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La langue racontée

21 octobre 2019

Avec son livre La langue racontée – S’approprier l’histoire du français, Anne-Marie Beaudoin-Bégin, linguiste spécialisée en sociolinguistique historique du français québécois, «nous enjoint de prendre possession de l’histoire du français, à nous l’approprier», car «la langue appartient aux gens qui la parlent, et nul ne devrait se sentir lésé dans son identité à cause de sa manière de parler».

Préface : Laurent Turcot considère que la connaissance de l’histoire permet de se libérer de nombreux carcans, et que c’est ce que permet celle du français présentée dans ce livre.

Introduction – Langue muable à usages multiples : L’autrice nous montre que la langue ne sert pas qu’à la communication, mais a aussi des rôles sociaux, identitaires, artistiques et autres, et qu’elle varie en fonction de nombreux facteurs.

1. Latinisation de la Gaule et invasions «barbares» – il est fou ce latin : Le français ne vient pas du latin classique, mais de nombreuses variétés de latin «vulgaire», dans un processus qui s’est étendu sur une longue période, avec peu d’influence du Gaulois, mais un peu plus des langues des peuples qui ont conquis la Gaule par la suite.

2. Au nom de la patrie et de la fille – «naissance» d’une langue rustique : À l’époque de Charlemagne (en fait Carolus Magnus) vers l’an 800, le latin continue d’évoluer et même les autorités ecclésiastiques s’adaptent en conséquence. L’autrice explique comment une langue, avec toutes ses variations, évolue. Elle présente aussi les premiers textes connus (datant du IXe siècle) en langue rustique romane et en langue d’oïl, que certains considèrent comme les premiers en français, alors que cette langue n’existait pas encore.

3. Du passage du latin au français, ou de la décrépitude des syllabes finales : Ce chapitre suspend la présentation chronologique de l’évolution du latin vulgaire au français pour se pencher sur l’analyse des changements internes de la langue, notamment de la syntaxe. L’autrice explique entre autres la disparition des déclinaisons (les syllabes finales du titre) et leur remplacement graduel par l’importance de la position des mots dans une phrase pour sa compréhension (je simplifie).

4. Français parce que langue du roi ou langue du roi parce que français? : L’autrice distingue les langues des dialectes (enfin, montre qu’ils ne se distinguent pas vraiment) et explique comment le dialecte parisien (pas encore le français) et sa transcription (version écrite) est devenue graduellement une norme ou un exemple à suivre. Et je ne fournirai pas la réponse à la question du titre!

5. Le XVIe siècle – luxuriance lexicale et fretinfretaillements avec l’italien : Ce n’est qu’au XVIe siècle qu’on observe les premières analyses de la forme de la langue française (là, on peut commencer à appeler cette langue ainsi, même si elle n’est pas encore une langue nationale), mais pas avant que l’italien ne l’ait influencée quelque peu (influence critiquée par les Denise Bombardier de l’époque). Le XVIe siècle est aussi «en quelque sorte le siècle de l’émancipation du français par rapport au latin».

6. Le XVIIe siècle – Malherbe et l’Académie, ou la hache et le vernis : Le XVIIe siècle, le Grand Siècle pour la France, est celui de l’épuration du français (celui de la cour, pas celui du peuple), surtout en raison de l’influence de Malherbe, de la fondation de l’Académie française en 1634 et des travaux de Vaugelas.

7. Le français en Nouvelle-France et la charge mentale des Filles du Roy : L’autrice explique pourquoi la population de la Nouvelle-France parlait français plutôt que les patois des régions d’où elle provenait, démolissant par le fait même des mythes à ce sujet. Il demeure que ce français comportait de nombreuses variations, comme c’était aussi le cas en France.

8. Le français, langue charmante, probante, géniale, prestigieuse, universelle, humaine : Le XVIIIe siècle fut «un siècle de bouleversements, tant économiques que politiques et sociaux». De façon simplifiée (pour en savoir plus, lire le livre!), on peut dire que ces bouleversements ont déplacé la norme du français de la cour à celui de la bourgeoisie et un peu à celui du peuple, notamment pour le langage technique et professionnel. Même si le français n’est toujours pas parlé partout en France (quoique l’amélioration des communications favorise l’uniformisation de la langue), elle est la langue universelle utilisée dans toutes les capitales de l’Europe. Elle sera toutefois remplacée par l’anglais par la suite.

9. Au nom de la Révolution, tu accorderas tes participes passés : C’est à partir de 1790 et de la Révolution française que le français a commencé à s’imposer pour devenir quasiment la langue commune de la France, notamment en raison de l’adoption de l’instruction publique obligatoire en français. Cela dit, il est impossible de savoir à quel niveau elle était répandue avant 1790, les sources et les preuves à cet effet n’étant pas concluantes. C’est aussi à cette époque qu’on impose des règles complexes dont le respect devient une méthode d’exclusion sociale.

10. Peuple avec histoire, littérature et insécurité : L’autrice se penche ici sur l’influence de la Conquête et de l’Acte d’union sur le français parlé au Canada qui se distingue de plus en plus de celui parlé en France, au grand désespoir des puristes. Elle conclut que «le français québécois est la variation d’une langue qui n’accepte pas la variation».

11. Tes vieux mots sont aussi vieux que mes vieux mots : Cette attitude face aux variations est à la base du mythe que le français québécois (comme s’il n’y en avait qu’un) aurait conservé plus de mots, de prononciations et de tournures datant du XVIIe siècle que le français de la France, alors que ces deux territoires en ont conservé autant, mais pas toujours les mêmes (et pas toujours les mêmes d’une région à l’autre). Et les tournures, prononciations et mots adoptés par la suite ont aussi été parfois différents.

12. Et si on regardait la bride du joual donné? : L’autrice analyse la question du joual (en fait, des différentes formes de joual) au Québec et le concept de français international.

13. L’ognon et le nénufar, pour ménager la chèvre et le chou : L’autrice explique les grandes lignes de la réforme de l’orthographe de 1990.

14. C po pcq jai po mis dapostrophe que je ne suis pas capable d’en mettre : Comme son titre l’indique de façon éloquente, ce chapitre porte sur le code de langage utilisé dans les communications instantanées. Encore une fois, l’usage l’emporte sur la norme. L’autrice aborde aussi d’autres aspects de la question, par exemple les technologies de reconnaissance de la voix basées sur l’apprentissage machine. Encore là, il est essentiel de tenir compte de la langue d’usage et des variations langagières, sinon les machines ne comprendront pas le langage utilisé par des populations de toutes les régions (et de tout âge, de toutes les classes sociales, etc.) qui parlent pourtant la même langue.

Conclusion – Tout s’aveulit, mais pour qui? : Cette conclusion, que je ne veux pas décrire trop en détail, est un plaidoyer et même un éloge à la primauté de l’usage sur les normes.

Postface : Valérie Lessard clôt ce livre avec un poème écrit sous le thème de Tout s’aveulit.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce petit livre (152 pages selon l’éditeur) se lit comme un charme. Il est tout d’abord instructif, mais aussi agréable à lire avec son humour toujours bien placé et son sarcasme justifié. Il est aussi truffé d’allusions subtiles (pas toujours expliquées, ce qui nous fait passer pour une personne brillante quand on les comprend). J’invite du même coup les personnes intéressées par ce genre de livre à lire ses deux précédents, soit La langue rapaillée (que j’ai présenté dans ce billet) et La langue affranchie (voir cet autre billet). Et, autre qualité, les 88 notes de ce livre, surtout des compléments d’information, sont en bas de page. Vive l’usage et les variations langagières!

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Le salaire minimum à New York et au Canada

18 octobre 2019

C’est en lisant en août dernier un article du Business Insider mentionnant que la hausse du salaire minimum de 7,25 $ à 15 $ à New York entre 2013 et la fin de 2018 n’a pas empêché les restaurants de cette ville de prospérer que j’ai pris connaissance de l’étude du Center for New York City Affairs qui est arrivée à cette conclusion. Pensant que les médias traditionnels en parleraient, je l’ai mise de côté, d’autant plus que j’avais présenté trois études portant sur le salaire minimum à la fin juillet. Constatant qu’ils n’en ont pas dit un mot (à ma connaissance), je crois pertinent de la présenter ici. Je compléterai ce billet avec un résumé d’une autre étude portant sur l’évolution des caractéristiques des personnes qui travaillent au salaire minimum au Canada de 1998 à 2018.

Première étude

Intitulée New York City’s $15 Minimum Wage and Restaurant Employment and Earnings (Le salaire minimum à 15,00 $ et l’emploi et les gains dans la restauration à New York ), cette étude de Lina Moe, James Parrott et Yannet Lathrop a été publiée en août 2019.

– Introduction : La campagne pour le salaire minimum à 15,00 $ fut une des plus fructueuses des dernières décennies, celui-ci ayant augmenté dans 25 États (dont sept à 15,00 $) et 40 villes, et de nombreux employeurs ayant augmenté leur salaire de base sans y être obligés par la loi. À New York, une des sept villes mentionnées, le salaire minimum est passé à 15,00 $ en décembre 2018 pour les entreprises de plus de 10 employés et les chaînes de restauration rapide, et atteindra ce niveau en décembre 2019 pour les autres entreprises. Pour les salarié.es à pourboire, il est passé de 5,00 $ à 10,00 $. Les auteur.es soulignent que la hausse du salaire minimum apporte d’autres avantages indirects, soit une «diminution des taux de violence et de négligence envers les enfants, de meilleurs résultats scolaires pour les enfants des travailleurs au salaire minimum et une amélioration générale de la santé et du bien-être» (ainsi qu’une baisse du nombre de suicides).

