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11 brefs essais contre l’austérité

25 mai 2015

11_austérité11 brefs essais contre l’austérité, un livre écrit sous la direction de Ianik Marcil, contient en fait 12 textes en comptant l’introduction… Devant la difficulté de résumer convenablement ce genre de livre, je vais répéter la méthode que j’ai adoptée pour mon billet précédent qui portait sur un autre livre d’essais sur l’austérité, soit de ne pas m’attarder sur un ou quelques textes, mais plutôt de présenter brièvement chacun d’entre eux.

La privatisation tranquille : dans cette introduction, Ianik Marcil campe le sujet du livre en montrant que l’austérité actuelle est un choix et non pas une fatalité, et qu’elle vise en fait à modifier en profondeur les institutions et les services publics du Québec en les menant tranquillement mais sûrement vers une privatisation toujours plus grande.

Dire, ou pas, l’austérité : dans ce texte bien agréable à lire, Benoît Melançon fait le tour des termes utilisés par les austériens et autres politiciens au pouvoir depuis une trentaine d’années, termes qui ont en commun de dénaturer le sens premier de ces mots. Il en cite tellement qu’il serait réducteur de tenter d’en donner des exemples… Bon, puisque vous insistez, en voici quelques-uns : rigueur, réingénierie, rationalisation, efficience, assainissement, bon père de famille, gros bon sens, fardeau fiscal, contribuable (et non citoyen) et néolibéralisme.

Pour en finir avec la dette publique : Eve-Lyne Couturier présente de façon claire la question de la dette publique : le sens de cette dette, son ampleur et ses conséquences. Sans minimiser son importance, elle la remet en contexte et dénonce l’utilisation démagogique que trop en font pour faire passer leur programme politique comme si nous n’avions pas le choix : nous l’avons toujours! J’ai particulièrement aimé la finale de ce texte où l’auteure aborde le dilemme entre la lutte contre l’austérité et les dangers de la croissance pour l’environnement.

L’éducation, ce malentendu : Je me contenterai d’une citation pour faire voir l’angle adopté par Joëlle Tremblay dans son texte sur l’éducation : «Cette façon de structurer l’éducation est apparentée à la modélisation d’une industrie. Plusieurs la nomment, non sans raison, la «marchandisation» du système d’éducation. Ce concept suppose qu’au lieu d’être le lieu de la transmission du savoir, d’un savoir-faire et d’un savoir-être en société, l’éducation est devenue l’une des composantes d’un système mercantile dont le seul but véritable est d’être rentable. (…) Le produit n’est pas uniquement le diplôme, c’est l’étudiant lui-même».

Tuer le désir de beauté : Ianik Marcil montre dans ce texte que la culture n’est surtout pas une marchandise comme les autres et que ses spécificités justifient que l’État soutienne la création artistique. En diminuant leur contribution à la création artistique, nos gouvernements «privent l’ensemble de notre société d’une espérance de beauté, d’inventivité et de construction de sens collectif». Un très beau texte!

Mortelle austérité : Dans ce texte, Alain Vadeboncœur présente le livre Quand l’austérité tue de David Stuckler et Sanjay Basu de façon beaucoup plus complète que je l’ai fait il y a quelques mois. Il ajoute à cette présentation des exemples tirés de situations observées au Québec des sujets abordés par les auteurs de ce livre, analyse les conséquences qu’auront les mesures d’austérité appliquées par nos gouvernements et conclut que la protection de nos programmes sociaux «demeure la meilleure arme pour maintenir la santé des citoyens».

500 ans d’austérité : Widia Larivière et Melissa Mollen Dupuis montrent que les peuples autochtones du Québec vivent en fait les conséquences de l’austérité depuis l’arrivée des Européens sur leurs terres, et que la vague actuelle d’austérité et de développement minier ne fait que les accentuer. Elles élaborent aussi sur la double discrimination vécue par les femmes autochtones. Ce texte apporte une dimension essentielle de l’analyse de l’austérité et de ses conséquences, dimension trop peu souvent abordée.

Une fragilisation des écosystèmes, des liens sociaux et de la solidarité régionale : Laure Waridel démontre que l’environnement est une victime collatérale de l’austérité, sa protection étant trop souvent présentée comme un luxe et un frein au développement économique qu’on ne peut pas se payer compte tenu de l’état supposément lamentable des finances publiques, encore plus en cette période de compressions des dépenses publiques. «Or, c’est là, bien évidemment, raisonner à l’envers», notamment parce que le fait de ne pas intervenir immédiatement dans ce domaine «génère des coûts économiques, sociaux et écologiques très importants à long terme».

Le sexisme latent de l’austérité : Alexa Conradi dénonce l’absence d’analyse «de l’impact de son programme d’austérité sur les femmes» de la part du gouvernement, même si tout démontre (comme elle l’explique clairement dans son texte) que cet impact sera bien plus dommageable pour elles que pour les hommes. Seules la mobilisation et les actions de résistance sauront, comme par le passé, renverser cette tendance.

Des mères nécessiteuses aux garderies commerciales : requiem d’un modèle progressiste : Annie Desrochers raconte l’évolution des politiques familiales au Québec (et ailleurs) et dénonce le fait qu’elles font trop souvent les frais des compressions de dépenses des gouvernements en période de crise, reportant sur les parents la responsabilité financière du soin des enfants. Elle dénonce entre autres le fait que les mesures adoptées par le présent gouvernement menacent le réseau des Centres de la petite enfance en favorisant nettement les garderies privées.

