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Le plan

15 décembre 2017

Un des problèmes avec les stratégies du gouvernement Couillard, c’est qu’on peut difficilement mettre leur nom dans un titre de billet. Le plan dont je veux parler ici est le Plan d’action gouvernemental pour l’inclusion économique et la participation sociale 2017-2023, qui se veut aussi un nouveau plan de lutte à la pauvreté, même s’il n’en est pas un, selon le Collectif pour un Québec sans pauvreté… Mais, bon, son nom est bien le moindre de ses problèmes.

D’autres se sont déjà prononcés sur ce plan, notamment :

  • Ianik Marcil avec cette vidéo, dans laquelle il le baptise «tu me niaises-tu?»;
  • l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), par la plume d’Eve-Lyne Couturier, l’associe pertinemment à des promesses électorales (j’ajouterais que, comme le gros de ce plan ne sera effectif qu’en 2023, on pourrait même parler de promesses électorales pour la campagne de 2022…);
  • le Collectif pour un Québec sans pauvreté le considère comme un «plan d’intégration en emploi» n’ayant peu à voir avec un véritable plan de lutte contre la pauvreté et lui reproche de créer deux classes de pauvres, les «bons pauvres» et les «mauvais pauvres»;
  • le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) «salue les sommes que le gouvernement ajoute au programme AccèsLogis» tout en s’inquiétant de leur insuffisance et du moment où ces sommes seront vraiment disponibles (on peut en effet constater à la page numérotée 67 du plan qu’à peine 6,7 % des sommes annoncées pour «Améliorer l’offre de logements sociaux» seraient dépensées dans les trois premières années du plan de six ans, soit 16,3 millions $ sur les 242,7 millions $ prévus), et en déplorant que le niveau des prestations d’aide sociale demeure aussi faible.

Comme il est fort possible que de nouveaux commentaires soient diffusés avant que ce texte paraisse, je vais me concentrer sur deux aspects non abordés jusqu’à maintenant (en tout cas sous l’angle où je compte le faire).

Un plan pour 2023

La première des 43 mesures de ce plan est de loin la plus applaudie. Il s’agit de permettre aux 84 000 personnes qui sont prestataires de la solidarité sociale (quel nom…) ayant des contraintes sévères à l’emploi et qui bénéficient de ce programme depuis au moins 66 des 72 mois de sortir de la pauvreté en recevant des prestations supérieures au seuil de faible revenu de la mesure du panier de consommation (MPC) à compter de 2023. Même avec des critères aussi restrictifs, le ministre tient beaucoup à parler ici d’un revenu de base, revenu qui est normalement remis sans critère. Mais bon, même si le ministre dénature ainsi un concept universel, ce n’est pas le plus important.

Pour atteindre cet objectif, les prestations de ce programme pour les personnes ayant des contraintes sévères à l’emploi et qui bénéficient de ce programme depuis au moins 66 des 72 mois (je tiens à être précis!) atteindront en 2023 (si aucun des deux gouvernements qui seront élus d’ici là ne le modifient à la baisse et si le gouvernement actuel adopte une loi à cet effet avant les prochaines élections) 18 029 $ en dollars de 2017 pour les personnes seules, soit 0,1 % de plus que le seuil de faible revenu de la MPC et 41,4 % de plus que les 12 749 $ de 2017, et 26 400 $ pour un couple sans enfants, soit 3,6 % de plus que le seuil de faible revenu de la MPC (quelle générosité!) et 39,6 % de plus que les 18 912 $ de 2017. Si on a parlé à foison de cette mesure, je n’ai pas lu grand-chose sur la situation de ces prestations d’ici 2023 (ni du fait que la hausse en pourcentage sera plus élevée pour les personnes seules, mais que cette hausse leur fera moins dépasser le seuil de faible revenu), si ce n’est ce statut Facebook de l’Union des consommateurs. Les deux graphiques qui suivent illustrent l’évolution du revenu disponible (prestations de la solidarité sociale plus crédits de la TPS et de solidarité et autres prestations que le plan ne précise pas) des deux types de prestataires admissibles les plus fréquents de 2017 à 2023.

Le graphique de gauche montre que la croissance du revenu disponible des personnes seules admissibles au «revenu de base» sera assez linéaire entre 2017 et 2023. En 2017, ces personnes seules représentaient 93,2 % de l’ensemble des adultes admissibles à ce revenu, soit 78 589 personnes sur 84 293. Le graphique de droite montre une tout autre histoire. Même si on ne peut pas voir clairement sa progression, il est clair qu’un pourcentage disproportionné de la hausse ne sera disponible qu’en 2023 pour les couples sans enfants admissibles au «revenu de base». Pour mieux voir ces deux progressions, j’ai produit le graphique ci-contre.

On peut voir que, si la répartition de la hausse pour les personnes seules (barres bleues) est très graduelle (toujours entre 16 et 17 % par année de la hausse totale), près des deux tiers de cette hausse (64 %) ne se concrétiseraient qu’en 2023 pour les couples! Pourtant, cette hausse ne toucherait que 4,0 % des personnes admissibles, soit 3343 adultes. J’ai eu beau lire et relire la section du document sur cette mesure, je n’ai rien trouvé qui pourrait expliquer cette évolution de la croissance du revenu disponible pour ces couples.

Le document ajoute ensuite que les 1582 adultes admissibles à la tête d’une famille monoparentale (soit 1,9 % du total) n’auraient droit qu’à une hausse de 22,1 % de leur revenu disponible et les 779 adultes admissibles restants (0,9 %), membres d’un couple avec enfants, qu’à une augmentation de 20,9 %. Il ne mentionne malheureusement aucune donnée pour justifier que ces hausses soient environ deux fois moins élevées que celles octroyées aux personnes seules (41,4 %, je le rappelle) et aux couples sans enfants (39,6 %) et ne dit mot sur la progression de ces hausses entre 2017 et 2023, mais j’imagine que dans ces deux cas, les crédits réputés généreux pour enfants, tant du fédéral que du provincial, permettent déjà de s’approcher davantage du seuil de faible revenu de la MPC. Mais, à moins de faire des recherches pénibles, je ne pourrai pas valider cette hypothèse.

Comparaison internationale

Là, je vais aborder un point qui n’a été relevé par personne à ma connaissance. Pourtant, dès les premières pages du document (quand même après les blablas d’usage du ministre et du premier ministre, qui sont les seules parties du document que je n’ai pas lues), en fait dès le troisième paragraphe de la première partie à la page numérotée 18, on souligne à grands traits la performance mondiale du Québec en matière de lutte à la pauvreté. On prétend que «l’action gouvernementale devrait se traduire par la sortie de plus de 100 000 personnes de la pauvreté et ainsi permettre au Québec d’accéder au groupe des nations industrialisées comptant le moins de personnes pauvres». Il faut toutefois consulter l’annexe 2 (aux pages numérotées 70 à 75) pour comprendre comment ce plan permettrait au Québec d’accéder à ce groupe sélect.

On y apprend en premier lieu que l’objectif d’amener «progressivement le Québec au nombre des nations industrialisées comptant le moins de personnes pauvres» fait partie de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, adoptée en 2002, sauf que le document a retiré de sa citation de l’article 4 de la Loi les mots «d’ici 2013» progressivement d’ici 2013 le Québec au nombre (…)»). Or, de l’aveu même du document et comme on peut le voir sur le tableau de la page numérotée 73 que j’ai reproduit ci-contre, le Québec faisait plutôt partie en 2013 «d’un groupe de pays qui se situaient en milieu de peloton en matière de pauvreté». En fait, le tableau nous montre plutôt le Québec vers le bas des pays «du milieu du peloton» (pays avec le nom en bleu). Mais bon, on dirait que le fait de ne pas respecter les lois du Québec ne soit pas bien bien grave quand on est au pouvoir.

Ce tableau nous montre deux autres aspects intéressants. Tout d’abord, on voit que même avec les effets prévus du plan (sur lesquels je reviendrai), le Québec se situe encore parmi les pays «du milieu du peloton», mais plus près du premier. Pour justifier sa prétention que le Québec atteindrait enfin son objectif de 2002 (prévu pour 2013) en 2023, le Québec compare la borne inférieure d’un intervalle de confiance à 95 % de son taux de faible revenu prévu en 2023 (le 14,3 entouré en bleu) avec la borne supérieure de cet intervalle de confiance du taux de faible revenu du pays qui arrive au dernier rang des pays considérés parmi ceux «comptant le moins de personnes pauvres» (le 14,3 entouré en vert). Cette comparaison relève de la haute voltige statistique. En effet, la probabilité que le véritable taux de faible revenu du Québec soit égal ou inférieur à la borne inférieure de son intervalle de confiance à 95 % est de 2,5 % (l’autre 2,5 % étant la probabilité que ce véritable taux soit égal ou supérieur à sa borne supérieure de 17,3), probabilité qui s’applique aussi à la possibilité que le véritable taux de faible revenu du Danemark soit égal ou supérieur à la borne supérieure de son intervalle de confiance à 95 %. Alors, la probabilité que ces deux événements se produisent en même temps est de 0,0625 %, soit 2,5 % x 2,5 % = 0,0625 %! Et c’est sur cette probabilité infime que se base le document pour prétendre que le Québec atteindra en 2023 son objectif de faire partie des nations industrialisées comptant le moins de personnes pauvres! Et, le pire est que ce n’est pas le pire!

Comme le montre le tableau ci-contre, le plan estime qu’il permettra de faire sortir de la pauvreté environ 100 000 personnes. Comme mentionné plus tôt, le seuil de pauvreté utilisé pour estimer le nombre de personnes qui sortiront de la pauvreté est celui de la MPC, évalué à environ 18 000 $ (puisqu’on a vu plus tôt que le revenu de 18 029 $ prévu en 2023 pour les personnes seules admissibles au «revenu de base» représente 100,1 % de ce seuil, cela signifie que le seuil est de 18 011 $). Or, la définition de la pauvreté utilisée dans le tableau précédent (A2) est basée sur le taux de faible revenu de la MFR 60 % (comme indiqué dans le titre de ce tableau), c’est-à-dire sur le seuil de la mesure de faible revenu (MFR) qui représente 60 % du revenu médian, revenu que le document ne précise pas (grrrr). Or, ce seuil est bien différent de celui de la MPC. Par exemple, on peut voir sur ce tableau de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) que le seuil de faible revenu de la MFR canadienne, qui est calculée à 50 % du revenu médian des ménages, s’élevait à 19 669 $ pour une personne en 2015. On peut donc estimer que ce seuil sera porté à au moins 20 000 $ en 2017 (ce qui ne serait une hausse que de 1,7 % sur deux ans). Dans ce cas, le seuil de la MFR à 60 % du revenu médian serait de 24 000 $ (20 000 $ / 50 % puis multiplié par 60 % = 24 000 $). Pour deux personnes, le seuil de faible revenu de la MFR canadienne était de 27 815 $ en 2015 et serait au moins à 28 000 $ en 2017 (hausse de 0,7 % en deux ans) et donc à 33 600 $ selon la MFR à 60 %.

