cours des deux dernières semaines. Même si les médias ont parlé un peu de deux de ces trois études, j’ai voulu les regarder moi-même pour pouvoir mieux interpréter leurs résultats.

Première étude

Intitulée Tendances du taux de citoyenneté chez les nouveaux immigrants au Canada, cette étude de Feng Hou et Garnett Picot (probablement l’analyste du gouvernement fédéral que je respecte le plus) «porte sur les tendances en matière de taux de citoyenneté (le pourcentage d’immigrants devenant citoyens canadiens) chez les immigrants récents arrivés au Canada de cinq à neuf ans avant un recensement donné» de 1991 à 2016.

Après avoir mentionné les avantages de la citoyenneté (dont le droit de vote et le droit de demander un passeport canadien), les auteurs décrivent les données utilisées (recensements). L’étude porte sur les «immigrants légaux âgés de 18 ans et plus au cours d’une année de recensement donnée» «arrivés au Canada de cinq à neuf ans avant chaque recensement». Ce choix s’explique par le fait que les immigrant.es doivent résider un certain temps au Canada avant de pouvoir obtenir la citoyenneté canadienne. Cette période est passée de trois ans au cours des quatre années précédant la demande avant le 15 juin 2015 à 1 460 jours (quatre ans) au cours des six années précédentes à partir de cette date (et a diminué à 1 095 jours au cours des cinq années précédentes à compter du 11 octobre 2017, période non couverte par l’étude), ce que François Legault ignorait lors de la dernière campagne électorale…

– résultats : Le graphique ci-contre montre que le taux de citoyenneté :

  • est passé de 81,1 % en 1991 à 85,8 % en 2016 pour l’ensemble des immigrant.es (barres bleu foncé);
  • est passé de 81,6 % en 1991 à 86,2 % en 2016 pour l’ensemble des immigrant.es âgé.es de 18 ans et plus (barres bleues); ces deux hausses sont attribuables en premier lieu à l’augmentation de ce taux chez les immigrant.es résidant au Canada depuis au moins 10 ans;
  • est passé de 68,6 % en 1991 à un sommet de 75,4 % en 1996 pour les immigrant.es âgé.es de 18 ans et plus arrivé.es au Canada depuis cinq à neuf ans (barres bleu pâle), puis a diminué graduellement pour atteindre 60,4 % en 2016, près de la moitié de cette baisse (7,1 points de pourcentage sur 15,0) ayant eu lieu entre 2011 et 2016, baisse sûrement due en partie à l’allongement de la période de présence au Canada exigée depuis 2015.

La baisse depuis 1996 du taux de citoyenneté des immigrant.es âgé.es de 18 ans et plus arrivé.es au Canada depuis cinq à neuf ans fut beaucoup plus forte parmi les familles gagnant moins de 10 000 $ (en $ de 2015), avec une baisse de 23,5 points (de 75,0 % à 51,5 %), que chez les familles ayant un revenu plus élevé, par exemple de 11,0 points (de 76,7 % à 65,7 %) chez celles gagnant de 50 000 $ à 100 000 $ et de seulement 3,0 points (de 69,7 % à 66,7 %) chez celles gagnant plus de 100 000 $. Elle fut de 29,5 points chez les immigrant.es ne parlant ni le français ni l’anglais (de 62,1 % à 32,6 %), de 16,4 points chez les immigrant.es ayant une autre langue maternelle, mais parlant l’anglais ou le français, et de seulement 8,2 points chez les immigrant.es ayant l’anglais ou le français comme langue maternelle.

Le taux de citoyenneté a moins diminué chez les immigrant.es les plus scolarisé.es que chez ceux et celles qui l’étaient moins. Il a varié énormément selon le pays de provenance, passant d’une hausse de 9,4 points chez les immigrant.es provenant de l’Europe méridionale à une baisse de 38,1 points chez ceux et celles provenant de l’Asie de l’Est (dont la Chine), possiblement en raison de l’«essor économique de la Chine». Il a baissé de 12,5 points chez les immigrant.es venant de l’Afrique, qui avaient néanmoins en 2016 le taux le plus élevé (73,8 %, le plus bas, 40,5 % étant celui des personnes provenant des États-Unis malgré une hausse de 2,1 points depuis 1996). Les auteurs notent à ce sujet que «les immigrants originaires de pays plus riches présentant une grande stabilité sociale et de solides droits de la personne sont moins portés à devenir citoyens canadiens». Par contre, ils ne fournissent pas d’explications sur le fait que leur taux de citoyenneté a augmenté (ou moins baissé) entre 1996 et 2016, alors que celui des immigrant.es provenant de pays pauvres a diminué assez fortement.

Malheureusement, l’étude ne fournit pas de données par province, donc pour le Québec. Autre déception, elle propose peu de facteurs pour expliquer les différences du taux de citoyenneté et du niveau de ses baisses selon les caractéristiques des immigrant.es (revenus, scolarité, connaissance de la langue ou pays de provenance). J’en ai retenu seulement trois, soit le changement de 2015, l’essor économique de la Chine et la stabilité sociale des pays plus riches. Cela dit, ses constats peuvent permettre de les analyser pour mieux comprendre l’évolution des taux de citoyenneté. Pour cela, elle est précieuse. Aurons-nous droit à une suite bientôt?

Deuxième étude

Intitulée Travailleurs étrangers temporaires au sein de la population active du Canada : permis de travail ouverts et permis liés à un employeur donné, cette étude de Yuqian Lu et Feng Hou «vise à comparer la population active des travailleurs étrangers temporaires possédant un permis de travail ouvert et de ceux possédant un permis lié à un employeur donné» de 2001 à 2016.

– introduction : «Les travailleurs étrangers temporaires (…) obtiennent principalement des permis de travail dans le cadre du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTÉT) ou du Programme de mobilité internationale (PTI)». Les participant.es au PTÉT sont titulaires d’un permis de travail lié à un employeur donné (PTED) tandis que la majorité des participant.es du PTI possèdent un permis de travail ouvert (PTO). Cette étude vise à analyser l’impact de cette différence sur leur niveau de participation au marché du travail. La source utilisée à cette fin est le revenu déclaré sur les feuillets T4 (état de la rémunération payée) émis par les employeurs jumelé au Fichier des résidents temporaires.

