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Manuel de l’antitourisme

2 mars 2015

anti-tourisme«[critiquer le tourisme et les voyages en avion] reviendrait à critiquer tout un chacun, c’est-à-dire à délibérément se faire des ennemis»

L’auteur du Manuel de l’antitourisme, Rodolphe Christin, résume très bien avec cette citation mes réticences à aborder ce sujet… Je préfère donc parler d’un livre qui aborde cette question plutôt que de donner mon opinion!

Ce livre a été suggéré par un commentateur d’un statut Facebook sur l’effet des rabais des voyages en avion sur la pollution et les émissions de gaz à effet de serre. En fait, ce livre ne porte pas spécifiquement sur cette question, mais critique le tourisme tel qu’il est majoritairement exercé.

Préface

Je ne conserverai de la préface de Hugo Verlomme que deux courtes citations efficaces qui introduisent bien le sujet du livre. Parlant de la vitesse et de la diversité des voyages en avion, M. Verlomme souligne qu’on disait avant que «Voyager plein d’espoir est mieux que d’arriver», mais que «À présent, on arrive sans voyager». Cette citation présente de fait bien une des principales critiques que fait l’auteur au tourisme actuel.

J’ai conservé la deuxième citation parce qu’elle aborde le sujet des échanges sur le statut Facebook dont je parlais en amorce de ce billet :

«On peut dire que les voyages ont perdu leur charme lorsqu’on a commencé à choisir ses destinations en fonction du prix du billet d’avion, et non par désir de se rendre dans telle ou telle région du monde. Un voyage se mérite et se médite»

Bon, le mérite n’est pas mon fort, mais je comprends ce qu’il veut dire…

Le livre

«Le tourisme est la première industrie mondiale, même s’il est pratiqué par seulement 3,5% de la population… Un luxe réservé aux occidentaux qui, depuis l’avènement des congés payés, ont intégré « un devoir d’ailleurs et de loisirs ». »

Ainsi commence la présentation de ce livre. Si la notion d’industrie est ici un peu vague, il est de fait intéressant de souligner que, si le tourisme est pratiqué par de nombreux Occidentaux, il demeure une activité réservée à une faible minorité de la population de la Terre, peu importe la validité de cette donnée (dont l’auteur ne mentionne pas la source).

Dans le premier chapitre, l’auteur fournit diverses statistiques pour montrer l’ampleur de l’activité touristique (il mentionne entre autres que le tourisme occupe 8 % de la main-d’œuvre mondiale, majoritairement dans des emplois mal payés) et sa forte croissance, surtout dans les voyages intercontinentaux (donc, surtout en avion). Ce volume d’activité ne contredit toutefois pas le fait qu’elle n’est accessible qu’à une proportion bien faible des humains. Le tourisme est, pour l’auteur, «le luxe d’une minorité dont l’impact concerne une majorité, parce que cette minorité tente d’aller partout et que partout on cherche à attirer son pouvoir d’achat».

Il aborde ensuite les conséquences de l’importance et de la croissance du tourisme, notamment :

  • la pollution, l’épuisement des ressources (comme l’eau) et les nuisances socio-économiques («massacres des sites à des fins d’aménagement», artificialisation et uniformisation des lieux, menace pour les habitats d’espèces en danger d’extinction, etc.);
  • la commercialisation des contacts avec d’autres cultures;
  • la croissance du tourisme sexuel (souvent auprès de mineures exploitées);
  • l’imposture du tourisme écologique et du développement dit durable;
  • la fuite des temps libres pour l’obligation de remplir ses voyages d’activités incessantes;
  • la course au développement de l’industrie touristique à l’avantage de seulement quelques individus;
  • l’augmentation du coût du logement et l’exode des habitants autochtones des sites populaires;
  • la «bétonisation des architectures et des natures»;
  • le déplacement d’activités économiques pour le bien-être local (notamment agricoles) par des activités pensées pour des étrangers;
  • l’augmentation de la vulnérabilité aux désastres naturels (comme le tsunami dans l’Océan indien en 2004, il y a quelques années);
  • la disparition des cultures autochtones;
  • la standardisation du monde et la Disneylandisation de la réalité «où le divertissement remplace la diversité».

Si le livre décrit exhaustivement les tares du tourisme, il en dit beaucoup moins sur ses bienfaits. Les seuls voyages qui obtiennent l’aval de l’auteur sont ceux qui favorisent «le chemin à la destination». Pour en bénéficier pleinement, ils doivent être moins fréquents et plus longs. La lenteur doit être appréciée, et non repoussée. Idéalement, il conseille l’utilisation de transports lents (bicyclette, canot, voilier, etc.) plutôt que l’automobile et surtout l’avion. En outre, un voyage sain ne doit pas laisser de traces dans l’environnement visité.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Personnellement, je n’ai pas beaucoup aimé ce livre, tant sur le fond que sur la forme. Même s’il n’a que 103 pages (89 après la préface), je l’ai parfois trouvé long. Son style pamphlétaire, son ton méprisant, son manque de nuance et ses généralisations m’ont fréquemment irrité, même si plusieurs de ses observations sont pertinentes et si certaines de ses citations sont bien tournées. En fait, il présente les touristes (autres que lui-mêmes et ses connaissances) comme des êtres tellement superficiels et vains que personne ne se reconnaîtra dans sa description!