Or, le document prétend que le nombre de personnes qui sortirait de la pauvreté serait le même avec les deux taux de faible revenu (MPC et MFR 60 %). On y calcule que cette sortie de la pauvreté selon la MFR 60 % de 100 000 personnes ferait baisser le taux de faible revenu de 1,4 point de pourcentage, baisse à laquelle on ajoute la baisse prévue de 0,4 point associée à l’introduction de l’Allocation canadienne pour enfants pour une baisse totale de 1,8 point de pourcentage, ce qui explique que dans le tableau précédent (A2), le taux de faible revenu passe dans la première colonne de 17,6 à 15,8 «avec ce plan». Par contre, nulle part le document n’explique par quelle magie le nombre de personnes qui verraient leur revenu passer au-dessus de 18 000 $ serait le même que le nombre de personnes qui le verrait passer au-dessus de 24 000 $ (pour les couples sans enfants, on parlerait de 26 400 $ et de 33 600 $). En fait, le document tente de l’expliquer. On y lit que «L’examen des statistiques de ces deux mesures de la pauvreté (dispersion du revenu pour les personnes sous les seuils de faible revenu) montre qu’une mesure visant à rehausser le revenu disponible de la population à faible revenu devrait se traduire par une baisse du même ordre de grandeur du taux de faible revenu calculé à partir de ces deux mesures de faible revenu. Ceci s’explique en partie par le fait que ces deux indicateurs de la pauvreté suivent les mêmes tendances dans le temps». Sauf que le document ne mentionne aucune de ces statistiques examinées!

En fait, le tableau A3 nous montre que la sortie de la pauvreté de 73 000 des 100 000 personnes prévues serait due aux personnes bénéficiant du «revenu de base». Or, on l’a vu plus tôt, plus de 97 % des personnes en bénéficiant seront des personnes seules qui auront un revenu disponible de 18 029 $ et des couples sans enfants qui toucheront 26 400 $. Si ces niveaux de revenus leur permettraient de surpasser les seuils de faible revenu de la MPC (de respectivement 0,1 % et 3,6 %), ils les laisseront bien loin des seuils de faible revenu de la MFR 60 % (24 000 $ pour une personne seule et 33 600 $ pour un couple). Alors, d’où viendraient les 100 000 personnes qui permettraient de faire baisser le taux de faible revenu de la MFR 60 % de 17,6 % à 15,8 % grâce à ce plan? Mystère…

Et alors…

On a vu dans ce billet qu’en plus des reproches mérités que ce plan a reçus jusqu’à maintenant, on y trouve une surévaluation des avantages qu’il procurera avant 2023 (dans deux élections…) et de nombreuses affirmations non démontrées et même carrément mensongères. On semble croire que les quelques personnes qui se taperont les 88 pages de ce document sont naïves, ne savent pas compter et sont prêtes à gober n’importe quoi. Oui, certains bénéficieront de ce plan, ne le nions pas et sachons l’apprécier, mais, non, l’article 4 de la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale ne sera pas plus respecté en 2023 qu’il ne le fut en 2013. Je ne peux conclure qu’en empruntant l’expression utilisée par Ianik Marcil : condonc, monsieur le ministre, tu nous niaises-tu?

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Une culture d’agression

11 décembre 2017

Dans son livre Une culture d’agression – Masculinités, industries du sexe, meurtres en série et de masse, Richard Poulin, professeur associé au Département de sociologie et d’anthropologie de l’Université d’Ottawa, examine en détail les différentes formes d’agressions provenant des hommes. Même si cela n’est pas indiqué sur le livre, il s’agit en fait d’un recueil de textes écrits et parus auparavant.

Introduction – Une culture d’agression : À l’aide de nombreuses données sur les agressions (sexuelles et autres), les relations sexuelles tarifées, la consommation de pornographie, le harcèlement (sexuel et psychologique) et la violence, et les crimes dits conjugaux, l’auteur montre que ces agressions viennent en forte majorité d’hommes, visent bien davantage des femmes et sont trop souvent tues et impunies lorsque rapportées. Ces faits révèlent selon lui l’existence «d’un système, d’une culture d’agression», de possession et de domination. Il conclut cette introduction en précisant que ce livre vise à aider «à briser le silence et à réfléchir sur ces masculinités qui exploitent, agressent, violent et tuent».

Prolégomènes – Pulsions, dominations et sadisme culturel

Valeur vénale, domination sexuelle et tyrannie narcissique de l’apparence. Sexe objectifié et sadisme culturel (paru en 2012) : Richard Poulin et Patrick Vassort analysent dans ce texte certains des concepts mis de l’avant par le Marquis de Sade («l’homme a le droit de posséder autrui pour en jouir et satisfaire ses désirs») et par Karl Marx (notamment la transformation des activités humaines – ici sexuelles – en marchandises).

Première partie : prostitution

Violence, pouvoir masculin et prostitution (2010) : L’auteur se penche dans ce chapitre sur la prostitution, son industrialisation et sa mondialisation (tant par le tourisme sexuel que par la «traite à des fins d’exploitation sexuelle»). Il y développe quelques thèmes mentionnés dans le précédent chapitre, notamment la marchandisation des activités sexuelles, exacerbées dans le milieu criminel, mais aussi de nouveaux thèmes, comme l’historique de violence vécu par presque toutes les prostituées. Il conclut en expliquant les raisons pour lesquelles il se prononce fortement contre la réglementation et la décriminalisation de la prostitution.

Crime organisé, trafic des migrantes et traite des êtres humains (2011) : L’auteur condamne les lois qui limitent trop les migrations, car elles avantagent le crime organisé qui peut imposer comme paiement pour son aide à la migration le contrôle du corps des personnes qu’il «aide». Cela touche bien sûr la prostitution, mais pas uniquement. Par contre, il dénonce les pays qui encouragent le tourisme sexuel (de façon directe ou indirecte, parfois sous les recommandations du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale de se doter d’infrastructures de loisirs et de divertissement) et même la migration de leurs jeunes femmes vers d’autres pays comptant sur elles pour faire entrer au pays des devises fortes.

Le système de la prostitution militaire en Corée du Sud, en Thaïlande et aux Philippines (2006) : L’auteur examine cette fois l’établissement de bordels de «réconfort» japonais avant et au cours de la Deuxième Guerre mondiale, d’installations «récréatives» en Corée lors de la guerre de Corée et de «rest and recreation sites» en Thaïlande et aux Philippines lors de la guerre du Vietnam. Bien souvent, ces «institutions» ont servi de base au tourisme sexuel à la fin des guerres pour lesquelles elles avaient été établies. L’auteur mentionne aussi que des services sexuels sont offerts aux soldats des forces de maintien de la paix dans la plupart des pays où elles sont présentes.

Prostitution et traite des êtres humains, controverses et enjeux (2008) : Selon l’auteur (et bien d’autres personnes!), la prostitution «est une industrie essentiellement vouée au plaisir masculin, ce plaisir étant compris en termes de pouvoir et pas seulement sur le simple plan de la «satisfaction sexuelle». Dans ce chapitre, il présente les différentes positions sur cette activité (abolitionnistes, déréglementaristes, réglementaristes et, dans une moindre mesure, prohibitionnistes), puis de nombreux règlements et ententes internationales sur le sujet.

Deuxième partie : pornographie

La pornographie comme faire-valoir sexuel masculin (tiré d’un texte datant de 1998) : La thèse de l’auteur «est que l’on peut appréhender la pornographie comme un faire-valoir sexuel masculin, une mise en valeur de l’homme comme homme (dans sa spécificité sexuée), de l’homme donc comme homme dominant».

La tyrannie du nouvel ordre sexuel. Cinquante ans après la naissance de Playboy (2003) : «L’objectif de cet article est d’examiner l’état actuel de l’industrie pornographique et de tirer un bilan de connaissances sur les effets de la consommation de la pornographie.»

Apparence, hypersexualisation et pornographie (2009) : Dans les magazines et d’autres médias, «l’émancipation et l’autonomie féminines se réduisent à l’accomplissement sexuel performatif individuel et à l’adoption de codes pornographiques». L’auteur aborde aussi dans ce chapitre la publicité «porno chic», la mode hypersexualisée, la pornographisation de la culture, la «tyrannie du nouvel ordre sexuel», la «saturation sexuelle et sexiste de l’espace public», la surexposition de l’intime et l’influence sociale de la pornographie.

Pornographisation : adocentrisme, juvénalisation des femmes et adultisation des filles (2013) : L’industrie pornographique «a envahi la sphère publique, imprimant sa marque sur les autres secteurs de l’économie (mode, publicité, littérature, jeux vidéo, musique, cinéma, etc.), tout en y imposant certains de ses codes et de ses normes. C’est ce que plusieurs nomment le processus de pornographisation». L’auteur reprend par la suite des thèmes abordés dans les textes précédents, utilise parfois les mêmes données et références, répète même certaines phrases, puis se penche plus en détail sur la pornographie des «teenagers».

Troisième partie : tueries

Une violence chargée de sens (2009) : L’auteur analyse dans ce texte les homicides de masse et en série «pour comprendre leurs mécanismes sociaux fondamentaux». Au lieu de chercher des explications dans le passé du meurtrier, il examine plutôt les caractéristiques des victimes de façon à tenter de comprendre «la dynamique politique et sociale» de ces meurtres.

Misogynie et racisme, les fondements des meurtres en série (2009) : Après avoir présenté quelques caractéristiques des meurtriers en série, qu’ils soient organisés ou pas, tout en précisant que le profilage est beaucoup moins précis et utile que le FBI ne le prétend, l’auteur examine d’autres facteurs, dont la consommation de pornographie et l’origine sociale et ethnique chez les meurtriers (entre autres plus souvent des hommes caucasiens), et la proportion démesurée de prostituées, de membres des minorités ethniques (notamment autochtones au Canada) et de femmes démunies et marginalisées parmi les victimes.