Même si certains groupes liés au patronat avaient prévu un désastre quand la décision de hausser le salaire minimum a été prise, la restauration a connu une croissance remarquable à New York de 2013 à 2018, période au cours de laquelle le salaire minimum a doublé (de 7,25 $ à 15,00 $), alors que cette hausse a touché 80 % des salarié.es de cette industrie. Le graphique ci-contre montre d’ailleurs que la croissance de l’emploi dans la restauration (ligne orange) à New York fut deux fois plus élevée que celle des autres industries du secteur privé (ligne bleue) de 2009 à 2018. Personnellement, je n’aurais pas fait commencer ce graphique une année de récession, car on ne peut pas savoir la part de ces deux croissances qui ne fait que compenser la baisse de l’emploi entre 2007 et 2009, mais l’écart entre les deux courbes est tel qu’il est sûrement pertinent quand même. Le plus important est de constater que la hausse du salaire minimum depuis 2013 n’a pas fait diminuer le rythme de la croissance de l’emploi dans la restauration, puisque cette croissance fut 50 % plus importante de 2013 à 2018 que dans les autres industries du secteur privé, malgré le léger ralentissement de cette croissance en 2018 (après une année de forte croissance en 2017).

– Restaurants à service complet : Dans les restaurants à service complet, l’emploi a augmenté de 35 % dans les quartiers extérieurs de New York (Brooklyn, Bronx, Queens et Staten Island) de 2013 à 2018, et de 11 % dans Manhattan (malgré une baisse de 3 % en 2018) et dans l’ensemble des États-Unis. Cela s’explique par le fait que la croissance récente de l’emploi total à New York s’est réalisée à l’extérieur de Manhattan. L’évolution du nombre de restaurants a sans surprise présenté le même profil (hausse de 26 % dans les quartiers extérieurs par rapport à 7 % à Manhattan et dans l’ensemble des États-Unis). Comme les salaires étaient 50 % plus élevés dans Manhattan que dans les quartiers extérieurs en 2013, le taux de croissance annuel moyen de ces salaires de 2013 à 2018 fut plus élevé dans ces quartiers (5,5 %) qu’à Manhattan (4,2 %) et que dans l’ensemble des États-Unis (3,9 %).

– Restaurants à service restreint : À l’inverse, l’emploi a davantage augmenté à Manhattan dans les restaurants à service restreint de 2013 à 2018 (6,2 % par année) que dans les quartiers extérieurs (3,9 %), ou que dans l’ensemble des États-Unis (3,0 %). Étrangement, le nombre de ces restaurants a connu une croissance plus élevée dans les quartiers extérieurs (22 % au total) qu’à Manhattan (16 %). Cette croissance fut de 12 % dans l’ensemble des États-Unis. Les salaires, de leur côté, ont augmenté de 6,7 % par année dans les quartiers extérieurs, de 6,1 % à Manhattan et de 3,7 % dans l’ensemble des États-Unis.

– Comparaison avec 12 grandes villes où le salaire minimum n’a pas augmenté de 2013 à 2018 : Ces villes d’au moins 500 000 habitants comprennent Dallas, Philadelphie, Atlanta et Houston. En moyenne, l’emploi dans le secteur privé a augmenté de 2013 à 2018 de 12,0 % dans ces villes (entre 5,5 et 20,0 % selon les villes), de 10,3 % dans l’ensemble des États-Unis et de 15,0 % à New York. Dans la restauration, cette hausse a été de 16,7 % dans ces villes (entre 2,7 et 35,7 %), de 13,5 % dans l’ensemble des États-Unis et de 20,3 % à New York. En fait, cette croissance (20,3 %) fut supérieure dans trois villes et inférieure dans les neuf autres. On notera que le ratio de la croissance dans la restauration par rapport à celle dans l’ensemble du secteur privé fut semblable partout : 1,35 à New York, 1,39 dans les 12 villes et 1,31 dans l’ensemble des États-Unis. Les auteur.es concluent de cette observation que «la forte hausse du salaire minimum à New York ne s’est pas traduite par une croissance plus faible de l’emploi dans la restauration que dans les grandes villes sans augmentation du salaire minimum, et la croissance plus rapide que la moyenne nationale de l’emploi dans la restauration à New York est probablement due principalement à une plus forte croissance dans le secteur privé».

Par contre, la croissance des salaires fut bien plus élevée à New York que dans ces villes soit de 27,1 % par rapport à 17,5 % dans les restaurants à service complet et de 37,0 % par rapport à 17,6 % dans les restaurants à service restreint (secteur où la proportion de la main-d’œuvre au salaire minimum est plus élevée). En fait, aucune des 12 villes n’a connu une hausse des salaires supérieure à New York, et ce, dans les deux types de restaurants.

– Facteurs expliquant la croissance de la restauration à New York : Les ventes des restaurants new-yorkais ont augmenté de 29,2 % de 2014 à 2018. Les auteur.es attribuent cette hausse à la croissance du tourisme (croissance atténuée par la hausse de la valeur du dollar des États-Unis), à l’augmentation des salaires et à la tendance des consommateur.trices à manger plus souvent à l’extérieur et à faire venir plus souvent à manger à domicile, que ce soit par téléphone, par Internet ou par des applications comme Uber Eats et Grubhub (dont les emplois ne sont pas comptabilisés dans la restauration, mais dans le transport). Les auteur.es mentionnent que ces applications nuisent toutefois à la profitabilité des restaurants en raison du niveau élevé des tarifs payés à ces services de livraison.

D’autres facteurs atténuent toutefois cette croissance, comme la hausse des loyers, surtout dans Manhattan. En raison de la hausse du salaire minimum et de celle des loyers, les prix à New York ont augmenté davantage dans la restauration (2,9 % par année en moyenne) que dans le reste de l’économie (1,3 %) depuis le début de 2014, alors qu’ils avaient augmenté à un rythme inférieur de 2009 à 2014 (1,8 % par rapport à 2,2 %). Les auteur.es font toutefois remarquer que, comme la clientèle des restaurants a en moyenne un revenu beaucoup plus élevé que le reste de la population, elle ne rechignera pas à payer un peu plus cher pour s’y sustenter, ce que semble confirmer la croissance des ventes des restaurants new-yorkais. Il et elles soulignent toutefois que, comme la hausse du salaire minimum touche de façon semblable tous les restaurants, elle ne nuit pas à la concurrence entre eux, alors qu’une forte hausse de loyers ne nuit qu’aux restaurants qui la subissent et est donc bien plus dommageable.

– Situation dans d’autres industries à bas salaires : La hausse du salaire minimum ne touche pas que la restauration. Or, la croissance de l’emploi à New York dans les soins personnels et la fabrication d’aliments a aussi dépassé celle de l’ensemble des États-Unis.

– Les salarié.es à pourboire : Se basant sur des études de chercheur.es de l’University of California, Berkeley, les auteur.es analysent la situation des salarié.es à pourboire de la restauration, notamment leur taux de pauvreté deux fois plus élevé que celui des autres salarié.es de cette industrie, l’instabilité de leur revenu, le vol de salaires et la prévalence du harcèlement sexuel, ainsi que l’impact de la hausse de leur salaire minimum au niveau de celui des autres salarié.es. Il et elles recommandent en conséquence que les gouvernements établissent le salaire minimum au même niveau pour tou.tes les salarié.es.

– Conclusion : En plus de résumer les principaux constats de l’étude, les auteur.es soulignent que si la hausse du salaire minimum n’a pas nui à la restauration sous quelque aspect que ce soit (ventes, emplois, nombre de restaurants, etc.), elle a drôlement amélioré le sort de ses salarié.es.

Deuxième étude

Intitulée Un maximum d’informations sur les travailleurs au salaire minimum : 20 ans de données, cette étude de Dominique Dionne-Simard et Jacob Miller a été publiée en septembre 2019 par Statistique Canada. Je n’ai trouvé qu’une mention de cette étude dans les médias francophones.

– Introduction : À la suite de «récentes hausses marquées du salaire minimum en Ontario, en Alberta et en Colombie-Britannique», il devient intéressant «d’analyser les changements qui sont survenus au fil du temps dans la composition des travailleurs au salaire minimum».

– Principaux constats : La proportion d’employé.es gagnant le salaire minimum au Canada s’est située entre 4,1 % et 5,2 % de 1998 à 2007, a augmenté à 7,1 % en 2010 (juste après la récession), a diminué légèrement jusqu’en 2017 (6,5 %), et est soudainement passée à 10,4 % en 2018, leur nombre augmentant de 60,7 % en un an pour atteindre 617 500 personnes, dont 77 % habitaient l’Ontario, la province avec le salaire minimum le plus élevé (14,00 $). On voit donc que le salaire des gens qui gagnaient un peu plus que le salaire minimum n’a pas nécessairement augmenté autant que celui des personnes au salaire minimum avant les hausses récentes. Cela dit, cela est peut-être dû à un délai d’ajustement, car, pour le premier semestre de 2019, la proportion d’employé.es gagnant le salaire minimum au Canada est passée à 9,2 % (par rapport à 10,2 % au premier semestre de 2018). En Ontario, cette proportion est passée de 16,1 % à 11,6 % entre le premier semestre de 2018 et celui de 2019.

