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La concentration des hommes et des femmes dans les professions

19 avril 2018

J’ai déjà écrit deux billets sur la concentration des hommes et des femmes dans les professions, le premier en 2011 avec les données du recensement de 2006, puis le deuxième en 2015, avec les données de l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011. Maintenant que les données du formulaire long du recensement de 2016 sont disponibles, je peux mettre à jour (et bonifier) cet exercice. En plus, comme on dispose maintenant de points de comparaison antérieurs, je pourrai regarder si les résultats diffèrent des analyses précédentes.

Professions qui présentent les taux les plus élevés de femmes et d’hommes au Québec

Comme dans les deux billets précédents, je vais comparer les 20 professions parmi les 500 de la Classification nationale des professions (CNP) de 2016 qui présentent les taux les plus élevés de femmes et d’hommes au Québec. Pour ce, j’utiliserai le fichier 98-400-X2016356 tiré du recensement de 2016. Ce tableau est basé sur les personnes en emploi au moment du recensement (deuxième semaine de mai 2016) ainsi que sur celles qui ont travaillé après le début de 2015, mais qui ne travaillaient pas au cours de la semaine de référence du recensement. J’ai préféré utiliser ce tableau plutôt qu’un autre portant uniquement sur l’emploi au cours de la semaine de référence, car cette population permet d’avoir une meilleure vue d’ensemble du marché du travail, n’étant pas limitée à la situation particulière du mois de mai 2016, tant en termes de saisonnalité que de conjoncture. Comme dans les billets précédents, j’ai produit deux tableaux sur la question, un pour les femmes et un pour les hommes. À toute seigneure toute honorabilité, je commence avec celui des dames…

…et poursuis avec celui des hommes.

Ces tableaux nous permettent de faire quelques constats. Tout d’abord, les professions les plus masculines sont en moyenne beaucoup plus concentrées que les professions les plus féminines. On peut en effet constater que la vingtième profession la plus féminine est formée de 87,9 % de femmes alors que la vingtième profession la plus masculine est formée de 97,5 % d’hommes! Alors que cette profession accueille 2,5 % de membres du sexe opposé, la vingtième plus féminine compte 12,1 % d’hommes, une proportion près de cinq fois plus élevée! De même, les taux de masculinité des 18 premières professions du deuxième tableau sont plus élevés que le taux de féminité de la profession se classant au premier rang dans le premier tableau. Notons que ce n’était le cas que des sept premières professions masculines en 2011 et d’aucune en 2006, essentiellement parce que les professions les plus féminines accueillent maintenant une proportion un peu plus élevée d’hommes que par le passé, alors que les professions les plus masculines sont aussi hermétiques qu’avant. Les ghettos d’emploi masculins semblent donc bien plus difficiles à percer pour les personnes du sexe opposé que les ghettos d’emploi féminins.

Il faut dire que les professions les plus féminines regroupent en moyenne bien plus de membres que les professions les plus masculines. En effet, les 20 professions où les femmes sont les plus présentes comptent pour 17,6 % du total de l’emploi féminin, alors que les 20 professions où les hommes sont les plus présents ne regroupent que 8.7 % de l’emploi masculin, proportion deux fois moins élevée. Il faut aussi noter que ces taux pour les femmes étaient de 22,2 % en 2006 et de 22,0 % en 2011, et pour les hommes de 8,7 % en 2006 et de 8,0 % en 2011. Ces données vont dans le même sens que les précédentes et montrent aussi que la concentration ne diminue que pour les professions féminines.

Fait remarquable, 18 des 20 professions les plus masculines se retrouvent dans les professions des métiers, du transport et de la machinerie (dont le premier chiffre du code est un 7), dont 16 sont de niveau de compétence technique (dont le deuxième chiffre du code est un 2 ou un 3), et les deux autres dans les ressources naturelles et l’agriculture (dont le premier chiffre du code est un 8). Les professions féminines sont beaucoup plus variées, sept d’entre elles faisant partie du secteur des affaires, de la finance et de l’administration (dont le premier chiffre du code est un 1), dont les trois professions d’adjointes administratives (appellations qui remplacent dorénavant celles de «secrétaires»), sept aussi du secteur de la santé (un 3), trois de l’enseignement, du droit et des services sociaux, communautaires et gouvernementaux (un 4), et une chacune de la vente et des services (un 6), et de la fabrication (un 9). Elles exigent en plus des niveaux de compétence plus variés, quatre étant de niveau professionnel (dont le deuxième chiffre du code est un 0 ou un 1), 10 de niveau technique (un 2 ou un 3) et six de niveau intermédiaire (un 4 ou un 5).

Autre fait remarquable, 15 des 20 professions les plus féminines en 2016 furent aussi parmi les 20 premières en 2006 et en 2011, et trois autres en ont fait partie aussi en 2006 ou en 2011. En fait, seulement deux professions se retrouvent dans ce palmarès pour la première fois (une parce qu’elle comptait moins de 1000 emplois en 2006 et en 2011, et l’autre parce qu’elle s’est classée au 21e et au 24e rangs en 2006 et en 2011). Chez les hommes, «seulement» 12 des professions les plus masculines furent aussi parmi les 20 premières en 2006 et en 2011, quatre en ont fait partie aussi en 2006 ou en 2011, et quatre autres s’y retrouvaient pour la première fois.

Professions qui comptent le plus de femmes et d’hommes au Québec

J’ai pensé qu’il serait cette fois intéressant de présenter aussi les professions qui comptent le plus de femmes et d’hommes, peu importe la concentration de chacun des deux sexes dans ces professions. Encore une fois, je vais commencer par le tableau des femmes et le faire suivre par celui pour les hommes.

La première chose qui saute aux yeux est encore une fois la plus forte concentration des femmes dans ces 20 professions par rapport aux hommes. En effet, les 20 professions où on retrouvait le plus de femmes regroupaient 46,7 % des femmes ayant travaillé entre le début de 2015 et la semaine de référence du recensement en mai 2016, alors que les 20 professions où on retrouvait le plus d’hommes n’en regroupaient que 31,3 %. Plus de 50 % des femmes travaillaient dans 24 professions (23 en 2006 et 22 en 2011), alors que cela en prenait 49 pour les hommes (48 en 2006 et en 2011) pour atteindre cette proportion.

Cette fois, le type d’emploi est passablement plus varié à la fois chez les femmes et chez les hommes. Le tableau ci-contre montre que les professions qui accueillent le plus d’hommes, soit huit, se retrouvent dans la vente et les services, alors qu’il n’y avait aucune profession de ce genre dans le premier tableau des hommes, et dans les métiers, le transport et la machinerie, alors qu’il y en avait 18 dans le premier tableau! Le tableau se complète avec une profession de la gestion, une des affaires, de la finance et de l’administration, et deux des sciences naturelles et appliquées, les deux dans des professions liées à l’informatique.

Les professions qui accueillent le plus de femmes se retrouvent dans les affaires, la finance et l’administration (sept, comme dans le premier tableau, mais dont une seule fait partie des deux tableaux), et dans la vente et les services (sept aussi, alors qu’il n’y en avait qu’une dans le premier tableau, profession qui n’est pas dans le deuxième). Alors qu’aucune profession de la santé et de l’enseignement, du droit et des services sociaux, communautaires et gouvernementaux ne fait partie des professions comptant le plus d’hommes, on en retrouve respectivement deux et trois chez les femmes. Et, comme pour les hommes, on y trouve une profession de la gestion. D’ailleurs, c’est la même (directeurs et directrices – commerce de détail et de gros)!

Par niveau de compétence, on assiste à l’apparition de nombreuses professions de niveau élémentaire, soit cinq chez les hommes et trois chez les femmes (dont deux communes), comme on peut le voir dans le tableau ci-contre. Ce tableau montre cette fois une distribution assez semblable chez les femmes et les hommes, avec deux professions de plus chez les femmes au niveau professionnel et deux de moins au niveau élémentaire.

Comme dans tout résultat de ce genre, il faut faire attention aux conclusions précipitées. Les quatre premiers tableaux montrent certes que l’emploi féminin est plus concentré et que, comme mentionné précédemment, les ghettos d’emploi masculins semblent plus difficiles à percer pour les personnes du sexe opposé que les ghettos d’emploi féminins, mais il faut apporter une nuance aux résultats de la deuxième série de tableaux (professions comptant le plus de femmes et d’hommes).

La classification utilisée (la CNP) est beaucoup plus détaillée et précise pour les professions masculines que pour les professions féminines, probablement parce que celles où on trouve les plus fortes concentration d’hommes sont plus nombreuses dans des domaines qui ont perdu beaucoup d’emplois au cours des dernières décennies et qui existent depuis très longtemps (fabrication, métiers, construction, ressources naturelles, etc.). Par exemple, on accorde des professions différentes pour chaque spécialité de la construction (dont trois différentes pour les électricien.nes) ou des ressources naturelles, même dans celles où on trouve à peine 1000 ou 2000 travailleurs, et même parfois moins (comme pour les 300 monteurs d’installations au gaz et les 55 foreurs de puits d’eau, tous des hommes), mais on n’utilise qu’une seule profession pour regrouper les 86 000 adjointes administratives qui ont pourtant des responsabilités différentes selon les postes occupés, pour lesquelles les exigences des employeurs varient grandement et qui travaillent dans presque toutes les industries. Cette classification attribue des professions distinctes pour les travailleurs des mines souterraines et pour ceux des mines à ciel ouvert, a créé neuf professions différentes pour les 68 000 manœuvres du secteur manufacturier, mais n’en a prévu que trois pour les 80 000 infirmières (autorisées, auxiliaires et praticiennes depuis peu), sans les distinguer selon leurs spécialités (au bloc opératoire, en psychiatrie, à l’urgence, etc.).

Il en est de même des professions exigeant moins de compétence, ce qui explique qu’on ne trouve que six professions de niveau intermédiaire et aucune de niveau élémentaire dans les deux premiers tableaux établis selon des proportions, mais respectivement 14 et huit dans les deux suivants basés sur des nombres. On compte ainsi 158 000 vendeurs et vendeuses du commerce de détail qu’on regroupe en ne réalisant pas que vendre des fleurs, des vêtements, du poisson, des téléphones interactifs ou des automobiles, cela ne demande pas les mêmes compétences et n’apporte pas la même paye… On a même réuni dans une même profession les 66 000 aides-cuisinier.nières et serveur.euses au comptoir (spécialités qui étaient séparées dans la première version de la CNP en 1992), même si les personnes qui occupent des postes d’aides-cuisinier.nières se servent souvent de leur expérience dans ces postes pour obtenir des promotions dans le secteur de la restauration (ce qu’on appelle un poste d’entrée), alors que les personnes qui occupent des postes de serveur.euses au comptoir (souvent appelés emplois «McDo») n’y font en majorité qu’un court passage, souvent au cours de leurs études.