Misogynie et meurtres de masse : tendances sociales avant et après le drame de la Polytechnique (2010) : Lors de meurtres de femmes par leur conjoint, les médias parlent souvent de drames familiaux. Ils annoncent une tuerie dans un lieu public, voire d’enfants qui en tuent d’autres, «expressions qui occultent la violence masculine». En effet, les hommes sont fortement majoritaires parmi les meurtriers (ils sont même 100 % des auteurs de tueries dans les écoles). L’auteur développe dans ce chapitre le concept des modèles masculins hégémoniques et le rôle de ces modèles dans les meurtres de femmes, en mentionnant notamment que ces modèles sont souvent normalisés par la famille et valorisés par la société.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Si je ne regrette pas d’avoir lu ce livre pour la réflexion qu’il permet et pour la somme considérables de données et de faits qu’il contient, j’hésite un peu à en recommander la lecture. Chose certaine, il faut avoir le moral solide et être capable d’une certaine distanciation avec le sujet pour endurer les histoires d’horreurs que l’auteur présente (dans un article sur ce livre paru dans le Devoir, l’auteur avoue même avoir dû laisser de côté ces thèmes dans sa carrière de peur de devenir fou). Ensuite, comme il s’agit d’un recueil de textes pour la plupart autosuffisants, les répétitions sont fréquentes, quoique moins que je ne le craignais. Sans remettre en question la pertinence des propos de l’auteur ni des liens qu’il établit entre ses sujets (prostitution, pornographie et tueries) et le patriarcat et le néolibéralisme, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver à quelques reprises qu’il en mettait un peu. Mais, cela est peut-être aussi dû à la dureté de ce livre. Au moins, les notes sont en bas de page!

Situation sur le marché du travail des femmes arabes de 2006 à 2016

8 décembre 2017

Au cours de la période de division qui a suivi le dépôt de la charte des supposées valeurs québécoises par le gouvernement Marois en 2013, j’avais cru bon de publier un billet sur la situation sur le marché du travail des femmes arabes. En effet, cette charte prévoyait entre autres d’interdire le port de signes religieux ostentatoires par les employé.es du secteur public (y compris dans les organismes offrant des services de garde subventionnés, même si les employeurs qui offrent ces services ne font pas partie du secteur public), mesure qui aurait frappé en premier lieu les femmes musulmanes qui portent un hijab. Dans ce contexte, je me suis dis qu’il serait intéressant de savoir quelle était la situation sur le marché du travail des femmes qui seraient les plus touchées par cette mesure. Même si toutes les femmes musulmanes ne portent pas le hijab et si toutes les femmes arabes ne sont pas musulmanes, les données disponibles les plus pertinentes pour examiner cette situation portent sur les femmes arabes.

Les seules données de Statistique Canada qui permettent une telle analyse ne sont publiées qu’aux cinq ans, car provenant des recensements (et de l’Enquête nationale auprès des ménages en 2011). Or, les données pertinentes du recensement de 2016 ont été publiées sur le site de Statistique Canada il y a moins de deux semaines. L’occasion est donc belle pour mettre à jour ce billet.

Cette question est importante, et pas uniquement en raison des intentions des personnes qui voudraient interdire le port de signes religieux ostentatoires dans les emplois des services publics. En effet, le milieu du travail est un des vecteurs les plus efficaces pour favoriser non seulement l’intégration économique, mais aussi l’intégration sociale. Leur situation sur le marché du travail est donc un indicateur important de la qualité de leur intégration.

Populations étudiées et scolarité

Compte tenu des fichiers disponibles sur Internet, j’ai choisi de comparer les immigrantes arabes récentes (ici depuis au plus cinq ans) avec les autres immigrantes récentes et avec les natives du Canada qui ne sont pas membres d’une minorité visible. J’ai limité les données à celles sur les femmes âgées de 25 à 54 ans, ce qu’on appelle le principal groupe d’âge actif sur le marché du travail, car il est important de ne pas faire ce genre de comparaison avec des populations dont la composition démographique est trop différente (il n’y a par exemple presque pas d’immigrantes récentes âgées de plus de 55 ans, tandis que ce groupe est important et en croissance chez les natives). Pour savoir à quel point ces populations sont comparables, j’ai pensé commencer cette analyse en présentant quelques données sur leur niveau de scolarité. Ces données (et celles du tableau suivant) proviennent des fichiers 97-562-XCB2006017 (pour 2006), 99-012-X2011038 (2011) et 98-400-X2016286 (2016).

Un des aspects intéressants dans la comparaison de données sur les immigrantes récentes (c’est-à-dire qui sont présentes au Canada depuis moins de cinq ans) provenant de différents recensements est qu’elles ne touchent pas les mêmes femmes d’un recensement à l’autre. Ainsi, la plupart des immigrantes récentes de 2006 ne le sont plus en 2011 et en 2016, car ici depuis plus de cinq ans (sauf celles arrivées entre le début de 2006 et la semaine de référence en mai 2006). Il s’agit donc de populations presque totalement différentes. Par contre, une bonne partie des natives qui ne sont pas membres d’une minorité visible (dernière colonne) sont les mêmes dans les trois années couvertes (soit celles qui avaient entre 25 et 44 ans en mai 2006 et qui étaient encore au Québec en mai 2016).

On peut constater que les immigrantes récentes arabes étaient, aussi bien en 2006 qu’en 2011 et en 2016, beaucoup plus scolarisées que les natives avec une proportion de titulaires de baccalauréats, de maîtrises et de doctorats deux fois plus élevée en 2006 et en 2011, et 60 % plus élevée en 2016 (47 % par rapport à 29 %), et légèrement plus que les autres immigrantes récentes (qu’elles fassent partie ou pas des minorités visibles). On notera que si les pourcentages de bachelières arabes furent très semblables au cours des trois années couvertes (entre 47,0 % et 49,3 %), le pourcentage de titulaires de diplômes postsecondaires (je n’ai pas considéré les certificats et diplômes d’apprenti ou d’écoles de métiers) fut un peu moins élevé en 2016 (67,3 % par rapport à 73,5 % en 2011 et 71,6 % en 2006) tout en demeurant nettement supérieur à celui des femmes natives qui ne sont pas membres d’une minorité visible (56,9 %), mais à peine plus élevé que celui des autres immigrantes récentes (65,7 %). Ce qu’il y a de remarquable à ces données, c’est qu’elles s’appliquent à une population qui comprend à la fois des immigrantes sélectionnées, des conjointes d’immigrants sélectionnés, des réfugiées et des immigrantes de la catégorie du regroupement familial (dans des proportions que j’ignore). Ces taux de scolarité plus élevés que ceux de la population native laissent présager qu’elles ont du succès sur le marché du travail, non? Non!

Situation sur le marché du travail

Le tableau qui suit montre la situation sur le marché du travail des immigrantes arabes récentes, des immigrantes arabes présentes depuis plus de cinq ans et des natives non membres des minorités visibles, toujours pour la population âgée de 25 à 54 ans.

On peut voir dans ce tableau que les immigrantes arabes récentes, même si elles étaient les plus scolarisées, étaient celles qui avaient en 2006, en 2011 et en 2016 :

  • les taux d’activité les plus faibles et de loin, et encore plus en 2016 qu’en 2006 et en 2011; en 2016, parmi les 12 groupes de minorités visibles pour lesquels Statistique Canada fournit des données, leur taux d’activité était toutefois légèrement plus élevé que celui des Asiatiques occidentales (provenant par exemple de l’Iran et de l’Afghanistan, population aussi fortement musulmane), des Coréennes et des Asiatiques du sud;
  • les taux d’emploi les plus faibles et de très loin, et encore plus en 2016 qu’en 2006 et en 2011, taux s’étant situés à moins de la moitié de ceux des natives non membres des minorités visibles aussi bien en 2006 (38,9 % par rapport à 79,3 %) qu’en 2011 (39,7 % par rapport à 81,8 %) et en 2016 (36,7 %, taux encore plus bas qu’auparavant, par rapport à 83,8 %, taux au contraire plus élevé qu’en 2006 et en 2011); dans ce cas, parmi les 12 groupes de minorités visibles, seules les Asiatiques occidentales avaient un taux d’emploi inférieur (33,7 %);
  • et les taux de chômage les plus élevés, et de très, très loin, par exemple, entre sept et huit fois plus élevé que celui des natives non membres des minorités visibles en 2016 (29,7 % par rapport à 3,9 %); ici, aucun des 11 autres groupes de minorités visibles ne montrait un taux de chômage plus élevé en 2016, les Asiatiques occidentales arrivant au deuxième rang (25,7 %).

On peut mieux illustrer ces données en considérant que, sur 100 immigrantes arabes récentes, 63 ne travaillaient pas en mai 2016 (61 en mai 2006 et 60 en mai 2011), soit près de quatre fois plus que chez les natives non membres d’une minorité visible (16). Parmi ces 63 femmes, il y en avait 15,5 qui cherchaient un emploi, soit près de cinq fois plus que les 3,4 natives non membres d’une minorité visible qui en faisaient autant. Quant aux 47,7 autres immigrantes arabes récentes (par rapport aux 13 autres natives non membres d’une minorité visible), on peut toujours essayer de deviner. Étaient-elles en formation? Découragées de chercher un emploi sans en trouver? Étaient-elles obligées de rester à la maison? Ont-elles choisi de ne pas travailler? Sûrement un peu de tout cela, mais c’est impossible de savoir quelle proportion s’applique à ces différentes hypothèses et peut-être à d’autres!

Le tableau montre aussi que, si les immigrantes arabes présentes ici depuis plus de cinq ans ont une situation sur le marché du travail moins atroce, seulement 63 % d’entre elles travaillaient en mai 2016 et leur taux de chômage demeurait trois fois plus élevé que celui des natives non membres d’une minorité visible (11,3 % par rapport à 3,9 %). Et je rappelle que les femmes arabes ne sont pas toutes musulmanes et que même ces dernières ne portent pas toutes un hijab!

Revenus d’emploi

J’ai trouvé dans les données diffusées il y a deux semaines par Statistique Canada un fichier (le 98-400-X2016277) contenant quelques données sur le revenu d’emploi selon le statut d’immigration (mais sans précision sur la période d’immigration) et le groupe de minorités visibles. Cela m’a permis de construire le tableau qui suit.

La première colonne indique la proportion des membres des six populations analysées à avoir reçu un revenu d’emploi l’année précédant le recensement de 2016, soit en 2015. On voit que, qu’elles aient été bachelières (y compris les titulaires de maîtrise et de doctorat) ou aient eu une scolarité moindre, cette proportion fut beaucoup plus faible chez les immigrantes arabes âgées de 25 à 54 ans (récentes et plus anciennes) que chez les bachelières natives non membres d’une minorité visible du même âge (par exemple, 67,5 % par rapport à 95,6 % pour les bachelières). Cet écart ressort encore plus si on compare celles qui n’ont pas eu de revenu d’emploi en 2015 (32,5 % par rapport à 4,4 %, soit plus de sept fois plus). La situation des femmes arabes qui sont nées au Canada est nettement meilleure que celle des immigrantes arabes, mais celles sans revenu d’emploi étaient quand même proportionnellement deux fois plus nombreuses que chez les bachelières natives non membres d’une minorité visible (9,1 % par rapport à 4,4 %). On notera toutefois qu’il y avait 15 fois moins de bachelières arabes nées au Canada que nées à l’étranger (donnée non illustrée).