Cette augmentation a aussi eu des effets importants sur les caractéristiques de ces employé.es. Entre 1998 et 2018, la proportion :

  • de femmes est demeurée stable (58,8 %);
  • de jeunes âgé.es de 15 à 24 ans est passée de 60,7 à 52,3 %, et celle de personnes âgé.es de 55 ans et plus de 5,1 à 13,4 % (changement dû davantage à des facteurs démographiques que structurels, leur part dans l’emploi total étant passée de 10,0 à 21,5 %);
  • d’immigrant.es reçu.es est passée de 21,1 à 30,7 % de 2008 à 2018 (pas de données en 1998); en fait, la proportion d’employé.es gagnant le salaire minimum est passée de 5,3 à 12,0 % chez les immigrant.es reçu.es, mais de 5,1 à 9,8 % chez les employé.es nés au Canada;
  • de personnes vivant seules ou sans personnes apparentées, et de chef.fes de famille monoparentales est passée de 22,7 à 25,7 %;
  • d’employé.es à temps partiel est passée de 56,5 à 54,2 %;
  • d’employé.es travaillant dans le commerce de détail est passée de 26,8 à 32,7 %, et dans l’hébergement et la restauration de 28,2 à 26,0 % (donc de 55,0 à 58,7 % au total pour ces deux industries).

Par ailleurs, le salaire minimum a augmenté bien plus rapidement que le salaire moyen de 1998 à 2018, soit de 3,5 % par année par rapport à 2,7 %. Ainsi, le ratio du salaire minimum au salaire moyen est passé de 0,41 en 1998 (0,38 en 2007) à 0,48 en 2018. En 2018, il était le plus élevé à l’Île-du-Prince-Édouard (0,52), au deuxième rang en Ontario (0,51), à 0,46 au Québec et le plus bas en Saskatchewan (0,40).

Et alors…

La première étude que j’ai présentée dans ce billet n’est pas la meilleure que j’ai lue sur les effets d’une hausse du salaire minimum. Je préfère de loin celles menées par l’équipe de l’University of California, Berkeley, dont celles que j’ai déjà présentées sur ce blogue (par exemple, voir ce billet). D’ailleurs, les auteur.es de celle-ci citent quelques-unes de ces études, dont une parmi mes préférées. Cette étude portait justement sur la décision de l’État de New York d’augmenter son salaire minimum (voir ici). Elle se distinguait surtout pour l’analyse des facteurs qui influencent l’emploi lors d’une hausse du salaire minimum. Cette analyse concluait que les effets de la hausse du salaire minimum projetée dans cet État seraient minimes, ce que l’étude que j’ai présentée ici confirme. Cela dit, cette étude demeure convaincante et contredit efficacement les chantres de malheur qui prédisent continuellement des désastres lors de chaque hausse du salaire minimum, même si ces désastres n’arrivent jamais (en tout cas, pas depuis très longtemps). Elle a aussi la qualité de présenter des données et des analyses par sous-secteur de la restauration (surtout pour la restauration à service complet et à service restreint).

La deuxième étude est pour moi davantage un document de référence qu’un document d’analyse. Cette étude demeure intéressante, car elle montre qu’en augmentant, le salaire minimum touche non seulement plus de travailleur.euses, mais des personnes ayant des profils différents et travaillant dans des milieux variés, correspondant de moins en moins au cliché des jeunes étudiant.es vivant chez leurs parents qui travaillent à temps partiel dans la restauration rapide. D’ailleurs, une donnée que je n’ai pas mentionnée dans ce billet montre que la proportion d’employé.es gagnant le salaire minimum est passée de 1998 à 2018 de 3,4 à 9,4 % (près du triple!) dans les grandes entreprises (500 employé.es et plus), de 4,8 à 9,7 % dans les moyennes (20 à 499 employé.es) et de 9,7 % à 14,2 % dans les petites (moins de 20 employé.es). On est loin des emplois dans des bineries!

Rejoignez-nous

14 octobre 2019

Avec son tout petit livre Rejoignez-nous (32 pages, selon l’éditeur), Greta Thunberg nous invite à «changer à peu près tout dans nos sociétés», à «donner de l’espoir aux jeunes», à avoir peur comme elle et surtout à agir.

Ayant entendu parler la première fois à 8 ans du réchauffement climatique et de ses conséquences potentiellement désastreuses, l’autrice ne comprend pas que la population et ses dirigeant.es n’y réagissent pas davantage. Elle se demande si son état, atteinte du syndrome d’Asperger, n’explique pas au moins en partie le fait qu’elle prenne aussi au sérieux ce qui doit l’être, alors que la majorité des autres se laissent distraire par des questions bien secondaires par rapport à celle-là.

Elle aborde ensuite :

  • la contradiction entre les paroles et les actions des décideur.euses qui disent savoir que le temps presse;
  • l’urgence d’agir face aux points de bascule comme la libération du méthane du pergélisol;
  • l’échec des mesures adoptées jusqu’à maintenant;
  • l’ignorance du concept de budget carbone;
  • les raisons pour lesquelles elle fait la grève de l’école et invite les autres jeunes à le faire les vendredis, soit pour que les décideur.euses écoutent la science et agissent en conséquence;
  • les attaques qui la visent elle et les autres grévistes plutôt que leurs arguments;
  • le besoin d’un nouveau système politique et d’une économie repensée en fonction du budget carbone, de la coopération et du partage équitable des ressources de la planète;
  • l’insuffisance des objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), même de ceux qui sont présentés comme ambitieux;
  • les circonstances qui l’ont menée à entreprendre seule sa grève de l’école du vendredi, qui en ont fait un événement viral et qui montrent que personne ne l’a manipulée;
  • le fait qu’elle rédige seule ses discours, tout en vérifiant les données qu’elle transmet auprès de scientifiques.

Elle conclut que, oui, elle est trop jeune pour faire ce qu’elle fait, mais ajoute qu’elle aimerait justement ne pas avoir à le faire si les adultes faisaient ce qu’ils devraient faire.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Je ne peux pas dire que j’ai appris beaucoup de choses dans ce livre, mais il a la grande qualité d’exposer clairement les motivations et les objectifs de l’autrice, ainsi que les circonstances qui l’ont amenée à entreprendre cette bataille. Il permet donc de séparer les rumeurs conspirationnistes de la réalité. Et, la note (il n’y en a qu’une et elle est du traducteur) est en bas de page!

L’espérance de vie

11 octobre 2019

Sans tambour ni trompette (ni communiqué), Statistique Canada a mis à jour au début septembre son tableau 13-10-0370-01 intitulé Espérance de vie ajustée sur la santé, selon le sexe, tableau qui contient aussi des données sur l’espérance de vie selon le quintile de revenu. Je me suis dit qu’il serait intéressant de faire le tour des données de ce tableau.

L’espérance de vie

À la note 2 de ce tableau, Statistique Canada définit l’espérance de vie comme «le nombre d’années que devrait vivre en principe une personne à compter de la naissance (pour l’espérance de vie à la naissance) ou de 65 ans (pour l’espérance de vie à 65 ans), si les taux de mortalité selon l’âge et le sexe pour la période d’observation donnée (comme l’année civile) demeuraient constants sur la durée de vie estimée». En fait, comme les taux de mortalité selon l’âge et le sexe devraient continuer de diminuer (à moins de désastres écologiques ou autres), il est probable que les gens vivront plus longtemps que les données de ce tableau l’indiquent, comme l’explique cet encadré provenant d’un document de l’Institut de la statistique du Québec.

– espérance de vie à la naissance selon le sexe au Canada et au Québec

Le premier constat que nous révèle le graphique ci-contre est que l’espérance de vie à la naissance a augmenté pour toutes les populations illustrées entre la moyenne de 2000 à 2002 et celle de 2015 à 2017. Cette hausse fut de 2,7 ans en moyenne au Canada (de 79,4 à 82,1 ans), mais de 3,6 ans au Québec (de 79,2 à 82,6 ans). Elle fut la plus importante chez les hommes du Québec (4,4 ans, de 76,3 à 80,7 ans) et la plus faible chez les femmes du Canada (2,2 ans, de 81,9 à 84,1 ans). Ces hausses différentes ont fait en sorte que l’écart de l’espérance de vie entre les hommes et les femmes est passé de 5,6 à 3,7 ans au Québec (80,7 et 84,4 ans de 2015 à 2017) et de 5,1 à 4,1 ans au Canada (80,0 et 84,1 ans). Au bout du compte, l’espérance de vie était un peu plus élevée au Québec qu’au Canada de 2015 à 2017, tant chez les hommes (80,7 ans par rapport à 80,0 ans) que chez les femmes (84,4 ans par rapport à 84,1 ans).

