Skip to content

8 leçons d’histoire économique

31 août 2015

8_leçonsJe suis en général content de ma sélection de livres. Mais, personne n’est parfait! La présentation de 8 leçons d’histoire économique: croissance, crise financière, réforme fiscale, dépenses publiques de Jean-Marc Daniel était pourtant alléchante. On promettait en effet un «voyage pédagogique» à travers l’histoire économique agrémenté de «portraits insolites». S’il y a beaucoup de vrai dans cette présentation, on a omis de mentionner le parti-pris évident de l’auteur pour l’économie orthodoxe et son mépris pour tout ce qui s’en éloigne.

Le contenu

Dès l’introduction, l’auteur parle de principes universels en économie établis dès le XIXème siècle. Je m’attendais à ce qu’il relativise ces principes (tirés de l’économie classique), mais non, il les appuie sans réserves. Un de ces principes m’a bien fait rigoler surtout dans le contexte actuel où «notre consommation de ressources naturelles excède la capacité annuelle de la planète à les renouveler» :

«la population n’est jamais trop nombreuse, car les mécanismes de marché par l’augmentation des prix des denrées devenues rares conduisent les hommes à réagir soit en augmentant la production, soit en ayant recours à une production de substitution, soit en engageant un autocontrôle de la démographie.»

Comme la situation actuelle le montre, les mécanismes de marché, quand ils fonctionnent, n’agissent que lorsqu’il est trop tard. En plus, comme nous consommons déjà trop, il est de plus en plus inconséquent et irresponsable de faire augmenter la production ou de la substituer. Quant à l’autocontrôle de la démographie (sans mesure réglementaire ou autre), c’est un concept complètement surréaliste (quoique si on meurt de faim, c’est vrai qu’on fait moins d’enfant et que la population diminue…)!

Les premiers chapitres se lisent quand même bien, l’auteur étant un bon conteur. Il raconte en effet des histoires intéressantes comme celle de la dette et des banqueroutes. Disons que son point de vue sur la dette est à peu près à l’opposé de celui que David Graeber a présenté dans son livre Dette : 5000 ans d’histoire (dont j’ai parlé dans ce billet), la considérant comme un facteur de croissance (ce qui n’est pas nécessairement faux, tant qu’on n’en abuse pas).

Il en est de même quand il raconte l’histoire du fisc. Ses anecdotes sur la haine des impôts depuis qu’ils existent sont amusantes. Il explique entre autres que le terme «imposteur» était à l’origine utilisé pour désigner les percepteurs d’impôt. Pour éviter ce mot honni, on a ensuite remplacé l’«impôt» par des «contributions» et nous sommes devenus des contribuables (et non des «payeurs de taxe», anglicisme trop souvent utilisé). Il présente aussi toutes sortes d’impôts, dont celui sur les fenêtres et les portes! Il poursuit en parlant d’Arthur Laffer et de sa courbe (qui illustre l’adage que l’impôt tue l’impôt), tout en reconnaissant au moins que l’application de la théorie de Laffer n’a jamais fonctionné (forte hausse du déficit et de la dette aux États-Unis sous Reagan, quand Laffer était son conseiller économique et que le taux d’imposition a diminué considérablement sans entraîner la hausse de croissance et de revenus à laquelle ils s’attendaient). Mais cela n’empêche pas Daniel de conclure que la croissance doit reposer sur une «fiscalité légère». Bref, quand il raconte l’histoire économique, l’auteur sait nous intéresser. C’est quand il l’interprète que ça se gâte…

Plus on avance dans le livre, moins l’auteur nous intéresse et plus il nous irrite. Par exemple, dans son chapitre sur la croissance, il énonce trois conditions pour une forte croissance : du progrès technique (ça va), la protection juridique des investisseurs (ça peut aller, tant que cela n’aille pas jusqu’à permettre aux entreprises de poursuivre les gouvernements si ceux-ci adoptent des lois qui nuisent à leurs profits, comme on le permet trop souvent dans les ententes internationales modernes) et une main-d’œuvre bon marché! Qui va pouvoir acheter la production si les salaires sont bas? Ça, il n’en parle pas…

Plus loin, il assimile en boutade le monétarisme au bon sens (même si l’absence d’inflation à la suite de la forte augmentation de la masse monétaire aux États-Unis, au Japon et en Europe contredit cette école économique), justifie la méfiance des financiers envers les gouvernements de gauche, ridiculise Keynes à l’aide de sophismes de l’épouvantail et raconte des histoires de moins en moins intéressantes…

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Pas de suspense ici! Non! Il peut parfois être intéressant de lire des livres d’économie orthodoxe, ne serait-ce que pour mieux connaître les raisonnements et arguments des auteurs de ces livres. Mais, encore faut-il que ces auteurs expliquent leurs raisonnements plutôt que de simplement les énoncer! J’exagère un peu, mais à peine… Bon, le talent de conteur de Daniel ainsi que certaines de ses anecdotes suscitent notre intérêt, mais cela ne compense nullement pour ses raccourcis idéologiques. Je ne peux qu’appuyer la conclusion de la recension de ce livre par Alternatives économiques : il s’agit d’un «livre qui masque une partialité sous des vertus pédagogiques».

Le transport de pétrole en train et ses mythes

29 août 2015

pétrole en trainAvez-vous déjà vu le graphique de l’image qui accompagne ce billet? Il provient d’un article de Radio-Canada publié au début du mois de juillet 2015, deux ans après la tragédie de Lac-Mégantic. Ce graphique et le titre de l’article (Trois fois plus de pétrole sur les rails et toujours les mêmes wagons fragiles» frappent l’imagination et furent donc amplement repris dans les réseaux sociaux, notamment par Martine Ouellet. Québec solidaire a aussi repris cet article, mais sans ce graphique.

Si toutes les personnes qui ont commenté les statuts de Mme Ouellet et de QS s’indignaient avec raison de cette augmentation scandaleuse, aucune d’entre elles ne s’est demandé quelle était la source des données qu’on voit sur ce graphique. En fait, personne n’a remarqué qu’on peut lire sous le chiffre 700 000 à la droite du graphique, chiffre qui sert à justifier le titre de l’article, que cette donnée est pour la fin de 2016… La source de ces données n’est pas indiquée au bas du graphique (comme on doit le faire), mais on peut lire dans l’article que «Entre la fin 2013 [après la tragédie de Lac-Mégantic] et la fin 2016, il aura plus que triplé, selon une estimation documentée par Transports Canada». Il s’agit donc d’une estimation jusqu’en 2016 faite par un ministère qui, et c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas vraiment la confiance du public. Mais, bon, comme ces données correspondent à ce que tout le monde croit, personne n’a pensé à s’interroger sur leur exactitude…