Bref, les constats des premiers tableaux sont pertinents, mais ils ne s’expliquent pas seulement par la concentration respective des femmes et des hommes dans certaines professions.

Et alors…

Il est important de suivre le niveau de concentration des emplois masculins et féminins, ne serait-ce que pour constater que ces concentrations, pour ne pas dire ces «ghettos», existent encore, surtout dans des professions masculines, mais aussi dans les professions féminines, et que les salaires de ces deux types de ghettos ne sont pas du tout les mêmes! Cet exercice permet aussi de mettre des noms sur les professions qui causent le plus ce type de distorsion et de pouvoir fournir des exemples concrets et bien documentés sur la question.

Le tableau du recensement que j’ai utilisé ici est loin d’avoir livré tout son jus avec ce billet. Je compte y revenir dès la semaine prochaine pour analyser la concentration d’emploi chez les membres des minorités visibles, notamment chez les femmes arabes.

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Deux ou trois choses que l’on ne vous dit jamais sur le capitalisme

16 avril 2018

Deux ou trois choses que l’on ne vous dit jamais sur le capitalisme de Ha-Joon Chang, un économiste hétérodoxe né en Corée du Sud, mais qui enseigne l’économie en Angleterre (Université de Cambridge), est paru en français en 2012, en traduction d’un livre publié en 2011. Avec ce livre, l’auteur «démolit 23 contre-vérités économiques continuellement diffusées par le discours dominant et les médias».

Introduction : Écrivant cette introduction en mars 2010, soit moins de deux ans après le début de la crise commencée en 2008, l’auteur considère que cette crise s’explique en premier lieu par le capitalisme néolibéral en force depuis les années 1980. Il tient donc à remettre en question les dogmes les plus couramment colportés par les adeptes de ce courant économique, tout en précisant qu’il ne s’oppose pas à un capitalisme bien réglementé.

1. Le marché libre, ça n’existe pas : L’auteur donne de nombreux exemples pour appuyer l’affirmation du titre de ce chapitre : interdiction du travail des enfants, normes environnementales (même si insuffisantes), professions réglementées, contrôle de l’immigration, et bien d’autres. La question n’est pas de savoir si les marchés sont libres, ils ne le sont pas, mais quelles sont les pressions qui l’emportent quand vient le temps de les réglementer.

2. Il ne faut pas gérer les entreprises dans l’intérêt des actionnaires : «Les actionnaires sont peut-être les propriétaires, mais, puisqu’ils sont les plus mobiles des «parties prenantes», ils sont souvent les moins soucieux de l’avenir à long terme de l’entreprise (…)». Ce chapitre contient une très bonne analyse des conséquences de l’octroi de la responsabilité limitée aux entreprises et de la bureaucratisation des pdg.

3. La plupart des habitants des pays riches sont surpayés : Non, les plus hauts salaires dans les pays riches que dans les pays pauvres ne sont pas dus à la plus grande productivité de ces salarié.es, mais surtout aux contrôles de l’immigration et à la qualité de leurs institutions. Les exemples de l’auteur sont savoureux, mais ne m’ont pas totalement convaincu. En fait, on compare des économies totalement différentes que l’utilisation d’une supposée parité de pouvoir d’achat ne permet pas d’éliminer.

4. La machine à laver a changé le monde plus qu’Internet : «Dans notre perception, des changements, nous avons une forte tendance à prendre les plus récents pour les plus révolutionnaires». Pourtant, il est clair que la généralisation des électroménagers a entraîné bien plus de changements qu’Internet. Elle a notamment libéré du temps pour favoriser une plus grande présence des femmes sur le marché du travail et a entraîné l’élimination de plus de 90 % des emplois de domestiques. La citation du début de ce paragraphe doit aussi être méditée quand on tente de prévoir les changements que l’intelligence artificielle et l’automatisation apporteront (ça, ça ne vient pas du livre!).

5. Si l’on prête aux gens les pires intentions, ils feront le pire : Non, l’intérêt personnel n’est pas la seule motivation humaine qui existe, loin de là. Encore ici, l’auteur donne des exemples éloquents montrant que, si c’était le cas, rien ne fonctionnerait, même pas les entreprises privées ni les marchés.

6. Les politiques de stabilisation macroéconomique n’ont pas rendu l’économie mondiale plus stable : Oui, l’inflation est mieux contrôlée qu’il y a 30 ou 40 ans, comme l’ont recommandé les économistes libéraux et ordolibéraux, mais l’économie est quand même plus instable qu’à l’époque (surtout le système financier et l’emploi)! L’auteur présente des études qui montrent que, s’il faut éviter comme la peste l’hyperinflation, il est contre-productif de viser de maintenir l’inflation aussi basse qu’actuellement (entre 1 et 3 % dans la plupart des pays), alors qu’un niveau approchant les 10 % (certaines études parlent même de 20 %) apporterait plus de bienfaits que de problèmes.

7. Les politiques de libéralisation enrichissent rarement les pays pauvres : Le titre est clair… et la démonstration tout autant! Il est tout à fait normal qu’une activité économique (ou une industrie) ait besoin de se développer dans son marché intérieur et reçoive l’appui de son gouvernement avant de pouvoir affronter la concurrence internationale. Pensons par exemple à nos firmes d’ingénieurs…

8. Le capital a une nationalité : Contrairement à ce qu’on tente de nous faire croire, les entreprises dites «transnationales» ne le sont en général pas, mais sont plutôt des entreprises nationales qui ont des activités internationales.

9. Nous ne vivons pas dans une ère postindustrielle : Si la fabrication de biens occupe de fait une part décroissante de la main-d’œuvre mondiale, nous en consommons en fait toujours plus. Alors, oui, la fabrication perd de son ampleur dans nos activités économiques, mais non, nous de sommes pas dans une ère postindustrielle. Sa présentation est brillante et apporte de bons points, même si j’ai des réserves par rapport à ses arguments sur les gains de productivité.

10. Les États-Unis n’ont pas le niveau de vie le plus élevé du monde : Si le PIB par habitant des États-Unis se classe au deuxième rang mondial, le revenu de la majorité de ses habitants est moins élevé que dans de nombreux pays en raison de la forte concentration des revenus chez les plus riches. En plus, le niveau de vie doit tenir compte des heures travaillées (beaucoup plus élevées aux États-Unis) et de facteurs sociaux comme l’espérance de vie, la criminalité et l’accès à la santé et à l’éducation, tous des facteurs qui tirent le niveau de vie de la population des États-Unis vers le bas.

11. L’Afrique n’est pas condamnée au sous-développement : L’auteur analyse ici les problèmes qui freinent le développement de l’Afrique, insistant notamment sur les effets négatifs des programmes «d’aide» favorisant le libéralisme, comme les programmes d’ajustement structurel, et du maintien des institutions coloniales.

12. L’État peut choisir les gagnants : Oui, l’État peut avoir du succès avec ses entreprises! L’auteur donne de nombreux exemples de succès de ces entreprises en Corée du Sud, pays qui a connu une très forte croissance au cours des dernières décennies (son PIB par habitant était comparable à celui des pays les plus pauvres d’Afrique et d’Asie dans les années 1960, et il a rejoint celui de bien des pays européens de nos jours), notamment grâce à ce type d’entreprises.

13. Enrichir les riches n’enrichit pas les autres : On ne le dira jamais assez, il faut partager le gâteau pour le faire grossir, et le ruissellement, ça ne marche pas, ou plutôt, ça marche vers le haut!

14. Les chefs d’entreprise américains sont surévalués : Une autre belle démonstration, quoique j’aie lu tellement d’études sur le sujet (notamment celle dont j’ai parlé ici) que ce texte ne se démarque pas autant que les précédents.

15. On est plus entreprenant dans les pays pauvres que dans les pays riches : «Les habitants des pays pauvres sont très entreprenants : il le faut bien, ne serait-ce que pour survivre». Le problème de ces pays est plutôt «la faiblesse de l’organisation collective» et de leurs institutions. L’auteur profite de ce sujet pour analyser le pseudo succès (en fait l’échec) du microcrédit qui a été un temps présenté comme une panacée (bon, comme un «outil majeur du développement») pour sortir les pauvres de leur état.

16. Nous ne sommes pas assez malins pour nous en remettre au marché : …Et, en conséquence, il arrive que la réglementation gouvernementale fonctionne parce qu’elle «restreint les choix, donc la complexité des problèmes immédiats, ce qui réduit les risques de dérapage». L’auteur présente dans ce chapitre le concept de rationalité limitée conçu par Herbert Simon.

17. Éduquer davantage, en soi, n’enrichira pas un pays : L’auteur montre entre autres dans ce chapitre que le concept d’«économie du savoir» relève plus du slogan que de la substance, que celui du «capital humain» ne vaut guère mieux et que, finalement, aucune donnée n’appuie le rôle spécifique de l’éducation sur la productivité. Tout dépend de l’organisation de ces connaissances et de la qualité des institutions d’une société (on n’en sort pas). «L’éducation est précieuse, mais sa qualité principale n’est pas de stimuler les progrès de la productivité. C’est de nous aider à développer nos potentialités et à vivre une vie plus épanouissante et plus indépendante». Si les autres chapitres de ce livre n’étaient pas aussi intéressants, je dirais que celui-ci justifie à lui seul la lecture de ce livre!

18. Ce qui est bon pour General Motors n’est pas forcément bon pour les États-Unis : En effet, son sauvetage a coûté cher! L’auteur inverse cette citation célèbre d’un ancien dirigeant de General Motors pour montrer que la réglementation aide bien plus souvent à la croissance qu’elle lui nuit.

19. Malgré la chute du communisme, nous vivons tous en économie planifiée : Non, la planification centralisée n’est pas une exclusivité des régimes communistes. Qu’est-ce qu’un budget gouvernemental, sinon une forme de planification centralisée (d’ailleurs, le gouvernement du Québec l’appelle son plan économique)? Et un programme électoral? Pour une entreprise privée, un plan d’affaires? Des investissements? Des «rationalisations»? La question n’est donc pas de savoir si on doit planifier, mais qu’est-ce qu’on doit planifier, comment et à quel point.

20. L’égalité des chances peut être injuste : «L’égalité des chances est le point de départ d’une société juste. (…) S’il n’y a pas une certaine égalité des résultats (…), l’égalité des chances (…) n’a pas de sens réel». Bref, l’égalité des chances est importante, mais insuffisante si on aspire à la justice. Là encore nous nous rejoignons totalement!

