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Les gagnants qui raflent la mise

21 janvier 2019

Avec son livre Winners take all : the elite charade of changing the world (Les gagnants qui raflent la mise : la mascarade de l’élite qui prétend changer le monde), Anand Giridharadas montre que les membres de l’élite mondiale, dont ceux qui se prétendent philanthropes, utilisent leur richesse et leur influence pour préserver le système économique qui leur a permis d’amasser leur fortune aux dépens des autres membres de la société.

Prologue : Face à la hausse des inégalités, aussi bien sociales et économiques qu’en termes d’éducation, de santé et d’espérance de vie, de plus en plus de riches financent des changements, mais mettant de l’avant ce qu’ils connaissent, soit l’intervention tout aussi inégalitaire du secteur privé où la démocratie n’a aucune place. «Ce livre tente de comprendre le lien qui existe entre la préoccupation sociale des élites et leur prédation, entre l’aide extraordinaire et l’accumulation extraordinaire, entre la perpétuation – et peut-être même l’encouragement – d’un statu quo injuste et les tentatives de ces contributeurs de réparer une partie de cette injustice. C’est aussi une tentative de donner un aperçu de la façon dont les élites perçoivent le monde, afin que nous puissions mieux évaluer les avantages et les inconvénients de leurs campagnes qui visent à changer le monde». Bref, ne nous leurrons pas, ces gens financent des changements qui leur assurent que rien ne change vraiment.

1. Mais comment le monde a-t-il changé? : L’auteur montre que la forme des changements qu’espèrent les jeunes s’est modifiée avec le temps. Au lieu de vouloir changer le système, un bon nombre de jeunes d’aujourd’hui espèrent créer des entreprises plus équitables pour changer le monde. Voilà bien une des conséquences du virage néolibéral des années 1980. L’auteur donne de nombreux exemples de mises en récit par des sociétés financières qui prétendent que le meilleur moyen de changer le monde est de faire des profits en faisant le bien, une forme d’écoblanchiment social.

2. Gagnant-gagnant : L’auteur raconte d’autres anecdotes de membres de sociétés financières ayant appauvri des populations africaines (avec des profits approchant le milliard $ en Tanzanie, par exemple) qui décident de fonder de nouvelles sociétés qui bénéficieront autant à cette société qu’aux paysan.nes des pays ainsi spoliés (je simplifie). C’est ce que ces personnes appellent une relation gagnant-gagnant… Un autre exemple est Google (et autres Facebook) qui fournit un service gratuit tout en assurant la fortune de ses actionnaires. Mais, pendant ce temps, les institutions n’évoluent pas, les salaires stagnent aux États-Unis, le filet social se réduit constamment et les sociétés et les plus riches accaparent la majeure partie de l’enrichissement. Et la pauvreté est toujours aussi présente dans les pays africains. Gagnant-gagnant, vous dites? L’auteur montre ensuite que ce concept va encore plus loin que l’égoïsme aux conséquences positives d’Adam Smith (l’égoïsme du boulanger bénéficie à toute la société, car elle le porte à produire du bon pain pour maximiser ses profits) et que la théorie du ruissellement (la concentration des richesses bénéficie à tout le monde grâce aux dépenses et aux investissements des riches), car elle implique que les entrepreneur.euses, expert.es en résolution de problème, sont plus efficaces que les gouvernements pour améliorer les conditions de vie de la population et pour lutter contre la pauvreté (entre autres grâce au philanthrocapitalisme), et que les gouvernements doivent se contenter de s’assurer du bon fonctionnement du capitalisme, par exemple en formant la main-d’œuvre dont les entreprises ont besoin, en signant des ententes de libre-échange et en fournissant des infrastructures efficaces.

3. Des rebelles-rois dans des bérets inquiétants : Nous avons droit cette fois à une croisière de riches qui croient vraiment au concept gagnant-gagnant… Certains d’entre eux, dont Shervin Pishevar, directeur général de Sherpa Capital qui a investi notamment dans Airbnb et Uber, se voient comme des rebelles (il portait d’ailleurs un béret de rebelle iranien lors de cette croisière) qui combattent les institutions corrompues (l’«establishment»), comme les syndicats et les entreprises de taxis, pour le bien de la communauté entière.

4. Le critique et le leader d’opinion : L’auteur présente des leaders d’opinion qui ne cherchent pas à résoudre les problèmes (inégalités, pauvreté, réchauffement climatique, etc.), mais proposent des solutions pour mieux vivre avec ces problèmes. C’est très rassurant pour les autres riches qui les écoutent, car ce type de discours ne remet pas en question leur position dominante. Et, avec le pouvoir de l’argent, même des intellectuel.les au début critiques des facteurs qui causent les problèmes en viennent à modifier leur discours pour plaire aux riches. Il fournit ensuite la recette pour devenir un.e leader d’opinion influent.e (et bien payé.e), notamment en se concentrant sur les victimes et non sur les coupables, en parlant des individus et non pas de la société, et en étant constructif et non pas accusateur. En plus, il est mieux accepté de parler des effets potentiels du sexisme sur les filles des riches qui écoutent une allocution que de présenter des données globales sur le phénomène ou de leur dire qu’ils contribuent au sexisme dans leur entreprise. Une autre tactique est de les faire sentir comme des agents du changement (qui ne changera rien) et non comme des responsables des problèmes de la société.

5. Les incendiaires font les meilleurs pompiers : George Soros correspond moins au modèle gagnant-gagnant. Il finance en effet des causes qui remettent en question le fonctionnement du système actuel. Par contre, il s’est fait convaincre de financer aussi des projets basés sur le marché. L’auteur explique les protocoles purement théoriques utilisés par les promoteurs de ces projets qui ne prennent même pas la peine d’examiner les caractéristiques des sociétés où ils interviennent, considérant que leurs problèmes émanent de leur manque d’adaptation au système de marché (je simplifie grandement). Ce sont les mêmes types de protocoles qui visent la maximisation des profits des actionnaires. On tente donc d’utiliser des protocoles pour régler des problèmes qui ont été causés en grande partie par l’utilisation de ces mêmes protocoles.

6. La générosité et la justice : L’auteur relate l’histoire des fondations «philanthropiques» aux États-Unis, avec la création de telles fondations vers la fin du XIXe siècle par les «barons voleurs» («robber barons»), comme les fondations Carnegie et Rockefeller. À l’époque, de nombreuses personnes questionnaient les intentions de ces personnes compte tenu de la provenance honteuse de leurs fortunes et des décisions non démocratiques de leurs fondations, mais, de nos jours, cet aspect de la question fait moins souvent l’objet de débats. Carnegie a même déjà dit qu’il était préférable pour la société («our race» écrivait-il) de moins payer ses employé.es pour augmenter ses profits, car ces personnes auraient dilapidé ces sommes supplémentaires (pour avoir des logements décents et pouvoir s’alimenter convenablement…) alors que ses profits lui permettent de financer des bibliothèques et des musées bien plus importants pour le progrès de l’humanité. L’auteur donne ensuite des exemples de «généreux» philanthropes qui ont fait fortune en causant des désastres sociaux, dont la famille Sackler, propriétaire de Purdue Pharma, société qui a mis en marché l’OxyContin, produit à la source de la crise des opioïdes (avec quelques autres produits, dont le fentanyl) qui a entraîné des dizaines de milliers de morts par surdoses.

7. Ce qui fonctionne dans le monde moderne : L’auteur nous amène cette fois dans les coulisses de la Clinton Global Initiative (CGI), une division de la Fondation Clinton, autre exemple d’initiative visant à encourager les entreprises qui causent des problèmes à faire semblant de travailler pour le bien commun, alors qu’elles ne cherchent qu’à profiter des relations de Bill Clinton pour faciliter leurs investissements et, qui sait, profiter des grâces de la prochaine présidente des États-Unis. L’auteur se demande ensuite si ces hypocrisies ne sont pas à la source de la vague d’élections de populistes de droite un peu partout sur la planète.

Épilogue: «Les autres personnes ne sont pas vos enfants» : L’auteur raconte d’autres anecdotes sur des riches responsables des inégalités qui tentent de les amoindrir sans remettre en cause leurs profits. Il présente ensuite le discours (très intéressant) d’une personne qui, enfin, accuse directement ces riches d’être les premiers responsables du désastre qu’ils tentent de rendre seulement un peu moins dévastateur.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est différent de ce à quoi je m’attendais quand je l’ai réservé. Il aborde un sujet bien plus circonscrit que je ne le pensais. Il est plein d’anecdotes, ce qui a tendance à me déplaire (ce qui est arrivé vers la fin…). Mais en même temps, cet afflux d’anecdotes de gens riches et célèbres appuie bien les thèses de l’auteur, soit que les riches sont prêts à «sacrifier» quelques sous pour leur image et surtout pour se convaincre qu’ils ne sont pas les profiteurs et parasites qu’ils sont trop souvent. La citation de Léon Tolstoï mise en exergue de ce livre résume vraiment bien son contenu et montre que les personnes riches tentent depuis longtemps de se convaincre qu’elles veulent le bien de tout le monde et qu’elles ne sont pas responsables des malheurs qu’elles font pourtant subir au reste de la population :

«Je suis assis sur le dos d’un homme, je le fais suffoquer et je l’oblige à me porter; pourtant, je m’assure moi-même et à d’autres que je suis désolé pour lui et que je désire soulager son sort par tous les moyens possibles – sauf de descendre de son dos.»

Il n’y a pas de notes dans ce livre, mais une annexe pour parler des sources utilisées. C’est de loin la pire façon de faire que je connaisse. Il est inutile de la lire à la fin du livre et il est impossible quand on lit le livre d’aller chercher à la fin du livre sans indication d’où viennent les affirmations de l’auteur. Mais, bon, cela n’a pas nui au plaisir de la lecture, puisque je ne savais pas qu’il y avait ces notes à la fin! Mais, ça demeure poche comme façon de faire.

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Le marché du travail en 2018 au Québec (2)

17 janvier 2019

Dans mon précédent billet portant sur le taux d’emploi au Québec et au Canada entre 2000 et 2018, on a vu que, malgré un bon taux de croissance annuel, le niveau de l’emploi au Québec a semblé stagner en 2018. Cela dit, six taux d’emploi par tranche d’âge sur 12 ont atteint de nouveaux sommets. Tout cela est intéressant, mais il est toujours préférable de jeter un œil sur d’autres aspects pour avoir une vision plus complète de la performance du Québec sur le marché du travail. Je vais d’abord tenter de montrer si l’emploi a vraiment stagné en 2018, puis présenterai quelques aspects qui ressortent particulièrement de cette année et examinerai les facteurs qui ont influencé l’emploi en 2018.