Le graphique

Ce graphique, qu’on peut voir plus clairement ici, ne contient que trois données. La première date de 2009, année au cours de laquelle on aurait transporté seulement 1000 barils par jour dans tous les trains circulant au Canada, chiffre tellement bas qu’il aurait dû susciter au moins un questionnement. Ce chiffre provient d’une affirmation de l’Association des chemins de fer du Canada qui a déjà affirmé (notamment dans cet article) qu’il n’avait circulé que 500 wagons de pétrole en 2009. En tenant compte du fait qu’un wagon contient 600 barils de pétrole selon ce texte de l’Association des chemins de fer du Canada (mais 720, selon cet autre article…), il se serait donc transporté 300 000 barils de pétrole en 2009, soit environ 820 par jour, ce qui correspond assez bien à l’ordre de grandeur du 1000 du graphique. Or, comme je l’ai montré dans ce billet, les données de Statistique Canada (tableau cansim 404-0002) montrent plutôt qu’il a circulé 63 000 wagons transportant du pétrole ou du mazout en 2009, ce qui représente un peu plus de 100 000 barils par jour, soit 100 fois plus que ne l’indique ce graphique ou que ce qu’affirme l’Association des chemins de fer du Canada… Or, les données de Statistique Canada ne sont pas une estimation, mais un recensement, puisque «Aucun échantillonnage n’est fait, les données étant recueillies pour toutes les unités de la population cible». On voit donc que cette donnée est très, très fortement inférieure à la réalité.

La deuxième donnée, qui parle de 200 000 barils par jour vers la fin 2013 est plus réaliste, les données de Statistique Canada indiquant qu’il s’est transporté en moyenne 270 000 barils par jour en moyenne de juillet à décembre 2013. L’estimation de Transports Canada est un peu faible, mais acceptable. Il est fort possible qu’elle fut faite avant que les données complètes soient disponibles, car, si Transports Canada s’est encore une fois fié aux données de l’Association des chemins de fer du Canada, celle-ci parlait dans ce document de «130 000 et 140 000 wagons complets» en 2013, alors que les données de Statistique Canada ont compilé près de 165 000 wagons cette année-là.

Je ne peux bien sûr pas commenter la troisième donnée, car elle est une estimation pour la fin de 2016 et les données pour cette période ne sont pas encore disponibles… Blague à part, on peut tout de même regarder les données plus récentes pour voir si la tendance depuis la tragédie de Lac-Mégantic s’approche de celle montrée sur ce graphique. Comme nous sommes à peu près à mi-chemin entre la fin 2013 et la fin 2016, on devrait donc en être rendu à environ 450 000 barils par jour. Par contre, on ne sait pas quand la prévision de Transports Canada a été faite, avant ou après la baisse récente des prix du pétrole (même si le niveau montré pour 2013 nous inciterait à penser que cette prévision a été faite avant même la fin de 2013; mais cela demeure une hypothèse, l’article de Radio-Canada ne fournissant pas cette précision). Cela pourrait bien sûr influencer cette prévision. Mais, cesse de raisonnement, regardons les données disponibles!

Transport de pétrole depuis 2008

Le graphique qui suit montre justement l’évolution du nombre de wagons transportant du pétrole et du mazout depuis 2008 (un an avant la donnée de départ du graphique précédent pour mieux voir l’évolution). Je signale que ces données ont été mises à jour cette semaine.

pétrole en train1

Comme on peut le voir clairement, le nombre de wagons transportant du pétrole ou du mazout est demeuré assez stable entre 2008 et 2011. On voit aussi que, si le nombre de wagons transportant du pétrole et du mazout a augmenté l’année après la tragédie de Lac-Mégantic, il a depuis diminué de façon notable. En fait, ce nombre est même rendu inférieur à ce qu’il était en 2013. Le nombre de wagons transportant du pétrole et du mazout, au lieu de tripler comme en a conclu Mme Ouellet en regardant le titre de l’article de Radio-Canada et son graphique (qui se terminait pourtant à la fin de 2016), a plutôt diminué de 8 % entre les six premiers mois de 2013 et les six premiers mois de 2015. En conséquence, au lieu d’avoir 450 000 barils par jour qui circulent en train en juin 2015 comme le graphique de Transports Canada nous le laisse penser, il y en a eu en fait 226 000, soit la moitié de cette prévision. Il semble donc clair que la baisse du prix du pétrole a eu un effet sur le transport de pétrole en train. Je doute en effet fortement que la diminution récente su volume de pétrole transporté en train soit due aux craintes ou aux demandes de la population!

Et alors…

Soyons clair, je déplore tout autant que Mme Ouellet et que Québec solidaire qu’on transporte un produit aussi dangereux à travers nos villes et nos villages. J’ai d’ailleurs signé cette semaine la pétition de l’Assemblée nationale sur l’«Opposition au transport ferroviaire de produits pétroliers au Québec» et j’invite toutes les personnes qui lisent ce billet à le faire (même celles qui ne le lisent pas!). Et je me suis inquiété avant la tragédie de Lac-Mégantic de la croissance de ce transport. Même si le nombre de ces trains n’augmente pas, il y en a déjà trop!

Par contre, je déplore qu’on fasse circuler des graphiques sans s’interroger sur leur validité. Il est certain que si on a une confiance infinie aux données véhiculées par les journalistes de Radio-Canada, on peut bien les gober sans se poser de question. Mais, j’ai l’impression qu’on les croit davantage quand elles valident nos impressions que quand elles les contredisent!

Les taxes sur le carbone

26 août 2015

taxes_carboneLes certitudes des personnes qui pensent que le marché est en mesure de tout solutionner me fascineront toujours. Bien sûr que le marché peut générer des incitations, mais tout régler? C’est la réflexion que je me suis faite en lisant une étude du Tax Policy Center intitulée Taxing carbon: what, why, and how (Taxer le carbone: quoi taxer, pourquoi le taxer, et à quel niveau?). Comme cette étude est touffue (et que je n’ai pas l’intention d’écrire une série de billets à partir de cette étude), je me concentrerai dans ce billet sur sa première partie. Elle présente en effet certains éléments qui permettent de mieux réfléchir sur la question des taxes sur le carbone (et sur l’écofiscalité).

L’étude

L’étude vise à montrer comment implanter des taxes sur le carbone de façon efficace. Elle analyse aussi les autres types de revenu de l’État que cette taxe permettrait de diminuer, mais je ne me rendrai pas là dans ce billet.

«[traduction] Une taxe bien conçue pourrait réduire efficacement les émissions de gaz à effet de serre (GES), encourager l’innovation dans les technologies propres et réduire d’autres polluants.»

Si le principe à la base des taxes sur le carbone est clair, il n’est pas facile de les mettre en œuvre. Il faut tout d’abord se fixer des objectifs, choisir le type de taxes qui permet de les atteindre, décider ce qu’on doit taxer et établir le niveau de ces taxes.

– Pourquoi taxer?

