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Les Maghrébins de Montréal

25 juin 2018

Avec son livre Les Maghrébins de Montréal, Bochra Manaï, docteure en Études urbaines de l’Institut national de la recherche scientifique-Urbanisation Culture Société (INRS-UCS), «offre des clés pour mieux comprendre qui ils [les Maghrébins] sont en même temps qu’elle montre les manières dont jeunes et aînés s’inscrivent dans le paysage urbain montréalais et qu’elle initie ses lecteurs aux enjeux de la spatialisation de l’immigration en ville».

Avant-propos : L’auteure observe que la «trajectoire d’une recherche se confond souvent avec celle du chercheur» et constate que c’est son cas. Tunisienne d’origine encore attachée à ce pays, elle a grandi en France et est venue s’établir volontairement au Québec. Elle explique qu’une ville, et Montréal en particulier, est un milieu idéal pour la recherche qui l’intéressait, soit de «brosser le portrait d’une immigration récente, dans un Québec inscrit dans une recherche d’immigrants francophones. Les réalités des Maghrébins au Québec et à Montréal sont l’apport majeur ici». Elle spécifie que cette recherche a été réalisée de 2009 à 2013. Elle présente ensuite les particularités de la situation montréalaise actuelle, notamment les débats linguistiques et identitaires qui y ont et y avaient lieu.

1. Le portrait d’un groupe social : L’auteure analyse les facteurs qui permettent de caractériser un groupe ethnique, un groupe social et une communauté. Sous cet angle, il faut réaliser que le terme «Maghrébins» correspond en fait à des groupes bien différents selon l’appartenance ethnique, nationale, régionale, religieuse, socio-économique, etc. L’auteure fournit ensuite des données sur l’ampleur de l’immigration provenant du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie selon les années d’arrivée. Malheureusement, ces données datent du recensement de 2006, alors que les données du recensement de 2016 (notamment le tableau 98-400-X2016202) montrent que 60 % de cette population présente au Québec en 2016 était arrivée après 2006 (près de 80 % après 2001). On y constate par ailleurs que 90 % de ces personnes résidaient à Montréal. Elle analyse finalement des données sur l’intégration au marché du travail, mais elles datent aussi de 2006.

2. Un portrait cartographique : L’auteure analyse les concepts de ségrégation et de concentration géographique des groupes ethniques, puis de ghettos et d’enclaves, et enfin d’hétérolocalisme et de polycentrisme, derniers concepts qui s’appliquent mieux à la réalité des Maghrébins de Montréal. Elle présente ensuite des cartes indiquant les quartiers de Montréal où habitaient les membres des trois nationalités maghrébines étudiées en 2001 et en 2006.

3. Les marqueurs de l’ethnicité maghrébine : Ces marqueurs peuvent être visibles ou invisibles. Parmi ces deuxièmes, l’auteure mentionne les associations communautaires, qui peuvent aussi bien rassembler leurs membres sur des bases culturelles que professionnelles, sportives ou religieuses, et les médias communautaires (journaux, émissions de radio, sites Internet, médias sociaux, etc.). Parmi les premiers (visibles), elle nous parle des marqueurs religieux (lieux de culte, écoles, signes ostentatoires, etc.) et commerciaux.

4. Il était une fois… le Petit Maghreb de Montréal : L’auteure raconte comment s’est constitué graduellement ce qu’on appelle maintenant le Petit Maghreb (sur Jean-Talon, à l’est de Saint-Michel) et explique les causes et les conséquences de cette constitution. On y apprend notamment que bien des «entrepreneurs» de ce secteur ont dû se résigner à ouvrir un commerce faute d’avoir trouvé un emploi dans leur domaine de compétence. Les entrevues qu’elle présente montrent que ce quartier vise à la fois des objectifs marchands, communautaires et identitaires.

5. Maghrébinité et islamité : suspicion et débats : «À Montréal et au Petit Maghreb, (…) la suspicion autour de l’islam semble emporter avec elle l’ethnicité maghrébine inscrite dans l’espace urbain». Ainsi, la majorité voit bien plus les musulman.es en eux et elles que des Maghrébin.es. Dans ce chapitre (que j’ai trouvé un peu ardu à lire), l’auteure présente une analyse sociologique des débats sur la présence de l’islam au Québec, notamment de ceux entourant les accommodements raisonnables et la charte des valeurs du PQ qui visait plus directement les musulmanes voilées (en voulant entre autres leur interdire de travailler dans le secteur public et même dans les centres de la petite enfance qui sont pourtant des organismes privés sans but lucratif, et dans les garderies à but lucratif subventionnées).

6. La « prochaine nation » ? : Le sentiment d’appartenance ethnique et nationale des enfants des Maghrébin.es (la «prochaine nation») peut grandement varier selon leur lieu de naissance et, s’ils et elles sont né.es au Maghreb, selon leur âge d’arrivée au Québec. Encore là ces distinctions ne sont pas hermétiques. L’auteure précise que peu d’études portent sur la deuxième génération (ce qui est compréhensible, puisque l’immigration de la première génération est relativement récente). Elle aborde aussi le rôle de l’école et des autres institutions publiques dans la vie de ces jeunes.

Conclusion : L’auteure fait le tour des études existantes sur Maghrébin.es et les musulman.es du Québec et circonscris les domaines qui mériteraient de faire l’objet de nouvelles études. Elle conclut en insérant des événements plus récents dans son analyse.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, même si je suis un peu déçu. Je suis déçu parce que, comme je l’ai mentionné dans le billet, les données excluent environ 60 % de la population étudiée (même un peu plus, car celles du recensement de 2016 que j’ai citées datent de deux ans…). L’auteure insiste avec raison sur l’augmentation récente de cette immigration en parlant de la période allant de 2001 à 2006, mais ne commente pas du tout l’augmentation encore plus forte survenue après 2006.

Cela dit, ce livre a tout de même beaucoup de qualités. Les nombreuses entrevues présentées permettent de mieux comprendre les valeurs des personnes qui viennent du Maghreb et la difficulté qu’elles ont eue à s’intégrer par rapport aux promesses qu’on leur a faites pour les attirer. Notre politique d’immigration centrée sur les francophones ne semble pas du tout avoir tenu compte du fait que bien des francophones intéressé.es à s’établir au Québec n’ont pas un passé judéo-chrétien. Il se lit en général assez bien, si ce n’est quelques pages qui m’ont donné du mal, mais bien moins que je ne le craignais pour une adaptation de thèse de doctorat. Finalement, bravo, les notes sont en bas de page!

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Le transfert de profits vers les paradis fiscaux

21 juin 2018

Grâce à un tweet de Paul Krugman, j’ai pris connaissance d’une étude récente de Thomas Tørsløv, Ludvig Wier (tous deux candidats au doctorat en économie de l’Université de Copenhague) et Gabriel Zucman (professeur assistant à l’Université de Californie à Berkeley) intitulé The Missing Profits of Nations (Les profits manquants des nations). Cette étude vise en premier lieu à estimer la valeur des profits des sociétés transnationales qui sont transférés dans des paradis fiscaux et à expliquer pourquoi les pays qui sont victimes de ces transferts n’agissent pas davantage pour contrer ces comportements.

Introduction

Le taux d’imposition moyen mondial des profits des sociétés est passé de 49 à 24 % entre 1985 et 2018. Il a même été diminué de 35 à 21 % aux États-Unis en 2018. L’explication la plus répandue de cette baisse est que «la mondialisation tend à accentuer la concurrence entre les pays pour attirer du capital productif, ce qui fait baisser les taux d’imposition des sociétés. En réduisant leur taux d’imposition et en fournissant plus efficacement des services publics et des infrastructures, les pays peuvent attirer plus de machines, d’usines et d’équipements, ce qui rend les travailleurs plus productifs et augmente leurs salaires». Les auteurs se demandent si cette explication est appuyée par des données empiriques et constatent que ce n’est pas le cas. «Les machines ne se déplacent pas vers des pays à faible taux d’imposition; les profits le font». Cette forme d’évasion fiscale explique bien mieux la baisse des taux d’imposition des profits des sociétés que la concurrence pour attirer du capital productif, comme cette étude va le montrer.

Littérature, données et méthodologie

Après avoir fait le tour des études économiques sur les transferts de profits, les auteurs précisent que les données disponibles antérieurement ne permettaient pas d’analyser l’ampleur de ce phénomène, surtout à l’extérieur des États-Unis (où les données étaient plus détaillées), puis présentent celles qu’ils vont utiliser. Ils expliquent que ces données aussi sont imparfaites, mais qu’elles permettent tout de même de fournir une estimation assez juste de l’ordre de grandeur des transferts de profits et de les attribuer à des pays précis. Ils décrivent ensuite les trois principales stratégies que les sociétés transnationales utilisent pour transférer leurs profits dans des paradis fiscaux :

  • «les sociétés transnationales manipulent les prix des importations et des exportations faites entre des filiales : les filiales des pays qui ont des taux d’imposition élevés exportent des biens et des services à bas prix vers des entreprises liées dans des pays qui ont des taux d’imposition bas et en importent à des prix élevés»;
  • elles transfèrent des profits en empruntant à des filiales situées dans des pays qui ont des taux d’imposition bas et en associant des taux d’intérêt élevés à ces emprunts;
  • elles confient à des filiales situées dans des paradis fiscaux leurs capitaux intangibles (comme des droits de propriété, des marques de commerce, etc.) et payent ces filiales le plus cher possible pour pouvoir utiliser ces intangibles.