Stagnation?

Quand on utilise les estimations de l’Enquête sur la population active (EPA), il faut toujours se méfier en raison de leurs marges d’erreur élevées (c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’abuse peut-être du terme «estimation»). Même si ce billet présente surtout des estimations annuelles qui ont des marges d’erreur beaucoup plus faibles que les estimations mensuelles, il est bon de comparer la hausse de l’emploi de ces estimations avec les données de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), car ces dernières n’ont pas de marge d’erreur, provenant d’un recensement des salariés de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye. Le graphique ci-contre, produit à l’aide des tableaux 14-10-0223-01 et 14-10-0288-01 de Statistique Canada, montre que, depuis le début de 2015, les courbes de l’emploi salarié de l’EERH (ligne rouge) et de l’EPA (ligne bleue) se sont assez bien suivies jusqu’en mars 2018, mais qu’elles se sont complètement découplées par la suite. Alors que celle de l’EPA a stagné et a même baissé quelque peu, celle de l’EERH a poursuivi sa croissance. En fait, l’emploi salarié n’a augmenté que de 4600 entre octobre 2017 et octobre 2018 selon les estimations de l’EPA (et de 1800 chez les travailleur.euses autonomes), mais de près de 97 000 selon les données de l’EERH. Comme ces dernières sont plus fiables (la marge d’erreur à 95 % de la variation des estimations de l’EPA entre octobre 2017 et octobre 2018 atteint 59 800, et est encore plus grande dans 5 % des cas), on doit conclure qu’il n’y a pas vraiment eu de stagnation de l’emploi en 2018 et qu’il a en fait continué à augmenter à un rythme soutenu en 2018.

Le tableau ci-contre (réalisé à l’aide des fichiers 14-10-0201-01 et 14-10-0027-01), qui compare les taux de croissance selon les estimations de l’EPA et les données de l’EERH, va dans le même sens. On peut en effet voir que le niveau de croissance de l’emploi salarié selon l’EPA (dernière ligne) fut très semblable à celui de l’EERH (première ligne) en 2016 (1,13 % par rapport à 1,18 %) et fut à peine un peu plus élevé en 2017 (2,47 % par rapport à 1,85 %), mais qu’il fut beaucoup plus faible en 2018 (0,84 % par rapport à 2,46 %); notons que la croissance de l’emploi salarié selon l’EERH est celle calculée entre la moyenne des mois de novembre 2016 à octobre 2017 et la moyenne des mois correspondants de 2017 et 2018, car les données les plus récentes datent d’octobre 2018. La dernière colonne du tableau montre que la croissance sur trois ans fut aussi nettement plus élevée pour les données de l’EERH que pour les estimations de l’EPA (5,59 % par rapport à 4,51 %). La deuxième ligne du tableau montre aussi que la croissance selon l’EPA fut un peu plus faible pour l’ensemble des emplois que pour les emplois salariés (4,03 % par rapport à 4,51 %). Bref, cette comparaison permet de confirmer que la croissance de l’emploi en 2018 au Québec fut beaucoup plus forte selon les données de l’EERH que selon les estimations de l’EPA. Cela montre aussi qu’il n’y a aucune contradiction entre la croissance du PIB en 2018 (voir plus loin) et l’absence de croissance de l’emploi, comme on en a parlé récemment à RDI économie, car il y a eu croissance de l’emploi! Finalement, il est fort probable que la croissance des estimations de l’emploi salarié de l’EPA sera plus élevée que celle de l’EERH en 2019 pour compenser la sous-estimation de l’emploi en 2018, mais rien n’est certain!

Autres aspects

– le taux de chômage

Même si le taux de chômage le plus bas des 516 mois pour lesquels Statistique Canada a publié des données depuis janvier 1976 a été observé en décembre 2017 (4,8 % en données non désaisonnalisées et 5,0 % en données désaisonnalisées selon les données du tableau 14-10-0287-01), le taux de chômage annuel le plus bas a été enregistré en 2018, avec un taux de 5,5 % en baisse de 0,6 point de pourcentage cette année-là (6,1 % en 2017), comme on peut le voir dans le graphique ci-contre (tiré des données du tableau 14-10-0018-01). Ajoutons que, en données désaisonnalisées, les taux de chômage des 14 derniers mois (novembre et décembre 2017, et les 12 mois de 2018) ont été les 14 taux les plus bas depuis janvier 1976.

– selon le sexe

En 2017, l’estimation de l’emploi avait augmenté de 3,0 % chez les hommes et de 1,3 % seulement chez les femmes, selon les données du tableau 14-10-0018-01. Comme l’estimation de la croissance de l’emploi des femmes avait été plus élevée que celle des hommes de 2013 à 2016 (2,4 % par rapport à 1,2 %), je me demandais l’an dernier s’il s’agissait d’une nouvelle tendance. En 2018, l’estimation de l’emploi a augmenté de 0,5 % chez les hommes et de 1,3 % chez les femmes, effaçant près de la moitié des écarts de 2017 (0,8 point de pourcentage sur 1,7). Au bout du compte, ces estimations ont augmenté de 4,8 % chez les hommes et de 5,1 % chez les femmes entre 2013 et 2018. On verra si cette quasi-égalité sera la nouvelle norme à l’avenir, compte tenu du fait que le rattrapage de l’emploi chez les femmes sera probablement limité aux personnes âgées de 65 ans et plus, comme mentionné dans le précédent billet.

– selon le genre de travail

L’estimation de l’emploi à temps plein (30 heures et plus par semaine) a augmenté de 1,8 % en 2018, alors que celui à temps partiel (moins de 30 heures par semaine) a diminué de 2,7 %. Entre 2013 et 2018, l’estimation de l’emploi à temps plein a augmenté de 5,9 % et celle de l’emploi à temps partiel de 1,1 %. Cette tendance fut passablement la même chez les hommes (5,5 % et 0,5 %) et chez les femmes (6,4 % et 1,4 %). Non seulement les taux d’emploi par tranche d’âge ont été à leur sommet historique ou près de ce sommet en 2018 (voir le précédent billet), mais la croissance de l’emploi fut fortement concentrée dans l’emploi à temps plein au cours des dernières années. Serait-ce une conséquence des difficultés de recrutement des employeurs et du bas taux de chômage? À suivre…

– les salaires

Selon les estimations de l’EPA tirées du tableau 14-10-0064-01, le salaire horaire moyen aurait augmenté de 1,9 % en 2018, soit un peu plus que l’inflation (1,7 %, selon les données des onze premiers mois de 2018 du tableau 18-10-0004-01). Sur cinq ans, la hausse du salaire horaire moyen fut de 13,3 %, soit de 12,4 % chez les hommes et de 14,1 % chez les femmes, dans les deux cas plus du double de l’inflation qui fut de 6,0 % entre 2013 et 2018. Cette observation appuie celle sur la plus forte augmentation du travail à temps plein pour suggérer que la qualité des emplois s’est améliorée entre 2013 et 2018.

– selon les catégories d’emplois

En 2018, l’estimation de l’emploi a augmenté davantage dans le travail autonome (1,5 %) que dans le travail salarié (0,8 %), et moins dans le secteur public (0,6 %) que dans le secteur privé (0,9 %), selon les données du tableau 14-10-0027-01. Les tendances depuis 2013 vont toutefois dans le sens opposé, l’estimation de l’emploi dans le travail autonome ayant augmenté de 2,6 %, soit deux fois moins que dans le travail salarié (5,3 %), et l’estimation de l’emploi dans le secteur privé ayant augmenté de 4,2 %, là aussi deux fois moins que dans le secteur public (8,9 %). Ces estimations peuvent bien sûr étonner, mais elles ne font que poursuivre une tendance qui se manifeste depuis le tournant du siècle, notamment en raison du rattrapage dans le secteur public dû aux compressions et mises à la retraite de la fin des années 1990, et des besoins du secteur de la santé (dus entre autres au vieillissement de la population). En effet, l’estimation de l’emploi dans le travail autonome a augmenté de 10,5 % depuis 1999, soit trois fois moins que dans le travail salarié (31,3 %), et l’estimation de l’emploi dans le secteur privé a augmenté de 28,5 %, beaucoup moins que dans le secteur public (40,4 %).

– selon la région

Selon les estimations des tableaux 14-10-0090-01 et 14-10-0314-01, toute la croissance de l’emploi en 2018 au Québec s’est réalisée dans la région métropolitaine de Montréal (en fait 106 %, ce qui signifie que l’emploi a diminué dans les autres régions), alors que cette région ne comptait que 51 % de l’emploi en 2017, en premier lieu dans l’île de Montréal (58 % pour 24,5 % de l’emploi en 2017). Cette situation s’observe depuis quelques années, avec 55 % de la hausse d’emploi dans l’île de Montréal et 83 % dans la région métropolitaine de Montréal entre 2014 et 2018. Pourtant, seulement 13,5 % de l’augmentation de l’emploi s’était réalisée dans l’île de Montréal entre 2001 et 2014, soit à peine un peu plus de la moitié de la proportion de l’emploi qu’on y trouvait en 2001 (25,1 %). Les quatre dernières années représentent donc un virage de tendance majeur à cet égard.

– selon le statut d’immigrant

Le fait que la plus forte augmentation des estimations d’emploi ait eu lieu dans la région métropolitaine de Montréal suggère que la situation sur le marché du travail de la population immigrante s’est améliorée, puisque plus de 85 % de la population adulte immigrante habite cette région. Il vaut de toute façon la peine de regarder cette situation de plus près, puisqu’on observe depuis longtemps qu’elle est bien moins bonne pour les immigrant.es que pour les personnes nées au Canada et même que pour les immigrant.es du reste du Canada.