21. L’État « lourd » fait mieux accepter le changement : Contrairement à ce que prétendent les économistes néolibéraux, la présence d’un État-providence et d’un bon filet de sécurité sociale encourage les gens à prendre des risques, car un échec est dans ce cas moins désastreux. «Tout comme la loi des faillites encourage les entrepreneurs à prendre des risques, l’État-providence inspire aux salariés un état d’esprit plus ouvert aux changements (et aux risques qui en résultent)».

22. Il ne faut pas accroître, mais réduire l’efficacité des marchés financiers : L’auteur donne des exemples pertinents du danger pour l’économie réelle et pour la stabilité économique et financière de marchés financiers trop «efficaces».

23. Pour avoir une bonne politique économique, on n’a pas besoin de bons économistes : L’auteur montre clairement que ce sont les pays qui ont le moins suivi les conseils des économistes néolibéraux qui ont connu les croissances les plus fortes. Rien d’étonnant, en fait… Ce chapitre se termine par une envolée contre l’économie orthodoxe et pour la réhabilitation de tous les économistes qui, plus modestes que les précédents, n’assimilent pas l’être humain à une machine rationnelle, mais tentent de vraiment comprendre les comportements humains et leurs conséquences. Un moment jouissant!

Conclusion – Comment reconstruire l’économie mondiale : L’auteur conclut en présentant huit principes qui devraient selon lui être appliqués au capitalisme pour le redessiner. Il reproche entre autres à l’idéologie du marché libre d’avancer des horreurs du type : «pour motiver les riches et les inciter au travail, il faut les enrichir encore plus; mais pour motiver les pauvres, il faut leur faire craindre la pauvreté». Cette conclusion contient d’autres perles du genre, mais j’arrête là!

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, et sans faute! J’écris ces lignes encore sous le charme de ce livre. Je m’attendais à lire un condensé des arguments et des analyses que j’ai lus des dizaines de fois au cours des dernières années. Je pensais aussi que les sept ou huit ans nous séparant de l’écriture de ce livre amoindriraient sa pertinence. Que nenni! J’avais tout faux! Je n’ai pas pu m’empêcher de mettre des liens vers quelques-uns de mes billets qui vont dans le même sens que les propos de l’auteur, mais j’aurais pu en mettre le double, voire le triple, si je ne m’étais pas retenu. En plus, ce livre contient quelques points de vue que je n’avais jamais lus. Bref, si ce n’est le fait que les notes sont à la fin (et que ces notes sont essentielles à la compréhension du livre), ce livre serait parfait!

La progressivité de l’assurance-emploi

12 avril 2018

Une personne m’a demandé récemment si les données mentionnées dans le livre de Georges Campeau (De l’assurance-chômage à l’assurance-emploi) sont encore pertinentes aujourd’hui. Il disait que, dans les années 1990, environ 70 % des prestataires d’assurance-chômage avaient un revenu inférieur à 25 000 $, alors que ce n’était le cas que de 52 % de la main-d’œuvre. À l’inverse, seulement 3 % des prestataires d’assurance-chômage avaient un revenu supérieur à 50 000 $, alors c’était le cas de 12 % de la main-d’œuvre. Malheureusement, la personne ne m’a pas donné la source utilisée par M. Campeau. Cela m’a donné l’idée d’utiliser les données fiscales, que je consulte habituellement pour analyser l’évolution du nombre de riches au Québec (comme ici cette année), pour savoir si l’assurance-emploi est plutôt progressif ou régressif, bref si ce programme avantage plus les riches ou les pauvres. Pour simuler ce que M. Campeau appelle la main-d’œuvre, j’ai utilisé les données sur les personnes qui reçoivent des revenus d’emploi, et non pas les données sur l’ensemble des contribuables.

J’ai commencé à fouiller dans les Statistiques fiscales des particuliers de 2014 (version la plus récente), pour constater que, si elles contiennent des lignes sur les prestations d’assurance-emploi et les revenus d’emploi, elles n’en contiennent pas sur les cotisations à ce programme (il n’y a plus de crédit d’impôt pour ces cotisations au provincial, car le gouvernement les a retirées en augmentant plutôt le montant de base il y a au moins 10 ans). Je me suis alors tourné vers les données équivalentes du gouvernement fédéral (Statistiques finales T1) pour m’apercevoir que, non seulement ces données contiennent de fait une ligne sur les cotisations à l’assurance-emploi en plus des deux autres, mais on y trouve des données plus récentes (2015) et que ce site offre ses tableaux en format CSV (utilisables avec un tableur), format bien plus pratique que le fichier pdf du gouvernement du Québec. J’étais en affaires!

La proportion de prestataires selon la tranche de revenu total

Le premier graphique de ce billet montre la proportion de la main-d’œuvre (ou des personnes qui ont reçu des revenus d’emploi) et des prestataires de l’assurance-emploi selon la tranche de revenu total au Québec en 2015.

Ce graphique nous montre que c’est dans les revenus moyens inférieurs, soit dans les tranches allant de 15 000 $ à 54 999 $, qu’on retrouve une proportion plus élevée de prestataires d’assurance-emploi (ligne rouge) que de personnes qui ont reçu des revenus d’emploi (ligne bleue), alors que ces prestataires sont proportionnellement moins nombreux dans toutes les tranches de revenu inférieures à 15 000 $ et supérieures à 55 000 $. Ce phénomène s’explique assez bien. En effet, pour être admissible à l’assurance-emploi, il faut avoir travaillé un certain nombre d’heures et donc avoir reçu un revenu minimal. En plus, les prestations qu’on reçoit s’ajoutent à ce revenu minimal. Il est donc «normal», compte tenu des critères d’admissibilité de l’assurance-emploi, que la main-d’œuvre à très faible revenu reçoive proportionnellement moins souvent des prestations que la main-d’œuvre à revenu moyen. À l’inverse, comme le maximum qu’on pouvait recevoir de l’assurance-emploi en 2015 était de 524 $ par semaine, il est rare que quelqu’un qui en recevait ait pu avoir un revenu très élevé. En plus, le taux de chômage des personnes à haut revenu est faible et elles doivent en plus rembourser les prestations qu’elles ont reçues si elles gagnent plus qu’un certain montant. Certaines personnes qui savent cela ne prendront même pas la peine de déposer une demande. Notons toutefois que si elles en déposent une et qu’elles reçoivent des prestations, elles seront considérées dans les données que j’ai utilisées (et donc dans le graphique) même si elles doivent rembourser toutes ces sommes par la suite, car ce remboursement se fait à une ligne ultérieure de la déclaration de revenus.

J’ai aussi vérifié si le phénomène mentionné par M. Campeau s’observe encore. J’ai pris des montants plus élevés pour arriver à des proportions semblables aux siennes. Ainsi, j’ai pu constater que 67,7 % des prestataires avaient un revenu inférieur à 45 000 $ (ce qui ressemble à son 70 %), alors que c’était le cas de 56,3 % de la main-d’œuvre (ce qui est plus que le 52 % de M. Campeau). L’écart entre les deux est de 11,3 points de pourcentage, soit beaucoup moins que l’écart de 18 points de pourcentage qu’il a trouvé dans les années 1990. Du côté opposé, j’ai observé que seulement 3,5 % des prestataires ont gagné plus de 80 000 $, alors que c’était le cas de 10,3 % de la main-d’œuvre. Là, cet écart ressemble plus à celui mentionné par M. Campeau, quoiqu’il soit de plus faible ampleur (proportionnellement trois fois plus de personnes ayant reçu un revenu d’emploi que de prestataires au lieu de quatre fois plus).

Il est toutefois probable que M. Campeau ait utilisé des données pour l’ensemble du Canada et non pour le Québec. J’ai donc refait l’exercice avec ces données. Cette fois, j’ai trouvé que 66,1 % des prestataires avaient un revenu inférieur à 45 000 $ (un peu moins que les 67,7 % du Québec et beaucoup moins que les 70 % de M. Campeau), alors que c’était le cas de 51,5 % de la main-d’œuvre (beaucoup moins que les 56,3 % au Québec, mais presque le même pourcentage que les 52 % de M. Campeau, niveau que j’obtiendrais arrondissant le résultat de 51,5 %). L’écart entre les deux (66,1 % et 51,5 %) est de 14,6 points de pourcentage (11,3 au Québec), soit nettement plus proche de l’écart de 18 points de pourcentage de M. Campeau, tout en demeurant légèrement inférieur. Au Canada en 2015, 3,36 % des prestataires ont gagné plus de 90 000 $, alors que c’était le cas de 11,7 % de la main-d’œuvre. Là aussi, ça ressemble beaucoup plus aux données de Campeau, avec une proportion 3,5 fois plus élevée chez les personnes ayant reçu un revenu d’emploi que chez les prestataires, proportion assez proche des quatre fois avec les données de M. Campeau. Bref, les écarts mentionnés par M. Campeau existent encore, mais ils sont légèrement plus faibles que dans les années 1990.

La proportion de prestations reçues selon la tranche de revenu total

Le graphique précédent nous a fourni un certain éclairage sur les différences de revenus entre les prestataires et la main-d’œuvre, mais cela ne nous informe pas sur la distribution des prestations. On peut en effet penser que les prestataires aux revenus faibles touchent des prestations plus basses que les prestataires aux revenus plus élevés. Le graphique qui suit montre justement la proportion des revenus d’emploi (ligne bleue) et des prestations de l’assurance-emploi (ligne rouge) selon la tranche de revenu total au Québec en 2015.

Or s’il est vrai que la proportion des prestations que les plus pauvres reçoivent est moins élevée que leur proportion à en toucher, c’est encore plus vrai qu’ils touchent proportionnellement moins de revenus d’emploi! Alors que la proportion de prestations et de revenus est presque la même pour les personnes gagnant moins de 5 000 $ (0,24 % des revenus d’emploi et 0,25 % des prestations), la proportion de prestations est plus élevée que la proportion des revenus d’emploi dans toutes les tranches entre 5000 $ et 55 000 $. Elle est même plus de trois fois plus élevée dans les trois tranches allant de 15 000 $ à 29 999 $. À l’inverse, la proportion des prestations touchées par les gens qui gagnent 250 000 $ et plus est 47 fois moins élevée que la proportion des revenus d’emploi qu’ils ont gagnés. En plus, ils ont dû les rembourser!

La proportion de cotisant.es selon la tranche de revenu

Le prochain graphique compare la proportion de cotisant.es à celle des personnes qui ont reçu des revenus d’emploi.