Sur le fond, je préfère de beaucoup l’attitude de Serge Mongeau dont j’ai parlée dans ce billet. Lui aussi déplore la banalisation des voyages en avion et dénonce les étiquettes de tourisme écologique (ou des voyages supposément «carboneutres»), mais il ne fait pas de morale et ne tente pas d’imposer sa vision du tourisme idéal. Tout ce qu’il espère, c’est que les gens réfléchissent avant d’acheter des billets d’avion. Je préfère de loin cette attitude à celle de Rodolphe Christin…

Emploi : PQ vs PLQ

28 février 2015

PQ vs PLQDans une chronique intitulée Emplois et politique partisane datant de deux semaines, Alain Dubuc a présenté un graphique pour montrer ce qu’il ne voulait pas discuter… tout en y consacrant sa chronique! En effet, dès le début, il affirme que «nous savons bien que ce ne sont pas les gouvernements qui créent les emplois» et que s’ils peuvent avoir un impact grâce à leurs politiques économiques, cela ne peut se réaliser qu’à long terme. «Mais dans l’ensemble, l’emploi dépend de facteurs sur lesquels l’État a peu de contrôle» tient-il à répéter.

Un beau graphique

En toute logique (ironie), il poursuit en proposant «de regarder la performance des derniers gouvernements» à cet égard en montrant le graphique suivant :

PQ vs PLQ1

Joli, non, les belles couleurs rouge libéral et bleu péquiste? «On observe d’abord une remontée spectaculaire de 143 900 emplois entre janvier 2012 et janvier 2013». Que la date de fin qu’il a utilisée survienne trois mois après l’arrivée du PQ au pouvoir ne semble pas l’émouvoir… Que la date de début soit dans un creux des données ne le dérange pas beaucoup plus quoiqu’il ait au moins mentionné qu’une «partie de ces emplois, 42 500, constitue du rattrapage après des pertes en 2011». Il souligne ensuite que l’emploi a stagné durant la présence au gouvernement du PQ et que, depuis le retour des libéraux au pouvoir, il est reparti en hausse (sans bien sûr accorder cette hausse au PQ, même s’il a accordé au PLQ le crédit de la hausse des premiers mois de l’arrivée au pourvoir du PQ). Ça ne peut quand même pas être le résultat d’un «effet péquiste»!

Bref, l’emploi dépend très peu de l’État, sauf quand l’emploi augmente grâce aux libéraux! Ça doit pour qualifier son analyse qu’il a parlé de politique partisane dans son titre! Il termine en soulignant qu’on observe au cours des derniers mois «une tendance claire à la hausse des emplois» (près de 40 000 emplois entre mai 2014 et janvier 2015) tout en se demandant, et là je suis d’accord, si ce n’est pas «un autre mouvement en yoyo comme on en connaît depuis quatre ans, ou si c’est l’amorce d’une remontée durable qui nous fera sortir de la stagnation».

Un autre graphique

Les habitués de ce blogue savent que j’ai l’habitude, quand on présente les données sur l’emploi provenant de l’Enquête sur la population active (EPA) comme l’a fait M. Dubuc, de les comparer avec celles de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH). En effet, les données de l’EPA comportent une marge d’erreur importante, tandis que celles de l’EERH sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur, car issues d’un recensement de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières. C’est d’ailleurs en raison de ce retard que j’ai attendu deux semaines avant de réagir à cette chronique, préférant montrer les données de l’EERH les plus récentes qui ont été publiées jeudi dernier.

J’ai donc imité le graphique présenté par M. Dubuc, mais avec les données de l’EERH (tableau cansim 281-0063). Je n’ai pas pris la peine de le colorer, me contentant de mettre des barres verticales au mêmes endroits que les changements de couleurs de son graphique. J’ai toutefois gardé les proportions de son graphique entre la base et le sommet pour que l’ampleur des mouvements soit comparable.

PQ vs PLQ2

Si le niveau de l’emploi est plus faible que celui illustré par les données de l’EPA, c’est que l’EERH, reposant sur les listes de payes des employeurs, exclut les travailleurs autonomes. Elle ne tient pas compte non plus des salariés du secteur de l’agriculture. Finalement, contrairement aux données de l’EPA, elles ne comptabilisent pas les employés en grève ou en lock-out, car ils ne sont pas sur les listes de paye. Cette dernière différence avec les données de l’EPA explique la baisse soudaine de l’emploi en juin 2013, mois marqué par une grève dans la construction.

Même en tenant compte de ces différences, le portrait est pas mal différent! Par exemple, la hausse de 143 900 emplois entre janvier 2012 et janvier 2013 devient une hausse de 51 000 emplois, soit à peine 36 % des 143 900 emplois qu’il déclare. Comment expliquer l’ampleur de cette différence? Simplement parce que les données de l’EPA ont indiqué une baisse de près de 60 000 emplois entre septembre 2011 et janvier 2012 (en plein règne libéral!) dans les quatre mois précédant le début de son graphique (voir le tableau cansim 282-0087) alors que celles de l’EERH étaient stables (baisse de 3 000 emplois). Comment qualifier ce manque de rigueur? Je vous en laisse le soin…

La stagnation de la période péquiste est toutefois très semblable avec les deux sources de données, celles de l’EPA montrant une baisse de 8000 emplois et celles de l’EERH une baisse de 6000 emplois. Le verdict, cette fois est exact. Après l’arrivée du PLQ au pouvoir, la « tendance claire à la hausse des emplois» n’est toutefois visible que dans les données de l’EPA, car celles de l’EERH ne montrent qu’une hausse de 2600 emplois entre mai et décembre 2014 (au lieu d’une augmentation de 19 000 emplois dans celles de l’EPA), hausse tellement faible que le graphique ne parvient pas à nous la montrer.