– espérance de vie à 65 ans selon le sexe au Canada et au Québec

Le graphique ci-contre, dont l’écart entre le bas et le haut de l’échelle est le même que pour le précédent, soit de 14 ans, montre que les écarts entre les années et entre les hommes et les femmes sont un peu moins élevés pour l’espérance de vie à 65 ans que pour l’espérance de vie à la naissance. Ainsi, la hausse entre la moyenne de 2000 à 2002 et celle de 2015 à 2017 fut de 2,2 ans (au lieu de 2,7 ans) en moyenne au Canada (de 18,8 à 21,0 ans), et de 2,4 ans (au lieu de 3,6 ans) au Québec (de 18,6 à 21,0 ans). Cela montre qu’une bonne partie de l’amélioration de l’espérance de vie s’est réalisée avant 65 ans.

Ici aussi, la hausse a été la plus importante chez les hommes du Québec (3,1 ans, de 16,4 à 19,5 ans), mais la plus faible s’est observée chez les femmes du Québec (1,8 an, de 20,4 à 22,2 ans). Ces hausses différentes selon le sexe ont fait en sorte que l’écart de l’espérance de vie à 65 ans entre les hommes et les femmes est passé de 4,0 à 2,7 ans au Québec (19,5 et 22,2 ans de 2015 à 2017) et de 3,5 à 2,8 ans au Canada (19,5 et 22,3 ans). Au bout du compte, l’espérance de vie à 65 ans de 2015 à 2017 était très semblable au Québec et au Canada, tant chez les hommes (19,5 ans dans les deux cas) que chez les femmes (22,2 ans par rapport à 22,3 ans). Comme l’espérance de vie à la naissance est plus élevée au Québec, mais égale à 65 ans, on peut conclure que l’avantage du Québec se manifeste avant l’âge de 65 ans. Et, de fait, les données du tableau 13-10-0710-01 de Statistique Canada nous montrent que les taux de mortalité ont été en moyenne de 2015 à 2017 plus élevés au Canada qu’au Québec dans 12 des 14 tranches d’âge inférieures à 65 ans (et égal dans les deux autres), mais semblables pour les tranches supérieures à 65 ans (trois taux de mortalité inférieurs et trois supérieurs).

– espérance de vie à la naissance selon le revenu au Québec

Dans le graphique ci-contre, on peut voir que l’espérance de vie à la naissance a augmenté entre la moyenne de 2000 à 2002 et celle de 2015 à 2017 dans chacun des cinq quintiles de revenus. La hausse la plus importante s’est observée chez les membres du troisième quintile (de 4,1 ans, de 79,1 à 83,2 ans) et la plus faible chez les membres du quintile inférieur (de 2,7 ans, de 77,5 à 80,2 ans). L’écart entre l’espérance de vie des membres des quintiles inférieur et supérieur est passé de 3,5 à 4,1 ans, avec 80,2 ans par rapport à 84,3 ans de 2015 à 2017. En fait, plus de la moitié de cet écart (2,3 sur 4,1 ans) s’observe entre les membres du quintile inférieur et les membres du deuxième quintile, les écarts entre les quintiles suivants étant bien moins importants (0,7 entre le deuxième et le troisième, 0,5 entre le troisième et le quatrième et 0,6 entre le quatrième et le supérieur, pour un total de 1,8 an entre le deuxième et le supérieur). On notera qu’il s’agit ici de moyennes pour tout un groupe et que l’écart d’espérance de vie entre les membres des quintiles inférieur et supérieur peut être beaucoup plus grand dans certaines régions et quartiers, et moins élevé dans d’autres.

– espérance de vie à 65 ans selon le revenu au Québec

Le graphique ci-contre montre que les écarts entre les années et les populations illustrées sont, comme pour l’espérance de vie selon le sexe, un peu moins élevés pour l’espérance de vie à 65 ans que pour l’espérance de vie à la naissance. Ainsi, la hausse la plus élevée entre la moyenne de 2000 à 2002 et celle de 2015 à 2017 a encore été observée chez les membres du troisième quintile, mais s’est élevée à 3,1 ans (au lieu de 4,1 ans, de 18,4 à 21,5 ans), et la hausse la plus faible toujours chez les membres du quintile inférieur (hausse de 1,7 an au lieu de 2,7 ans, de 18,1 à 19,8 ans).

Mais, le principal constat se trouve dans la différence de l’espérance de vie entre les membres des quintiles inférieur et supérieur. Elle est en effet passée de 1,4 à 2,1 ans entre 2000 à 2002 et 2015 à 2017, avec 19,8 ans par rapport à 21,9 ans de 2015 à 2017, écarts beaucoup moins élevés que ceux observés dans l’espérance de vie à la naissance (de 3,5 à 4,1 ans). Cela montre que, une fois qu’ils et elles ont atteint 65 ans, les écarts d’espérance de vie entre les plus pauvres et les plus riches diminuent au moins de moitié (en fait en moyenne de 60 % pour les quatre périodes retenues, passant de 3,4 ans pour l’espérance de vie à la naissance à 1,4 an pour l’espérance de vie à 65 ans). Cette fois, ce sont les deux tiers de cet écart pour la période de 2015 à 2017 (1,4 an sur 2,1 ans) qui s’observent entre les membres du quintile inférieur et les membres du deuxième quintile. En moyenne pour les quatre périodes, cette proportion est semblable (69 %, soit 0,9 an sur 1,4 an). On voit donc qu’une fois que les personnes sont sorties de la pauvreté, leur espérance de vie à 65 ans n’augmente que légèrement en fonction de leurs revenus (mais, elle augmente quand même!).

L’espérance de vie ajustée sur la santé

À la note 4 du tableau 13-10-0370-01, Statistique Canada définit l’espérance de vie ajustée sur la santé comme «le nombre d’années qu’une personne peut s’attendre à vivre en bonne santé étant donné les conditions courantes de morbidité et de mortalité». Elle «n’est pas seulement une mesure du nombre d’années de vie, mais aussi une mesure de la qualité de vie».

– espérance de vie ajustée sur la santé à la naissance selon le sexe au Canada et au Québec

Le graphique ci-contre montre que l’espérance de vie ajustée sur la santé à la naissance a augmenté pour toutes les populations illustrées entre la moyenne de 2000 à 2002 et celle de 2010 à 2012, mais qu’elle a baissé pour quatre d’entre elles (dont les trois portant sur le Canada) entre la moyenne de 2010 à 2012 (barres jaunes) et celle de 2015 à 2017 (barres vertes). Il faut toutefois interpréter ces baisses avec prudence. En effet, la note 8 du tableau nous avertit que la méthodologie pour calculer l’espérance de vie ajustée sur la santé a changé à partir de 2015. En effet, l’enquête à la source de l’indice de l’état de santé utilisé dans ce calcul «a mis en œuvre une nouvelle stratégie de collecte, un nouveau plan d’échantillonnage, et a vu des révisions importantes apportées à son contenu». Cela dit, même s’il faut interpréter le niveau des variations avec prudence, les conséquences de ce changement méthodologique sont sûrement de la même ampleur pour les différentes populations que je présente dans ce billet (selon le sexe, le territoire et le revenu), ce qui permet de faire des comparaisons valides.

La hausse de l’espérance de vie ajustée sur la santé à la naissance entre la moyenne de 2000 à 2002 et celle de 2015 à 2017 fut de 1,2 an au Canada (de 68,5 à 69,7 ans), mais de 1,7 an au Québec (de 69,5 à 71,6 ans). Elle fut la plus importante chez les hommes du Québec (3,3 ans, de 67,9 à 71,2 ans) et la plus faible chez les femmes du Canada (0,6 an, de 69,8 à 70,4 ans). Ces hausses différentes ont fait en sorte que l’écart de cette espérance de vie entre les hommes et les femmes est passé de 3,1 ans à 0,8 an au Québec (71,2 et 72,0 ans de 2015 à 2017) et de 2,6 ans à 1,5 an au Canada (68,9 et 70,4 ans). Au bout du compte, cette espérance de vie était de 2015 à 2017 passablement plus élevée au Québec qu’au Canada chez les hommes (71,2 ans par rapport à 68,9 ans) et chez les femmes (72,0 ans par rapport à 70,4 ans). Notons que ces écarts sont nettement plus élevés (1,9 an pour l’ensemble de la population) que pour l’espérance de vie non ajustée sur la santé (0,5 an). Je laisse à d’autres le soin d’expliquer ces écarts, mais on peut avancer qu’elles sont sûrement liées à des différences dans le mode de vie.

– espérance de vie ajustée sur la santé à 65 ans selon le sexe au Canada et au Québec

Le graphique ci-contre, dont l’écart entre le bas et le haut de l’échelle est le même que pour le précédent, soit de 10 ans, montre que les écarts entre les années sont un peu plus élevés pour l’espérance de vie ajustée sur la santé à 65 ans que pour cette espérance de vie à la naissance, mais le sont bien moins entre les hommes et les femmes. Ainsi, la hausse entre la moyenne de 2000 à 2002 et celle de 2015 à 2017 fut de 1,6 an (au lieu de 1,5 an) en moyenne au Canada (de 13,4 à 15,0 ans), et de 2,0 ans (au lieu de 1,7 an) au Québec (de 13,6 à 15,2 ans).