Le tableau ci-contre présente quelques résultats de leurs calculs. La première ligne nous montre que les profits nets des entreprises se sont élevés à 11 500 milliards $ en 2015, la deuxième ligne que 15 % de ces profits provenaient de sociétés contrôlées à l’étranger (sans compter les profits que ces sociétés ont faits dans le pays où est situé leur siège social, car elles sont dans ce cas considérées comme des sociétés locales; par exemple, Apple France est une société contrôlée à l’étranger, mais Apple est une société locale aux États-Unis), et la troisième ligne que 616 milliards $, soit 36 % de ces profits ou 5,3 % des profits totaux des sociétés, ont été transférés dans des paradis fiscaux (les auteurs précisent que cette estimation est conservatrice et que ces transferts ont probablement été plus élevés). Les deux dernières lignes nous apprennent que les profits des sociétés locales se sont élevés à 9813 milliards $ et les impôts payés à 2154 milliards $, ce qui représente un taux d’imposition effectif de 18,7 %.

Pour en arriver à 616 milliards $ de transferts dans des paradis fiscaux, les auteurs ont appliqué le même ratio de profits sur la rémunération des employé.es par industrie aux sociétés locales et contrôlées à l’étranger. Ce ratio permet de déterminer si les profits sont liés à des activités économiques réelles, situation où une part importante des dépenses des entreprises est formée de salaires, ou s’il s’agit seulement d’un transfert de profits d’activités réalisées ailleurs. Ils ont ensuite comparé leurs résultats aux données obtenues des paradis fiscaux grâce à des ententes (les données des paradis fiscaux européens, comme l’Irlande, le Luxembourg et d’autres pays, sont particulièrement complètes) ou à des fuites (comme les «Paradise Papers»). Cette étape permet aussi d’attribuer l’origine de ces transferts et leur destination à des pays précis.

Le niveau et la croissance des transferts de profits

Le graphique ci-contre illustre à la fois la méthode utilisée par les auteurs et sa pertinence pour faire ressortir l’ampleur des transferts de profits. La ligne rouge indique le ratio des profits (avant impôts et nets des frais d’intérêts et de la dépréciation) sur la rémunération des employés dans les pays qui ne sont pas des paradis fiscaux, soit 36 % en 2015. Ce ratio variait bien sûr selon ces pays, mais demeurait d’un ordre de grandeur comparable (entre 22 % en France et 45 % en Allemagne). Par contre, dans les pays considérés comme des paradis fiscaux, ce ratio explosait, atteignant plus de 200 % au Luxembourg, en Irlande et à Porto Rico. Il était aussi relativement élevé dans d’autres pays où les activités de paradis fiscal représentent une part moindre de leur économie, comme à Singapour, à Hong Kong (avec un ratio de près de 100 % dans ces deux cas), aux Pays-Bas (61 %) et en Belgique (47 %). Les auteurs expliquent que si ce ratio est aussi élevé dans les paradis fiscaux, c’est parce que les sociétés transnationales y détournent leurs profits sans y avoir beaucoup d’activités réelles, donc de salaires à payer.

Le prochain graphique montre éloquemment que les transferts de profits dans les paradis fiscaux proviennent essentiellement des sociétés contrôlées à l’étranger. En effet, dans les paradis fiscaux, le ratio des profits sur la rémunération des employés des sociétés contrôlées à l’étranger (barres roses, «Foreign firms») est beaucoup plus élevé que celui des sociétés locales (barres noires, «Local firms»), atteignant même 800 % en Irlande et le double à Porto Rico en 2015, tandis que ce fut l’inverse dans les pays qui ne sont pas des paradis fiscaux. D’autres graphiques de l’étude (surtout la partie du bas du graphique 5 de la page 38) montrent de façon plus claire que le ratio des profits sur la rémunération des employés des sociétés contrôlées à l’étranger est nettement moins élevé que celui des sociétés locales dans les pays qui ne sont pas des paradis fiscaux (on peut le voir quand même un peu dans le graphique ci-haut, les barres noires étant plus élevées que les roses pour tous ces pays). Ce phénomène s’explique par le fait qu’une partie des profits des sociétés contrôlées à l’étranger (en moyenne 36 % de ces profits, comme on l’a vu précédemment) sont transférés dans les paradis fiscaux.

Le graphique ci-contre, qui compare l’évolution du ratio des profits sur la rémunération des employés des sociétés transnationales des États-Unis entre les filiales de ces sociétés situées dans des paradis fiscaux (ligne rose) et ses filiales situées dans des pays qui ne sont pas des paradis fiscaux (ligne bleue), montre que le phénomène qui vient d’être décrit a commencé à se manifester dans les années 1970, a crû dans les années 1980, a diminué au cours de la première moitié des années 1990 (en raison de la récession?) et qu’il a explosé depuis le milieu des années 1990. Alors que ce ratio était semblable dans les deux cas en début de période (respectivement 47 et 50 % en 1966), il était rendu près de huit fois plus élevé en 2015 (respectivement 45 et 357 %).

Par la suite, les auteurs présentent les résultats des transferts de profits par pays en 2015 selon leurs calculs à la colonne «Shifted profits» du tableau 2 de la page 32 de l’étude. Cette colonne nous indique les pays d’où viennent ces profits dans les deux premières parties du tableau et les paradis fiscaux où ils ont été transférés dans la partie du bas. Les plus grands perdants étaient les États-Unis (142 milliards $), le Royaume-Uni (61 milliards $) et l’Allemagne (55 milliards $), tandis que les principaux gagnants étaient l’Irlande (106 milliards $), les Caraïbes (97 milliards $), Singapour (70 milliards $) et la Suisse (58 milliards $). Le Canada aurait perdu 17 milliards $.

Finalement, les auteurs soulignent que les pertes en impôts pour les pays perdants étaient près de cinq fois plus élevées que les gains pour les pays gagnants. Cela est normal, car le taux d’imposition est évidemment beaucoup plus bas dans les paradis fiscaux que dans les pays qui n’en sont pas. Et les quatre autres cinquièmes? Ils sont allés dans les poches des sociétés transnationales et de leurs actionnaires.

«Le principal effet des transferts de profits n’est pas de redistribuer les assiettes fiscales entre les pays, mais bien de redistribuer les impôts non payés aux pays lésés vers les actionnaires des sociétés transnationales. Or, ces actionnaires ont tendance à être concentrés chez les riches. En conséquence, ces transferts de profits tendent, toutes choses étant égales par ailleurs, à accroître les inégalités.»

Les incitatifs des autorités fiscales

Si on peut comprendre facilement les incitatifs qui portent les sociétés transnationales à transférer une grande partie de leurs profits dans des paradis fiscaux, il est plus difficile de comprendre les incitatifs qui portent les pays qui ne sont pas des paradis fiscaux à laisser une aussi grande part de leur assiette fiscale leur échapper. Les auteurs expliquent que ces pays sont davantage incités à négocier avec d’autres pays qui ne sont pas des paradis fiscaux qu’avec des paradis fiscaux pour relocaliser les profits des sociétés transnationales, et ce, pour trois raisons :

  • l’information nécessaire pour exiger que des profits soient relocalisés dans leur pays est beaucoup plus accessible pour ces pays que pour les paradis fiscaux;
  • le succès de telles négociations a une probabilité bien plus forte de réussir sans coûts énormes, car les sociétés qui doivent délocaliser leurs profits d’un pays qui n’est pas un paradis fiscal à un autre ne prendront pas la peine de se défendre, puisque leurs taux d’imposition sont semblables, alors qu’elles risquent de s’opposer fortement à une délocalisation de leurs profits d’un pays à faible taux d’imposition à un pays ayant un taux d’imposition élevé;
  • il existe en général des accords entre les pays qui ne sont pas un paradis fiscal pour résoudre les différends de ce type.

Les données consultées par les auteurs confirment que la grande majorité des transferts de profits se fait entre des pays à fiscalité élevée. En Europe, cette proportion atteint 90 % de ces transferts. Ils ajoutent que si une information fiable est nécessaire pour négocier ou exiger une relocalisation des profits des sociétés transnationales déclarés dans un paradis fiscal, elle n’est pas suffisante, car ces sociétés seront toujours incitées à s’y opposer. La solution serait que les gouvernements imposent les profits consolidés des sociétés transnationales en utilisant une formule de répartition entre les pays en fonction du chiffre d’affaires de ces sociétés dans chacun des pays.

Effets des transferts de profits sur les statistiques macroéconomiques

Les transferts de profits des sociétés transnationales a aussi des effets sur les statistiques macroéconomiques, notamment sur le PIB, les profits des sociétés, la part de capital de la valeur ajoutée des entreprises et les soldes commerciaux internationaux. Ces données se retrouvent surestimées dans les paradis fiscaux et sous-estimées dans les autres pays. Le tableau 3 de la page 33 de l’étude présente les corrections causées par ces transferts de profits sur la part de capital de la valeur ajoutée des entreprises et les soldes commerciaux internationaux en 2015 pour les pays de l’OCDE. Les auteurs mentionnent entre autres que pour quatre pays, le Japon, le Royaume-Uni, la France et la Grèce, les déficits commerciaux publiés auraient été des surplus si aucun profit des sociétés transnationales n’avait été transféré dans des paradis fiscaux.

Notons finalement que Gabriel Zucman a créé une page sur laquelle on peut notamment trouver une présentation et des annexes contenant plus de précisions (dont des tableaux et des graphiques supplémentaires), et avoir accès aux données utilisées par les auteurs.

Et alors…

On entend souvent parler du détournement des profits des sociétés transnationales dans les paradis fiscaux, mais l’ampleur des sommes en jeu est habituellement approximative. Non seulement cette étude fournit-elle une estimation fiable de ces sommes, mais elle parvient à quantifier l’impact de ces détournements sur des pays précis, gagnants comme perdants, à décrire les méthodes utilisées pour les détourner et à expliquer les raisons autres que les effets du lobbying, des portes tournantes et autres corruptions (ce n’était pas l’objet de cette étude) pour lesquelles les pays à taux d’imposition élevés ne combattent pas davantage ces manœuvres. Je tiens aussi à souligner la grande transparence des auteurs qui mettent à la disposition de toute personne intéressée les données qu’ils ont utilisées. Cela ne me surprend pas, car au moins un des auteurs (Gabriel Zucman) a déjà collaboré avec Thomas Piketty et Emmanuel Saez qui ont aussi l’habitude de rendre disponibles les données qu’ils utilisent, ce qu’ils ont d’ailleurs fait quand ils ont publié (tous les trois) une étude à laquelle j’ai consacré six billets il y a un peu plus d’un an. Et on peut s’attendre à ce que les sources pour démasquer ces transferts de profits se perfectionnent à l’avenir. On peut aussi espérer que les pays lésés s’en serviront, mais ça, c’est loin d’être garanti… Bref, on n’a pas fini d’entendre parler de ce sujet!