Paroles, paroles : Hans Marotte aborde dans son texte la contradiction entre les grandes déclarations de nos gouvernements sur l’importance de la lutte à la pauvreté et la pauvreté (si je puis dire…) des mesures concrètes adoptées et surtout des résultats observés (une hausse de la pauvreté plutôt que son recul). Il élabore sur les nombreux reculs des mesures sociales, notamment du côté de l’assurance-emploi, du financement du logement social, de la fiscalité et de l’aide sociale.

À quoi mal l’austérité ? : Pour conclure ce livre, Christian Nadeau examine les conséquences de l’austérité analysées dans les textes précédents sous l’angle de la justice sociale et montre la nécessité de s’opposer aux politiques d’austérité pour pouvoir vivre vraiment en société et ne pas devenir tout un chacun les adversaires de tous les autres. Ce texte m’a rappelé le livre La dissociété de Jacques Généreux (dont j’ai parlé dans ce billet).

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire, bien sûr! Ce qui m’a le plus impressionné dans ce livre, c’est le spectre d’analyse très varié (dette, conséquences sur les femmes, la santé, l’éducation, les peuples autochtones, la pauvreté, la privatisation, les politiques familiales, l’environnement, la culture et la justice sociale) et la quasi absence de répétitions entre les textes, si ce n’est dans la dénonciation tout à fait justifiée des politiques d’austérité. Je salue donc la direction de ce livre qui a su bien partager les mandats!

La température normale

23 mai 2015

températureAu lieu d’écrire sur des sujets dont personne ne parle, comme le réchauffement climatique, la grande récession ou les inégalités, j’ai décidé, pour une fois, d’aborder un sujet qui intéresse tout le monde, soit la température! On pourrait dire que, avec en plus les brusques changements de température que nous subissons ces temps-ci, cela a un lien avec le réchauffement climatique, mais non, je ne parlerai pas de ça!

À chaque bulletin de météo, notre présentateur favori ou notre présentatrice favorite fait toujours la comparaison entre le maximum et le minimum du jour, et les températures maximales et minimales «normales». À chaque fois, je grogne et me dit que cette comparaison mérite de faire partie des expressions qui me tapent sur les nerfs!

Quelques définitions…

En effet, qu’est-ce qu’une température? C’est tout simplement un «Phénomène physique se présentant comme une manifestation de l’énergie cinétique qui traduit le degré d’agitation calorifique des molécules d’un corps ou d’une substance; paramètre arbitraire qui sert à mesurer ce phénomène». Euh… pas si simple, finalement! Ne retenons que la deuxième partie de la définition (paramètre arbitraire qui sert à mesurer ce phénomène) et on comprendra mieux. De toute façon, ce n’est pas vraiment cette partie de l’expression du jour qui me tape sur les nerfs!

Et normal? C’est quelque chose «Qui est conforme à la norme, à l’état le plus fréquent, habituel; qui est dépourvu de tout caractère exceptionnel». Donc, une température normale devrait être à un niveau fréquent, habituel, pas du tout exceptionnel. Pourtant, est-ce le cas? Pas vraiment… En effet, le jour où j’ai écrit ce billet, le site d’Environnement Canada indiquait que les minimum et maximum avaient été la veille de 11,8°C et de 29,3°C, mais que les minimum et maximum normaux étaient de 9°C et de 20°C. Est-ce que ça vous est déjà arrivé de voir que les minimum et maximum d’une journée correspondent aux minimum et maximum normaux? Pas moi! Bref, la norme, ce qui arrive habituellement, c’est l’anormalité…

En fait, une température normale devrait être dans une fourchette, par exemple entre 15°C et 25°C pour le maximum de la journée en question et disons entre 5°C et 13°C pour le minimum (je n’ai pas les données précises pour pouvoir concevoir une courbe normale et calculer l’écart-type, désolé…). Là, on pourrait dire que le maximum de 29,3°C de mon exemple était anormal (et il l’était!), mais pas le minimum de 11,8°C. Si Environnement Canada et nos présentateurs et présentatrices tiennent vraiment à donner un chiffre précis, pourquoi ne parlent-ils et ne parlent-elles pas de moyennes, car le chiffre qu’ils donnent est bien une moyenne! D’ailleurs, à ma grande surprise, j’ai constaté en faisant la recherche pour ce billet que Météomédia parle justement de la «moyenne historique des températures sur une période de 30 ans» plutôt que de galvauder le concept de normalité. Parlez-moi de cela, une définition précise! J’avoue que j’étais un peu déçu de ne pas avoir pris ce site en défaut, mais bon, au moins, cela ne m’a pas tapé sur les nerfs!

Et alors…

On dira sûrement que j’ai la mèche bien courte pour qu’une telle insignifiance me tape sur les nerfs, mais il faut comprendre ma réaction en fonction du fait que les météorologues se targuent d’être des experts en mathématiques. D’ailleurs dans la présentation du Baccalauréat en sciences de la Terre et de l’atmosphère, concentration météorologie de l’UQÀM, on peut lire : «Leurs connaissances en mathématiques appliquées et en physique leur permettent de comprendre toute la gamme des phénomènes atmospériques» (bon, comme ils ne prétendent pas être des experts en français, on peut leur pardonner de ne pas savoir écrire «atmosphériques» correctement…). Ils devraient donc être en mesure de ne pas confondre une moyenne avec une normale!

Le marché du travail des femmes (7) – le taux de fréquentation scolaire

20 mai 2015

mt_femmesCe septième billet de ma série sur le marché du travail des femmes porte sur l’évolution de la fréquentation scolaire des femmes et des hommes. Pour ce, j’utiliserai le fichier cansim 282-0095 tiré des données de l’Enquête sur la population active (EPA).