Ici aussi, la hausse fut la plus importante chez les hommes du Québec (2,5 ans, de 12,5 à 15,0 ans), mais la plus faible s’est observée chez les femmes du Québec (1,0 an, de 14,4 à 15,4 ans). Ces hausses différentes ont fait en sorte que l’écart de l’espérance de vie ajustée sur la santé entre les hommes et les femmes est passé de 1,9 à 0,4 an au Québec (15,0 et 15,4 ans de 2015 à 2017) et de 1,5 à 0,8 an au Canada (14,6 et 15,4). Au bout du compte, si l’espérance de vie ajustée sur la santé à 65 ans de l’ensemble de la population était un peu plus élevée (de 0,2 an) au Québec qu’au Canada de 2015 à 2017 (15,2 ans par rapport à 15,0 ans), cette différence était beaucoup moins importante que celle observée pour cette espérance de vie à la naissance (1,9 an, je le rappelle). Il semble donc que l’avantage du Québec à cet égard se manifeste surtout avant 65 ans, comme dans l’espérance de vie non ajustée sur la santé.

– espérance de vie ajustée sur la santé à la naissance selon le revenu au Québec

Dans le graphique ci-contre, on peut voir que l’espérance de vie ajustée sur la santé à la naissance a augmenté entre la moyenne de 2000 à 2002 et celle de 2015 à 2017 dans chacun des cinq quintiles de revenus. La hausse la plus importante s’est réalisée chez les membres du troisième quintile (de 4,1 ans, de 69,8 à 73,9 ans) et la plus faible chez les membres du quintile inférieur (de seulement 1,1 an, de 68,0 à 69,1 ans). L’écart entre l’espérance de vie des membres des quintiles inférieur et supérieur est passé de 5,4 à 6,3 ans, avec 69,1 ans par rapport à 75,4 ans de 2015 à 2017. On notera que cet écart (6,3 ans) est nettement plus élevé que pour l’espérance vie non ajustée sur la santé (4,1 ans), montrant que le revenu a une influence à la fois sur l’espérance de vie et sur la santé.

Encore là, plus de la moitié de cet écart (3,4 ans sur 6,3) s’observe entre les membres du quintile inférieur et les membres du deuxième quintile, les écarts entre les quintiles suivants étant bien moins importants (1,4 entre le deuxième et le troisième, 0,6 entre le troisième et le quatrième et 0,9 entre le quatrième et le supérieur, pour un total de 2,9 ans entre le deuxième et le supérieur).

– espérance de vie ajustée sur la santé à 65 ans selon le revenu au Québec

Le graphique ci-contre montre que les écarts entre les années sont, comme pour l’espérance de vie non ajustée sur la santé, un peu moins élevés pour l’espérance de vie ajustée sur la santé à 65 ans que pour cette espérance de vie à la naissance. Ainsi, la hausse la plus élevée entre la moyenne de 2000 à 2002 et celle de 2015 à 2017 a encore été observée chez les membres du troisième quintile, mais s’est élevée à 3,6 ans (au lieu de 4,1 ans, de 14,2 à 17,8 ans), et la hausse la plus faible toujours chez les membres du quintile inférieur de 0,9 an (au lieu de 1,1 an, de 13,8 à 14,7 ans).

Les écarts entre les membres des quintiles sont toutefois beaucoup moins élevés pour l’espérance de vie ajustée sur la santé à 65 ans que pour cette espérance de vie à la naissance. L’ écart entre les quintiles inférieur et supérieur est en effet passé de 2,0 à 2,9 ans entre 2000 à 2002 et 2015 à 2017, avec 14,7 ans par rapport à 17,6 ans de 2015 à 2017, soit beaucoup moins que les écarts observés dans l’espérance de vie ajustée sur la santé à la naissance (de 5,4 à 6,3 ans). Cela indique encore une fois que, une fois qu’ils et elles ont atteint 65 ans, l’écart d’espérance de vie ajustée sur la santé entre les plus pauvres et les plus riches diminue au moins de moitié (en moyenne de plus de 60 % pour les quatre périodes retenues, cet écart se situant à 5,8 ans pour l’espérance de vie ajustée sur la santé à la naissance par rapport à 2,4 ans pour cette espérance de vie à 65 ans). Ce sont ici les deux tiers de cet écart pour la période de 2015 à 2017 (2,0 ans sur 2,9 ans) qui s’observent entre les membres du quintile inférieur et ceux et celles du deuxième quintile.

Et alors…

Les données de ce tableau permettent finalement des comparaisons bien plus intéressantes que je ne le pensais au départ. Je m’imaginais écrire enfin un billet relativement court! Le constat qui m’a le plus étonné est la baisse des écarts entre les espérances de vie (ajustées ou non sur la santé) des membres des quintiles inférieur et supérieur à 65 ans par rapport à ces écarts à la naissance. Cela montre, comme je l’ai mentionné dans le billet, que les impacts les plus importants du revenu sur l’espérance de vie entre les plus pauvres et les plus riches se réalisent avant 65 ans. Il est aussi possible que les transferts destinés aux personnes âgées (surtout la pension de la sécurité de la vieillesse et le supplément de revenu garanti), même si insuffisants, permettent d’éviter la misère et de se procurer les biens les plus essentiels. Ces écarts quand même significatifs pourraient donc être réduits en augmentant les montants de ces transferts. Cela dit, cela prendrait des données bien plus fines, fiables et détaillées que celles de ce tableau pour pouvoir appuyer cette hypothèse de façon plus solide.

Il en est de même pour pouvoir expliquer la baisse des écarts d’espérance de vie entre les hommes et les femmes, explications que je n’ai pas osé aborder sur la base de ces données. D’autres l’ont fait grâce à la disponibilité de données plus complètes, par exemple dans ce document de Statistique Canada où on explique la baisse de ces écarts par la «réduction des morts violentes chez les adolescents et jeunes adultes masculins, un meilleur traitement des maladies cardiovasculaires et une plus grande similarité de comportements des femmes et des hommes, particulièrement en matière de tabagisme, de consommation d’alcool et de stress lié au travail». En tout cas, les données de ce tableau auront au moins permis d’y voir un peu plus clair sur l’évolution des espérances de vie et sur les facteurs qui les influencent.

Histoires pour gestionnaires insomniaques

7 octobre 2019

Avec son livre Histoires pour gestionnaires insomniaques, Henry Mintzberg, professeur en sciences de gestion à l’Université McGill, «propose 42 réflexions qui présentent de façon résolument anticonformiste la synthèse de sa vaste expérience en gestion».

Bonsoir… : Ce livre, qui se veut ludique avec un message sérieux, est un recueil de 42 billets tirés du blogue de l’auteur que celui-ci a regroupés en sept thèmes (ou chapitres). Ces textes ne visent pas du tout à fournir des solutions à des problèmes de gestion, mais essentiellement à faire réfléchir sur la façon de réagir à certaines situations.

1. Des histoires de gestion : L’auteur aborde :

  • la faillite d’une compagnie aérienne due en bonne partie, selon lui, au fait que les œufs brouillés servis lors des vols étaient immangeables;
  • la question de savoir si un gestionnaire peut vraiment être comparé à un chef d’orchestre et vice-versa;
  • la distinction entre le leadership et la gestion;
  • les listes de qualités essentielles pour être un.e bon.ne gestionnaire qu’aucun être humain ne peut satisfaire et l’impact aussi important des défauts que des qualités des gestionnaires;
  • l’impact des gestionnaires dénué.es d’âme sur les milieux de travail et le service à la clientèle;
  • l’impact d’Internet sur les fonctions de gestion et la façon de gérer;
  • le rôle pas toujours positif de la réflexion dans la prise de décision et dans l’action;
  • le processus délicat de développement des stratégies qui peuvent proliférer comme de mauvaises herbes.

2. Des histoires d’organisation : L’auteur aborde :

  • une comparaison entre le schéma d’une vache, une vache et une organisation;
  • l’assimilation trop fréquente d’une organisation avec son organigramme, comme si une organisation n’était formée que de dirigeant.es;
  • la différence entre un réseau (notamment social) et une communauté;
  • l’importance trop grande accordée aux chef.fes et aux changements sans continuité, et trop petite accordée à la connexion entre la base et le sommet;
  • quatre différents types d’organisations (avec en plus des organisations qui combinent deux ou plus de ces types) qui ont «besoin d’une structure et d’un style de gestion qui leur sont propres»;
  • la terminologie trompeuse trop souvent utilisée (haute direction et direction intermédiaire, mais jamais basse direction) qui devrait être remplacée par une autre terminologie plus réaliste et plus efficace;
  • le fonctionnement en silo et les relations entre les paliers;
  • des structures organisationnelles ingérables, car composées d’éléments trop différents (comme un Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux ou CIUSSS).

3. Des histoires d’analyse : L’auteur aborde :

  • l’inanité d’un adage qui prétend que «ce qui ne peut pas être mesuré ne peut pas être géré»;
  • des recommandations à un orchestre symphonique basé sur les principes de gestion enseignés à l’université (recommandations qui mettraient fin à cet orchestre si elles étaient appliquées);
  • la confusion du concept d’efficacité (que j’ai déjà aussi abordé, notamment dans ce billet);
  • le fait que même avec des données fiables (ce qu’il faut vérifier), leur interprétation peut être faussée;
  • les difficultés de la mesure de l’efficacité d’un gestionnaire et ses limites;
  • l’importance relative des preuves, de leur analyse et de l’expérience;
  • le concept de Bonheur naturel brut du Bhoutan, qui était au départ un guide pour mieux gérer le pays, mais qui a été dénaturé quand on a tenté de le mesurer.