Les deuxième et troisième colonnes présentent des constats semblables, la deuxième montrant le revenu d’emploi médian des femmes qui en ont eu un (soit le revenu qui est surpassé par la moitié de la population étudiée et qui est supérieur à celui de l’autre moitié) et la troisième la moyenne de ces revenus. Je ne vais donc ne commenter que les résultats de la deuxième colonne. Le revenu médian de l’ensemble des natives non membres d’une minorité visible (36 976 $) était 70 % plus élevé que celui de l’ensemble des immigrantes arabes (21 555 $). Non seulement ces dernières étaient en 2015 proportionnellement moins nombreuses à gagner un revenu d’emploi, mais ce revenu était beaucoup moins élevé. Cet écart est encore plus élevé entre les immigrantes arabes bachelières (29 601 $) et les natives bachelières non membres d’une minorité visible (56 482 $, soit 90 % de plus). Si l’ensemble des femmes arabes nées au Canada qui ont reçu un revenu d’emploi en 2015 ont reçu un revenu médian semblable à celui de l’ensemble des natives non membres d’une minorité visible (37 212 $ par rapport à 36 976 $), elles ont vu leur revenu médian augmenter beaucoup moins que l’ensemble des natives non membres d’une minorité visible quand elles étaient titulaires d’au moins un baccalauréat (46 188 $ par rapport à 56 482 $, soit 22 % de plus). Il faut dire que la proportion des natives arabes ayant reçu un revenu d’emploi qui étaient titulaires d’au moins un baccalauréat (58,3 %) était beaucoup plus élevée que chez les natives non membres d’une minorité visible dans la même situation (31,3 %).

Autres données

Il aurait été intéressant de compléter le portrait avec une analyse des professions exercées par les femmes arabes par rapport à celles dans lesquelles travaillaient les natives non membres d’une minorité visible, ainsi que des industries où on les retrouve, mais Statistique Canada n’a pas publié de données à ce sujet à ma connaissance. J’aurais entre autres aimé savoir la proportion des femmes arabes en emploi qui travaillent dans le secteur public et dans les services de garde parce que leurs diplômes universitaires ne sont pas reconnus. Si jamais je trouve des données à ce sujet, c’est certain que je compléterai l’information de ce billet!

Et alors…

En empêchant les femmes qui portent le hijab, par choix ou pas, de travailler dans des emplois du secteur public qui représentent plus de 20 % du marché du travail (voir à la page 16 de ce document), sans tenir compte des emplois dans les services de garde où il semble que les femmes arabes sont relativement nombreuses, on pénaliserait en fait la minorité des immigrantes arabes récentes qui travaillent et le faible 63 % des immigrantes arabes non récentes qui en font autant. Pourtant, même sans cette interdiction, elles ne semblent pas vraiment favorisées sur le plan de l’emploi et se font déjà mettre des bâtons dans les roues lorsqu’elles veulent s’intégrer économiquement et socialement. Ce n’est pas en les empêchant de s’intégrer que l’on contribuera à l’égalité entre les hommes et les femmes!

Le facteur Nobel

4 décembre 2017

C’est un peu grâce à Christian Nadeau que je me suis procuré le livre The Nobel Factor. The Prize in Economics, Social Democracy and the Market Turn, (Le facteur Nobel – Le prix en économie, la social-démocratie et la montée du libéralisme de marché) de Avner Offer et Gabriel Söderberg. En effet, j’avais entendu parler de ce livre, mais c’est un statut de Christian (qui, de mémoire, conseillait une critique très positive de ce livre) qui m’a poussé à le réserver à la bibli. Ce livre présente l’histoire de la création du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 1968 et analyse son impact sur le virage à droite des politiques économiques en Suède, en Europe et aux États-Unis.

Introduction : Les économistes sont parmi les professionnels les plus consultés sur la façon de gérer la société. Pourtant, le courant le plus influent de cette discipline applique une théorie qui ne repose pas sur la réalité et qui est rarement testée empiriquement. À ce sujet, les auteurs avancent que «l’économie est difficile à maîtriser, mais facile à croire». Ils poursuivent en donnant des exemples des hypothèses irréalistes sur lesquelles cette théorie repose et en montrant que les politiques sociales-démocrates mises en œuvre au cours des trois décennies suivant la Deuxième Guerre mondiale allaient à l’encontre de cette théorie, alors que, à la même époque, les membres de la Société du Mont-Pèlerin militaient pour son application stricte (je simplifie…). Dans ce livre, les auteurs comptent démontrer que le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel a justement été créé en 1968 pour combattre les politiques sociales-démocrates suédoises et mondiales, et promouvoir les mécanismes du libéralisme de marché.

1. Les machines imaginaires : On associe généralement les économistes à des personnes qui s’intéressent au monde réel. Mais, en fait, la «littérature économique est largement spéculative, une exploration apparemment non concluante de mondes possibles». D’ailleurs, environ la moitié des lauréats du prix de la Banque de Suède l’ont reçu pour leur contribution théorique, en général liée à la construction de modèles, sans que ceux-ci n’aient eu l’obligation de correspondre le moindrement au monde réel. Ils expliquent ensuite avec de nombreux exemples comment les modèles économiques sont construits (avec plein d’hypothèses qu’on sait fausses) et comment ils fonctionnent (mais ne correspondent bien sûr pas à la réalité!). Et, c’est en se basant sur ces modèles que les économistes néolibéraux prétendent que l’intervention gouvernementale est nuisible, qu’on doit déréglementer le marché du travail (et le secteur financier) ou que l’impôt sur le revenu nuit plus à l’économie que les taxes à la consommation… En fait, ces modèles et cette théorie visent carrément à contester la social-démocratie et les politiques keynésiennes. Un des bons textes que j’ai lus pour déconstruire la théorie économique orthodoxe!

2. Un prix en «sciences économiques» : Les auteurs expliquent l’importance du prix de la Banque de Suède et des prix Nobel. Ce n’est pas seulement la somme élevée reçue par ses lauréats qui importe, mais bien plus la crédibilité qu’ils procurent : les lauréats deviennent instantanément des savants et des références dans leur discipline et même dans d’autres domaines (en tout cas, selon les journalistes qui demandent leur avis sur tout). Ils soulignent l’incongruité d’en accorder un à des personnes qui ont fait avancer une discipline aussi peu basée sur les faits que l’économie orthodoxe. Dans les autres disciplines scientifiques (comme en chimie et en physique), le prix Nobel n’est en effet remis que lorsqu’une théorie ou une découverte est prouvée. Par exemple, Peter Higgs n’a reçu ce prix en physique qu’en 2013, quand l’existence de son boson a été démontré, alors qu’il avait prévu sa présence dès 1963, 50 ans plus tôt! Ils présentent ensuite le processus de nomination qui fut souvent contesté, et pas seulement pour le prix en économie (par exemple, Einstein n’a reçu le prix qu’en 1921, et pas pour ses travaux sur la relativité que certains membres du comité de sélection contestaient!). Finalement, ils présentent les doutes de nombreux lauréats du prix de la Banque de Suède sur l’aspect scientifique de la discipline économique.

3. Les racines amères: la finance et la social-démocratie entre les guerres : Le vrai prix Nobel et le prix de la Banque de Suède ont en commun d’avoir été créés par une seule personne, par un vrai philanthrope dans le premier cas et par un financier qui a refilé la facture au peuple de la Suède dans le deuxième. Les auteurs racontent ensuite l’évolution du rôle des banques centrales dans le contrôle de la monnaie et de l’inflation à partir du XVIIIe siècle jusque dans les années 1930, alors qu’elles étaient les représentantes du secteur financier, ne juraient que par l’étalon-or et ne se préoccupaient pas du tout du chômage et de la croissance économique. Les auteurs nous emmènent ensuite en Suède où les économistes membres de l’École de Stockholm prônaient l’intervention gouvernementale pour relancer l’économie, devançant en fait l’école keynésienne à cet égard. D’ailleurs, les sociaux-démocrates furent au pouvoir en Suède de 1932 jusqu’au début des années 1970. Pendant ce temps, les banques centrales devenaient indépendantes dans la plupart des autres pays et prenaient fréquemment des décisions allant à l’encontre des politiques interventionnistes des gouvernements.

4. La Riksbank crée un prix Nobel : La Riksbank, la banque centrale de Suède, n’a toutefois obtenu son indépendance qu’en 1985. Selon les auteurs, cela est un des facteurs qui a permis à la Suède de devenir un des pays les plus prospères et surtout les plus égalitaires de la planète. La Riksbank a en effet dû, souvent à son corps défendant, appuyer les politiques sociales-démocrates du gouvernement suédois. En 1962, elle a demandé au gouvernement de conserver une partie de ses profits pour instituer un organisme de financement de la recherche qui serait mis en branle lors de son 300ème anniversaire (anniversaire un peu fabriqué, car elle n’était qu’une petite banque ordinaire en 1668). Cela lui fut accordé, l’organisme fut établi, mais une partie de ce financement a servi en fait à créer le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel… Et, même si la grande majorité des économistes suédois étaient pour la social-démocratie, le jury de ce prix était formé de membres favorisant le libéralisme de marché. C’était la revanche de la Riksbank!

5. Est-ce que l’économie a un biais politique? : Les auteurs documentent dans ce chapitre l’idéologie des lauréats du prix de la Banque de Suède (ceux qui favorisent les interventions gouvernementales et ceux qui préfèrent le laisser-faire du marché) entre 1969 et 2005 (que des hommes, la seule femme lauréate, Elinor Ostrom, l’ayant reçu en 2009), et montrent qu’un biais vers le libéralisme de marché s’est manifesté, mais surtout au cours de périodes précises, en lien avec l’idéologie de la présidence du comité de sélection. Alors que les lauréats se répartissent assez également entre ces deux idéologies entre 1969 et 2005, environ 65 % des économistes universitaires et professionnels favorisent les interventions gouvernementales (à des degrés divers, bien sûr). Par ailleurs, plus des deux tiers des lauréats étaient des théoriciens, surtout néoclassiques et néokeynésiens.