Un Québec-pays

18 juin 2018

Sous la direction du Réseau des citoyennes pour l’indépendance (RéCI) des OUI Québec, le livre Un Québec-pays – Le Oui des femmes regroupe des textes de femmes qui croient «que l’édification d’un Québec-pays offre une dynamique exceptionnelle pour la mobilisation citoyenne des femmes et l’avancement de leurs droits». Comme ces textes sont courts et nombreux, je devrai me contenter de mentionner les sujets qu’ils abordent sans les commenter.

Le mot des OUI Québec : Claudette Carbonneau, présidente des OUI Québec, explique le contexte entourant la rédaction de ce livre.

Introduction : Le RéCI présente dans cette introduction les objectifs du livre, qui sont notamment de démontrer les avantages que retireraient les femmes de l’indépendance et «d’interpeller le mouvement indépendantiste qui (…) ignore trop souvent les femmes dans ses analyses», et le contenu des textes qui suivront.

Penser l’avenir du Québec dans une perspective féministe : Francine Descarries montre qu’il faut raviver et repenser «le projet féministe pour une société égalitaire et le projet d’un pays du Québec, plus juste et équitable pour toutes et tous».

Pour une nécessaire consolidation des acquis : Nicole de Sève retrace les principales luttes et les gains les plus importants du mouvement féministe au cours des dernières décennies, puis la contribution des femmes au mouvement indépendantiste.

Le mouvement communautaire et l’indépendance du Québec : Amélie Lafortune-Lauzon et Marie Leclerc échangent sur la vision des organismes communautaires autonomes, sur leur contribution à l’émancipation des femmes et sur ce qu’ils peuvent apporter au projet indépendantiste.

La Fédération des femmes du Québec (FFQ), de 1980 à 1995: un cheminement vers le Oui : Ginette Drouin explique pourquoi la Fédération des femmes du Québec (FFQ), dont elle a été présidente de 1985 à 1989 et qui n’avait pas pris position lors du référendum de 1980, en est venue à appuyer le oui lors de celui de 1995.

La culture, puissant vecteur de cohésion sociale : Claire Aubin et Ginette Drouin démontrent l’importance pour le Québec d’accéder à l’indépendance pour récupérer tous les pouvoirs en matière de culture et expliquent que les femmes ont fortement contribué à l’héritage culturel du Québec, constituant un véritable matrimoine québécois. Ce texte est suivi d’une annexe intitulée Une célébration du matrimoine, présentant notamment quatre peintures réalisées par des femmes.

Le français comme point de ralliement : Josée Boileau insiste sur l’importance de protéger le français et de se doter d’un pays pour pouvoir le faire efficacement.

L’indépendance, levier d’action pour les femmes en culture : Aurélie Lanctôt s’entretient avec Brigitte Haentjens sur la place des femmes dans le milieu artistique et sur l’impact que pourrait avoir l’indépendance du Québec sur cette place.

De certains blocages engendrés par le régime fédéral dans des programmes essentiels : Si le Québec a su adopter plusieurs lois qui ont contribué à l’égalité entre les sexes, ces lois ne s’appliquent pas aux quelque 15 % des femmes assujetties au Code canadien du travail, nous explique Claudette Carbonneau. Elle soulève aussi d’autres incongruités entre les lois des gouvernements fédéral et du Québec qui ne peuvent être éliminées que par l’indépendance.

Pour les femmes, une assurance-chômage intégrée aux politiques de l’emploi : Sylvie Morel montre que le fait que l’assurance-chômage soit gérée par le gouvernement fédéral crée une incohérence institutionnelle entre ce programme et les autres programmes de main-d’œuvre et de sécurité sociale de compétence provinciale. En plus, la conception de ce programme désavantage les personnes qui travaillent à temps partiel, donc les femmes. La solution? L’indépendance, bien sûr!

Les régimes de retraite publics et les femmes : Ruth Rose explique que les programmes à l’intention des personnes âgées souffrent aussi de leur répartition entre les deux paliers de gouvernements et pénalisent les femmes de diverses façons, notamment en ne reconnaissant pas le travail «invisible» des femmes (comme de cesser de travailler ou de travailler moins pour prendre soin des enfants ou d’un.e proche) qui n’est pas considéré dans le calcul des rentes.

Nos villages, nos régions et la participation des femmes face à l’indépendance du Québec : Les interventions dans le domaine du développement régional bénéficieraient aussi de l’indépendance, selon Claire Bolduc. En effet, les interventions seraient plus coordonnées, donneraient la priorité aux enjeux les plus importants pour le Québec et ses régions, et les femmes pourraient mieux se faire entendre.

Apprendre à ne plus avoir peur : Erika Soucy nous exhorte à être fier.ères de ce que nous sommes et à ne pas douter de notre valeur et à ne pas avoir peur.

Des ponts à construire et à reconstruire : Aurélie Lanctôt a davantage connu «les mouvements de résistance au néolibéralisme et à la mondialisation économique sauvage qu’à la construction d’un projet de souveraineté». Pour réaliser l’indépendance, le projet souverainiste doit tenir compte des valeurs féministes et être rassembleur, et non pas tabler sur la division.

La justice climatique et féministe au sein du mouvement indépendantiste : Alejandra Zaga Mendez avance que l’indépendance doit inclure «un projet de société qui permettrait de véritablement éradiquer les injustices sociales [de genre, économiques] et climatiques».

Une démarche constituante pour dessiner les contours du pays : Selon Claudette Carbonneau, la «mise en place d’une assemblée constituante [paritaire] chargée d’élaborer un projet de Constitution d’un Québec indépendant» permettrait notamment de «bâtir une société plus conforme à nos valeurs et à nos aspirations».

Le Québec et nous: les convictions et les concepts relatifs à l’indépendance ne seront jamais obsolètes : Carmen Sabag Vaillancourt explique comment les immigrant.es pourraient bénéficier de l’indépendance et l’appuyer.

Pourquoi une féministe immigrante ou réfugiée serait-elle indépendantiste en 2017? : Marjorie Villefranche nous raconte pourquoi une immigrante haïtienne et féministe comme elle en est venue à appuyer avec conviction l’indépendance du Québec.

Mon parcours de militante, de ma Kabylie natale à mon Québec adoptif : Farida Sam se souvient des luttes des femmes et hommes kabyles pour l’indépendance de leur pays (qui fait actuellement partie de l’Algérie). Elle considère tout naturel dans ce contexte d’appuyer le mouvement indépendantiste au Québec, tout en précisant que l’indépendance ne pourra se faire que si ce mouvement ouvre grand ses portes «à toutes les femmes immigrantes soucieuses de l’avenir du Québec».

Les femmes et le renouvellement de la démocratie : Élaine Hémond rêve d’un pays qui adoptera «un nouveau modus vivendi de la démocratie susceptible de donner aux femmes un réel pouvoir».

L’exigence de reconnaissance : Au cours d’un entretien avec Lorraine Guay, Viviane Michel, membre de la nation innue, exprime sa rage contre le paternalisme (entre autres) des colonisateurs qui ont imposé leurs valeurs et leur culture aux nations déjà présentes sur ce contient avant leur arrivée. Avant même de commencer à parler d’un éventuel appui des nations autochtones à l’indépendance du Québec, il faudrait que les Québécois.es les reconnaissent et reconnaissent leurs droits, et qu’il et elles les respectent, elles et leurs différences. Là, peut-être que la confiance pourrait s’établir et qu’on pourrait véritablement cohabiter.

Quel rapport de nation à nation? : Annie O’Bomsawin-Bégin explique le type de rapport de nation à nation que le Québec devrait établir avec chacune des 11 nations autochtones et présente les principaux enjeux et écueils auxquels ces rapports devraient faire face.

L’expérience du Regroupement des femmes québécoises (1976-1981), un exemple particulier de l’articulation féminisme-indépendantisme : Lors d’un entretien avec Lorraine Guay, Andrée Yanacopoulo, Tunisienne d’origine, raconte son parcours qui l’a amenée à participer aux activités de nombreux regroupements féministes, toujours près du mouvement indépendantiste tout en restant en retrait, jusqu’à ce qu’elle se dise que ces deux enjeux peuvent se conjuguer.

Les femmes et le nationalisme: soyons vigilantes : Micheline Dumont explore les liens entre le féminisme et le nationalisme, puis entre l’indépendance et l’immigration francophone.

Tout ne sera pas réglé dans un Québec indépendant… et pourtant! : L’indépendance ne réglera pas tout, mais fournira les outils pour en régler beaucoup. Lorraine Guay fait le tour des débats, notamment ceux touchant les femmes, qui continueront à se tenir dans un Québec indépendant.

Conclusion: une réflexion à poursuivre : Le RéCI fait ici le tour des sujets abordés dans ce livre et de ceux qui ne s’y trouvent pas et qui mériteraient d’être analysés à l’avenir.

Postface: Articuler indépendantisme et féminisme: la position du RéCI : Le RéCI en appelle avec ce texte à la convergence des forces indépendantistes. Pour ce, il montre que «l’indépendance est à la fois une fin et un moyen, ces deux dimensions se nourrissant l’une l’autre».