Ça, c’est le bout le plus simple. L’objectif d’une telle taxe est d’atténuer l’ampleur des changements climatiques et de ses conséquences : hausse des températures, hausse du niveau des océans, tempêtes plus fortes et plus fréquentes, acidification des océans, menaces plus grandes de destructions, problèmes de santé, baisse de la productivité agricole, détérioration de l’environnement, etc. J’ai décrit bien plus en détail ces conséquences dans ce billet récent.

Les auteurs écartent d’emblée la réglementation pour contribuer à contrer le réchauffement climatique, parce que, disent-ils, elle n’incite pas à l’innovation (!). Pourtant, quand on a interdit le DDT, l’innovation s’est mise à l’œuvre pour le remplacer, pas nécessairement pour le mieux! Ce qui montre qu’une innovation n’est pas nécessairement positive! Mais, pire, les auteurs énoncent cette affirmation sans aucun argument, comme si c’était une vérité impossible à contredire. Ils poursuivent d’ailleurs avec une autre «vérité» incontournable, soit que la grande qualité du marché est d’inciter à la fois à moins consommer un produit plus cher et à innover pour trouver d’autres sources pour le remplacer. Cela n’est pas nécessairement faux, mais c’est loin d’être aussi automatique qu’ils le prétendent. Encore là, ils ne sentent pas le besoin de démontrer cette deuxième affirmation.

Les auteurs différencient ensuite les deux grands types d’utilisation du marché en matière d’incitation : avec des taxes directes, «le prix des émissions de carbone est spécifié» et on compte sur ce prix pour faire diminuer l’utilisation sans connaître la baisse qu’on obtiendra, tandis qu’avec un système de plafonnement et d’échange de droits d’émission («cap and trade»), on fixe la baisse et le marché déterminera le prix nécessaire pour atteindre cette baisse. Même si je suis critique envers cette étude, je trouve cette distinction bien expliquée, claire et pertinente.

– Quoi taxer?

Pour être efficace, une taxe sur le carbone «doit s’appliquer aussi largement que possible à toutes les émissions de GES, indépendamment de la source». J’appuie cette vision, ayant moi-même déjà reproché au «tournant vert» de Stéphane Dion d’avoir exclu l’essence à la pompe de sa taxe sur le carbone. Les auteurs décrivent ensuite quatre défis à relever dans l’implantation d’une telle taxe :

  1. la difficulté de surveiller toutes les émissions;
  2. le fait que ces émissions ont des origines très diversifiées;
  3. le calibrage des taxes en fonction des effets des différents produits (autres que le CO2) sur le réchauffement climatique (méthane, oxyde nitreux, hydrofluorocarbures, etc.);
  4. la nécessité de créer une taxe négative (ou un crédit de taxe) pour «récompenser» les actions qui permettent de réduire les émissions de carbone ou les supprimer de l’atmosphère.

1. De fait, le calcul des émissions pour chaque personne ou chaque entreprise est complexe et peut exiger des équipements coûteux. On doit en plus faire confiance aux émetteurs… Il est bien sûr plus simple de taxer les produits qui sont susceptibles d’émettre des GES, mais on risque ainsi de taxer des produits qui seront utilisés à d’autres fins qu’à la combustion. Par exemple, une huile utilisée sur une chaîne de bicyclette ne génère pas (à ma connaissance) de GES (même si sa production en a sûrement généré)!

2. À l’inverse, certaines sources importantes d’émission de GES, comme la fabrication de ciment (pensons à la cimenterie de Port-Daniel, qui sera «le plus gros émetteur de gaz à effet de serre du Québec»), risquent d’être insuffisamment taxées si on ne taxe que leurs intrants, la majeure part de leurs émissions provenant du procédé de fabrication. Cela dit, il serait possible d’imposer les fameux équipements coûteux dans ce type d’entreprise.

3. Les émissions de méthane ne viennent pas majoritairement d’intrants, mais de sources où il est beaucoup plus difficile d’installer des équipements de mesure (ruminants, puits de gaz ou de pétrole mal scellés, dépotoirs, etc.). Il en est de même de l’oxyde nitreux, provenant en grande partie de l’élevage. En outre, les coûts qui seraient imposés aux exploitants agricoles pourraient selon les auteurs menacer la sécurité alimentaire des régions et pays qui imposeraient de telles taxes (par contre, les auteurs ne mentionnent pas que ces taxes serviraient d’incitatif pour changer le mode de production agricole pour le rendre plus durable et pour qu’il génère moins de pollution et émette moins de GES). En plus, l’estimation de l’impact des produits autres que le CO2 sur le réchauffement climatique varie considérablement selon les sources, ce qui rend plus difficile l’établissement du niveau de la taxe sur les émissions de ces produits par rapport à celui des taxes sur les émissions de CO2.

4. Les auteurs aimeraient qu’il y ait une taxe négative ou un crédit de taxe pour l’enfouissement du carbone ou d’autres mesures qui évitent les émissions de GES. Je demeure personnellement sceptique face à ces méthodes. Celles-ci ne garantissent nullement que des fuites et des émissions ne se produiront pas par la suite et ne font que retarder l’adoption de la seule solution durable, soit de diminuer la consommation des produits qui émettent des GES.

– À quel niveau taxer?

C’est la réponse des auteurs à cette question qui m’a le plus déplu (oui, oui, le plus déplu!), pour ne pas dire scandalisé! Ils cherchent en effet à établir le niveau de leur taxe sur l’estimation monétaire des dommages causés par les émissions de GES, ce qu’ils appellent le coût social du carbone. Ce coût repose sur la tentative jamais satisfaisante d’internaliser les externalités négatives, externalités qui représentent justement les effets négatifs qu’un marché dit libre ne peut pas tenir en compte. Et, ils veulent faire cela avec des mécanismes de marché!

Ils tentent en conséquence de calculer la valeur monétaire de ces externalités en tenant compte de l’époque où ces dommages seront les plus élevés en appliquant un taux d’intérêt inversé pour trouver le taux que les gens devraient de nos jours payer pour «compenser» les coûts futurs… Ils prévoient dans cette optique un taux de taxe croissant à mesure que les dommages seront plus importants (et qu’il sera de plus en plus difficile, voire impossible, de freiner la tendance aux changements climatiques!). Cela rejoint une remarque que j’ai faite à ce sujet il y a cinq ans, soit que le marché ne peut réagir que quand il est trop tard!

Ils s’interrogent ensuite si on devrait tenir compte dans l’établissement du niveau de cette taxe uniquement du «coût social du carbone» local (lire aux États-Unis) ou d’y inclure le coût social mondial. Même en reconnaissant qu’on doit tenir compte des impacts mondiaux, ils établissent la part mondiale des États-Unis à sa contribution actuelle aux émissions de GES, pas à sa contribution historique, qui est pourtant la source la plus importante de la concentration actuelle de GES dans l’atmosphère, alors que le pays qui en émet actuellement davantage que les États-Unis, soit la Chine, est bien moins responsable de la situation actuelle.