Sans surprise, on constate que les deux lignes se confondent presque parfaitement, sauf pour les personnes ayant gagné moins de 5000 $. Il est normal que ces lignes se suivent de près, car tou.tes les salarié.es doivent payer des cotisations (même si les personnes gagnant moins de 2 000 $ au cours d’une année se les feront rembourser en remplissant leur déclaration de revenus). L’écart qu’on observe chez les personnes gagnant moins de 5000 $ peut s’expliquer par une présence plus forte de travailleur.euses autonomes (qui ne cotisent pas à ce programme), car cette tranche comprend des personnes ayant un revenu négatif, soit des personnes qui ont dépensé des sommes plus élevées que celles qu’elles ont reçues dans le cadre de leur travail (ou de l’exercice de leur entreprise).

J’aimerais ici signaler à quel point il est injuste que le gouvernement ne rembourse les cotisations qu’aux personnes gagnant moins de 2000 $ de gains assurables. En effet, comme il faut travailler au moins 420 heures pour avoir droit à des prestations et comme le salaire minimum le plus bas au Canada est de 10,85 $ (sauf pour les personnes occupant un emploi où elles reçoivent des pourboires), il est impossible d’avoir droit à des prestations si on gagne moins de 4557 $ (10,85 $ x 420 = 4557 $). Financer comme cela un programme aux dépens des personnes qui gagnent les revenus les moins élevés (souvent des étudiant.es) sans avoir le droit de recevoir des prestations est tout à fait indécent, d’autant plus que la limite de 2000 $ n’a pas été changée à ma connaissance depuis son établissement en 1997.

La proportion de cotisations versées selon la tranche de revenu total

Le graphique qui suit compare cette fois la proportion des cotisations versées avec la proportion des revenus d’emploi par tranche de revenu total. Ce graphique montre que la proportion des cotisations versées était plus élevée dans toutes les tranches de revenu total inférieures à 70 000 $ simplement par l’effet des proportions moins élevées chez les plus riches. Ces personnes en payaient moins en proportion parce que la loi prévoit qu’on en verse jusqu’à concurrence d’un revenu assurable maximal qui était de 49 500 $ en 2015.

Ratio des prestations d’assurance-emploi sur les cotisations selon la tranche de revenu total

Le graphique ci-contre permet d’estimer l’effet combiné des prestations et des cotisations par tranche de revenu total. Il présente en effet le ratio des prestations reçues sur les cotisations versées dans chacune des tranches de revenu total. En fait, les membres de toutes les tranches de revenu inférieures à 80 000 $ ont reçu plus de prestations qu’ils ont versé de cotisations. Les gains les plus élevés s’observent chez les personnes ayant gagné entre 15 000 $ et 25 000 $ qui ont reçu près de huit fois plus de prestations qu’elles n’ont versé de cotisations. Comme je l’ai expliqué plus tôt dans ce billet, il n’est pas étonnant de constater que les personnes qui touchent le plus de prestations sont plus souvent en chômage et gagnent donc des revenus plus faibles que la moyenne, pour autant qu’elles aient gagné un revenu suffisant pour pouvoir être admissibles à en recevoir, ce qui explique à son tour que le ratio soit beaucoup plus faible chez les personnes gagnant moins de 15 000 $ et surtout moins de 5000 $.

Finalement, le ratio moyen pour l’ensemble de la main-d’œuvre fut en 2015 de 2,96. Les données montrent en effet qu’il s’est versé 2,96 fois plus de prestations d’assurance-emploi au Québec qu’il ne s’est payé de cotisations. Ce ratio, étonnant à première vue, s’explique par quelques facteurs :

  • il faut tenir compte des cotisations d’employeur, qui payent 1,4 fois les cotisations des salarié.es; ainsi, les salarié.es payent environ 41,7 % des cotisations; si c’était le seul facteur, on s’attendrait à ce que le ratio soit de 2,4 (en fait un peu moins, car certains employeurs mais un peu moins de 1,4 fois les cotisations des salarié.es);
  • les données utilisées ne tiennent pas compte des remboursements de cotisations et de prestations;
  • les prestataires du Québec reçoivent une proportion plus élevée des prestations que ceux et celles des autres provinces; d’ailleurs, ce ratio pour l’ensemble du Canada fut de 1,96;
  • le Compte des opérations de l’assurance-emploi fut excédentaire en 2015 de plus de 3 milliards $, même s’il est aussi utilisé pour payer les frais administratifs du programme (1,66 milliard $); ce surplus et ces frais administratifs expliquent sûrement que le ratio de 1,96 soit aussi éloigné du ratio attendu de 2,4.

Et alors…

Il semble clair à la fin de cet exercice que l’assurance-emploi est un programme qui diminue les inégalités, notamment en raison du financement de ce programme en majorité par les employeurs. Par contre, il n’est pas avantageux pour les personnes à très faible revenu, ce qui n’est pas étonnant pour un programme d’assurance qui vise à combler en partie l’absence temporaire d’un revenu de travail. De même, il est clair qu’il combat moins bien les inégalités et compense moins les pertes de revenus dues au chômage qu’il le faisait avant les changements de critères des années 1990. Mais, cela, c’est une autre histoire…

Conversations entre adultes

9 avril 2018

Avec son livre Conversations entre adultes – Dans les coulisses secrètes de l’Europe, Yánis Varoufákis, qui fut ministre des Finances de la Grèce pendant un peu plus de six mois en 2015, raconte son «combat pour renégocier les accords entre son pays et l’Union européenne». Il y explique entre autres «comment les choses se passent très concrètement dans les couloirs de Bruxelles».

Préface : L’auteur explique les raisons qui l’ont amené à écrire ce livre.

Première partie – Les hivers de notre déplaisir

1. Introduction : L’auteur explique le fonctionnement des réseaux d’information et de pouvoir en Europe et même ailleurs. Pour faire partie de ces réseaux et devenir ce qu’il appelle un insider, il faut accepter de jouer selon ses règles. Il était prêt à le faire, pourvu qu’on offre à la Grèce une porte de sortie de la crise, ce qui n’est pas arrivé. Il est donc resté un outsider et a par le fait même été honni des insiders. Il prend toutefois bien soin de préciser qu’il ne s’agit pas d’un complot, mais des réactions de personnes qui pensent vraiment agir pour le bien des populations qu’elles représentent et que le secret de leurs échanges et de leurs négociations est primordial.

2. Le Renflouistan : L’auteur explique que les insiders, dont Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), savaient très bien que leur plan de sauvegarde de la Grèce n’avait aucune chance de réussir, mais qu’ils se sentaient pris dans un engrenage. Seul l’aveu de leurs erreurs passées aurait pu permettre d’en sortir, mais cela aurait terni leur crédibilité et leur image, auxquelles ils tenaient plus qu’ils craignaient les conséquences de leur plan voué à l’échec. L’auteur montre ensuite comment ils se sont mis le doigt (puis, le bras et le reste…) dans cet engrenage. Sans entrer dans les détails, je peux mentionner que cela a des liens avec la création de l’euro et de la banque centrale européenne (BCE), et avec le renflouement des banques françaises et allemandes, mais que cela a peu à voir avec le sauvetage de la Grèce comme les insiders l’ont prétendu. L’auteur aborde ensuite d’autres aspects de la question, tout aussi pertinents et intéressants que les précédents.

3. «Ils ont la langue tendue comme un arc et lancent le mensonge» : L’auteur raconte notamment (un très gros notamment) sa première rencontre avec Alexis Tsipras en 2011, premier ministre actuel de la Grèce et chef du parti Syriza, ses nombreuses interventions au cours des années précédant son élection au gouvernement de la Grèce, le contrôle des médias par les banques grecques (médias qui l’ont mis sur une liste noire parce qu’il critiquait ces banques) et les menaces (probablement de ces banques) contre le fils de sa conjointe qui l’ont amené à quitter la Grèce en 2011. Entre 2012 et 2015, Tsipras le consulte fréquemment et lui demande même d’écrire quelques-uns de ses discours et d’élaborer des stratégies économiques qui permettraient à la Grèce de sortir de l’engrenage dans lequel elle est piégée.

4. L’art de barboter : L’auteur décrit les conditions qu’il a posées pour se présenter pour Syriza, ainsi les conseils qu’il a donnés pour qu’un nouveau gouvernement auquel la troïka serait hostile puisse survivre. Ses conditions ayant été acceptées, il a expliqué le programme économique qu’il a conçu aux dirigeants de Syriza qui l’ont adopté.

5. Enrager contre la mort de la lumière : L’auteur raconte maintenant les dernières semaines précédant son élection et celle d’un gouvernement Syriza le 25 janvier 2015, notamment (un autre gros…) ses efforts (couronnés de succès) pour rassembler une équipe d’expert.es en économie et en finance capables de bien comprendre les aspects techniques et politiques des manœuvres de la troïka, et le programme qu’il avait conçu. On a aussi droit aux tractations pour les nominations au cabinet.

Deuxième partie – Un printemps invincible

6. Ça commence… : Ce chapitre porte sur les premiers jours de l’auteur à son poste de ministre des Finances, au cours desquels il peaufine ses plans, reçoit des appuis mais aussi des rebuffades, et dort très peu.

7. Un février de bon augure : L’auteur raconte les nombreuses rencontres, en général positives, qui ont eu lieu en France, en Angleterre et en Italie au début de février 2015 avec des politiciens, des technocrates et des représentants du FMI et de la BCE. Le résultat de ses dernières rencontres en Allemagne fut mitigé. Si sa rencontre avec des politiciens de l’opposition allemande fut positive (quoique pas tant que ça avec le recul), celles avec le président de la BCE, Mario Draghi, et avec le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, sans être totalement négatives, furent à tout le moins inquiétantes et n’ont indiqué de leur part aucune intention de négocier avec souplesse un nouveau plan de redressement de l’économie grecque.

8. La frénésie avant la tempête : Les rencontres et réunions se poursuivent à un rythme effréné : avec une délégation des États-Unis (réunion pas du tout encourageante), avec le conseil des ministres de la Grèce, avec une délégation de l’OCDE, avec Christine Lagarde et, finalement (pour l’instant) avec l’Eurogrouperéunion mensuelle et informelle des ministres des Finances des États membres de la zone euro, en vue d’y coordonner leur politique économique», selon Wikipédia), la rencontre la plus importante qui s’est conclue par une impasse.

9. Un moment à savourer, sombrement : Et ça continue. L’équipe grecque tente à court terme d’éviter la fermeture de ses banques à la fin février dont la menace la troïka et à moyen terme de faire modifier le plan de redressement économique imposé par la même troïka, plan qui ne ferait qu’enfoncer plus profondément l’économie grecque. L’objectif de court terme fut atteint grâce à une entente signée le 20 février 2015. Enfin, c’est ce que l’auteur pensait…

10. Démasqué : Cinq jours plus tard, la troïka interprétait autrement cette entente et revenait à la case départ : la Grèce devait respecter les conditions initiales imposées au précédent gouvernement. L’auteur regrette aujourd’hui d’avoir continué de négocier à ce moment, plutôt que de mettre en œuvre la réplique qu’il avait préparée (qui est trop complexe et technique pour être résumée ici). Il a fini par signer une prolongation de trois mois de l’entente imposée au précédent gouvernement (je passe sur les trahisons qui ont entouré cette acceptation) avec l’accord des dirigeants du gouvernement, dont Alexis Tsipras.