Taux de fréquentation scolaire

Le graphique qui suit montre l’évolution du taux de fréquentation scolaire à temps plein (moyenne des huit mois d’études, soit de janvier à avril et de septembre à décembre) des femmes et des hommes âgés de 15 à 19 ans, 20 à 24 ans et 25 à 29 ans.

mt_femmes7_1

Les deux lignes du haut (bleue pour les hommes âgés de 15 à 19 ans et rouge pour les femmes de la même tranche d’âge) montrent que :

  • le taux de fréquentation scolaire à temps plein a augmenté fortement entre 1976 et 1993, chez les femmes (de 24 points de pourcentage, de 61 % à 85 %) et chez les hommes (de 19 points, de 63 % à 81 %), et il est demeuré assez stable par la suite; les mouvements annuels qu’on peut observer entre 1993 et 2014 sont souvent causés par des changements démographiques; en effet, comme le taux de fréquentation des jeunes de 15 et 16 ans approche 100 % en raison de l’obligation de fréquenter l’école et que celui des 18 et 19 ans est bien inférieur (autour de 60 % à 70 %), lorsqu’il y a plus de jeunes de âgés 15 ans que de 19 ans, le taux de fréquentation des 15-19 augmente et il diminue quand il y a plus de jeunes âgés de 19 ans que de 15 ans;
  • le taux de fréquentation scolaire des hommes âgés de 15 à 19 ans fut plus élevé que celui des femmes de 1976 à 1983, mais lui fut inférieur à chaque année par la suite; cela est un des phénomènes les plus importants de cette période, illustrant un changement majeur des mentalités et des rôles des hommes et des femmes.

Les deux lignes du centre (jaune pour les hommes âgés de 20 à 24 ans et verte pour les femmes de la même tranche d’âge) illustrent le même phénomène, mais de façon plus complexe :

  • le taux de fréquentation scolaire à temps plein a augmenté fortement entre 1976 et 1998, chez les femmes (de 29 points de pourcentage, de 11 % à 40 %, soit presque quatre fois plus) et chez les hommes (de 18 points, de 16 % à 34 %, soit plus du double), il est demeuré assez stable jusqu’en 2006 (les écarts annuels dépendant souvent de changements démographiques, comme chez les 15-19) et est reparti en hausse par la suite, surtout chez les femmes (hausse de 11 points chez elles, mais de seulement un peu plus de 2 points chez eux) pour dépasser la barre du 50 % pour une première fois en 2014, alors que le taux des hommes atteignait 36 %, en retrait du sommet observé en 2012 (39 %);
  • le taux de fréquentation scolaire des hommes âgés de 20 à 24 ans fut plus élevé que celui des femmes de 1976 à 1987, lui fut assez semblable de 1988 à 1996 et lui fut inférieur par la suite; cet écart s’est creusé graduellement pour atteindre 14 points de pourcentage en 2014, alors qu’il se situait entre quatre et huit points de 1997 à 2006;
  • l’augmentation de cet écart semble indiquer qu’une deuxième barrière s’est écroulée dans les mentalités stimulant la participation des femmes aux études supérieures.

Les deux lignes du bas (rouge vin pour les hommes âgés de 25 à 29 ans et bleue pâle pour les femmes de la même tranche d’âge) ne semblent pas montrer de différences aussi grandes que les précédentes, mais ce n’est qu’une illusion due au fait que les données sur la fréquentation scolaire à temps plein dans cette tranche d’âge sont beaucoup plus petites. Je ne les ai indiquées dans ce graphique que pour montrer la grande différence du taux de fréquentation scolaire entre ces trois tranches d’âge.

mt_femmes7_2Pour mieux visualiser l’évolution du taux de fréquentation scolaire chez les 25-29 ans, j’ai produit un autre graphique qu’on peut voir ci-contre. Même si la croissance du taux de fréquentation scolaire à temps plein fut moins spectaculaire en points de pourcentage que dans les deux tranches d’âge plus jeunes (hausse de 7,9 points chez les hommes, de 4,1 % en 1976 à 12,0 % en 2014, et de 11,5 points chez les femmes, de seulement 1,7 % en 1976 à 13,2 % en 2014), elle le fut encore plus en pourcentage (hausse de 190 % chez les hommes et de 670 % chez les femmes).

Encore là, le taux de fréquentation scolaire des hommes fut plus élevé que celui des femmes de 1976 à 2000 (sauf en 1992 et en 1998), et lui fut habituellement inférieur par la suite (sauf en 2006, en 2011 et en 2012). On notera que ce changement fut moins net dans cette tranche d’âge que dans les deux précédentes. D’une part, les données étant plus petites dans cette tranche d’âge, la marge d’erreur est plus grande, ce qui explique les mouvements parfois brusques d’une année à l’autre. D’autre part, il est fort probable que la croissance de la fréquentation scolaire à temps plein dans cette tranche d’âge ne soit pas due uniquement à la hausse de l’accès aux études supérieures, mais aussi au retour aux études des personnes qui ont décroché de l’école auparavant. Comme les hommes décrochent davantage que les femmes, il n’est pas étonnant qu’ils soient nombreux à retourner aux études. Malheureusement, les données ne permettent pas de valider cette hypothèse, ni de la quantifier. Cela dit, le tableau 5.2 à la page numérotée 107 de ce document du ministère de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche montre que, de fait, les hommes sont plus nombreux que les femmes à obtenir leur diplôme d’études secondaires après 20 ans. Cette donnée va dans le sens de mon hypothèse, mais ne permet pas de savoir avec certitude si c’est aussi le cas chez les personnes âgées de 25 à 29 ans.