Je vais arrêter ici même si je ne suis rendu qu’à la cinquième des 27 pages de cette étude. Je vous épargnerai ainsi leur analyse (j’allais écrire «leurs divagations») sur les conséquences économiques des taxes et sur la façon la plus «efficace» de profiter des recettes des taxes sur le carbone pour réduire les autres taxes et impôts…

Et alors…

Malgré mes nombreuses critiques, je reconnais que cette étude a au moins le mérite d’expliquer clairement à quel point il est difficile d’implanter une taxe qui semble conceptuellement si simple. Elle a aussi le mérite, si on peut dire, de montrer à quel point l’idéologie des tenants du tout au marché peut les amener à dire des absurdités.

Cela dit, il est clair qu’on doit utiliser les taxes sur le carbone, comme d’autres outils telle la réglementation, pour faire diminuer les émissions de GES. Par contre, le niveau de ces taxes doit être établi, selon moi, à un niveau qui permet un changement de comportement, quitte à le hausser si ces comportements ne changent pas, pas en fonction d’une compensation à des coûts qui sont incommensurables! Quelle somme pourrait compenser le fait de transformer notre planète en un endroit où la majorité des humains (et des animaux non humains, sans parler de la flore) ne pourraient plus vivre?

L’Occident terroriste

24 août 2015

Occident terroristeL’Occident terroriste – D’Hiroshima à la guerre des drones, de Noam Chomsky et André Vltchek, est un livre coup de poing qui vise et réussit à ébranler un bon nombre de nos certitudes. Il fait notamment le tour des nombreux massacres de populations perpétrés par ou à l’aide des puissances occidentales depuis au moins une centaine d’années.

Le contenu

Après un avant-propos (disponible ici) dans lequel André Vltchek raconte comment il a fait la connaissance de Noam Chomsky et à quel point ils se sont bien entendus dès leur première rencontre, le livre présente une série de dialogues entre les deux hommes sur le sujet en titre.

1. L’héritage funeste du colonialisme : «Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le colonialisme et le néocolonialisme occidentaux ont causé la mort de 50 à 55 millions de personnes». Ainsi commence ce chapitre au cours duquel les auteurs préciseront où et comment ces morts se sont concrétisées. Ils reviendront plus en détail sur les circonstances entourant ces morts dans les prochains chapitres, mais soulignent à quel point ces faits sont peu connus dans nos pays.

2. Quand l’Occident dissimule ses crimes : …en insistant sur les massacres de Staline et de Mao (bien réels), mais en omettant, par exemple, de dire que quatre fois plus de personnes sont mortes en Inde qu’en Chine de la famine entre 1940 et 1979, non pas en raison d’un manque de nourriture, mais bien des «inégalités provoquées par les mécanismes de distribution de la nourriture» (les auteurs citent à ce sujet Amartya Sen qui a reçu le «Nobel» d’économie notamment pour ses recherches sur la famine en Inde). Les auteurs mentionnent bien d’autres faits allant dans ce sens, aussi bien en Amérique, qu’en Asie et en Afrique.

3. Propagande et médias : Les auteurs mentionnent entre autres dans ce chapitre qu’ils se sont faits bien plus souvent censurer en Occident qu’en Chine ou même que dans l’ancienne URSS, même quand leurs propos critiquaient le pouvoir en place. Ils donnent de nombreux exemples du silence complice des médias occidentaux sur des massacres accomplis par des armées ou d’autres services des pays occidentaux tout en montant en épingle ceux réalisés par des instances des pays «ennemis».

4. Le bloc soviétique : Ce chapitre nous montre notamment que les pays du bloc de l’Est étaient en fait plus riches que l’URSS, exemple unique dans l’histoire de l’humanité de pays satellites (ou colonisés) plus prospères que leur métropole (ou colonisateur). Ils vantent aussi le comportement des soldats soviétiques lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, qui ont peu tué et violé de personnes, bien moins que ne l’ont fait les armées occidentales qui ont envahi des pays qu’ils considéraient leur possession (certaines parties de ce livre sont vraiment déstabilisantes…). Ils saluent aussi l’aide des soviétiques pour la libération de pays africains et autres. Disons que cette présentation va directement à l’encontre du discours que nous sommes habitués d’entendre en Occident!

5. L’Inde et la Chine : les auteurs s’attaquent ici à la propagande occidentale qualifiant l’Inde de plus grande démocratie du monde et dénigrant constamment la Chine. Pourtant, la pauvreté et la discrimination (notamment par son système féodal de castes) sont bien plus présentes en Inde. On dénonce l’attitude de la Chine envers le Tibet, mais on passe sous silence celle au moins aussi répréhensible de l’Inde envers le Cachemire.

6. L’Amérique latine : Les auteurs font le tour de l’influence démesurée des États-Unis dans ces pays jusqu’à la fin du siècle dernier (et des nombreux massacres et autres ingérences dont ils se sont rendus coupables), et de l’arrivée au pouvoir de gouvernements progressistes plus récemment.

7. Le Moyen-Orient et le Printemps arabe : Ici, on aborde le rôle des pays occidentaux, le Royaume-Uni d’abord, puis les États-Unis par après, dans la déstabilisation de cette région, leur appui aux pires régimes (celui de l’Arabie saoudite et bien d’autres), le financement des islamistes extrémistes dans de nombreux pays (pas seulement en Afghanistan!), leur endossement de tout ce que peut faire Israël, leur rôle dans les différents conflits de ces régions, etc.

8. L’espoir malgré la dévastation : Ce chapitre est le premier où nos deux auteurs divergent un peu d’avis. Chomsky insiste sur la baisse de l’emprise des États-Unis et autres pays occidentaux sur le reste du monde et sur l’éveil de nombreux pays (printemps arable, gouvernements progressistes en Amérique latine, etc), tandis que Vltchek, sans nier ces avancées, les trouvent bien trop timides. Ils en profitent pour raconter d’autres histoires d’horreur un peu partout…

9. États-Unis : une puissance en déclin ? : Ce chapitre est en fait la suite du précédent et aborde les mêmes thèmes. Il se conclut par cette citation de Chomsky :

«Selon un scénario réaliste, les espoirs semblent minces, mais nous n’avons que deux options : soit nous jugeons la situation irrémédiable et renonçons à tout changement, ce qui implique nécessairement que le pire se produira, soit nous choisissons de croire que les choses pourraient s’améliorer et tentons d’agir en conséquence. Si ça fonctionne, tant mieux. Sinon, on revient à la pire des deux options. Voilà l’alternative qui s’offre à nous.»

Du Chomsky classique, mais toujours aussi pertinent!