11. Ils ont achevé notre printemps : Où l’auteur se qualifie de naïf de ne pas avoir compris plus tôt que des alliés de la troïka étaient en poste dans son ministère et même au sein du gouvernement, puis explique certaines des stratégies de la troïka pour contrôler les pays en difficulté. Non seulement l’Allemagne étouffait la Grèce, mais l’auteur donne un exemple où elle a déjà menacé un pays étranger qui aurait voulu acheter des obligations grecques pour ne pas qu’il le fasse… En plus, les mésententes se multipliaient au sein du gouvernement, l’auteur se trouvant de plus en plus isolé et doutant des intentions de Tsipras d’appliquer la réplique qu’il avait au départ appuyée avec enthousiasme.

12. Le sortilège de Merkel : Rien ne change, la Grèce se retrouve toujours plus près d’un défaut de paiement, n’ayant pas les liquidités pour toutes les rembourser, et les membres de la troïka ne semblent pas s’en préoccuper, sinon pour demander plus de compressions, par exemple une nouvelle diminution (il y en a eu d’autres avant) des pensions versées aux personnes âgées pauvres (alors que Syriza s’était engagé à refuser de les diminuer encore plus).

13. L’étoffe des héros, défaite : Mars se termine sans avancée. Ne disposant plus de liquidités, les dirigeants grecs s’entendent pour ne pas rembourser un emprunt de près d’un demi-milliard d’euros dû le 9 avril 2015. Varoufakis en parle avec Christine Lagarde quelques jours avant l’échéance, reçoit un accueil positif, mais rien ne change.

14. Le mois le plus cruel : L’auteur poursuit ses rencontres, surtout avec des politiciens et experts des États-Unis (dont une courte entrevue avec Barack Obama) et avec le FMI et l’Eurogroupe, et, malgré certaines réactions positives, n’obtient aucune percée significative. Pire, Alexis Tsipras annonce vouloir accepter certaines des conditions de la troïka qu’il avait promis de ne jamais considérer.

Troisième partie – Fin de partie

15. Le compte à rebours de la perdition : L’auteur présente le contenu d’autres rencontres et discussions, avec leurs aspects parfois encourageants et au bout du compte décourageants, ainsi que les engagements qui y sont pris et les trahisons qui s’en suivent trop souvent, tant au sein de la troïka qu’à l’intérieur du gouvernement grec.

16. Des adultes dans la salle : Encore et toujours des réunions, des promesses non tenues et des trahisons. Le chapitre se termine sur l’annonce d’Alexis Tsipras de tenir un référendum sur l’acceptation des mesures imposées par la troïka.

17. Des lions menés par des ânes : Varoufakis constate que le cabinet grec semble espérer la victoire du oui au référendum, même s’il est officiellement pour le non. Dès le lundi précédant le référendum, les banques ont fermé par manque de liquidités, les citoyen.nes devant faire la file devant des guichets automatiques et ne pouvant retirer plus de 60 euros par jour. Même face à cette attaque de la troïka, Tsipras a finalement rejeté complètement la possibilité d’utiliser la réplique préparée par l’auteur. Pire, malgré la victoire du non à plus de 60 % (61,31 %), Tsipras refuse de respecter ce résultat et se prépare à céder face aux conditions imposées par la troïka. Varoufakis ne voit pas d’autre option que de démissionner de son poste de ministre des Finances.

Épilogue : L’auteur est demeuré député quelques mois après sa démission. Il a pu voir le contenu du nouvel accord signé par le gouvernement grec. Il était aussi désastreux, sinon plus, qu’il le craignait. Il attribue d’ailleurs en bonne partie au mépris de la démocratie montré par la troïka la montée des extrêmes droites en Europe, le vote du Brexit au Royaume-Uni et l’élection de Donald Trump aux États-Unis. Il mentionne finalement sa participation à la fondation du Mouvement pour la démocratie en Europe 2025 (DiEM25) qui «vise à réformer les institutions de l’Union européenne afin d’y promouvoir davantage de transparence et de démocratie dans son fonctionnement». Le 26 mars dernier, (ce n’est bien sûr pas mentionné dans le livre), il a lancé un nouveau parti de gauche (MeRA25) respectant les principes de DiEM25 en vue des législatives prévues en Grèce en septembre 2019.

Annexes : Le livre se termine par quatre courtes annexes techniques sur des sujets qui auraient alourdi le texte s’ils avaient été abordés dans les chapitres. Ils portent sur :

  • des illusions en période de déflation;
  • des erreurs de calcul du FMI;
  • les raisons pour lesquelles le gouvernement grec ne pouvait pas bluffer;
  • les options en vue d’une restructuration de la dette grecque.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai hésité un peu à me procurer ce livre, car je craignais qu’il répète de grands bouts du livre Crise grecque, tragédie européenne de James K. Galbraith que j’ai lu il y a un peu plus d’un an. Si bien des événements se retrouvent dans les deux livres et si le climat de paranoïa est le même (en fait, encore plus étouffant), l’auteur de ce livre raconte de façon bien plus exhaustive cette période honteuse de la politique et de la diplomatie européennes. En plus, nous sommes cette fois dans les souliers du principal acteur de cet épisode kafkaïen.

Mon compte-rendu peut sembler montrer que les événements racontés dans ce livre sont répétitifs. Pas du tout. C’est plutôt l’attitude de nombreux intervenants qui l’est. En outre, on comprendra que je n’ai pu qu’esquisser le contenu de ce livre de 525 pages et ai dû omettre un grand nombre de faits pourtant essentiels à la compréhension de l’ampleur de la répression de la troïka envers la Grèce. Par ailleurs, quand ces événements ont eu lieu, j’avais tendance à trouver que les gens qui critiquaient la décision de Tsipras d’accepter les conditions de la troïka mêlaient leurs objectifs de gauche avec la réalité des pressions qu’il subissait. Ce livre, ainsi que celui de Galbraith, me convainc qu’ils avaient finalement raison. Ce livre est vraiment essentiel pour montrer les gaffes qu’il faudrait éviter quand, ce qui est trop rare, la gauche prend le pouvoir. Je déplore toutefois que les notes, souvent substantielles et parfois essentielles, aient été placées à la fin du livre.

La revanche des rentiers

6 avril 2018

De plus en plus d’organismes et de chercheur.es s’intéressent au concept de rentes. Parmi les nombreux textes que j’ai lus depuis le début de l’année sur ce sujet, j’en ai retenu un que je vais présenter dans ce billet.

La revanche des rentiers

L’étude que j’ai retenue s’intitule Market power and inequality – The revenge of the rentiers (Le pouvoir des marchés et les inégalités – La revanche des rentiers) et a été publiée par la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED ou UNCTAD en anglais).

Introduction : Bien des facteurs se sont conjugués pour expliquer la hausse des inégalités depuis les années 1980. Cette étude se concentre sur les conséquences de la recherche de rentes au cours des deux dernières décennies par les sociétés non financières.

Un nouveau type de capitalisme de rentiers : «Les rentes sont des revenus tirés uniquement de la propriété et du contrôle des actifs, plutôt que de l’activité entrepreneuriale innovante et de l’utilisation productive de la main-d’œuvre. L’origine des rentes et leur impact sur la performance économique ont fait l’objet de nombreux débats». Historiquement, les rentes étaient associées à la terre, en raison de sa rareté. Les propriétaires pouvaient donc exiger un loyer (rent, en anglais) aux utilisateurs. Elles le sont maintenant à une foule de domaines, pas nécessairement en raison de leur rareté, ce qui a amené Keynes à critiquer les rentes et les rentiers. Selon lui, les rentes exigées pour le capital financier est abusif, car il n’y a aucune rareté dans ce domaine, sinon créée artificiellement et volontairement. Le concept de rente s’est alors élargi et comprend maintenant toute situation où une personne gagne «un revenu supérieur au minimum que cette personne aurait accepté», car, dans un marché pleinement compétitif (sans pouvoir sur le marché ou sur la politique), elle ne pourrait pas gagner plus. Les économistes, quelle que soit leur école de pensée, considèrent presque tous et toutes que ce type de rentes est improductif. Les rentiers ne contribuent pas à la production, mais en accapare une partie sans y contribuer.

Si les études récentes qui ont analysé le phénomène des rentes dans le secteur financier sont nombreuses, il y en a beaucoup moins qui se sont penchées sur la «prolifération des stratégies de recherche de rentes par les sociétés non financières». Cette étude vise justement à combler cette lacune. Le premier objectif de cette étude est de mesurer l’évolution de l’ampleur de la présence de rentes au cours des dernières décennies. Pour ce, les auteur.es (dont l’identité n’est pas mentionnée dans l’étude) ont analysé les bilans financiers disponibles dans 56 pays entre 1995 et 2015. Le nombre de sociétés dont les bilans sont disponibles (les sociétés inscrites à la Bourse) est passé de 5600 à 30 100 en 2015, ce qui permet une analyse fiable.

Le graphique ci-contre illustre les résultats de cette analyse. Il montre ce que les auteur.es appellent les surplus de profits, soit ceux qui dépassent le niveau de profits qui serait «normal» (je saute la méthodologie, qui est décrite dans cette annexe). On peut voir que ce surplus est passé de 4 % des profits totaux au cours de la période allant de 1995 à 2000 à 19 % de 2001 à 2008 puis à 23 % de 2009 à 2015 pour l’ensemble des sociétés étudiées, et de 16 % de 1995 à 2000 à 30 % de 2001 à 2008 puis à 40 % de 2009 à 2015 pour les 100 sociétés les plus grosses (en termes de capitalisation). Ce surplus plus élevé dans les grandes sociétés laisse penser que celui-ci est associé à la concentration des entreprises dans leurs secteurs spécifiques. Si ces résultats doivent être interprétés prudemment en raison du concept arbitraire de profits «normaux» (ceux-ci pourraient en effet être considérés aussi comme des rentes, si les marchés étaient parfaitement concurrentiels, ce qui est toutefois une vue de l’esprit…), la tendance à la hausse au cours des décennies récentes est beaucoup plus significative. Une partie de ces surplus pourrait être due à d’autres facteurs qu’à la recherche de rentes (par exemple à l’innovation), mais la tendance à la hausse semble indiquer que cette recherche en explique sûrement une part importante.