Et alors…

Cela peut sembler étrange de consacrer un billet complet à l’évolution de la fréquentation scolaire dans une série qui porte sur le marché du travail. Il s’agit pourtant d’une des causes les plus importantes des changements que nous avons connus sur le marché du travail québécois depuis 40 ans, surtout du côté des femmes, mais aussi des hommes, changements que j’ai présentés dans les billets précédents de cette série et que je continuerai à présenter dans les prochains!

L’austérité au temps de l’abondance

18 mai 2015

austérité_libertéL’austérité au temps de l’abondance est un drôle de petit livre (120 pages). Il ne s’agit pas d’un assemblage de textes originaux basés sur un thème, mais plutôt d’une «sélection d’articles parus dans deux numéros de la revue Liberté consacrés à l’austérité et aux classes sociales». Ce livre étant court, je ne résumerai pas ses textes, ni même un seul comme je le fais souvent, mais vais plutôt présenter brièvement chacun d’entre eux.

L’austérité au temps de l’abondance : Ce texte de Julia Posca donne le titre au livre. Il porte sur l’austérité sélective, soit l’austérité pour le peuple et le «gaspillage de masse» pour les amis des gouvernants et les entreprises. Comme ce texte est disponible sur Internet, je n’en dirai pas plus!

Bienvenue en Austérie : Éric Pineault revisite dans ce texte les concepts des «austériens» : la dette supposément écrasante, l’immobilisme (sauf celui des néolibéraux), les impôts trop élevés et tout autre facteur pouvant sembler justifier le démantèlement de nos services publics et de nos institutions. Il propose plutôt une autre façon de lire la situation qui remet les choses à l’endroit.

La révolte des riches : Gabriel Nadeau-Dubois, reprend une citation du multimilliardaire Warren Buffett, dans laquelle celui-ci reconnaissait qu’il y a effectivement une lutte des classes, mais que c’est la sienne, celle des riches, qui a gagné, et élabore sur cette question en montrant que le néolibéralisme est justement l’outil des riches pour gagner cette lutte. À nous de riposter!

Chairs milliardaires : Alain Deneault aborde un angle tout à fait différent. Il analyse les effets psychiques de la richesse et de la pauvreté. Ainsi, la richesse ne sert pas qu’à avoir accès à des biens et services, et à bénéficier d’un pouvoir plus grand (tant du côté des relations interpersonnelles que de celui de la politique), mais diminue la charge mentale qu’on subit quotidiennement, notamment le refoulement que toute personne pauvre ressent dans ses relations avec les personnes riches. Je ne suis pas très clair, mais ce texte l’est bien davantage!

La guerre dans la guerre : Ce texte de Clément de Gaulejac s’attaque au détournement de sens de termes que les néolibéraux utilisent pour faire passer leur idéologie : rigueur au lieu d’austérité, créativité au lieu d’augmentation de tâche, gestion par projet au lieu de développement de la concurrence entre travailleurs, milieu stimulant au lieu de milieu stressant, il n’y a pas d’alternative au lieu de j’ai toujours raison, etc. Ce n’est pas tout à fait comme cela que l’auteur procède, mais dans ce sens!

Obéir à papa : Dominique Scarfone établit un lien entre l’austérité et le désir de conformité (et de normalité) qui en devient maladif. L’utilisation de la comparaison entre l’État et une famille (avec notamment un «bon père de famille» à sa tête) n’est qu’un des moyens utilisés par la droite pour faire taire la contestation et inciter à la «normalité». Je vais encore une fois en rester là, d’autant plus que ce texte est disponible sur le site de la revue Liberté.

L’ascèse : Suzanne Jacob, un peu comme Clément de Gaulejac (mais très différemment) ridiculise les expressions toutes faites, comme l’illusion qu’on peut «faire plus avec moins en faisant preuve d’ingéniosité», mais élabore surtout sur le cynisme, aussi bien dans son sens populaire que dans son sens philosophique.

La dépossession tranquille : Ce deuxième texte de Éric Pineault est de loin le plus long du livre. Son titre, s’il nous fait penser avec raison au livre Dépossession de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) dont j’ai parlé dans un billet antérieur, est aussi un clin d’œil à la révolution tranquille. L’auteur élabore donc sur la tranquille dépossession que nous vivons depuis une cinquantaine d’années, érosion lente (avec certaines accélérations, comme maintenant) mais constante, des acquis qui ont permis la formation de la classe moyenne québécoise que tous les partis, de droite comme de gauche, prétendent pourtant représenter et défendre. Sa démonstration est claire et sans appel…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Chacun de ces textes mérite notre attention, aborde un angle bien spécifique sur les conséquences de l’austérité ou sur l’analyse des classes sociales. Si j’ai une réserve, c’est que cette grande différence entre les textes donne un peu l’impression de passer d’un livre à l’autre à la fin de chaque texte. Cela dit, il ne s’agit pas d’une grande réserve, car aucun de ces textes n’est faible et chacun d’entre eux apporte un éclairage différent et complémentaire. Bref, je ne regrette nullement les peu nombreuses heures que je lui ai consacrées.

La baisse du ratio prestataires/chômeurs en 2012 et en 2013

16 mai 2015

couverture-AE_2014On entend souvent parler du fait qu’une proportion sans cesse déclinante de chômeurs canadiens a droit aux prestations d’assurance-emploi, comme cet article du Devoir le commentait bien il y a un an. Et c’est tout à fait vrai, comme l’illustre le graphique qui suit. Il montre l’évolution du ratio prestataires/chômeurs depuis les deux années précédant la dernière récession. Le calcul à la base de ce graphique est purement mécanique, divisant simplement le nombre moyen de prestataires selon les fichiers administratifs de l’assurance-emploi par le nombre moyen de chômeurs selon l’Enquête sur la population active de Statistique Canada.