Les annexes : le livre se poursuit avec deux textes plus récents, un de Vltchek sur la responsabilité de l’Occident dans la montée de l’extrémisme islamiste et un de Chomsky sur notre appréciation bien inégale de la liberté d’expression dans le cadre de l’attentat meurtrier contre les membres de Charlie Hebdo. Le livre se termine par une chronologie des événements commentés dans le livre. Cet ajout est selon moi fort pertinent. J’ai d’ailleurs commencé ma lecture par cette annexe!

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Ce livre permet de remettre en question les «faits» qui nous sont présentés quotidiennement par nos politiciens et nos journalistes. Même les personnes qui connaissent la version des faits racontée par Noam Chomsky et André Vltchek peuvent y trouver leur compte, car le livre se lit bien et établit des liens entre des faits qui peuvent sembler indépendants à première vue. Même si on peut parfois se poser des questions sur l’interprétation des auteurs, le seul fait d’être déstabilisés dans nos visions des faits permet une saine remise en question et une réflexion intéressante. À lire!

La viande, la biodiversité et le réchauffement climatique

22 août 2015

viande_et_biodiversitéLe Devoir a publié lundi dernier un article à la fois intéressant et inquiétant sur les conséquences de la consommation de viande. La consommation de viande menace la planète titrait cet article, rien de moins. Peut-être parce que trop peu de gens sont abonnés au Devoir, parce que le procès de Mike Duffy a monopolisé l’attention de nos médias ou plus simplement parce que c’est l’été et que la canicule nous enlève toute capacité de concentration, mais cet article et surtout son sujet n’ont pas suscité beaucoup de réactions alors qu’ils le méritaient amplement.

À mon habitude quand je lis un article sur une étude dont le sujet m’intéresse, j’ai cherché et trouvé la source, soit l’étude intitulée Biodiversity conservation : The key is reducing meat consumption (Conservation de la biodiversité: La solution est de réduire la consommation de viande). Il s’agit en fait d’une compilation d’études très nombreuses (à l’œil environ 150). Le problème avec ce genre de méta-étude est qu’elle regroupe des données provenant de sources pas toujours compatibles, datant d’années différentes et portant sur des sujets différents. Il devient alors très difficile de résumer le tout. Je vais tout de même tenter de le faire, en mettant toutefois de côté la majorité des données qu’elle cite pour ne pas trop vous étourdir.

Introduction

Au cours des 300 années se terminant en 1990, la superficie de terres cultivées a quintuplé et celle des zones de pâturage a été multipliée par six, l’agriculture, principalement l’élevage, devenant par le fait même la principale cause de la disparition d’habitats naturels. Cette superficie équivaut à trois fois et demie celle des États-Unis. Les terres utilisées pour la production animale (y compris pour la production d’aliments pour ces animaux) représentent «[traduction] environ les trois quarts de toutes les terres agricoles et près d’un tiers de la surface de terres libres de glace de la planète».

«La consommation de produits animaux par les humains est probablement la principale cause d’extinction des espèces modernes, car sa production est non seulement le principal moteur de la déforestation, mais aussi un des plus importants facteurs expliquant la dégradation des terres, la pollution, le changement climatique, la surpêche, la sédimentation des zones côtières, les invasions par des espèces exotiques et la disparition de carnivores et d’herbivores sauvages.»

L’Amazonie et les autres forêts tropicales

viande_et_biodiversité1L’Amazonie est la plus grande forêt tropicale de la Terre et est un symbole de la biodiversité. Selon les sources, la déforestation lui a amputé entre 15 % et 20 % de sa superficie, la quasi-totalité après 1970. Or, plus des trois quarts de toutes les terres déboisées dans cette forêt ont été converties en pâturages pour le bétail ou utilisées pour la production de nourriture pour les animaux (surtout du soya) pour les marchés nationaux et internationaux (sans parler des plantations pour la production de biogaz, mais c’est un autre sujet). Après une période de ralentissement, le rythme de déboisement a de nouveau accéléré en 2014, mais sans atteindre ses niveaux des décennies précédentes.

Si on a ralenti le déboisement de l’Amazonie, l’exploitation de terres pour la production animale et pour la production de nourriture pour les animaux s’est accélérée en Afrique et dans le Sud-Est asiatique. Dans cette dernière région, on abandonne l’agriculture mixte (beaucoup moins dommageable pour l’environnement) pour une production animale intensive. Ce transfert de production entraîne la pollution des eaux de surface et des eaux souterraines, épuise les sols en éléments nutritifs et en matière organique, et augmente la présence de métaux lourds. En plus, à chaque fois qu’on déboise, on retire un habitat à des animaux et à la flore sauvages, réduisant ainsi la biodiversité et augmentant la liste des espèces en danger ou même en voie de disparition.

L’augmentation de la consommation de viande

La part de la viande dans la consommation de nourriture mondiale a augmenté de 24 % depuis les années 1960 pour atteindre 21 % du poids de nourriture consommée par l’être humain. En Chine, cette part est passée de 5 % à 20 % et augmente toujours. Or, les pays où cette part augmente le plus fortement sont aussi ceux où la croissance de la population est la plus élevée.

Si cette tendance se maintient, et tout laisse penser qu’elle se maintiendra, il faudra ajouter d’ici 2050 l’équivalent de la surface des États-Unis en terres agricoles. Or, les terres encore disponibles sont celles où on retrouve actuellement la plus grande biodiversité, souvent en zones protégées. Le retrait de ces habitats serait catastrophique pour un nombre effarent d’espèces animales et végétales. La citation qui suit décrit plus en détail ces conséquences.

«L’augmentation de la production animale est en train de détruire des habitats naturels et de mener à la perte d’espèces avec des effets en cascade sur la biodiversité et le fonctionnement des écosystèmes. Dans une récente analyse des menaces sur les plus grands carnivores terrestres de la planète, on a jugé que 94 % d’entre eux ont été affectés soit par la persécution ou par la perte d’habitat en raison de conflits territoriaux avec les humains. Étant la plus grande source de la perte des habitats, l’élevage est probablement la cause la plus importante du déclin des grands carnivores. (…) La perte de prédateurs peut provoquer de nombreux effets en cascade au sein des écosystèmes. Les grands herbivores sauvages sont confrontés à de dramatiques déclins de population et de variétés, à tel point qu’environ 60 % d’entre eux sont menacés d’extinction. Les herbivores d’élevage peuvent également provoquer des effets directs sur des écosystèmes entiers, tels que les systèmes riverains. Par exemple, le surpâturage dans les zones riveraines peut conduire à la perte de la végétation, à l’érosion des sols et à des réductions des populations de poissons et d’animaux terrestres. La conversion des forêts en pâturages et la production industrielle de cultures fourragères peuvent provoquer l’érosion des sols et la sédimentation d’habitats côtiers comme les récifs coralliens. Le purin et la sur-utilisation d’engrais pour la production de nourriture pour les animaux, en particulier le maïs, polluent aussi de nombreux cours d’eau et ont contribué de manière significative à l’apparition de plus de 400 zones mortes qui existent aux embouchures des rivières dans le monde entier.»