Le livre contient trois annexes dont je vais simplement mentionner les titres :

  • Annexe 1: L’économie du Québec, le fédéralisme canadien, les transferts sociaux et l’insécurité économique des femmes: quelques brèves;
  • Annexe 2: Immigration, refuge et pluralisme: perspectives indépendantistes et féministes;
  • Annexe 3: Les OUI Québec et le RéCI.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Compte tenu du grand nombre d’auteures qui y ont écrit et de textes qui le composent, ce livre contient étonnamment peu de répétitions. On doit donc souligner le bon travail de conception et d’édition. On peut bien sûr être en accord ou en désaccord avec les thèses qui y sont défendues, mais il faut reconnaître que la direction de ce livre a su réunir un vaste spectre d’opinions et d’arguments appuyant surtout l’indépendance, avec quelques réserves qui permettent d’approfondir notre réflexion. Je craignais de m’embêter après quelques textes, mais j’ai terminé ce livre avant que ça arrive! En plus, les notes sont en bas de pages.

Les effets de la hausse du salaire minimum en Ontario (2)

14 juin 2018

Je ne pensais pas mettre à jour aussi rapidement le billet que j’ai publié au début mai sur les effets du salaire minimum en Ontario. Par contre, quand j’ai lu un article dans lequel on rapportait qu’un candidat conservateur de cette province (Cameron Montgomery) venait d’affirmer que «50 000 emplois ont été perdus dans toute la province à cause de ça» («ça» étant la hausse du salaire minimum) et que je n’ai trouvé aucun article de vérification des faits (fact checking) pour savoir où il avait bien pu prendre cette information, ça m’a donné le goût de vérifier par moi-même. En plus, personne, à ma connaissance, n’a parlé de ce sujet dans les médias (si ce n’est Gabriel Nadeau-Dubois dans cette vidéo).

Pourtant, avant toute hausse du salaire minimum, on se rue au micro et dans les pages des journaux pour mettre en garde sur les effets désastreux d’une telle hausse, qui nuirait aux personnes qu’on veut aider. Mais alors qu’on a un exemple réel d’une hausse qui n’est pas seulement substantielle (de 21 %, soit de 11,60 $ à 14,00 $), mais qui porte le salaire minimum ontarien à bien plus que la barre de 47 % du salaire horaire moyen des salarié.es rémunéré.es à l’heure (en fait à 58 % de la moyenne de janvier à mars 2018, soit 14,00 $ / 24,25 $, selon les données du tableau 14-10-0206-01 de Statistique Canada) au-dessus de laquelle Pierre Fortin a déjà affirmé que chaque point de pourcentage supérieur causerait la perte au Québec de 8000 emplois au Québec, donc de 13 500 emplois en Ontario compte tenu de la plus grande taille de son marché du travail, on est étrangement silencieux sur la question. Cela est étonnant, car ce niveau de 58 % devrait avoir causé la perte de près de 150 000 emplois en Ontario, si on applique le calcul de M. Fortin, quoique jamais il n’ait affirmé clairement que ses calculs seraient les mêmes pour une autre province. Malgré cette réserve, on devrait au moins regarder ce qu’il en est réellement, non? Finalement, comme certaines données mensuelles que j’ai utilisées dans le billet précédent sont sujettes à des marges d’erreur importante, je trouvais pertinent d’y revenir pour voir si la tendance que j’avais observée au début mai se maintenait, d’autant plus que les estimations de mai 2018 de l’Enquête sur la population active (EPA) ont été publiées vendredi dernier.

Maintenant que la hausse du salaire minimum de l’Ontario date d’un peu plus de cinq mois, il vaut de plus en plus la peine de regarder les données disponibles qui font le plus l’objet de prévisions négatives de la part des opposant.es à cette hausse, soit celles sur l’inflation (quatre mois de données), sur les heures travaillées (cinq mois pour les estimations de l’EPA et trois pour les données de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail ou EERH), sur l’emploi (idem), sur le chômage (cinq mois de l’EPA) et sur la fréquentation scolaire (quatre mois de l’EPA).

Inflation

Le graphique ci-contre, tiré du tableau 18-10-0004-01 de Statistique Canada, montre que si la hausse des prix dans les aliments achetés au restaurant entre janvier à avril 2017 et les mois correspondants de 2018 fut nettement plus élevée en Ontario (6,4 % en moyenne, barres vertes) que dans l’ensemble du Canada (4,1 % en moyenne, barres jaunes), elle a eu peu d’impact sur l’inflation d’ensemble (2,13 % en moyenne en Ontario, barres rouges, par rapport à 2,10 % en moyenne dans l’ensemble du Canada, barres bleues). Je dois même présenter cette moyenne avec deux chiffres significatifs pour voir une différence, sinon j’aurais montré 2,1 % pour les deux! Bref, même si bien d’autres facteurs peuvent influencer l’inflation, il est clair que la hausse du salaire minimum de 21 % en Ontario a eu peu d’impact sur l’inflation, si ce n’est dans certains secteurs, et, encore là, de façon modérée.

Les heures travaillées

Le graphique ci-contre, tiré des tableaux 14-10-0032-01 et 14-10-0036-01, montre l’évolution de la moyenne des heures effectivement travaillées en Ontario dans un emploi principal entre les mois de janvier et mai 2017, et les mois correspondants de 2018. Ce graphique montre que la croissance des heures travaillées pour le mois d’avril 2018 par rapport au mois d’avril 2017 est pour le moins étonnante (entre 10 et 15 % pour l’ensemble de la main-d’œuvre, les jeunes et le commerce), sauf pour le secteur de l’hébergement et de la restauration (barre verte). En fait, ce sont les données d’avril 2017 qui furent étonnamment basses. Ce bas niveau s’explique par le fait que Pâques est tombé le 16 avril en 2017, donc que le congé du Vendredi saint a eu lieu le 14, à l’intérieur de la semaine de référence de l’EPA (qui est celle qui comprend le 15, du dimanche au samedi). Comme les restaurants et les établissements d’hébergement sont quand même ouverts ce jour-là, ce facteur n’a pas joué dans cette industrie. J’ai donc préféré refaire mes calculs et le graphique en remplaçant les heures travaillées en avril 2017 par celles travaillées en avril 2016 (Pâques a eu lieu le 27 mars en 2016 et le premier avril en 2018).

On constate dans ce nouveau graphique que le nombre moyen d’heures travaillées par l’ensemble de la population ontarienne âgée de 15 ans et plus (barres bleues) a augmenté en moyenne de 0,4 %, alors que celui d’heures travaillées par les jeunes âgé.es de 15 à 24 ans, soit les employé.es qui devraient subir le plus durement les effets négatifs de la hausse du salaire minimum selon ses opposant.es, a augmenté en moyenne de 2,0 % (barres rouges), et que le nombre moyen d’heures travaillées dans les deux industries où on retrouve le plus de travailleur.euses payé.es au salaire minimum, soit le commerce de gros et de détail (barres jaunes) et l’hébergement et la restauration (barres vertes) ont respectivement diminué de 0,1 % et de 0,8 %, malgré des hausses respectives de 1,9 et 4,3 % entre mai 2017 et mai 2018. On notera que ces données rendent une image un peu contradictoire, avec une hausse des heures travaillées par les jeunes, mais une petite baisse dans les deux secteurs où ils et elles sont les plus présent.es.

Les estimations de l’emploi de l’EPA d’où sont tirés les graphiques précédents comportent toutefois d’importantes marges d’erreur. Il est donc sage de tenter de valider ces résultats avec les données de l’EERH, beaucoup plus fiables, car issues d’un recensement des salarié.es de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye. Dans ce cas, nous ne disposons que de trois mois de données, soit pour janvier à mars. Le graphique ci-contre, tiré du tableau 14-10-0255-01, montre que le nombre d’heures hebdomadaires moyennes des salarié.es rémunéré.es à l’heure (y compris le temps supplémentaire) entre janvier et mars 2017, et les mêmes mois de 2018 pour l’ensemble des industries (barres bleues) a augmenté en moyenne de 0,8 % (hausse semblable à la hausse de 0,5 % des estimations de l’EPA pour les mêmes mois), qu’il a augmenté (barres rouges) en moyenne de 0,3 % dans le commerce de détail, de 1,9 % dans l’hébergement et la restauration (barres jaunes), au lieu de baisser de 3,0 % selon les estimations de l’EPA pour les mêmes mois, et de 1,6 % dans la restauration seulement (barres vertes), sous-industrie qui présente la proportion la plus élevée d’employé.es au salaire minimum. Si ces données ne correspondent pas parfaitement aux estimations de l’EPA pour les industries spécifiques (sujettes à de plus grosses marges d’erreur), elles sont semblables pour l’ensemble des industries. Comme les données de l’EERH sont plus fiables, il est normal de leur faire davantage confiance. Chose certaine, ces données n’indiquent pas que la hausse du salaire minimum aurait fait diminuer les heures de travail de façon importante ni dans l’ensemble du marché du travail ni dans les industries qui devraient être les plus vulnérables à cette hausse.

Emploi

Le graphique ci-contre, tiré du tableau 14-10-0022-01, illustre l’évolution de l’estimation de l’emploi de l’EPA entre les mois de janvier et mai 2017, et les mois correspondants de 2018 en Ontario. Ce graphique montre que l’estimation de l’emploi y a augmenté en moyenne de 1,7 % (barres bleues), que le nombre de jeunes âgés de 15 à 24 ans en emploi a augmenté en moyenne de 3,4 % (barres rouges, hausse qui accentue l’impact positif de celle de 2,0 % du nombre d’heures travaillées par semaine), que l’estimation de l’emploi dans le commerce de détail a augmenté de 4,3 % (barres jaunes), avec toutefois une baisse de 2,0 % en mai, et que l’estimation de l’emploi dans l’hébergement et la restauration a augmenté de 4,1 % (barres vertes), surtout grâce à des augmentations de 6,6 et 8,7 % entre avril et mai 2017 et les mêmes mois de 2018. Ces estimations sont pour le moins étonnantes. Non seulement la hausse de l’estimation de l’emploi des jeunes jumelée à celle des heures hebdomadaires travaillées est tout simplement renversante, celle encore plus élevée dans le commerce de détail, jumelée à un quasi-maintien des heures travaillées (-0,1 %) laisse sans voix. Par ailleurs, la hausse de 4,1 % de l’estimation de l’emploi dans l’hébergement et la restauration fait plus qu’annuler la baisse de 0,8 % des heures hebdomadaires travaillées selon l’EPA (mais en hausse de 1,9 % selon l’EERH, je le rappelle).