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On voit que ce ratio a augmenté en 2009 lors de la récession, ce qui est normal, car une proportion plus grande des chômeurs était composée de personnes qui ont travaillé très longtemps avant de perdre leur emploi et qui ont donc droit aux prestations. La baisse de 2010 s’explique par le même raisonnement, mais à l’inverse. La baisse de 2011 était plus étrange, car elle indiquait un ratio inférieur à celui d’avant la récession. J’ai par contre déjà expliqué cette baisse dans un billet datant de près de deux ans montrant que cette baisse étaient due en très grande partie à l’augmentation de la proportion de chômeurs n’ayant pas travaillé depuis plus d’un an (de 29,8 % en 2007 et 30,2 % en 2008 à 35,8 % en 2010 et à 39,0 % en 2011), les personnes n’ayant pas travaillé depuis plus d’un an ne pouvant bien sûr pas avoir cotisé à l’assurance-emploi au cours des 52 dernières semaines. Elles n’ont donc pas droit aux prestations de ce programme.

La baisse de 2012 était plus intrigante, car la proportion de chômeurs n’ayant pas travaillé depuis plus d’un an est demeurée au même niveau, soit 39,0 %. À cet effet, je concluais le billet dont j’ai parlé plus tôt en disant que j’attendrais le Rapport de contrôle et d’évaluation de l’assurance-emploi de 2013 (portant sur l’année 2012) pour en parler. J’ai plutôt écrit deux billets (un et deux) qui expliquent en détail les facteurs qui peuvent influencer le ratio prestataires/chômeurs, en montrant en plus l’évolution de ces facteurs sur 11 ans. Je terminais le deuxième billet de cette série en parlant de la baisse de 2013, que beaucoup voyaient associée à la réforme qui est entrée en vigueur cette année-là, soulignant qu’on ne pourrait étudier cette hypothèse qu’avec les données qui paraîtraient «quand le Rapport de contrôle et d’évaluation de 2014 sera diffusé, soit en 2015…». Or, ça y est, il est sorti le 5 mai dernier!

Comme je n’avais pas vraiment présenté dans ces billets les facteurs qui ont causé la baisse du ratio prestataires/chômeurs en 2012, je vais dans celui-ci tenter d’expliquer à la fois la baisse de 2012 et celle de 2013, année où la proportion de chômeurs n’ayant pas travaillé depuis plus d’un an a même diminué un peu (de 39,0 % à 38,3 %), mais au cours de laquelle une réforme importante a été mise en œuvre. Serait-elle la responsable?

La baisse du ratio prestataires/chômeurs en 2012 et en 2013

Pour tenter de trouver les facteurs qui expliquent les baisses du ratio prestataires/chômeurs en 2012 et en 2013, j’ai résumé les données disponibles dans les rapports de contrôle et d’évaluation (voir sur cette page) portant sur les années 2011 à 2013 dans le tableau qui suit.

couverture-AE_2014-2

Je vais tout d’abord expliquer les éléments présentés dans ce tableau :

Chômeurs : Chômeurs selon l’Enquête sur la couverture de l’assurance-emploi (la méthodologie de cette enquête est expliquée dans ce billet), dont le nombre correspond à peu près à celui de l’Enquête sur la population active, mais qui n’est pas identique.

Autonomes : Chômeurs qui avaient exercé un emploi comme travailleur autonome avant de tomber en chômage : comme ces personnes ne cotisent pas à l’assurance-emploi, elles n’ont donc pas droit aux prestations de ce programme.

Pas travaillé au cours des 12 derniers mois : Chômeurs qui n’ont pas travaillé, donc pas cotisé au cours de la dernière année et n’ont en conséquence pas droit aux prestations; cette catégorie inclut aussi les personnes qui n’ont jamais travaillé (environ le quart d’entre elles).

Études : Chômeurs qui ont laissé leur travail pour retourner aux études et qui n’ont pas droit aux prestations.

Motif non valable : Chômeurs qui ont soit quitté volontairement leur travail sans motif valable (selon la Loi) ou qui ont été licenciés pour inconduite (aussi, selon la Loi). Ces personnes n’ont pas droit non plus aux prestations.

Admissibles : Nombre de chômeurs moins les quatre lignes précédentes.

Admissibles et assez d’heures : Chômeurs admissibles moins ceux qui n’ont pas accumulé assez d’heures pour avoir droit à des prestations.

Chômeurs qui ont touché des prestations : Catégorie précédente moins certains membres de cette catégorie qui ne touchent pas de prestations. Pour différentes raisons pas toujours claires, une proportion importante de chômeurs admissibles ayant accumulé assez d’heures ne touchent pas de prestations régulières; il peut s’agir de chômeurs :

  • qui touchaient des prestations spéciales (maladie, maternité, parentales, etc.), quoique ces personnes ne sont généralement pas en chômage;
  • dont les prestations avaient été interrompues temporairement (inadmissibilité pour manque de recherche d’emploi, non disponibilité, en vacances à l’étranger, etc.);
  • qui avaient épuisé leurs prestations;
  • qui n’avaient pas présenté de demande.

Prestataires totaux : Nombre de prestataires ordinaires, nombre qui comprend des chômeurs et des non chômeurs…

On notera que les pourcentages que j’ai indiqués dans la partie droite du tableau vis-à-vis ces lignes représentent la proportion de ces catégories de personnes par rapport au nombre total de chômeurs (première ligne du tableau). Par contre, les pourcentages indiqués au trois dernières lignes représentent plutôt la proportion des trois prochaines catégories de personnes que je vais présenter sur le nombre de prestataires totaux. C’est pour distinguer ces pourcentages des précédents que je les ai mis en italique.

Prestataires non chômeurs : Les Prestataires totaux moins les Chômeurs qui ont touché des prestations.

