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La productivité du travail au Québec de 1997 à 2021 et la COVID-19

26 mai 2022

productivité du travail et la COVID-19 de 1997 à 2021Statistique Canada a ajouté vendredi dernier les données provisoires de 2021 aux données de 1997 à 2020 «sur la productivité du travail et les mesures connexes», dont les heures travaillées, la valeur ajoutée et la rémunération horaire. Comme j’avais osé prévoir dans mon billet de février sur ces données révisées que les données de 2021 iraient dans le sens inverse de celles de 2020, je n’avais pas le goût d’attendre que les données révisées soient publiées, elles qui ne le seront que le 10 février 2023, dans près de neuf mois. Comme dans le billet précédent, je vais accorder une importance particulière aux données sur la productivité, pour montrer encore une fois qu’on fait trop souvent dire bien plus de choses à ces données qu’elles n’en disent vraiment. Les données présentées dans ce billet sont tirées du tableau 36-10-0480-01.

Données principales

Le tableau qui suit contient les données de 1997, 2019, 2020 et 2021 pour six indicateurs, ainsi que leur taux de croissance annuel moyen (TCAM) de 1997 à 2019, leur taux de croissance entre 2019 et 2020 et entre 2020 et 2021, et leur TCAM de 2019 à 2021 pour le Québec.

productivité du travail et la COVID-19 de 1997 à 2021_1

Je précise que ces données sont des moyennes annuelles et non pas leur niveau à la fin de ces années. Cela est important à retenir, car cela explique, entre autres, que le niveau de l’emploi était encore en 2021 inférieur à celui de 2019, alors que ce niveau était rattrapé à la fin de 2021 :

  • emplois : alors que le nombre d’emplois a augmenté en moyenne de 1,4 % de 1997 à 2019 (avec des taux variant entre -1,0 % lors de la récession de 2009 et +3,8 % en 2002), il a plongé de 9,0 % en 2020 et est remonté de 7,4 % en 2021, pour une baisse annuelle moyenne de 1,2 % de 2019 à 2021;
  • total des heures travaillées : alors qu’il a augmenté en moyenne de 1,0 % de 1997 à 2019 (avec des taux variant entre -2,2 % lors de la récession de 2009 et +3,2 % en 1999), le nombre total des heures travaillées a plongé de 11,4 % en 2020 et a rebondi de 10,7 % en 2021, pour une baisse annuelle moyenne de 1,0 % de 2019 à 2021;
  • moyenne des heures travaillées : alors qu’elle a diminué en moyenne de 0,4 % de 1997 à 2019 (avec des taux variant entre -1,5 % en 2001 et +1,5 % en 2018), probablement un reflet de la plus grande présence des femmes sur le marché du travail (malheureusement, les tableaux publiés par Statistique Canada ne fournissent pas de données selon le genre), la moyenne des heures travaillées a baissé de 2,6 % en 2020, soit sept fois plus que la moyenne de 1997 à 2019, conséquence de la plus forte baisse du total des heures travaillées que du nombre d’emplois, et a remonté de 3,1 % en 2021, en raison de l’inverse (la plus forte hausse du total des heures travaillées que du nombre d’emplois), permettant même une hausse annuelle moyenne de 0,2 % de 2019 à 2021;
  • rémunération par heure travaillée : alors que la rémunération horaire en dollars courants a augmenté en moyenne de 3,0 % de 1997 à 2019 (avec des taux variant entre 0,9 % lors de la récession de 2009 et 6,7 % en 2000), elle a augmenté de 12,0 % en 2020, soit quatre fois plus que la moyenne de 1997 à 2019 et près de deux fois plus que la plus forte hausse de ces 23 années, même si l’inflation ne fut que de 0,8 % en 2020, moins de la moitié que son taux moyen entre 1997 et 2019 (1,7 %), avant de baisser de 0,4 % malgré l’inflation de 3,8 % en 2021; entre 2019 et 2021, la rémunération a augmenté en moyenne de 5,6 % par année, bien plus que l’inflation annuelle moyenne de 2,3 %;
  • valeur ajoutée réelle : la valeur ajoutée réelle (donc en dollars constants, ou plutôt en «dollars enchaînés de 2012») a diminué de 5,4 % en 2020, alors qu’elle a augmenté en moyenne de 2,2 % de 1997 à 2019 (avec des taux variant entre -1,1 % lors de la récession de 2009, seule baisse au cours de ces 23 années, et +6,0 % en 1999); elle a ensuite augmenté de 5,6 %, pour retrouver en 2021 son niveau de 2019 (avec en fait une baisse de 0,01 %);
  • productivité du travail : cette productivité (aussi en dollars constants) est le résultat de la division de la valeur ajoutée réelle sur le nombre total des heures travaillées; comme la valeur ajoutée a moins diminué que le nombre d’heures travaillées en 2020 (de 5,4 % par rapport à 11,4 %), la productivité a augmenté de 6,7 %, alors qu’elle avait augmenté en moyenne de seulement 1,1 % entre 1997 et 2019 (avec des taux variant entre -0,6 % en 2008 et +3,2 % en 2000); la productivité a donc augmenté six fois plus que la moyenne des 23 années précédentes et plus de deux fois plus que la plus forte hausse de ces années; sans surprise, elle a diminué de 4,6 % en 2021, puisque la valeur ajoutée réelle a moins augmenté que le nombre d’heures travaillées (5,6 % par rapport à 10,7 %); entre 2019 et 2021, la productivité a en moyenne augmenté de 0,9 % par année, soit sensiblement le même taux que de 1997 à 2019 (1,1 %).

S’il est facile de comprendre les mouvements de l’emploi et des heures travaillées en 2020 et en 2021, l’évolution de la rémunération moyenne confond bien des gens, notamment en cette année de forte inflation. Il faut se rappeler que la hausse de la rémunération moyenne en 2020 était due à la concentration des pertes d’emplois dans les postes à bas salaires. Le retour en emploi d’une grande partie de ces personnes en 2021 explique par le même effet de composition inversé la baisse de la rémunération moyenne en 2021. Il est fort probable que cette tendance se poursuive en 2022, étant donné que ce retour en emploi a eu lieu au milieu de 2021 seulement et n’a donc pas influencé complètement les données moyennes de 2021. C’est d’ailleurs pour atténuer ces deux effets de composition inverses que j’ai cru bon d’ajouter le TCAM de 2019 à 2021. La hausse de la rémunération sur deux ans bien plus élevée que l’inflation nous montre que, de fait, ces deux effets ne se sont pas complètement annulés. Pour pouvoir annuler complètement ces effets de composition, il faudra attendre les données de 2022 (et peut-être même de 2023) et comparer les hausses de rémunération à l’inflation sur trois ans (ou sur quatre ans).

Comme les variations de la productivité ont connu une évolution semblable à celles de la rémunération (mais avec moins d’ampleur, notamment parce que les données sur la productivité sont en dollars constants et celles de la rémunération en dollars courants), on peut s’attendre à ce que la forte hausse de la productivité en 2020 et sa baisse un peu moins élevée en 2021 soient dues aux mêmes effets de composition, ce que je tenterai de montrer avec plus de détail dans la prochaine section.

Effets de composition

Le gros tableau qui suit contient les données pour la productivité par industrie pour les mêmes périodes que le tableau précédent. J’aurais pu ajouter plus d’industries (le tableau de Statistique Canada offre des données pour 322 industries et regroupements d’industries) et en construire d’autres pour les autres variables (heures travaillées, rémunération, valeur ajoutée, et autres), mais cela aurait été un peu lourd… Il permet quand même de comprendre la démonstration que je vais faire, et les effets de composition qui expliquent les mouvements hors-norme à la hausse et à la baisse de la productivité.

productivité du travail et la COVID-19 de 1997 à 2021_2

La première chose qui m’a frappé dans ces données, c’est que la moyenne non pondérée (dernière ligne du tableau) correspond assez bien à la moyenne pondérée (la bonne, à la première ligne du tableau) pour la productivité de 1997 à 2019 (0,8 % rapport à 1,1 %), mais pas du tout pour 2019 à 2020 (2,2 % par rapport à 6,7 %, ce taux étant plus de trois fois plus élevé), guère plus pour 2020 à 2021 (-2,7 % par rapport à -4,6 %, ce taux étant plus élevé de 70 %) et que ces deux moyennes sont inversée pour la moyenne annuelle de 2019 à 2021 (-0,7 % et +0,9 %). Ce genre de différence s’explique généralement par un effet de composition et cet effet aurait été plus fort entre 2019 et 2020 qu’entre 2020 et 2021, ce qui explique que cet effet de composition ne disparaisse pas pour la période complète, soit de 2019 à 2021 (dernière colonne). Ce résultat a bien du sens, car les emplois perdus en 2020 n’avaient pas encore été complètement rattrapés en 2021 comme on l’a vu dans le premier tableau et que, en plus, les nouveaux emplois n’étaient pas tous dans les mêmes industries ou professions que les emplois perdus.

Pour tenter de comprendre les forts mouvements de la productivité (+6,7 % en 2020 et -4,6 % en 2021) et le fait que les moyennes non pondérées des variations de la productivité en 2020 et en 2021 ont été très différentes de leur moyenne pondérée, j’ai trié les industries en fonction de leur productivité en 2020 et en 2021, avec aussi les données sur les heures travaillées et la rémunération horaire (et d’autres variables, mais qui ne serviront pas à ma démonstration).

– 2020

J’ai pu ainsi constater que, en 2020, 10 des 17 industries ayant une productivité moins élevée que la moyenne pondérée (57,10 $ de l’heure) ont connu une baisse d’heures travaillées supérieure à la moyenne (-11,4 %) et que la moyenne de baisses d’heures travaillées de ces 17 industries fut de 14,1 %, baisse plus élevée que la moyenne de 2,7 points de pourcentage ou de 23,9 %. Pire, si je ne retiens que les cinq industries qui avaient en 2020 les productivités les plus faibles (soit moins de 24,00 $, pour une moyenne de 20,52 $, soit environ 36 % de la moyenne générale de 57,10 $), je constate que leurs heures travaillées avaient baissé en moyenne de 25,4 %, baisse plus élevée que la moyenne de 14,0 points de pourcentage ou de 122,9 %. Cela signifie que ces industries à faible productivité ont perdu en importance dans le calcul de la productivité moyenne, la faisant augmenter par effet de composition.

Par exemple, l’industrie avec la plus faible productivité en 2020, soit les services de restauration et débits de boissons avec une productivité de 18,00 $ de l’heure, a subi une baisse de 34,3 % de son nombre d’heures travaillées (la baisse la plus élevée de toutes les industries), faisant donc baisser son importance relative dans le calcul de la productivité. En plus, cette baisse des heures travaillées a touché surtout les employé.es à bas salaires, comme les plongeur.euses et les débarraseur.euses de table, comme le montre la hausse de 21,8 % de la rémunération horaire moyenne (de 19,03 $ à 23,18 $ de l’heure). Ce fut aussi le cas, entre autres, des services personnels et ménages privés (productivité de 19,30 $ de l’heure, baisse de 26,2 % des heures travaillées et hausse de 19,9 % de la rémunération horaire moyenne, de 15,55 $ à 18,64 $) et des services d’enseignement privés (productivité de 22,60 $ de l’heure, baisse de 27,6 % des heures travaillées et hausse de 27,2 % de la rémunération horaire moyenne, de 16,52 $ à 21,02 $). Notons que ces services d’enseignement privés ne comprennent que les écoles de commerce, en informatique et en gestion; les écoles de métiers privées, les écoles de langue, d’arts, de conduite automobile et autres; et les services de soutien à l’enseignement.

Ce fut bien sûr l’inverse pour les industries ayant une productivité supérieure à la moyenne pondérée (57,10 $ de l’heure), 10 de ces 15 industries ayant connu une baisse d’heures travaillées inférieure à la moyenne (-11,4 %). La moyenne des baisses d’heures travaillées de ces 15 industries fut en outre de 8,5 %, baisse moins élevée que la moyenne de 2,9 points de pourcentage ou de 25,5 %. Par exemple, l’industrie avec la productivité la plus forte (261,70 $), soit les services publics (industrie formée surtout d’Hydro-Québec et d’Énergir), a connu une hausse de 1,3 % des heures travaillées, gagnant de l’importance dans le calcul de la productivité, comme ce fut le cas dans quelques autres industries, dont les universités, la finance et les assurances, et les administrations publiques fédérales et provinciales.

On peut donc voir que la hausse hors-norme de la productivité en 2020 est due à deux effets de composition, un à l’intérieur des entreprises par la plus forte baisse des heures travaillées chez les employé.es les moins bien payé.es, et l’autre entre les industries, avec la baisse plus forte des heures travaillées dans les industries qui avaient les niveaux de productivité les plus bas, et moins forte dans celles qui ont les niveaux de productivité les plus élevés.

– 2021

En 2021, 11 des 18 industries ayant une productivité moins élevée que la moyenne pondérée (54,50 $ de l’heure, en baisse de 4,6 % par rapport 2020) ont connu une hausse d’heures travaillées supérieure à la moyenne (+10,7 %). La moyenne des hausses d’heures travaillées de ces 18 industries fut de 11,9 %, hausse plus élevée que la moyenne de 1,2 point de pourcentage ou de 11,1 %. On voit déjà que s’il y a eu aussi un effet de composition en 2021, il fut d’une plus faible ampleur qu’en 2020. Toutefois, si je ne retiens que les six industries qui avaient en 2021 les productivités les plus faibles (soit de 25,00 $ et moins, pour une moyenne de 20,90 $, soit environ 38 % de la moyenne générale de 54,50 $), je constate que leurs heures travaillées avaient augmenté en moyenne de 15,2 %, hausse plus élevée que la moyenne de 4,5 points de pourcentage ou de 42 %. Par exemple, l’industrie avec la plus faible productivité en 2021, soit l’assistance sociale avec une productivité de 18,20 $ de l’heure, a connu une hausse de 19,2 % de son nombre d’heures travaillées, faisant donc augmenter son importance relative dans le calcul de la productivité et faisant donc diminuer la productivité globale par effet de composition. En plus, cette hausse des heures travaillées a touché davantage les employé.es à bas salaires, comme le montre la baisse de 0,1 % de la rémunération horaire moyenne (de 16,68 $ à 16,67 $ de l’heure). Ce fut aussi le cas, entre autres et avec plus d’ampleur, dans les services d’enseignement privés (productivité de 20,80 $ de l’heure, hausse de 30,8 % des heures travaillées et baisse de 8,9 % de la rémunération horaire moyenne, de 21,02 $ à 19,14 $) et dans les écoles primaires et secondaires (productivité de 35,60 $ de l’heure, hausse de 35,3 % des heures travaillées et baisse de 21,5 % de la rémunération horaire moyenne, de 52,23 $ à 41,04 $).

Du côté des industries ayant une productivité supérieure à la moyenne pondérée (54,50 $ de l’heure), 9 de ces 14 industries ont connu une hausse d’heures travaillées inférieure à la moyenne (+10,7 %). La moyenne des hausses d’heures travaillées de ces 14 industries fut de 9,8 %, hausse moins élevée que la moyenne de 0,9 point de pourcentage ou de 8,1 %. Par exemple, l’industrie avec la productivité la plus forte (244,60 $), soit comme en 2020 les services publics, a connu une hausse de 8,7 % des heures travaillées, 2,0 points de moins que la moyenne, perdant ainsi de l’importance dans le calcul de la productivité. De même, cette hausse des heures travaillées a touché davantage les employé.es aux salaires les moins élevés (ou moins les employé.es aux salaires les plus élevés), comme le montre la baisse de 3,2 % de la rémunération horaire moyenne (de 78,64 $ à 76,09 $ de l’heure). On observe aussi une perte d’importance relative dans huit autres industries qui ont une productivité plus élevée que la moyenne, dont les universités, les services immobiliers et de location, la finance et les assurances, et les administrations publiques fédérales et provinciales.