Face à ces résultats étonnants, il est encore plus pertinent de tenter de voir ce qu’il en est avec les données de l’EERH, données, je le répète, beaucoup plus fiables que les estimations de l’EPA. Le graphique ci-contre, tiré du tableau 14-10-0201-01, montre que le nombre d’emplois salariés totaux entre janvier et mars 2017 et les mêmes mois de 2018 pour l’ensemble des industries (barres bleues) a augmenté en moyenne de 2,2 %, moyenne assez semblable à celle montrée par l’EPA pour les mêmes mois (1,6 %), que ce nombre a augmenté en moyenne de 0,4 % dans le commerce de détail (barres rouges), contredisant la forte hausse montrée par les estimations de l’EPA, mais indiquant tout de même une hausse qui s’ajoute à celle des heures moyennes de travail, qu’il a augmenté en moyenne de 2,1 % dans l’hébergement et la restauration (barres jaunes), moyenne assez semblable à celle montrée par les estimations de l’EPA pour les mêmes mois (1,7 %), et qu’il a augmenté en moyenne de 1,5 % dans la sous-industrie de la restauration (barres vertes) pour une hausse moyenne de 1,5 %. Si ces données corrigent l’estimation de la croissance de l’emploi de l’EPA pour le commerce de détail, elles confirment celles pour l’ensemble des professions et l’hébergement et la restauration, et contredisent carrément la perte de 50 000 emplois dont parlait le candidat conservateur (défait) Cameron Montgomery. Malheureusement, l’EERH ne fournit pas de données selon l’âge, donc pour les jeunes.

Taux de chômage

Cette donnée n’est disponible que pour l’EPA. Selon les estimations du tableau tableau 14-10-0022-01, le taux de chômage en Ontario entre la moyenne de janvier à mai 2017 et celle des mêmes mois de 2018 est passé  :

  • pour l’ensemble de la population de 6,4 à 5,7 %, en baisse de 0,7 point de pourcentage;
  • pour les jeunes âgés de 15 à 24 ans de 14,2 à 12,3 %, en baisse de 1,9 point;
  • dans le commerce de détail de 4,5 à 4,4 %, en baisse de 0,1 point;
  • dans l’hébergement et la restauration de 5,76 à 5,52 %, en baisse de 0,24 point.

Il faut noter ici que le taux de chômage industriel est en moyenne beaucoup plus faible que le taux de chômage officiel. En effet, au cours des 10 mois considérés, 42 % du chômage global et 45 % de celui des jeunes n’étaient pas associés à des industries, car ces personnes n’avaient pas travaillé depuis au moins un an, y compris celles qui n’avaient jamais travaillé. Ainsi, alors que le taux de chômage global était en moyenne de 6,1 % au cours de ces 10 mois, le taux de chômage industriel (en fait, on l’appelle le taux de chômage expérimenté) était de 3,6 %. On voit donc que les taux de chômage du commerce de détail et de l’hébergement et la restauration étaient légèrement plus élevés que la moyenne, mais assez stables.

Fréquentation scolaire

Un des effets craints par une hausse importante du salaire minimum est qu’elle incite plus de jeunes à quitter l’école pour le marché du travail. De fait, la hausse de l’emploi chez les jeunes pourrait avoir fait diminuer la fréquentation scolaires à temps plein en Ontario. Par contre, il est un peu contradictoire pour les opposant.es à des hausses importantes du salaire minimum de prévoir à la fois une baisse de l’emploi chez les jeunes et une hausse de leur décrochage scolaire pour occuper des emplois moins nombreux. Mais, passons…

Le tableau ci-contre, tiré du fichier 14-10-0021-01, présente le taux de fréquentation scolaire à temps plein au cours des quatre premiers mois de 2017 et de 2018 (notons que l’EPA ne publie pas ces données de mai à août, car les établissements scolaires sont moins achalandés l’été) en Ontario et dans le reste du Canada, ainsi que les écarts entre ces deux périodes et entre ces deux territoires. Il montre que :

  • ce taux pour des jeunes âgé.es de 15 à 24 ans est demeuré stable en Ontario entre la moyenne des quatre premiers mois de 2017 et de 2018 en Ontario, mais qu’il a baissé de 0,31 point de pourcentage dans le reste du Canada, pour une différence de 0,33 point entre les deux territoires;
  • ce taux était au cours des quatre premiers mois de 2018 en moyenne 4,6 points plus élevé en Ontario que dans le reste du Canada (61,6 % par rapport à 57,0 %).

Les deux autres lignes montrent que cet avantage de l’Ontario s’observe aussi bien chez les jeunes âgé.es de 15 à 19 ans que chez ceux et celles âgé.es de 20 à 24 ans. Si ce taux a diminué un peu en Ontario (de 0,4 point) chez les jeunes âgé.es de 15 à 19 ans, il a baissé davantage dans le reste du Canada (de 1,4 point). Chez les jeunes âgé.es de 20 à 24 ans, il a augmenté davantage en Ontario que dans le reste du Canada (de 0,64 point par rapport à 0,46 point). Bref, non seulement la hausse du salaire minimum n’a pas empêché l’emploi d’augmenter en Ontario, mais il ne semble pas non plus avoir causé de baisse de la fréquentation scolaire, donc de hausse du décrochage.

Résumé

Au bout du compte, on peut voir qu’aucun désastre ne s’est manifesté sur le marché du travail ontarien depuis la hausse du salaire minimum, ni même le moindre ralentissement. L’emploi dans l’ensemble de la population a crû a un bon rythme, que ce soit selon les estimations de l’EPA ou selon les données de l’EERH. Selon les premières, la croissance de l’emploi chez les jeunes ainsi que leur nombre d’heures de travail n’a pas souffert, bien au contraire. Le commerce de détail semble avoir aussi bien réagi, lui qui est, n’oublions pas, sujet à la concurrence avec le commerce électronique. Seule la restauration montre une augmentation des prix, mais la croissance de l’emploi et même du nombre moyen d’heures travaillées dans ces industries, surtout selon les données les plus fiables, résiste bien, et sans causer de hausse du décrochage scolaire. Il faut noter que la hausse du salaire minimum a peut-être contribué à atténuer les difficultés de recrutement dans ces industries. Il sera intéressant de regarder l’évolution des données sur les postes vacants depuis le début de 2018 quand elles seront disponibles, surtout dans le commerce de détail et dans la restauration. Le chômage des jeunes, qui est censé exploser en même temps que son emploi est censé s’effondrer, est au contraire à la baisse. On dirait donc que les données de la vie réelle ne collaborent pas avec les prévisions négatives des adversaires de la hausse du salaire minimum. Réjouissons-nous en!

Et alors…

Il est certain qu’il est encore beaucoup trop tôt pour pouvoir conclure sur les impacts de la hausse de 21 % du salaire minimum en Ontario. Les estimations de l’EPA comportant une marge d’erreur importante (surtout pour des sous-populations comme celle des jeunes et des personnes travaillant dans des industries spécifiques), elles doivent être interprétées avec prudence. En plus, les données de l’EERH, plus fiables, ne sont disponibles que pour les trois mois d’hiver. Celles sur l’inflation nous fournissent sûrement un meilleur portrait, mais il n’est pas dit que d’autres ajustements ne pourraient pas se produire au cours des prochains mois. Et les comparaisons que j’ai faites ne peuvent pas nous informer sur ce qui se serait passé sans hausse du salaire minimum. Par contre, j’ai aussi comparé les données de ce billet avec leur évolution au cours des années précédentes et j’ai constaté que la croissance observée ici est semblable ou supérieure à celle des années antérieures.

Chose certaine, ces données convergent pour écarter l’hypothèse que le fait que le salaire minimum dépasse 47 ou même 50 % du salaire minimum entraîne automatiquement une baisse importante de l’emploi, surtout chez les jeunes. Et c’est normal. Lorsque les calculs pour en arriver à cette conclusion ont été faits pour le Québec, soit dans les années 1970, dernière période où on a pu observer un ratio du salaire minimum sur le salaire moyen supérieur à 50 %, les baby-boomers arrivaient en grand nombre sur le marché du travail, causant par le fait même un fort chômage qui aurait probablement eu lieu même si le salaire minimum avait été moins élevé. Même si le baby-boom fut moins fort en Ontario qu’au Québec, il y avait en 1976 en Ontario 2,29 jeunes âgé.es de 15 à 24 ans pour chaque personne âgée de 55 à 64 ans. Ce ratio des entrant.es sur les sortant.es était en 2017 rendu à 0.93, soit à peine 40 % de son niveau de 1976, ou 2,5 fois moins élevé, ce qui veut dire qu’il entre de nos jours moins de jeunes sur le marché du travail qu’il n’y a de personnes qui le quitteront bientôt. À l’époque, on se plaignait du manque d’emplois, tandis que de nos jours les entreprises se plaignent du manque de travailleur.euses, et ce, au Québec comme en Ontario. Avec une hausse importante du salaire minimum, il devrait y avoir plus de personnes intéressées à joindre le marché du travail, ce que veulent justement les entreprises, même si nombre de ses représentant.es se plaignent de cette hausse! Bref, il se pourrait bien que ce dont ces entreprises se plaignent contribue en fait à les aider!

L’effet science et Histoire des sciences

11 juin 2018

Comme j’ai lu récemment deux livres portant sur les sciences, que leur contenu se recoupe et se complète, et que mes textes sur ces livres ne sont pas trop longs, j’ai décidé de les publier en même temps.

L’effet science

Avec L’effet science : comment la démarche scientifique a changé notre vision du monde, Louis Marchildon, professeur émérite en physique de l’Université du Québec à Trois Rivières, se demande si on a «oublié ce qui constitue les fondements mêmes de la pensée scientifique». Ce livre vise à fournir «un antidote aux élucubrations pseudo-scientifiques qui contaminent maintenant notre culture et notre raison».