Prestataires avec gains : Prestataires non chômeurs parce qu’ils reçoivent un revenu de travail (pas assez élevé pour ne pas avoir droit à des prestations, par exemple tiré d’un emploi à temps partiel).

PNC sauf avec gains : Personnes qui reçoivent des prestations sans se déclarer chômeurs; comme ces personnes ne font pas partie de l’échantillon de l’Enquête sur la couverture de l’assurance-emploi, on sait peu de choses sur elles. Certaines participent à des mesures d’emploi tout en touchant des prestations (entre 20 % et 30 % de ce groupe), mais la majorité d’entre eux semblent simplement répondre à Statistique Canada qu’elles ne cherchent pas d’emploi même si elles touchent des prestations.

Conclusions qu’on peut tirer de ce tableau

Le tableau nous montre que la baisse du ratio prestataires/chômeurs de 2012 est due d’une part à l’augmentation de la proportion de prestataires non admissibles dans les quatre catégories, ce qui fait en sorte que la proportion de chômeurs admissibles est passé de 51,7 % en 2011 à 48,0 % en 2012, comme on peut le voir sur la ligne où j’ai mis ces pourcentages en caractères gras. D’autre part, la proportion de chômeurs qui ont touché des prestations est passée de 28,5 % en 2011 à 25,9 % en 2012, ce qui signifie qu’une proportion plus grande de chômeurs admissibles ayant accumulé assez d’heures n’ont pas touché de prestations régulières. Pourquoi? Il semble surtout qu’une plus grande proportion des prestataires admissibles aient décidé de ne pas présenter de demande (je n’ai observé aucune différence notable dans le nombre de personnes ayant touché des prestations spéciales), attitude que j’aurais pensé observer en 2013 en raison de la réforme de la loi, mais pas en 2012. Bref, cette baisse n’est pas facile à comprendre…

En 2013, la source de la baisse supplémentaire du ratio prestataires/chômeurs est plus claire, mais tout aussi intrigante. En effet, la plus forte baisse s’observe du côté des prestataires non chômeurs. Leur nombre a baissé de près de 30 000, de 170 000 à 142 000, et leur proportion de 33,4 % des prestataires à 28,1 %, cette baisse se manifestant assez également entre les prestataires avec gains de travail déclarés et ceux qui reçoivent des prestations sans se déclarer chômeurs. On n’observe par ailleurs aucune augmentation dans les inadmissibilités, ni dans les exclusions volontaires (ou autoexclusions; ces personnes feraient partie des prestataires non chômeurs sans gains déclarés, dont le nombre et la proportion a au contraire diminué en 2013, soit de 90 900 à 76 000 et de 17,9 % des prestataires totaux à 15,1 %), ce à quoi on aurait pu s’attendre en raison de la réforme chez les personnes qui craindraient de se voir obligées d’accepter n’importe quel emploi. Bref, s’il ne semble pas que la réforme ait joué un rôle dans la baisse du ratio prestataires/chômeurs en 2013, il est difficile d’expliquer pourquoi le nombre de prestataires avec gains de travail déclarés et de prestataires qui reçoivent des prestations sans se déclarer chômeurs a diminué. Des suggestions?

Et alors…

Ce que je préfère dans l’analyse des données, c’est de trouver des réponses à des questions qu’on se pose sur des phénomènes. Je dois avouer que cette fois-ci, les réponses sont décevantes. La baisse du ratio prestataires/chômeurs de 2012 et 2013 ne vient pas de facteurs auxquels on se serait attendu, même pas de la réforme de l’assurance-emploi, mais de phénomènes pas vraiment compréhensibles. C’est décevant, mais cette petite étude a au moins permis d’éliminer les suspects de convenance…

Le marché du travail des femmes (6) – les professions (2)

13 mai 2015

mt_femmesPour ce sixième billet de ma série sur le marché du travail des femmes et ce deuxième sur les professions, je vais mettre à jour un billet datant de près de quatre ans, billet qui comparait les 20 professions parmi les 500 de la Classification nationale des professions (CNP) de 2011 qui présentent les taux les plus élevés de femmes et d’hommes au Québec.

Pour ce, j’utiliserai le fichier 99-012-X2011060 tiré de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de 2011, soit le 35ème de cette page. Comme la dernière fois, j’ai donc produit deux tableaux sur la question. À toute seigneure toute honorabilité, je commence avec celui des dames (après tout, cette série est consacrée à leur marché du travail).

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Et maintenant, celui des hommes.

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Ces tableaux nous permettent de faire certains constats. Tout d’abord, on notera que les 20 professions où les femmes sont les plus présentes comptent pour 22 % du total de l’emploi féminin, alors que les 20 professions où les hommes sont les plus présents ne regroupent que 8 % de l’emploi masculin. Cela peut nous amener à conclure que l’emploi féminin est bien plus concentré que l’emploi masculin. Le fait que 50 % des femmes travaillaient dans seulement 22 professions alors que pour atteindre cette même moitié cela prend 48 professions pour les hommes appuie cette hypothèse.