On peut donc voir que la baisse hors-norme de la productivité en 2021 est due, comme la hausse de 2020, à deux effets de composition, un à l’intérieur des entreprises par la plus forte hausse des heures travaillées chez les employé.es les moins bien payé.es, et l’autre entre les industries, avec la hausse plus forte des heures travaillées dans les industries qui avaient les niveaux de productivité les plus bas et moins forte dans celles qui avaient les niveaux de productivité les plus élevés. On a toutefois vu que l’ampleur de ces effets de composition fut nettement plus faible en 2021 qu’en 2020, ce qui était attendu, puisque l’écart entre la moyenne non pondérée et la moyenne pondérée était aussi plus faible et qu’il reste un écart entre ces deux moyennes de croissance quand on compare 2021 à 2019. Cela laisse penser qu’il y aura encore en 2022 des effets de composition du genre de ceux de 2021 et une hausse de la productivité moins élevée que la moyenne de 1997 à 2019, voire une baisse comme en 2021.

Et alors…

Je ne peux ici que reprendre en grande partie la conclusion de mon billet précédent sur le sujet. J’ai écrit de nombreux billets sur les faiblesses du concept et du calcul de la productivité. Sa hausse six fois plus forte que la moyenne des 23 années précédentes en 2020 et sa baisse la plus importante des 24 dernières années et même plus de sept fois plus importante que la deuxième (-0,62 % entre 2007 et 2008) représentent bien sûr des cas d’exception, mais tout de même éloquents sur les faiblesses de cet indicateur. Notons que je n’ai trouvé qu’un seul article qui a parlé de ces données (et encore, après que j’aie terminé la rédaction du premier jet de ce billet…). J’ajouterai que je trouve bien tôt de comparer l’évolution de la productivité par province comme l’a fait Francis Vailles dans sa chronique, car, comme mentionné plus tôt, les effets de composition ne sont pas terminés et ne sont sûrement pas de la même ampleur dans chaque province. Il écrit d’ailleurs fort justement à ce propos que «Ces valeurs absolues ne dépendent pas seulement du dynamisme des entreprises, mais aussi de la composition de l’économie». Il n’a malheureusement pas poussé cette observation pertinente plus loin, mais c’est normal dans un texte écrit sur un sujet d’actualité, et dans le contexte où le communiqué de Statistique Canada était uniquement descriptif.

Pour améliorer cet indicateur fétiche, faut-il espérer la disparition des restaurants, des arts et de la culture et de l’assistance sociale (dont font partie les garderies), et ne miser que sur les industries à forte productivité, avec plus d’entreprises d’électricité et de gaz, plus de services financiers et d’extraction minière, de pétrole et gaz? En plus des impacts environnementaux que cela entraînerait, il est clair que la disparition des restaurants et des emplois culturels ou leur perte en importance, et le gain dans des industries à forte productivité ne contribueraient pas à améliorer la qualité de vie. On peut bien sûr améliorer la productivité autrement et de façon plus utile, mais il demeure que c’est par des changements dans les structures professionnelles et industrielles que la productivité augmente le plus souvent, comme on l’a vu en 2020 et lors de la délocalisation des industries du vêtement et du meuble en Chine lors des dernières décennies, pas par l’achat de quelques robots dans une industrie à faible productivité comme on l’entend ou le lit souvent (je l’ai encore entendu cette semaine lors d’une présentation à distance de Desjardins). Et faut-il déplorer la reprise de l’emploi en 2021 parce qu’elle a fait diminuer la sacro-sainte productivité? Bien sûr que non…

La caution verte

23 mai 2022

caution verteAvec la collaboration de Jonathan Ramacieri, Louis-Gilles Francoeur, responsable de la couverture environnementale au Devoir de 1982 à 2012, met en lumière avec son livre La caution verte – Le désengagement de l’État québécois en environnement les conséquences de «l’effritement de ses ressources [du ministère de l’Environnement du Québec] dans trois dossiers majeurs: l’assainissement des eaux, la restauration des sites miniers et les changements climatiques».

Préface : Robert Laplante juge indispensable de lire ce livre pour «comprendre l’évolution des politiques environnementales» et les inactions du ministère de l’Environnement du Québec.

Avant-propos : L’auteur tient à préciser qu’il aime le ministère de l’Environnement du Québec (MENVIQ), mais pas les pressions des politicien.nes et des autres ministères qu’il a subies continuellement depuis sa création. Il explique ensuite comment il en est venu à écrire ce livre, notamment grâce à la collaboration d’un économiste de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IRÉC), Jonathan Ramacieri.

Chronologie politique : Il s’agit d’un tableau présentant la liste des ministres responsables du MENVIQ ainsi que l’évolution de ses appellations de 1973 à 2019.

Introduction – L’émergence d’un nouveau ministère : Le MENVIQ a été créé en 1979, six ans après l’adoption de la Loi sur la qualité de l’environnement (LQE), et bien après les premières lois, enquêtes, commissions et organismes publics à vocation environnementale (surtout axés sur la pollution de l’eau). Ce livre porte sur les constats tirés de l’examen des budgets du MENVIQ à partir de 1979, en portant une attention particulière à «l’opposition entre développement et environnement», notamment aux luttes de pouvoir entre les ministères à vocation économique et le MENVIQ.

1. Évolution des budgets du ministère de l’Environnement du Québec et d’autres missions étatiques de protection et de conservation : Dans ses 10 premières années d’existence, le budget du MENVIQ en $ de 2019 a triplé, passant de 40 à 125 millions $ en raison de l’élargissement de son mandat et d’événements ponctuels, mais quand on tient compte du fait que ce budget est passé de 0,26 % du budget total à 0,36 %, cette hausse devient moins impressionnante (de 38 % et non de 212 %). Cela dit, il faut aussi tenir compte des dépenses pour le Programme d’assainissement des eaux du Québec (PAEQ) qui étaient près de quatre fois plus élevées que le budget du ministère. L’auteur aborde ensuite :

  • les tendances de ce budget par la suite (excluant la protection de la faune), jusqu’en 2019 (assez stable en ordre de grandeur, avec d’importantes variations annuelles que l’auteur explique);
  • la hausse de la part de ce budget consacré à accélérer les analyses environnementales sous la CAQ pour émettre des certificats d’autorisation plus rapidement à la demande des entreprises;
  • les ressources humaines au MENVIQ, en nombre et en types d’emploi;
  • la déficience de l’inspection environnementale, souvent confiée aux entreprises elles-mêmes, menant à une «abdication à peine déguisée de la responsabilité étatique»;
  • les lacunes de la politique de la conservation de la nature.

2. Le Programme d’assainissement des eaux du Québec : Pour tester son hypothèse que les «forces économiques et les institutions gouvernementales» vouées au développement économique tentent depuis sa création d’empêcher le MENVIQ de réaliser ses missions, l’auteur analyse l’évolution du principal programme qui lui a été confié dès ses débuts, le PAEQ. Dans ce chapitre qui occupe près de la moitié de ce livre, l’auteur aborde :

  • le volet urbain du PAEQ, axé sur le traitement des eaux usées, traitement qui est passé de 2 % des eaux usées en 1978 à 64 % en 1993, mais dont la progression a ralenti par après; l’auteur se penche sur les pressions pour ralentir les dépenses dans les petites municipalités; sur le transfert de ce volet au ministère des Affaires municipales en 1994; sur l’efficacité insuffisante des usines de traitement; sur l’absence de sanctions pour la contamination des eaux (notamment pour les surverses) et de données sur l’état des fosses septiques; sur l’impact de la réglementation fédérale; et sur l’imposition récente d’attestations d’assainissement;
  • le volet industriel, axé sur le traitement des effluents industriels, dont seulement 2 % étaient traités en 1971; le volet urbain a traité environ 30 % de ces effluents, car ils allaient dans les égouts des villes (en général après traitement initial pour les pires polluants), laissant donc les 70 % qui restent à la charge des entreprises au moyen de procédés autonomes des industries; l’auteur décrit les interventions des entreprises, notant entre autres que seulement 40 % des entreprises avaient terminé leurs travaux en 1992, que 52 % ne les avaient même pas commencés et que les entreprises rejetaient encore l’équivalent des eaux usées d’une population de 15 millions d’habitants; il se penche aussi sur le Programme de réduction des rejets industriels (PRRI), lancé en 1988, mais laissé en 1994 aux entreprises elles-mêmes sans contrôle des résultats ni de son efficacité; sur les directives spécifiques pour de nombreux secteurs (lait, viande, textile et autres) et l’absence de toute directive pour d’autres (métallurgie primaire, agroalimentaire, bois traité et autres); sur le coût pour l’État de la dépollution des entreprises et sur le bilan de ces interventions sur la dépollution;
  • le volet agricole, qui aurait dû être entrepris en premier, «car il était, et de loin, la principale source de pollution des cours d’eau, par ses apports en azote et en phosphore»; pourtant, c’est le secteur «qui a fait l’objet de l’intervention la plus marginale et la plus tardive sur le plan financier de la part du gouvernement»; l’auteur se penche sur le Programme d’aide à l’amélioration de la gestion du fumier; sur les lacunes de l’encadrement juridique de la pollution agricole; sur la protection des terres contre l’érosion; sur la Politique nationale l’eau du Québec dans le monde agricole; sur les conséquences écologiques négatives de l’agriculture au Québec et sur les expériences internationales à ce sujet; et sur le bilan (peu reluisant, pour ne pas dire pitoyable) de l’intervention gouvernementale en milieu agricole.

L’auteur conclut que :

  • la vision environnementale du PAEQ a été en bonne partie dénaturée par les intérêts économiques;
  • la division en trois volets de l’assainissement des eaux a ralenti le rythme de la dépollution;
  • la privatisation du contrôle de la dépollution fut une erreur pour l’atteinte des objectifs;
  • la logique économiciste des coûts-bénéfices a nui aux politiques d’assainissement.

3. La restauration des sites miniers : La LQE, adoptée en 1972, oblige les entreprises minières à soumettre un plan de restauration des sites miniers pour obtenir un certificat d’autorisation. Même si la réglementation a été resserrée à de nombreuses reprises par la suite (dont l’obligation de déposer des garanties financières pour la restauration des sites miniers dès 1991), on a confié son application au ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN)… Malgré d’autres «améliorations» adoptées plus récemment, le vérificateur général estimait en 2021 à des dépenses gouvernementales de 2 milliards $ le coût de restauration des 705 sites miniers laissés à l’abandon (somme toujours la même qu’en 2013), alors que la législation adoptée en 1991 visait en principe à ce que cela ne se reproduise plus.

4. La lutte contre la crise climatique via le Fonds vert : L’auteur vise ici à trouver les facteurs qui pourraient expliquer les problèmes d’efficience du Fonds vert. Il aborde :

  • les événements ayant mené à sa création en 2006;
  • le timide Plan d’action 2006-2012 sur les changements climatiques et les facteurs qui expliquent que ses objectifs, même si modestes, n’ont pas été atteints, dont la mauvaise utilisation du Fonds vert qui le finance en grande partie;
  • le Plan d’action 2013-2020 sur les changements climatiques, toujours financé par le Fonds vert, mais dont les sources de revenu incluent maintenant les recettes du système de plafonnement et d’échange de droits d’émission (SPEDE), ce qui ne change rien aux critiques faites au plan précédent sur la mauvaise utilisation de ses dépenses;
  • le rapport du vérificateur général (VG) de 2015-2016, qui est aussi cinglant que les précédents;
  • le rapport du commissaire au développement durable (CDD) du printemps 2016 en rajoute, de même que le Conseil de gestion du Fonds vert lui-même (créé en 2017) en 2018; le VG et le CDD récidivent en mai 2019, déplorant toujours la mauvaise utilisation du Fonds vert, ce qui porte le gouvernement à adopter une loi pour modifier la gestion du Fonds vert (et son nom, dorénavant le Fonds d’électrification et de changements climatiques, ou FÉCC), loi qui contient quelques améliorations, mais ne change pas de façon importante son orientation, sinon d’être davantage associé à l’électrification (surtout des transports), qui, même si essentielle, ne pourra jamais faire réduire suffisamment les émissions de GES.

L’auteur conclut que, malgré des changements (souvent plus cosmétiques que substantiels) apportés à sa gestion, le Fonds vert ou le FÉCC n’a jamais fonctionné comme il le devait et le devrait. Là encore, plutôt que de collaborer, les ministères à vocation économique ont cherché à profiter de ce fonds en l’utilisant pour l’atteinte de leurs objectifs et non de ceux de la lutte contre les changements climatiques.

Conclusion – Revoir la place de l’environnement dans l’appareil d’État : Les gouvernements successifs au Québec n’ont jamais permis au MENVIQ (sous ses nombreuses appellations) de véritablement réaliser sa mission, accordant toujours la priorité aux ministères à vocation économique. Et rien ne laisse penser que cela changera à court ou même à moyen terme. L’auteur propose quand même une série de réformes qui permettraient à ce ministère de jouer son rôle de façon efficace.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, même si la lecture de ce livre n’est ni facile ni agréable et même s’il est plutôt déprimant. Il est une véritable litanie d’histoires d’horreur. Cela dit, il vaut la peine d’être lu, car il contient une grande partie des raisons qui expliquent les insuccès du Québec dans tous les pans de la protection de l’environnement : qualité des eaux, protection des espèces en danger, gestion des ressources naturelles, émission de GES, etc. En expliquant ainsi en détail ces lacunes, l’auteur montre en fait qu’on pourrait faire mieux, beaucoup mieux. Autre qualité, les 209 notes, aussi bien des références que des compléments d’information parfois substantiels, sont en bas de page.

Les inégalités au Québec de 1976 à 2020 selon l’indice de Palma et le coefficient de Gini

19 mai 2022

Inégalités Québec Canada_1976-2020_palmaDans le billet que j’ai publié il y a trois semaines sur les inégalités au Québec et au Canada selon le coefficient de Gini (à l’avenir CG), j’ai annoncé que j’allais en publier un autre trois semaines plus tard, mais selon l’indice de Palma (IP). Comme pour ce billet, j’utiliserai aussi les données de l’Enquête canadienne sur le revenu que Statistique Canada a mises à jour en mars dernier. Les données des graphiques que je présente dans ce billet proviennent du tableau 11-10-0193-01. Mais, tout d’abord, je vais expliquer brièvement ce qu’est l’IP.

L’indice de Palma

Alors que le CG «est un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l’égalité parfaite (tout le monde a le même revenu) et 1 signifie l’inégalité totale (une personne a tout le revenu)», l’IP fait partie des indicateurs interdéciles. De nombreuses personnes, dont Thomas Piketty, reprochent au CG d’accorder trop de poids aux revenus des classes moyennes qui, par définition, captent peu les inégalités, car près de la moyenne, alors que les inégalités touchent surtout les extrémités de la distribution des revenus, soit les plus pauvres et les plus riches (pour plus de détails, voir notamment ce document et cet article). J’ai par exemple publié un billet il y a trois ans montrant l’évolution du rapport entre le revenu des ménages des premier et neuvième déciles et entre celui des cinquième et neuvième déciles. On peut aussi comparer le revenu des ménages des premier et cinquième déciles. Tous ces indicateurs fournissent d’autres aspects des inégalités.