Et ce n’est pas tout…

Les auteurs consacrent une section complète au cas de la Chine, mais cette section ne fait qu’ajouter des données pour appuyer les sections précédentes. Mentionnons seulement que, en 2012, les Chinois ont importé environ 25 % de la production mondiale de soya, surtout du Brésil, en grande majorité pour nourrir des animaux. Elle est donc une des grandes responsables de la déforestation de l’Amazonie.

La production animale est responsable d’environ 15% des émissions de gaz à effet de serre (GES) d’origine humaine. La première source de ces émissions est le changement de vocation des terres (notamment par la déforestation). Les rejets du méthane par la fermentation entérique (émissions dues à la digestion des ruminants) arrive au deuxième rang (à quasi-égalité) et les émissions d’oxyde nitreux (N2O), dues à l’utilisation d’engrais azotés dans la production d’aliments et au fumier se classe troisième, quoique certains estiment que les effets sous-estimées des émissions d’oxyde nitreux comme GES feraient en sorte que ses émissions devraient en fait se classer au premier rang. La croissance de la monoculture contribue de toute façon à pousser cette source vers le premier rang.

viande_et_biodiversité2L’élevage de ruminants (bovins, moutons, chèvres, buffles, etc.) est de loin l’activité de production animale la plus nocive pour l’environnement, tant par la surface qu’elle exige que par sa plus grande production de pollution et d’émission de GES, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre (l’élevage «extensif» du bœuf se fait sur des pâturages et l’élevage «intensif» dans ce que Google traduit par des «parcs d’engraissement»).

La consommation de viande cause en plus de nombreux problèmes de santé. Les auteurs mentionnent notamment les maladies du cœur (parmi les principales causes de mortalité dans les pays riches, par exemple au deuxième rang au Canada), l’obésité (elle-même associée au cancer et au diabète) et la baisse de la longévité.

Les solutions

Les solutions sont simples à définir quand on vient de lire ce qui précède, mais pas nécessairement faciles à implanter.

– Réduire la consommation de viande : L’élimination complète de la consommation de viande permettrait une augmentation de 70 % des calories disponibles avec la production actuelle de végétaux. Les auteurs donnent l’exemple du soya : «Par rapport à une masse équivalente de viande, le soja contient en moyenne deux fois plus de protéines que le bœuf, le porc ou le poulet, et 10 fois plus que le lait entier». Les auteurs incluent dans la réduction de consommation de viande la diminution de son gaspillage, environ 30 % de sa production étant jetée aux poubelles aux États-Unis.

Cela dit, les auteurs considèrent entre autres que «Bien que le véganisme gagne en popularité, en éliminant complètement les produits à base d’animaux des régimes alimentaires, il est trop simpliste, pas pratique, et ne fait pas le meilleur usage de nombreux types de terrain. On estime que le pâturage sur les terres impropres à la culture (qui ne viennent pas de la déforestation), contribue pour environ 14 % du total des aliments du bétail mondial mesuré en masse de carbone». Ils ajoutent d’autres avantages, notamment comme réserve de nourriture en cas de mauvaises récoltes et comme complément à l’agriculture (dans le cadre d’une agriculture mixte, j’y reviendrai bientôt).

Idéalement, les auteurs recommandent une consommation maximale de viande (et d’autres produits animaux, comme le lait et le fromage) représentant 10 % de l’apport total de calories, ce qui représente environ 100 grammes par jour. Les auteurs parlent ensuite des freins à la réduction de la consommation de viande, notamment le statut social qui y est associé, surtout dans les pays pauvres. Ils concluent que «Les efforts visant à réduire la consommation de produits d’origine animale aux niveaux national et international, exigeront un soutien politique, financier et culturel important». En effet!

– Remplacer les viandes consommées : Le graphique précédent montre clairement que de diminuer voire éliminer la consommation de ruminants pour la remplacer par une consommation plus grande de porcs et surtout de volaille (et de poissons d’élevage et d’insectes) aurait un impact majeur sur les émissions de GES dues à la production animale. En plus, ces élevages demandent au moins trois fois moins d’espace (de terres agricoles) que celui des ruminants.

L’agriculture mixte : Un des facteurs les plus importants dans les effets négatifs de l’élevage est lié à l’agriculture intensive qui exige énormément de machinerie et donc de consommation d’énergie, de fertilisants, de pesticides et même d’antibiotiques. Une solution serait de «réintégrer la production de l’élevage dans les systèmes agricoles qui sont conçus autour de la structure et les processus des écosystèmes naturels». Qu’on parle d’agriculture mixte, de permaculture ou d’agroécologie, peu importe…

«Contrairement à l’élevage intensif moderne, dans un système de permaculture ou d’agroécologie, le bétail est intégré dans un système de production agricole diversifié qui vise à maximiser la production d’aliments provenant de l’énergie solaire (pas de carburant fossile), à conserver l’eau et les éléments nutritifs, et à produire peu de déchets. Le bétail est intégré en tenant compte que les herbivores et les omnivores constituent un écosystème naturel. Ainsi, leur consommation d’aliments qui entraîne la production de déchets riches en éléments nutritifs est retournée dans le système.»

Les auteurs poursuivent avec de nombreux exemples précis de complémentarité entre l’élevage et l’agriculture (et la pisciculture), dont certains favorisent même l’utilisation d’un nombre restreint de ruminants, utilisation qui bénéficie au système.

Et alors…

Cette étude est une des plus intéressantes que j’ai lues sur le sujet, même si la quantité de données présentées et surtout leurs bases différentes donnent parfois le tournis. Les solutions proposées sont particulièrement pertinentes, même si pas évidentes à adopter. La consommation de viande, ainsi que la surpêche et les émissions de GES, sont des exemples de dilemme du prisonnier (la collectivité bénéficie de la collaboration, mais chaque individu peut profiter de ne pas collaborer). Sans collaboration, ces dilemmes favorisent la présence de passagers clandestins (soit de personnes qui continuent à consommer de la viande, à surpêcher et à émettre des GES en se disant «qu’est-ce que ma consommation individuelle peut bien changer à la situation globale?»). Les auteurs ont bien raison de dire que le succès dans ce domaine (comme dans les deux autres exemples) exige «un soutien politique, financier et culturel important».