Par contre, après réflexion (je n’avais pas pensé à cela dans le billet précédent), cela montre surtout que la classification des professions est beaucoup plus détaillée et précise pour les emplois masculins que pour les emplois féminins. Par exemple, on accorde des professions différentes pour chaque spécialité de la construction, même dans celles où on trouve à peine 1000 ou 2000 travailleurs, mais on n’utilise qu’une seule profession pour regrouper les 110 000 adjointes administratives (nouvelle appellation pour celles qu’on appelait secrétaires) qui ont pourtant des responsabilités différentes, pour lesquelles les exigences des employeurs sont bien différentes et qui travaillent dans presque toutes les industries. Cette classification attribue des professions distinctes pour les travailleurs des mines souterraines et pour ceux des mines à ciel ouvert, a créé neuf professions différentes pour les 58 000 manœuvres du secteur manufacturier, mais n’en a prévu que deux pour les 80 000 infirmières (autorisées et auxiliaires), sans les distinguer selon leurs spécialités (au bloc opératoire, psychiatriques, urgence, etc.). Et que dire des 158 000 vendeurs et vendeuses du commerce de détail qu’on regroupe en ne réalisant pas que vendre des fleurs, des vêtements, du poisson, des téléphones interactifs ou des automobiles, cela ne demande pas les mêmes compétences et n’apporte pas la même paye…

En fait, cette façon de faire est davantage industrielle que sexuée. Comme le mentionne ce billet (en anglais…), les classifications, aussi bien industrielles que professionnelles, ont toujours détaillé davantage le secteur des biens (agriculture, forêts, mines, construction et fabrication) que celui des services, probablement parce que ces secteurs étaient bien plus importants quand les classifications ont été créées que de nos jours (quoiqu’on aurait pu changer cela lors de leurs mises à jours périodiques…). Or, comme je l’ai montré dans le billet de cette série que j’ai consacré aux industries, seulement 9 % des femmes en emploi travaillent dans le secteur des biens (91 % dans le secteur des services), tandis que c’est le cas de 31 % des hommes («seulement» 69 % d’entre eux travaillent dans le secteur des services), proportion plus de trois fois plus élevée.

D’ailleurs, un autre constat des deux tableaux présentés dans ce billet va un peu à l’encontre de l’hypothèse de la plus grande concentration de l’emploi féminin. En effet, la proportion d’hommes dans les 20 professions où celle-ci est la plus élevée varie de 97,6 % à 99,5 %, tandis que la proportion de femmes dans les 20 professions où celle-ci est la plus élevée varie de 87,4 % à 98,7 %. Les moins fortes concentrations dans les professions davantage féminines pourraient au contraire nous amener à la conclusion inverse, soit que la concentration est plus grande dans les emplois masculins! Dans le fond, ce constat est lui aussi dû à la moins grande précision dans la définition des professions des services.

Finalement, et cela vient appuyer ce que j’ai dit auparavant sur le fait que les femmes travaillent davantage dans le secteur des services, une seule des 20 professions du tableau des femmes ne s’exerce pas surtout dans le secteur des services (les opératrices de machines à coudre industrielles), tandis que seulement quatre professions du tableau des hommes s’exercent surtout dans le secteur des services (les mécaniciens et réparateurs de véhicules automobiles, de camions et d’autobus; les autres préposés à la pose et à l’entretien des pièces mécaniques d’automobiles; les mécaniciens d’équipement lourd; et les pompiers).

Et alors…

Dans le fond, le débat sur la plus grande concentration des emplois masculins et féminins est pour moi peu important. Ce qui l’est, c’est que ces concentrations, pour ne pas dire ces «ghettos», existent encore, aussi bien dans des emplois féminins que masculins. Ce qui l’est encore plus, c’est que les salaires de ces deux types de ghettos ne sont pas du tout les mêmes! Mais cela, ce sera pour un (ou deux) autre(s) billet(s)!

Est-ce que tout peut changer?

11 mai 2015

naomi KleinTout peut changer, Capitalisme et changement climatique de Naomi Klein porte sur le changement climatique et sur ses liens avec le mode de vie qui accompagne le capitalisme. La thèse centrale de l’auteure est qu’on doit modifier radicalement ce mode de vie pour pouvoir restreindre le réchauffement climatique à un niveau viable.

Comme il est impossible de résumer convenablement tous les angles abordés par ce livre, je vais ici m’attarder à un seul de ses chapitres et mentionner quelques-uns des autres thèmes que l’auteure analyse dans les autres.

La droite voit juste

Le titre du premier chapitre suivant l’avant-propos, La droite voit juste, est pour le moins intrigant, surtout dans un livre qui associe d’aussi près le capitalisme au réchauffement (ou chaos) climatique. Il est aussi très pertinent!

L’auteure débute ce chapitre en racontant le déroulement d’une conférence du Heartland Institute, un groupe de pression qui nie le réchauffement climatique. Elle cite entre autres un intervenant qui affirmait que la lutte contre le réchauffement climatique est en fait une attaque contre le capitalisme (affirmation semblable à celle de Stephen Harper qui a déjà associé cette lutte à un complot socialiste). Cette citation est en fait bien modérée par rapport à celles d’autres intervenants qui comparent les mouvements environnementalistes à l’Inquisition catholique, au nazisme hitlérien ou au stalinisme…

L’auteure poursuit en montrant que les opinions sur le réchauffement climatique sont intimement liées à l’orientation politique. Que ce soit aux États-Unis entre les partisans des républicains et des démocrates, ou au Canada entre ceux du NPD, du parti libéral et des conservateurs, la proportion des partisans de ces partis qui considèrent réel le réchauffement climatique et l’attribuent à l’être humain est toujours beaucoup plus élevée chez les personnes qui appuient des partis de gauche que chez celles qui accordent leur vote aux partis de droite. D’autres recherches ont montré un clivage semblable entre les personnes penchant pour une société plus égalitaire et celles qui sont plus individualistes. Ce clivage est, selon certains chercheurs, dû au biais culturel (forme de biais de confirmation) «un processus par lequel chacun (…) filtre toute information nouvelle de manière à protéger sa «vision préférée d’une bonne société». Si l’information nouvelle semble confirmer cette vision, il l’accepte et l’intègre facilement. Si elle menace son système de croyances, son cerveau se met à produire des anticorps intellectuels afin de repousser cette invasion importune».