Le tableau qui suit, tiré du tableau 14-10-0083-01, montre que, si la situation de l’emploi de la population immigrante (récente, soit au Canada depuis au plus cinq ans, et totale) âgée de 25 à 54 ans (tranche d’âge plus propice aux comparaisons entre la population immigrante et celle née au Canada, car elles ont des structures démographiques très différentes) ne s’est que légèrement améliorée entre 2011 et 2015 au Québec (surtout grâce à une baisse notable de l’estimation du taux de chômage), elle s’est redressée de façon spectaculaire entre 2015 et 2018. Ainsi, sur les 8,4 points de pourcentage d’amélioration du taux d’emploi de la population immigrante entre 2011 et 2018, 6,1 d’entre eux, soit près de 75 %, se sont réalisés entre 2015 et 2018. Chez les immigrant.es récent.es, ce fut 9,1 des 10,1 points d’amélioration (90 %) qui se sont manifestés entre 2015 et 2018. Si le taux d’emploi des personnes nées au Canada a aussi connu une hausse entre 2011 et 2018, elle fut bien moindre que celle des immigrant.es, récent.es ou non (3,2 points de pourcentage, par rapport à 10,1 et 8,4 points). Il en fut de même pour le taux de chômage, qui est passé de 19,1 % en 2011 à 10,2 % en 2018 chez les immigrant.es récent.es, niveau toujours très élevé, mais en baisse de plus de 45 %. Ajoutons que 70 % de cette baisse a eu lieu après 2015 (6,2 points sur 8,9). Pour l’ensemble de la population immigrante aussi, 70 % (ou 3,6 points) de la baisse de 5,2 points de pourcentage du taux de chômage s’est réalisée après 2015. Quant à la baisse de 1,7 point observée dans la population native du Canada, elle a eu lieu entièrement après 2015.

Ce constat est majeur. Ainsi, plus de 80 % de l’augmentation totale de l’estimation de l’emploi au Québec entre 2015 et 2018 (cette fois chez les personnes âgées de 15 ans et plus), soit 135 100 des 165 200 emplois qui se sont ajoutés, s’est concrétisée du côté de la population immigrante (et même plus de 90 %, si on ajoute les résident.es non permanent.es), alors qu’elle n’occupait que 14,2 % de l’emploi en 2015 (15,3 % avec les résident.es non permanent.es). En fait, entre 2017 et 2018, l’estimation de l’emploi des immigrant.es et des résident.es non permanent.es a augmenté de 69 900 et celle de l’emploi des personnes nées au Canada, qui occupaient 83 % des emplois en 2017, a diminué de 31 000. Et c’est cet apport que le gouvernement actuel entend réduire.

Cette amélioration a aussi permis de réduire considérablement l’écart entre les taux d’emploi et de chômage des immigrant.es du Québec et du reste du Canada âgé.es de 25 à 54 ans, comme on peut le voir dans le tableau qui suit.

Ce tableau nous montre que l’écart entre le taux d’emploi au Québec et dans le reste du Canada entre 2006 et 2018 :

  • est passé de 7,8 points de pourcentage à 0,7 point chez les immigrant.es, une baisse de 7,1 points ou de 90 %, et que plus de 60 % de cette baisse (soit 4,4 points sur 7,1) s’est réalisée entre 2015 et 2018;
  • est passé de 7,9 à 4,4 points chez les immigrant.es récent.es, une baisse de 3,5 points ou de 45 %, et que la baisse réalisée entre 2015 et 2018 fut encore plus forte (5,1 points), car cet écart s’était creusé entre 2006 et 2015, de 7,9 à 9,5 points;
  • est passé d’un déficit de 1,7 point à un avantage de 2,8 points chez les natif.ives du Canada, un écart de 4,6 points, et que plus de 25 % de cette amélioration (soit 1,3 point sur 4,6) s’est réalisée entre 2015 et 2018.

Il nous montre aussi que l’écart entre le taux de chômage au Québec et dans le reste du Canada entre 2006 et 2018 :

  • est passé de 6,5 points de pourcentage à 1,3 point chez les immigrant.es, une baisse de 5,2 points ou de 80 %, et que plus de 50 % de cette baisse (soit 2,7 points sur 5,2) s’est réalisée entre 2015 et 2018;
  • est passé de 8,0 points de pourcentage à 2,0 points chez les immigrant.es récent.es, une baisse de 6,1 points ou de 75 %, et que plus de 80 % de cette baisse (soit 5,0 points sur 6,1) s’est réalisée entre 2015 et 2018;
  • est passé d’un niveau plus élevé de 1,9 point à un niveau plus bas de 0,7 point chez les natif.ives du Canada, un écart de 2,6 points, et que 45 % de cette amélioration (soit 1,2 point sur 2,6) s’est réalisée entre 2015 et 2018.

Il est bizarre qu’on entende si peu parler de ce redressement spectaculaire, justement au moment où l’apport de l’immigration, tant en nombre que par une meilleure intégration au marché du travail, est de plus en plus essentiel dans un contexte de difficultés de recrutement et de vieillissement rapide de la population.

Quelques facteurs

L’amélioration de la situation sur le marché du travail présentée dans ce billet et dans le précédent se confirme aussi par une baisse du nombre de demandes et de prestataires d’assurance-emploi, et par les hausses de 5,5 % et de 4,0 % des ventes dans le commerce de détail en 2017 et au cours des 10 premiers mois de 2018, malgré la popularité croissante du commerce électronique, effectué en bonne partie à l’étranger. Le dernier rapport mensuel des opérations financières du gouvernement provincial montre une hausse des revenus autonomes de 5,8 % d’avril à octobre 2018 par rapport aux mois correspondants de 2017, soit entre le double et le triple de la hausse prévue lors de la mise à jour de décembre 2018 (2,2 %). Je vais maintenant regarder de plus près les mouvements du PIB au cours des dernières années.

– PIB

Le PIB a connu au cours des trois premiers trimestres de 2018 un niveau de croissance réelle (en tenant compte de l’inflation) un peu moins élevé qu’en 2017, mais tout à fait comparable, sinon supérieur, à celui de 2016 et des années précédentes (voir la ligne 23 de ce tableau; notons que la version en Excel contient des données à partir de 1981). Même si les données du quatrième trimestre de 2018 ne sont pas encore disponibles, le taux de croissance réel devrait se situer aux environs de 2,2 % en 2018. Ce taux est plus faible que celui de 2017 (2,8 %), mais plus élevé que ceux observés en 2014 (1,6 %), 2015 (0,9 %) et 2016 (1,4 %). Je vais ci-après présenter les éléments du PIB qui ont le plus d’influence sur le marché du travail, mais il faut tenir compte du fait que ces données seront révisées au cours des années suivantes, parfois de façon notable :

  • selon la ligne 01 du tableau du PIB selon les revenus, la rémunération des salariés vogue vers une croissance nominale de 4,5 %, un peu moins qu’en 2017 (4,7 %), mais plus qu’en 2014 (2,9 %), 2015 (2,1 %) et 2016 (2,8 %);
  • selon la ligne 02 du tableau du PIB selon les dépenses, les dépenses de consommation des ménages devraient augmenter de 4,1 % en 2018, hausse identique à celle de 2017, mais plus élevée qu’en 2014 (3,4 %), 2015 (2,1 %) et 2016 (3,6 %); notons que cette donnée va dans le même sens que la hausse des ventes au détail (qui ne représentent qu’une partie des dépenses de consommation des ménages); par contre, cette donnée ne nous informe pas sur l’influence de cette consommation sur l’endettement des ménages; selon les données compilées par Desjardins dans ce document (Statistique Canada ne fournit gratuitement que les données pour l’ensemble du Canada), le taux d’endettement des ménages québécois, même si moins élevé que celui des autres ménages canadiens, était toujours en hausse en 2016; il devrait avoir augmenté légèrement depuis, compte tenu son évolution observée dans l’ensemble du Canada en 2017 et en 2018;
  • selon la ligne 06 de ce même tableau, les dépenses des administrations publiques se dirigent vers une hausse de 4,3 % en 2018, hausse égale ou un peu supérieure aux croissances de 2014 (3,9 %), 2016 (4,3 %) et 2017 (3,7 %), mais nettement plus élevée qu’en 2015 (1,6 %); je précise que ces données comprennent les dépenses des trois paliers de gouvernement (fédéral, provincial et municipal), mais sans les distinguer;
  • selon la ligne 08 de ce tableau, les investissements des entreprises (appelés dépenses de «Formation brute de capital fixe» dans le tableau) devraient augmenter de 6,4 % en 2018, ce qui correspond à la hausse de 2017 (6,2 %), mais représente un virage majeur par rapport à 2013 (-2,6 %), 2014 (-3,7 %), 2015 (-0,7 %) et 2016 (3,1 %); cette hausse peut aussi bien être attribuée aux bonnes perspectives économiques qu’au fait que, quatre ans après le début de la baisse du dollar canadien en raison de la chute du prix du pétrole, les entreprises doivent moins craindre qu’il remonte soudainement et rendent leurs investissements stériles (ou qu’elles restent prises avec de nouvelles possibilités de production qu’elles ne pourraient pas utiliser); précisons finalement que la croissance devrait être la plus forte du côté des investissements en machines et matériel (9 %) et des bâtiments résidentiels (8 %), et plus faibles en produits de propriété intellectuelle (4 %) et en bâtiments non résidentiels (2 %);
  • selon la ligne 14 de ce tableau, les investissements des administrations publiques sont en route pour une augmentation de 2,7 %, beaucoup moins qu’en 2017 (8,4 %), mais bien plus qu’entre 2013 et 2016, alors qu’ils avaient diminué de plus de 7 %;
  • selon les lignes 21 et 22, le solde du commerce extérieur demeurera en 2018 à peu près au même niveau qu’en 2017, soit déficitaire d’environ 15 milliards $, les importations et les exportations augmentant toutes deux de 5 %;
  • selon la ligne 19, les investissements en stocks ont diminué d’au moins 25 % en 2018, mais, se situant à près de 3 milliards $, sont demeurés 2,5 fois plus élevés que leur moyenne de 2014 à 2016 (1,2 milliard $); ce niveau élevé des investissements en stock a bien sûr stimulé l’emploi, mais laisse entrevoir des jours plus sombres quand les entreprises vont les écouler; cela dit, l’impact de ce facteur est peu élevé sur le niveau de la croissance du PIB, soit d’environ 0,1 ou 0,2 point de pourcentage.

Ce tour des principaux facteurs qui peuvent influencer l’emploi permet de mieux comprendre qu’il aurait de fait été contradictoire que l’emploi ait stagné en 2018. Or, les données de l’EERH nous ont bien montré que ces facteurs positifs ont été accompagnés d’une hausse importante de l’emploi en 2018.

Et alors…

Sans répondre à toutes les questions, ce billet a permis d’isoler les principaux facteurs qui ont favorisé la hausse de l’emploi au Québec en 2018, malgré les effets de plus en plus importants du vieillissement de la population. L’amélioration de la situation sur le marché du travail de la population immigrante, la hausse des dépenses de consommation des ménages et des dépenses des administrations publiques, la croissance des investissements, surtout du côté des entreprises, et l’augmentation de la rémunération des salariés sont sûrement les facteurs qui ont eu le plus d’impacts positifs sur l’emploi. D’autres facteurs, comme le maintien de la valeur du dollar canadien à un faible niveau, ont sûrement aussi contribué à cette performance.