6. Les réputations individuelles (avec Samuel Bjork) : Les auteurs tentent d’estimer l’impact de l’obtention du prix de la Banque de Suède sur la réputation, la notoriété et la carrière des lauréats. Ils trouvent que cet effet a grandement varié selon le cas, mais fut presque toujours positif. C’est Friedrich Hayek qui a connu la hausse la plus importante de sa notoriété. Les auteurs se penchent ensuite sur le cas des «refusés» (en français dans le texte) les plus célèbres. Ils en retiennent 12, dont Joan Robinson et John Kenneth Galbraith, deux économistes hétérodoxes de gauche, et observent qu’ils ont été autant cités, sinon plus, que les lauréats du prix. Finalement, la palme des citations et de la notoriété revient à Adam Smith, suivi de Karl Marx, tous deux devant le plus cité des lauréats, Milton Friedman.

7. Les Nobel d’économie et la social-démocratie : Les auteurs présentent des travaux empiriques qui ont été soulignés par l’obtention d’un prix de la Banque de Suède. Ces travaux ont touché aussi bien les comptes nationaux (dont l’invention du PIB) et le monétarisme (revenus du cycle de vie, taux naturel de chômage, théorie quantitative de la monnaie, etc.), que l’institutionnalisme (notamment en économie du développement), l’économie comportementale (existence de biais cognitifs, rationalité limitée de l’être humain, etc.) et la finance (dont l’idée zombie de l’efficience des marchés financiers).

Les auteurs expliquent ensuite que la plupart des pays industrialisés ont commencé à appliquer des politiques sociales-démocrates après la Deuxième guerre mondiale. Ils notent aussi que huit membres de la Société du Mont-Pèlerin qui combat ces politiques au profit du libéralisme de marché ont reçu le prix de la Banque de Suède. Cela dit, quelques économistes qui considèrent essentiel de réglementer les marchés l’ont aussi reçu, démontrant notamment les conséquences de l’asymétrie de l’information, la présence de biens publics, l’existence de défaillances du marché (dont la présence d’externalités positives et surtout négatives) et l’acquisition de rentes.

8. Les modèles en politique: Assar Lindbeck et la social-démocratie suédoise : Le succès des politiques sociales-démocrates après la Deuxième guerre mondiale – on a baptisé cette période les Trente glorieuses – n’a jamais ébranlé les croyances des théoriciens orthodoxes : l’intervention de l’État n’est pas supposée être efficace (même si elle a démontré l’être) selon leurs hypothèses irréalistes et les conclusions qu’ils en ont tirées. Assar Lindbeck, au début social-démocrate, est un économiste suédois favorisant le libéralisme de marché. Très influent, il fut membre du comité de sélection du prix de la Banque de Suède au cours de ses 25 premières années et l’a présidé de 1980 à 1994, période au cours de laquelle le biais des lauréats vers le libéralisme de marché mentionné plus tôt s’est le plus manifesté. La suite du chapitre porte sur l’évolution de la politique suédoise au cours de ces années.

9. Suédosclerose ou pseudosclérose? La Suède dans les années 1980 : Les auteurs racontent d’autres événements survenus en Suède qui montrent l’aveuglement de la théorie économique orthodoxe. Les promoteurs du libéralisme de marché, notamment Assar Lindbeck, critiquent de façon véhémente la social-démocratie suédoise, lui reprochant surtout son manque d’incitatifs qui devrait avoir des effets négatifs majeurs, mais sont incapables de fournir de preuves de cette supposée sclérose dans la vraie vie. Et, cela ne les fait pas changer d’idée.

10. La crise réelle: Pas des incitations à l’emploi, mais du crédit fugitif : La Suède a connu une véritable crise dans les années 1990, mais elle n’était due ni au manque d’incitatifs ni aux politiques sociales-démocrates, mais bien au secteur financier, que le gouvernement a dû sauver après avoir déréglementé les prêts hypothécaires en 1985.

11. Au-delà de la Scandinavie: du consensus de Washington à la corruption des marchés :

«[traduction] La Scandinavie n’était qu’un détail dans le vaste complot dans lequel les promoteurs du libéralisme de marché se sont efforcés de prendre le contrôle de la politique mondiale avec le consensus de Washington. Leur idéologie est considérée ici sous trois aspects : la validité interne, la performance empirique et les conséquences inattendues. En bref, ces doctrines étaient inconstantes, ont échoué à plusieurs reprises et ont entraîné le domaine public dans les miasmes de la corruption, dans les pays développés comme dans les pays émergents. Il en fut ainsi, selon nous, parce que ces doctrines étaient fondées sur des modèles déficients de la réalité, caractéristique qui représente le fil conducteur de ce livre».

Ce chapitre contient une des meilleures critiques que j’ai lues sur le consensus de Washington, ses objectifs, son fonctionnement et ses conséquences.

Conclusion: semblable à la physique ou à la littérature? : L’économie est la seule discipline couronnée par un prix Nobel (enfin, par un prix qui a Nobel dans son nom) où des lauréats critiquent sans appel les concepts théoriques d’autres lauréats. Plutôt que basée sur la science, la montée du libéralisme de marché est essentiellement un phénomène politique et intellectuel. En effet, la plupart des «lois» et prescriptions de ce courant idéologique favorisent les plus riches au détriment des travailleurs et entraînent une hausse des inégalités. Les auteurs analysent ensuite d’autres aspects du manque de réalisme des hypothèses de l’économie orthodoxe et des conséquences négatives de son application. La seule façon selon eux de sortir la discipline économique de cette impasse est de favoriser la multidisciplinarité et, comme dans toute discipline scientifique, de toujours valider les hypothèses et les conclusions des théories économiques avec la réalité.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, et avec enthousiasme, mais avec quelques avertissements. On notera peut-être que j’ai décrit avec beaucoup plus de détails que je ne le fais habituellement le contenu de ce livre. Je me suis dit que, ce livre étant en anglais, moins de personnes seraient portées à le lire. Mais, même avec ces détails, mon billet ne fait qu’effleurer les sujets abordés que j’ai trouvés très intéressants et bien amenés. Dans ce sens, ce livre est certainement à lire. Par contre, je crois que la lecture de ce livre exige quelques connaissances sur l’histoire de la pensée économique. En effet, en analysant comme ils le font les travaux d’un bon nombre de lauréats du prix de la Banque de Suède, les auteurs analysent la presque totalité des écoles de pensée en économie. Sans connaissance préalable, on risque de s’y perdre. Et, autre qualité que j’ai appréciée, les notes sont en bas de page.

Je vais terminer ce billet avec quelques citations prises dans ce livre ou dans la critique dont j’ai parlé en amorce :

«La science économique [est] une discipline très faiblement fondée sur des données et des faits, qui déploie en revanche des trésors d’inventivité conceptuelle pour proposer des théories aussi efficaces socialement qu’empiriquement vides.»

«En conclusion, l’influence de l’économie est en contradiction avec ses lacunes en tant que philosophie, en tant que doctrine scientifique et en tant que proposition complète de normes politiques.»

Sur les modèles mathématiques sophistiqués :

«Il n’y a aucune raison d’être précis quand vous ne savez même pas de quoi vous parlez.»

Retour sur le Fonds des générations

2 décembre 2017

J’ai consacré un billet au Fonds des générations il y a un peu plus d’un an, à une époque où on en parlait peu. Si mon opinion sur ce fonds n’a pas changé depuis ce temps, j’ai constaté que bien des gens ne comprennent pas bien son fonctionnement ni ses avantages et désavantages. Or, comme la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke (CFFP) a publié au début novembre un cahier de recherche réalisé par Yves St-Maurice et Luc Godbout, avec la collaboration de Suzie St-Cerny, et intitulé Le Fonds des générations : où en sommes-nous? expliquant justement certains des enjeux entourant cet instrument financier après ses 10 premières années de fonctionnement, je crois pertinent d’en présenter ici certaines parties et de commenter sa méthodologie et ses conclusions.

Objectif

Le principal objectif de cette étude est «d’analyser l’évolution de l’endettement du gouvernement si le Fonds n’avait pas été créé», bref d’estimer l’impact spécifique du Fonds des générations sur la dette publique et d’ainsi vérifier s’il atteint bien les objectifs fixés lors de sa création. Comme je l’expliquais dans mon précédent billet, ce fonds vise simplement à profiter du fait que le gouvernement peut emprunter à un taux d’intérêt moins élevé que celui qu’il peut retirer de placements faits par la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). On espère ainsi que les revenus de placements acquis grâce à ce fonds seront plus élevés que les dépenses supplémentaires au service de la dette qu’on paiera parce qu’on n’a pas utilisé cet argent pour faire diminuer nos emprunts. J’espérais donc que l’étude de la CFFP fournirait un bilan de ce pari. C’est cela qu’elle fait, mais pas tout à fait correctement, comme on le verra.

Ça, c’est le principe. En fait, la loi qui l’a créé, la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations, instrumentalise en fait ce Fonds en faisant en sorte que le gouvernement doive équilibrer son budget après les versements qu’il fait dans ce fonds. Ainsi, cette loi l’oblige à faire, année après année, des surplus budgétaires équivalant au moins à ses versements dans le Fonds.

La dette et son évolution

L’étude contient une section expliquant différents concepts de dettes (brute, nette et «représentant les déficits cumulés»). Je ne vais présenter que la partie de cette section qui explique que, contrairement à ce que bien des personnes pensent, la dette peut augmenter (et elle le fait presque toujours) même si le budget est équilibré. En effet, le tableau 2 page numérotée 4 de l’étude (qui reproduit le tableau E.3 de la page numérotée E.11 du budget 2017-2018) montre que l’évolution de la dette brute dépend :

  • du solde budgétaire (bien sûr);
  • du solde des placements, prêts et avances : ceux-ci «englobent principalement la participation du gouvernement dans ses entreprises ainsi que les prêts et les avances consentis à des entités hors périmètre comptable du gouvernement» (page numérotée D.47 du budget 2017-2018); par exemple, le prêt de 1,3 milliard à Bombardier a fait augmenter la dette brute (mais pas la dette nette, puisque ce prêt représente un actif financier) et son éventuel remboursement la ferait baisser (son non-remboursement ne ferait pas augmenter la dette brute, mais ferait augmenter la dette nette, car ce prêt ne pourrait plus être considéré comme un actif); ce solde a toujours fait augmenter la dette au cours des 17 années passées présentées sur ce tableau et continuera à le faire au cours de ses cinq années de prévisions, notamment en raison de l’investissement dans le Réseau électrique métropolitain de Montréal (REM);
  • des investissements nets en immobilisations : il s’agit des investissements moins les amortissements qui sont, eux, inclus aux dépenses courantes (qui font donc diminuer le solde budgétaire); ce solde aussi a toujours fait augmenter la dette et continuera à le faire (ce qui n’est pas nécessairement une mauvaise chose, bien au contraire, tout dépendant des immobilisations effectuées);
  • du solde des autres facteurs : «Les autres facteurs comprennent notamment la variation des autres comptes, comme les «comptes à recevoir» (comptes débiteurs) et les «comptes à payer» (comptes créditeurs)»; ce solde est parfois positif et parfois négatif;
  • le solde des versements au Fonds des générations (y compris les revenus de placement) : au lieu d’être comptabilisés au solde budgétaire, ces versements sont plutôt soustraits par la suite de la dette brute; ce solde a toujours fait réduire la dette depuis sa création, mais la ferait augmenter si on retirait plus qu’on y verse au cours d’une année (il n’y a eu qu’un seul retrait au Fonds, soit en 2013-2014, retrait inférieur aux versements, utilisé de toute façon pour réduire la dette).