4. Des histoires de développement : L’auteur aborde :

  • une critique de l’utilisation abusive des outils d’analyse dans le programme de MBA (maîtrise en administration des affaires) de l’université Harvard;
  • les échecs et les raisons des échecs de diplômé.es du MBA de Harvard dans des postes de pdg, puis deux études plus vastes qui confirment ce verdict, soulignant entre autres que les pdg titulaires d’un MBA accordent trop d’importance au profit à court terme et prennent davantage de décisions risquées;
  • un programme, l’International Masters Program for Managers (IMPM, soit la maîtrise internationale pour gestionnaires en exercice), qu’il a contribué à créer avec des collègues et qui est offert dans cinq pays;
  • l’utilisation des échanges entre gestionnaires dans l’IMPM.

5. Des histoires de contexte : L’auteur aborde :

  • le problème de la succession dans les entreprises familiales;
  • les problèmes sociaux, politiques et économiques auxquels les entreprises peuvent faire face;
  • les caractéristiques des personnes aptes à gérer un établissement de santé;
  • et critique la nouvelle gestion publique qui applique des principes de gestion du secteur privé à la gestion des organismes publics avec des impacts négatifs importants.

6. Des histoires de responsabilité : L’auteur aborde :

  • une lettre imaginaire d’un pdg qui demande une baisse de salaire et surtout de cesser de lui verser des bonus;
  • et critique les «rationalisations» qu’il considère comme les saignées du XXIe siècle;
  • et critique certaines applications du concept de productivité (j’ai d’ailleurs déjà cité Mintzberg à quelques reprises dans un billet que j’ai consacré à ce concept);
  • la fraude de Volkswagen sur les réductions des émissions polluantes de son moteur diesel, ainsi que d’autres scandales dans divers secteurs de l’économie, ce qui fait de ce type de comportement un syndrome difficile à corriger;
  • la responsabilité sociale des entreprises et surtout l’irresponsabilité sociale des entreprises; notons que ce texte est fortement inspiré de son livre Rééquilibrer la société, que j’ai présenté dans ce billet.

7. Des histoires pour demain : L’auteur aborde :

  • le pouvoir de la créativité ordinaire à la base d’innovations et de découvertes importantes;
  • la différence entre le service aux clients (ou aux citoyen.nes) et le $ervice à la clientèle;
  • les effets souvent ravageurs sur une entreprise d’un appel à l’épargne par une introduction en Bourse, effets qui se traduisent aussi fréquemment par un gaspillage de ressources et une hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES);
  • l’obsession de vouloir être les meilleurs, alors qu’il est bien mieux de tenter d’être aussi bons que possible.

L’auteur conclut en soulignant les messages de ce livre qu’il juge les plus importants.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre va à l’encontre de bien des conseils de gestion courants et c’est d’ailleurs ce qui le rend intéressant. Ses textes sont courts et faciles à lire et à comprendre, et contiennent souvent une touche d’humour. Il est bien certain que certains textes reviennent sur des thèmes déjà abordés, mais en ajoutant généralement un angle différent. Le livre est relativement court (224 pages, selon l’éditeur), ce qui est aussi bien, car les textes qu’il a retenus semblent faire le tour de la question sans trop de répétitions. Malheureusement, les 67 notes, dont bien des compléments d’information (mais surtout des références), sont à la fin du livre. Il n’y a rien de parfait!

Les effets de l’intelligence artificielle sur le monde du travail

4 octobre 2019

Cela fait une vingtaine de mois que je n’ai pas publié de billets sur les effets de l’automatisation des emplois. La raison est simple : je n’ai pas lu d’études qui ajoutaient quoi que ce soit d’important à ce sujet. C’est donc sans trop d’attentes que j’ai entamé le document de travail publié par la Commission de l’éthique en science et en technologie et intitulé Les effets de l’intelligence artificielle sur le monde du travail, même si j’ai toujours trouvé pertinentes les interventions de cet organisme en matière d’éthique. Si j’en parle ici, on devine que c’est parce que je considère que ce document se démarque positivement des autres études sur le sujet.

Introduction

«Dans les dernières années, l’intelligence artificielle (IA) a été le sujet d’une grande attention médiatique». Si ses impacts espérés et craints touchent de nombreux domaines, ce document porte uniquement sur ses effets sur le monde du travail. Il se penche aussi bien sur les conséquences de l’automatisation des tâches sur l’emploi (élimination d’emplois et changements du contenu et de la nature des emplois) que sur celles que l’IA «pourrait avoir sur la relation d’emploi et sur l’organisation du travail», et sur la place que prend le travail rémunéré dans notre société.

Intelligence artificielle et travail

L’auteur (David Rocheleau-Houle) distingue l’intelligence artificielle étroite (liée à une tâche spécifique) de l’intelligence artificielle générale (où les machines «peuvent accomplir toutes les tâches qu’un être humain pourrait accomplir») et précise que c’est sur la première que les travaux se concentrent actuellement, d’autant plus qu’il est loin d’être certain que le développement de la deuxième soit possible. Il explique ensuite le fonctionnement et les caractéristiques de l’intelligence artificielle étroite, et les effets qu’elle peut entraîner sur les récompenses économiques (revenu, consommation, redistribution et protections sociales) et existentielles (estime de soi, contribution à la société, relations sociales, etc.) liées au travail.

Les effets de l’intelligence artificielle sur le nombre d’emplois disponibles

– résultats des principales études : Pour estimer les effets de l’intelligence artificielle sur le nombre d’emplois, l’auteur se base sur une dizaine d’études portant sur le sujet. J’ai au début craint qu’il accorde trop d’importance à l’étude la plus citée (The Future of Employment: How Susceptible Are Jobs to Computerisation? de Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, étude parue en 2013) et sur laquelle d’autres études se sont basées pour prétendre que près de la moitié des emplois (47 % aux États-Unis) disparaîtraient en raison de l’automatisation dans 10 à 20 ans (après six ans, aucune de ces prévisions ou presque ne s’est manifestée). J’ai présenté au moins deux études qui la contredisent de façon convaincante (dans ce billet et surtout celui-là).

D’ailleurs, l’auteur cite aussi la deuxième étude que j’ai mentionnée et quelques autres allant dans le même sens, et, comme moi, leur accorde plus d’importance, elles qui prévoient plutôt la disparition d’environ 10 à 15 % des emplois (avec quelques différences selon les pays), mais la transformation importante du tiers des emplois ou mineure de la majorité des autres emplois. Enfin, d’autres études prévoient aussi la disparition d’une faible proportion des emplois et la transformation d’une proportion importante des emplois, mais aussi la création de nouveaux emplois «liés au domaine de la technologie et aux domaines où seules des qualités « proprement humaines » sont recherchées» (qualités communicationnelles, compréhension d’émotions complexes, qualités liées à la gestion, créativité, imagination, empathie, pensée critique, etc.), création compensant les pertes, avec en plus des emplois «plus stimulants et rémunérateurs que les emplois préalablement disponibles» (avec raison, l’auteur relativise plus loin cette affirmation, car cela pourrait être le contraire pour certains des nouveaux emplois).

Cela dit, comme les nouveaux emplois (exigeant en général des compétences élevées) ne seront pas nécessairement pourvus par les personnes qui perdront leur emploi (exigeant en général peu de compétences), il est certain qu’il faudra prévoir des mesures gouvernementales pendant «une période de transition plus ou moins longue».

– facteurs influençant l’utilisation de l’automatisation de l’emploi et la rapidité de son implantation : Les études qui arrivent aux résultats les plus négatifs à la suite de l’automatisation de l’emploi reposent sur le postulat que «dès que la technologie est disponible, elle est utilisée». Or, plusieurs facteurs peuvent influencer cette utilisation et la rapidité de son implantation :

  • adaptation de la technologie (tests, problèmes techniques, fiabilité et bogues, disponibilité de la main-d’œuvre formée, etc.);
  • coûts d’implantation et rentabilité (l’automatisation peut être plus chère que le fonctionnement actuel);
  • impact des variations du coût de la main-d’œuvre sur la rentabilité des systèmes automatisés;
  • acceptabilité sociale (comme la faible utilisation des caisses automatisées qui existent depuis des décennies, mais qui ne plaisent pas à la clientèle qui préfère les contacts humains).

– conclusion : Face à tant de facteurs dont l’impact ne peut pas être estimé, il serait pour le moins imprudent de prévoir précisément les conséquences de l’automatisation sur la proportion d’emplois qui seraient détruits, l’ampleur de la transformation des emplois et la rapidité de ces changements. Cela dit, on peut quand même conclure que :

  • les emplois les plus menacés sont ceux qui comportent surtout des tâches routinières (manuelles ou cognitives);
  • les personnes possédant le moins de compétences sont aussi plus menacées, à la fois de perdre leur emploi et d’avoir de la difficulté à en trouver un autre;
  • les emplois liés à l’automatisation et aux relations humaines sont les moins menacés et seront les plus avantagés;
  • la proportion d’emplois à temps plein devrait diminuer (j’ai trouvé la démonstration de cette conclusion moins convaincante);
  • le contenu de la majorité des emplois sera modifié.