Si la hausse de l’emploi selon les données de l’EERH devrait se répercuter sur les estimations de l’EPA en 2019, il serait étonnant que l’augmentation de l’emploi se maintienne au cours des années suivantes au même niveau qu’en 2017 et en 2018. En effet, les taux d’emploi par tranche d’âge ne pourront guère augmenter davantage (sauf chez les femmes âgées de 65 ans et plus), la situation de l’emploi des immigrant.es devrait s’améliorer moins qu’au cours des dernières années et la décision du gouvernement de faire diminuer les niveaux d’immigration limitera aussi les possibilités de croissance de l’emploi. Cela dit, c’est avec plaisir que j’expliquerai au cours de mes prochains billets sur le marché du travail annuel au Québec pourquoi je me suis trompé, si jamais c’était le cas!

Essai sur le don

14 janvier 2019

Une fois de temps en temps, j’aime bien lire des classiques. Celui que je présente dans ce billet est probablement le livre le plus cité sur la question du don. Dans Essai sur le don – Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, publié la première fois en 1925, Marcel Mauss «montre que le don est obligatoirement suivi d’un contre-don selon des codes pré-établis» et que ceux-ci «créent un état de dépendance qui autorise la recréation permanente du lien social».

Préface : Florence Weber explique dans cette longue introduction (plus de 50 pages pour un livre de 156 pages…) les raisons de lire ce livre plus de 90 ans après sa parution. Ce livre «est sans doute le plus célèbre de toute l’anthropologie sociale, mais aussi le plus obscur», même si Mauss «avait bien conscience du caractère inachevé et imparfait de cette œuvre pionnière». Selon elle, le lire aujourd’hui, «c’est prendre la mesure des perspectives qu’il a ouvertes et retrouver à leur racine les principes de l’approche ethnographique des prestations sans marché, un continent mieux exploré aujourd’hui. C’est aussi, nous le verrons, apprendre à en finir avec le don». Je vais sauter le reste du contenu de cette préface, même si elle est intéressante, car il faut avoir lu le livre pour la comprendre et l’apprécier. Dans ce sens, ce texte aurait dû selon moi être une postface. Cela dit, non, je ne l’ai pas relue après avoir terminé le livre.

Introduction – Du don et en particulier de l’obligation à rendre les présents : L’auteur présente ici l’objet de son livre. Il compte notamment répondre à deux questions : «Quelle est la règle de droit et d’intérêt qui, dans les sociétés de type arriéré ou archaïque, fait que le présent reçu est obligatoirement rendu? Quelle force y a-t-il dans la chose qu’on donne qui fait que le donataire la rend?» Il abordera aussi les conséquences morales, religieuses, sociales, juridiques et économiques de ses réponses.

1. Les dons échangés et l’obligation de les rendre (Polynésie) : L’auteur décrit et explique les pratiques du don dans les îles Saoma et chez les Maoris de la Nouvelle-Zélande, puis la façon dont se concrétise l’obligation de donner des cadeaux, d’en recevoir et d’en redonner. Il distingue ensuite les présents faits aux hommes de ceux faits aux dieux (pas seulement en Polynésie) et aborde les aumônes aux pauvres qui n’obligent pas un contre-don.

2. Extension de ce système – Libéralité, honneur, monnaie : Les pratiques du don (y compris l’obligation de donner, de recevoir et de rendre) s’observent dans bien d’autres peuples. L’auteur mentionne notamment les Pygmées, les Andamans et de nombreux peuples d’Amérique, du nord de l’Europe et d’Asie. Il aborde ensuite les caractéristiques du don en Mélanésie et en Amérique du Nord (Alaska et nord de la Colombie-Britannique).

3. Survivances de ces principes dans les droits anciens et les économies anciennes : Les chapitres précédents portent sur le don dans des sociétés de type «arriéré ou archaïque». L’auteur se demande si les institutions qui ont suivi, notamment dans la Rome antique (dans ce qu’il appelle le droit romain très ancien), en Inde (droit hindou) et en Germanie (droit germanique), ont conservé des traces du don dans leurs institutions. La réponse est positive, mais à des degrés divers. Finalement, il aborde brièvement la présence du concept du don dans le droit celtique et le droit chinois qu’il n’a pas, au moment d’écrire ce livre, eu l’occasion d’analyser en profondeur.

Conclusion : «Une partie considérable de notre morale et de notre vie elle-même stationne toujours dans cette même atmosphère du don, de l’obligation et de la liberté mêlés. Heureusement, tout n’est pas encore classé exclusivement en termes d’achat et de vente. Les choses ont encore une valeur de sentiment en plus de leur valeur vénale, si tant est qu’il y ait des valeurs qui soient seulement de ce genre. Nous n’avons pas qu’une morale de marchands». Même de nos jours, il «faut rendre plus qu’on a reçu».

Il poursuit en montrant que le don influence aussi notre système économique, loin de reposer uniquement sur l’utilitarisme cher aux économistes classiques. Les dons et les dépenses somptuaires comme marqueur social existent toujours, comme l’a bien montré Thorstein Veblen avec son concept de consommation ostentatoire. Puis, l’auteur conclut :

«Les sociétés ont progressé dans la mesure où elles-mêmes, leurs sous-groupes et enfin leurs individus, ont su stabiliser leurs rapports, donner, recevoir, et enfin rendre. (…) On voit comment on peut étudier, dans certains cas, le comportement humain total, la vie sociale tout entière; et on voit aussi comment cette étude concrète peut mener non seulement à une science des mœurs, à une science sociale partielle, mais même à des conclusions de morale, ou plutôt – pour reprendre le vieux mot – de «civilité», de «civisme» comme on dit maintenant. Des études de ce genre permettent en effet d’entrevoir, de mesurer, de balancer les divers mobiles esthétiques, moraux, religieux, économiques, les divers facteurs matériels et démographiques dont l’ensemble fonde la société et constitue la vie en commun, et dont la direction consciente est l’art suprême, la Politique, au sens socratique du terme.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Pas vraiment, sauf la conclusion. En tout cas, moi, je n’ai à peu près rien compris des démonstrations de l’auteur, ce qui explique les résumés laconiques que j’ai écrits des chapitres de ce livre. L’auteure de la préface nous en a avertis en le qualifiant d’obscur et en soulignant sa structure complexe (elle dit entre autres que ce livre est écrit en spirale). Si les notes sont en bas de page, elles sont tellement copieuses qu’elles occupent probablement plus d’espace que le corps du texte (qui ne compte que de deux à quatre lignes sur certaines pages). Cela rend la lecture encore plus difficile (je dois avouer que j’ai souvent lu ces notes en diagonale, leur contenu n’éclairant pas vraiment le texte, étant plutôt conçues pour l’approfondir à l’intention d’experts, selon l’auteur). Cela dit, même si j’en ai perdu de grands bouts, je comprends mieux l’importance qu’on accorde à ce livre et ne regrette pas ma décision de le lire (et de le terminer!). L’article que Wikipédia a consacré à ce livre permet, bien plus que mon billet, de prendre connaissance de la richesse son contenu.

Je tiens à préciser que mon verdict sur ce livre ne signifie pas qu’il ne représente pas (ah, les doubles négations…) une contribution majeure à la pensée humaine. L’apport de ce livre est énorme, ayant montré que les échanges ont connu bien d’autres modes que celui des marchés, et que le concept du don et du contre-don demeure encore bien présent aujourd’hui. Et, il a permis à d’autres d’approfondir les recherches de l’auteur et de toujours considérer ce concept dans leur analyse de la société et de l’économie. C’est énorme, surtout pour un livre datant de plus de 90 ans!

Le taux d’emploi au Québec et au Canada entre 2000 et 2018

9 janvier 2019

Comme je l’ai fait au début de 2016, de 2017 et de 2018, je compte dans ce billet analyser l’évolution du taux d’emploi au Québec par tranche d’âge et selon le sexe depuis 2000 et la comparer avec celle qu’a connue le reste du Canada. Pour ce faire, j’utiliserai les données de l’Enquête sur la population active (EPA) tirées du tableau 14-10-0018-01 de Statistique Canada.

Au Québec

– précisions

Dans sa revue de fin d’année publiée dans son communiqué de vendredi dernier sur les estimations de l’emploi en décembre 2018, Statistique Canada a dit que «l’emploi au Québec était inchangé en 2018», affirmation reprise par de nombreux médias. En fait, cette stabilité est celle observée entre les estimations de décembre 2017 et celles du même mois de 2018 (en réalité, une baisse de 300 emplois, mais avec une marge d’erreur à 95 % de 59 800…). Il ne s’agit donc pas d’une revue de l’année complète. Or, les estimations d’emploi pour la moyenne de 2018 ont été supérieures de près de 40 000 à celles de 2017. Ce sont d’ailleurs les données moyennes que je vais analyser dans ce billet.

– les sommets

Le tableau ci-contre montre les taux d’emploi en 2018 pour la population adulte (15 ans et plus) et pour les douze tranches d’âge pour lesquelles l’EPA publie des données, le sommet antérieur de ces taux (qu’il soit le sommet historique ou le deuxième plus élevé lorsque ce sommet historique a eu lieu en 2018), l’année au cours de laquelle le sommet antérieur à 2018 a été atteint et le rang des taux de 2018 parmi ceux des 43 ans de la série historique publiée par l’EPA (1976 à 2018).

On peut constater que, un an après la croissance exceptionnelle de l’emploi en 2017 (voir ce billet), si le taux d’emploi global fut en 2018 seulement très légèrement supérieur à son sommet historique antérieur (61,0 %, par rapport à 60,9 % en 2017 et en 2007), six des 12 sommets par tranche d’âge ont été atteints en 2018 (ceux dont le taux d’emploi est indiqué en caractère gras dans la première colonne et qui ont le rang 1 dans la dernière). Ce constat peut paraître étonnant, mais il s’explique par le fait que les estimations de l’emploi désaisonnalisé sont passées d’un peu moins de 4,20 millions entre janvier et avril 2017 à un peu plus de 4,28 millions en décembre 2017 (une hausse de près de 90 000 emplois), alors qu’elles sont demeurées assez stables tout au long de 2018 (comme Statistique Canada l’a souligné et comme on peut le voir sur le graphique ci-contre), se situant toujours entre 4,24 et 4,28 millions. Ayant profité toute l’année 2018 du niveau de l’emploi de la fin de 2017, la moyenne de l’emploi de 2018 fut nettement plus élevée qu’en 2017 même si l’emploi y est demeuré assez stable.