– évolution du nombre de titulaires de PTED et de PTO : De 2001 à 2016, le nombre de titulaires de PTO est passé d’environ 87 000 à 377 700, une hausse de plus de 300 %, celui de titulaires de PTED à niveau élevé de compétences de 106 700 à 135 900, une hausse de 27 %, et celui de titulaires de PTED à faible niveau de compétences de 34 400 à 77 800, une hausse de 125 %. La proportion des travailleur.euses étranger.ères temporaires qui possédaient un PTO est ainsi passé de 37 à 62 % de 2001 à 2016, tandis que celle des titulaires de PTED à niveau élevé de compétences est passée de 46 à 22 % et celle des titulaires de PTED à faible niveau de compétences de 15 à 13 %.

– revenus et taux de déclaration de revenus : Le pourcentage de travailleur.euses étranger.ères ayant reçu des T4 est passé de 2001 à 2016 :

  • de 51,7 à 60,7 % chez les titulaires de PTO;
  • de 21,8 à 43,5 % chez les titulaires de PTED à niveau élevé de compétences;
  • de 65,1 à 84,5 % chez les titulaires de PTED à faible niveau de compétences.

Les auteurs expliquent le faible taux de réception de T4 chez les titulaires de PTED à niveau élevé de compétences par le fait que certaines de ces personnes étaient payées par des entreprises situées hors du Canada (sans pouvoir estimer la fréquence de ces cas).

Parmi les travailleur.euses étranger.ères temporaires ayant reçu des T4, la médiane des revenus en dollars constants de 2016 est passée de 2001 à 2016 :

  • de 9700 $ à 16 200 $ chez les titulaires de PTO;
  • de 52 100 $ à 47 300 $ chez les titulaires de PTED à niveau élevé de compétences;
  • de 12 400 $ à 19 000 $ chez les titulaires de PTED à faible niveau de compétences.

Les auteurs expliquent que la baisse de revenus chez les titulaires de PTED à niveau élevé de compétences par la hausse de leur proportion occupant des emplois de technicien.nes ou dans des métiers spécialisés, et en conséquence, par la baisse de leur proportion occupant des emplois de niveau professionnel. Le faible revenu médian chez les titulaires de PTO pourrait provenir de faibles périodes d’emplois rémunérés par un employeur canadien et du fait qu’une partie de leur travail était rémunéré par des entreprises situées hors du Canada.

– par province et industrie : La part de ces travailleur.euses étranger.ères sur le nombre total de T4 émis est passé de 1,0 % en 2001 à 1,8 % en 2016. Cette part varie grandement par province. Elle était en 2016 de 0,8 % au Nouveau-Brunswick, de 1,3 % au Québec et de 3,0 % en Colombie-Britannique. Selon les 12 secteurs industriels principaux, cette part était en 2016 la plus élevée dans celui de l’agriculture, foresterie, pêche et chasse (13,6 %, dont 12,8 % chez les titulaires de PTED à faible niveau de compétences, sûrement en très grande partie des travailleur.euses agricoles) et la moins élevée dans celui des soins de santé et assistance sociale (0,7 %). C’était toutefois, à ma grande surprise, dans les services d’hébergement et de restauration qu’on retrouvait la proportion la plus élevée de titulaires de PTO (3,4 %).

– durée des permis de travail et transition : Parmi les travailleur.euses étranger.ères arrivé.es en 2006 et toujours présent.es en 2016, ce sont les titulaires de PTED à faible niveau de compétences qui ont eu le taux le plus élevé d’obtention du statut de résident permanent (50,7 %), suivi.es de près par les titulaires de PTO (47,4 %), loin devant les titulaires de PTED à niveau élevé de compétences (19,8 %). Les tendances des travailleur.euses étranger.ères arrivé.es en 2011 et toujours présent.es en 2016 étaient similaires (43,4 %, 33.9 % et 16,6 %).

Même si les données utilisées dans cette étude ont des lacunes importantes, surtout lorsque ces personnes sont rémunérées par des entreprises situées hors du Canada, cette étude permet de constater que les emplois occupés par les travailleur.euses étranger.ères varient grandement, tant en fonction du programme qui permet leur arrivée au Canada que de leur niveau de compétence. On voit entre autres que les travailleur.euses étranger.ères titulaires de PTED à faible niveau de compétences sont peut-être les plus médiatisées, mais ne représentaient que 13 % de ces travailleur.euses, la grande majorité ayant des compétences bien plus élevées.

Troisième étude

Intitulée Résultats en éducation et sur le marché du travail des enfants issus de l’immigration selon leur région d’origine, cette étude de Martin Turcotte «examine les résultats sur le plan de la scolarité et du marché du travail d’une cohorte d’enfants issus de l’immigration qui étaient âgés de 9 à 17 ans en 2006» ainsi que la situation sur le marché du travail des jeunes âgé.es de 30 à 34 ans en 2016.

– introduction : La proportion d’immigrant.es est en hausse constante au Canada. La situation des enfants des immigrant.es, appelés jeunes «issus de l’immigration» (IDI) dans l’étude, qu’ils et elles soient né.es au Canada ou à l’étranger, tant sur le plan des études que sur le marché du travail, devient donc aussi de plus en plus importante à suivre. Pour ce, l’auteur utilise les données des recensements de 2006 et de 2016.

– résultats en éducation des jeunes âgé.es de 9 à 13 ans en 2006 : La proportion des jeunes âgé.es de 9 à 13 ans en 2006 qui avaient obtenu au moins un diplôme d’études secondaires (DES) 10 ans plus tard était de 91 % chez les jeunes canadien.nes de troisième génération ou plus (TGP), mais de 96 % chez les jeunes IDI. Cette proportion variait de 84 % chez les jeunes IDI dont les parents viennent de l’Amérique centrale, à 91 % chez les jeunes IDI venant des Antilles et des Bermudes, et à au moins 94 % pour tous les autres, le sommet (98 %) étant atteint par ceux et celles provenant d’Asie de l’Est, du Sud et du Sud-Est (voir ce graphique pour l’ensemble des résultats). Les jeunes IDI étaient aussi proportionnellement plus nombreux à avoir obtenu des diplômes d’études postsecondaires (72 par rapport à 67 %), universitaires (43 par rapport à 29 %) et dans un domaine des STGM (science, technologie, génie et mathématiques, 12 par rapport à 6 %), comme on peut le voir dans le tableau de cette page. Ce sont les jeunes IDI dont les parents viennent de l’Asie de l’Est qui avaient les taux les plus élevés dans ces trois types de diplômes (82 %, 67 % et 24 %).