Pour calculer l’IP, il faut, comme pour le CG, mettre en ordre du plus petit au plus grand le revenu ajusté de chaque membre des ménages et séparer ces personnes en 10 groupes comptant le même nombre de personnes (10 % du total chacune). L’IP, dont on peut voir une définition sur cette page de l’Observatoire québécois des inégalités (de laquelle j’ai emprunté l’image qui accompagne ce billet), fait partie des indicateurs interdéciles et est obtenu en divisant le revenu total des membres du 10e décile par le revenu total des membres des quatre premiers déciles (les plus pauvres), comme illustré dans l’image qui accompagne ce billet. Notons que les résultats mentionnés sur cette page de l’Observatoire sur l’ampleur de l’IP («aux alentours de 7 au Québec») ont été obtenus en calculant le «rapport D9/D4» (voir la page 18 de ce document), ce qui ne respecte pas la définition de l’IP. Notons qu’un IP égal à un signifie que les ménages du décile le plus riche gagnent en moyenne quatre fois plus que ceux des quatre déciles les plus pauvres, qu’un IP égal à deux équivaut à huit fois plus et ainsi de suite.

Le revenu ajusté est obtenu en divisant le revenu total de tous les membres d’un ménage par la racine carrée de la taille de ce ménage. Par exemple, le revenu ajusté des membres d’un ménage de quatre personnes qui a un revenu total de 100 000 $ sera de 50 000 $ (100 000 $ / √ 4, soit 2, = 50 000 $) et ce revenu sera accordé aux quatre membres de ce ménage.

Évolution des coefficients de Gini et des indices de Palma au Québec de 1976 à 2020

– introduction

Le CG et l’IP peuvent être présentés en fonction de trois types de revenus :

  • selon le revenu du marché : somme des revenus d’emploi (travail salarié ou montant net de travail autonome), de placements, de retraite (régime privé de pension) et autres;
  • selon le revenu total : revenu du marché plus les transferts gouvernementaux (aide sociale, assurance-emploi, pensions de la sécurité de la vieillesse, supplément de revenu garanti, prestations du Régime des rentes du Québec, etc.), avant impôt;
  • selon le revenu après impôt : revenu total moins l’impôt sur le revenu.

Le CG et l’IP selon le revenu après impôt sont les plus couramment utilisés, car ils représentent les inégalités après intervention gouvernementale (transferts et impôt) et donc selon le revenu disponible sur lequel se manifestent les inégalités de revenu auxquelles font face les ménages. Cela dit, la présentation des deux autres CG et IP permet d’analyser l’évolution de deux des principaux facteurs qui influencent celle du premier, soit les transferts et l’impôt.

– comparaison entre les coefficients de Gini et les indices de Palma au Québec

Le graphique qui suit est construit avec deux axes différents. J’ai tenté avec ce graphique de respecter les principes que j’ai énoncés dans ce billet que j’ai écrit en 2012 pour l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), entre autres que les lignes se touchent pour qu’elles soient d’ampleurs comparables et que les proportions entre les échelles soient les mêmes (0,60 / 0,10 = 3 / 0,5 = 6).

Inégalités Québec Canada_1976-2020_palma_1_base

Même avec ces précautions, le niveau comparatif des lignes de ces deux indicateurs ne signifie pas nécessairement que les inégalités du plus élevé sont plus importantes que l’autre, car ces deux indicateurs reposent sur des concepts différents. Ce qui est intéressant et pertinent de comparer, c’est plutôt l’évolution des lignes des mêmes types de revenus selon les deux indicateurs et les écarts entre les lignes des deux indicateurs selon les trois types de revenus, ce que j’examinerai brièvement ici, mais plus en détail dans le prochain graphique.

Les deux constats les plus frappants de ce graphique sont que les distances entre les trois lignes de l’IP (verte, rouge vin et bleu pâle) sont beaucoup plus grandes que celles entre les trois lignes du CG (bleu foncé, rouge et jaune) et que les lignes de l’IP varient beaucoup plus que celles du CG, surtout pour le revenu de marché (lignes verte pour l’IP et bleu foncé pour le CG). C’est ce constat que je vais présenter en premier.

– l’évolution des inégalités selon les trois types de revenus

Selon le revenu du marché (lignes verte pour l’IP et bleu foncé pour le CG) :

  • les deux indicateurs sont demeurés assez stables de 1976 à 1981 (entre 0,38 et 0,39 pour le CG et entre 1,6 et 1,7 pour l’IP);
  • si le CG a augmenté de 11 % jusqu’à 0,42 entre 1981 et 1984, l’IP a lui augmenté de 32 % à 2,1. J’ai expliqué dans mon billet précédent que la hausse du CG lors de ces années post-récession pouvait s’expliquer par le fait que les récessions touchent davantage les ménages les plus pauvres que les plus riches. L’IP permet de vérifier cette explication. Et, de fait, les données pour le calculer nous montrent que le revenu des ménages faisant partie des 40 % les plus pauvres (le dénominateur de l’IP) a diminué de 21 % entre ces deux années (en dollars constants) et que celui des ménages faisant partie des 10 % les plus riches (le numérateur de l’IP) a augmenté de 4 %. La hausse des inégalités entre 1981 et 1984 s’explique donc bien plus par la baisse du revenu des plus pauvres que par la hausse de celui des plus riches;
  • lors de la reprise subséquente de 1984 à 1989, le CG a diminué de 5 % jusqu’à 0,40, tandis que l’IP a diminué de 15 % à 1,8, le revenu des plus pauvres augmentant de 25 % et celui des plus riches de 7 %;
  • le CG et l’IP ont aussi augmenté au cours de la récession du début des années 1990, mais cette hausse s’est poursuivie au cours de la reprise subséquente jusqu’à leurs deux sommets de 1998 (on a parlé à l’époque de la reprise sans véritable croissance de l’emploi, le taux de chômage étant demeuré supérieur à 10 % jusqu’en 1998), hausse de 16 % à 0,46 pour le CG et de 59 % pour l’IP à 2,9 entre 1989 et 1998, avec une augmentation de 8 % du revenu des plus riches, mais une baisse de 32 % de celui des plus pauvres (c’est énorme!);
  • ces deux indicateurs ont plongé entre 1998 et 1999, de 5 % à 0,44 pour le CG et de 15 % pour l’IP à 2,5, avec une augmentation de 2 % des revenus des plus riches, mais de 20 % des revenus des plus pauvres (en une seule année!);
  • les deux indicateurs ont diminué bien graduellement de 1999 à 2019, avec seulement quelques sauts momentanés, de 4 % à 0,42 pour le CG, mais de 12 % pour l’IP à 2,2, avec une augmentation de 25 % du revenu des plus riches, mais de 42 % de celui des plus pauvres;
  • la pandémie, comme les récessions précédentes, a fait augmenter les inégalités selon le revenu du marché, le CG ayant augmenté de 4 % en 2020 à 0,44 et l’IP de 11 % à 2,4, avec une augmentation de 2 % du revenu des plus riches et une baisse de 8 % de celui des plus pauvres.

Selon le revenu total (lignes rouge vin pour l’IP et rouge pour le CG ) :

  • si ce n’est quelques variations annuelles mineures, le CG et l’IP sont demeurés assez stables de 1976 à 1993, baissant de 1 % tous les deux, le CG de 0,325 à 0,322 et l’IP de 1,23 à 1,21, avec des baisses de 7 % du revenu des plus riches et de 6 % de celui des plus pauvres, ce qui montre l’efficacité des stabilisateurs automatiques comme l’assurance-emploi, car les inégalités selon ces deux indicateurs n’ont pas augmenté lors des deux récessions de cette période;
  • ils ont ensuite augmenté entre 1993 et 1998, le CG de 8 % à 0,349 et l’IP de 17 % à 1,41, avec une augmentation de 2 % du revenu des plus pauvres, mais de 19 % de celui des plus riches;
  • ils sont demeurés autour de ces niveaux jusqu’en 2004, à 0,352 et 1,43, avec une augmentation de 15 % du revenu des plus pauvres et de 17 % de celui des plus riches;
  • le CG a diminué par la suite de 7 % entre 2004 et 2019 à 0,326 et l’IP de 12 % à 1,25 avec une augmentation de 26 % du revenu des plus pauvres, mais de 9 % de celui des plus riches;
  • alors que ces deux indicateurs ont augmenté selon le revenu du marché, ils ont plongé en 2020, de 6 % pour le CG à 0,307, son niveau le plus bas de ces 45 années, et de 9 % pour l’IP à 1,14, son niveau le plus bas depuis 1981 et 1982, avec une augmentation de 13 % du revenu des plus pauvres et de 3 % de celui des plus riches; ce renversement de tendance entre le revenu de marché et le revenu total est dû, on s’en doute, à l’ajout de programmes de soutien au revenu qui ont davantage bénéficié aux plus pauvres qu’aux plus riches (Prestation canadienne d’urgence (PCU), Prestation canadienne de la relance économique (PCRE), versements supplémentaires du crédit de la TPS, du Supplément de revenu garanti (SRG) et de la Sécurité de la vieillesse (SV) aux pensionné.es, etc.); d’ailleurs, le revenu moyen des membres des quatre premiers déciles fut en 2020 le plus élevé des 45 années présentées (et plus élevé de plus de 30 % que celui au deuxième rang pour les membres du premier décile).

Selon le revenu après impôt (lignes bleu pâle pour l’IP et jaune pour le CG) :

  • le CG a diminué de 10 % entre 1976 et 1989, passant de 0,295 à 0,266, et l’IP de 14 %, passant de 1,05 à 0,90, avec une augmentation de 11 % du revenu des plus pauvres, mais une baisse de 5 % de celui des plus riches; il s’agit dans les deux cas de leur deuxième niveau le plus bas de la période, le plus bas ayant été atteint en 2020;
  • le CG et l’IP ont augmenté respectivement de 13 % et de 20 % entre 1989 et 2002 jusqu’à leurs sommets de 0,301 et de 1,06, avec une baisse de 1 % du revenu des plus pauvres, mais une hausse de 20 % de celui des plus riches;
  • le CG et l’IP ont diminué respectivement de 6 % et de 9 % entre 2002 et 2019 à 0,282 et à 0,99 , avec des hausses de 31 % du revenu des plus pauvres et de 19 % de celui des plus riches;
  • finalement, le CG et l’IP ont diminué respectivement de 6 % et de 10 % en 2020 pour atteindre leur niveau le plus bas de la période, soit 0,261 et 0,89, avec des hausses de 12 % du revenu des plus pauvres et de 1 % de celui des plus riches;

Comme a pu le constater, les tendances furent les mêmes pour les deux indicateurs, mais beaucoup plus accentuées pour l’IP. La stabilité des inégalités depuis la fin des années 1990, et même leur légère baisse selon les CG et les IP du revenu total et du revenu après impôt, peut étonner, surtout dans un contexte où on entend toujours parler de leur hausse, alors que cette hausse s’est surtout manifestée au cours des années 1990 pour les deux indicateurs dans les trois types de revenus, mais de façon bien plus abrupte du côté du revenu du marché. Cette stabilité est en fait le résultat de nombreuses tendances en partie opposées. D’un côté, l’augmentation de la présence des femmes sur le marché du travail, la baisse du taux de chômage et les changements démographiques (diminution de la proportion de jeunes, par exemple) auraient dû contribuer à faire diminuer les inégalités. De l’autre, la hausse plus importante du revenu du marché des plus riches (voir ce billet) a au contraire eu un impact à la hausse sur les inégalités, annulant l’effet positif des facteurs mentionnés précédemment. En plus, quelques législations, comme le droit accordé aux membres des ordres professionnels, dont les médecins, d’exercer leurs activités en société (de s’incorporer, dans le langage courant), ont atténué artificiellement la hausse des inégalités du revenu du marché et, par voie de conséquence, des revenus total et après impôt. L’impact spécifique de chacun de ces facteurs sur les inégalités est difficile à estimer, mais la quasi-stabilité du CG et de l’IP selon le revenu du marché depuis la fin des années 1990 semble indiquer que les facteurs positifs et négatifs furent de la même ampleur. Cela dit, il est temps d’examiner plus à fond l’impact des transferts et de l’impôt sur l’évolution des CG et des IP des revenus totaux et après impôt.

Impact des transferts et de l’impôt dans la répartition des revenus

Les données sur l’impact des transferts (lignes bleue pour le CG et jaune pour l’IP) du graphique qui suit représentent la baisse en pourcentage des indicateurs entre leurs niveaux selon le revenu du marché et selon le revenu total. En les présentant ainsi, je peux comparer l’effet des transferts sur les deux indicateurs en données compatibles et sans avoir besoin de mettre deux axes différents. De même, les données sur l’impôt (lignes rouge pour le CG et verte pour l’IP) représentent la baisse en pourcentage des indicateurs entre leurs niveaux selon le revenu total et selon le revenu après impôt.

Inégalités Québec Canada_1976-2020_palma_2_impact

– comparaison de l’impact selon le CG et l’IP

En fait, les lignes sur l’impact des transferts et de l’impôt selon le CG et l’IP présentent exactement les mêmes tendances, sauf que l’impact est beaucoup plus important pour l’IP que pour le CG. En effet, les transferts ont en moyenne fait baisser l’IP et le CG du revenu du marché de respectivement 43 % et 24 % (53 % et 30 % en 2020), et l’impôt a fait en moyenne baisser l’IP et le CG du revenu total de 21 % et de 14 % (22 % et 15 % en 2020).

Cela est normal, car les plus riches reçoivent peu de transferts et les plus pauvres paient peu d’impôt et vice-versa. En effet, alors que le revenu du marché de l’ensemble de la population a augmenté en moyenne de 16 % en raison des transferts au cours de ces 45 années (26 % en 2020), la hausse pour les ménages des quatre déciles les plus bas fut de 79 % (119 % en 2020!) et celle pour les ménages du décile le plus élevé fut de seulement 2 % (4 % en 2020). De même (ou à l’inverse), si l’impôt a fait baisser le revenu total de la population complète de 18 % (17 % en 2020), la baisse pour les ménages des quatre déciles les plus bas fut de 7 % (6 % en 2020) et celle pour les ménages du décile le plus élevé fut de 26 % (26 % aussi en 2020). Il est donc tout à fait normal que l’impact de ces deux interventions gouvernementales ait été beaucoup plus important pour l’IP que pour le CG.