Cette description montre bien qu’il ne suffit pas d’avoir un budget équilibré pour stabiliser la dette. Par contre, l’étude ne mentionne pas qu’une véritable stabilisation d’une dette devrait davantage viser la stabilisation du ratio de la dette sur le PIB que du montant nominal de la dette. Or cette distinction est majeure, car elle permet d’ajouter plus de 5 milliards $ de marge de manœuvre au budget du Québec. D’ailleurs, même si la dette brute et la dette nette ont augmenté entre 2016 et 2017, le ratio de la dette brute a diminué de 0,7 point de pourcentage (de 53,4 à 52,7) et le ratio de la dette nette de 1,4 point (de 48,6 à 47,2).

Les scénarios

Le cœur de l’étude de la CFFP est de présenter dix scénarios qui permettent d’évaluer le rôle du Fonds des générations dans l’atteinte des objectifs de la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations. Les deux objectifs que l’étude observe sont l’abaissement du ratio de la dette brute sur le PIB de 53,4 en 2015-2016 à 45 en 2025-2026, et du ratio de la dette «représentant les déficits cumulés» sur le PIB de 31,5 à 17 au cours de la même période.

Les auteurs commencent en établissant un scénario de référence reposant sur des hypothèses sur la croissance économique (du PIB), les taux d’intérêt des emprunts et des placements du Fonds, les sommes qui seront versées dans le Fonds (ce qui est assez complexe, car le niveau de ces versements dépend de bien des facteurs, comme du prix de l’électricité et des profits d’Hydro-Québec, des redevances minières, des taxes sur les boissons alcooliques et j’en passe) et le solde budgétaire (prévu à zéro, donc à l’équilibre pour chaque année de prévision, ce qui devrait déjà être modifié compte tenu de la mise à jour récente du ministre des Finances). Ce scénario prévoit que les deux objectifs seront atteints, le ratio de la dette brute sur le PIB se situant à 41,8 en 2025-2026, niveau nettement inférieur à l’objectif de 45 (atteint deux ans plus tôt que ne l’exige la Loi, avec 44,5 en 2023-2024) et le ratio de la dette «représentant les déficits cumulés» sur le PIB se situant à 15,8 en 2025-2026, niveau aussi inférieur à l’objectif de 17. Jusque là, rien à redire.

Les auteurs effectuent ensuite des calculs similaires avec neuf autres scénarios, allant de l’inexistence du Fonds à la présence d’une récession en cours de route, de versements différents au Fonds et de l’utilisation du Fonds pour rembourser la dette. Je ne ferai pas le tour de ces scénarios, car ce serait fastidieux, mais présenterai quelques résultats et commenterai certaines lacunes dans les calculs des auteurs.

– résultats : En fait, un seul autre scénario, mis à part celui de référence, permet d’atteindre les deux objectifs de la Loi, un scénario qui est très semblable à celui de référence, si ce n’est que le Fonds est liquidé en fin de période, donc comptabilisé à sa valeur marchande plutôt qu’à sa valeur comptable. Je vous épargne les détails de cette différence (de moins de 2 milliards $ sur une dette brute d’environ 215 milliards $). Certains des autres scénarios permettent d’atteindre le premier objectif (ratio de la dette brute sur le PIB de 45 en 2025-2026), mais aucun le deuxième (le ratio de la dette «représentant les déficits cumulés» sur le PIB à 17 en 2025-2026). Le pire résultat est celui du scénario qui prévoit qu’il n’y aurait pas eu de création du Fonds des générations donc de versement au Fonds. On notera toutefois que, même avec cette hypothèse, les deux ratios observés auraient diminué, même si les auteurs ont, de leur propre aveu, omis certains facteurs dans leurs calculs.

– lacunes dans les calculs des auteurs : L’idée de comparer divers scénarios pour faire ressortir l’impact du Fonds des générations est très bonne. Mais, pour obtenir de bons résultats, on doit comparer les résultats des scénarios en ne faisant varier que l’utilisation du Fonds ou en faisant varier tout ce qu’il y a de différent entre ces scénarios et celui de référence. Or, ce n’est pas ce que font les auteurs.

Par exemple, dès le deuxième scénario, le premier différent du scénario de référence, qui examine ce qui se serait passé si le Fonds n’avait pas été créé, les auteurs supposent que l’équivalent des versements au Fonds aurait été dépensé en biens et services (ou n’aurait pas été «prélevé», ce qui aurait correspondu à une baisse de tarifs et de taxes). Or, ces dépenses auraient généré de l’activité économique, par exemple en embauchant plus de personnel dans le réseau scolaire (ou en diminuant l’ampleur des mises à pied), ce dont les auteurs ne tiennent pas compte volontairement. On peut en effet lire à la note 16 de la page numérotée 26 de l’étude : «Le scénario ne tient pas compte des effets positifs sur les revenus autonomes du gouvernement qu’aurait eu une ponction plus faible sur l’économie due à l’absence des revenus dédiés au Fonds». En fait, c’est encore pire, car ces dépenses auraient fait augmenter le PIB qui est le dénominateur dans le ratio de la dette sur le PIB. Une hausse du dénominateur aurait fait diminuer le ratio, ce que les auteurs ne considèrent pas. Bref, les recettes fiscales auraient été plus élevées, permettant de réduire la dette (ou de moins la faire augmenter), et le PIB aurait été plus élevé, faisant diminuer les deux ratios de la dette sur le PIB. Même avec cette lacune majeure, les calculs des auteurs montrent que le ratio de la dette brute sur le PIB serait passé de 55,6 en 2015-2016 à 50,9 en 2025-2026 et le ratio de la dette «représentant les déficits cumulés» sur le PIB de 33.8 à 24,9 en 2025-2026. Ces deux baisses (sous-estimées en raison des lacunes dans les calculs) montrent éloquemment qu’il n’y avait vraiment pas urgence dans la demeure à prendre des mesures d’austérité comme l’ont fait les précédents gouvernements (on oublie souvent que le PQ jugeait lui aussi urgent le retour au déficit zéro). Et, tous ces calculs ne tiennent pas compte du fait que nos enfants sont allés dans des écoles insalubres, que ceux qui avaient besoin de services spéciaux (orthophonie, psychoéducation, etc.) n’ont pas pu les avoir (ou du fait que les parents ont dû débourser de leur poche pour aller au privé pour que leurs enfants reçoivent ces services), que les tarifs des services de garde ont augmenté, que les services de santé ont été réduits, que le personnel de ces services a vu ses absences pour maladie augmenter, etc.

Il en est de même dans les autres scénarios, quoique l’impact est sûrement moins important, car le deuxième scénario est celui qui diffère le plus du scénario de référence. Je pensais toutefois que l’impact précis du Fonds ressortirait du quatrième scénario, car il est basé sur l’hypothèse que «Les revenus dédiés au Fonds [seraient] directement versés à la dette, incluant les économies sur le service de la dette». Normalement, comme les sommes non versées au Fonds seraient aussi utilisées pour faire diminuer la dette, je pensais que le résultat correspondrait bien à l’impact de la différence entre le taux d’intérêt payé en plus pour pouvoir verser des montants dans le Fonds et le rendement moyen des sommes «investies» dans le Fonds. Mais, non. Les auteurs ont réussi par une toute petite entourloupette à rendre ce scénario un peu moins intéressant qu’il ne devrait l’être. En effet, plutôt que de consacrer les économies d’intérêt sur le service de la dette à faire diminuer un peu plus celle-ci, ce qui correspondrait à l’esprit de ce scénario, les auteurs ont préféré considérer «que ces économies supplémentaires sur le service de la dette auraient été dépensées ou utilisées à des réductions d’impôt, n’affectant ni la dette brute ni la dette représentant les déficits cumulés». Et bien sûr, les auteurs n’ont pas non plus considéré que ces dépenses supplémentaires ou baisses d’impôts auraient fait augmenter le PIB… Il s’agit dans ce cas d’une omission de petite ampleur, mais fatigante. Ainsi, leur calcul pour le scénario de référence montre que la création du Fonds permet à la dette brute de se situer à 216,1 milliards $ en 2025-2026 ou à un ratio de la dette brute sur le PIB de 41,8, alors que le quatrième scénario la porterait à 225,5 milliards $ en 2025-2026 ou à un ratio de la dette brute sur le PIB de 43,6, des niveaux respectifs plus élevés de 9,4 milliards $ et de 1,8 point de pourcentage. En tenant compte des «économies supplémentaires» omises (en consacrant les économies d’intérêt sur le service de la dette à diminuer un peu plus celle-ci), j’ai estimé (avec leurs hypothèses) que ces différences auraient été respectivement de 8,0 milliards $ et de 1,5 point de pourcentage, un niveau seulement 15 % moins élevé que dans leur calcul. Je ne vois vraiment pas pourquoi ils ont choisi de faire ce calcul ainsi, sinon pour rendre le Fonds un peu plus avantageux qu’il ne l’est en réalité. Décevant.

Et alors…

En fait, si on met de côté toutes les finasseries de la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations (et des calculs des auteurs de l’étude présentée ici), on voit que la création du Fonds des générations n’est pas une mauvaise chose en soi, bien au contraire, mais n’a quand même pas un impact aussi grand qu’on nous le laisse entendre. En fait, selon les calculs de l’étude de la CFFP (remaniés par mes soins), en 2025-2026, après 17 ans d’existence, ce Fonds aura fait réduire la dette de 8,0 milliards $, soit de 3,5 % (216,1 milliards $ en 2025-2026 au lieu de 224,1 milliards $ en 2025-2026, 8/224,1 = 3,546 %). Heureusement que la perte de plus de 10 % de sa valeur a eu lieu en 2008-2009, alors qu’il y avait un peu moins de 500 millions $ dans ce fonds, car s’il arrivait la même chose en 2025 alors que la valeur de ce fonds s’élèvera à plus de 45 milliards $, plus de la moitié du gain accumulé disparaîtrait!