Par contre, ce qu’il faut noter est que 10 des 12 sommets historiques ont été atteints en 2017 et en 2018, et que les deux autres taux d’emploi furent seulement un peu moins élevés en 2018 que le sommet antérieur (47,3 % en 2018 par rapport à 48,2 % en 2008 chez les 15 à 19 ans, et 72.1 % en 2018 par rapport à 72,2 % en 2003 chez les 20 à 24 ans). En plus, la dernière colonne nous montre que les taux d’emploi de 2018 par tranche d’âge furent les plus élevés dans six cas, au deuxième rang historique dans cinq cas et au troisième rang dans un cas. Bref, malgré la stagnation de l’emploi en 2018, les taux d’emploi des douze tranches d’âge sont demeurés proches de leurs sommets historiques quand ils n’en ont pas établi de nouveaux.

– l’évolution du taux ajusté

Le graphique qui suit présente l’évolution du taux d’emploi réel au Québec (ligne bleue) en comparaison avec un taux d’emploi ajusté (ligne rouge) calculé à l’aide des taux d’emploi par tranche d’âge de chaque année, mais avec la structure d’âge de 1976, c’est-à-dire si le Québec avait conservé le même pourcentage de personnes dans chacune des 12 tranches d’âge. Comme le taux d’emploi se calcule sur la population âgée de 15 ans et plus, la structure d’âge de cette population joue un rôle important sur ce taux. Par exemple, alors que seulement 5,7 % de la population âgée de 15 ans et plus était dans la tranche des 70 ans et plus en 1976, cette proportion atteignait 15,0 % en 2018, proportion 2,6 fois plus élevée! Comme le taux d’emploi de ces personnes est très faible (toujours en bas de 6 % au cours des 43 années analysées), l’augmentation de leur proportion exerce une importante pression à la baisse du taux d’emploi global. J’ai emprunté cette présentation à un document de Statistique Canada paru l’an dernier qui utilisait cette méthode avec le taux d’activité canadien (voir le graphique 3 de ce document), en appelant le résultat un taux ajusté plutôt qu’un taux hypothétique.

On peut voir que l’évolution de la structure d’âge a eu peu d’impact de 1976 à 1997 (impact d’au plus 0,51 point de pourcentage au cours de ces 22 années), puis que cet impact a graduellement gagné en importance pour culminer en 2018 avec une différence entre les deux courbes de 7,2 points de pourcentage. Cela montre que si le Québec avait conservé sa structure démographique de 1976 tout en ayant les taux d’emploi par tranche d’âge de 2018, soit ceux présentés à la première colonne du tableau précédent, son taux d’emploi aurait été de 68.2 % plutôt que de 61,0 %. Et cet écart continuera de s’accentuer au cours des prochaines années. On peut aussi constater avec ce graphique que le taux d’emploi réel du Québec est demeuré relativement stable depuis 2003 (il est passé de 60,1 % à 61,0 % en 2018, une hausse de 0,9 point), alors que le taux ajusté a augmenté de 5,7 points de pourcentage entre ces deux mêmes années (de 62,5 % à 68,2 %). Dit autrement, si les taux d’emploi par tranche d’âge étaient demeurés les mêmes depuis 2003, le taux d’emploi global serait passé de 60,1 % à 54,1 %, en baisse de 6,0 points de pourcentage. Notons finalement que la structure d’âge «idéale» fut celle de 1984. Si le Québec avait conservé cette structure avec les taux d’emploi par tranche d’âge de 2018, le taux d’emploi serait de 68,4 %, plus élevé de 7,4 points de pourcentage que le 61,0 % réel. Cet exercice permet de mieux quantifier l’impact majeur du vieillissement de la population sur l’emploi.

– par tranche d’âge

Le tableau qui suit présente les taux d’emploi au Québec au cours de quatre années charnières, soit 2000, 2007 (juste avant la récession de 2008-2009), 2017 et 2018. Les quatre premières colonnes montrent les taux d’emploi globaux (ligne 15 ans et plus) et par tranche d’âge. Les trois dernières colonnes indiquent les variations des taux d’emploi globaux et par tranche d’âge entre 2000 et 2007, entre 2007 et 2017 et entre les deux dernières années. On notera que j’ai coloré en vert les cellules qui indiquent une hausse du taux d’emploi et en rouge celles qui montrent une baisse de ce taux, et que je n’ai pas coloré les cellules qui ne montrent pas de différence entre ces taux.

– de 2000 à 2007 : cette période fut très positive pour l’emploi au Québec. Non seulement le taux d’emploi global a augmenté de 3,1 points de pourcentage, mais il a connu une hausse dans les 12 tranches d’âge de ce tableau, cette hausse atteignant même plus de 10 points de pourcentage chez les personnes âgées de 55 à 59 ans. En moyenne (moyenne non pondérée en fonction de l’importance relative de chaque tranche), la hausse fut de 5,5 points de pourcentage par tranche d’âge (voir la dernière ligne du tableau), hausse nettement plus élevée que celle du taux d’emploi global (3,1 points). Cet écart illustre bien les conséquences du vieillissement de la population entre ces deux années.

– de 2007 à 2017 : on peut voir que le taux d’emploi a augmenté dans 11 des 12 tranches d’âge (dont une hausse de plus de 10 points chez les 60 à 64 ans) et n’a diminué que chez les 20 à 24 ans, et encore, de seulement 0,4 point. En fait, la moyenne des variations du taux d’emploi dans les 12 tranches d’âge montre une hausse de 4,1 points de pourcentage, ce qui n’a pas empêché le taux d’emploi global de demeurer stable à 60,9 %. Ce paradoxe apparent illustre encore une fois l’ampleur des conséquences sur le taux d’emploi du vieillissement de la population entre ces deux années (ampleur plus importante entre 2007 et 2017 qu’entre 2000 et 2007) et nous indique à quel point on ne peut pas se fier aux variations du taux d’emploi global pour analyser correctement la situation de l’emploi et son évolution.

– de 2017 à 2018 : j’ai tenu à isoler les variations du taux d’emploi au cours de la dernière année parce que c’est l’année la plus récente (belle lapalissade!) et pour mieux visualiser les tendances récentes. Le constat est généralement positif, mais de faible ampleur. Si le taux d’emploi a augmenté dans six des 12 tranches d’âge, il a diminué dans quatre tranches et est demeuré stable dans les deux autres. Malgré une hausse moyenne du taux d’emploi de 0,6 point par tranche d’âge en une seule année, sa hausse globale fut de seulement 0,1 point. On doit commencer à deviner que cet écart s’explique par le fort vieillissement de la population…

– selon le sexe

Le tableau suivant présente l’évolution du taux d’emploi selon le sexe et les tranches d’âge, cette fois entre 2000 et 2018. Il illustre très clairement la forte hausse de la présence des femmes sur le marché du travail. Ainsi, pendant que le taux global d’emploi des hommes demeurait assez stable entre 2000 et 2018 (baissait en fait de 0,2 point), et cela même si ce taux a augmenté dans les 12 tranches d’âge pour une hausse moyenne de 6,6 points de pourcentage par tranche d’âge (illustrant, on commence à s’en douter, le vieillissement de la population), ce taux augmentait de 6,5 points chez les femmes, faisant diminuer l’écart du taux d’emploi entre les femmes et les hommes de plus de 50 % (de 13,2 à 6,5 points). Encore mieux, on peut aussi observer que le taux d’emploi des femmes a augmenté dans toutes les tranches d’âge (pour une hausse moyenne énorme de 13,5 points par tranche d’âge) et même de plus de 20 points dans trois d’entre elles, soit celles des femmes âgées de 50 à 64 ans, ce qui a fait plus que doubler le taux d’emploi des femmes âgées de 60 à 64 ans, de 17,5 % à 42,0 %, évolution spectaculaire en seulement 18 ans. De même, les taux d’emploi des femmes âgées de 65 à 69 ans et de 70 ans et plus ont respectivement quintuplé et quadruplé, passant de 2,9 % à 15,8 % chez les premières et de 0,8 % à 3,3 % chez les deuxièmes. On notera aussi que le taux d’emploi des femmes en 2018 était rendu plus élevé que celui des hommes chez les personnes âgées de 15 à 24 ans. Par contre, comme cette différence s’observe uniquement chez les étudiant.es (selon le tableau 14-10-0081-01), on peut se demander si cet avantage en est vraiment un, puisqu’il reflète peut-être leur plus grand besoin d’avoir un emploi pour poursuivre leurs études.

La dernière colonne montre que le taux d’emploi des femmes a augmenté plus fortement que celui des hommes dans 10 des 12 tranches d’âge, les deux seules où il a moins augmenté étant chez les personnes âgées de 65 ans et plus. Étant donné que la hausse de la présence des femmes sur le marché du travail commencée il y a environ 40 ans chez les femmes âgées de 15 à 24 ans n’a pas encore atteint ces tranches d’âge (voir ce billet), il est fort probable qu’elle le fera et que le taux d’emploi des femmes âgées de 65 ans et plus augmentera plus que celui des hommes du même âge d’ici quelques années.

Le Québec et le reste du Canada

Ayant constaté la forte hausse du taux d’emploi des Québécois et surtout des Québécoises au cours des 18 dernières années, on peut se demander si ce phénomène s’est aussi observé dans le reste du Canada et s’il fut de la même ampleur. C’est à ces questions que visent à répondre les prochains tableaux.

– Par tranche d’âge

Le premier constat que nous permet de faire le tableau qui suit est que l’écart du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada s’est grandement amoindri au cours des 18 dernières années. Alors qu’il était de 4,6 points de pourcentage en 2000 (57,8 % par rapport à 62,4 %), il n’était plus que de 0,8 point en 2018 (61,0 % et 61,8 %). Cet écart a donc diminué de près de 85 %. Une autre façon de présenter ce changement est de souligner que les taux d’emploi du reste du Canada étaient plus élevés que ceux du Québec dans les 12 tranches d’âge en 2000, alors que ces derniers étaient plus élevés dans les 9 tranches d’âge les plus jeunes en 2018! En fait, le taux d’emploi a augmenté au Québec dans toutes les tranches d’âge, d’une moyenne de 10,1 points de pourcentage, tandis que ce taux diminuait dans les 3 tranches d’âge les plus jeunes dans le reste du Canada pour une hausse moyenne de seulement 4,0 points (même si le taux global a diminué de 0,6 point, ce qui montre que les autres Canadien.nes vieillissent aussi!). La dernière colonne nous montre que la hausse du taux d’emploi fut plus élevée au Québec que dans le reste du Canada dans 11 des 12 tranches d’âge, la seule ayant augmenté davantage dans le reste du Canada étant celle des personnes âgées de 70 ans et plus, ce qui n’est pas nécessairement un bon signe, car cette hausse (à partir d’un niveau déjà plus élevé) peut montrer une plus grande difficulté à prendre une retraite décente. Si la poursuite du travail est volontaire, c’est sûrement une bonne chose, mais si elle est «forcée», c’en est une moins bonne.