Ce graphique montre en outre que, en regardant aussi bien l’évolution des lignes de la CG que celles de l’IP (mais avec beaucoup plus d’ampleur), l’introduction et l’amélioration de nombreux programmes sociaux, dont ceux à l’intention des personnes âgées (comme j’en ai parlé dans ce billet), ont fait augmenter de 70 % pour le CG (de 16 % à 27 %) et de 90 % l’IP (de 28 % à 53 %) l’impact des transferts dans la redistribution des revenus au Québec entre 1976 et 1993, permettant d’annuler presque complètement la forte hausse des inégalités selon le revenu du marché au cours de cette période. Par la suite, sûrement en raison du durcissement des critères de certains programmes (aide sociale et assurance-emploi, notamment), de la simple indexation à l’inflation des programmes à l’intention des personnes âgées, de la baisse du chômage (qui a fait diminuer les paiements de l’aide sociale et de l’assurance-emploi) et de la hausse du taux d’emploi des femmes, le rôle redistributeur des transferts a diminué jusqu’en 2004, de 23 % pour la CG (de 27 % à 21 %) et de 20 % pour l’IP (de 53 % à 42 %) avant de remonter jusqu’en 2009 de 14 % pour la CG (de 21 % à 24 %) et de 7 % pour l’IP (de 42 % à 45 %) et de diminuer très légèrement jusqu’en 2019, soit de 3 % pour la CG (de 24 % à 23 %) et de 5 % pour l’IP (de 45 % à 42 %), sûrement en raison de l’augmentation de la proportion des personnes âgées de 65 ans et plus, mais aussi de l’entrée en vigueur du Régime québécois d’assurance parentale en 2006, facteurs qui ont annulé la poursuite de la baisse en importance de l’assurance-emploi et de l’aide sociale (surtout en raison de la baisse du taux de chômage et de la hausse du taux d’emploi). Puis, cet impact a connu un saut sûrement temporaire en 2020, de 31 % pour la CG (de 23 % à 30 %) et de 24 % pour l’IP (de 42 % à 53 %).

L’impact des transferts pour les deux indicateurs s’est retrouvé ainsi à leur sommet en 45 ans, surpassant de peu leur sommet précédent de 1993. En fait, le sommet de 2020 dépasse celui de 1993 de moins de 0,02 % pour l’IP, mais de quand même 11 % pour la CG, sûrement parce que les transferts de 2020 ont touché davantage la classe moyenne en 2020 que ceux de 1993. D’ailleurs, si l’impact des transferts sur le revenu des ménages des quatre déciles les plus pauvres et du décile le plus riche fut très semblable ces deux années (118 % en 1993 et 119 % en 2020 pour les plus pauvres et 3,6 % en 1993 et 3,8 % en 2020 pour les plus riches), ce qui explique le niveau très semblable de l’impact des transferts sur l’IP, il fut passablement différent sur le revenu de l’ensemble de la population (20,9 % en 1993 et 25,9 % en 2020), ce qui explique que les transferts aient davantage touché le CG en 2020 qu’en 1993.

L’évolution de l’impact de l’impôt dans la redistribution des revenus fut très semblable à celle de l’impact des transferts pour les deux indicateurs, même si son impact redistributeur a été d’une ampleur moindre que les transferts, et moins importante pour la CG que pour l’IP. Retenons surtout que l’impact de l’impôt fut en moyenne 55 % plus important pour l’IP que pour la CG et que cet écart a toujours été entre 44 % (en 2020) et 66 % (en 2002). Comme l’impact des transferts, celui de l’impôt a augmenté dans la première moitié de la période étudiée atteignant son sommet pour les deux indicateurs en 1999 avec des baisses de la CG de 16 % et de l’IP de 26 %. Cet impact a ensuite diminué graduellement pour se situer en 2019 à des baisses de la CG de 13 % et de l’IP de 20 %, pour remonter légèrement en 2020 à 15 % pour la CG et à 22 % pour l’IP. Ces mouvements s’expliquent bien sûr par les variations du taux d’imposition, mais aussi par l’ajout de dépenses fiscales, comme le passage de la portion imposable des gains en capital de 75 % à 50 % en 2000, la hausse du plafond des cotisations aux RÉER plus rapide que l’inflation de 2003 à 2010, la création des CÉLI en 2009, le fractionnement des revenus de pension des familles de retraités en 2007, etc.

Et alors…

Ma conclusion sur l’évolution des inégalités est la même que celle que j’ai rédigée dans le billet que j’ai publié il y a trois semaines sur les inégalités au Québec et au Canada selon le coefficient de Gini. Je vous invite à la lire si ce n’est pas déjà fait. Je voudrais ici plutôt conclure sur l’apport de l’indice de Palma dans la compréhension des inégalités.

J’aimerais tout d’abord préciser que je ne voudrais pas que l’IP remplace complètement le CG, car je considère que ces deux indicateurs sont complémentaires. On l’a vu dans la section précédente quand j’ai comparé l’impact des transferts entre les années 1993 et 2020. Si cet impact a été presque identique selon l’IP, il a différé de façon notable pour le CG. Cela nous informe sur la distribution des avantages comparatifs des transferts entre ces deux années.

Cela dit, même si je le calcule pour la première fois, je trouve que l’IP fournit beaucoup plus d’informations que le CG. Jamais de ma vie je n’ai calculé le CG, et pour le faire, j’aurais besoin des microdonnées (qui ne sont pas gratuites) et d’un bon rafraîchissement en maths! L’opacité de cet indicateur est d’ailleurs un des principaux reproches dirigés vers le CG, après l’importance trop grande qu’il accorde à la classe moyenne, importance qui explique les grands écarts entre les variations du CG et de l’IP. Au contraire, l’IP est facile à comprendre et à calculer, et il nous permet non seulement de quantifier directement les inégalités aux extrêmes de la distribution des revenus, mais de savoir si une variation des inégalités vient davantage d’un changement dans le revenu des plus pauvres ou dans celui des plus riches, comme je l’ai indiqué fréquemment (peut-être trop?) dans ce billet.

Bref, je ne trouve pas que l’IP est en concurrence avec le CG, mais qu’il ajoute un outil dans notre coffre pour l’analyse des inégalités.

Le bloc arc-en-ciel

16 mai 2022

bloc arc-en-cielAvec son livre Le bloc arc-en-ciel – Pour une stratégie politique radicale et inclusive, Aurélie Trouvé, ingénieure agronome et maîtresse de conférences en économie, montre que «la radicalité des prises de position actuelles est en réalité un facteur d’inclusion, et non de déliaison. Car cette radicalité est aussi celle des urgences écologiques, économiques et sociales, qui sont liées entre elles et qui requièrent de nous que nous nous hissions collectivement à leur hauteur».

Introduction : L’autrice montre l’importance cruciale des alliances entre groupes parfois opposés, mais ayant de nombreux points en commun pour l’atteinte de leurs objectifs, et en donne quelques exemples historiques. De nos jours, ce type d’alliance se manifeste notamment par l’aile gauche au sein du parti démocrate, avec comme figures de proue Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) et Bernie Sanders et comme point commun leur Green New Deal. Ce type d’alliance est encore plus essentiel face à la montée de l’extrême droite et des régimes totalitaires, en Europe comme aux États-Unis, en Russie, en Chine, au Brésil et ailleurs, et à l’ampleur des défis qui se présentent, dont les crises des identités, des services publics, du logement, des inégalités, des épidémies et de l’environnement.

La gauche et l’écologie, faibles dans les urnes, inventives dans la rue : L’autrice raconte la chute des partis de gauche en France et leur fragmentation en chapelles refusant toute alliance pendant que la droite gouverne, même si les sondages montrent que bien des politiques de gauche ont un appui majoritaire dans la population. Si la rue emporte encore des victoires de temps en temps, la répression policière se durcit et décourage la participation à des actions de contestation. Cela dit, de nouveaux mouvements surgissent et prennent le relais. Elle aborde ensuite :

  • la diversification des causes de contestation;
  • la nécessaire complémentarité des tactiques entre celles des organismes établis et des mouvements plus récents ou spontanés;
  • l’importance de créer des liens solides entre les mouvements sociaux et des partis politiques, sans les assujettir les uns aux autres.

De quoi est fait le bloc arc-en-ciel? : Le profil des victimes de l’oppression capitaliste est loin d’être unique et prend plutôt des formes variées, d’où le concept de bloc arc-en-ciel. Il est facile de prôner la convergence des luttes, mais plus difficile de les arrimer. Dans ce contexte, l’autrice aborde :

  • les barrières à surmonter pour former un bloc arc-en-ciel;
  • l’égale légitimité des luttes, sans prédominance d’une sur les autres;
  • l’importance primordiale d’un processus démocratique transparent à l’intérieur du bloc;
  • la place du féminisme, de l’antiracisme et du mouvement LGBTQ+ dans le bloc.

Une stratégie de la tenaille : L’autrice propose «de prendre la droite en tenaille, entre radicalité et ouverture, local et global, action et réflexion». Dans ce contexte, elle aborde :

  • la remise en cause des racines même du système politique et économique actuel;
  • des politiques d’ouverture de la gauche, même radicale, en direction des mouvements travaillant dans différents domaines, même si elle ne partage pas toutes leurs valeurs, en tablant sur les objectifs communs;
  • l’importance des actions locales, tout en gardant en tête les objectifs globaux et en travaillant pour les atteindre, aux niveaux national et international;
  • la complémentarité des actions, des réactions et de la réflexion;
  • la place de la science en politique;
  • la nécessaire formation populaire.

Planifier, relocaliser, socialiser : les trois leviers du bloc arc-en-ciel : Pour créer un rassemblement qui peut prendre le pouvoir, il faut «partir des besoins fondamentaux de la très grande majorité de la population» et en discuter démocratiquement. L’autrice considère que ces besoins tournent autour de la nécessité de garder la planète vivable, du droit à un emploi de qualité et du respect et de l’égalité de tou.tes les citoyen.nes. Pour satisfaire à ces besoins, elle propose trois leviers :

  • la planification écologique et sociale : pour ce, il faut désinvestir dans les secteurs polluants et créer des emplois pour satisfaire les besoins sociaux et écologiques (je saute les détails de cette proposition, même s’ils sont étendus et intéressants);
  • la relocalisation solidaire : pour diminuer les coûts écologiques des transports, il faut réduire les circuits de production et adopter un modèle de développement exigeant moins d’énergie (idem pour les détails);
  • la socialisation démocratique : remettre à la propriété publique ou collective les biens communs, notamment le secteur financier, l’éducation, la santé, les transports publics, les ressources naturelles, l’environnement et l’énergie (idem pour les détails), et démocratiser la politique et la vie économique et sociale.

Conclusion : L’autrice compte que l’application de ses propositions fasse en sorte que toutes les personnes qui pensent à gauche votent à gauche.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Les propos de ce livre sont clairs, l’autrice met le doigt sur des comportements à éviter et d’autres à promouvoir, et propose des actions intéressantes. Le dernier chapitre sur les trois leviers pour satisfaire aux besoins fondamentaux est particulièrement bien conçu. On n’y trouve pas de recettes magiques, mais un ensemble de propositions complémentaires, complètes et bien liées entre elles. En plus, ce livre est bien structuré et bien écrit. Il est bien sûr conçu dans le contexte français, mais ses propositions sont tout à fait applicables ici. D’ailleurs, bien de ses propositions m’ont fait penser au programme de QS, même si certaines vont encore plus loin. Autre bon point, les 80 notes, surtout des références, mais aussi quelques compléments d’information, sont en bas de page.

P.-S. J’ai lu ce livre et écrit ce billet avant la formation de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) en France…

Le marché du travail en avril 2022 aux États-Unis (et un peu au Québec) et la COVID-19

12 mai 2022

marché du travail avril 2022 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à mars 2022 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais dans ce billet commenter celles d’avril 2022 pour les États-Unis, en ajoutant quelques mots sur les données pour le Québec.

Avril 2022 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 6 mai pour avril 2022) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données d’avril 2022 par le BLS n’a pas fait exception. Par exemple, cet article de La Presse (en fait de l’Agence France-Presse) mentionne que «les employeurs ont ajouté 428 000 nouveaux emplois à l’économie», sans préciser que la donnée sur l’emploi vient de l’ES (voir le premier nombre inscrit à la dernière colonne de ce tableau) et que «le taux de chômage est resté à 3,6 % proche de son niveau de février 2020 [3,5 %]», sans indiquer non plus que la donnée sur le taux de chômage vient de la HS (voir la septième ligne de cet autre tableau), laissant penser que ces données sont liées, alors qu’elles ne le sont pas. Et cela est particulièrement évident ce mois-ci!

– emploi, taux de chômage et activité

Alors que l’emploi a augmenté de 428 000 selon l’ES, il a au contraire diminué de 353 000 emplois selon la HS (voir le nombre à la quatrième ligne de la dernière colonne de ce tableau), soit un écart de 781 000 entre les deux estimations! Si on tient compte du fait que l’emploi de février 2022 selon l’ES a été révisé à la baisse de 36 000 et celui de mars 2022 de 3000, pour une révision totale de -39 000 emplois (première révision à la baisse depuis longtemps), on constate que le nombre d’emplois publié pour avril était plus élevé de 389 000 que celui publié pour février, ce qui diminue l’écart entre les deux estimations à quand même 742 000 emplois (+389 000 pour l’ES et -353 000 pour la HS). On peut en plus soustraire de cet écart la baisse de 132 000 travailleur.euses autonomes qui a été captée par la HS, mais pas par l’ES (qui ne porte que sur les salarié.es), ce qui fait passer l’écart du nombre de salarié.es à 610 000, écart qui demeure très élevé. Notons finalement que cette hausse de 428 000 emplois, ou même celle de 389 000 après les révisions des deux mois précédents, correspond pour le deuxième mois consécutif assez bien avec celle de 400 000 anticipée par les prévisionnistes. Leur prévision d’un maintien du taux de chômage à 3,6 % s’est réalisée, mais c’est étrange, car elle devait supposer une hausse de la population active (sinon le taux de chômage aurait baissé avec la hausse prévue de 400 000 emplois), alors que celle-ci a dû diminuer de 363 000 pour leur prévision soit juste (sans cette baisse, le nombre de chômeur aurait augmenté considérablement).

Avec cette baisse de la population active de 363 000 personnes jumelée à la hausse de la population adulte (16 ans plus) de 115 000, la population inactive a augmenté 478 000 personnes et fait diminuer le taux d’activité de 0,2 point de pourcentage de 62,4% en mars à 62,2 % en avril (voir la troisième ligne de ce tableau), faisant passer le recul par rapport à février 2020 (63,4 %) de 1,0 à 1,2 point.

Entre février 2020 et avril 2022, l’emploi a baissé de 1,2 million (ou de 0,8 %) selon l’ES et de 760 000 (-0,5 %) selon la HS. Par contre, si on tient compte de la hausse de 310 000 travailleur.euses autonomes (ou de 3,2 %) et si on ne retient que les salarié.es de la HS, la baisse a été très comparable, soit de 0,78 % pour l’ES et de 0,72 % pour la HS. Ainsi, malgré de gros écarts entre les données mensuelles de ces deux enquêtes comme ce mois-ci, on voit que leurs tendances à moyen terme se ressemblent beaucoup. Notons finalement que ces baisses tranchent avec la situation canadienne, où l’emploi a dépassé son niveau de février 2020 depuis novembre 2021, alors que son niveau en avril 2022 a surpassé celui de février 2020 de 2,4 %, ou de plus de 450 000 emplois (+0,5 % ou + 21 000 emplois au Québec).