PQ vs PLQ3On aurait pu penser que la baisse de la valeur du dollar canadien aurait pu expliquer la hausse de l’emploi montrée par l’EPA. D’ailleurs, le graphique ci-contre (tiré du tableau cansim 228-0060) indique que le Québec a connu un solde commercial international positif important en décembre 2014 (suivant deux mois de soldes quasi nuls, ce qui est un contexte bien plus favorable à la création d’emplois que durant le règne péquiste), le premier de cet ampleur depuis janvier 2004! Mais, il semble aussi que les mesures d’austérité du gouvernement libéral aient annulé cet avantage potentiel, car, comme l’Institut de la statistique du Québec l’a annoncé la semaine dernière, le PIB du Québec a connu deux baisses consécutives en octobre (-0,2 %) et en décembre (-0,3 %). Plus troublant encore, les données récentes de l’EPA et de l’EERH (encore selon le tableau cansim 281-0063) ne montrent aucune croissance notable dans l’emploi du secteur manufacturier depuis un an, secteur qui devrait pourtant être le premier à bénéficier de la baisse de la valeur du dollar canadien et du retour à un solde commercial international positif.

Et alors…

Non seulement M. Dubuc associe des hausses d’emplois à des partis politiques en disant du même souffle qu’ils ne jouent aucun rôle à court terme à cet égard, mais il ne dit mot du climat beaucoup plus favorable depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux grâce à la baisse de la valeur du dollar canadien. Il ne parle pas non plus de la baisse du PIB dans ce contexte plus avantageux.

Il est bien sûr possible que, avec l’amélioration du solde commercial international, les entreprises exportatrices se décident à enfin investir et à embaucher davantage, mais il est aussi probable que les mesures d’austérité du gouvernement viennent complètement annuler cet apport positif. Bref, désolé, mais la stagnation n’est fort probablement pas terminée!

La dette étudiante aux États-Unis

25 février 2015

dette étudiants États-UnisGrâce au blogue Economist’s View (que je vante pour la troisième fois, ce qui n’est pas assez…), j’ai lu la semaine dernière une série de trois textes sur la dette des étudiants aux États-Unis (un, deux, trois). Je vais tenter ici d’en faire ressortir les points saillants.

Ampleur de la dette étudiante

Les auteurs, Meta Brown, Andrew Haughwout, Donghoon Lee, Joelle Scally, and Wilbert van der Klaauw, débutent leur série en montrant à quel point la dette étudiante a augmenté au cours des dernières années, comme l’illustre le graphique suivant (notons que les données précises des graphiques du premier article sont accessibles ici).

dette étudiants États-Unis1Ce graphique présente l’évolution de quatre types de prêts non hypothécaires aux États-Unis, la HELOC, home equity line of credit ou lignes de crédit domiciliaire (ou deuxième hypothèque), les prêts auto (Auto loan), les dettes sur les cartes de crédit (Credit card) et les prêts étudiants (Student loan). Au début de la période (fin 2004), les prêts étudiants étaient les moins élevés de ces quatre types de prêts, mais les plus élevés à la fin 2014, 10 ans plus tard atteignant 1157 milliards $. Alors que les autres types de prêts ont diminué (de 2 % pour les prêts sur cartes de crédit) ou augmenté légèrement (de 9 % pour les HELOC et de 30 % pour les prêts auto), la tendance à la hausse des prêts étudiants n’a jamais faibli, la valeur de cette dette ayant plus que triplé en 10 ans (hausse de 235 %)! Cette hausse est composée d’une augmentation de 92 % du nombre d’endettés et de 74 % de la dette moyenne (qui a atteint 27 000 $ en 2014). Si 39 % des endettés devaient moins de 10 000 $ en 2014, 4 % d’entre eux (quand même 1,8 million de personnes!) devaient plus de 100 000 $. Si le tiers de la dette était attribuée à des jeunes ayant moins de 30 ans, 5 % de celle-ci était due par des personnes âgées de 60 ans et plus (moins de 2 % en 2004)…

Les auteurs expliquent la hausse des prêts étudiants par :

  • l’augmentation de la fréquentation des collèges et universités;
  • l’augmentation de la durée des études;
  • la baisse des taux d’intérêt;
  • la hausse des droits de scolarité (tiens, tiens…);
  • la faiblesse du taux de remboursement.

Les auteurs terminent le premier texte en liant la hausse de la dette étudiante à la baisse de l’achat de maisons par les jeunes âgés de 27 à 30 ans qui ont des prêts étudiants et, bien plus troublant, à la baisse de formation des ménages chez ces mêmes jeunes.

Les défauts de paiements

Le deuxième texte faisant partie de cette série aborde la question des défauts de paiements. Mais avant de l’aborder, je préfère présenter un graphique que les mêmes auteurs ont publié dans un article précédent.

dette étudiants États-Unis2Ce graphique présente, pour les quatre mêmes types de prêts que le graphique précédent, mais aussi pour les prêts hypothécaires, l’évolution du pourcentage de défauts de paiements de 90 jours et plus. Ce qu’il y a de plus remarquable dans ce graphique, c’est que le pourcentage de défaut des prêts étudiants a augmenté de façon notable depuis le creux de la dernière récession (2009), mais qu’il a diminué pour les quatre autres types de prêts. Pire, ce pourcentage est rendu le plus élevé des cinq types de prêts présentés, ayant depuis 2012 surpassé celui des prêts sur les cartes de crédit pour atteindre 11,3 % en 2014. Les auteurs mentionnent comme principal motif de cette évolution à contre-courant le fait qu’on ne peut pas se libérer d’une dette étudiante avec une faillite (sauf dans de rares cas et selon des conditions contraignantes, comme d’avoir respecté ses paiements de remboursement pendant au moins 20 ans), contrairement aux autres types de prêts.