La tendance à la hausse de la concentration des marchés : L’étude présente de très nombreuses données et études montrant la hausse de la concentration des entreprises dans des secteurs bien différents. Je me contenterai ici d’illustrer cette concentration avec le graphique ci-contre. Ce graphique montre notamment que la part des revenus des 100 plus grandes entreprises était en 1995 un peu moins de 20 fois plus élevée que la moyenne des sociétés inscrites à la Bourse, et que cette part était rendue 67 fois plus élevée que la moyenne en 2011. Cette hausse fut semblable pour leurs actifs («assets»), physiques et autres (incluant les droits de propriété intellectuelle). Seul leur indice de concentration de l’emploi n’a pas augmenté autant (il a quand même plus que doublé!), conséquence de la part décroissante de l’emploi dans la production (et de la part croissante du capital). Les auteur.es ajoutent que la baisse des dernières années, de 2011 à 2015, surtout du côté des actifs physiques, est un effet de composition dû à la chute du prix du pétrole et à la baisse qui s’en est suivie du nombre de sociétés pétrolières dans les 100 sociétés les plus capitalisées (nombre qui est passé de 18 en 2013 à 8 en 2015). Celles-ci ont en effet été remplacées par des sociétés des secteurs de la santé et des technologies qui ont bien moins d’actifs physiques.

Je n’ai qu’un bémol sur cette analyse et la précédente, soit le fait que les 100 plus grosses sociétés représentaient 1,8 % des sociétés étudiés en 1995 (100/5600), mais seulement 0,33 % en 2015 (100/30 100). Cette différence pourrait expliquer une partie de l’évolution de ces variables.

L’étude analyse ensuite les barrières à l’entrée qui représentent des facteurs parmi les plus importants pour expliquer la hausse de la concentration des marchés. Celles-ci peuvent être dues à la technologie d’un secteur ou d’une industrie, ou de caractéristiques institutionnelles; le premier type de barrière est l’exigence, dans bien des domaines, d’investissements majeurs pour produire la première unité de bien ou de service, les suivantes étant au contraire peu coûteuses (bref, des activités qui comportent des coûts fixes importants, mais qui exigent de faibles coûts variables); le deuxième type de barrière a une nature organisationnelle, institutionnelle et politique (réglementation, pouvoir politique, lobbying, etc.). Le premier type de barrière mène souvent à des monopoles (ou oligopoles) où les gagnants raflent la mise («winners take all» ou most). Ces superfirmes sont particulièrement fréquentes dans l’industrie des logiciels et des technologies de l’information, mais pas uniquement. Ces sociétés peuvent aussi profiter du deuxième type de barrière, par exemple avec des brevets et d’autres types de propriété intellectuelle, achetant même de petites entreprises («start-ups») uniquement pour empêcher l’utilisation de leurs brevets par une société concurrente, ou faisant du lobbying pour faire modifier les lois contre les monopoles (ou lois antitrust) qui, avec le temps, ne semblent se préoccuper que de la concentration due aux fusions et acquisitions (et encore!).

Les stratégies de recherche de rentes des sociétés non financières : La première des stratégies de recherche de rentes abordées dans cette étude est de rendre la connaissance rare en utilisant la propriété intellectuelle (brevets, droits d’auteur, marques de commerce, etc.). Les auteur.es soulignent d’ailleurs que les normes pour accorder des droits de propriété intellectuelle ont des biais croissants «vers la protection excessive des intérêts des investisseurs privés au détriment des intérêts de la population». Cela peut se faire «en élargissant la portée des brevets, en brevetant des découvertes auparavant non brevetables, en prolongeant leur durée et en assurant la protection de la propriété intellectuelle (PI) à de nouveaux domaines». L’industrie pharmaceutique est par exemple reconnue pour demander des extension de brevets près de leur échéance grâce à de petits changements apportés à leurs médicaments (on parle alors de «evergreening» ou de rajeunissement perpétuel). L’application de brevets à des domaines auparavant non brevetables est typique du secteur financier qui brevette des innovations financières et commerciales (plus souvent nuisibles qu’utiles, soit dit en passant), du secteur pharmaceutique (et génétique) qui brevette des formes de vie et des entreprises qui brevettent des développements dans le logiciel.

Ce laxisme des nouvelles normes a entraîné une explosion du nombre de dépôts de brevets, celui-ci doublant entre 1995 et 2015, quadruplant dans le secteur financier. Dans ce secteur et dans les nouveaux domaines brevetables, on est rendu à protéger des «innovations» aussi élémentaires que :

  • des processus financiers (crédit et prêt, systèmes de point de vente, facturation, transferts de fonds, compensation bancaire, traitement fiscal et planification des investissements);
  • des instruments financiers et techniques (comme des produits dérivés);
  • des méthodes de marketing (gestion de la publicité, systèmes de catalogage, programmes d’incitation, y compris le rachat de coupons);
  • des modes d’acquisition d’informations;
  • des méthodes de gestion des ressources humaines;
  • des façons de faire la comptabilité et le suivi des stocks;
  • des outils et infrastructures de commerce électronique (disposition de l’interface pour des enchères, des paniers électroniques sur les sites d’achat, des transactions et des programmes d’affiliation);
  • et bien d’autres!

Au bout du compte, il y avait en 2014 plus de 10 millions de brevets estimés à 15 000 milliards $! Le doublement du nombre de brevets entre 1995 et 2015 est d’autant plus choquant que les dépenses en recherche et développement ont diminué et que la croissance de la productivité a considérablement ralenti au cours de ces deux décennies. Certaines utilisations des brevets sont encore plus répréhensibles que les autres :

  • les «patent thickets» qui forcent une entreprise à devoir acquérir des droits sur un ensemble de brevets pour pouvoir utiliser une technologie ou produire un bien ou un service;
  • les «patent fencings» qui permettent de contrôler ou empêcher les recherches ultérieures dans un domaine;
  • et le «patent trolling» (ou la «chasse aux brevets», expression moins explicite) qui caractérise une personne ou une entreprise qui utilise «le litige de brevets comme principale activité économique» (ce type d’agissement serait plus répandu dans les secteurs des logiciels et de l’industrie chimique).

Selon les auteur.es, ces brevets ne sont pas seulement inutiles, mais ils nuisent carrément à l’innovation et même à des activités économiques déjà existantes.

Les auteur.es concluent que la propriété intellectuelle est de plus en plus utilisée dans la recherche de rentes. Je rappelle que j’ai présenté il y a deux ans une étude qui concluait que la capitalisation des produits de propriété intellectuelle explique la totalité de la baisse de la part des revenus de travail sur le PIB aux États-Unis depuis 65 ans! Disons que cette étude du CNUCED va dans le même sens!

En lien avec la stratégie de rendre la connaissance rare, les lobbies ont obtenu l’inclusion d’extensions des droits de propriété dans les ententes de libre-échange, ce qui est carrément contradictoire, car ces extensions sont des moyens de rendre les marchés moins libres. Les auteur.es citent à cet effet une étude internationale qui a conclu que ces ententes augmentent la concentration plutôt que de favoriser la concurrence. Lorsqu’elles engagent des pays développés avec des pays en développement, seules les entreprises des premiers tirent avantage de ces clauses, comme le montre éloquemment le graphique ci-contre. On peut en effet voir que lors de deux réformes des brevets des industries chimiques et pharmaceutiques en 1997 et 2001, l’indice des brevets (ligne pointillée rouge) a plus que doublé. Dans les années qui ont suivi, les ventes des filiales des multinationales des États-Unis (ligne verdâtre) ont doublé pendant que celles des entreprises locales (ligne bleue) plongeaient. L’étude montre des effets semblables en Inde et un peu moins accentués en Chine lors de réformes du même type.

La deuxième stratégie de recherche de rentes présentée dans l’étude, soit le «pillage» des affaires, peut prendre différentes formes. La privatisation des entreprises publiques a pris son envol au Royaume-Uni dans les années 1980 et s’est étendue dans tous les pays développés, puis même dans les pays intermédiaires et pauvres. Censées améliorer l’efficacité des activités privatisées, elles ont plutôt permis l’acquisition de rentes monopolistiques aux acquéreurs, d’autant plus que les ventes ont eu lieu en grande majorité lors de récessions, alors que les actifs de ces entreprises étaient sous évalués. Pire, ces ventes étaient souvent accompagnées de réglementations garantissant l’exclusivité des activités privatisées aux nouveaux acquéreurs (souvent des sociétés transnationales possédant des entreprises semblables dans de nombreux pays). Et, les avantages attendus ne se sont jamais manifestés, les prix augmentant bien plus souvent qu’ils ne baissaient. Les supposés partenariats publics privés (PPP) ne sont selon les auteur.es qu’une forme différente de privatisation et d’acquisition de rentes.

L’étude présente ensuite une autre forme de pillage, soit des cas de financement public abusif. On y parle de subventions, de crédits, baisses et déductions d’impôt, de prêts sans intérêt et de sauvetages qui ont bénéficié trop souvent à des sociétés géantes qui n’en avaient pas vraiment besoin (Monsanto, Cargill, pétrolières, etc.) et qui ont rarement atteint leurs objectifs (souvent centrés sur la hausse des investissements et les activités de recherche et développement).

L’évitement fiscal, même s’il ne représente pas une recherche stricte de rentes (car l’avantage est procuré après la réalisation des profits), est aussi le résultat du pouvoir des entreprises d’influencer la réglementation et les lois fiscales. Les auteur.es présentent de nombreuses formes d’évitement fiscal qu’il serait long de résumer ici. Lisez les livres d’Alain Deneault et vous les verrez toutes avec plein d’exemples! Disons que la forme d’évitement plus populaire est le déplacement des profits à des filiales établies dans des paradis fiscaux (forme qui représente les deux tiers des impôts évités, selon l’estimation des auteur.es).

Finalement l’étude aborde plus succinctement la déréglementation du marché du travail (et la baisse de syndicalisation qui est une de ses conséquences), la rémunération des dirigeants (pas seulement des pdg) et l’obtention et l’utilisation du principe de responsabilité limitée des sociétés (des «personnes morales» trop souvent immorales…).

Conclusion : Les auteur.es ne sont pas très confiants de voir les contre-pouvoirs institutionnels réussir à renverser la situation actuelle. Avec la concurrence internationale qui montre peu de signes d’épuisement, les portes tournantes qui roulent comme jamais, le pouvoir des sociétés qui croît constamment, les auteur.es craignent la mise en branle d’un «cercle vicieux des Médicis, où l’argent est utilisé pour obtenir le pouvoir politique et le pouvoir politique est utilisé pour faire de l’argent», reprenant la comparaison que Luis Zingales a proposée dans une étude que j’ai présentée en août dernier.