Je dois confesser que je suis un passager clandestin… mais qui mange tellement de poulet qu’on me dit souvent que des plumes vont finir par me pousser! Je suis un exemple de ce que disent les auteurs : pour réussir à faire diminuer la consommation de viande (et les émissions de GES), cela demande des interventions politiques, financières et culturelles. Cela dit, je crois que notre consommation de ruminants sera dorénavant chose du passé…

La paye des pdg et la réglementation

19 août 2015

paye_pdgDans un billet que j’ai publié il y a environ un an, je présentais une étude qui démontrait clairement l’absence de lien entre la performance des présidents-directeurs généraux (pdg) et le niveau de leur rémunération. En fait, elle montrait le contraire, soit que les entreprises «qui offrent les rémunérations incitatives les plus élevées à leur pdg ont au cours des trois années suivantes présenté des résultats entre 8 % et 10 % (selon la méthode de calcul) inférieurs aux actions des 10 % des entreprises qui offrent les rémunérations incitatives les plus basses ».

Face aux critiques de plus en plus nombreuses du niveau de ces rémunérations et à la publication de plus en plus fréquente d’études qui démontrent que ces payes n’ont aucun rapport avec la productivité de ces pdg, on pourrait espérer que les entreprises changent de comportement et diminuent la rémunération de leurs dirigeants. Mais, est-ce le cas?

Évolution de la paye des pdg

Une nouvelle étude de l’Economic Policy Institute (EPI) rédigée par Lawrence Mishel et Alyssa Davis intitulée Top CEOs Make 300 Times More than Typical Workers (La rémunération des pdg des principales entreprises est 300 fois plus élevée que celle des travailleurs typiques) présente justement l’évolution récente de la rémunération des pdg des 350 entreprises des États-Unis qui ont les ventes les plus élevées.

Le graphique qui suit illustre l’évolution de la donnée la plus utilisée pour estimer l’importance de la rémunération des pdg (rémunération incluant le salaire, les primes, les paiements en actions, les options d’achat et les paiements incitatifs), soit le ratio cette rémunération par rapport à celle du «travailleur typique», soit la rémunération moyenne des travailleurs (excluant les superviseurs) des industries dont font partie les 350 entreprises retenues.

paye_pdg1

On voit que ce ratio est passé de 20 en 1966 à 376 en 2000 (année du sommet des actions des entreprises technologiques), avant de diminuer à moins de 190 en 2002 (après l’éclatement de la bulle technologique), pour remonter à 345,3 en 2007 (juste avant la récession due à l’éclatement de la bulle immobilière), redescendre à 196 en 2009 (au creux de la récession) et finalement surpasser à nouveau les 300 en 2013 et 2014. Montrant la place prépondérante des paiements en actions et en options d’achat dans la rémunération des pdg, les auteurs soulignent que ces mouvements suivent de très près ceux de l’indice boursier Standard & Poor’s 500 (voir le graphique A à la page 5).

La hausse de ce ratio depuis 2009 est particulièrement troublante, selon les auteurs. En effet, alors que le marché du travail demeure morose, ils notent que la rémunération moyenne des 350 pdg des entreprises étudiées a augmenté de 55 %, tandis que celle des travailleurs typiques a diminué de 2 %!

Autres constats

  • De 1978 à 2014, la rémunération réelle (qui tient compte de l’inflation) des pdg des 350 entreprises qui ont les ventes les plus élevées a augmenté de 997 %, alors que celle des travailleurs typiques n’a que poussivement augmenté (de 11 % en 36 ans!);
  • depuis 1980, la rémunération des pdg a augmenté de près de deux fois plus fortement que celle de la moyenne des membres du 0,1 % le plus riche; alors que cette rémunération était en moyenne trois fois plus élevée de 1947 à 1979, elle l’était près de six fois en 2013;
  • cette plus forte augmentation est une autre indication que le niveau de cette rémunération n’est pas uniquement dû à la recherche de talents (ce qui serait aussi le cas des autres membres du 0,1 % le plus riche), mais qu’il est le résultat de la présence d’une rente; en conséquence, il est plus que douteux qu’une baisse de cette rémunération aurait un impact sur leur performance.

Nouvelle réglementation

On a peut-être remarqué que les auteurs ont dû comparer la rémunération des pdg avec celle des travailleurs typiques des industries dans lesquelles ils travaillent et non avec celle des travailleurs des mêmes entreprises. S’ils ont utilisé cette comparaison, c’est que les entreprises refusent de révéler la rémunération de leurs travailleurs. Dans un récent billet, Robert Reich salue la réglementation de la Securities and Exchange Commission (SEC) adoptée au début août qui obligera les grandes entreprises publiques (c’est-à-dire cotées à la bourse) de révéler à leurs actionnaires le ratio de la rémunération de leur pdg avec la rémunération médiane de leurs employés à compter du premier trimestre de 2017.

Dans ce billet, Reich montre que les pdg ont peu à voir avec le succès de leurs entreprises. Cette performance est, selon lui bien plus due :

  • à l’augmentation généralisée de la valeur moyenne des actions;
  • aux changements avantageux pour les grandes entreprises apportés à la réglementation (comme l’extension des droits de propriété intellectuelle et l’adoucissement de l’application des lois antitrust);
  • au sauvetage des entreprises par le gouvernement;
  • à la hausse des subventions aux entreprises;
  • à la plus grande concentration des entreprises;
  • aux ententes de libre-échange facilitant notamment la délocalisation des emplois;
  • aux lois anti-syndicales qui ont réduit le rapport de force des salariés.

Tout cela a favorisé la hausse du prix d’achat des actions et de la rémunération des pdg, mais pas le niveau de vie de la vaste majorité des travailleurs. Reich poursuit en déplorant le peu de pouvoir des assemblées d’actionnaires sur la rémunération des pdg (et autres gestionnaires supérieurs) qui, au mieux, ne peuvent que recommander son niveau. Il donne l’exemple du pdg d’Oracle qui a conservé sa rémunération de près de 80 millions $ que l’assemblée des actionnaires avait pourtant rejetée. Pourtant, d’autres pays accordent davantage de pouvoir aux actionnaires sur la rémunération des pdg ou imposent davantage les hauts revenus (ce qui se fait aussi aux États-Unis, notamment en Californie).

Si la nouvelle réglementation est loin de permettre tout cela, elle demeure pour Reich un pas important en avant. Au moins on pourra vraiment comparer la rémunération des pdg directement avec celle de leurs employés! Il n’est pas interdit d’espérer que cela pourrait porter les assemblées d’actionnaires à être plus incisives envers les décisions de leurs employés, soit les conseils d’administration et les dirigeants de ces entreprises!

Et alors…

La mise à jour des études sur l’évolution de la rémunération des pdg peut être décourageante. On a beau dire, on a beau faire, rien ne semble changer. Les Piketty, Saez, Atkinson et autres Mishell ont beau produire des analyses fouillées sur la croissance des inégalités et sur l’absence de justification à la hausse effrénée de la rémunération des plus riches, notamment des pdg, on attend toujours une réaction décisive de la part des décideurs.