dette étudiants États-Unis3Le deuxième texte de la série, de son côté, examine la situation de défaut de paiement par cohorte plutôt que globalement comme dans le précédent graphique. Le graphique ci-contre (les données précises de ce graphique sont accessibles ici) illustre l’évolution du pourcentage d’emprunteurs qui ont déjà fait défaut depuis le début de leur remboursement (et non pas qui sont en état de défaut de paiement comme le précédent graphique) pour trois cohortes, celles qui remboursent depuis 2005, 2007 et 2009. On peut voir que 26 % des membres de la cohorte de 2009 avaient déjà connu une période de défaut au cours des cinq années suivantes. Les taux correspondant pour les cohortes de 2005 et de 2007 étaient respectivement de 21 % et de 20 % en 2010 et en 2012, cinq ans après le début de leur remboursement. Même après sept et neuf ans, les cohortes de 2007 (24 %) et de 2005 (25 %) n’avait pas atteint les 26 % de la cohorte de 2009 après cinq ans. À combien ce taux s’élèvera-t-il après sept et neuf ans? Sûrement à plus de 30 % et probablement encore plus.

Les auteurs montrent ensuite que ce sont les personnes qui ont les prêts les moins importants qui font défaut le plus souvent. En effet, 34 % des membres de la cohorte de 2009 qui avaient une dette de moins de 5 000 $ avaient fait défaut au moins une fois par rapport à seulement 18 % de ceux qui avaient une dette supérieure à 100 000 $. Les auteurs ne possèdent pas de données permettant d’expliquer ces écarts, mais avancent que ces petits emprunteurs sont probablement moins nombreux à avoir terminé leurs études et à avoir obtenu un diplôme (d’où la faiblesse des sommes empruntées) ou à avoir trouvé un emploi suffisamment payant pour pouvoir faire face à leurs paiements de remboursement.

Le remboursement

Le dernier texte de la série examine le taux de remboursement des prêts étudiants et la vitesse (ou la lenteur…) à laquelle ils sont remboursés. Les auteurs insistent sur l’importance de cette question, car elle peut avoir un impact sur les autres dépenses des endettés, notamment sur leur possibilités d’acheter une maison, et aussi sur les montants d’intérêts qu’ils doivent continuer à payer (à des institutions financières qui en profitent démesurément, dois-je ajouter…).

dette étudiants États-Unis4Le fait qu’on ne peut pas se libérer d’une dette étudiante avec une faillite n’entraîne pas seulement un fort taux de défaut de paiement, mais aussi un faible taux de remboursement. Le graphique ci-contre montre les différentes situations des emprunteurs (les données précises des graphiques de ce texte sont accessibles ici).

«[traduction] Alors que 17 pour cent des emprunteurs sont en situation de défaut de paiement, seulement un peu plus d’un tiers (37 pour cent) de tous les emprunteurs font des versements réguliers selon l’échéancier prévu. Les autres emprunteurs, soit près de la moitié d’entre eux, sont soit encore aux études ou dans l’un des divers programmes qui permettent aux étudiants d’éviter d’être en défaut de paiement. Fait important, ces emprunteurs ne réduisent pas leurs soldes [ils augmentent dans 33 % des cas et demeurent stables dans les 13 % des cas restants].»

Les auteurs observent ensuite que, si ceux qui ont les dettes les plus élevées sont moins souvent en défaut de paiement que ceux qui ont de faibles dettes, une plus forte proportion d’entre eux voient leur solde augmenter, même en respectant leurs échéanciers de remboursement (8,5 % de ceux qui doivent moins de 5 000 $, mais 23 % de ceux qui doivent entre 50 000 $ et 100 000 $ et 22 % de ceux qui doivent plus de 100 000 $). Cela veut dire que leurs remboursements ne couvrent pas les frais d’intérêt!

dette étudiants États-Unis5En fait, plus de 50 % des emprunteurs de la cohorte de 2009 ont soit déjà été en défaut de paiement ou ont vu leur solde augmenter. La situation globale n’est guère mieux! Le graphique ci-contre (le dernier, promis!) montre au-dessus des barres bleus le montant des dettes de chaque cohorte au début de leur remboursement. Par exemple, la cohorte de 2005 devait au départ 50,2 milliards $ et celle de 2010 78,3 milliards $. La colonne dorée montre le pourcentage de cette dette qui était encore effective en 2014. Par exemple, la cohorte de 2005 devait encore 62 % de sa dette de départ neuf ans plus tard, soit 31,2 milliards $ sur les 50,2 milliards $ du début. Celle de 2010 n’avait remboursé que 9 % (il en restait 91 %, comme indiqué sur le graphique) des 78,3 milliards $ de dette quatre ans plus tard, soit 6,7 milliards $. Il leur restait 71,6 milliards $ à rembourser!

Les auteurs soulignent que, selon un mode normal de remboursement sur 10 ans, la cohorte de 2005 aurait dû rembourser 90 % de sa dette alors qu’elle n’en a remboursé que 38 %… Il en reste 62 % à rembourser au lieu de 10 %, soit plus de six fois plus! Est-ce inquiétant? Pour certains, il s’agit d’une bombe à retardement, tandis que, pour d’autres, il s’agit carrément de la prochaine bulle qui risque d’éclater. Peu importe la figure de style, ou que ce fardeau retombe sur le système financier ou le gouvernement des États-Unis, il demeure que cette situation est intenable pour les familles des États-Unis.