Les effets de l’intelligence artificielle sur la relation d’emploi

«Outre le fait que l’IA et l’automatisation risquent de modifier le nombre et le contenu de certains emplois, l’IA risque aussi de modifier de manière importante la relation d’emploi».

– emploi temporaire : L’auteur souligne que l’emploi temporaire «prend une place de plus en plus importante dans le monde du travail». Or, selon les données du tableau 14-10-0072-01 de Statistique Canada, si la proportion d’emplois temporaires a augmenté quelque peu de 1997 à 2010 au Québec et dans le reste du Canada, il a baissé au Québec de 2010 à 2018, revenant même à son niveau de la fin des années 1990, et est demeuré stable dans le reste du Canada. Pour appuyer sa prévision, il cite un sondage montrant que les employeurs disent chercher du personnel de plus en plus flexible. Mais, ils ont toujours dit ça. De mon côté, je pense que deux tendances opposées s’affrontent, soit la rareté de main-d’œuvre, qui porte les employeurs à conserver des postes permanents (comme les données depuis 2010 le montrent bien), et le désir de disposer d’une main-d’œuvre flexible. En plus, cette tendance sera influencée par l’ampleur des effets de l’automatisation. Si ces effets sont négatifs, la rareté de main-d’œuvre s’atténuera et la deuxième tendance pourrait l’emporter. S’ils sont plus modérés avec la création d’autant d’emplois que de pertes, la première devrait se maintenir.

L’auteur mentionne aussi la croissance de l’emploi «sur demande» (ou du travail informel), mais les données montrent que ce type d’emploi ne représente qu’une très faible part du marché du travail et qu’il est rarement la principale source de revenus des personnes qui effectuent ce genre d’activités (voir ce billet). Encore là, si la rareté actuelle de la main-d’œuvre se maintient, il serait étonnant que bien des gens acceptent de travailler à des activités qui offrent d’aussi mauvaises conditions de travail. Notons ici que la source mentionnée par l’auteur à ce sujet porte sur le marché du travail européen, où le taux de chômage est nettement plus élevé qu’ici dans plusieurs de ses pays.

– agence de placement 2.0 : Cette partie va dans le même sens que la précédente, axant son analyse sur les plateformes numériques. Mes remarques aussi vont dans le même sens : oui, la technologie permet de précariser les emplois, mais le niveau de son utilisation dépend de l’évolution de la rareté actuelle de la main-d’œuvre.

– travail autonome : L’auteur prévoit une augmentation du travail autonome, en lien avec la demande de flexibilité de la main-d’œuvre. Mais, son analyse comporte quelques erreurs. Il écrit par exemple que «la plupart des travailleurs autonomes sont soit âgés de 15 à 24 ans, soit âgés de 60 ans ou plus». Cette affirmation est étrange, car le document qu’il cite montre que les personnes âgées de 65 ans et plus occupaient en 2016 un peu plus de 10 % des emplois autonomes, celles âgées de 55 à 64 ans 23 %, celles âgées de 25 à 54 ans 65 % et celles âgées de 15 à 24 ans … 2,4 %, en forte baisse par rapport à 1995 (7,8 %)! Les données du recensement, elles, nous montrent que le taux de travailleurs autonomes était en 2016 au Québec de 2,6 % chez ces jeunes, bien moins que la moyenne (12,1 %). Par contre, il est vrai qu’il était le plus élevé chez les 65 ans et plus, soit de 32,6 %. Mais, après avoir dit que ce type d’emploi serait en hausse, il avance plus loin qu’il est en fait difficile de prévoir son évolution, étant actuellement stable (en fait en légère hausse, mais en baisse en proportion au Canada et au Québec depuis la fin des années 1990, selon les données du tableau 14-10-0027-01 de Statistique Canada). Là, je suis d’accord!

– utilisation des plateformes numériques : L’auteur montre que l’IA facilite et simplifie l’utilisation des plateformes numériques. C’est tout à fait vrai, mais cela ne veut pas dire que les travailleur.euses, actuellement en position de force, vont accepter en grand nombre des emplois plus flexibles comme les employeurs le voudraient bien.

– externalisation : L’auteur montre que l’IA facilite et simplifie l’externalisation dans d’autres pays (pauvres) des tâches (simples) que l’IA ne peut pas accomplir. Comme on l’a vu dans ce billet portant sur le livre En attendant les robots – Enquête sur le travail du clic d’Antonio A. Casilli, cela est exact et existe déjà. L’impact de cette externalisation sur les marchés du travail québécois et canadien est toutefois difficile à estimer.

– conclusion : L’auteur analyse les effets positifs et négatifs des tendances présentées dans cette section. Elles sont selon lui positives pour les employeurs (gains en flexibilité, surtout) et mixtes pour les travailleur.euses. Il en voit certaines positives (autonomie et flexibilité pour les personnes que ça intéresse) et d’autres négatives (moins bonnes conditions de travail, moins de protection sociale, etc.). À ce sujet, l’auteur considère avec raison que, si ces tendances se concrétisent, l’État aura l’obligation de «revoir, et peut-être d’étendre, les différents cadres normatifs et légaux qui régissent les relations d’emploi».

Les effets de l’intelligence artificielle sur l’organisation du travail

– la gestion des ressources humaines : L’IA peut être utilisée à la fois pour sélectionner le personnel, prévoir ses comportements et l’évaluer. Elle peut aussi «faciliter l’organisation du travail, analyser l’humeur des employés, automatiser les réponses aux demandes techniques des employés» et les surveiller et les contrôler. L’auteur précise à cet effet que «De telles possibilités soulèvent évidemment des enjeux liés à la protection de la vie privée des travailleurs, en plus de soulever des enjeux liés au respect de l’autonomie des travailleurs».

– la collaboration entre les travailleurs et la machine : Au sujet de cette collaboration ou de ce partage de tâches, l’auteur analyse trois grands types d’interactions, soit «la machine comme assistante, la machine comme gestionnaire et la machine comme collègue de travail».

Enjeux éthiques liés aux effets de l’intelligence artificielle sur le monde du travail

Si l’IA peut entraîner des effets positifs sur le marché du travail, elle menace aussi certains droits.

– la justice distributive : L’auteur présente ici trois théories de la justice distributive, soit l’approche prioritariste qui avance que ce sont les populations les plus défavorisées qui devraient profiter en premier lieu de la valeur générée par l’IA, l’approche égalitariste, par laquelle la valeur «doit être distribuée de manière égale parmi les membres de celle-ci» et l’approche suffisantiste qui impose que tous et toutes disposent d’un minimum de ressources. Il explique ensuite l’impact du choix de ces approches (qui pourrait porter sur d’autres approches que celles qu’il a présentées) sur la population et les inégalités. L’auteur aborde aussi les enjeux de l’adaptation des programmes sociaux, des politiques publiques d’emploi et de formation, des normes du travail, du droit du travail et des politiques fiscales.

– la dignité et le bien-être des travailleur.euses : L’auteur aborde ici les «enjeux éthiques évoquant les valeurs de la dignité et du bien-être des travailleurs» sujet au cœur du mandat de la Commission de l’éthique en science et en technologie. Ces enjeux portent sur l’utilité sociale d’un emploi, les valeurs de la personne qui l’occupe, la dimension sociale du travail, l’isolement des personnes, la déshumanisation possible du travail, la protection et le respect de la vie privée, le droit à l’égalité et à la non-discrimination et la négociation des conditions de travail.

Conclusion

L’auteur résume le contenu de ce document de travail et annonce qu’il sera suivi d’ici la fin de 2020 «d’un avis consacré aux enjeux de justice distributive soulevés par le déploiement de l’IA dans le monde du travail». À suivre!

Et alors…

J’ai peut-être semblé sévère envers certaines hypothèses et quelques données pas toujours adéquates présentées dans la section sur les effets de l’intelligence artificielle sur la relation d’emploi. Malgré ces petites erreurs et mes désaccords avec certaines hypothèses, je tiens à préciser que j’ai trouvé ce document de très bonne tenue, en fait un des bons que j’ai lus sur ce sujet. Il est en effet difficile d’aborder cette question comme l’auteur l’a fait, en tentant de s’y retrouver dans les prévisions divergentes (euphémisme) des personnes et organismes qui ont publié sur cette question et en extrapolant les conséquences sur les formes que pourrait prendre l’emploi à l’avenir, sur l’organisation du travail qui prévaudra et sur les enjeux éthiques que ces changements soulèveront. Il est certain qu’il existe un niveau élevé d’incertitude sur ces développements, mais ce document a su brosser un portrait complet des changements qui risquent de survenir, tout en étant prudent sur son estimation de l’ampleur de ces changements. Pour cela, je dis bravo!