– Par tranche d’âge selon le sexe

Les tableaux qui suivent montrent que la différence de croissance du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada fut nettement plus grande chez les femmes que chez les hommes. Chez les femmes, la hausse fut tellement plus élevée au Québec (6,5 points de pourcentage) que dans le reste du Canada (1,2 point) qu’elle a permis d’effacer plus de 95 % de l’écart observé en 2000 (5,3 points sur 5,5). Chez les hommes, l’écart a aussi diminué de façon appréciable, soit d’un peu moins de 65 %, passant de 3,7 points à 1,4.

Ces tableaux montrent aussi que le taux d’emploi des femmes au Québec devançait en 2018 celui des femmes du reste du Canada dans les huit tranches d’âge les plus jeunes, alors qu’elles traînaient de l’arrière dans les 12 tranches d’âge en 2000. Si les services de garde à contribution réduite ont sûrement un rôle important dans ce revirement (voir notamment ce billet), on voit bien que d’autres facteurs ont dû jouer. Chez les hommes, le taux d’emploi des Québécois n’était plus élevé que celui des hommes du reste du Canada en 2018 que dans cinq des douze tranches d’âge (c’est quand même mieux que le zéro de 2000!), dont dans les trois tranches les plus jeunes (15 à 29 ans).

Effet du vieillissement de la population

Pour comparer les effets du vieillissement de la population au Québec avec celui du reste du Canada, j’ai fait des calculs semblables à ceux illustrés dans le deuxième graphique de ce billet, mais cette fois pour estimer ces effets entre 2000 et 2018. J’ai donc calculé quel aurait été le taux d’emploi global au Québec et dans le reste du Canada si leur population adulte avait gardé la même structure d’âge qu’en 2000 et ai calculé le taux d’emploi global que cela donnerait. J’ai simplement multiplié les taux d’emploi par tranche d’âge de 2018 avec la population par tranche d’âge de 2000. Ainsi, le taux d’emploi global au Québec serait en 2018 de 66,9 % au lieu de 61,0 %, soit plus élevé de 5,9 points. Au lieu d’avoir augmenté de 3,2 points entre 2000 et 2018, il aurait été plus élevé de 9,2 points. Notons que ces hausses seraient très semblables chez les hommes (5,8 points) et les femmes (6,1 points), ce qui montre que les effets du vieillissement furent de la même ampleur chez les deux. Le même calcul montre que le taux d’emploi global du reste du Canada aurait été plus élevé de 3,5 points si la structure d’âge de sa population adulte était restée la même, soit passablement moins qu’au Québec (5,9 points). Cela montre que l’impact sur le taux d’emploi du vieillissement de la population fut environ 70 % plus important au Québec que dans le reste du Canada (5,95 – 3,48 = 2,47 et 2,47 / 3,48 = 71 %). D’ailleurs, si le Québec avait eu la structure d’âge du reste du Canada en 2018 et avait conservé les taux d’emploi de ses tranches d’âge, son taux d’emploi global aurait été de 62,6 %, plus élevé de 1,6 point que son taux réel (61,0 %) et même de 0,8 point que celui du reste du Canada (61,8 %). Cela montre à quel point il faut être prudent quand on compare les taux d’emploi globaux dans le temps et entre les provinces.

Et alors…

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la situation de l’emploi au Québec s’est grandement améliorée au cours des 18 dernières années, surtout chez les femmes et beaucoup plus que dans le reste du Canada. On peut attribuer cette amélioration à deux facteurs principaux, soit à la hausse du niveau de scolarité de la population et surtout à la plus grande présence des femmes sur le marché du travail. Ces deux facteurs (et quelques autres…) ont permis de plus que compenser les effets importants du vieillissement de la population entre 2000 et 2018, période où le taux d’emploi global est passé de 57,8 % à 61,0 %, malgré un effet négatif de 5,9 points de pourcentage du vieillissement.

Après la performance étincelante de 2017, la relative stabilité de l’emploi en 2018 est en soit une bonne nouvelle compte tenu du niveau élevé de l’emploi et surtout des taux d’emploi par tranche d’âge à la fin 2017. En plus, compte tenu de la forte marge d’erreur à 95 % des comparaisons entres les mois de décembre 2017 et décembre 2018 (de 59 800 emplois, je le rappelle), il est loin d’être certain que l’emploi n’a pas augmenté en 2018. C’est d’ailleurs un des points que j’analyserai dans le deuxième billet que je consacrerai au bilan de l’emploi au Québec en 2018. On risque d’avoir quelques surprises!

Sur la science qui surprend, éclaire et dérange

7 janvier 2019

Avec son livre Sur la science qui surprend, éclaire et dérange, Jean-René Roy, astrophysicien, constate que, si «chez certains, la science suscite curiosité et enthousiasme, chez d’autres elle provoque la crainte, l’incrédulité ou le simple déni». Ce livre vise à expliquer pourquoi la science provoque des sentiments aussi opposés.

Avant-propos : «En tant que citoyens d’une société jouissant d’institutions démocratiques fortes, nous avons le devoir de nous informer et de comprendre les enjeux pour être capables de jouer notre rôle d’arbitre sage et bienveillant. Il importe en effet de savoir et de comprendre plutôt que de croire et d’ignorer».

Introduction – Lettre à Qohéleth : L’auteur profite d’une lettre qu’il écrit à Qohéleth, auteur présumé d’un texte faisant partie de l’Ancien Testament, l’Ecclésiaste, pour raconter l’évolution des connaissances astronomiques et pour le féliciter de sa phrase la plus célèbre, soit «Vanité des vanités, tout est vanité» qui représente bien ce que l’être humain pense de lui-même, et en commenter quelques autres, en faisant des liens avec les chapitres de ce livre. Une introduction pour le moins originale!

Première partie – La science pour comprendre le monde

1. La science qui bouge : «L’objectif des scientifiques est de comprendre comment fonctionne le monde». Or, la «démarche scientifique est complexe; elle est souvent longue et difficile, semée d’embûches». Dans ce chapitre, l’auteur présente cinq exemples de démarches «qui illustrent la réalité d’une science intrinsèquement dynamique (…) d’une science qui bouge – qui tâtonne, mais qui pousse les frontières avec l’inconnu», dans des domaines aussi variés que la cytogénétique, la tectonique des plaques (reconnue seulement vers 1960), la transmutation des éléments (dont la radioactivité), l’ADN (en fait découvert en 1869, même si les principaux travaux en biologie moléculaire ont commencé dans la deuxième moitié du XXe siècle) et les ondes gravitationnelles (observées en 2015, près de 100 ans après que Einstein eut mentionné leur existence).

2. La science qui surprend : «Les surprises sont des connaissances acquises ou des découvertes, ayant un caractère inattendu, ou effectuées en très peu de temps, et qui ont des répercussions qui transforment la discipline». Pour bien faire comprendre ce concept, l’auteur donne un exemple de découverte attendue, la présence de nombreuses exoplanètes, puis en fournit quelques-unes plus surprenantes. Il en présente ensuite trois avec plus de détails, soient la découverte des gènes du rythme circadien (rythme observé en 1729, mais dont le lien avec un gène n’a été découvert qu’en 1984), la réalisation que l’air a un poids et la découverte de l’expansion de l’univers (Einstein a rejeté longtemps et avec véhémence cette hypothèse, mais a fini par se rallier face aux observations de plus en plus nombreuses qui l’appuyait). L’auteur précise que ces surprises peuvent nous sembler de nos jours dans l’ordre des choses, mais qu’elles ont grandement étonné lors de leur découverte.

3. La science qui éclaire : «Par savoirs qui éclairent, je désire décrire la science qui organise, qui effectue la mise en ordre d’un ensemble de faits ou met dans une forme révélatrice des connaissances acquises depuis un temps plus ou moins long». Après avoir signalé la nomenclature binomiale de Carl Von Linné pour classifier les organismes, l’auteur décrit plus en détail «trois exemples de la science qui éclaire» :

  • le tableau périodique des éléments chimiques de Dmitri Mendeleïev (qui a en plus déjà dit du pétrole que «Ce matériau est trop précieux pour être brûlé; quand nous brûlons du pétrole, nous brûlons de l’argent; il faut l’utiliser comme matière première de la synthèse chimique»);
  • les lois mathématiques d’échelle qui régissent le vivant, les systèmes de la nature et la société humaine : intéressant même si j’ai des réserves sur les exemples qui portent sur les comportements humains (voir ce billet récent), mais en plus, l’auteur se trompe à un endroit dans ses calculs; il écrit : «j’ai un cube dont les côtés font un mètre : le volume est un mètre cube; et la surface est de quatre mètres carrés [en fait six, car un cube a six faces]. Si je calcule pour un cube dont les côtés font deux mètres, le volume fait huit mètres cubes et la surface six mètres carrés [en fait 24, soit 2x2x6]»; cela dit, le principe qu’il tente d’expliquer est pertinent, soit que «le rapport surface/volume diminue avec la taille», puisqu’il passe de 6/1 = 6 à 24/8 = 3 (j’ai écrit à l’éditeur à ce sujet, mais il ne m’a pas répondu);
  • la théorie de l’évolution par sélection naturelle proposée par Charles Darwin et Alfred Wallace.

4. La science qui dérange : «Les savoirs peuvent être dérangeants pour de multiples raisons», pour des motifs politiques, religieux économiques ou psychologiques, on l’a vu dans les chapitres précédents, notamment dans les cas des découvertes de l’héliocentrisme et de la théorie de l’évolution par sélection naturelle. L’auteur aborde plus à fond dans ce chapitre :

  • l’origine de l’Homo sapiens (sans dessein intelligent, due au hasard);
  • l’édition des gènes (clonage, OGM, etc.);
  • la xéno-transplantation (transplantation «d’un tissu d’une espèce chez un individu d’une autre espèce», par exemple d’un rein de porc chez un humain, ce qui ne se fait pas encore);
  • le nucléaire;
  • le réchauffement planétaire d’origine anthropique (où on apprend notamment que la reconnaissance de l’effet de serre causé par la présence dans l’atmosphère de composés moléculaires date de 1820…).