Et alors…

Quand on sait que le système universitaire des États-Unis sert de modèle à ceux qui voulait augmenter les droits de scolarité au Québec pour pouvoir bénéficier d’universités de «classe mondiale», disons que je préfère, et de loin, notre système et l’aimerait encore plus s’il tendait à s’éloigner de ce modèle destructeur plutôt que de s’en approcher… Heureusement, cet objectif semble avoir reculé récemment, mais il faut rester vigilant si on ne veut pas le voir rebondir!

Le collège classique pour garçons

23 février 2015

collège classique«Les différentes contributions qui composent l’ouvrage cherchent à revisiter la représentation monolithique du collège classique qui a cours encore» peut-on lire en quatrième de couverture et sur la page Internet du livre Le collège classique pour garçons, Études historiques sur une institution québécoise disparue de Louise Bienvenue, Ollivier Hubert et Christine Hudon.

J’ai eu beau lire ce livre et même relire l’introduction, je ne sais toujours pas qu’elle est cette «représentation monolithique» des collèges classiques. Maisons de formation pour assurer la relève des prêtres? Ghettos dorés pour isoler l’élite de demain de celle de la plèbe et pour assurer la reproduction sociale? Gardiens de la langue et de la formation humaniste? Manifestations du contrôle par le clergé d’un mode d’éducation désuet, rigoriste et sexiste? Tout cela à la fois?

Promettant un regard contrasté sur cette institution dont le dernier établissement a cessé ce type d’enseignement il y a plus de 45 ans (en 1969), les 15 textes réunis (16 avec l’épilogue) dans ce recueil (car il s’agit bien d’un recueil de textes, même si cela n’est pas mentionné dans le résumé de la page Internet, tous les textes de ce livre ayant déjà été publiés auparavant, même si parfois remaniés) ne portent que sur cinq collèges, dont aucun de jésuites, l’ordre religieux pourtant à l’origine de cet enseignement au Québec, et sont tous écrits par les trois auteurs (avec la participation d’un quatrième dans un seul cas). En outre, comme chaque texte est indépendant des autres, on y observe de très nombreuses répétitions.

Le contenu

Les 15 textes réunis dans ce livre abordent leur sujet d’étude sous de très nombreux angles. Les auteurs les ont regroupés en quatre grandes catégories :

1. Les collèges québécois étaient-ils vraiment classiques et élitistes?

  • un exemple de collège (et c’était loin d’être le seul) où les cours commerciaux attiraient davantage d’élèves que les cours classiques de la fin du XIXème siècle jusqu’à la fin des années 1930;
  • un autre collège où seule une faible minorité des élèves du cours classique le terminait (là, on est dans la première moitié du XIXème siècle…);
  • présentation d’un débat sur la tradition des collèges classiques vers 1920;
  • les collèges classiques et leurs liens avec la bourgeoisie canadienne-française.

2. Vue de l’intérieur des collèges

  • des lieux fermés sociologiquement (accessibles uniquement à la bourgeoisie), et physiquement (on n’y entrait pas et n’en sortait pas facilement), mais pas autant qu’on le prétend;
  • les pensionnats aux XVIIIème et XIXème siècles : règlements, discipline, etc.;
  • les enseignants (formation, âge, conditions de vie, relations avec les collégiens, etc.);
  • le travail des sœurs, main-d’œuvre à bon marché au service de ces messieurs, main-d’œuvre qu’on doit tenir loin des jeunes mâles des collèges (un des textes que j’ai préférés)…

3. La construction du masculin

  • la socialisation masculine : sévérité et transgression (ou le défi d’enfreindre les règles sans se faire mettre dehors), un milieu uniquement masculin, l’importance de la religion pour être un homme complet, etc.
  • la promiscuité masculine et l’ambiguïté des amitiés;
  • les femmes (absentes ou presque des collèges), la vision qui en est transmise et la sexualité;
  • les sports et l’activité physique dans les collèges.

4. Représentations et mémoires des collèges

  • la représentation des collèges dans leur publicité (de la promotion de la nature entourant les collèges au contenu de la formation qui y est offerte);
  • les réunions d’anciens (en fait, ce texte présente en détail, et très en détail, une seule de ces réunions);
  • l’image des collégiens dans les romans (en fait, dans trois romans).

L’épilogue : ce dernier texte présente divers témoignages et opinions contemporaines sur les collèges classiques. Nostalgiques dans bien des cas, les opinions présentées ici sont tout de même variées, passant de la dénonciation de cette formation élitiste et rigoriste, à l’apologie de l’éducation humaniste et de l’apprentissage du latin et du grec, racines de la langue française. Même si ce texte est un de ceux que j’ai le plus appréciés, j’ai ressenti un certain malaise, car les opinions portaient sur les collèges, souvent jésuites et avec des collégiens uniquement externes, des dernières années de leur existence (années 1940 à 1960), alors que les textes précédents du livre portaient beaucoup plus sur des pensionnaires et des collèges non jésuites du XIXème siècle. Cela dit, il est vrai que le débat sur le mérite de la formation classique revient encore de temps en temps dans l’actualité. Dans ce sens, ce texte est pertinent.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ça dépend… Je suis personnellement un peu déçu, car j’espérais une présentation plus systématique de la réalité des collèges classiques. Or, ce livre, comme mentionné auparavant, se concentre sur uniquement cinq collèges en fonction, si j’ai bien compris, de la disponibilité des sources, sans savoir si ce qu’on y raconte est vraiment représentatif de l’ensemble des collèges (si une telle représentativité est possible). On s’y attarde souvent sur des aspects anecdotiques (reposant entre autres sur des journaux personnels) sans qu’on puisse savoir, encore une fois, si ces tranches de vie sont vraiment représentatives.