1. Introduction : Si le terme «post-vérité» («circonstances dans lesquelles l’opinion publique est plus influencée par les émotions et les croyances personnelles que par les faits objectifs») est relativement nouveau, «la réalité à laquelle il renvoie a de plus profondes racines». L’auteur donne de nombreux exemples, dont la négation du rôle des humains dans le réchauffement climatique, de la nocivité de la cigarette et de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. Après avoir distingué les objectifs de la technologie de ceux de la science (qui sont «de comprendre et d’expliquer le monde naturel qui nous entoure»), il présente une esquisse du contenu des chapitres qui suivront.

2. L’origine de la démarche scientifique : Homo sapiens a commencé à observer la nature depuis le début de son existence, mais ce n’est qu’aux environs de 600 ans avant notre ère que l’auteur situe l’origine de la pensée scientifique. Même si les thèses de cette époque nous paraissent aujourd’hui bien naïves, elles relèvent selon l’auteur d’une méthode scientifique, car elles tentaient d’expliquer des phénomènes naturels par des causes naturelles, sans interventions surnaturelles, et devaient reposer sur une preuve (soit une démonstration logique). L’auteur donne ensuite des exemples d’application de cette méthode, surtout en géométrie et en astronomie, et souligne que ces percées scientifiques n’ont guère débouché sur des innovations technologiques.

3. Un long chemin : Après une éclipse de 1000 ans au cours desquels l’enseignement des philosophes grecs fut interdit par l’Église catholique, ces écrits furent réintroduits en Occident au XIIIe siècle en grande partie grâce aux traductions arabes. Mais l’essor scientifique n’a repris qu’au XVe siècle et surtout au XVIe, lors de la Renaissance. L’auteur présente alors les principales avancées de cette époque, dont l’héliocentrisme et ce qu’il appelle le transformisme, qui comprend la théorie de l’évolution par sélection naturelle, puis aborde le niveau d’incertitude des théories scientifiques, niveau qui peut varier selon les sujets et les méthodes utilisées. Il explique ensuite quelques concepts, dont la réfutabilité et les limites d’interprétation.

4. Vers l’infiniment petit : L’auteur aborde dans ce chapitre l’évolution des opinions et de la connaissance sur «les constituants ultimes de la matière». Ce résumé est court, mais ce chapitre complète très bien mes cours de chimie et de physique des années 1960-70. Y a plein de particules qui n’existaient pas à l’époque (enfin, qui n’avaient pas encore été découvertes). Et il y en aurait encore plus que nous n’avons encore pas découvertes!

5. Vers l’infiniment grand : Cette fois, nous avons droit à l’évolution des opinions et de la connaissance sur le ciel et l’astronomie. On y apprend entre autres que l’estimation de la taille de l’univers observable depuis les premières tentatives de mesure au IXe siècle est passée de 125 millions de kilomètres à 45 milliards d’années-lumière de nos jours. Comme une année-lumière vaut environ 9500 milliards de kilomètres, cette taille a été multipliée par 3,4 millions de milliards! Et il ne s’agit que de la taille observable…

6. Nos origines : Charles Darwin avait peu de preuves directes de l’origine commune de l’espèce humaine et des autres Hominidés quand il a conçu sa théorie de l’évolution par sélection naturelle, mais ces preuves se sont depuis accumulées. S’il y a encore un peu d’incertitude sur la période précise où notre ancêtre commun a vécu, on sait maintenant que cela tourne autour de sept millions d’années. L’auteur aborde ensuite la formation du système solaire et de l’univers.

7. La science dans l’activité humaine : Dans ce dernier chapitre, l’auteur aborde les applications pratiques de découvertes scientifiques, les dangers liés à l’embrigadement des scientifiques ou à la volonté de les faire taire, les liens entre les valeurs d’une société et l’objet de la recherche scientifique, et entre la science et les arts, et l’opposition radicale entre les méthodes adoptées par la science et celles utilisées dans les religions révélées.

Conclusion : La méthode scientifique repose essentiellement sur la recherche de causes naturelles à des phénomènes naturels. Sa réussite «est indissociablement liée au caractère régulier des phénomènes naturels». Dans ce sens, comme il est impossible de prouver ce caractère régulier, la science n’est pas «le lieu des certitudes absolues». Cela dit, ce niveau d’incertitude est en général bien mince et l’aveu de son existence ne doit surtout pas servir d’argument pour rejeter cette méthode qui est la meilleure qui puisse exister pour trouver des réponses à nos questions portant sur les causes des phénomènes naturels.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais sans trop d’enthousiasme. Je ne m’attendais pas vraiment à ce genre de livre. Je croyais que, comme l’annonce la quatrième de couverture (et l’article du Devoir qui m’a porté à me le procurer), ce livre porterait plus sur l’explication de la méthode scientifique et sur les dérives occasionnées par les personnes qui n’en tiennent pas compte. Il y a de ça, mais le gros du livre porte plutôt sur des découvertes. Ce n’est pas inintéressant, loin de là, mais ce n’est pas ce qu’on pouvait lire sur l’étiquette du produit… Cela dit, j’en ai appris quand même pas mal sur les sujets qu’il aborde et sa lecture ne demande pas de gros efforts. En plus, les notes, pas très nombreuses, sont en bas de page. Bravo!

Histoire des sciences

Yves Gingras ne lâche jamais! La collection Que sais-je a publié en janvier dernier le dernier livre de cet auteur, Histoire des sciences. L’histoire que raconte ce livre est «faite d’évolutions et de révolutions, mais aussi de tâtonnements, de hasards et d’intuition».

Introduction : Dans cette introduction, l’auteur fait la distinction entre les sciences et les savoirs pratiques (et les mathématiques), puis explique le choix des trois périodes qu’il a fait pour présenter l’histoire des sciences dans les chapitres qui suivent.

I – Histoire et usages de l’histoire des sciences : L’auteur nous présente dans ce chapitre l’histoire de l’histoire des sciences. Il souligne tout d’abord qu’elle avait à ses débuts des fins «civilisationnelles, moralisatrices et éducatives», mais aussi nationales et impériales, puis par la suite parfois politiques voire environnementales. Elle s’est ensuite professionnalisée et spécialisée, tant par types de sujets que par écoles de pensée.

II – Les sciences anciennes (500 av. J.-C. – 1600 apr. J.-C.) : Dans ce chapitre, l’auteur aborde :

  • l’explication du choix de cette période;
  • l’écriture et le calcul (à partir de -3300 en Mésopotomie et ailleurs par après);
  • l’astronomie et ses utilisations (à partir de -1500 à Babylone et de -500 en Grèce, en Égypte, en Chine et en Inde, de façon indépendante);
  • la théorie de la matière et du vivant (à partir de -500 en Grèce)
  • la science dans différentes régions, notamment dans l’aire d’influence de la Grèce (y compris Alexandrie et Rome) et dans le monde arabo-musulman au Moyen-Âge;
  • les domaines scientifiques, dont la pharmacie et la médecine sont les plus fréquents;
  • l’émergence des universités en Europe vers la fin de cette période, entre autres favorisée par les traductions des penseurs grecs par les Arabes.

III – Le renouvellement des sciences (1500-1800) : Après avoir expliqué le choix de cette période (de la Renaissance aux Lumières), l’auteur présente les développements scientifiques survenus dans les domaines :

  • de l’astronomie (du géocentrisme de Ptolémée à l’héliocentrisme, avec notamment les travaux de Copernic, Brahe, Kepler et Galilée);
  • de la physique, dont encore l’astronomie (avec notamment Descartes et Newton), et de la biologie;
  • des instruments qui ont permis de mesurer quantitativement ce qui était jusque là décrit qualitativement (thermoscope, hygromètre, balance, thermomètre, baromètre, télescope, microscope, etc.).

Il souligne finalement la forte augmentation du nombre de savants au cours de cette deuxième période, dont les travaux sont davantage diffusés grâce à la création d’académies et de revues savantes.

IV – Multiplication et convergence des disciplines (1800-2000) : C’est au cours de cette période que les sciences se sont subdivisées de la façon dont on les connaît de nos jours. Comme l’auteur aborde toutes les sciences dans ce chapitre et que le nombre de chercheur.es dont il parle est très élevé, il serait inutile de tenter de résumer ce chapitre. Disons seulement qu’il présente les travaux de Charles Darwin, savant pour lequel j’ai un attachement particulier, on l’aura deviné…

Conclusion – des sciences mondialisées : Cette conclusion est brève. L’auteur y montre tout d’abord que le niveau de collaboration entre les scientifiques a grandement augmenté dans presque tous les pays du monde depuis le début du XXIe siècle. Il observe ensuite qu’il n’y a pas eu de véritable révolution scientifique, capable de modifier les théories existantes, depuis les années 1970. Il se garde bien toutefois de se prononcer sur la possibilité qu’une telle révolution puisse ou non survenir au cours des prochaines années.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre contient tellement d’informations en si peu de pages qu’on a l’impression de venir tout juste de le commencer lorsqu’on tourne la dernière page! On me dira que c’est le propre des livres publiés dans la collection Que sais-je… Il a bien sûr les défauts de ses qualités, car on aimerait à bien des endroits obtenir plus de détails sur les travaux qu’il décrit à la vitesse de la lumière. Cela dit, le portrait d’ensemble nous reste en tête. J’ai dans l’ensemble préféré ce livre au précédent, même si, comme je l’ai mentionné en amorce de billet, ils se complètent bien. Et, comme dans le précédent, les notes, plus nombreuses cette fois, sont en bas de page. Rebravo!

Le libre-échange et les accords de libre-échange

7 juin 2018

Je poursuis ici la présentation de textes dont j’ai pris connaissance grâce au billet que Timothy Taylor a publié sur les articles offerts gratuitement sur Internet de la revue Journal of Economic Perspectives (JEP) dont il est l’éditeur. Le texte que je vais aborder cette fois est tiré du numéro du printemps 2018 de cette revue, a été rédigé par Dani Rodrik, professeur d’économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l’Université Harvard, et est intitulé What Do Trade Agreements Really Do? (Que font vraiment les accords de libre-échange?).