Dans tous ces pays, les résultats des filles étaient plus élevés que ceux des garçons. Ces résultats sont aussi influencés par le niveau de scolarité des parents, leur revenu, leur emploi et leur type de famille (mariés, en union de fait ou seuls). Or ces caractéristiques diffèrent grandement selon le pays d’origine des parents des jeunes IDI et sont fortement corrélées avec les résultats. L’auteur présente un graphique qui ajuste les résultats en tenant compte de ces différences. Selon les pays (ou régions), ces caractéristiques expliquent entre 10 et 100 % (moyenne non pondérée de 44 %) des écarts entre les jeunes IDI et TGP de la probabilité d’obtenir un DES. Les résultats sont toutefois moins spectaculaires pour expliquer les écarts de la probabilité d’obtenir un diplôme d’études postsecondaires ou universitaire.

– résultats sur le marché du travail des jeunes âgé.es de 30 à 34 ans en 2016 : Les deux facteurs qui influencent le plus le taux d’emploi moins élevé des immigrant.es est la faible reconnaissance des diplômes obtenus à l’étranger et la maîtrise insuffisante du français et de l’anglais. Ces facteurs ne devraient pas nuire aux jeunes IDI. Au contraire, leur scolarité plus élevée devrait les avantager. Et, c’est bien le cas. Le taux d’emploi des jeunes IDI âgé.es de 30 à 34 ans en 2016 était de 83,3 % par rapport à 81,8 % chez les TGP du même âge (79,9 % par rapport à 78,9 % chez les femmes et 86,5 % par rapport à 84,8 % chez les hommes). Ce taux variait de 76,8 % chez les IDI dont les parents viennent d’Amérique centrale à 86,6 % chez les IDI de l’Asie de l’Est. Quand on tient compte du niveau de scolarité et des autres variables sociodémographiques, ce léger avantage disparaît toutefois pour devenir un léger désavantage, surtout en raison du faible taux d’emploi des femmes dont les parents viennent de certaines régions, notamment de l’Amérique centrale, de Asie de l’Ouest et centrale, et du Moyen-Orient.

Les revenus d’emploi moyens des jeunes IDI étaient en 2016 un peu plus élevés que ceux des TGP (46 580 $ par rapport à 43 470 $), l’écart étant plus grand chez les femmes (40 660 $ par rapport à 35 530 $) que chez les hommes (52 920 $ par rapport à 52 430 $). L’écart global de 3110 $ variait de -5800 $ chez les IDI dont les parents viennent des Antilles et des Bermudes (écart concentré chez les hommes) à 12 200 $ chez les IDI de l’Asie de l’Est (voir le tableau 6 sur cette page). Quand on tient compte du niveau de scolarité et des autres variables sociodémographiques, cet écart devient légèrement négatif, à la fois chez les hommes et chez les femmes (voir le tableau 7 sur cette page).

Notons que l’étude contient aussi des analyses et des données sur les revenus d’emploi moyens des hommes et des femmes travaillant à temps plein et à l’année, ainsi que sur les revenus de ceux et celles qui sont titulaires d’un diplôme universitaire.

conclusion : Cette étude a confirmé que les jeunes IDI obtiennent de meilleurs résultats en éducation que les jeunes TGP, mais que ces meilleurs résultats ne se traduisent pas entièrement en revenus d’emploi supérieurs. Les données utilisées ne permettent toutefois pas d’analyser l’influence de la discrimination, des réseaux de contacts et des facteurs culturels ou autres, ni pour les résultats en éducation ni pour ceux sur le marché du travail.

Et alors…

Les trois études présentées dans ce billet apportent des éclairages complémentaires sur la situation des immigrant.es, de leur enfants et des travailleur.euses étranger.ères au Canada. J’ai particulièrement apprécié la première et la troisième, un peu moins la deuxième. À propos de la première, je me demande si d’autres modifications au processus d’attribution de la citoyenneté que celles sur la durée de présence au Canada ont été adoptées. La troisième se démarque par son exhaustivité (c’est d’ailleurs de loin la plus longue) et par la pertinence de ses comparaisons. La deuxième présente bien l’évolution du nombre de travailleur.euses étranger.ères par type de permis de travail, par province et par industrie, mais le volet sur les revenus est décevant en raison des imprécisions dues à l’absence de données sur la rémunération versée par des entreprises situées hors du Canada et possiblement d’autres facteurs non mentionnés. Comme la proportion d’immigrant.es et de travailleur.euses étranger.ères est en forte hausse au Canada, et dans une moindre mesure au Québec, il est de plus en plus important de s’informer sur leur situation et de celle de leurs enfants. Cela pourrait entre autres éviter d’adopter des réformes inutiles ou même dommageables…

Le monde selon Amazon

18 novembre 2019

Avec son livre Le monde selon Amazon, Benoît Berthelot, journaliste et spécialiste des nouvelles technologies, présente «le portrait d’un empire tentaculaire et hors de contrôle, un projet de société vertigineux que seuls les consommateurs pourront peut-être remettre en question».

Prologue – À la poursuite de Jeff B. : L’auteur raconte quelques-unes des difficultés auxquelles il a dû faire face pour pouvoir écrire ce livre. Ces difficultés ne l’ont pas empêché de documenter l’ascension de Jeff Bezos et d’Amazon, et sa situation actuelle, marquée par la démesure, au diapason des ambitions de son fondateur qui compte maintenant conquérir de nouvelles planètes en commençant par la lune

Première partie – Les hommes de Bezos

1. Grossir vite : La stratégie de Bezos pour conquérir un nouveau marché est simple : il faut prendre toute la place, le plus vite possible, donc grossir vite. L’auteur raconte l’application de cette stratégie en France en 2000 lors du lancement du site français d’Amazon, lancement qui n’eut pas le succès espéré. Cette stratégie était pourtant la même que celle utilisée lors des débuts d’Amazon en 1995, cinq ans plus tôt, partant d’une entreprise située dans un garage à une société valant des centaines de millions $ deux ans plus tard après son introduction en Bourse.

2. Un gourou nommé Bezos : Ce chapitre porte sur l’enfance et la personnalité de Jeff Bezos, que personne ne semble bien connaître. Il contient de nombreuses anecdotes tournant autour de son manque d’empathie, de la haute opinion qu’il a de lui-même et de certaines de ses excentricités.

3. Les 14 commandements de la religion Amazon : L’auteur montre à quel point les exigences d’Amazon pour ses employé.es sont exagérées. Comme le titre l’indique, on ne travaille pas seulement pour un employeur chez Amazon, on appartient à une quasi-secte. L’auteur décrit les 14 commandements de cette «secte», les attentes qu’ils impliquent et leurs conséquences souvent désastreuses pour la santé physique et mentale du personnel. Je crois important de les nommer, car ils permettent de mieux comprendre la «culture» toxique de cette entreprise :

  1. L’obsession client;
  2. S’investir personnellement;
  3. Inventer et simplifier;
  4. Avoir souvent raison;
  5. Apprendre et être curieux;
  6. Recruter et développer les meilleurs;
  7. Placer le niveau d’exigence toujours plus haut;
  8. Voir grand;
  9. Privilégier l’action;
  10. Maîtriser et optimiser les coûts;
  11. Gagner la confiance;
  12. Analyser en profondeur;
  13. Avoir du cran, s’opposer et s’engager;
  14. Obtenir des résultats.