Par contre, le livre couvre un large éventail des sujets d’intérêt, de la vie des élèves à celle des enseignants, en passant par la formation qui y était donnée et par la présence et l’exploitation des sœurs qui accomplissaient les tâches les plus ingrates pour une fraction du coût que les collèges auraient payé à des employéEs laïques. Une personne intéressée par ce genre de questions y trouvera certainement son compte!

Méthodes d’extraction du pétrole

21 février 2015

pétrole_immobilisationsJ’ai souvent mentionné à quel point la série de tableaux cansim de Statistique Canada est riche et qu’il est quasiment impossible d’en faire le tour (en espérant que ça continue!). De façon un peu compliquée, j’ai pris connaissance en décembre dernier, à partir de la parution de ce communiqué, du merveilleux tableau 029-0007…

En fait, ce tableau semblait d’un intérêt limité, avec son titre rebutant : «Immobilisations et réparations, selon le secteur de l’industrie 21, extraction minière et extraction de pétrole et de gaz». Mais, en l’explorant davantage, j’ai remarqué qu’on pouvait en extraire (après l’exploration, il y a l’extraction…) des éléments intéressants. On y distinguait en effet la valeur des immobilisations de cette industrie selon deux modes d’extraction, par des méthodes classiques et non classiques.

Méthodes d’extractions

Mais qu’est-ce que ça mange en hiver (surtout quand on gèle) des méthodes classiques et non classiques d’extraction? Pour le savoir, il faut consulter les définitions des industries 211113 et 211114 du Système de classification des industries de l’Amérique du Nord (SCIAN) du Canada.

La définition de l’industrie 211113 (Extraction de pétrole et de gaz par des méthodes classiques) est simple : il s’agit d’une extraction «à partir de puits dans lesquels les hydrocarbures seront amenés ou pourront être produits à l’aide des techniques habituelles de pompage». Celle de l’industrie 211114 (Extraction de pétrole par des méthodes non classiques) est un peu plus complexe : il s’agit d’une extraction «à partir de schiste argileux de surface, de sables bitumineux ou de réservoirs contenant des hydrocarbures semi-solides inexploitables par des méthodes de production classiques». Je ne sais pas pour vous, mais le mot «Alberta» s’est mis à clignoter devant mes yeux…

Immobilisations

Maintenant que nous savons (presque) de quoi nous parlons, regardons comment les investissements dans ces deux types d’extraction a évolué au cours des dernières années.

pétrole_immobilisations1

Au premier regard, on dirait bien que les immobilisations ont évolué sensiblement au même rythme, avec peut-être une croissance plus élevée du côté des méthodes non classiques depuis 2007 ou 2008. Mais, cela négligerait le fait que les immobilisations dans les méthodes non classiques étaient infimes jusqu’à la fin des années 1990. Il faudrait peut être regarder ces données d’un autre angle, par exemple en pourcentage du total des immobilisations selon les deux méthodes…

pétrole_immobilisations2

Que voilà une représentation différente! On peut y voir que les immobilisations dans les méthodes non classiques représentaient moins de 10 % des immobilisations totales dans le secteur de l’extraction de pétrole et de gaz jusqu’en 1998, qu’elles ont graduellement augmenté de 10 % à 30 % entre 1998 et 2006, pour ensuite graviter autour de 40 % jusqu’en 2011 et s’approcher dangereusement du niveau d’immobilisation dans les méthodes classiques en 2013 et 2014 (autour de 47 % du total).

Et alors…

Ces graphiques nous montrent au moins deux choses. Tout d’abord, sauf exceptions, les immobilisations dans le secteur de l’extraction de pétrole et de gaz n’ont cessé d’augmenter au cours des 24 dernières années, aussi bien dans les méthodes classiques que non classiques, même si celles dans les méthodes classiques (comme à Terre-Neuve) semblent plafonner. Ensuite, encore sauf exceptions, la part des immobilisations dans les méthodes non classiques gagne sans cesse du terrain et pourrait très bien surpasser celle des immobilisations dans les méthodes classiques d’ici peu.

Il est certain que la construction de pipelines aux États-Unis et dans l’est du Canada ne pourra qu’entraîner une hausse encore plus forte des immobilisations dans l’extraction de pétrole et de gaz dans les méthodes non classiques, notamment à partir des sables bitumineux. Voilà bien une autre série de données qui ne peut que nous inciter davantage à nous opposer à ces pipelines!

Un graphique sur le virage néolibéral de 1980

19 février 2015

graphique_1980En lisant un document de la Banque du Canada paru la semaine dernière sur L’importance de l’écart du facteur travail, je ne m’attendais pas à grand chose. Sans être inintéressant, il n’offrait pas grand chose qu’on ne peut lire ailleurs. Il portait en grande partie sur le fait que l’économie canadienne n’a toujours pas repris son rythme d’avant la dernière récession et surtout sur les effets récents et à prévoir de la baisse du prix du pétrole sur l’économie canadienne et son marché du travail. On y soulevait entre autres que ses effets négatifs pour les provinces productrices de pétrole ne pourront être compensés complètement par ses effets positifs (baisse du prix du pétrole, mais surtout diminution de la valeur du dollar canadien) dans les autres provinces à court terme, car les entreprises de ces provinces préfèrent augmenter l’utilisation de leur capacité de production actuelle que d’investir pour l’augmenter (rien de neuf...), comme l’explique le document à la page 3.