En fait, le plus grand problème de ce fonds est justement avec les finasseries de la Loi. Cette loi instrumentalise en effet ce fonds pour faire en sorte que les sommes qu’on y verse s’ajoutent à l’équilibre budgétaire et forcent ainsi le gouvernement à faire des surplus équivalents à ces versements. Alors que les pays européens de la zone euro ne parviennent pas à respecter leur entente qui prévoit que leurs déficits ne dépassent pas 3 % de leur PIB, ici on oblige notre gouvernement à avoir un surplus d’environ 0,5 % du PIB (et même de plus de 1,0 % vers 2025)! La différence entre ces deux obligations est d’environ 14 milliards $ actuellement et atteindra 20 milliards $ en 2025! En fait, l’avantage du Fonds décrit par l’étude de la CFFP serait de même ampleur même si le budget était légèrement déficitaire. Bon, je ne recommande surtout pas qu’on flirte avec des déficits s’approchant de 3 % du PIB (il est toujours oiseux de comparer le niveau de déficit d’un gouvernement régional avec celui du déficit d’un pays), mais je juge irresponsable de s’obliger à des surplus de cette ampleur sans considération pour les services que nous nous sommes démocratiquement donnés et surtout pour les personnes qui en sont privées.

À la table des philosophes

27 novembre 2017

Normand Baillargeon consacre son dernier livre (à moins qu’il en ait lancé d’autres entre la rédaction de ce billet et sa publication, on ne sait jamais avec lui!), intitulé À la table des philosophes, «aux nombreux enjeux que soulève la nourriture en philosophie».

Mise en bouche : L’auteur raconte les circonstances qui l’ont amené à écrire ce livre et explique la pertinence de s’interroger sur les liens entre l’alimentation et la philosophie : «S’alimenter est une nécessité dont nous avons fait un plaisir, autour de laquelle nous avons élaboré des rituels, et qui invite chacun de nous à s’interroger et à se faire un peu philosophe». Il présente ensuite succinctement les sujets abordés dans ce livre.

1. Gouleyant, astringent ou charnu? : L’auteur explique le déroulement des banquets (ou symposiums) de l’Antiquité. Ce serait au cours de certains de ces banquets «que se développe peu à peu le théâtre». Il imagine ensuite un banquet auquel participeraient cinq personnes dont Emmanuel Kant et Platon au cours duquel on discuterait de vin et plus spécifiquement d’œnologie.

2. Péché de gourmandise : Ce chapitre porte surtout sur la réflexion de Thomas d’Aquin sur la gourmandise. Il ne se demande pas seulement si la gourmandise est vraiment un péché, mais aussi si ce péché (s’il en est un) est important et s’il entraîne des conséquences majeures (je résume). On peut accéder à ce texte avec ce lien (à partir de la quatrième page de ce fichier).

3. Manger local ou manger mondial : Après avoir présenté certains éléments (pas du tout alimentaires) des biographies de Jean-Jacques Rousseau et de John Locke, l’auteur confronte le locavorisme du premier au libertarianisme du deuxième qui l’amène à rejeter toute contrainte dans l’approvisionnement en nourriture.

4. Deviens le végétarien que tu es ! : L’auteur nous présente d’abord quelques philosophes végétariens de l’Antiquité, dont Pythagore, puis quelques penseurs qui ont abordé cette question par la suite, dont René Descartes. Il raconte ensuite comment Peter Singer, un philosophe utilitariste antispéciste influent, est devenu végétarien et explique sa pensée. Il poursuit en abordant la position des déontologues, comme Tom Regan, qui considèrent qu’on doit accorder des droits aux animaux non humains. Finalement, nous avons droit à la réflexion du contractualiste Roger Scruton, qui considère qu’on doit, tout en agissant avec compassion, distinguer la façon de traiter les animaux de compagnie, les animaux «au service de l’homme» et les animaux sauvages.

(Il me semble avoir déjà lu ce texte ailleurs, ou une grande partie de celui-ci. Était-ce un extrait sur Facebook ou un chapitre de L’arche de Socrate? Je ne sais pas…)

5. Je pense, donc je mange : Une amie de l’auteur lui explique en quoi consiste le scepticisme philosophique (pas vraiment étranger au scepticisme courant). Elle lui montre à quel point le scepticisme est approprié quand on fait ses emplettes dans un supermarché qui est conçu pour nous berner.

6. À la santé du zen : L’auteur présente le bouddhisme zen et la façon de manger (et de boire du thé) qui correspond à cette philosophie.

7. De quoi l’alimentation sera-t-elle faite? :Ce chapitre contient une réflexion sur l’avenir de l’alimentation qui confronte les opinions des pessimistes (que l’auteur illustre avec la pensée de Thomas Malthus) à celles des optimistes (Nicolas de Condorcet). Ces deux camps existent encore, même si leurs porte-étendard et leurs arguments ont changé.

8. La cuisine est-elle un art ? : Pour mieux répondre à cette question, l’auteur la divise en deux :

  • les créations culinaires sont-elles des œuvres d’art?
  • l’expérience du mangeur peut-elle «être décrite comme une expérience esthétique»?

Pour répondre à ces questions, il fait notamment appel à Platon, à Léon Tolstoï, à Emmanuel Kant et à Anthelme Brillat-Savarin.

9. Un regard sceptique sur les régimes alimentaires : Quand on veut savoir la valeur d’un régime alimentaire, on doit se demander s’il est efficace et s’il est sain. L’auteur profite de ce problème pour expliquer comment on doit procéder pour obtenir des réponses fiables à des questions qui reposent sur des expériences empiriques. Si les expériences personnelles ne sont pas à rejeter de prime abord même si elles sont anecdotiques, il est nettement préférable de procéder à des expériences qui respectent quelques principes de base. Quand on ne les respecte pas, on risque d’obtenir des résultats étranges (que les médias aiment bien diffuser, car justement étranges!) qui trompent plus la population qu’ils ne l’informent. Par exemple, même si les médias l’ont vanté, un régime où on prend du chocolat n’est ni efficace ni sain!

L’auteur présente ensuite quelques régimes «à la mode» (aucun ne peut être considéré comme efficace et sain), puis aborde l’utilisation du paternalisme pour orienter la consommation d’aliments et enfin nous amène au Café de Flore où Jean-Paul Sartre nous parle du choix et du déterminisme.

10. À la sauce stoïque : L’auteur retrace tout d’abord l’origine du stoïcisme (dont le fondateur est Zénon de Citium), puis nous montre que cette philosophie a été particulièrement populaire dans la Rome antique (notamment grâce à Sénèque et à l’empereur Marc-Aurèle). Il explique ensuite ses fondements, puis les applique notamment pour déterminer si certains aliments sont moins recommandables que d’autres.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? On doit savoir que ce livre est très différent de tous ceux que j’ai lus de Normand Baillargeon, tant par la forme que par le fond. Tout d’abord, c’est ce qu’on appelle un «beau livre», ce qui veut dire qu’il est cher (quand même pas trop, avec un prix courant de 39,95 $), de grand format (je ne l’ai pas lu dans les autobus et dans le métro, ni en marchant!) et rempli de belles images (en général des reproductions de peintures) qui agrémentent le texte. Ensuite, les chapitres sont construits de la même façon, se terminant toujours avec des suggestions de lectures et de conversations à tenir à table sur le sujet du chapitre. On y trouve dans quelques chapitres des recettes. Les textes sont pour la plupart intéressants, abordés dans un contexte ludique. Bref, on ne le lira pas nécessairement pour s’informer, mais pour le plaisir, même s’il est certain qu’on y apprendra des choses. Et, j’ai eu beaucoup de plaisir à le lire, d’autant plus que les notes sont en bas de page!

Les importations de pétrole au Québec

23 novembre 2017

Dans mon billet précédent sur les importations de pétrole au Québec datant de mars 2016 et présentant des données jusqu’à la fin de 2015, on a pu prendre connaissance de deux tendances récentes : les États-Unis étaient devenus depuis 2014 le principal fournisseur étranger de pétrole au Québec et le reste du Canada a soudainement fourni la moitié du pétrole utilisé au Québec en décembre 2015 en raison de l’entrée en fonction de la canalisation 9B d’Enbridge, le 30 novembre 2015.

Je m’étais bien juré de suivre de près cette situation, surtout dans le cas de la contribution du reste du Canada à l’approvisionnement des raffineries du Québec, mais les sources que j’ai utilisées dans le billet précédent sur le sujet n’ont vraiment pas collaboré… En effet, Statistique Canada a mis fin en février 2016 à la production du tableau cansim 126-0001 pour le remplacer par le tableau 126-0003 qui n’est pas identique, «n’est plus directement comparable avec l’information qui était disponible dans le tableau CANSIM 126-0001» et contient plus de données confidentielles que de données publiées. De son côté, l’autre tableau que j’ai utilisé pour estimer la proportion du pétrole provenant du reste du Canada, le tableau 134-0001, contient aussi beaucoup plus de données confidentielles pour les années 2015 à 2017 que pour les années précédentes. J’ai toutefois pu consulter un document de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal qui m’a convaincu de la possibilité de présenter un portrait au moins approximatif de la contribution du reste du Canada à l’approvisionnement du Québec en pétrole. Quant à la provenance de nos importations internationales, la source que j’utilisais, soit le site des Données sur le commerce en direct, est toujours disponible (fiou!).

Provenance des importations

Le graphique ci-contre vient de la page numérotée 8 du document État de l’énergie au Québec de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal dont j’ai parlé en amorce. La mention des sources m’a quasiment plus intéressé que le graphique. On y mentionne en effet que ce graphique a été produit à l’aide de deux sources, soit du tableau 134-0001 (dont j’ai parlé en amorce) et de la Base de données sur le commerce international canadien de marchandises de Statistique Canada (je préfère utiliser le site des Données sur le commerce en direct qui contient les mêmes données, car l’interface y est plus conviviale). On y dit aussi que les données de ces deux sources «ne sont pas entièrement cohérentes», ce que j’ai aussi soulevé avec les autres sources que j’ai utilisées. Je me suis dit que si les membres de cette chaire des HEC pouvaient produire un tel graphique avec des données incomplètes, je pouvais aussi me permettre d’essayer!

Je dois avouer que je déteste ce genre de graphique et celui-là encore plus. Tout d’abord, à part la section du bas (pétrole provenant du Canada), il est difficile de bien visualiser l’évolution des parts des pays. Ensuite, je préfère regarder l’évolution des parts des pays étrangers sur un graphique différent de l’évolution de la part du Canada. Finalement, ce graphique laisse penser qu’il présente tous les pays qui approvisionnent le Québec en pétrole, car le graphique est plein (le sommet est à 100 %), alors que certains pays d’où on en a fait venir (comme le Mexique) sont absents du graphique. Alors, plutôt que de commenter un graphique que je n’aime pas et qui est manifestement erroné, je vais réaliser et présenter mes propres graphiques!