Pour mieux comparer les situations de février 2020 et d’avril 2022, il faut aussi tenir compte du fait que la population adulte a augmenté de 1,5 % (ou de 3,9 millions de personnes) entre février 2020 et avril 2022. Si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,2 % au lieu de 60,0 % comme en avril 2022, il y aurait 3,2 millions d’emplois de plus (ou 2,0 %) en avril 2022, c’est-à-dire 161,3 millions au lieu de 158,1 millions. Par contre, si je me base sur cette estimation de Jason Furman et Wilson Powell III du Peterson Institute for International Economics (PIIE), le vieillissement de la population a fait baisser mécaniquement le taux d’emploi de 0,3 point. En appliquant cette baisse, le taux d’emploi correspondant à la situation de février 2020 se situerait alors à 60,9 % en avril 2022. Avec ce taux, l’emploi aurait atteint 160,5 millions, soit 2,4 millions de plus (ou 1,5 %) qu’observé en avril 2022 (158,1 millions). Cette estimation (2,4 millions d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour que le marché du travail des États-Unis retrouve sa situation d’avant la pandémie. Comme on peut le constater, le vieillissement de la population a eu un effet (-0,8 million d’emplois) 4,0 fois moins élevé que celui de la hausse de la population adulte (+3,2 millions d’emplois) pour expliquer l’écart total avec la situation de février 2020. Notons qu’au Québec, l’impact du vieillissement (-73 000 emplois) fut au contraire plus élevé que celui de la hausse de la population adulte (61 000).

– emploi selon le genre et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 428 000 emplois en avril 2022 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 150 000 emplois chez les hommes (+0,20 %) et de 278 000 emplois chez les femmes (+0,37 %). Entre février 2020 et avril 2022, l’emploi a baissé de 830 000 (-1,1 %) chez les femmes et de 360 000 (0,5 %) chez les marché du travail avril 2022 États-Unis et la COVID 19_ind_avrilhommes. Comme on peut le voir dans le graphique ci-contre (tiré de ce billet, comme le suivant), les principales hausses du côté industriel en avril 2022 se sont observées dans :

  • les loisirs et l’hospitalité (+78 000 emplois, dont 66 000 dans l’hébergement et la restauration, surtout grâce à une hausse de 44 000 dans les services de restauration et les débits de boisson);
  • la fabrication (+55 000 emplois);
  • le transport (+52 000 emplois);
  • les soins de santé et assistance sociale (+41 000 emplois);
  • les services professionnels, scientifiques et techniques (+36 000 emplois);
  • l’éducation (privée et publique, +33 000 emplois);
  • les activités financières (+35 000 emplois);
  • le commerce de détail (+29 000 emplois).

Même si le secteur des loisirs et de l’hospitalité se classe régulièrement au premier rang des hausses d’emploi depuis janvier 2021, il lui reste encore près de 1,44 million d’emplois à pourvoir pour retrouver son niveau de février 2020, nombre en fait plus élevé de 21 % ou de 248 000 emplois que la baisse totale de 1,19 million selon l’ES.

marché du travail avril 2022 États-Unis et la COVID 19_ind_avril_2Le graphique ci-contre montre d’ailleurs que les hausses d’emploi dans les services professionnels, scientifiques et techniques (738 000), le transport (674 000), le commerce de détail (284 000) depuis février 2020 sont au total plus importantes que les baisses dans les services gouvernementaux (690 000, à moitié dans l’éducation, surtout locale), l’éducation (privée) et la santé (409 000) et les autres services (278 000), laissant les loisirs et l’hospitalité dans une classe à part.

– conséquence de l’inactivité

Entre février 2020 et avril 2022, le nombre chômeur.euses a augmenté de 224 000 personnes et le nombre d’inactif.ives de 4,5 millions, soit presque 20 fois plus! Si le taux d’activité avait été de 63,1 % en février 2022 (63,4 % en février 2020 moins le 0,3 point dû au vieillissement) au lieu de 62,2 %, il y aurait 2,2 millions de personnes inactives de moins et 2,2 millions de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 2,5 millions de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 224 000) et le taux de chômage ainsi ajusté aurait atteint 4,9 % en avril 2022 plutôt que 3,6 %, en hausse de 1,4 point de pourcentage plutôt que de 0,1 point depuis février 2020 (3,5 %). Ce taux de chômage ajusté de 4,9 % reflète mieux la détérioration du marché du travail depuis février 2020 que le taux officiel de 3,6 %. Cela dit, il serait étonnant que le taux de chômage ajusté baisse autant au cours des prochains mois, car le communiqué du BLS mentionne qu’il ne reste que 586 000 personnes inactives qui disent ne pas avoir cherché d’emploi en raison de la pandémie, alors qu’il y en avait 874 000 en mars et 1,2 million en février, ce qui montre qu’il y a de moins en moins de personnes qui sont inactives en raison de la pandémie. Elles le sont donc pour d’autres raisons! Cela dit, la fin de la pandémie pourrait attirer d’autres personnes que celles-là sur le marché du travail.

Et après?

Les tendances qui ont permis cet autre bon mois sur le marché du travail semblent se maintenir. En effet, le nombre de cas de COVID-19 a augmenté en mai, mais tend à se stabiliser. De même, le nombre de prestataires d’assurance-chômage continuait à diminuer vers la fin avril, pour même se situer à son niveau le plus bas depuis 1970, même si le nombre de demandes a augmenté un peu dernièrement, tout en demeurant à un niveau historiquement faible. En plus, le taux de vaccination augmente encore aux États-Unis, même si la hausse est de plus en plus lente. Je rappelle qu’il restait en avril 2022 environ 2,4 millions d’emplois à rattraper pour retrouver la situation sur le marché du travail de février 2020 en tenant compte de la hausse de la population adulte et de son vieillissement. Tout milite donc pour une croissance de l’emploi entre avril et mai, quoiqu’il serait étonnant qu’elle soit aussi forte qu’au cours des quatre premiers mois de 2022. En effet, même s’il reste 2,4 millions d’emplois à rattraper, ce nombre baisse rapidement. En plus, l’inflation toujours élevée et les conséquences des mesures adoptées contre la Russie et des confinements en Chine sur les chaînes d’approvisionnement limitent les possibilités de croissance.

Pendant ce temps, au Québec

Les médias ont surtout mis l’accent sur le fait que le taux de chômage au Québec est passé de 4,1 % en mars à 3,9 % en avril, son niveau le plus bas depuis au moins 556 mois, soit janvier 1976. Quelle excellente nouvelle! En fait, pas vraiment… Si l’estimation du nombre de chômeur.euses a baissé de 10 400 personnes, celle du nombre de personnes inactives a augmenté de 42 100 personnes et celle du nombre de personnes en emploi a diminué de 26 500 personnes. Conséquence de ces variations, la population active a diminué de 37 000 personnes, faisant baisser de 0,5 point de pourcentage le taux d’activité, de 64,4 % à 63,9 %, baisse énorme en un seul mois, d’ailleurs la plus élevée depuis avril 2020. Cela représente selon moi le véritable point saillant des données du mois d’avril. Et qu’est-ce qui explique la baisse de l’emploi et du chômage, et la hausse de l’inactivité? Rien de bien clair! Avec des baisses concentrées dans la construction, l’enseignement (!), le commerce de gros et de détail, et les soins de santé et assistance sociale (!!), on peut aussi bien justifier ces baisses par la température, donc par des problèmes avec la désaisonnalisation des données, que par les marges d’erreur de l’EPA.

On revient en fait à la raison pour laquelle je présentais rarement les données mensuelles de l’EPA avant la pandémie, préférant analyser les données annuelles, et pour laquelle j’ai décidé d’arrêter ma série sur le marché du travail et la COVID-19 : il n’y a en général rien à dire sur les variations mensuelles des estimations d’une enquête dont les marges d’erreur sont systématiquement plus élevées que les variations qu’elles indiquent! Mais, bon, les médias et même les économistes ne peuvent pas ne rien dire… J’ajouterai seulement que les estimations pour mars étaient tellement bonnes qu’elles devaient être dans la portion supérieure de la marge d’erreur et qu’il n’est pas étonnant qu’elles aient baissé le mois suivant. Mais, comment expliquer la forte hausse de l’inactivité jumelée à la baisse du chômage? Pourquoi tant de gens auraient-ils cessé de chercher un emploi alors que le nombre de postes vacants est aussi élevé qu’actuellement, sachant que si moins de la moitié de ces personnes (l’ajout de 42 000 inactif.ives) en avait cherché un, le taux de chômage aurait augmenté plutôt que de diminuer? Je le répète, seuls des problèmes avec la désaisonnalisation et les marges d’erreur peuvent y parvenir. Mais, cela est impossible à prouver! Le mieux est d’attendre les estimations des prochains mois pour voir si des tendances se dégagent et si ces mouvements sont accompagnés de changements allant dans le même sens d’autres données (EERH, recettes gouvernementales, PIB, prestataires de l’assurance-emploi, faillites, etc.). Bref, on verra!

Et alors…

Encore ce mois-ci, j’ai peu de choses à ajouter à ce billet. Si ce n’est les messages opposés des deux enquêtes aux États-Unis, les données d’avril ont réservé peu de surprises. Quel message croire? Un peu des deux, mais davantage les données de l’ES qui présente des marges d’erreur inférieures à celles de la HS. J’ajouterai seulement que les dernières traces des conséquences de la pandémie s’effacent graduellement, comme le montrent les hausses de l’emploi dans les loisirs et l’hospitalité et chez les femmes. Comme au Québec et au Canada, il y aura sûrement des changements structurels durables, comme dans l’hébergement et la restauration, car il reste peu de rattrapage possible à court terme. J’imagine que je vais pouvoir aussi mettre fin à cette série d’ici quelques mois!

Le corbeau – Une histoire culturelle

9 mai 2022

corbeauAvec son livre Le corbeau – Une histoire culturelle, Michel Pastoureau, historien médiéviste français, «retrace l’histoire symbolique, littéraire, lexicale et artistique d’un animal, en l’occurrence ici celle du corbeau, qui tout à la fois intrigue, fascine ou terrifie».

Introduction : L’auteur présente sa série de livres sur le bestiaire central européen, puis la place du corbeau dans ce bestiaire. Même s’il occupe une place importante dans ce bestiaire (en tête avec le loup et l’ours), peu d’écrits portent sur lui. Ce sujet étant très vaste, il ne présente dans ce livre que les faits saillants de ses recherches, visant à lui consacrer plus tard un livre plus érudit et plus épais. Il explique ensuite la différence entre l’histoire naturelle et l’histoire culturelle, puis décrit les limitations de son champ de recherche pour ce livre, qui ne porte que sur le grand corbeau européen.

Le messager des dieux (mythologies antiques) : Le corbeau a été vénéré dans de nombreuses sociétés anciennes de l’Europe. L’auteur aborde sa présence dans les mythologies grecque («à la fois intelligent et vaniteux, perspicace et querelleur, omniscient mais trop bavard»), celtique (associé notamment à la guerre et aux batailles, et à l’accompagnement des âmes des défunts vers l’autre monde), scandinave (par exemple au service d’Odin pour l’informer) et romaine (admiré pour sa mémoire, son intelligence et ses dons de prophétie).

L’oiseau impie (de la Bible aux Pères de l’Église) : Contrairement aux mythologies présentées dans le précédent chapitre, l’héritage biblique est fortement hostile au corbeau, même si la Bible en parle peu et pas toujours négativement (quoique beaucoup plus souvent). Mais, certains théologiens (dont Augustin) écartent volontairement les passages des textes qu’ils citent lorsque le corbeau est présenté de façon positive. S’il est si détesté par l’Église, c’est notamment parce qu’il est noir et qu’il est l’objet de cultes païens.

La guerre faite aux corbeaux (VIIIe – XIIe) : À partir du VIIIe siècle (et même avant, mais de façon moins systématique), l’Église catholique est partie en guerre contre le corbeau et l’est demeurée pendant quelques siècles. Il fut massacré, associé à l’enfer et associé aux guerres. Dans ce contexte, l’auteur aborde :

  • la chasse aux cultes païens et leur éradication, notamment par le massacre de corbeaux, entre autres par l’armée de Charlemagne;
  • les tentatives des religieux d’interdire les prénoms et les noms qui rappellent le corbeau;
  • l’élimination ou le remplacement des fêtes païennes, dont celles célébrant le corbeau;
  • son absence sur les casques, les armoiries et les emblèmes.

Le temps des bestiaires (XIIe – XIVe) : Le Moyen Âge se distingue aussi par une production importante de bestiaires «qui décrivent les «propriétés» d’un nombre plus ou moins grand d’animaux afin d’en tirer des enseignements religieux et moraux» et qui sont truffés de citations bibliques. Dans la plupart de ces bestiaires (sauf quelques-uns dont un qui lie les caractéristiques des corbeaux à l’amour), le corbeau est plein de vices, nécrophage, symbole des ténèbres et des péchés, mauvais parent, cannibale, vorace, hypocrite, vaniteux, etc. L’auteur aborde aussi la vision des bestiaires sur les corneilles, les merles (deux oiseaux parfois erronément associés aux corbeaux, mais dont la réputation est positive), les cygnes, les colombes (l’antithèse des corbeaux) et les pigeons. Il souligne finalement que le contenu des premières encyclopédies sur les corbeaux ne diffère guère de celui des bestiaires, sauf qu’il est en partie fondé sur des observations.

Fabulistes et ornithologues (XIIe – XVIIIe) : Bien d’autres livres du Moyen Âge parlent des animaux, dont des contes, des fables et des traités vétérinaires. Ceux-ci sont aussi majoritairement hostiles aux corbeaux. L’auteur recense les mentions du corbeau dans ces ouvrages, dont bien sûr la fable Le corbeau et le renard, reproduite sous différentes formes, mais présentant toujours le corbeau comme vantard et borné, contrairement à ses caractéristiques réelles, soit un des animaux ayant les capacités cognitives les plus étendues.

À l’époque moderne, le savoir zoologique a fait des progrès, mais pas autant qu’on pourrait l’espérer. Les premiers livres d’ornithologie décrivent mieux le corbeau et ses caractéristiques, mais conservent un bon nombre des légendes qui portent sur lui et lui sont tout aussi hostiles que les bestiaires du Moyen Âge.

L’avant-courrier de la mort (XIXe – XXIe) : Ces ouvrages ont eu de l’influence bien après leur parution, même dans le secteur de l’enseignement et des décisions politiques, comme d’autoriser «sa destruction à grande échelle et par tous les moyens» et même de la rémunérer. Si sa destruction est encore autorisée dans quelques campagnes européennes, ses représentations artistiques (romans, poésie, peinture, etc.) l’ont mis en valeur dès le XIXe siècle, tout en l’associant encore à la tristesse, à la peur, au malheur et à la mort, mais aussi au fantastique, aux superstitions, à la sorcellerie et à l’ésotérisme.

Depuis une trentaine d’années, ce sont plutôt son intelligence comportementale et ses capacités cognitives qui retiennent l’attention.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Il s’agit du troisième livre de cet auteur sur l’histoire culturelle d’animaux que je commente, après ceux sur le loup et sur le taureau. Comme les précédents, il s’agit d’un «beau livre» vendu environ 40,00 $ et qui ne prend pas beaucoup de temps à lire. Si j’avais moins aimé le deuxième sur le taureau, j’ai bien aimé celui-ci, au moins autant que le premier, d’autant plus que son contenu est moins connu que celui du taureau et surtout du loup. En plus de bien présenter la place que tient le corbeau dans l’imaginaire humain, ce livre est agrémenté de nombreuses et même très nombreuses images pertinentes, tellement nombreuses qu’elles occupent près de la moitié de la surface des pages de ce livre. En fait, ces images valent à elles seules la lecture de ce livre. Seul bémol, les 167 notes, aussi bien des références que des compléments d’information parfois substantiels, sont à la fin de ce livre. Et, avec un livre de cette taille, c’est vraiment tannant de devoir utiliser deux signets. D’ailleurs, il n’y avait pas de notes dans les livres sur le loup et le taureau…

Bilan du marché du travail du Québec de février 2020 à février 2022

5 mai 2022

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022Comme je l’ai annoncé dans le dernier billet de ma série sur les estimations de l’emploi de l’Enquête sur la population active (EPA), je présente ici le bilan du marché du travail de février 2020 à février 2022. J’ai choisi cette période parce qu’elle correspond aux données les plus récentes de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) publiées par Statistique Canada et parce que j’y utiliserai surtout des données non désaisonnalisées. En effet, la comparaison entre celles des deux mois de février sera valide, alors que cela n’aurait pas été le cas si j’avais attendu celles de mars, mois qui clôt selon moi le rattrapage de l’emploi depuis février 2020.