L’auteure de ce discours (le document en est une retranscription), Carolyn Wilkins, première sous-gouverneure de la Banque du Canada, présentait ensuite certaines données décevantes du marché du travail pour expliquer la décision de la Banque du Canada d’abaisser son taux directeur «à la surprise générale». Et, soudain, j’ai vu le graphique 6, que je reproduis ci-après.

graphique_1980A

Ce graphique est probablement le plus clair que j’ai vu pour illustrer le virage néolibéral de 1980 (ou plutôt de la fin des années 1970). Il montre en effet sur un seul graphique trois phénomènes frappants (bon, surtout deux…) survenus depuis 1960 dans les 34 pays (essentiellement développés) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) .

On peut en effet y voir que la productivité du travail (ligne rouge) n’a cessé d’augmenter depuis 1960, quoique à un rythme moins élevé depuis le milieu des années 1970 et surtout depuis la dernière récession (2008). Mais, on y constate surtout que le taux de rémunération réel (ligne bleue), qui a suivi parfaitement la productivité du travail de 1960 au milieu des années 1970, et qui l’a même surpassée jusqu’en 1980, s’en est totalement découplé par la suite pour diminuer dans les années 1980 et augmenter très légèrement par la suite pour se retrouver vers les années 2010 à un niveau à peine plus élevé qu’en 1980, toujours plus loin du niveau de la productivité du travail.

Conséquence de cet écart croissant, la part du revenu attribuable au travail, la ligne verte, qui avait connu son sommet d’environ 65 % du PIB au milieu des années 1970 (quand la ligne bleue représentant le taux de rémunération surpassait la ligne rouge de la productivité du travail) s’est mise à plonger pour se situer en 2014 à moins de 57 % du PIB, une chute de plus de 8 points de pourcentage (ou de plus de 12 %).

Assez étrangement, Mme Wilkins ne dit pas grand chose sur ce graphique dans son discours. Elle ne fait que conclure que la diminution récente de la part du revenu attribuable au travail sur le PIB s’explique par le taux de chômage élevé dans l’OCDE (plus de 10 %, accompagné d’un fort taux de chômage de longue durée et d’une présence importante du travail à temps partiel involontaire). Pourtant, la baisse de cette part depuis la récession de 2008 est beaucoup moins accentuée qu’elle ne l’était dans les années 1980 et même qu’entre 1992 et 2007! Mme Wilkins ne fait que mentionner que «Cette réduction suppose qu’une part plus grande du revenu revient à ceux qui épargnent davantage. Ce revenu n’est pas dépensé.». Un peu court comme analyse! Cette observation n’explique nullement le découplage entre l’évolution de la productivité du travail et le taux de rémunération réel depuis au moins 1980!

Et alors…

Alors, que se passe-t-il depuis la deuxième moitié des années 1970? Il est clair que d’autres que les travailleurs accaparent l’essentiel de la hausse de la productivité! Qui? Les actionnaires, les propriétaires des moyens de production et autres prêteurs, soit le capital, comme l’explique bien Thomas Piketty dans son livre Le Capital au XXIe siècle.

J’ai bien tenté de trouver à quel point ce phénomène s’observe au Québec et au Canada, mais les données que j’ai trouvées ne sont pas compatibles avec celles du graphique. J’ai tout de même pu constater à l’aide du tableau cansim 384-0007 que la part de la rémunération des salariés sur le PIB a aussi diminué dans nos terres entre 1984 et 2013 (les données sont disponibles jusqu’en 1981, mais il serait incorrect d’établir une comparaison avec une année de récession, car la part de la rémunération y est toujours plus élevée, comme le montre le graphique), soit de près de 2 points de pourcentage au Canada et de 3 points au Québec. Bref, nous ne sommes pas exempts de cette tendance de fond!

Rebâtir l’avenir

16 février 2015

Rebâtir l’avenirComme ça m’arrive trop souvent, je ne me souviens plus trop ce qui m’a amené à lire le livre Rebâtir l’avenir. Comprendre et surmonter la crise financière de Jacques Racine, professeur de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, mais aussi et surtout président du Comité de retraite du Régime de retraite du personnel d’encadrement (RRPE) du gouvernement du Québec.

Cette expérience a mené l’auteur à s’interroger sur les origines de la dernière crise financière, puis à mettre par écrit ses observations, analyses et réflexions. Ce livre en est le résultat. Cela lui a entres autres permis d’avoir une vision plus complète des facteurs qui ont conduit à cette crise :

«Il m’est vite apparu que, derrière cette crise financière, se profilait une véritable crise morale liée à la dépréciation de la personne humaine, réduite à l’état de ressource au service d’un matérialisme exacerbé et d’une logique marchande omniprésente.»

Premiers chapitres

Les quatre premiers chapitres portent sur «l’analyse des causes de la crise, de ses conséquences et des efforts pour s’en sortir». Comme ils contiennent une énorme quantité de faits et de sources, il est impossible de les résumer correctement. Je me contenterai donc de mentionner les principaux domaines que l’auteur y aborde.

- chapitre 1, les rouages de la crise

  • La montée et l’éclatement de la bulle immobilière aux États-Unis et ailleurs;
  • la crise financière qui s’en est suivie;
  • le développement de nouveaux produits financiers (titrisation, papiers commerciaux adossés à des actifs, etc.)
  • l’internationalisation des transactions financières;
  • la déréglementation et ses conséquences;
  • la crise de l’euro (et ses particularités dans les pays européens les plus touchés).

- chapitre 2, les perdants

  • Les chômeurs;
  • les pauvres (en Europe, aux États-Unis et au Canada);
  • les retraités;
  • l’environnement;
  • l’aide aux pays en développement;
  • toutes les populations en raison de l’accroissement des inégalités et des mesures d’austérité frappant surtout les services publics.