Utopies provisoires

30 septembre 2019

Avec son livre Utopies provisoires – Essais de politique sociale, Alain Noël, professeur de science politique à l’Université de Montréal, présente ces utopies, qui désignent «un horizon social-démocrate qui serait à portée de main et réalisable politiquement, mais suffisamment audacieux et cohérent pour susciter l’enthousiasme, mobiliser les citoyens et guider l’action gouvernementale». Dans cette optique, il «fait un tour du monde pour voir comment des actions collectives guidées par une vision, par des principes et par une compréhension juste et mesurée de la réalité peuvent transformer nos vies».

Introduction : L’auteur constate que ses étudiant.es sont de plus en plus pessimistes à propos de l’avenir, même si la situation objective n’a jamais été plus positive (il fournit de nombreuses données à cet effet). Il faut dire que les sujets d’inquiétudes sont nombreux : environnement, réchauffement climatique, niveau des inégalités, populisme (surtout de droite), etc. Il présente ensuite l’objectif et le contenu de son livre, et explique le choix des textes qui le composent. Compte tenu de leur grand nombre (57, regroupés dans 10 sections), je me contenterai de décrire brièvement les sujets abordés, ce qu’a aussi fait l’auteur dans cette introduction.

1. La démocratie sans illusions : L’auteur aborde :

  • les motifs parfois étranges et même incohérents des votes des électeur.trices;
  • la modification de la façon de gouverner qu’entraînerait une représentation proportionnelle;
  • «quelques critères pour juger d’un gouvernement de qualité»;
  • «la gestion politique des crises économiques», qui tend à laisser les profits au secteur privé et à socialiser les pertes et les risques.

2. Inégalités et pauvreté : Cette section s’ouvre avec le plus long texte de ce livre. Ce texte présente des données sur différents types d’inégalités au Québec et au Canada (économiques, territoriales, hommes-femmes, peuples autochtones, personnes racisées, personnes handicapées, etc) et les caractéristiques de ces inégalités. L’auteur explique ensuite comment les seuils et les taux de pauvreté sont calculés aux États-Unis, au Canada et en Europe, et que les caractéristiques qui définissent la richesse sont encore plus difficiles à déterminer de façon objective.

3. La lutte contre la pauvreté : L’auteur aborde :

  • les «motivations qui animent les personnes vivant en situation de pauvreté», surtout dans leur décision de chercher ou de ne pas chercher un emploi;
  • les recommandations présentées en 2009 par le Comité consultatif de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, recommandations ignorées par le gouvernement qui a au contraire réduit les prestations d’aide sociale;
  • la situation des personnes handicapées, trop souvent ignorée;
  • une critique du discours et des actions des gouvernements en matière de pauvreté, qui ne font jamais ce qu’il faudrait faire, soit de redistribuer plus de revenus aux pauvres.

4. Un revenu de base ? : Sur le revenu de base, l’auteur aborde :

  • le projet pilote entrepris (mais non terminé) en Ontario;
  • le rapport du Comité d’experts sur le revenu minimum garanti (de façon semblable à ce que j’ai fait dans mon billet sur le sujet);
  • le plan d’action contre la pauvreté du ministre François Blais (2017) qui, malgré ses nombreux défauts, représente une avancée (timide) sur la reconnaissance des besoins essentiels.

5. Le modèle québécois : Cette section s’ouvre sur trois bilans, le premier 20 ans après le dépôt des recommandations d’un rapport sur l’aide sociale auquel l’auteur a participé, le deuxième 50 ans après le dépôt d’un rapport sur les problèmes constitutionnels au Canada, et le troisième sur l’évolution de la qualité des institutions démocratiques depuis la Révolution tranquille. Puis, l’auteur aborde :

  • la détérioration des mœurs politiques sous le gouvernement Charest;
  • le rapport des citoyen.nes québécois.es avec l’impôt et avec les services publics;
  • l’évolution économique récente au Québec, mettant l’accent sur celle de la région de Québec;
  • le bilan négatif des années Couillard;
  • les attitudes, surtout celles des jeunes, envers la souveraineté du Québec.

6. Le modèle canadien : Dans le premier texte de cette section, l’auteur prend le pouls de l’État-providence canadien, nettement moins généreux que dans la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Il aborde ensuite :

  • le concept de la malédiction des ressources (comme je l’ai fait à quelques reprises, dont ici), malédiction pas seulement économique, mais aussi et surtout démocratique;
  • deux bilans, le premier portant sur les premières années du gouvernement Trudeau, insistant notamment sur le soulagement face au départ des conservateurs de Stephen Harper, et le deuxième sur le premier budget de ce gouvernement, avec ses points positifs et ceux plus contestables;
  • une réflexion sur la place du Québec dans le Canada.

7. L’État-providence au 21e siècle : Dans le premier texte de cette section, l’auteur avance que les deux dernières décennies ne furent pas seulement des années d’austérité et de néolibéralisme, mais qu’elles ont aussi «donné lieu à des réformes suffisamment importantes pour parler d’une transformation de l’État-providence». Il aborde ensuite :

  • le retour en grâce temporaire de la pensée de John Maynard Keynes après la crise commencée en 2007-2008;
  • la technique d’affamer l’État pour réduire les impôts et les dépenses publiques;
  • les causes du niveau effarent de la dette mondiale (publique et privée);
  • le conflit de 2012 sur les droits de scolarité;
  • le lien (ou l’absence de lien) entre la progressivité de l’impôt et la lutte aux inégalités;
  • le lien (ou l’absence de lien) entre l’universalité des programmes et l’efficacité de la redistribution;
  • l’équité intergénérationnelle actuelle et future.

8. Au sud du monde : Entre la moitié et les trois quarts des écarts de revenus dans le monde sont dus au lieu de naissance et à la distribution des revenus dans ce lieu. Ce facteur n’ayant rien à voir avec le mérite, on peut considérer ces écarts de revenus comme des rentes. En plus, ces écarts expliquent en bonne partie les tentatives de migrations de nombreuses personnes des pays pauvres vers les pays riches. L’auteur aborde ensuite :

  • un exemple de l’«hypocrisie organisée» de la Banque mondiale dans le financement de projets de développement;
  • l’aide internationale par les particuliers, notamment le concept d’altruisme efficace et ses limites;
  • une proposition pour améliorer les conditions de vie des personnes qui habitent des pays pauvres, le socle universel de protection sociale;
  • les succès du Kerala, qui peuvent être considérés comme un exemple de l’application de la proposition du texte précédent;
  • l’impact du programme Bolsa Familia au Brésil;
  • les effets délétères de la corruption dans les pays pauvres, notamment au Mali, et l’importance de se doter d’institutions étatiques honnêtes, impartiales et compétentes, là-bas comme ici;
  • les avantages d’une identité nationale inclusive en Inde.

9. Temps durs pour la social-démocratie : Dans le premier texte de cette section, l’auteur analyse «les difficultés actuelles avec la social-démocratie en Europe». Il aborde ensuite :

  • les avantages de la prédistribution, une série d’intervention survenant avant que le marché ne crée des inégalités (en réglementant, limitant les domaines marchands, favorisant la syndicalisation, offrant des services universels, etc.);
  • ses réactions, mitigées face au livre Ne renonçons à rien (voir mon billet plus positif), très positives face au livre Cinq chantiers pour changer le Québec (voir mon billet, lui aussi positif), et positives face au rapport Oser repenser le PQ (que je n’ai pas lu);
  • l’importance de lutter contre les inégalités;
  • le repositionnement de la plateforme du PQ au centre gauche en 2018 et les déboires des partis sociaux-démocrates en Europe.

10. Contre le nationalisme conservateur : Dans le premier texte de cette dernière section, l’auteur s’inquiète de la montée du nationalisme conservateur un peu partout sur la planète. Il observe que, au clivage traditionnel entre la droite et la gauche, s’ajoute de plus en plus celui entre l’universalisme et le particularisme. Il aborde ensuite :

  • le faible potentiel de ce clivage au Québec, comme le montre le peu de succès du PQ avec sa charte des valeurs;
  • le nationalisme identitaire de Mathieu Bock-Côté et le critique sévèrement;
  • les États-Unis de Donald Trump, qui représentent une autre manifestation du néonationalisme de droite;
  • la présence relativement faible de nationalistes conservateurs au Québec, même si le Québec n’est pas à l’abri d’un virage néonationaliste (quoique peu probable).

Conclusion : L’auteur déplore que les décisions, notamment politiques, se basent de moins en moins sur des faits et de plus en plus sur des impressions. Il m’a fait penser à une constatation récente faite par Greta Thunberg à l’émission The Daily Show de Trevor Noah où elle disait que la plus grande différence entre les États-Unis et son pays sur l’approche face au réchauffement climatique est que, aux États-Unis, elle est basée sur une opinion (on y croit ou on n’y croit pas), alors que chez elle (en Suède), le réchauffement climatique est un fait (voir à partir de 5 min 50). L’auteur conclut que c’est «du côté de la raison, de la décence et de la lumière que réside l’espoir».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, même si je n’appuie pas toutes les positions de l’auteur (mais quand même la grande majorité). Ce recueil de textes actualisés (provenant surtout de textes publiés dans la revue Options politiques; voir les textes originaux sur cette page) a la grande qualité de couvrir un nombre important de sujets et de les traiter avec brio et érudition. Le style de l’auteur est clair et ses textes sont agréables à lire et suscitent toujours la réflexion. En plus, les 320 notes, presque toutes des références, sont en bas de page!