Je procéderai en grande partie comme je l’ai fait pendant quelques mois dans ma série sur le retour sur le marché du travail, dont le dernier billet a été publié en avril 2021. J’ai d’ailleurs justement arrêté cette série parce que les comparaisons devenaient difficiles avec des données non désaisonnalisées, d’autant plus que, comme on le verra, les données de l’EERH captaient mal certaines particularités du marché du travail durant la pandémie. Je compte ainsi comparer les baisses d’emploi globales et par industrie selon les données de l’EERH et les estimations de l’EPA, et surtout montrer quels sous-secteurs des industries ont subi les changements les plus importants, changements qui risquent de modifier de façon durable la structure du marché du travail.

Comme je le mentionne dans chacun des billets qui comparent les données de l’EERH et de l’EPA, je précise que, si les estimations de l’EPA sont sujettes à d’importantes marges d’erreur, surtout pour les données désagrégées comme celles sur l’emploi par industrie, les données de l’EERH n’en ont pas, car elles proviennent d’un recensement des salarié.es de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye. Pour cette raison, l’EPA ne fournit des estimations que pour 19 niveaux de désagrégation industrielle, tandis que l’EERH en publie pour 398! Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleur.euses autonomes, les salarié.es du secteur de l’agriculture (et de quelques autres secteurs qui en comptent peu), les grévistes, les personnes en lock-out et celles en congé sans solde, alors que l’EPA le fait. Autre différence, l’EERH comptabilise les emplois où ils sont occupés et l’EPA les personnes en emploi où elles habitent. En conséquence, l’EPA ne comptabilise qu’une seule personne qui occupe deux emplois ou plus en même temps, alors que l’EERH comptabilise tous les emplois.

Évolution comparative

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_1_EPA-EERHLe graphique ci-contre compare l’évolution de l’emploi salarié (j’ai retiré les données sur les travailleur.euses autonomes des données de l’EPA pour permettre cette comparaison). Pour rendre ces données comparables malgré leurs concepts différents de l’emploi, j’ai fait partir les données de février 2020 à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de février 2020) dans les deux cas. Comme on peut le voir, après la chute de l’emploi de mars et avril 2020, les données de l’EERH ont été systématiquement plus basses que celles de l’EPA de mai 2020 à juillet 2021, écart qui a atteint son sommet en juin 2020 avec 7,0 % moins d’emplois, mais qui s’est réduit à moins de 2 % à partir d’avril 2021, pour se situer à moins de 1 % en plus ou en moins de juillet 2021 à février 2022, écart «normal» compte tenu des marges d’erreur des estimations de l’EPA. Statistique Canada avait expliqué cet écart par le fait que beaucoup plus de salarié.es étaient considéré.es en congés sans solde durant la pandémie, emplois comptabilisés par l’EPA, mais pas par l’EERH, car ces personnes n’étaient pas sur les listes de paye de l’employeur. Maintenant que les données des deux enquêtes sont comparables, je peux recommencer à utiliser celles de l’EERH pour les comparer aux estimations de l’EPA.

Ce graphique montre aussi que le nombre d’emplois salariés des deux enquêtes a retrouvé son niveau de février 2020 en septembre 2021 (en rejoignant la ligne du ratio 100) et est demeuré au-dessus par la suite. Cela ne fut pas le cas avec l’emploi global selon l’EPA, car ce niveau d’emploi a été retrouvé en novembre et décembre 2021, pour redescendre au-dessous en janvier, et repasser au-dessus en février et Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_0_catégoriesen mars 2022. Le tableau ci-contre explique cette différence d’évolution. En effet si l’emploi global selon l’EPA a augmenté de 0,5 % entre février 2020 et février 2022 (hausse de 2,4 % dans le reste du Canada, en raison d’une plus grande croissance de la population et de son vieillissement moins rapide), le nombre de salarié.es (ou d’employé.es, comme on les appelle dans l’EPA) a augmenté de 1,6 % (4,4 % dans le reste du Canada), essentiellement dans le secteur public (+9,1 %), car l’emploi dans le secteur privé a diminué un peu (-0,9 %), mais de 7,4 % dans le travail autonome (-8,8 % dans le reste du Canada). Comme les données du graphique précédent ne tiennent pas compte des travailleur.euses autonomes, la croissance de l’emploi qu’on y observe fut plus élevée que pour l’ensemble du marché du travail.

Données industrielles

Le tableau qui suit est basé sur le contenu des tableaux 14-10-0223-01 et 14-10-0355-01 de Statistique Canada. Il compare l’évolution des données désaisonnalisées sur l’emploi de février 2020 à février 2022 selon l’EPA et l’EERH, et souligne leurs différences.

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_2_EPA-EERH_industries

Ces différences peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs. Par exemple, la différence de près de 520 000 emplois en février 2020 entre les estimations de l’EPA (4 358 100) et les données de l’EERH (3 838 644) s’explique surtout par le fait que les données de l’EERH ne couvrent pas les travailleur.euses autonomes (l’EPA estimait qu’il y en avait 553 600 ce mois-là). La différence un peu moins importante en février 2022 de 475 000 emplois, moins élevée de 44 000 emplois, s’explique aussi en premier lieu par la baisse de 41 000 travailleur.euses autonomes. Ainsi la différence du nombre de salarié.es entre les deux enquêtes est passée de 34 000 à 37 000, dans les deux cas un écart de 0,9 %, mineur, sûrement en raison du fait qu’une compte les emplois (EERH) et que l’autre compte les personnes en emploi qui peuvent occuper deux emplois en même temps. À l’inverse, comme mentionné plus tôt, l’EERH ne tient pas compte des salarié.es de l’agriculture et de quelques autres secteurs.

Ces facteurs jouent aussi un rôle dans la différence de baisses et de hausse par industrie, notamment en raison de la présence des travailleur.euses autonomes dans les estimations de l’EPA. Ce facteur peut jouer en premier lieu dans les industries qui comptent les plus fortes proportions de travailleur.euses autonomes, notamment dans les autres services (27 % en février 2022), les services professionnels, scientifiques et techniques (26 %), les services aux entreprises et les services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien (26 %), la construction (18 %, mais 22 % deux ans plus tôt) et l’information, culture et loisirs (16 %), selon les données non désaisonnalisées du tableau 14-10-0026-01). Même si la différence de croissance entre les deux enquêtes est faible (0,1 point de pourcentage pour les salarié.es, et 1,2 point pour l’emploi total en raison, je le répète, de la baisse du nombre des travailleur.euses autonomes dans les estimations de l’EPA), huit industries sur 17 (je ne compte pas l’agriculture, absente de l’EERH) présentaient des écarts de plus de cinq points de pourcentage entre les données de l’EERH et les estimations de l’EPA dans l’évolution de l’emploi entre février 2020 et février 2022 (voir la dernière colonne du tableau), quatre dans chaque sens :

  • les services publics, avec des hausses de 29,6 % selon l’EPA et de 3,3 % selon l’EERH, un écart de 26,2 points de pourcentage;
  • la foresterie, pêche, mines, exploitation en carrière, et extraction de pétrole et de gaz, hausses de 16,5 % et de 0,4 %, un écart de 16,2 points;
  • la finance, assurances et services immobiliers et de location, hausses de 11,2 % et de 1,3 %, un écart de 9,9 points;
  • les services d’enseignement, hausses de 9,5 % et de 0,6 %, un écart de 8,9 points;
  • les soins de santé et assistance sociale, avec des hausses de 1,2 % et de 14,1 %, un écart de 12,9 points;
  • les services d’hébergement et de restauration, avec des baisses de 29,2 % et de 19,3 %, un écart de 9,9 points;
  • les services professionnels, scientifiques et techniques, avec des hausses de 9,8 % et de 15,6 %, un écart de 5,8 points;
  • le transport et entreposage, avec des baisses de 6,2 % et de 0,6 %, un écart de 5,6 points.

Les données par sous-secteurs

Pour obtenir plus de précisions sur l’impact de la pandémie sur les variations d’emplois par sous-secteurs, j’ai dû me servir d’un tableau contenant des données non désaisonnalisées, car il fournit des données pour 398 niveaux de désagrégation industrielle plutôt que pour 27, comme celui que j’ai utilisé pour le tableau précédent en données désaisonnalisées. Comme je comparerai deux mois de février, ces données, même si non désaisonnalisées, sont tout à fait comparables.

– Construction

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_3_constructionComme on peut le voir dans le premier tableau de ce billet, le nombre d’emplois entre février 2020 et février 2022 en données désaisonnalisées dans la construction a augmenté de 7,9 % selon les estimations de l’EPA, de 9,9 % selon les données de l’EERH et, comme on peut le voir dans le tableau ci-contre, de 10,9 % en données non désaisonnalisées. La seule baisse a été observée dans le lotissement de terrains (-22,9 %, ou -355 emplois). L’emploi a augmenté dans tous les autres sous-secteurs, avec la hausse la plus élevée en pourcentage (+31,1 %, ou +1700 emplois) dans les autres travaux de génie civil, et la plus élevée en nombre dans la construction résidentielle (+5600 emplois ou de +19,4 %).

– Fabrication

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_4_manuL’emploi désaisonnalisé de la fabrication a diminué de 0,7 % selon les estimations désaisonnalisées de l’EPA, de 0,8 % selon celles de l’EERH et de 0,7 % en données non désaisonnalisées. Le tableau ci-contre montre que cette quasi-stabilité cache des hausses et des baisses importantes selon le sous-secteur.

Quatre sous-secteurs ont connu une hausse de plus de 7 % entre ces mois de février, et le même nombre une baisse de la même ampleur :

  • la fabrication de matériel, d’appareils et de composants électriques (+10,8 % ou 1300 emplois);
  • la fabrication de produits en bois (+9,1 % ou 2550 emplois);
  • la fabrication de boissons et de produits du tabac (+8,7 % ou 800 emplois);
  • la fabrication du papier (+7,8 % ou 1400 emplois);
  • la fabrication de vêtements (-17,7 % ou -1800 emplois);
  • la fabrication de produits en cuir et de produits analogues (-14,4 % ou -160 emplois);
  • les usines de textiles (-12,6 % ou -350 emplois);
  • l’impression et activités connexes de soutien (+7,4 % ou -860 emplois);

Notons que la plus forte baisse en nombre a plutôt été observée dans la fabrication d’aliments (-5,1 % ou -3400 emplois) et que 880 des près de 1000 emplois ajoutés dans la première transformation des métaux se sont concrétisés dans la production et la transformation d’alumine et d’aluminium, une hausse de 14,1 %.

– Commerce de gros et de détail

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_5_commerceL’emploi désaisonnalisé du commerce de gros et de détail a diminué de 2,7 % selon les estimations de l’EPA, de 0,4 % selon celles de l’EERH, et de 0,1 % en données non désaisonnalisées. L’emploi a diminué de 1,6 % (2900 emplois) dans le commerce de gros, 90 % de cette baisse ayant été réalisée chez les grossistes-marchands d’articles personnels et ménagers (-7,0 % ou -2600 emplois), alors que la baisse la plus importante en pourcentage a eu lieu dans le commerce électronique de gros entre entreprises, et agents et courtiers (-12,5 % ou -730 emplois). La hausse la plus forte en nombre et en pourcentage s’est produite chez les grossistes-marchands de véhicules automobiles, et de pièces et d’accessoires de véhicules automobiles (+3,0 % et +460 emplois).

Dans le commerce de détail, l’emploi a augmenté de 0,5 % ou de 2200 emplois. Il a augmenté de 51,0 % (!) ou de 4100 emplois chez les détaillants hors magasin (avec 90 % de cette hausse dans les entreprises de magasinage électronique et de vente par correspondance, grâce à leur hausse de 108 % ou de 3650 emplois) et de près de 5000 emplois ou de 3,9 % dans les magasins d’alimentation. Soulignons les hausses importantes dans les magasins de marchandises diverses (dont les grands magasins, +3200 emplois et +7,3 %) et chez les marchands de matériaux de construction et de matériel et fournitures de jardinage (+3000 emplois et +10,4 %). À l’inverse, l’emploi a baissé de 19,3 % ou de 10 300 emplois (!) dans les magasins de vêtements et d’accessoires vestimentaires, et de 2600 emplois ou de 5,5 % chez les concessionnaires de véhicules et de pièces automobiles.

– Transport

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_6_transportsL’emploi désaisonnalisé du transport a diminué de 6,2 % selon les estimations de l’EPA, de 0,6 % selon les données de l’EERH, et de 0,4 % en données non désaisonnalisées. La différence entre les estimations de l’EPA et les données de l’EERH est ici énorme. Cela dit, le tableau montre que cette quasi-stabilité de l’emploi se compose de hausses et de baisses majeures dans les sous-secteurs du transport, Si l’emploi a augmenté de 41,7 % dans les messageries et les services de messagers ou de 4400 emplois, probablement en raison de la hausse des livraisons de repas et de petits colis, et est demeuré assez stable dans le transport par camion, il a diminué de 37,7 % dans le transport aérien (5100 emplois) et de 9,6 % dans le transport en commun et transport terrestre de voyageurs (3600 emplois). Notons que le tableau de Statistique Canada ne fournit pas de données pour cinq sous-secteurs (transport par eau, par pipeline, ferroviaire, services postaux et entreposage), même si ces sous-secteurs comptent au total près de 30 000 emplois et que l’emploi dans ces sous-secteurs a augmenté de 10,7 % ou de 2900 emplois. Assez étrangement, ce tableau contient des données sur le transport ferroviaire jusqu’en décembre 2021, mais pas pour janvier et février 2022.

– Finance, assurances, services immobiliers et de location

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_7_FinanceL’emploi désaisonnalisé de cette industrie a augmenté de 11,2 % selon les estimations de l’EPA et de 1,3 % selon les données de l’EERH, et aussi de 1,3 % en données non désaisonnalisées, autre différence énorme entre les estimations de l’EPA et les données de l’EERH. L’emploi a en fait augmenté dans les sociétés financières (+3,0 % et +2700 emplois) et les sociétés d’assurance et activités connexes (+8,7 % et +4800 emplois), même s’il est resté presque stable dans les agences et courtiers d’assurance (-0,6 % ou -85 emplois), et a baissé de 17 % dans les services immobiliers et de location et de location à bail (-4800 emplois). Dans ce dernier sous-secteur, notons que l’emploi a augmenté de 9,4 % ou de 110 emplois chez les bailleurs de biens incorporels non financiers (sauf les œuvres protégées par le droit d’auteur), mais a baissé de 6,1 % ou de 2600 emplois dans les services immobiliers et de 19,6 % ou de 2350 emplois dans les services de location et de location à bail, surtout dans la location et location à bail de matériel automobile (-34,2 % ou -1365 emplois), probablement en raison de la pénurie de semi-conducteurs et la baisse du tourisme, et dans la location de biens de consommation (-39,1 % ou -800 emplois).