4. Entrepôts – «placer la barre toujours plus haut» : Les commandements ne sont pas vraiment les mêmes pour les travailleur.euses d’entrepôt. Il faut surtout accepter la «flexibilité», ne pas avoir besoin de trop de pauses, se contenter de salaires proches du minimum et toujours viser plus haut, soit battre ses records précédents de «productivité», même en contrevenant aux règles de sécurité. D’ailleurs, le taux d’absence pour maladie et accidents de travail est beaucoup plus élevé dans ces entrepôts que dans des emplois similaires.

5. Fiscalité le péché capital : Amazon aime bien recevoir de l’aide de l’État (subventions, changements de zonage, permis émis rapidement, etc.), mais moins contribuer à son fonctionnement. Elle utilise tous les trucs classiques pour payer le moins d’impôts possible, en déviant ses profits au Luxembourg, puis à Gibraltar. Dans une industrie comme le commerce de détail où la marge de profit est minime, il s’agit d’un avantage concurrentiel décisif dénoncé par les entreprises de ce secteur qui ont pignon sur rue et même par celles qui fonctionnent par Internet. Et Amazon est passée maître dans la mise en concurrence des villes qui sont prêtes à payer des fortunes pour voir cette société s’installer chez elles (jusqu’à 238 villes pour accueillir un deuxième siège social).

Deuxième partie – Les secrets de la machine à vendre

6. L’effet «1-click» : Ce chapitre illustre l’importance réelle qu’Amazon accorde à son premier commandement («L’obsession client»), notamment par la création de la commande en un seul clic (si on a déjà laissé à Amazon beaucoup d’informations personnelles auparavant) et par la diffusion des avis positifs et négatifs des client.es sur les produits vendus. Plus récemment, la livraison gratuite (avec un abonnement pas gratuit) et la même journée (en une heure pour certains produits dans les grandes villes) a été mise en œuvre dans le même esprit. La mise sur pied d’Amazon Go (magasins sans caisses) irait dans le même sens (je pense plus que c’est pour l’instant de la promotion).

7. Les algorithmes au pouvoir : Les prix d’Amazon peuvent changer plusieurs fois par jour. Même si l’algorithme régissant l’établissement des prix est gardé jalousement secret, il est clair qu’il se base entre autres sur les prix des concurrents, les stocks disponibles en entrepôt et les habitudes d’achat saisonnières et même horaires de la clientèle. Un autre algorithme s’occupe des suggestions d’achats liées aux achats antérieurs, ou à ceux de personnes ayant acheté un même produit, ou encore payées par des commanditaires. L’auteur précise que les résultats de ces algorithmes sont parfois validés par de «petites mains» indiennes (expression aussi utilisée dans un livre dont j’ai parlé dans ce billet). Les achats d’Amazon auprès de ses fournisseurs sont aussi en grande majorité automatisés en fonction de critères du même genre.

8. Sur la place de marché, tous les coups sont permis : Amazon détruit environ 3 % des produits qui entrent dans ses entrepôts. Il faut dire que le tiers de ces produits vient de Chine et de clients qui utilisent la plateforme et les entrepôts d’Amazon. L’auteur décrit le fonctionnement de ce service d’Amazon (la place de marché), avec ses avantages, ses désavantages et ses autres caractéristiques, puis explique comment Amazon se sert probablement des données tirées de ce marché pour concurrencer les produits qui s’y trouvent avec les siens (stratégie qu’Amazon nie).

9. Le dernier kilomètre : La livraison à domicile promise dans la même journée et dans l’heure de la commande, surtout pour le dernier kilomètre, est souvent effectuée par des sous-traitants de sous-traitants très peu payés et travaillant dans des conditions précaires. Amazon possède en plus une flotte de cargos et d’avions, et effectue des tests de voitures, de drones et de robots de livraison autonomes.

Troisième partie – Pas de limites

10. Les drones livreurs sont déjà là : L’auteur a pu visiter un lieu de tests de drones de livraison. Amazon comptait les utiliser dès 2018 pour des livraisons garanties en 30 minutes. On attend toujours, mais les tests progressent. Cela dit, il demeure de nombreux écueils, dont la réglementation, surtout dans les villes, et les avancées de concurrents, dont Google.

11. Emprise sur le Web : Ce chapitre porte sur Amazon Web Services (AWS), la filiale d’Amazon qui offre divers services liés à l’infonuagique et qui serait sa division la plus rentable. Sa clientèle est formée en grande partie d’entreprises, même de celles qui lui sont concurrentes (Netflix, Google, etc.), mais aussi de services publics (dont la CIA). Malgré les craintes sur la sécurité des données ainsi hébergées (l’auteur mentionne qu’en plus des risques de piratage, la CIA et le FBI peuvent consulter les données de tous les hébergeurs des États-Unis, même sur leurs serveurs situés à l’étranger), le Conseil du Trésor du Québec compte confier à un service de ce genre (peut-être à AWS) le stockage d’une grande partie de ses données informatiques. L’auteur aborde aussi d’autres dangers, dont le taux d’erreur élevé (une étude parle de 20 %) des programmes de reconnaissance faciale utilisés par la police à partir de photos contenues dans ces serveurs et collectées sans l’assentiment des personnes. Finalement, il explique le fonctionnement de Mechanical Turk, la filiale de micro-travail (et de micro-paye) d’Amazon (décrit plus à fond dans le livre que j’ai présenté dans ce billet).

12. Alexa, un micro dans chaque maison : Alexa, le nom de l’assistant personnel virtuel d’Amazon, était en janvier 2019 utilisé dans 100 millions de foyers et accaparait 70 % de ce marché (Google et Apple offrent aussi l’équivalent). Les questions éthiques qui émergent «dans le sillage des assistants vocaux sont vertigineuses». L’auteur fait le tour de ces questions éthiques (exemple).

13. La bataille de l’alimentaire : La division de livraison de produits alimentaires Amazon Fresh fait face à des défis différents de ceux qu’Amazon a l’habitude de relever (enfin, à sa façon). Pour ce, elle a acheté aux États-Unis une entreprise ayant pignon sur rue, Whole Foods, et signé ailleurs des ententes avec d’autres entreprises du genre. L’auteur compare ensuite les pertes d’emplois dans le commerce de détail à la création d’emplois chez Amazon (moins de la moitié des pertes). Bizarrement, il ne tient pas compte des emplois ajoutés dans la livraison.