Et alors…

Le principal intérêt de cette étude n’est pas nécessairement ses constats qui ont été mentionnés dans quelques études précédentes, mais bien le fait de les présenter d’une façon aussi bien structurée, de montrer que le phénomène étudié est mondial (même s’il est plus évident aux États-Unis) et de provenir d’un organisme créé par les Nations Unies qui lui consacre un chapitre complet de son rapport annuel de 2017 sur le développement et le commerce. Je ne dis pas que le fait que cette étude provienne de cet organisme la rend plus crédible que les autres études que j’ai lues sur le sujet, mais que le fait qu’elle fasse partie d’un rapport d’un organisme international signifie que le phénomène qu’il décrit est maintenant rendu bien connu des institutions mondiales. Cela ne signifie pas qu’elles agiront demain matin, mais qu’elles ne peuvent plus plaider l’ignorance. Sans se faire d’illusions, cela permet tout de même d’espérer un peu plus de réactions concrètes à l’avenir pour contrer ce phénomène.

La machine à remonter le temps

2 avril 2018

«Pour dominer des sociétés jusque-là inconnues [les autochtones du Nouveau Monde], les Espagnols ne se sont pas contentés de les conquérir militairement. Ils ont également décidé de fabriquer le passé des populations indigènes. Ils ont construit leur domination en écrivant l’histoire des autres». Ainsi s’exprimait Serge Gruzinski dans une entrevue qu’il a accordée en décembre dernier pour promouvoir son livre La machine à remonter le temps: comment l’Europe s’est mise à écrire l’histoire du monde.

Prologue : Historien, l’auteur se demande depuis des décennies qu’elle fut l’histoire des peuples du Nouveau Monde selon leur vision, leur regard et leurs valeurs, expurgée de ceux et celles des envahisseurs européens, occidentaux et catholiques. L’occidentalisation de cette histoire ne se limite pas «à la conquête religieuse à la colonisation ou à l’exploitation des richesses naturelles», mais reflète «l’hégémonie que la mondialisation a rendue planétaire». L’auteur explique ensuite que cette expérience a servi de tremplin pour l’homogénéisation du «rapport au passé» partout sur la planète en fonction de l’histoire européenne (je simplifie).

Première partie – La capture des mémoires

1. La longue marche de l’histoire européenne : Si quelques Espagnols arrivant sur les terres du Nouveau Monde au XVIe siècle ont su reconnaître et apprécier les modes de transmission de l’histoire adoptés par les autochtones (récits, chants, arts, etc.), les autorités coloniales n’ont pas tardé à tout mettre en œuvre pour n’en conserver par écrit que ce qui leur convenait. Les Britanniques en feront tout autant au XIXe siècle en Inde, justifiant même le système des castes au moyen d’une théorie linguistique oiseuse s’approchant de celle des suprémacistes blancs.

2. Du vieux pour faire du neuf : L’auteur présente les méthodes utilisées par un franciscain espagnol, Motolinia, pour écrire l’histoire des autochtones du Nouveau Monde au XVIe siècle. Ses textes regroupent des faits historiques en les insérant dans un contexte général qui relève en fait des légendes religieuses (je simplifie encore et toujours!).

3. L’histoire des humanistes : Heureusement, dès le XVe siècle, certains historiens humanistes ne basaient pas leurs analyses sur les légendes religieuses, mais tentaient d’établir une histoire plus rigoureuse. D’autres, par contre, construisaient des légendes glorifiant leur nationalité, ce qui n’est pas mieux. Les méthodes des historiens de l’époque présentaient bien d’autres caractéristiques douteuses.

4. Écrire l’histoire des Indiens : L’auteur explore plus à fond les méthodes utilisées par Motolinia et d’autres «historiens» franciscains pour choisir les faits qui cadraient bien avec leurs objectifs religieux. Ces méthodes étaient entre autres inspirées de l’Inquisition et visaient «le salut des Indiens que l’on veut aider à se débarrasser des croyances absurdes ou démoniaques qui polluent leurs mémoires». L’auteur aborde ensuite un grand nombre de sujets connexes, notamment le temps universel, l’origine des «Indiens» (en lien avec la Genèse…) et les analogies antiques.

Deuxième partie – La résistance des mémoires indiennes

5. Qui étiez-vous avant la Conquête ? : La démarche des historiens européens (surtout franciscains) et la répression de l’Inquisition amènent les autochtones à s’intéresser davantage à leur passé préhispanique et les incitent à préserver leurs traditions. Ils étaient par exemple nombreux à pratiquer leurs anciens rites païens malgré les risques qu’ils encouraient en le faisant.

6. Le grand débat : Le débat en question est présenté en deux parties : les chrétiens peuvent-ils conquérir des «populations réputées barbares» et «peut-on transformer des barbares en chrétiens»? Si peu d’Européens contestaient la réponse affirmative à la première question, certains considéraient que des barbares ne peuvent pas être des humains à part entière et ne peuvent donc pas devenir chrétiens. Mais, le pape a tranché que oui, ils sont bien des humains…

7. Une Renaissance indigène : En fait, les peuples qui habitaient le Nouveau Monde avaient des mœurs et des caractéristiques bien différentes, certains urbains, d’autres nomades (entre autres différences), se voyant même comme des civilisés et des barbares les uns les autres. Le gros de ce chapitre est consacré à l’interprétation de dessins (codex, glyphes et autres) autochtones. Comme l’auteur ne montre aucune des images dont il parle, j’ai trouvé ce chapitre très ardu à lire et à comprendre.

8. Un autre ordre du temps ? : L’auteur interprète d’autres dessins (qu’on ne voit toujours pas) pour «montrer» que les peuples du Nouveau Monde n’ont jamais vraiment abandonné leurs croyances. Ces interprétations portent sur le temps (comme l’indique le titre de ce chapitre). L’auteur a dû être plus clair dans ce chapitre, parce que j’en ai compris des gros bouts. Le chapitre se termine sur une dizaine de dessins commentés (sur huit pages glacées), mais que l’auteur ne mentionne pas dans le corps du texte. Cela nous permet tout de même d’avoir enfin une idée de ce dont il parle.

9. Accommodements et résistances : L’auteur examine maintenant l’influence des colonisateurs sur la forme et le fond des dessins des autochtones.

Troisième partie – Une histoire globale du Nouveau Monde

10. Las Casas historien : L’auteur présente les écrits sur le Nouveau Monde d’un autre historien, le dominicain Bartolomé de Las Casas. Il veut montrer, en s’inspirant d’un grand nombre d’historiens (dont l’auteur parle sur plusieurs pages), que les peuples autochtones ne sont pas des barbares, mais des peuples opprimés.

11. De l’Afrique portugaise : L’auteur poursuit sa présentation d’écrits de Las Casas, portant cette fois plus sur l’Afrique, comme le titre du chapitre l’indique.

12. L’Amérique indienne : Ça continue, de retour dans le Nouveau Monde.

Quatrième partie – La naissance de l’histoire locale

13. Le passé en questions : Dans la deuxième moitié du XVIe siècle, les méthodes d’enquête évoluent, utilisant notamment des questionnaires remplis par une partie importante de la population, surtout venant d’Espagne, mais aussi autochtone. Mais, ces questionnaires sont trop orientés vers les réponses espérées pour que les réponses et leur analyse apportent des informations fiables.

14. Une écriture métisse de l’histoire : L’auteur présente les méthodes et les écrits de l’historien métis Juan Bautista Pomar.

15. Le passé recomposé : L’auteur poursuit sa présentation d’écrits de Pomar.

16. À travers les mailles du filet : L’auteur continue son analyse des écrits de Pomar et conclut que ces écrits ne sont pas fiables (je résume de façon outrancière…).

17. Quand la monarchie catholique écrit l’histoire du monde : «Derrière les grandes enquêtes lancées par la couronne espagnole à l’échelle impériale s’esquisse une des dynamiques de l’occidentalisation du monde : l’imposition partout sur le globe d’une colonisation des mémoires et de modèles conçus en Europe pour construire le passé». Après cette amorce, l’auteur développe sur les méthodes utilisées par les historiens espagnols pour réaliser cette occidentalisation. Tous les écrits mentionnés plus tôt et d’autres sont interdits, et seule la version officielle est publiée, soit les Décades d’Antonio de Herrera y Tordesillas. L’Espagne a appliqué la même recette pour diffuser des livres d’histoire d’autres régions du monde et les autres pays européens en ont fait autant.

Conclusion – L’expérience américaine : L’auteur explique qu’il a écrit ce livre pour trois raisons «la première concerne l’histoire de l’histoire, la deuxième, son enseignement aujourd’hui, la troisième est plus personnelle».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Surtout pas! La seule utilité de ce billet est de vous mettre en garde contre ce livre. Il est possible que des historiens y trouvent des éléments qui pourraient les intéresser, mais je ne vois pas comment un livre qui décrit avec plein de détails hermétiques les mauvaises méthodes, les biais et les influences de pseudo historiens pourrait attirer d’autres personnes. Il y a bien quelques chapitres que j’ai minimalement appréciés, mais surtout dans la première partie du livre, mais pas suffisamment pour compenser l’ennui que j’ai ressenti par la suite. Malgré tout, ce livre a deux qualités : la couverture est belle et les notes sont en bas de page!

Le seuil de pauvreté extrême

29 mars 2018

J’ai écrit dans le billet que j’ai récemment consacré au livre La grande évasion – Santé, richesse et origine des inégalités d’Angus Deaton que je comptais présenter une étude portant sur le calcul du seuil de pauvreté extrême de la Banque mondiale depuis plusieurs semaines. Le temps est maintenant arrivé! L’étude en question de Robert C. Allen, historien et professeur à l’Université de New York à Abu Dhabi, est intitulée Absolute Poverty: When Necessity Displaces Desire (Pauvreté extrême : quand la nécessité l’emporte sur le désir).

Contexte

L’évolution de la pauvreté extrême telle que calculée et présentée par la Banque mondiale sert souvent d’exemple pour montrer que la mondialisation a ses bons côtés. En effet, comme le montre le graphique qui sert d’image pour accompagner ce billet (tiré de la page 5 de ce document de la Banque mondiale), graphique que j’ai reproduit ci-contre de façon plus correcte (on voit bien que les deux lignes s’éloignent au lieu de se rapprocher comme dans le graphique du haut, ce qui est plus juste, car les pourcentages diminuent plus fortement que les nombres, puisque la population totale continue d’augmenter). Il est de fait exact que le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté (soit avec moins de 1,90 $ par jour) a diminué de près de 60 % entre 1990 et 2013, soit de 1,85 milliard à 767 millions de personnes, et que le pourcentage de la population mondiale en état d’extrême pauvreté a, lui, diminué de 70 % (de 35,0 % à 10,7 %). Mais, cela est-il dû à la mondialisation (je pose la question, mais ce n’est pas l’objet de ce billet…)? Et, encore plus important, le seuil de 1,90 $ utilisé pour estimer le nombre de personnes en situation d’extrême pauvreté est-il pertinent? Est-il normal que ce seuil soit le même partout sur la planète? Comment fait-on pour savoir combien de personnes gagnent moins que ce seuil?