Le graphique qui suit présente justement la proportion des importations internationales de pétrole du Québec provenant des plus importants pays fournisseurs de 2013 à 2017 (au cours des sept premiers mois), selon les données de Statistique Canada compilées par Industrie Canada sur le site des Données sur le commerce en direct. Pour ce, j’ai utilisé les données pour l’industrie «Extraction de pétrole et de gaz» (code SCIAN 211). J’ai aussi vérifié en utilisant plutôt les données par produit avec le code SH (système harmonisé de désignation et de codification des marchandises) 270900 – Huiles brutes de pétrole ou de minéraux bitumineux, et les résultats furent les mêmes (écart maximal inférieur à 0,1 %…).

Ce graphique montre que le changement le plus important de la répartition des importations de pétrole par le Québec par pays de provenance a eu lieu entre 2013 et 2014. Alors que seulement 8,4 % de la valeur de ses importations de pétrole venait des États-Unis en 2013, c’était le cas de 52 et 54 % de celles-ci en 2014 et 2015, de 41 % en 2016 et de 60 % au cours des sept premiers mois de 2017. Entre 2013 et 2017, ce sont les parts des importations de pétrole en provenance de la Norvège (baisse de 16,7 % à rien du tout), du Kazakhstan (baisse de 12 points de pourcentage), de l’Angola (de 9,0 % à rien du tout en 2016 et en 2017), du Mexique (de 6,5 % à rien du tout de 2015 à 2017) et de l’Azerbaïdjan (de 3,4 % à rien du tout en 2017) qui ont le plus diminué. Pays de provenance de près du quart des importations de pétrole en 2013 (et entre 29 et 42 % entre 2003 et 2012), l’Algérie a vu sa part baisser de moitié en 2014 et en 2015 avant d’atteindre 40 % en 2016 et revenir à 25,5 % au cours des sept premiers mois de 2017. Malgré d’importantes variations annuelles, la part des importations provenant du Royaume-Uni n’a baissé que de 1,4 point entre 2013 et 2017, tandis que celle du Nigéria s’est à peu près maintenue, avec de petites hausses et baisses selon les années (toujours entre 3,5 % et 7,5 %).

Dans mon dernier billet sur le sujet, je justifiais sa mise à jour en citant les affirmations intempestives du premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall, sur le fait que les Québécois qui reçoivent de la péréquation grâce aux autres provinces canadiennes «utilisent du pétrole de n’importe quel autre pays que le Canada» (notamment «de l’Irak, de l’Algérie, de l’Arabie Saoudite, du Venezuela et des États-Unis»). Ayant montré que le Québec n’importe plus de pétrole de trois de ces pays depuis des années, ce que bien d’autres personnes dont des politiciens ont confirmé, je ne m’attendais plus à entendre de telles énormités en 2017. J’avais tort… En effet, pas plus tard qu’en août dernier, c’était au tour de Jason Kenney, ancien ministre fédéral, candidat à la direction du Parti conservateur uni de l’Alberta à l’époque (il a gagné) de répéter les mêmes inanités : «Dans sa diatribe, Jason Kenney a également fustigé « les bobos et les gauchistes québécois, les gens de Québec solidaire, qui préfèrent acheter le pétrole de l’Arabie saoudite, de la République islamique de l’Iran ou de la République socialiste du Venezuela, au lieu du pétrole canadien de l’Ouest». Comme le montre le graphique qui suit, M. Kenney est encore plus fort que M. Wall, car ce dernier avait au moins nommé deux pays d’où le Québec importe du pétrole (l’Algérie et les États-Unis) alors que M. Kenney est zéro en quatre (et même en cinq, comme on le verra plus loin)!

Ce graphique nous montre que des six pays nommés par nos politiciens de l’Ouest, le Québec n’importe du pétrole que de deux d’entre eux depuis 2011, soit de l’Algérie (ligne rouge vin) et des États-Unis (ligne bleue)! S’il en a déjà importé en quantité appréciable du Venezuela (ligne rouge), soit 16,9 % de ses importations internationales en 1998, il y a 19 ans, le Québec n’en fait plus venir de ce pays depuis 2010. De même, il n’a pas importé de pétrole de l’Irak (ligne jaune, difficile à voir, car cachée la plupart des années) depuis 2010 (en fait, il n’en a acheté qu’en 2002 et de 2007 à 2010, et jamais plus de 1,0 % de ses importations totales), de l’Arabie saoudite (ligne verte) depuis 2006 (jamais plus de 2,0 % de ses importations totales, taux atteint en 1994 seulement), de l’Iran (ligne bleu pâle) depuis 1993 (!) et jamais plus de 2,7% de ses importations (en 1992). Bref, il n’y a pas qu’aux États-Unis qu’un dirigeant politique invente les faits qui lui conviennent!

Les importations en provenance des provinces canadiennes

Le graphique qui suit a été réalisé avec le tableau cansim 134-0001. Il est un peu différent de celui que j’avais fait dans le précédent billet (essentiellement pour les années postérieures à 2010), car j’avais surtout utilisé le tableau 126-0001 qui n’est plus mis à jour ni révisé et dont les données manquantes étaient de plus en plus nombreuses. J’ai dû, comme l’ont fait les personnes qui ont réalisé le graphique de HEC Montréal, faire quelques approximations pour 2014 à 2017 (huit premiers mois), en supposant que les stocks sont demeurés constants entre le début et la fin des périodes couvertes pour ces quatre années (toutes les années 2014, 2015 et 2016, et les huit premiers mois de 2017). Cela dit, l’écart maximal des pourcentages que j’ai calculés ne peut pas excéder un demi-point de pourcentage et en fait doit être bien moins élevé que ça, sauf pour 2014 où les données manquantes étaient tellement nombreuses que j’ai utilisé certaines données des tableaux 134-0001 et d’autres du tableau 126-0001, et ai dû en plus faire certaines hypothèses. On remarquera que le premier graphique de ce billet montre une * à côté de l’année 2014, ce qui montre que la personne qui a fait ce graphique a fait face aux mêmes problèmes que moi. Heureusement, l’année 2014 ne joue pas un grand rôle dans les tendances.

Ce graphique présente l’évolution de la proportion des importations totales de pétrole par le Québec (interprovinciales et internationales) qui proviennent du Canada. En collectant les données pour réaliser ce graphique, je me suis aperçu que Statistique Canada avait révisé les données des tableaux 126-0001 et 134-0001, ce qui est fréquent, et que, au lieu de représenter entre 47 et 50 % des importations totales de pétrole en décembre 2015 (soit le premier mois après l’entrée en fonction de la canalisation 9B d’Enbridge, le 30 novembre 2015), comme ces données l’indiquaient au départ, celles qui proviennent du Québec représentaient plutôt autour de 38 % du total. Cela dit, cette révision change peu de choses aux tendances illustrées dans ce graphique.

On peut en effet voir que les provinces canadiennes ont comblé moins de 5 % des besoins en pétrole du Québec de 1992 à 2001. Les 13 années suivantes, soit de 2002 à 2014, cette proportion a varié entre 6 % et 14 %. Cela pourrait donner raison en partie au discours de messieurs Wall et Kenny, quand ils affirment que les Québécois utilisent peu ou pas de pétrole du Canada, surtout de l’Ouest de ce pays. Par contre, ces taux se sont mis à augmenter par la suite, pour atteindre 23 % en 2015 et 32 % en 2016 et 33 % en 2017 (moyenne des huit premiers mois), ce pétrole venant depuis 2015 exclusivement de l’Ouest du Canada, alors qu’il venait essentiellement de l’Est, soit de Terre-Neuve, de 1998 à 2010 (les tableaux contiennent trop de données manquantes de 2011 à 2014 pour pouvoir estimer cette proportion). Le pétrole de l’Ouest a donc fourni près du tiers des besoins totaux du Québec en 2016 et en 2017, soit presque autant que le pétrole des États-Unis (qui a fourni en moyenne 50 % des 68 % de nos besoins satisfaits par le pétrole importé de l’étranger, soit 50 % x 68 % = 34 %, proportion à peine un peu plus élevée que les 32 à 33 % venant du Canada). C’est là qu’on voit que, si on peut excuser M. Wall d’avoir affirmé qu’on n’utilisait pas de pétrole canadien quand il a fait son affirmation en novembre 2014, c’est plus difficile de le faire avec M. Kenney qui n’a sûrement vérifié aucun fait en énonçant sa cinquième fausseté dans la même phrase en août 2017. Notons finalement que les quelque 22 % de nos besoins qui venaient de l’Ouest du Canada au cours des 11 premiers mois de 2015 ne pouvant pas avoir été acheminés par le pipeline 9B d’Enbridge qui n’était pas encore en fonction, il nous parvenait fort probablement en train. D’ailleurs, il faut se rappeler que Suncor acheminait «du pétrole lourd de l’Ouest par train jusqu’à la raffinerie de Montréal depuis décembre 2013».

Et alors…

On peut maintenant affirmer que la tendance observée en décembre 2015 (même si un peu amoindrie par les révisions de données de Statistique Canada) s’est maintenue par la suite. En effet, en regardant les données mensuelles (non illustrées dans les graphiques de ce billet), on peut constater que le taux de pétrole utilisé au Québec provenant du Canada n’a été inférieur à 20 % qu’au cours de deux des 21 mois pour lesquels le tableau 134-0001 a fourni des données, et encore de très peu, alors que ce taux était rarement atteint auparavant (et que ces faibles taux sont peut-être dû au fait que mes calculs ne tiennent pas compte des variations de stocks, comme mentionné auparavant; en effet, si cela ne peut pas changer grand-chose sur des moyennes annuelles, cela peut faire varier le résultat de mes calculs mensuels). Nos amis politiciens de l’Ouest devraient donc se calmer et regarder les données (ou demander à leurs recherchistes et économistes de le faire) au lieu de continuer à dire des âneries (je m’excuse auprès des ânes…).

Est-ce une bonne nouvelle? Pas vraiment, car signifie que le Québec utilise de plus en plus de pétrole de l’Ouest du Canada sous forme de pétrole bitumineux et synthétique (c’est-à-dire de pétrole bitumineux transformé), ce que d’autres données non illustrées du tableau cansim 134-0001 confirment. Seule consolation on n’a plus à craindre (en tout cas, dans un avenir prévisible) que le pipeline Énergie Est de TransCanada fasse augmenter la quantité de pétrole bitumineux passant par le Québec.