14. Les cow-boys et les Indiens : L’auteur aborde les investissements importants d’Amazon en Inde et ses difficultés de livraison (d’où le titre du chapitre qui compare les livreur.euses à des «cow-boys» en raison de leur façon de conduire). L’Inde est aussi le lieu privilégié par Amazon pour embaucher des employé.es à bas salaire (dont les «petites mains» mentionnées plus tôt) pour réaliser les parties du service à la clientèle que les algorithmes ne peuvent régler, ainsi que pour effectuer d’autres tâches peu spécialisées.

Épilogue – 2030, selon Amazon : L’auteur raconte une journée dans la vie de Jeff Bezos en 2030 en supposant que les recherches et projets d’Amazon déboucheront sur des réalisations concrètes. Je laisse les personnes qui liront ce livre découvrir à quoi cette journée ressemblerait… Il explore ensuite les mesures qui pourraient être adoptées pour éviter la position de plus en plus monopolistique d’Amazon et pour tenir davantage compte de ses effets environnementaux, notamment sur le réchauffement climatique.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Entendons-nous bien, ce n’est pas un livre à lire absolument, mais il fait bien ce pourquoi il a été écrit. Le livre est bien structuré, chaque chapitre complétant bien le précédent, et l’auteur est clair. Ses propos sont pertinents, abordant aussi bien l’histoire de Jeff Bezos et les débuts d’Amazon (moins chaotiques que ce que je m’en rappelais) que les nombreux domaines d’interventions de cette société et sa façon de gérer le travail des personnes qui ont trop souvent le malheur d’y œuvrer. Il décrit bien les valeurs véhiculées par Amazon (pour la plupart douteuses) et ses méthodes pour les mettre de l’avant. Bref, je ne suis pas à la veille d’effectuer mon premier achat chez Amazon! Autre bon point, les notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bas de page.

La liste des domaines de formation admissibles au PEQ

14 novembre 2019

Le gouvernement a reculé deux fois dans son projet de limiter l’application du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) à certains niveaux et domaines de formation. Cela dit, il est possible qu’il revienne avec une nouvelle liste de domaines de formation établie cette fois en collaboration avec les organismes qui se sont opposés à la première liste, alors que la plupart ou tous ces organismes contestent en premier lieu l’utilisation même d’une telle liste.

Comme j’ai travaillé 20 ans dans ce domaine pour le fédéral, parfois en collaboration avec mes collègues d’Emploi-Québec, je comprends assez bien ce qui s’est passé et ce qui pourrait se passer avec la nouvelle liste. Je vais donc tenter ici d’expliquer les problèmes avec la méthode utilisée. Les médias ont abordé certains de ces problèmes, mais pas tous.

Professions sélectionnées

– source utilisée : La première étape de cet exercice a été de sélectionner les professions pour lesquelles on s’attend à des «pénuries» ou à un manque d’offre au cours des prochaines années. Selon «un membre de la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT)», «M. Jolin-Barrette s’est largement inspiré du rapport État d’équilibre du marché du travail : Diagnostics pour 500 professions produit par le ministère du Travail et la CPMT afin de dresser la liste des domaines de formation admissibles au PEQ». Cette affirmation est tout à fait crédible. Notons que ces travaux sont aussi diffusés sur le site IMT en ligne d’Emploi-Québec, qui fournit plus d’information par profession que le document de base.

Le document cité par le membre de la CPMT classe les 500 groupes de base (appelés couramment «professions») de la Classification nationale des professions (CNP) en quatre catégories, soit les professions en déficit (25 pour l’ensemble du Québec et entre 13 et 58 selon les régions), en équilibre (387, soit 77 % des professions, pour l’ensemble du Québec), en surplus (12) et sans diagnostic (76, mais entre 125 et 365 selon les régions). J’ai constaté que la liste des formations contient celles qui correspondent aux 25 professions en déficit, mais évidemment pas toutes celles qui correspondent aux 387 professions en équilibre. Le bout qui me manque est de savoir comment les professions de cette deuxième liste ont été sélectionnées et sur quelles bases, mais quelques vérifications m’ont permis de constater que les professions des premières pages de la liste des professions en équilibre ont été plus souvent sélectionnées que celles des pages suivantes. Mais, cela ne semble pas avoir été fait de façon systématique.

– méthodologie : Le document contient une section qui décrit les étapes suivies pour évaluer les perspectives des professions. J’en présente ici une version simplifiée qui se concentre sur les étapes, mais ne détaille pas les façons de les réaliser.

  • la première étape est de prévoir l’évolution économique au cours des cinq à dix prochaines années; pour ce, Emploi-Québec se base sur les prévisions économiques à moyen et à long terme du Conference Board du Canada;
  • on répartit ensuite ces prévisions par industrie (41 industries ou regroupements d’industries);
  • puis, on estime la productivité du travail par industrie, et on obtient ainsi des prévisions d’emploi par industrie, qu’on répartit ensuite par région économique;
  • on calcule ensuite la demande d’emploi (croissance d’emplois et besoins de remplacement dus à la retraite) par industrie et on la répartit selon les 500 groupes professionnels en fonction d’une matrice industries-professions provenant du recensement (ce qui donne 20 500 cellules par année, soit 500 x 41);
  • on estime ensuite l’offre en fonction des prévisions du nombre de sortant.es du système scolaire et de l’immigration nette;
  • cette offre est ensuite répartie par profession et ensuite par région à l’aide d’une matrice de conversion des programmes d’études vers les professions en fonction entre autres des professions occupées par les sortant.es et les immigrant.es au cours des années précédentes;
  • la comparaison de l’offre et de la demande permet d’accoler une cote de perspectives aux professions (en déficit, en équilibre, en surplus et sans diagnostic);
  • le tout est ensuite validé par les économistes régionaux de Services Québec et par des consultations avec des partenaires comme les comités sectoriels de main-d’œuvre.

J’ai présenté cette méthodologie pour montrer que, même fait avec le plus de rigueur possible, cet exercice comporte son lot d’hypothèses et d’incertitude. J’ajouterai que les données utilisées présentent pour la plupart des marges d’erreur importantes, surtout par profession et encore plus par région. C’est d’ailleurs pourquoi la proportion de professions sans diagnostic est beaucoup plus élevée dans les régions (surtout dans celles qui comptent le moins d’emplois) que pour l’ensemble du Québec. On mentionne en plus dans le document que bien des événements peuvent survenir et influencer les diagnostics contenus dans ce document (récession, changements technologiques, exigences différentes, modifications aux conditions de travail, désintérêt à des programmes d’études, etc.).