Deuxième partie – Les usages de la science

5. Croyances et savoirs : Dans ce chapitre, l’auteur s’attarde «à expliquer ce que signifie et ce qui distingue croyances, opinions et savoirs», puis nous parle des intuitions et des illusions, et se penche finalement «sur la croyance idéologique, particulièrement la religieuse, qui est un endossement inconditionnel d’un crédo inaltérable».

6. Instrumentalisation de la science – techno-utopies et techno-catastrophes : «Nous sommes bombardés par des quantités colossales d’information, de propagande et de désinformation. Malheureusement, nous sommes mal outillés pour séparer l’ivraie du bon grain (…)». Du côté des techno-utopies, les exemples de l’auteur vont «de l’utilisation de bombes thermonucléaires pour de grands travaux de génie (…) aux annonces sibyllines de tenants de l’intelligence artificielle et de promoteurs débridés de l’exploration spatiale future». Du côté des techno-catastrophes, il aborde les harangues des sociologues «friands de l’acharnement contre la science (science bashing)».

7. La science qui aide : «La science explique le monde; ce faisant, elle donne des outils pour le modifier. La synergie entre connaissance scientifique et applications est très ancienne. On retrouve des retombées des savoirs scientifiques dans tous les domaines de l’activité humaine» de la musique et de la cuisine à la construction et à la production d’énergie, en passant par la médecine et par l’armement. Les deux exemples développés dans ce chapitre portent sur le laser et le CRISPR-Cas9une enzyme spécialisée pour couper l’ADN avec deux zones de coupe actives, une pour chaque brin de la double hélice», selon Wikipédia). Il poursuit en parlant plus brièvement de la recherche industrielle et des risques qui nous menacent et des précautions à prendre pour les éviter ou les amoindrir.

Conclusion : L’auteur revient sur quelques thèmes abordés dans son livre, insistant surtout sur l’aspect dynamique de la science. Il mentionne entre autres que «La science est en recherche continuelle de vaincre notre ignorance, subjuguer nos préjugés et repenser le monde». Et il conclut que, par-dessus tout, «la science marche, ça fonctionne».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai lu tellement de livres sur la science dernièrement que je ne pensais pas apprécier autant ce livre. Il se distingue des autres surtout par sa structure, regroupant les caractéristiques de la science par thèmes, ce que j’ai grandement apprécié. Le livre se lit bien, les explications sont en général claires (certains sujets sont plus ardus, ce n’est pas de sa faute!) et les chapitres sont agrémentés de photos, graphiques et images qui rendent la lecture agréable. Finalement, les notes sont en bas de page à mon grand plaisir!

Ça augmente de façon exponentielle

3 janvier 2019

Ayant apprécié d’écrire un billet plus léger la semaine dernière en pleine période des Fêtes, je me suis dit que ce serait une bonne idée d’en publier un autre cette semaine dans ma série sur les expressions qui me tapent sur les nerfs. Celle d’aujourd’hui m’est venue d’une des études (la deuxième de ce billet) sur l’automatisation des emplois que j’ai présentées il y a environ un an.

Dans cette étude, l’auteur déplorait que trop de gens «souffrent d’un grave problème d’exponentialisme». Il expliquait que bien des gens croient dur comme fer à la loi de Moore qui prétend que certains phénomènes doublent avec la régularité d’une horloge (chaque année, aux dix-huit mois ou aux deux ans). En fait, sa loi a fonctionné des années pour le nombre de transistors que peuvent contenir des semi-conducteurs, mais a fini par atteindre ses limites physiques. L’exponentialisme consiste à appliquer la Loi de Moore à différents sujets et à se servir de cette loi comme argument pour justifier son raisonnement, argument qui devient bien sûr à ce moment un sophisme. Malheureusement, l’exponentialisme ne s’observe pas seulement de cette façon et pas seulement chez les personnes qui citent cette «loi»…

Pour qu’une augmentation soit exponentielle, il faut qu’il y ait une relation relativement stable entre des augmentations successives. Et, il faut surtout qu’il y en ait plus qu’une!

D’autres exemples…

J’aime bien donner des exemples des expressions qui me tapent sur les nerfs en cherchant sur Google avec mon expression honnie. Mais là, j’ai obtenu 218 000 résultats, même avec des guillemets à «de façon exponentielle»! Il a donc fallu que je trouve le moyen de sélectionner les expressions fautives les plus intéressantes. Pour ce, je n’ai conservé que les 8300 résultats dans la section «Actualités» de Google (avec beaucoup de doublons, heureusement!) et ai regardé les 100 premiers résultats.

  • «La probabilité d’un âge erroné augmente de façon exponentielle avec l’âge présumé», affirme un démographe à propos des probabilités qu’on ait faussé l’âge des personnes présumées être les plus âgées. C’est peut-être vrai, mais il serait étonnant qu’on trouve vraiment une relation relativement fixe en fonction de l’âge, d’autant plus que le démographe ne fournit aucune donnée allant dans ce sens.
  • «L’année 2018 a vu le nombre de tentatives d’immigration par la mer [en traversant la Manche] augmenter de façon exponentielle». L‘article montre que l’augmentation en question est un passage de 13 à 500 en un an. On ne peut pas parler d’augmentation exponentielle avant deux ans d’augmentation, et là, on n’en a qu’une. Il faudrait qu’il y ait près de 20 000 tentatives d’immigration de la sorte en 2019 pour que l’augmentation puisse être considérée comme exponentielle, ou qu’il en ait eu 0,34 en 2016, ce qui serait étonnant.
  • «(…) le pourcentage de réussite pour marquer un but à 5 contre 5 est de 0,58 %. Ce pourcentage grimpe de façon exponentielle à 18,8 % quand le but adverse est désert». Il s’agit d’un autre exemple où on ose parler d’augmentation exponentielle en ne mentionnant que deux chiffres, ici 0,58 % et 18,8 %. En plus, s’il y en avait un troisième (et on se demande bien dans quelle circonstance), le pourcentage de réussite serait supérieur à 600 %…
  • «L’alcoolémie d’une partie des convives a augmenté de façon exponentielle». , c’est carrément meurtrier! Si un taux d’alcoolémie est de 0,01 au départ, puis qu’il passe à 0,07 en une heure, il devrait atteindre 0,49 en deux heures et 3,43 en trois heures. Et imaginons le résultat en faisant ce calcul en partant d’un niveau de départ à 0 (en deux heures, le taux d’alcoolémie devrait être infini…).
  • «Ces dernières années, le nombre de bêtes voyageant en cabine a augmenté de façon exponentielle, en raison d’un recours de plus en plus important aux animaux de soutien. United Airlines a signalé une hausse de 77 % du nombre de ces animaux transportés entre 2016 et 2017». Il s’agit d’un autre exemple (mais beaucoup plus original, ce pour quoi je l’ai conservé) où on parle d’une augmentation exponentielle en ne fournissant que deux données. On ne peut donc pas savoir si ce niveau d’augmentation se répètera ou s’il n’a eu lieu qu’une fois.
  • «Les emplois inutiles que vous décrivez n’ont-ils pas toujours existé ? Oui, mais ils se sont multipliés de façon exponentielle ces dernières décennies». Je n’ai pas pu résister au plaisir de conserver cette citation de David Graeber à propos des emplois inutiles (sujet que j’ai abordé dans ce billet). Là, cette expression ne veut absolument rien dire. Non seulement M. Graeber ne fournit aucune donnée, mais il est plus que douteux qu’une multiplication de façon exponentielle ait perduré pendant des décennies, peu importe l’ampleur de la fonction exponentielle dont il parle. La seule «preuve» qu’il fournit est que, pour «s’en convaincre, il suffit d’écouter les salariés conscients de la faible utilité de leurs emplois»; désolé, cela ne me convainc pas!
  • «(…) le pourcentage de consommateurs effectuant des achats en ligne a augmenté de façon exponentielle (+25 %)». J’ai conservé cet exemple en raison de sa particularité, car il met en cause un pourcentage non mentionné qui augmenterait d’un pourcentage mentionné, mais seulement pendant un an. En plus, comme cet article parle d’une hausse due aux manifestations des gilets jaunes en France, il est difficile d’associer cette augmentation à une tendance durable.
  • «L’enjeu de la gestion du temps n’est pas nouveau, mais il semble se complexifier de façon exponentielle». Voilà autre chose! Un enjeu peut-il vraiment se complexifier de façon exponentielle? J’aimerais bien voir les chiffres (la complexification de la gestion du temps est-elle quantifiable?) appuyant cette conclusion! Et ça vient d’une revue universitaire (Gestion HEC Montréal)!
  • «Il y a des joueurs [de football] qui ont grandi de façon exponentielle». Celle-là est juste drôle, surtout si on l’interprète dans son sens premier (mais un peu aussi dans son deuxième sens)!
  • «La commercialisation de ces détergents a augmenté de façon exponentielle durant la période allant de 2013 à 2017. Passant de 1 400 à 15 000 tonnes, soit une hausse de près de 700 %». Cela a été long, mais j’ai enfin trouvé une utilisation possiblement correcte de l’expression du jour, dans la mesure où la hausse en pourcentage fut vraiment assez semblable année après année au cours des quatre années citées. Cela dit, la hausse fut en fait de près de 1000 % (de 971 %), soit de 13 600 sur 1400, et non pas de près de 700 %.

Bon, on a compris l’idée, j’imagine. À partir de là, le nombre d’exemples qui différaient suffisamment de ceux que j’ai retenus a diminué de façon exponentielle…

Et alors…

Bon, on dira que cette expression tape moins sur les nerfs que d’autres sur lesquelles je me suis penché auparavant. C’est vrai. On voit bien que, dans la plupart des exemples, on utilise l’expression «de façon exponentielle» comme un synonyme de «beaucoup». Or, ce n’en est pas un! Si une personne utilise cette expression de façon correcte, soit pour souligner une tendance qui s’accentue constamment et avec un rythme similaire, on risque de penser qu’elle veut simplement dire que ça augmente beaucoup! Quand moins de 10 % des utilisations d’une expression sont correctes, oui, ça me tape sur les nerfs…

Lutter pour un toit

31 décembre 2018

Avec son livre Lutter pour un toit – Douze batailles pour le logement au Québec, François Saillant montre que «si le droit au logement fait partie intégrante des droits humains que nos États se sont engagés à respecter, la situation au Québec serait bien pire sans la vigilance et la détermination des groupes militants qui ont mené des batailles sur ce front au cours des dernières décennies».

Préface – Le logement : lutter ensemble pour un droit : Selon Christian Nadeau, ce livre nous rappelle que «si les droits humains sont inconditionnels, au sens où tout être humain les possède de manière inaliénable, quelle que soit sa classe sociale, son origine ou sa religion, le respect de ces droits dépend en revanche de longues batailles et d’une vigilance constante».