- chapitre 3, tentatives de sortie de crise

  • La sauvegarde du système financier des États-Unis et du reste du monde occidental;
  • les influences malsaines du lobby financier;
  • la politique monétaire;
  • les programmes de relance aux États-Unis, en Europe et en Chine;
  • la relative résilience de l’économie canadienne;
  • les solutions adoptées en Islande.

- chapitre 4, leçons et défis

  • Les leçons mal apprises de la Grande Dépression;
  • le rôle de l’État;
  • l’impunité des responsables;
  • le retour à la mission première des banques;
  • le rôle inadéquat des agences de notation;
  • l’éthique des entreprises et les salaires des dirigeants;
  • les défis des prochaines années.

Le contenu de ces quatre chapitres est fort bien appuyé par les sources utilisées par l’auteur. Il forme un des meilleurs survols que j’ai lus des événements qui ont conduit à la crise. Il est par contre très descriptif. Ainsi, les personnes qui connaissent bien ces faits n’apprendront pas beaucoup. Il n’est toutefois pas inutile de revoir ces faits en séquence. Notons aussi que ce genre de revue des faits, très axée sur les événements, ne vieillit pas bien. Même si ce livre est sorti en 2013, l’absence des événements les plus récents n’aide pas les analyses de l’auteur.

Vers un gouvernement mondial

Ce chapitre me semblait être le plus original, proposant une solution à laquelle bien des gens (moi y compris) réagissent avec scepticisme. Il m’a en fait déçu. Si l’auteur y montre de façon exhaustive de nombreux exemples de collaboration entre les pays, il ne parvient pas, selon moi, à convaincre que sa solution est la meilleure, ni même qu’elle serait souhaitable. On peut au contraire penser que ses exemples de collaboration indiquent qu’avec certains réaménagements, les institutions internationales actuelles offrent bien plus d’espoir que la fondation d’une structure unique mondiale.

Il montre dans un premier temps que l’organisation étatique actuelle est souvent démunie face à la mondialisation de la finance, du commerce et de l’économie, et que les défis à venir (environnementaux, sociaux, etc.) sont souvent communs à l’ensemble des pays. En cela, il a bien raison. Il poursuit en démontrant que les structures mondiales actuelles (associées ou non à l’ONU) ne suffisent pas pour offrir un encadrement réglementaire suffisant face aux défis actuels (sur la finance, le commerce et l’économie, mais aussi sur l’environnement, la paix, la lutte aux inégalités, l’éducation, etc.). Par contre, il est moins précis sur la forme que pourrait prendre ce gouvernement mondial et sur les avantages qu’une telle institution apporteraient par rapport aux institutions actuelles.

Ce n’est sûrement pas l’exemple de l’Europe qu’il utilise qui peut parvenir à nous convaincre. Même s’il en parle, il ne semble nullement ébranlé par le fait que cette union (et encore moins la formation de la zone euro) n’est vraiment pas un exemple à suivre pour mettre de l’avant des valeurs axées sur la démocratie (des pays ont ignoré les résultats des référendums qu’ils ont tenu, ont nommé des technocrates à leur tête et poursuivent des objectifs favorisant trop souvent le monde des affaires au détriment du bien-être de leur population) et les enjeux qu’il a fort bien décrits auparavant. De façon encore plus troublante, il considère que les dirigeants européens ont eu raison d’ignorer les résultats des référendums allant à l’encontre de la participation de leurs pays à la zone euro sous le prétexte que la démocratie représentative est mieux à même de décider dans ce genre de débat que la démocratie directe. On peut comprendre que les droits et libertés ne soient pas soumis à la démocratie directe, mais doit-on accepter que le choix d’une monnaie soit du même ordre? Un gouvernement mondial agissant ainsi m’effraie au moins autant que la situation actuelle… Étrangement, l’auteur juge qu’il est important que la société civile intervienne activement pour faire contrepoids au pouvoir de ce gouvernement. Je suis bien d’accord, mais cela me semble contradictoire avec ce qu’il a dit plus tôt sur le rôle prépondérant que doit avoir la démocratie représentative. Peut-être aurait-il fallu qu’il soit plus précis sur le genre de questions qui doivent être du ressort des représentants élus et sur celles que la société civile doit intervenir.

Éducation et responsabilité

Le dernier chapitre s’attarde sur l’importance de l’éducation et de l’éthique, le domaine de spécialisation de l’auteur, pour faire face aux défis à venir. Sans nier l’importance de ces facteurs et la pertinence de ce chapitre, j’ai eu du mal à voir comment l’auteur pouvait clore son livre avec eux. Les éléments qu’il contient me semblent des préalables à toute solution et non un point final.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ça dépend. Comme mentionné dans le billet, il s’agit d’un des meilleurs survols que j’ai lus sur l’avènement de la crise financière et ses conséquences. Quelqu’un qui cherche un livre sur cette question ne devrait nullement hésiter à lire celui-ci. Par contre, les gens qui ont une bonne connaissance de ces faits risquent de s’ennuyer un peu (ce fut mon cas). Quand à la thèse principale du livre, soit la nécessité de former un gouvernement mondial, elle ne m’a nullement convaincu. En fait, sa thèse est celle que Jacques Attali a développée dans son livre intitulé Demain, qui gouvernera le monde ? Il nous invite d’ailleurs à lire ce livre pour en savoir plus sur cette proposition. J’aurais préféré qu’il présente plus en détail cette que de simplement nous recommander de lire un autre livre pour bien la comprendre!

Bref, il s’agit d’un livre intéressant, mais qui nous laisse sur notre faim.

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