Appariement des professions avec les programmes de formation

Comme mentionné dans la section précédente, Emploi-Québec utilise une matrice de conversion des programmes d’études vers les professions, matrice qu’on peut aussi utiliser de façon inverse (des professions vers les programmes d’études), même si elle n’est pas conçue à cette fin. C’est ce que les personnes qui ont produit la liste des domaines de formation admissibles au PEQ semblent avoir fait. Or, cet exercice est périlleux. En effet, si la très grande majorité des diplômé.es des programmes en santé, en éducation, en informatique et en génie travaillent dans des professions précises (et encore, pas tou.tes), c’est loin d’être le cas dans toutes les formations. Par exemple, le site IMT en ligne a répertorié 16 programmes de formation pouvant mener à la profession 1123 professionnels/professionnelles en publicité, en marketing et en relations publiques. On y trouve entre autres le baccalauréat en communications et journalisme que les journalistes Romain Schué et Alexandre Duval de Radio-Canada qui ont publié un excellent article sur la liste de formation ont considéré comme une erreur en raison des mises à pied de journalistes dans les salles de rédaction. En fait, la majorité des diplômé.es de ce baccalauréat ne se trouvent pas des emplois en journalisme, mais bien plus dans le domaine des relations publiques, comme on peut le lire dans cet article.

Et les exemples du genre sont nombreux. C’est aussi ce qui explique la présence sur cette liste du baccalauréat en sciences domestiques dont on a fait les gorges chaudes la semaine dernière parce que ce cours n’est plus donné et qu’il s’enseignait «au siècle dernier» à des jeunes femmes pour qu’elles deviennent de bonnes ménagères. Or, on retrouve dans le site IMT en ligne ce programme associé à la profession 4164 recherchistes, experts-conseils/expertes-conseils et agents/agentes de programmes en politiques sociales avec 16 autres programmes de formation (mise à jour : ce programme a été retiré de cette page après la parution de ce billet). Et comme cette profession est dans la liste des professions en équilibre (quand même assez loin), probablement qu’elle a été sélectionnée et que l’application mécanique de la matrice de conversion a amené ce baccalauréat dans la liste des domaines de formation admissibles au PEQ. Cela est un peu étrange, car les 17 programmes associés à cette profession ne sont pas tous dans cette liste. En plus, on peut se demander pourquoi ce programme s’est retrouvé associé à cette profession. On peut voir sur cette page qu’un des exemples d’appellations d’emploi dans cette profession est «conseiller/conseillère en économie domestique» et que les tâches des membres de cette profession consistent entre autres à administrer «des programmes dans des domaines tels que (…) l’économie domestique». On peut donc penser que la ressemblance entre l’expression «économie domestique» et le titre de ce baccalauréat («sciences domestiques») serait à la source de cette confusion.

Les journalistes de Radio-Canada ont aussi noté la présence dans cette liste du diplôme d’études professionnelles (DEP) en modelage qui n’existe plus. En fait, il y en a d’autres, comme le DEP en assistance à la personne à domicile qui a été fusionné avec le DEP en assistance à la personne en établissement pour créer le DEP en assistance à la personne en établissement et à domicile. Ces exemples montrent l’importance de faire le ménage dans ses bases de données!

Un autre aspect de la question peu ou pas abordé par les médias est le fait que la liste des domaines de formation admissibles au PEQ est formée de 64 baccalauréats, mais de seulement 24 maîtrises et sept doctorats. En fait, dans bien des cas, la liste ne contient que le seuil d’entrée dans une profession. Par exemple, le baccalauréat en service social est dans la liste, mais pas la maîtrise ni le doctorat! Pourtant, l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec précise sur son site que «Les travailleurs sociaux possèdent une formation de baccalauréat ou de maîtrise en travail social». La maîtrise n’est pas une nuisance, mais bien un atout! Il en est de même pour bien d’autres disciplines.

Par contre, le baccalauréat et la maîtrise en ergothérapie sont dans la liste (ainsi que ceux en physiothérapie), même si la maîtrise professionnelle en ergothérapie est exigée pour devenir membre de l’Ordre des ergothérapeutes du Québec (et de l’Ordre professionnel de la physiothérapie comme physiothérapeute), ce qui est logique, car le baccalauréat est exigé pour s’inscrire à la maîtrise. On voit donc que le traitement des programmes de formation dans cette liste n’est pas uniforme.

Finalement, il faut souligner que six des sept domaines de doctorat contenus dans la liste sont les seuils de formation exigés pour accéder aux professions liées (chiropraticien.ne, médecin, dentiste, vétérinaire, optométriste et psychologue), alors que le septième me semble imprécis. En effet, le doctorat en «Autres professions de la santé» ne semble pas exister; cette appellation ressemble à un regroupement de plusieurs programmes d’études. Encore là, on semble rejeter l’apport d’une formation plus poussée dans un domaine en ne retenant que les doctorats des domaines où ils représentent la formation minimale exigée.

Bref, on semble n’avoir indiqué dans la plupart des cas que le seuil d’études exigé pour accéder à une profession, sans tenir compte que des études plus avancées peuvent être un atout et sont en fait parfois exigés dans certains postes.

Pertinence d’une telle liste

Même avec une collecte rigoureuse de données qualitatives et quantitatives, il n’y a jamais de certitudes dans ce domaine. On a en effet vu que les données utilisées sont fragiles et le sont encore plus quand on parle de celles par régions économiques, et on sait que des prévisions, c’est difficile, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir! Il faut aussi savoir que le but de l’établissement de perspectives dans les professions est en fait d’éclairer un choix de carrière, pas de décréter quelles professions seront vraiment en surplus ou en déficit dans cinq ou dix ans. Quand en plus on utilise les résultats d’un tel exercice pour sélectionner des programmes de formation liés à ces professions, on ajoute une couche d’imprécision à un exercice qui en comporte déjà beaucoup.