L’auteure avance que les gens de droite ont raison de craindre que les politiques de lutte contre le réchauffement climatique attaquent leur «vision préférée d’une bonne société», donc le capitalisme. Si certains tentent de convaincre la population que les mécanismes de marché (comme les systèmes de plafonnement et d’échange de droits d’émission, ou bourses de carbone) peuvent lutter efficacement contre lui, la droite sait bien qu’une diminution majeure de la consommation d’énergies fossiles signifierait la fin de leur mode de vie. Pire, pour limiter le réchauffement climatique, il faudrait :

  • interdire certaines activités polluantes et en réglementer strictement d’autres;
  • imposer des amendes salées aux contrevenants;
  • subventionner les solutions écologiques;
  • augmenter les taxes (surtout sur certains produits) et les impôts;
  • financer des travaux d’infrastructure, en favorisant notamment la construction de logement à haute densité et le développement du transport en commun au détriment du transport individuel;
  • donner plus de pouvoir à des institutions internationales,
  • aider les pays pauvres entre autres par des transferts technologiques;
  • etc.

Toutes ces actions nécessaires affrontent directement les valeurs de la droite et s’attaquent, comme elle le prétend, aux fondements du capitalisme, mettant de l’avant des principes de collaboration (plutôt que de concurrence), l’intervention du secteur public, la réglementation, les avantages de hausses de taxes et d’impôts et le contrôle des marchés. La droite a donc raison de craindre la lutte au réchauffement climatique!

Les négationnistes du réchauffement climatique ont même mieux compris ce «danger» que les membres de la droite et du centre droit qui reconnaissent le réchauffement climatique et l’attribuent à l’être humain, mais qui prétendent pouvoir s’y attaquer par de petits gestes qui ne remettent pas en question notre mode de vie, ni notre système économique, exactement ce qu’on voit actuellement au Québec.

Que ce soit en niant le réchauffement climatique ou en faisant croire qu’on peut le maintenir à un niveau viable sans changer notre mode de vie, la droite a, selon l’auteure, remporté la première manche :

«(…) la véritable cause de l’inertie actuelle face au changement climatique tient au fait que les mesures nécessaires menacent directement le paradigme économique dominant (qui combine capitalisme déréglementé et austérité) et le mythe fondateur de la culture occidentale (selon lequel l’être humain ne fait pas partie de la nature et peut se jouer de ses limites), de même que bon nombre des activités qui forgent nos identités et définissent la vie collective (la consommation, le virtuel, un peu de consommation supplémentaire…). De telles mesures sont aussi synonymes d’extinction pour des industries – celles du pétrole et du gaz – dont la prospérité et le pouvoir sont sans précédent, mais qui ne pourront subsister dans leur forme actuelle si nous autres humains désirons éviter notre propre annihilation. Pour résumer : si nous n’avons pas relevé ce défi, c’est parce que nous sommes emprisonnés – politiquement, physiquement, culturellement. Et c’est seulement quand nous reconnaîtrons l’existence de nos chaînes que nous aurons une chance de nous en libérer.»

Autres thèmes

Voici certains des autres thèmes abordés dans ce livre :

  • le financement des négationnistes;
  • la priorité accordée au commerce sur la lutte au réchauffement climatique;
  • la privatisation de la gestion de l’énergie;
  • le rôle de la planification et de la réglementation;
  • le mirage des marchés du carbone (un des meilleurs chapitres, clair et scandaleux…), comme celui dont on se félicite de voir l’Ontario y entrer…;
  • l’illusion des riches qui prétendent consacrer leur fortune à la lutte au réchauffement climatique (comme Richard Branson);
  • un autre mirage : la géo-ingénierie;
  • l’efficacité (relative) des mesures de blocage (notamment par les autochtones un peu partout sur la Terre);
  • l’effet sur la fertilité du pétrole, des gaz, des produits chimiques, de la pollution et du réchauffement climatique.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? En commençant ce livre, je craignais que le style journalistique de l’auteure fasse en sorte qu’elle se concentre davantage sur des anecdotes que sur des présentations plus globales. Je n’avais pas totalement tort, mais ce style est dans ce cas un atout. En effet, ce livre se lit très bien et les très (très) nombreuses anecdotes servent à bien illustrer les propos de l’auteure et les présentations plus globales des thèmes qu’elle aborde. On doit aussi souligner la profondeur et l’exhaustivité de ses recherches (et de celles de son équipe) qui permettent d’en apprendre d’un chapitre à l’autre.

Des bémols? Oui, deux. Le livre est un peu long et la répétition d’histoires semblables peut lasser. Et, comme c’est rendu quasiment inévitable, je déplore que les notes (64 pages…) aient été mises à la fin. Par contre, ces notes sont composées en très grande majorité de sources, qu’il n’est pas nécessaire de consulter. Les notes explicatives sont presque toutes en bas de page, même s’il y en a quelques-unes à la fin.

Par ailleurs, je trouve l’auteure un peu trop optimiste à mon goût. Alors qu’elle montre très bien que, si on veut limiter le réchauffement climatique à un niveau viable (soit une hausse d’au plus deux degrés Celsius), on doit changer de façon majeure notre mode de vie, elle base son optimisme relatif sur quelques victoires certes importantes (comme le moratoire de l’exploitation des gaz de schiste au Québec), mais pas déterminantes. Et, comme elle le montre aussi, si ces victoires ne font que délocaliser les émissions, cela ne règle nullement le problème de fond.

Malgré ces bémols et petits désaccords (vraiment pas nombreux), ce livre est à lire par toute personne qui s’intéresse à la question fondamentale qu’est le réchauffement climatique.

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