– Services professionnels, scientifiques et techniques

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_8_profL’emploi désaisonnalisé de cette industrie a augmenté de 9,8 % selon les estimations de l’EPA, de 15,6 % selon les données de l’EERH, et de 15,7 % en données non désaisonnalisées. L’emploi a augmenté dans tous les sous-secteurs avec la plus élevée en nombre (avec 55 % de la hausse totale du secteur) dans la conception de systèmes informatiques et services connexes (19 300 emplois ou 26,0 %).

– Services aux entreprises, services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_9_entreprisesL’emploi désaisonnalisé de cette industrie a diminué de 4,8 % selon les estimations de l’EPA, de 4,2 % selon les données de l’EERH et de 4,1 % en données non désaisonnalisées. Les baisses les plus importantes ont eu lieu dans les services de préparation de voyages et de réservation (dont j’ai dû estimer le niveau d’emploi en février 2022 pour une baisse de 39,5 % ou de 3400 emplois), les autres services de soutien (-28,9 % ou 3300 emplois), les services de soutien aux entreprises (-18,2 % ou 2800 emplois) et la collecte des déchets (-19,1 % ou 800 emplois). La hausse la plus importante en nombre (2900 emplois) et en pourcentage (+11,0 %) s’est réalisée dans les services d’enquêtes et de sécurité.

– Services d’enseignement

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_10_enseignementL’emploi désaisonnalisé dans les services d’enseignement a augmenté de 9,5 % selon les estimations de l’EPA, mais de seulement 0,6 % selon les données de l’EERH et d’encore moins (0,2 %) en données non désaisonnalisées, autre différence énorme entre les estimations de l’EPA et les données de l’EERH. Les hausses les plus importantes en pourcentage se sont observées dans les écoles techniques et écoles de métiers (+43,2 %, mais seulement 660 emplois) et les écoles de commerce et de formation en informatique et en gestion (+24,8 %, mais seulement 250 emplois), probablement en raison de la hausse du nombre de personnes ayant décidé de se réorienter, tandis que la plus forte hausse en nombre s’est réalisée dans les écoles primaires et secondaires (+3200 emplois, mais seulement +1,4 %). La seule baisse importante en nombre a eu lieu dans les universités (-5,9 % ou -4200 emplois), probablement en raison de la baisse des effectifs (notamment d’étudiant.es étranger.ères) et de l’enseignement à distance.

– Soins de santé et assistance sociale

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_11_santéL’emploi désaisonnalisé dans les soins de santé et l’assistance sociale a augmenté de 1,2 % selon les estimations de l’EPA, de 14,1 % selon les données de l’EERH et de 16,9 % en données non désaisonnalisées, plus forte différence entre les estimations de l’EPA et les données de l’EERH en faveur de ces dernières. La seule baisse a touché les établissements de soins infirmiers (-3,5 % ou 2000 emplois) et les hausses les plus fortes ont été observées dans les :

  • centres de soins ambulatoires (dont les CLSC et probablement les groupes de médecine de famille ou GMF, +73.9 % ou 31 600 emplois);
  • établissements résidentiels pour handicaps liés au développement, troubles mentaux, alcoolisme et de toxicomanie (+48,7 % ou 2600 emplois);
  • services de réadaptation professionnelle (+44,3 % ou 4800 emplois);
  • autres établissements de soins pour bénéficiaires internes (+35,6 % ou 3200 emplois);
  • établissements communautaires de soins pour personnes âgées (+28,4 % ou 8850 emplois);
  • hôpitaux psychiatriques et hôpitaux pour alcooliques et toxicomanes (+27,3 % ou 2240 emplois).

– Information, culture et loisirs

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_12_iclL’emploi désaisonnalisé dans cette industrie a diminué de 1,8 % selon les estimations de l’EPA, de 6,5 % selon les données de l’EERH et de 6,8 % en données non désaisonnalisées. En fait, cette baisse de 6,8 % se compose d’une hausse de 3,3 % dans l’industrie de l’information et l’industrie culturelle (+2400 emplois), mais d’une baisse de 19,2 % dans les arts, spectacles et loisirs (11 500 emplois). Les baisses furent les plus élevées dans les arts d’interprétation, sports-spectacles et activités connexes (-29,9 % ou -4300 emplois) et le divertissement, les loisirs, les jeux de hasard et les loteries (-18,1 % ou -7000 emplois), tandis que l’emploi a augmenté de 1900 emplois ou de 7,6 % dans les télécommunications, de 18,0 % ou de 470 emplois dans le traitement de données, hébergement de données et services connexes et de 5,4 % ou de 800 emplois dans les industries du film et de l’enregistrement sonore. Notons que la stabilité de l’emploi dans l’édition (+0,1 % ou +25 emplois) est le résultat d’une hausse de 9,9 % (1085 emplois) chez les éditeurs de logiciels et d’une baisse de 16,3 % (1060 emplois) chez les éditeurs de journaux, de périodiques, de livres et de répertoires.

– Services d’hébergement et de restauration

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_13_H et RLa baisse de l’emploi en données désaisonnalisées dans les services d’hébergement et de restauration fut la plus importante de toutes les industries à la fois selon les estimations de l’EPA (-29,2 %), selon les données de l’EERH (-19,3 %) et en données non désaisonnalisées (-20,2 %). Les baisses les plus fortes provenaient en pourcentage des débits de boissons alcoolisées (-58,8 %, ou -7700 emplois) et en nombre des restaurants à service complet et établissements de restauration à service restreint, même si ce sous-secteur a subi la plus faible baisse en pourcentage (-36 000 emplois ou -17,2 %). La situation ne fut pas plus enviable dans les services d’hébergement, avec une baisse de 22,1 % ou de 6600 emplois.

– Autres services (sauf les administrations publiques)

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_14_autresL’emploi désaisonnalisé dans les autres services a diminué de 4,1 % entre selon les estimations de l’EPA, de 4,6 % selon les données de l’EERH, et de 4,9 % en données non désaisonnalisées. Les baisses les plus fortes en pourcentage ont eu lieu dans les autres services personnels (-15,3 % ou -800 emplois), les services de nettoyage à sec et de blanchissage (-13,6 % ou -700 emplois) et les services de soins personnels (-12,5 % ou 2100 emplois). Les organismes religieux, fondations, groupes de citoyens et organisations professionnelles et similaires furent les plus près de la stabilité, avec une baisse de 600 emplois ou de seulement 1,2 %, dont une hausse de 11,6 % ou de 800 emplois dans les organismes d’action sociale, hausse annulée par une baisse équivalente de 800 emplois ou de 4,0 % dans les organisations civiques et sociales. Le sous-secteur de la réparation et de l’entretien a connu une baisse de 1700 emplois ou de 3,9 %, dont près de la moitié (825 emplois ou -3,2 %) dans la réparation et l’entretien de véhicules automobiles (9 %).

– Administrations publiques

Bilan du marché du travail du Québec_février 2020 à 2022_15_gouvL’emploi désaisonnalisé dans les administrations publiques a augmenté de 9,0 % entre selon les estimations de l’EPA, de 5,9 % selon les données de l’EERH, et de 6,2 % en données non désaisonnalisées. Plus de la moitié de la hausse dans ce secteur (8400 sur 16 300, ou de 13,0 %) provient de l’administration publique fédérale, palier gouvernemental qui a adopté le plus de mesures durant la pandémie.

Et alors…

Ce bilan a permis de raffiner les constats tirés de l’analyse des données de l’EPA. S’il confirme que l’industrie des services d’hébergement et de restauration fut la plus touchée, il a fait ressortir quels sous-secteurs ont connu les baisses et les hausses les plus importantes, alors que ces mouvements importants n’étaient pas décelables avec les données moins désagrégées de l’EPA, d’autant plus que les marges d’erreur des estimations de cette enquête des hausses et des baisses de l’emploi par industrie depuis deux ans sont parfois plus importantes que les écarts publiés. L’industrie du transport illustre bien ces deux lacunes. En effet, au lieu d’une baisse de plus de 6 % et de plus de 15 000 emplois selon les estimations de l’EPA avec une marge d’erreur à 95 % de 24 600, ce qui signifie que la probabilité est de 95 % que la variation réelle de l’emploi entre février 2020 et février 2022 s’est située entre une baisse de 40 000 emplois et une hausse de 9200 (avec une plus forte probabilité que la variation réelle ait été vers le centre de cette fourchette), les données plus fiables de l’EERH nous montrent une quasi-stabilité de l’emploi entre ces deux mois, soit une baisse de 670 emplois ou de 0,4 %. Cet exemple montre aussi que cette quasi-stabilité camoufle des baisses de plus de 35 % ou de 5100 emplois dans le transport aérien (qu’on savait touché, mais pas à quel point) et de près de 10 % ou de 3600 emplois dans le transport en commun (qu’ont savait aussi désavantagé), et une hausse de 42 % ou de 4400 emplois dans le sous-secteur des messageries et des services de messagers, sous-secteur qu’on pouvait deviner avantagé par nos commandes locales et même internationales, mais peut-être pas à ce point. Il en est de même dans les sous-secteurs de la santé, dans ceux du commerce de détail (comme chez les détaillants hors magasins), dans l’éducation, dans la fabrication et finalement dans presque toutes les industries.

Si ce bilan nous a permis d’identifier les industries et les sous-secteurs qui ont connu les hausses et les baisses d’emploi les plus importantes, il ne nous dit pas si ces changements structurels sont temporaires ou durables (je n’ose pas dire «permanents»), S’il semble clair que l’industrie des services d’hébergement et de restauration ne retrouvera pas avant longtemps son importance relative d’avant la crise, aussi bien en raison de la fermeture de nombreux établissements et des difficultés de recrutement dues en grande partie aux conditions de travail peu avantageuses et aux réorientations d’un bon nombre de personnes qui y travaillaient avant la crise, cela est moins clair pour d’autres industries. Continuerons-nous à commander autant de biens par Internet? Voyagerons-nous en avion autant qu’avant, même si nous sommes sensibles aux conséquences environnementales de ces voyages et plus méfiant.es face aux possibles maladies dont ces voyages facilitent la propagation? Réutiliserons-nous plus le transport en commun malgré la hausse du télétravail? Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, il faudra attendre… Bref, un bilan dans le domaine de l’emploi est toujours à refaire, et c’est en partie ce qui en fait l’intérêt, enfin, pour moi!

Cantique de la critique

2 mai 2022

Cantique de la critiqueAvec son livre Cantique de la critique, Arnaud Viviant, journaliste, critique littéraire, écrivain et éditeur français, considère que «la véritable critique ne consiste pas à juger, mais à distinguer» et qu’il «n’existe pas de vérité de lecture, il ne peut y avoir qu’un jugement». Il ajoute dans cet article du Devoir que «les blogueurs ne sont pas des critiques. Car comme c’est le cas pour la psychanalyse […], la critique se doit d’être rémunérée pour fonctionner».

Propos lavant : L’auteur présente quelques anecdotes obscures sur des critiques, puis son objectif en écrivant ce livre, soit de faire le tour de l’état de la critique littéraire en France, aussi bien dans les médias traditionnels que sur Internet. Et il s’excuse pour le désordre de sa pensée qui se manifeste notamment par le manque de ligne directrice entre les chapitres.

Mettons 1 : La «critique est l’écriture d’une lecture». Elle ne peut pas se suffire à elle-même, elle n’est qu’un point de vue qui peut et doit en principe en compléter d’autres. Elle est un jugement, pas une vérité (d’où mon fréquent verdict à ma question de lire ou de ne pas lire : «ça dépend»). Les critiques sont en fait des «domestiques intellectuels», payés pour lire attentivement une œuvre et en faire part.

Mettons 2 : Dans ses textes, un.e critique engage en fait son nom. Une critique anonyme est sans intérêt et elle doit être payée, car elle vise plus à faire vendre des journaux que des livres, ce qui me disqualifie doublement et même triplement quand je signais du pseudonyme Darwin (bénévole, anonyme et pas pour faire vendre un journal)! Il ajoute même que les blogueur.euses ne sont pas des critiques (je ne m’en revendique pas non plus…) et les insulte!

Paulhan ploie : (Ce titre est probablement un calembour avec le nom de l’organisme français Pôle emploi). Durant la première vague de la pandémie, certaines personnes se sont demandé si les livres sont des produits de première nécessité, sans préciser de quels livres ils parlaient. Chose certaine, l’absence des critiques ne posait pas problème! Suivent des anecdotes portant sur les relations entre des écrivain.es et des critiques, et entre des critiques.

Chapitre 2 : La critique est propre à la démocratie contrairement à la propagande qui est associée aux dictatures et à la publicité qui relève du libéralisme économique et non politique. Cela dit, les trois raffolent des slogans. L’auteur ajoute qu’une critique négative est une forme acceptable de culture du bannissement! Et il donne des exemples.

2A : Les critiques des critiques sont souvent plus dures que les critiques le sont. Imbéciles, écrivain.es raté.es (ou raté.es sympathiques), terroristes, cupides, paresseux.euses, prétentieux.euses, infect.es, et j’en passe, les critiques des critiques les forcent à avoir la couenne dure…

Naissance de Blanchot : D’autres critiques des critiques sont plus subtiles, leur rendant parfois même hommage, mais en ajoutant des touches sarcastiques. Titre oblige, il raconte ensuite quelques anecdotes sur Maurice Blanchot, chose qu’il n’a pas faite avec Jean Paulhan.

De la librairie : L’auteur estime lire environ 200 livres par an depuis une vingtaine d’années, surtout des romans, mais de genres très variés (récits, biographies romancées, science-fiction, policier, etc.). Il considère que la critique n’a pas un rôle d’éducation, mais n’est qu’un filtre. Il se voit d’ailleurs plus comme un chroniqueur littéraire, voire comme un journaliste culturel, que comme un critique. Il donne ensuite des exemples de cette vision et raconte d’autres anecdotes.

Le livre contre sa lecture : L’importance accrue donnée au temps défavorise la lecture et déculpabilise les personnes qui lisent peu ou pas de livres. Dans ce contexte, la possession de livres devient plus importante que sa lecture, renouvelant le caractère fétiche de la marchandise… L’auteur avoue ne pas terminer tous les livres qu’il critique et explique dans quels cas il se le permet. Puis, il donne des exemples et raconte des anecdotes.

Un intellectuel collectif : Depuis toujours, mais encore plus récemment, la démocratisation de la critique (et de l’écriture) est ce qui menace le plus son essence. Et, comme dans tous les chapitres, l’auteur donne des exemples et raconte des anecdotes.

La critique en amont : Au début du XXe siècle, des éditeurs créent des comités de lecture dont le mandat est de commenter des livres pour aider les éditeurs dans leur choix de les publier ou non, ce qui constitue ni plus ni moins qu’une critique en amont, qui exige du flair et non seulement du «bon goût» (concept que l’auteur trouve mal défini et indéfinissable), le but étant de publier des livres qui se vendent, peu importe leurs qualités intrinsèques. De même, les éditeurs commencent à «demander à un auteur de retravailler son texte» (le tout bien sûr accompagné d’exemples et d’anecdotes).

De la corruption : Les éditeurs les plus importants sont toujours plus nombreux à publier des revues littéraires encensant leurs livres. En outre, les prix littéraires favorisent trop souvent les livres des grandes maisons d’édition, ce que raconte l’auteur avec des exemples et des anecdotes.