J’ai même résisté pendant des années à accoler une cote du genre «en déficit» et «en surplus» (j’utilisais «les perspectives dans cette profession sont bonnes» satisfaisantes, mauvaises ou indéterminées) pour la simple raison que ce qui est «bon» pour les uns ne l’est pas nécessairement pour les autres. Une personne passionnée ou possédant des aptitudes avancées dans un domaine a priori «en surplus» aura souvent plus de possibilités de trouver un emploi qu’une personne qui ne choisit une carrière qu’en raison de la cote «en déficit» qui y est accolé, sans y être vraiment intéressée (et c’est encore pire si elle ne possède pas les aptitudes requises!). Si une personne est passionnée par plus d’un domaine et possède les compétences dans tous ces domaines, là, la cote pourra l’aider à faire un choix. De même, une personne avec des contacts dans un domaine qu’on juge pas très ouvert aura souvent plus de possibilités d’occuper un emploi qu’une personne sans contacts dans un domaine pourtant prometteur. Or, la caractéristique des étudiant.es pour lesquels on a établi cette liste est justement d’avoir développé des contacts. J’ai frémi quand j’ai lu qu’une personne qui avait déjà un emploi dans son domaine à Montréal se faisait dire de déménager dans le Bas-Saint-Laurent pour avoir droit de rester au Québec. Le ridicule ne tue pas, mais il peut détruire des vies…

Je suis même en accord avec des représentant.es du patronat (une fois n’est pas coutume…) qui ont dit qu’il «faut savoir que ces listes, même si elles sont établies sur des bases rigoureuses, sont très restrictives, plutôt imprécises et qu’elles fluctuent dans le temps. Des métiers en équilibre théorique peuvent devenir très demandés dans un court laps de temps». Bref, même s’il n’y avait pas d’erreurs dans cette liste, ce processus serait voué à l’échec. Il semble au moment où j’écris ces lignes que le ministre «n’a pas fermé la porte à une suppression de cette fameuse liste de domaines de formation». On ne peut qu’espérer que cela soit ce qu’il décide de faire.

Et alors…

De toute façon, cet exercice aurait dû être précédé d’une analyse de la situation sur le marché du travail des immigrant.es reçu.es qui ont été accueilli.es dans le cadre du PEQ pour savoir s’il y a vraiment un problème avec le programme actuel. En fait, on ne le sait pas, bien qu’on puisse en douter en consultant les données disponibles sur cette situation chez les titulaires de diplômes collégiaux et universitaires obtenus au Québec, ainsi qu’en tenant compte de la forte baisse du taux de chômage des immigrant.es au cours des dernières années. Ce gouvernement n’a malheureusement pas le réflexe de regarder les faits avant d’agir.

Finalement, le rejet presque systématique dans ce genre de liste des domaines liés aux sciences sociales, aux arts, aux sciences humaines et aux humanités pose problème. Ce ne sont pas des travailleur.euses temporaires qu’on veut sélectionner, mais des personnes qui comptent passer leur vie au Québec. Comme le disait Normand Baillargeon dans sa chronique de samedi dernier dans Le Devoir, «on ferait bien de rappeler (…) qu’en éducation, l’importance des disciplines ne saurait être décidée sur la base d’un seul calcul de rentabilité économique». Il montre ensuite que les titulaires de diplômes dans ces domaines sont essentiels pour avoir une économie bien équilibrée et une société bien vivante. Je ne peux qu’être d’accord avec lui à ce sujet. Alors, monsieur le ministre, un dernier recul?

À côté de nous le déluge

11 novembre 2019

Avec son livre À côté de nous le déluge – La société d’externalisation et son prix, Stephan Lessenich, professeur au département de sociologie de l’Université Ludwig Maximillian à Munich, dévoile «au grand jour la violence structurelle de la société d’externalisation» et «provoque une prise de conscience nécessaire, premier pas vers une indispensable remise en question globale du capitalisme».

Préface – Le poids de la légèreté de notre être : Arnaud Theurillat-Cloutier, enseignant en philosophie au cégep et doctorant en sociologie, nous montre que «nous ne croyons plus ce que nous savons» en matière de réchauffement climatique. Il vante le concept de ce livre ainsi que l’analyse sociologique qu’en fait l’auteur. Il conclut que ce ne sont pas que les enfants des pays riches qui ont droit à un avenir, mais tous les enfants de cette planète.

À côté de nous le déluge : L’auteur raconte la «rupture de barrages de Bento Rodrigues, survenue le 5 novembre 2015», désastre environnemental qu’il considère «banal» face au nombre de désastres du genre qui se produisent dans des pays pauvres en raison de l’avidité des transnationales, de la corruption et du peu de réactions des pays riches qui ferment les yeux, préférant profiter des avantages des productions en cause dont les désavantages (pas seulement environnementaux) sont ressentis violemment loin d’eux (je simplifie). Il aborde ensuite :

  • les inégalités de richesse mondiales et l’appétit insatiable des personnes qui possèdent déjà une part indécente des richesses au détriment de celles qui n’ont presque rien («la belle vie au détriment d’autrui»);
  • ce que comprend le concept d’externalisation;
  • le concept de société d’externalisation qui évolue avec le système capitaliste;
  • le mensonge du concept de ruissellement des richesses (ou de percolation);
  • le fait que la croissance des uns dépend uniquement de l’exploitation des autres;
  • le capitalisme qui «a pris le monde d’assaut, en donnant en partage l’opulence aux uns et les déversements de boues toxiques aux autres».

L’externalisation, ou les inégalités sociales considérées sous l’angle des interrelations : L’auteur revient sur l’historique de l’externalisation. Elle daterait d’au moins 500 ans et se serait étendue avec le capitalisme. Il ajoute qu’elle se manifeste aussi à l’intérieur des pays entre les classes sociales. Il précise que, contrairement à ce que prétendaient les économistes classiques, les termes des échanges internationaux ne dépendent pas en premier lieu des marchés, mais bien plus de la puissance des États (et des sociétés transnationales, selon moi). Il aborde ensuite :

  • le concept d’externalité en économie, en fournissant des exemples d’externalités négatives comme la pollution;
  • le concept de croissance capitaliste qui repose sur l’exploitation des humains, des animaux et de la nature;
  • le fait que l’externalisation n’est pas seulement un phénomène économique, mais qu’il touche aussi les comportements sociaux;
  • la présentation d’un cadre conceptuel d’analyse sociologique de l’externalisation portant sur sa structure, son mécanisme et sa pratique;
  • les différents types d’inégalités (colonisateur.trices-colonisé.es, classes sociales, hommes-femmes, patronat-salariat, etc.);
  • la pratique de l’habitus dans la société d’externalisation;
  • la conclusion que «l’externalisation est une question de pouvoir, d’exploitation et d’habitus»;
  • les raisons (complexes, mais passionnantes), surtout psychologiques, qui expliquent que les pays riches se considèrent des donateurs pour les pays pauvres, alors qu’ils en sont en fait de gros débiteurs (environnement, santé, travail mal payé, exploitation, etc.).