Comme le dit la Banque mondiale elle-même dans le document où on retrouve le graphique qui accompagne ce billet, «Des efforts substantiels sont aussi nécessaires pour faire face aux problèmes de qualité, de comparabilité et de disponibilité des données, particulièrement dans les pays à faible revenu», bref, surtout dans les pays où on retrouve la grande majorité des personnes ultras pauvres! Et si la Banque mondiale trouve ces problèmes importants de nos jours, à quel point l’étaient-ils en 1990, année qui sert de point de départ à son graphique (et au mien)? Comme l’a bien dit Angus Deaton, de petits changements aux questionnaires utilisés par la Banque mondiale peuvent faire passer du simple au double l’estimation du nombre de super pauvres. Et, quand M. Deaton a écrit cet exemple, le seuil de faible revenu était de 1,25 $ par jour, après avoir déjà été à 1,00 $. Bref, cet exercice comporte son lot d’imprécision et d’arbitraire. Dans ce contexte, l’auteur compte proposer dans son étude une nouvelle méthode plus objective pour définir la pauvreté extrême et la mesurer.

Problèmes avec le seuil de pauvreté extrême de la Banque mondiale

La Banque mondiale établit son seuil de pauvreté extrême à l’aide des seuils de pauvreté utilisés dans de nombreux pays (33 en 1990, 74 en 2009). Elle retient les seuils des pays les plus pauvres et les convertit «dans une monnaie commune en utilisant des taux de change en parité de pouvoir d’achat (PPA)». Or, les méthodes des différents pays pour établir leurs seuils de pauvreté ne sont pas les mêmes et reposent sur des enquêtes pas vraiment fiables (confondant entre autres les besoins dans les villes et les milieux ruraux), comme mentionné auparavant. L’auteur a fait ressortir d’autres problèmes avec cette méthode dans une autre de ses études datant de 2013, problèmes d’autant plus importants que ce seuil est utilisé par tous les pays comme indicateur universel de la pauvreté (il sert par exemple pour évaluer l’atteinte du premier des Objectifs de développement durable de l’ONU, qui est d’éliminer l’extrême pauvreté et la faim d’ici 2030) :

  • ce seuil de pauvreté n’est pas lié à un panier de biens précis;
  • la dépense pour les aliments ne permet pas de respecter les recommandations minimales de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et ne varie pas en fonction des activités et du climat;
  • certains pays n’accordent presque pas de revenus pour toutes les autres dépenses;
  • le coût du logement n’est pas vraiment estimé, représentant simplement un certain pourcentage des coûts de l’alimentation (et le logement dans les pays pauvres n’a rien à voir avec celui des pays riches et mêmes intermédiaires);
  • l’utilisation de la parité de pouvoir d’achat pour comparer les prix dans les différents pays est basée sur les prix de l’ensemble des biens et services des pays comparés et non pas sur les prix des biens de nécessité qui sont liés à la pauvreté extrême (et les paniers de biens et services diffèrent grandement entre les pays);
  • l’inflation n’est pas la même dans tous les pays et n’est pas non plus basée sur l’inflation des prix des biens de nécessité.

Il précise dans son étude plus récente qu’un seuil de pauvreté extrême international devrait satisfaire à cinq critères. Il devrait :

  • avoir une signification claire liée à la survie, à la santé et au bien-être, et permettre d’être actif, de pouvoir évoluer et d’être en bonne santé;
  • représenter une norme constante dans le temps et l’espace;
  • tenir compte des prix locaux et d’autres facteurs locaux pertinents comme le climat;
  • éviter les problèmes d’indexation insolubles;
  • n’être basé que sur des informations facilement disponibles.

Selon l’auteur, un tel seuil doit comprendre des dépenses de nourriture, de logement et d’autres biens, ces trois catégories devant être spécifiées indépendamment les unes des autres (et non en proportion de la nourriture, comme certains pays le font actuellement). C’est à l’élaboration d’un tel seuil que la suite de son étude est consacrée.

Établissement d’un nouveau seuil de pauvreté extrême

Je vais ici uniquement survoler la présentation de la méthode de l’auteur et carrément sauter ses calculs. Pour l’alimentation, le genre de problèmes auxquels il a fait face fut entre autres d’appliquer les recommandations de l’OMS alors que l’alimentation de la grande majorité des habitants de la plupart des pays en développement (et même riches) ne les respecte pas sans qu’on puisse tous les considérer en état d’extrême pauvreté. Autre exemple, certains auteurs ne considèrent que le nombre de calories et en arrivent à proposer un régime composé uniquement d’huile végétale dans certains pays! Pourtant, il est évident que personne ne peut vivre sans l’apport de certains nutriments essentiels, même quand le nombre de calories est suffisant. En fait, l’auteur décrit ces problèmes et ses propositions sur l’alimentation seulement sur plus de 12 pages de cette étude qui en compte une trentaine!

Il en est de même des dépenses non alimentaires qui, dans l’établissement du seuil de pauvreté extrême de la Banque mondiale, ne sont qu’une moyenne de la proportion de ces dépenses sur celle de l’alimentation prévue dans les seuils des pays les plus pauvres. L’auteur fait entre autres remarquer que ces proportions portent toutes sur des pays tropicaux. Il propose plutôt de considérer les dépenses minimales pour se procurer un logement, du carburant (ou une autre source d’énergie), de l’éclairage, des vêtements et du savon, mais rien pour les produits de santé, pour l’éducation et pour toute autre dépense. Il maintient donc le concept de pauvreté extrême, très extrême…

Il calcule ensuite les dépenses de logement sur la base de trois mètres carrés par personne (même avec cette contrainte énorme, il précise que 1,90 $ par jour serait insuffisant dans bien des pays pour se payer un tel logement). On doit supposer que ces logements sont meublés, car il n’y a aucun budget pour s’acheter ne serait-ce qu’un matelas ou une chaise… Les dépenses de vêtements, d’énergie et d’éclairage varient en fonction du climat, et sont calculées selon diverses sources crédibles (qu’il serait long à mentionner).

Résultats

En appliquant ses critères, l’auteur calcule que le seuil de pauvreté quotidien varierait de 1,46 $ à 4,62 $ par jour selon les pays avec un menu de base et de 1,86 $ à 6,08 $ avec un menu complet. Il serait en moyenne de 2,63 $ (3,22 $ avec un menu complet) dans les pays pauvres, de 2,05 $ (2,15 $) dans les pays intermédiaires (notons que l’auteur n’a pu obtenir de données satisfaisantes que pour deux pays, la Turquie et le Mexique) et de 3,96 $ (4,54 $) dans les pays riches (ce qui représente à peine de 1500 $ à 1650 $ par année!). En fait, même avec un menu de base, seulement quatre des 20 pays étudiés auraient un seuil inférieur à celui de 1,90 $ utilisé par la Banque mondiale (et deux avec le menu complet).

L’utilisation des seuils avec un menu de base fait augmenter de 50 % le nombre de personnes en état de pauvreté extrême, la proportion de la population dans cette situation passant en 2010 de 12.1 % en utilisant le seuil de la Banque mondiale à 18,0 % dans les 20 pays étudiés. Ce taux serait encore plus élevé s’il avait utilisé son menu complet…

Et alors…

Cela fait quelques années que je me demande comment la Banque mondiale calcule son seuil de pauvreté extrême et comment elle fait pour estimer le nombre de personnes qui gagnent moins que ce seuil. Je pensais reproduire sur ce sujet ce que j’ai fait il y a deux ans avec les données du Crédit suisse sur la richesse et sur sa répartition qu’Oxfam utilise dans ses rapports annuels sur les écarts de richesse. Je voulais bien, mais chaque fois que je regardais la méthode de la Banque mondiale, je pensais lire un résumé incomplet. Mais non, sa méthode est aussi simplette et mauvaise que je le lisais.

L’étude que j’ai présentée dans ce billet permet de préciser les lacunes de cette méthode et d’en proposer une plus cohérente. Elle montre bien que l’utilisation d’un seul seuil pour tous les pays, même de revenus semblables, n’a aucun sens et que l’idée d’utiliser des méthodes de parité de pouvoir d’achat pour rendre les pays «comparables» introduit au contraire un autre biais. Quant aux études utilisées pour comptabiliser le nombre de personnes vivant avec moins que son seuil, la Banque mondiale elle-même reconnaît leur inadéquation.

Malgré ses qualités, la méthode proposée dans cette étude reste bien imparfaite. Tout d’abord, l’auteur le dit lui-même, les sources de données sont bien imparfaites, notamment pour calculer des seuils par pays (ils peuvent en plus grandement varier d’une région de ces pays à l’autre, des milieux urbains aux milieux ruraux), mais surtout pour estimer le nombre de personnes gagnant et consommant moins que ces seuils. Ensuite, l’utilisation d’un tel seuil suppose que 100 % des dépenses de ces personnes se font pour les produits contenus dans le panier de biens élaboré par l’auteur. Si cette personne prend une bière un jour ou se permet un aliment ou un vêtement un peu plus cher, ce sera au détriment des autres biens inclus dans ce panier, biens qui sont tous considérés essentiels. Et je ne parle pas du désastre si elle doit prendre des médicaments… En ce sens, son panier ne respecte pas un de ses critères, qui est de permettre d’être actif, de pouvoir évoluer et d’être en bonne santé. Ensuite, ce qui est une qualité pour l’auteur, et même un autre de ses critères pour établir un seuil de pauvreté extrême, soit de représenter une norme constante dans le temps et l’espace, est pour moi une lacune. Ce panier doit en effet être le même durant toute une période étudiée, par exemple sur près de 25 ans dans les graphiques du début du billet, alors que le panier de biens et services consommé par l’ensemble de la population s’est grandement modifié au cours de cette période (et si on remonte avant cela, les changements seraient encore plus grands). Cela est normal, pourrait-on dire, car il s’agit d’un panier de survie. C’est vrai. Il demeure que la souffrance sociale liée à la pauvreté de voir les autres se permettre de plus en plus de biens et services, et des biens et services de plus en plus sophistiqués, et l’exclusion ressentie pour cette raison ne peuvent que gagner en intensité. Il y aurait donc moins de pauvres extrêmes (je répète, très extrêmes), mais ceux qui le sont encore souffriraient davantage de l’être. Tout un progrès…