Introduction

Lorsqu’on demande à des économistes des États-Unis si le libre-échange est positif, ceux-ci répondent presque tous et toutes par l’affirmative, tant au sujet de ses effets sur la productivité que sur l’emploi et la consommation. La réponse est aussi enthousiaste sur les effets positifs du même genre de l’ALÉNA (Accord de libre-échange nord-américain). Si la quasi-unanimité de l’appui à la première question est compréhensible, puisque la perception positive du libre-échange est probablement celle qui suscite le moins de division dans cette profession, celle de l’appui à la deuxième question est plus étonnante pour un texte de 2000 pages adopté sous la pression de lobbys et d’intérêts corporatistes.

Pourtant, ce genre d’accords crée toujours des gagnants et des perdants. Les études les plus sérieuses sur la question concluent presque toutes que l’avantage de l’ALÉNA fut minime, tout en ayant nui considérablement à certain.es travailleur.euses (hausse du bien-être aux États-Unis d’un minuscule 0,08 %, selon l’étude la plus récente, mais baisse des salaires de 17 % chez les travailleur.euses ayant moins qu’un diplôme d’études secondaires). Il est possible que les économistes ne réalisent pas que les accords dits de libre-échange les plus récents ne visent plus seulement à réduire les tarifs et les quotas sur les importations, mais ont bien d’autres objectifs.

Le libre-échange et les accords de libre-échange

L’élargissement du spectre couvert par les accords de libre-échange rend leur évaluation beaucoup plus complexe que par le passé, quand ils ne concernaient que les tarifs et les quotas sur les importations, alors qu’ils correspondaient davantage aux théories économiques sur le libre-échange (comme la théorie des avantages comparatifs). Par exemple, les clauses sur la prolongation des droits de propriété intellectuelle (garantissant une plus longue durée de restrictions monopolistiques) avantagent les pays riches au détriment des pays en développement, dont la population doit payer plus cher ses médicaments et d’autres produits pour que des sociétés des pays riches puissent récolter plus de rentes monopolistiques.

De même, les clauses interdisant la restriction de la libre circulation des capitaux empêchent les pays, surtout pauvres, de prévenir des crises financières ou d’en amoindrir l’impact. Pourtant, de plus en plus d’économistes reconnaissent que la mondialisation financière est une des principales causes de la plus grande fréquence des crises financières et de l’augmentation de leur gravité. De leur côté, les clauses qui permettent à un investisseur étranger d’exiger des dommages-intérêts lorsqu’un État adopte des lois ou règlements (fiscaux, environnementaux, sur les normes du travail et la santé, etc.) qui réduisent leurs profits accordent aux investisseurs étrangers des avantages sur les investisseurs des pays hôtes, représentent une négation des systèmes de justice étatique à l’avantage des investisseurs étrangers et constituent une entrave aux décisions démocratiques. Certaines des poursuites dans le cadre de ce type de clauses ont coûté très cher à des États (certains bien moins riches que les entreprises qui les ont poursuivis) et les forcent souvent à faire de l’autocensure en évitant d’adopter des mesures pourtant importantes pour leur population de peur de se faire poursuivre.

Ces clauses n’ont pourtant pas grand-chose à voir avec le libre-échange, certaines d’entre elles (comme les règles sur la propriété intellectuelle) diminuant même la concurrence et ayant été adoptées pour satisfaire des intérêts particuliers. D’autres, comme les règles d’origine (qui obligent qu’un certain pourcentage des intrants utilisés pour produire les marchandises exemptées de tarifs douaniers provienne des pays signataires, ou même d’un d’entre eux) sont carrément protectionnistes. Comment des économistes qui ne jurent que par le libre marché, la concurrence parfaite et le libre-échange (et qui décrient le protectionnisme), peuvent-ils approuver sans hésiter ce genre d’accords? À cause de leur nom?

La logique des accords commerciaux

Si le libre-échange est automatiquement avantageux pour tous les pays, comme le prétend la théorie des avantages comparatifs (et d’autres théories économiques), pourquoi les pays consacrent-ils tant d’énergie à signer des accords de libre-échange, alors qu’ils ne devraient pas en avoir besoin? Serait-ce pour manipuler des termes de l’échange? De fait, la plupart des pays se préoccupent bien plus d’augmenter la valeur de leurs exportations que celle de leurs importations. Par exemple, ils appuient presque tous leurs industries qui exportent (par des subventions, des prêts ou autrement) et tentent de réduire leurs importations. D’autres études suggèrent que les politiciens, même s’ils savent que le libre-échange est profitable à long terme, cèdent à des pressions à court terme provenant de groupes d’intérêts organisés. Et, comme les négociations de ces accords sont toujours entourées du secret le plus opaque, la population n’est pas suffisamment consciente du rôle important de ces groupes d’intérêt dans le contenu des accords. Il est aussi possible (et même probable) que ces accords visent en plus à lier les mains d’un futur gouvernement mené par les adversaires de celui qui est au pouvoir. Mais, il y a aussi une autre hypothèse.

«Supposons maintenant que le gouvernement actuel soit sous la tutelle de lobbys d’entreprises exportatrices, mais pas de lobbys d’entreprises importatrices. Dans ce cas, les objectifs du gouvernement sont de transférer les rentes du reste de la société vers ces entreprises. (…) Ce sont par exemple des sociétés pharmaceutiques à la recherche d’une réglementation de la propriété intellectuelle plus stricte, des institutions financières qui veulent limiter la capacité des pays à restreindre la libre circulation des capitaux ou des multinationales qui veulent établir des tribunaux spéciaux pour faire valoir leurs droits contre les gouvernements étrangers. Dans ce contexte, les accords commerciaux servent à renforcer les intérêts particuliers plutôt qu’à les limiter.»

Quels sont les intérêts que défendent les accords commerciaux?

Après la Deuxième Guerre mondiale, les accords favorisant le libre échange, notamment l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (mieux connu sous son acronyme anglais, le GATT), visaient uniquement à faire diminuer les tarifs douaniers et les autres barrières non tarifaires. Ces accords luttaient efficacement à la fois contre les mesures protectionnistes et le favoritisme (ou la défense d’intérêts particuliers).

Après 1995, l’analyse des accords s’est complexifiée. Par exemple, doit-on considérer la réglementation européenne sur la sécurité alimentaire (avec la prédominance du principe de précaution) comme une barrière non tarifaire protectionniste favorisant les intérêts des producteurs locaux ou comme un reflet de la culture et de la volonté de la population? L’auteur mentionne également le cas de l’interdiction de l’amiante en Europe (maintenant pratiquement interdit aussi au Canada!). Comment évaluer les dispositions, comme celle sur la propriété intellectuelle, qui privilégient les investisseurs ou les sociétés par rapport à d’autres intérêts (comme ceux des travailleur.euses) ou par rapport aux lois qui visent la protection de l’environnement? Et comment accepter que des tribunaux créés pour défendre les profits des investisseurs puissent trancher ce type de questions? Doit-on vraiment mettre des décisions démocratiques reflétant les désirs d’une population sur le même pied que les possibilités de rendement des actionnaires d’une société cotée en Bourse?

Les accords de libre-échange «modernes» accordent parfois plus d’importance aux objectifs particuliers qu’à ceux du commerce auquel on les associe pourtant. Pire, la négociation de ces accords ne peut pas faire l’objet de débats, car elle se fait en secret. On prétend que le secret favorise les compromis, mais il contribue en fait à biaiser les résultats en faveur des acteurs présents à la négociation, comme les représentants des milieux d’affaires et des plus puissants lobbys, et au détriment des absents (tous les autres!). Il n’est donc pas étonnant que les règles touchant la propriété intellectuelle aient pris autant de place dans ces accords et que celles concernant le développement économique et la santé publique en aient pris si peu. En outre, en favorisant les accords bilatéraux, au pire régionaux, plutôt que mondiaux, les États-Unis s’assurent d’un poids bien plus important dans les négociations et peuvent ainsi imposer leurs priorités et aider leurs entreprises, notamment pharmaceutiques (l’auteur décrit les avantages obtenus dans les derniers accords par cette industrie; ceux-ci ne se limitent pas à la prolongation et au renouvellement de la protection de ses brevets, mais touchent aussi l’exclusivité des données de la recherche et des tests et d’autres aspects de la mise en marché). Cet avantage explique sûrement au moins en partie la volonté des États-Unis de négocier des accords séparés avec le Mexique et le Canada plutôt qu’un accord conjoint.

Par ailleurs, ces accords «modernes» ne concernent pas que le commerce de biens, mais aussi celui de services, comme les services financiers. D’ailleurs, les sociétés financières des États-Unis ont parfois obtenu le droit d’ouvrir des établissements financiers et de vendre des assurances dans des pays étrangers. En plus, il est déjà arrivé que le nombre de représentants du secteur financier soit plus élevé que le nombre de représentants gouvernementaux dans les équipes de négociation des États-Unis. Et cela ne tient pas compte de la présence des équipes de lobbyistes des industries pharmaceutique, automobile, laitière, du textile, des vêtements, des technologies de l’information et même du divertissement. L’auteur donne aussi des exemples d’accords auxquels les États-Unis n’ont pas participé dans lesquels les lobbys industriels ont réussi à faire inclure la participation aux appels d’offre sur les marchés publics (soit les achats de biens et services par les organismes publics, les organismes municipaux et les sociétés d’État), comme dans l’Accord économique et commercial global (AÉCG) entre le Canada et l’Union européenne.

Des munitions pour les barbares?