Cela dit, les campagnes pour rehausser le salaire minimum aux États-Unis (et même au Canada) et la popularité actuelle de Bernie Sanders, un politicien qui ose se présenter comme un socialiste aux États-Unis dans la course pour la candidature démocrate à la présidentielle de 2016, n’auraient peut-être pas été possibles sans ces études et sans la réaction des mouvements sociaux qui se sont mobilisés contre la croissance des revenus du 1 % le plus riche. Alors, il ne faut surtout pas cesser d’en produire, d’en parler et de les utiliser dans les mouvements sociaux pour appuyer nos revendications!

Les cégépiens et la réussite scolaire

17 août 2015

cégep«Selon Statistique Canada, entre 1991 et 2007 au Canada, le nombre d’emplois nécessitant des études postsecondaires a augmenté de 71,2 % et le nombre d’emplois requérant un diplôme d’études universitaires s’est accru de 109,6 %.»

Cette citation est tirée du premier paragraphe de la préface du livre Les cégépiens et la réussite scolaire. Un point de vue sociologique de Jacques Roy, professeur associé à l’Université du Québec à Rimouski. Pour appuyer cette citation, l’auteur cite la page 122 des Indicateurs de l’éducation de 2008 du ministère de l’Éducation du Loisir et du Sport (le nom de ce ministère à l’époque). Or, voici ce qu’on peut lire à ce sujet à la page 122 de ce document :

«En 2007, on recensait 712 000 emplois de plus qu’en 1990. Cependant, bien qu’il y ait, globalement, 22,7 % plus d’emplois, on constate que cette croissance ne profite pas à tous les travailleurs et travailleuses : il y a moins d’emplois occupés par ceux et celles qui n’ont pas de diplôme d’études secondaires ou qui n’ont réussi que des études secondaires, et plus d’emplois occupés par ceux et celles qui ont réussi leurs études postsecondaires ou universitaires. Ainsi, il y a 457 000 emplois de plus occupés par des personnes ayant une formation universitaire en 2007 qu’en 1990, ce qui représente une augmentation de 109,6 %.»

Or, cette augmentation du nombre d’emplois (712 000) ne s’est pas réalisée au Canada comme le prétend l’auteur, mais au Québec (selon le tableau cansim 282-0002, qui, après révision, indique une hausse de 699 000 emplois au Québec et de 3 683 000 au Canada entre 1991 et 2007). Mais pire, l’auteur confond les exigences des employeurs du simple constat que la main-d’œuvre est maintenant bien plus scolarisée. Pourtant, de nombreuses études (dont celle-ci) montrent que la surqualification (soit des gens qui ont des diplômes de niveaux plus élevés que l’emploi ne l’exige) est en hausse (cette étude aussi a ses défauts, comme je l’ai montré dans ce billet, mais sur d’autres aspects). Disons que ça part mal une lecture! Mais, bon, donnons la chance au coureur, même si on ne s’attend pas à ce genre d’erreur dans un livre basé sur une thèse de doctorat

Objectif

«Expliquer et comprendre l’influence d’un certain nombre de facteurs exogènes à l’éducation sur la réussite scolaire en milieu collégial»

J’aurais préféré que ce soit «comprendre et expliquer», mais, bon, ne pinaillons pas. Ces facteurs exogènes sont composés des valeurs, du genre (et de la socialisation différente selon le genre), du réseau social (surtout la famille et les amis) et du travail rémunéré.

Les valeurs

Après avoir expliqué les concepts utilisés dans ce livre et avoir brossé le portrait statistique des personnes qui fréquentent le cégep (tant globalement que dans l’échantillon de plus de 4000 personnes qu’il utilise dans cette étude) dans les deux premiers chapitres, l’auteur présente et analyse dans le troisième les résultats de son étude sur les valeurs de ces personnes. Il y analyse l’importance que ces jeunes accordent à la réussite scolaire (défaisant un mythe sur les valeurs des jeunes à cet égard), à la famille, aux amis, à la réussite personnelle, à l’argent, au travail, à la culture, à l’intégration, etc. Cette analyse, comme les suivantes, se base aussi bien sur des réponses à un questionnaire que sur des entrevues individuelles.

Portrait selon le genre

Dans ce chapitre, l’auteur analyse les différences entre les hommes et les femmes surtout sur le plan des valeurs. Si certaines différences ressortent clairement, les valeurs communes dominent.

Le réseau social

Il est ici question des relations avec la famille, les amis, les professionnels et enseignants des cégeps, etc. Ces dernières relations (avec le personnel des cégeps) semblent moins marquantes, tant pour les garçons que pour les filles, avec toutefois quelques différences, alors que celles avec la famille (et dans une moindre mesure avec les amis) sont dominantes (avec certaines différences, encore une fois, entre les garçons et les filles).

Le travail pendant les études

Ce chapitre aborde la question du travail pendant les études sous différents angles. La partie qui m’a le plus intéressé porte sur les raisons de travailler pendant les études (obligation, désir d’autonomie, attrait pour la consommation et les «gâteries», etc.). Les parties sur les liens avec les collègues de travail et les bénéfices autres que monétaires (autonomie, confiance, etc.) sont aussi instructives.

Réussite scolaire

L’auteur se base ici sur les enseignements des précédents chapitres pour estimer leur rôle dans la réussite scolaire. De façon que je trouve assez tautologique, le facteur qui pèse le plus dans la réussite scolaire est de ne pas éprouver de difficultés scolaires. Suivent les heures qu’on consacre à ses études, l’importance accordée à la réussite et le fait de travailler moins de 25 heures. «Être de sexe féminin» n’a qu’un faible impact, les meilleurs résultats des filles venant plutôt du fait qu’elles sont proportionnellement plus nombreuses à être touchées par les facteurs précédents (ne pas éprouver de difficultés scolaires, consacrer davantage d’heures aux études, etc.). Ce sont donc leurs comportements qui expliquent le plus leur taux de réussite scolaire plus élevé. L’auteur n’aborde toutefois pas un aspect qui me chicote : comme les filles sont presque deux fois plus nombreuses que les garçons au cégep, les résultats qui les touchent s’appliquent à une proportion deux fois plus élevée de l’ensemble des filles (qu’elles fréquentent ou pas le cégep) que les résultats qui s’appliquent aux garçons. Il me semble que ce facteur aurait dû être considéré.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Le livre contient beaucoup d’éléments intéressants pour mieux comprendre la réussite scolaire au cégep. Par contre, la lecture est un peu aride (je répète qu’il s’agit d’un livre basé sur une thèse de doctorat) et le texte parfois répétitif. Je ne peux pas dire que j’ai été déçu de ce livre, mais je n’ai pas été emballé non plus. Cela dit, les personnes qui ont un intérêt manifeste sur la question y trouveront leur compte, d’autant plus que j’ai abordé bien sommairement les résultats de cette étude. Quant aux autres, la lecture de ce billet est peut-être suffisante!

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 250 autres abonnés