Vivre et laisser mourir – l’externalisation comme mode d’échange inégal : L’auteur analyse l’image qu’a la population de l’Europe de ses valeurs (celle des Lumières, surtout) et compare ces valeurs aux pratiques de la société d’externalisation qu’elle met en fait en œuvre. Dans cette analyse, il aborde :

  • la baisse de l’emploi agricole en Europe, dû en bonne partie à des gains de productivité, mais aussi à l’exterritorialisation des terres agricoles dans des pays pauvres (notamment pour la culture du soja, du coton et des palmiers à huile), alors que ces pays utilisent leurs terres pour nourrir les personnes et les animaux des pays riches plutôt que pour leurs besoins;
  • la dépendance des pays pauvres aux prix mondiaux et les conséquences de ces externalisations (agriculture industrielle, effets des pesticides et des désherbants sur la santé, déforestation, émissions de gaz à effet de serre, déplacement de populations, travail mal payé, érosion, etc.);
  • la hausse de l’empreinte écologique externalisée en grande partie dans les pays pauvres;
  • l’Anthropocène qu’il associe au capitalisme occidental;
  • le gaspillage consumériste dans les pays riches;
  • les raisons du refus d’un «véritable changement en profondeur du système»;
  • l’externalisation des déchets dans les pays pauvres et dans les océans;
  • l’illusion d’un capitalisme vert (ou d’une croissance verte) compte tenu des limites de la planète;
  • l’établissement d’une démocratie mondiale comme piste de solution.

L’intérieur contre l’extérieur – l’externalisation en tant que monopole de la liberté de circulation : L’auteur donne des exemples de la vie à l’ère de la mondialisation, mais précise que cette vie n’est accessible qu’aux populations du Nord. La liberté de circulation est relativement facile entre les pays riches (et presque totale entre les pays européens), mais pas des pays pauvres vers les pays riches, comme le montre la «crise» des réfugié.es et la difficulté d’obtenir des visas pour se rendre dans les pays riches. Il aborde ensuite :

  • les contraintes de liberté de circulation dans les pays riches pour les plus pauvres qui ne peuvent parfois pas se rendre dans les quartiers riches, dont certains sont même clôturés;
  • la croissance des voyages en avion (et, dans une moindre mesure, en bateaux de croisière) dans les pays riches et ses conséquences sur l’environnement et sur le type d’emplois dans les pays pauvres;
  • la loterie du droit de naissance, qui ne touche pas que la richesse et les revenus, mais aussi la liberté de circulation, la liberté d’opinion, le droit à l’éducation, à la santé et à la sécurité sociale, et bien d’autres droits en fonction de son lieu de naissance, de son genre, de son ethnie et d’autres caractéristiques de ses parents;
  • le capitalisme fossile;
  • le fait que la proportion de réfugié.es est beaucoup plus faible dans les pays riches que dans les pays pauvres, même si les premiers se plaignent beaucoup plus de leur présence;
  • l’externalisation par les pays riches des soins personnels (surtout aux enfants et aux personnes handicapées et âgées) et d’autres activités mal rémunérées (comme dans l’agriculture) ou illégales (comme la prostitution) à des travailleur.euses étranger.ères temporaires qui ont beaucoup moins de droits que les immigrant.es reçu.es et que les autres citoyen.nes des pays riches.

L’auteur conclut que notre mode de vie (aux dépens des autres) s’effondrerait sans la société d’externalisation.

Il faut qu’on se parle – on ne peut plus se voiler la face : L’auteur présente une foule de données illustrant le niveau élevé d’inégalités de revenus et de richesse, surtout à l’échelle mondiale, et soulignant les forces et surtout les faiblesses des indicateurs utilisés, comme le fait de ne pas tenir compte des conditions de vie et de travail des populations des pays pauvres. Il aborde ensuite :

  • les différences d’espérance de vie et d’espérance de vie en santé entre les pauvres et les riches (pour le Canada et le Québec, voir ce billet), et entre les populations des pays riches et pauvres;
  • le cas des pays, comme la Chine, qui sont à la fois les victimes de l’externalisation des pays riches et qui externalisent eux-mêmes dans des pays encore plus pauvres;
  • l’externalisation du filtrage du contenu d’internet à des employé.es mal payé.es des pays pauvres (voir ce billet pour plus de précision);
  • les conséquences des inégalités et de la société d’externalisation, de plus en plus évidentes et difficiles à ignorer;
  • les raisons pour sortir de la société d’externalisation et les moyens pour le faire.

Épilogue – le doux fleuve de la catastrophe : L’auteur revient sur le désastre du Rio Doce (doux fleuve) et décrit ses conséquences un an après. La société minière responsable s’est entendue avec le Brésil pour payer 5,7 milliards d’euros (sur 15 ans, alors que le Brésil réclamait au départ 38 milliards d’euros) et s’en est remise. Par contre, ce n’est pas le cas de cette région qui subit encore des conséquences de ce déversement et les subira encore longtemps. L’auteur en conclut que la société minière a internalisé quelques pertes, mais que le Brésil en ressentira les externalités les plus importantes pendant une longue période.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! L’auteur met le doigt avec ce livre sur un élément capital de la différence de niveau et de qualité de vie entre les pays. Je conteste moi-même souvent les données par pays sur les émissions de gaz à effet de serre, justement parce qu’on ne tient pas compte de l’externalisation de ces émissions. Ce livre a la qualité d’aller encore plus loin et de faire le tour de l’ensemble des domaines qui sont externalisés, avec la plupart du temps des sources crédibles. Il n’est pas toujours facile à lire (l’auteur est sociologue), mais son contenu est toujours intéressant et éclairant.

Par ailleurs, comme dans presque tous les livres à thèse, l’auteur tend à mettre l’accent sur les faits et arguments qui l’appuient et à laisser de côté ceux qui pourraient la relativiser. Par exemple, la croissance ne provient pas que de l’exploitation des autres, comme il le laisse entendre à quelques reprises. En effet, la croissance n’est pas un phénomène à somme nulle, les gains des uns ne provenant pas uniquement des pertes des autres, mais aussi, entre autres, de la recherche, de la scolarisation et des services publics. Il le dit d’ailleurs lui-même à d’autres endroits. Autre exemple, il affirme que le «ménage le plus défavorisé qui soit» des pays riches (incluant les sans-abri) est mieux placé matériellement «qu’environ 85 % des humains dans le monde». Que tous les Chinois.es et les habitant.es des pays qui connaissent des inégalités monstrueuses (ce dont il parle), donc qui comprennent des personnes très à l’aise et riches? Ce genre d’exagération est inutile pour étayer sa thèse qui se défendrait très bien sans ces excès (non appuyés par des sources qui sont pourtant nombreuses dans ce livre).

Finalement, les notes, formées de références et de compléments d’information, sont en bas de page.