Lors d’allocutions où il présentait cette vision des accords «modernes» de libre-échange, l’auteur s’est déjà fait dire que son discours est dangereux, car il donne des munitions aux barbares, soit les protectionnistes. Cette objection est pour lui révélatrice. Elle montre que la plupart des économistes considèrent que la plus grande menace au commerce international (qui est selon eux intrinsèquement bon) est le protectionnisme. Sauf que, comme on l’a vu, les accords récents n’ont plus rien à voir avec la baisse de tarifs, mais visent d’autres intérêts particuliers bien plus dommageables que le protectionnisme. Pourquoi ces économistes pensent-ils qu’il n’y a des barbares que d’un côté de cet enjeu, alors qu’il y en a manifestement de l’autre côté aussi, et que ceux-ci sont encore plus dangereux que les premiers, car ils cachent leur barbarisme sous le couvert d’accords d’un pseudo libre-échange. Et il conclut :

«Plutôt que de contrer les protectionnistes, les accords commerciaux peuvent favoriser des intérêts particuliers d’industries à la recherche de rentes et d’entreprises politiquement influentes, telles les banques internationales, les sociétés pharmaceutiques et les multinationales. Ils peuvent servir à internationaliser l’influence de ces puissants intérêts nationaux. Les accords commerciaux pourraient encore aboutir à un commerce plus libre et mutuellement bénéfique. Ils pourraient entraîner une amélioration mondiale des règlements et des normes, pour le travail, par exemple, ou l’environnement. Mais ils peuvent aussi produire des résultats purement redistributifs pour les plus riches sous le couvert de «libéralisation des échanges». Comme les accords commerciaux portent de moins en moins sur les tarifs et les barrières non tarifaires, et de plus en plus sur la défense d’intérêts particuliers nationaux, les économistes devraient s’inquiéter davantage des conséquences de ces nouveaux accords. Ils devraient réserver leur appui aux accords commerciaux qui présentent des preuves fiables de leurs avantages et ne pas hésiter à s’opposer aux autres.»

Et alors…

J’ai lu de nombreux documents sur l’utilisation abusive de l’expression «libre-échange» au sujet des accords «modernes» (notamment dans le livre La Déconnomie de Jacques Généreux, dont j’ai parlé dans ce billet), mais ce texte est probablement celui qui fait le mieux le tour de la question (quoique le livre de Jacques Généreux est bien plus critique sur l’ensemble des accords de libre-échange, y compris ceux d’ancienne génération), expliquant clairement en quoi l’utilisation de la terminologie liée au libre-échange est une imposture pour qualifier les ententes récentes qui visent essentiellement à avantager des industries qui ont une forte influence politique.

Mais, en fait, ce n’est pas nouveau. Par exemple, on a toujours présenté le Pacte de l’automobile, signé en 1965 entre les États-Unis et le Canada comme un traité de libre-échange, tandis que son seul objectif était que les États-Unis garantissent qu’une certaine proportion de la production automobile se fasse au Canada pour que celui-ci accepte d’éliminer ses frais de douanes. C’est l’exemple parfait d’un accord protectionniste, mais on le présentait au contraire comme un succès de libre-échange. Il a d’ailleurs été aboli, car jugé illégal par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Comme mentionné auparavant, les dispositions sur les règles d’origine de l’ALÉNA sont elles aussi protectionnistes (mais pourtant acceptée par l’OMC…).

Ce texte n’est sûrement pas suffisamment critique envers le libre-échange comme tel, mais sa démonstration de l’imposture des accords récents demeure tout de même très claire et est sûrement utile pour réveiller la majorité des économistes des États-Unis qui ne peuvent se retenir de branler la queue quand on leur présente un os toxique parce qu’on a écrit «libre-échange» dessus…

Femmes de la Préhistoire

4 juin 2018

Avec Femmes de la Préhistoire, Claudine Cohen apporte un éclairage neuf sur «la vie matérielle, familiale, sociale, religieuse des mondes de la Préhistoire». Elle vise ainsi «à ancrer la réflexion actuelle sur la différence des sexes et le statut social des femmes jusque dans la profondeur des millénaires».

Avant-propos : L’auteure fait le point sur les connaissances portant sur la place des femmes dans la Préhistoire.

Introduction : Pendant très longtemps, les historiens ont transposé les stéréotypes sexistes de leur époque pour imaginer le rôle de la femme dans la Préhistoire : cachée dans la caverne à prendre soin des enfants pendant que l’homme explorait son monde et était responsable de toutes les innovations. Les vestiges des sociétés préhistoriques ne permettant pas d’obtenir des preuves suffisantes pour se faire une idée de ce rôle, l’auteure se basera dans ce livre sur la paléontologie, l’archéologie, l’ethnographie et l’anthropologie pour approfondir ses réflexions et tenter de faire ressortir des hypothèses crédibles sur la place des femmes dans les sociétés préhistoriques.

1. Apparition de la femme : L’auteure explique la difficulté pour les paléoanthropologues d’attribuer un sexe aux squelettes humains de la Préhistoire, sauf dans les rares cas où l’ADN est disponible. Elle donne de nombreux exemples d’erreurs dans l’attribution du sexe de squelettes découverts, erreurs toujours liées à des stéréotypes (richesse, bijoux, couleurs vives, robustesse, etc.). Ces stéréotypes, et d’autres notamment de nature sexuelle, se retrouvent aussi fréquemment dans les œuvres de fiction portant sur la Préhistoire (livres, films, etc.).

2. L’aube de la représentation féminine – l’image, le corps, le sexe : L’auteure décrit et analyse des dessins et des sculptures préhistoriques représentant des femmes, et discute ensuite de leur niveau de réalisme et de symbolique.

3. La reproduction, la famille : La fonction reproductive des femmes a bien sûr une influence sur leur rôle et leurs activités, mais son niveau d’importance peut varier selon les normes sociales et selon la production nécessaire pour assurer la survie du groupe. L’auteure explique ensuite les conséquences sociales :

  • de la sexualité des homo sapiens (pas de période de rut, absence de manifestation de l’œstrus et sexualité pas nécessairement vouée à la reproduction);
  • du fait que, contrairement à d’autres animaux, la vie des femmes continue de nombreuses années après leur période de fertilité;
  • des déplacements constants des nomades qui exigeaient un espacement entre les naissances.

4. Travaux de femmes : «L’homme chasse, la femme cueille; l’homme apporte la nourriture, la femme la prépare et la cuit». Cette représentation, qui ne repose sur aucune observation ou aucun fait démontré, n’est que le reflet de la perception des rôles masculins et féminins en force au XIXe siècle alors qu’elle a été énoncée la première fois. Or, les preuves vont plus dans le sens d’une contribution bien plus importante des femmes à l’apport de la nourriture, d’autant plus que ces preuves suggèrent que les humains étaient davantage des charognards que des chasseurs. En plus, tout indique qu’elles auraient participé à la chasse, au moins pour le rabattage et les petits animaux, ainsi qu’à la pêche et à la conception et à la réalisation d’outils.

5. Savoirs et pouvoirs : Les histoires sur un hypothétique matriarcat primitif ont toujours été populaires. L’auteure examine dans ce chapitre ces histoires et leurs fondements, ainsi que d’autres signes illustrant le pouvoir des femmes de la Préhistoire. Elle aborde ensuite les savoirs probablement acquis par ces femmes (fécondité, usage des plantes, rôle des graines, etc.), montre que les inégalités des sexes ont sûrement augmenté avec l’agriculture et la sédentarité, et discute des différentes interprétations qui ont circulé sur les très nombreuses statuettes de femmes découvertes dans des sites préhistoriques (déesses, jouets ou rien de tout cela?).

6. Violence, hiérarchie, domination : Partant de l’image de l’homme préhistorique qui traîne une femme par les cheveux, l’auteure présente les éléments qui appuient et qui contredisent cette vision, et en profite pour analyser les rapports de violence, de hiérarchie et de domination qui ont probablement existé à l’époque.

Conclusion – De la Préhistoire au présent : Le statut des femmes au cours des époques où les découvertes archéologiques ont eu lieu a toujours influencé grandement leur interprétation. «La construction des origines renvoyait à la société sa propre image. Les débats anthropologiques, qui allaient s’ouvrir à la question de l’importance du rôle des femmes dans les premières sociétés humaines, étaient lourds d’enjeux idéologiques, politiques et sociaux». Dans ce contexte, il n’est pas étonnant de constater que la remise en question du rôle effacé, pour ne pas dire absent, des femmes dans ces sociétés ait eu lieu après les années 1950, période de revendications féministes et d’émancipation féminine. Si ces réinterprétations ont parfois donné lieu à des exagérations, on tente davantage de nos jours d’examiner «avec plus d’objectivité les preuves et les modalités de la différence des sexes dans tous les champs du social», y compris dans celui de la paléoanthropologie. Et elle conclut :

«Les structures sociales des populations préhistoriques nous restent mal connues, les rapports de force et de genre ne peuvent être que l’objet d’hypothèses. Nous pouvons soupçonner cependant que ces sociétés du passé lointain possédaient, comme les nôtres, toute une série de mécanismes et d’idéologies de domination et de dévalorisation des femmes; mais aussi que les femmes étaient capables de développer des stratégies de résistance, faites d’alliances entre elles, de recherche de protection, de sens civique, d’inventivité et d’humour face à la dureté de l’existence qui devait être le plus souvent leur lot.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! On peut bien sûr être déçu que ce livre n’apporte pas de réponse claire et précise aux questions qu’il pose. Je trouve au contraire que ce livre gagne en crédibilité en ne faisant qu’explorer les différentes hypothèses qui cadrent le mieux avec les preuves amassées et les observations des comportements très variables des peuples vivant encore selon un mode de chasse-cueillette. Il est tout à fait normal que ces éléments ne suffisent pas à trancher de façon certaine, d’autant plus que le rôle et la place des femmes dans les sociétés préhistoriques peuvent aussi avoir varié grandement d’un groupe à l’autre. Cela dit, ce livre permet d’avoir une meilleure vision de l’ampleur du défi et de prendre connaissance des développements les plus récents de ce côté. Finalement, je déplore que les notes, heureusement formées surtout de références, aient été placées à la fin.