Introduction – Douze épisodes d’un combat qui n’arrête jamais : L’auteur raconte les choix difficiles qu’il s’est imposés pour ne présenter que 12 luttes pour le logement dans ce livre.

1. Les vétérans squatteurs (1946-1948) : La lutte pour le droit au logement ne date pas d’hier. L’auteur raconte les actions de la Ligue des vétérans sans logis qui militait pour le droit au logement des vétérans de la Deuxième Guerre mondiale laissés sans logis à leur retour à Montréal (il y a eu d’autres luttes du genre un peu partout en Occident). Les principales actions (mais pas les seules) de la Ligue consistaient à squatter des maisons de jeux. Même si celles-ci étaient illégales, les autorités choisirent de défendre le droit de propriété d’activités illégales plutôt que le droit au logement des vétérans (je simplifie…).

2. Vingt ans pour sauver et réinventer Milton Parc (1968-1987) : Ce chapitre porte sur la longue bataille du Comité de citoyens de Milton-Parc pour préserver des logements à loyer modique (ou à les transformer en logements sociaux et en coopératives) dans ce quartier, face aux intentions d’une entreprise de les remplacer par des logements de luxe et des tours à bureaux. Au bout du compte, cette bataille a permis à environ 1500 personnes à faible revenu d’habiter dans des logements sociaux ou des coopératives. Ce fut long et difficile (je résume grandement), mais cela a valu la peine!

3. La rue Saint-Norbert est occupée (1975) : Un squat est organisé notamment par le Comité logement Saint-Louis et l’Association des locataires de la rue Saint-Norbert pour faire renverser la décision de la ville de Montréal de démolir 49 logis pour agrandir la «cour de voirie de la rue Ontario qui sert à l’entretien de véhicules municipaux» plutôt que d’utiliser des terrains de stationnement nombreux dans le quartier. Finalement, les logis furent détruits, mais la cour de voirie ne fut pas agrandie, les terrains servant quelques années plus tard à la construction de condos. Cela dit, d’autres démolitions prévues à l’époque furent abandonnées. La lutte ne fut donc pas inutile.

4. Saint-Gabriel de force (1976-1979) : L’auteur relate ici la lutte du Mouvement Saint-Gabriel pour empêcher la démolition de 27 maisons par la ville de Québec pour transformer en boulevard la rue Saint-Gabriel. Ce projet fut abandonné, mais la lutte s’est poursuivie dans le but «de transformer les immeubles en logements coopératifs». Entre temps, la ville a envoyé des avis d’éviction aux locataires de six logements pour des motifs techniques. Après de nombreuses actions, le mouvement aura obtenu la transformation en coopérative de 62 logements et la sauvegarde de la maison de jeunes du quartier.

5. Les usines Angus, ça a fait du train ! (1977-1987) : La lutte présentée cette fois porte sur l’aménagement des immenses terrains occupés jusqu’à la fin des années 1970 par les ateliers Angus. D’un projet initial qui visait la construction d’un centre d’achats (couvrant la moitié de la surface) et de logements de luxe, on arrivera à la suite de nombreuses actions et après moult péripéties à la construction de 1000 logements sociaux (40 % du total), dont «600 appartements appartenant à 26 coopératives d’habitation sans but lucratif». Ce ne fut pas une victoire complète, mais une amélioration très significative par rapport au projet initial et aux nombreuses variantes qui ont été proposées tout au long des dix années qu’a duré la bataille (qui n’est d’ailleurs pas encore terminée, car d’autres terrains se sont libérés par la suite).

6. À Hull, des sans-logis qui dérangent (1983) : De nombreuses démolitions de logements à Hull (aujourd’hui Gatineau) ont eu lieu dans les années 1970 et 1980 pour permettre au gouvernement fédéral de bâtir des immeubles pour accueillir une partie des emplois fédéraux de la région de la capitale nationale. D’autres se sont ajoutées pour la construction de bâtiments provinciaux et pour la construction de routes et d’autoroutes. En conséquence, le taux d’inoccupation des logements locatifs a plongé et les loyers ont explosé. En 1983, certaines familles en sont venues, avec l’aide de l’association de locataire de cette ville, à camper en ville et même à occuper une école. Finalement, ces actions et la médiatisation de leur détresse ont permis à ces familles de trouver des logements grâce à des contributions gouvernementales et ont sûrement contribué à la construction de logements sociaux à Hull dès l’année suivante.

7. Overdale, une communauté qui veut survivre (1987-1988) : Un autre projet de construction de tours de condos de luxe à Montréal est mis de l’avant ayant pour conséquence la démolition d’une centaine de logements. Fait particulier, le parti au pouvoir, le Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM), est formé de plusieurs conseillers qui ont déjà milité contre de tels projets, mais qui appuient cette fois les démolitions. Finalement, les logements seront détruits pour être transformés en stationnements jusqu’en 2012, 24 ans plus tard, alors que l’on y construira des condos de luxe. Tant de vies et de qualités de vie gaspillées pour de la spéculation, c’est vraiment une histoire horrible. L’auteur mentionne toutefois que cette résistance aura sûrement contribué à l’abandon de projets du même genre ailleurs, où on a plutôt transformé les logements visés en coopératives. La résistance n’est jamais vaine, peut-on au moins conclure.

8. À Châteauguay, la solidarité face à l’adversité (1991-1996) : À la fin des années 1970, on ne compte aucune habitation à loyer modique (HLM) à Châteauguay. En 1999, on en dénombrait un millier (22 % des logements locatifs) et Châteauguay était reconnue comme un exemple en matière de logement social. On s’en doute bien, ce virage ne s’est pas fait tout seul…

9. Le squat Overdale-Préfontaine (2001) : Face à un taux d’inoccupation inférieur à 1 %, de plus en plus de ménages montréalais ne réussissaient pas à trouver un logement en juillet 2001. «C’est dans cette conjoncture que le Comité des sans-emploi de Montréal-Centre lance un appel à l’ouverture d’un squat, le 27 juillet» dans le seul immeuble de l’îlot Overdale n’ayant pas été démoli. Le squat se relocalise à partir du premier août au Centre Préfontaine, sur la rue Rachel Est, acceptant l’offre de la ville à cet effet. Les squatteurs seront finalement expulsés le 3 octobre (je saute les événements survenus lors du squat). Selon l’auteur, ce squat aura permis de sensibiliser la population et les autorités aux problèmes de logement. D’ailleurs, dès le moins suivant, le gouvernement provincial annonçait des investissements supplémentaires pour le logement social.

10. Au tour du 920 de la Chevrotière, à Québec (2002) : À Québec en 2002, le taux d’inoccupation des logements est encore plus faible qu’à Montréal (0,3 % en octobre). Le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste, appuyé d’autres organismes, organise un squat le 17 mai 2002 au 920 rue de la Chevrotière réclamant que la ville «renonce à toute démolition sur le site et autorise plutôt la réalisation d’une coopérative d’habitation» et que le gouvernement du Québec finance 8000 logements sociaux par année. Après quatre mois d’actions, la police évacue les lieux en septembre et les immeubles sont démolis en mai 2003. Finalement, après de nombreuses autres actions, une coopérative de 80 logements a été construite en 2010 (!). Encore une fois, la persévérance a payé.

11. À Val-David, Guindonville blues (2002-2003) : En 2003, la municipalité de Val-David «a décidé de raser sept maisons pour faire place à un stationnement de 200 places» pour «faire de cet espace la porte d’entrée du futur parc régional Dufresne-Val-David-Val-Morin» (maintenant Parc régional de Val-David-Val-Morin), consacré entre autres au ski de fond. D’autres écrits précisent qu’un des «avantages de ce choix est qu’il débarrasse le village d’un bidonville». Malgré une forte résistance et de nombreux appuis aux locataires et au propriétaire de ces maisons, elles ont été détruites le 6 juillet 2003. Mais, il faudra attendre quelques années avant que le projet de la municipalité se concrétise, le plus grand gagnant ayant été un spéculateur…

12. Montréal : les quartiers ouvriers changent, changerons-nous de quartiers ? (2002-2017) : L’auteur explique le processus de gentrification (ou embourgeoisement) des quartiers populaires et ses conséquences sur les logements abordables, puis présente un grand nombre d’actions entreprises pour contrer ses manifestations les plus dommageables, leurs succès et leurs insuccès, surtout à Montréal, mais aussi à Gatineau et à Québec.

Conclusion. Une question de droits : L’auteur montre dans cette conclusion que le droit au logement est lié aux autres droits de base (sécurité, dignité, santé, etc.). Il aborde aussi :

  • la hausse de la part des revenus qui va au logement;
  • la part grandissante des logements occupés par des personnes seules;
  • les conséquences de la «location temporaire d’appartements à des fins touristiques» (Airbnb);
  • les conditions de logement scandaleuses des populations autochtones et leur proportion démesurée parmi les personnes itinérantes;
  • l’insuffisance de la proportion de logements sociaux, accentuée par le fait que les budgets à cette fin ne sont pas utilisés entièrement en raison de critères de financement irréalistes (par exemple : «Alors que le budget 2017-2018 annonçait 3000 logements sociaux dans le programme AccèsLogis, seulement 731 logements ont été construits durant cette période»);
  • l’importance de «recommencer à augmenter l’offre de HLM» et de «s’assurer de la disponibilité de sites» pour la création de logements sociaux;
  • la «contradiction entre droit et marché» qui mène à la «financiarisation du logement».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Avec la présentations d’autant de luttes, je craignais que la lecture de ce livre soit répétitive, mais en fait, chacun des événements abordés dans ce livre comporte des éléments spécifiques, et l’accumulation d’événements scandaleux permet de mieux envisager le portrait global de la situation du logement abordable au Québec. Cette situation ne peut en effet pas être réduite à des problèmes isolés et malheureux, mais est caractérisée par une inadéquation systémique du marché de l’habitation à y faire face. Sans le travail constant, patient et déterminé de militant.es comme l’auteur et comme ceux et celles qui ont appuyé ces luttes, les histoires d’horreur seraient encore bien plus nombreuses. La contribution de ces personnes et des groupes dans lesquels elles militent sur la qualité de vie de milliers de Québécois.es est inestimable.

Par ailleurs, ce livre est agréable à lire grâce au talent de conteur et de vulgarisateur de l’auteur, et à la présentation des textes souvent accompagnés de photos illustrant les luttes présentées dans le livre. Et, finalement, soulignons que les notes sont en bas de page, autre qualité que j’ai appréciée.