Le critique fluide : Avec la crise des journaux et la popularité d’Internet, on peut s’inquiéter de l’état de la critique, y compris celles de la musique et du cinéma. Chose certaine, Internet entraîne une confusion entre la critique, la polémique et l’opinion. L’auteur aborde aussi les conséquences de l’arrivée de la radio sur la critique, puis donne des exemples et raconte des anecdotes.

Écriture pour toustes : Contrairement à une autre époque, il y aurait de nos jours selon l’auteur seulement «quelques lecteurs, quelques critiques, et […] une grande masse d’écrivain.es. Et ceux qui écrivent ne lisent pas». Il se désole de l’amateurisme de la profession de l’écriture, de la publication de plus en plus de livres écrits par des «écrivain.es du dimanche» et de la multiplication des ateliers d’écriture qui s’adressent majoritairement à «des femmes non binaires rêvant de tricoter des effets de manche, de broder quelque fiction» (!). Dans ce contexte, la critique devient encore plus importante qu’elle l’était, si elle respecte les objectifs et critères que l’auteur présente, ce qu’elle fait de moins en moins.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Pas vraiment. Si l’auteur a le sens de la formule, ses propos ne sont pas toujours limpides. On dirait parfois qu’il se regarde écrire. Certaines de ses anecdotes sont tellement hermétiques, qu’il faut les connaître pour pouvoir les apprécier (ou pas). Elles sont en plus très franco-françaises et souvent sarcastiques, les rendant encore plus hermétiques (et désagréables). Et que dire de son mépris! Si ce livre contient quelques passages dignes d’intérêt, je n’ai pas ressenti grand plaisir à le lire. Heureusement, il ne m’a pas pris trop de temps à lire (184 pages de petit format)! Il n’y a pas de notes, mais les ouvrages cités ou mentionnés sont à la fin du livre.

Les inégalités au Québec et au Canada de 1976 à 2020 selon le coefficient de Gini

28 avril 2022

Inégalités Québec Canada_1976-2020Dans le billet que j’ai publié la semaine dernière sur le faible revenu selon la tranche d’âge, j’ai annoncé que j’utiliserais aussi les données de l’Enquête canadienne sur le revenu pour 2020 que Statistique Canada a mises à jour en mars dernier pour analyser les inégalités de revenus au Québec et au Canada selon le coefficient de Gini, comme je l’ai fait il y a trois ans, mais en accordant cette fois une attention particulière à l’effet des mesures prises au cours de la première année de la pandémie de COVID-19. En fait, je compte en publier un autre dans trois semaines, mais en analysant les inégalités selon l’indice de Palma.

Coefficient de Gini

Selon Wikipédia, «Le coefficient de Gini est un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l’égalité parfaite (tout le monde a le même revenu) et 1 signifie l’inégalité totale (une personne a tout le revenu)». Le graphique en haut et à droite de ce billet illustre les éléments à utiliser pour calculer le coefficient de Gini. On met en ordre du plus petit au plus grand le revenu ajusté de chaque membre des ménages et on les additionne l’un après l’autre. Cela donne la courbe de Lorenz (ligne bleue dans le graphique). On voit que le total cumulatif du revenu augmente moins vite au début (revenu des plus pauvres) et plus vite à la fin (revenu des plus riches). Le coefficient de Gini est le résultat de la division de l’Aire A sur le total de l’Aire A et de l’Aire B. Plus la courbe de Lorenz est proche de la diagonale, plus les revenus sont répartis de façon égalitaire et moins élevé sera le coefficient de Gini.

Le revenu ajusté est obtenu en divisant le revenu total de tou.tes les membres d’un ménage par la racine carrée de la taille de ce ménage. Par exemple, le revenu ajusté des membres d’un ménage de quatre personnes qui a un revenu total de 100 000 $ sera de 50 000 $ (100 000 $ / √4, soit 2, = 50 000 $) et ce revenu sera accordé aux quatre membres de ce ménage.

Évolution des coefficients de Gini au Québec et au Canada

Les données que j’ai utilisées pour réaliser les graphiques que je présenterai dans cette partie du billet et dans la suivante proviennent du tableau 11-10-0134-01 de Statistique Canada.

– introduction

On parle du coefficient de Gini, mais il y en a en fait plusieurs. Il est presque toujours calculé en fonction du revenu des ménages, mais peut être présenté en fonction de trois types de revenus, comme on pourra le constater dans le graphique qui suit :

  • selon le revenu du marché : somme des revenus d’emploi (travail salarié ou montant net de travail autonome), de placements, de retraite (régime privé de pension) et autres;
  • selon le revenu total : revenu du marché plus les transferts gouvernementaux (aide sociale, assurance-emploi, pensions de la sécurité de la vieillesse, supplément de revenu garanti, prestations du Régime des rentes du Québec, etc.), avant impôt;
  • selon le revenu après impôt : revenu total moins l’impôt sur le revenu.

Le coefficient de Gini selon le revenu après impôt est le plus couramment utilisé, car il représente les inégalités après intervention gouvernementale (transferts et impôts) et donc les véritables inégalités auxquelles font face les ménages. Notons que cela ne tient pas compte des taxes à la consommation et autres ni des tarifs et autres recettes de l’État. Cela dit, la présentation des deux autres coefficients permet d’analyser deux des principaux facteurs (en plus du revenu du marché) qui influencent l’évolution du coefficient de Gini selon le revenu après impôt, soit les transferts et les impôts.

– comparaison Québec-Canada

Le graphique qui suit montre tout d’abord que le coefficient de Gini selon le revenu du marché est de loin le plus élevé au Canada et au Québec, suivi par celui du revenu total et finalement par celui du revenu après impôt. J’y reviendrai.

Inégalités Québec Canada_1976-2020_1_Gini

Ce graphique permet aussi de constater que l’écart entre les coefficients de Gini du Canada et ceux du Québec diffère considérablement selon le type de revenu analysé. En effet, le coefficient de Gini selon le revenu du marché n’a été plus élevé au Canada (ligne bleu foncé) qu’au Québec (ligne verte) qu’au cours de quatre des 45 années illustrées dans ce graphique, soit en 2009 et en 2010, les deux années où les effets de la dernière récession se sont fait le plus sentir (sachant que cette récession fut beaucoup plus brutale dans le reste du Canada qu’au Québec), et en 2015 et en 2017, mais de très peu (0,002). Cela dit, ils sont presque égaux depuis 2014.

À l’opposé, le coefficient de Gini selon le revenu total n’a été moins élevé au Canada (ligne rouge) qu’au Québec (ligne rouge vin) qu’au cours de quatre des 45 années illustrées dans ce graphique (et égal une fois, en 1987), toutes antérieures à 1985, et l’écart entre les deux territoires s’est nettement agrandi depuis le milieu des années 1990, passant de 0,003 en 1995 et en 1996 à un maximum de 0,025 en 2015, avant de se replier à 0,012 en 2019 et à 0,014 en 2020. Ce revirement est dû au plus grand impact des transferts gouvernementaux au Québec pour combattre les inégalités, comme nous le verrons avec plus de précision plus loin. Finalement, le coefficient de Gini selon le revenu après impôt n’a été moins élevé au Canada (ligne jaune) qu’au Québec (ligne bleu pâle) qu’au cours d’une seule des 45 années illustrées dans ce graphique (1977) et l’écart entre les deux territoires s’est situé entre 0,017 (en 2002 et en 2019) et 0,030 (en 2014 et 2015) de 1999 à 2020 (0,020 en 2020). Comme cet écart a été depuis 1978 plus important que celui observé selon le revenu total, cela signifie que l’impact des impôts pour réduire les inégalités a été plus élevé au Québec. On examinera aussi ce constat plus en détail plus loin. En moyenne sur ces 45 ans, l’écart (Canada moins Québec) entre ces coefficients fut de :

  • -0,008 pour le revenu du marché;
  • 0,010 pour le revenu total;
  • 0,017 pour le revenu après impôt.

Bref, l’économie n’est pas plus égalitaire au Québec que dans le reste du Canada, bien au contraire, mais les mesures gouvernementales (transferts et impôts) sont bien plus efficaces au Québec pour les réduire.

– les trois coefficients de Gini au Québec

L’évolution des inégalités depuis 1976 fut un peu différente pour les six courbes. Je me contenterai toutefois de décrire la situation au Québec :

  • selon le revenu du marché (ligne verte) : le coefficient de Gini est demeuré stable de 1976 à 1981 (entre 0,38 et 0,39), a augmenté jusqu’à 0,42 en 1984 en ces années post-récession (ce qui montre que ces récessions et celle-là en particulier touchent davantage les ménages les plus pauvres que les plus riches), a diminué jusqu’à 0,40 en 1989 au cours de cette période de croissance, a fait un saut lors de la récession du début des années 1990 (à 0,44 en 1991), a continué à augmenter tout au long de cette décennie de faible croissance pour atteindre son sommet de 0,46 en 1998, puis a diminué un peu pour demeurer entre 0,42 et 0,45 de 1999 à 2020 (0,424 en 2019 et 0,441 en 2020, ce qui montre que la pandémie, comme les récessions précédentes, a fait augmenter les inégalités selon le revenu du marché);
  • selon le revenu total (ligne rouge vin) : si ce n’est quelques variations annuelles mineures, le coefficient de Gini est demeuré stable de 1976 à 1993 (entre 0,31 et 0,33), ce qui montre l’efficacité des stabilisateurs automatiques comme l’assurance-emploi, car il n’a pas augmenté lors des deux récessions de cette période, a augmenté jusqu’à 0,35 entre 1993 et 1998, est demeuré autour de de ce niveau jusqu’en 2004, puis a diminué légèrement par la suite pour se situer entre 0,33 et 0,34 de 2014 à 2019, puis a plongé en 2020 à 0,307, son niveau le plus bas de ces 45 années en raison de l’ajout de programmes de soutien au revenu (Prestation canadienne d’urgence (PCU), Prestation canadienne de la relance économique (PCRE), versements supplémentaires du crédit de la TPS, du Supplément de revenu garanti (SRG) et de la Sécurité de la vieillesse (SV) aux pensionné.es, etc.);
  • selon le revenu après impôt (ligne bleu pâle) : le coefficient de Gini est passé de 0,295 en 1976 à 0,266 en 1989, a augmenté jusqu’à son sommet de 0,301 en 2002, a diminué légèrement par la suite pour se situer entre 0,28 et 0,29 de 2013 à 2019 (0,282 en 2019), puis a aussi plongé à son niveau le plus bas de ces 45 années en 2020, à 0,261.

La stabilité des inégalités depuis la fin des années 1990, et même leur légère baisse selon les coefficients de Gini du revenu total et du revenu après impôt, peut étonner, surtout dans un contexte où on entend toujours parler de leur hausse, alors que cette hausse s’est essentiellement manifestée au cours des années 1990 dans les trois types de revenus. Cette stabilité est en fait le résultat de nombreuses tendances en partie opposées. D’un côté, l’augmentation de la présence des femmes sur le marché du travail, la baisse du taux de chômage et les changements démographiques (diminution de la proportion de jeunes, par exemple) auraient dû contribuer à faire diminuer les inégalités. De l’autre, la hausse plus importante des revenus du marché des plus riches (voir ce billet) a au contraire eu un impact à la hausse sur les inégalités, annulant l’effet positif des facteurs mentionnés précédemment. En plus, quelques législations, comme le droit accordé aux membres des ordres professionnels, dont les médecins, d’exercer leurs activités en société (de s’incorporer, dans le langage courant), ont atténué artificiellement la hausse des inégalités du revenu du marché et, par voie de conséquence, des revenus total et après impôt. L’impact spécifique de chacun de ces facteurs sur les inégalités est difficile à estimer, mais la quasi-stabilité du coefficient de Gini du revenu du marché depuis la fin des années 1990 semble indiquer que les facteurs positifs et négatifs furent de la même ampleur. Par contre, on peut examiner plus à fond l’impact des transferts et des impôts sur l’évolution des coefficients de Gini des revenus totaux et après impôt.

Impacts des transferts et des impôts dans la répartition des revenus

Les données des transferts (lignes bleue pour le Canada et jaune pour le Québec) du graphique qui suit sont simplement la soustraction entre les coefficients de Gini selon le revenu du marché et selon le revenu total. Les données des impôts (lignes rouge pour le Canada et verte pour le Québec), elles, sont la soustraction entre les coefficients de Gini selon le revenu total et selon le revenu après impôt.

Inégalités Québec Canada_1976-2020_2_impact

Ce graphique montre tout d’abord que les transferts ont un effet égalisateur beaucoup plus élevé que les impôts. En effet, les transferts ont expliqué en moyenne au cours des 45 années illustrées 67 % de la baisse des inégalités due à ces deux facteurs au Canada et 68 % au Québec, proportion qui était au Québec de 69 % en 2019 (68 % au Canada) et de 74 % en 2020 (75 % au Canada).

– comparaison Québec-Canada

Le graphique illustre aussi clairement que les transferts ont un impact sur les inégalités nettement plus élevé au Québec qu’au Canada, soit en moyenne de 24 %, écart variant de 14 % en 2020 à 35 % en 2008, étant passé de 18 % à 14 % entre 2019 et 2020. Cela s’explique à la fois par la plus grande utilisation au Québec du programme d’assurance-chômage (assurance-emploi depuis 1996) en raison de son taux de chômage plus élevé (surtout en début de période où le taux de chômage au Québec a été en moyenne plus élevé de 2 points de pourcentage entre 1976 et 1998, alors que l’écart fut inférieur à un point entre 2009 et 2016 et même moins élevé au Québec de 2017 à 2020), et des programmes de retraite (rentes de la RRQ, sécurité de la vieillesse et supplément de revenu garanti) en raison de la plus forte proportion de la population qui est âgée de 65 ans et plus au Québec qu’au Canada depuis 1997 (l’écart augmentant chaque année pour atteindre 1,7 point de pourcentage en 2020, soit 19,7 % de la population par rapport à 18,0 %, selon le tableau 17-10-0005-01 de Statistique Canada) et de son revenu moins élevé (par exemple 49 000 $ par rapport à 54 000 $ en 2019, selon les Statistiques T1 sélectionnées), et par la création de programmes de transferts plus généreux au Québec que dans les autres provinces, comme le programme d’assurance parentale. Cela dit, l’effet égalisateur des transferts a augmenté davantage au Canada qu’au Québec entre 2019 et 2020 en pourcentage (de 42 % par rapport à 37 %), mais en fait de la même ampleur (en faisant baisser le coefficient de Gini de 0,035 de plus qu’en 2019 au Canada et de 0,036 au Québec), comme on le voit avec le saut des lignes jaune et bleue sur le graphique.

Les impôts aussi ont un impact égalisateur plus important au Québec que dans le reste du Canada, mais la différence est un peu moindre (tout de même de 17 % en moyenne), écart qui a été un peu plus faible que la moyenne en 2019 (13 %) et en 2020 (15 %). En fait, si les revenus étaient aussi élevés au Québec qu’au Canada, cet écart serait encore plus grand (car la portion des personnes qui paieraient des taux élevés d’impôt serait plus grande). Le fait qu’il soit tout de même plus important qu’au Canada montre que le système d’imposition québécois est plus progressif que celui des autres provinces (le système canadien étant aussi progressif dans les autres provinces qu’au Québec, et même plus en raison de l’abattement de 16,5 %).

– évolution de l’impact des transferts et des impôts au Québec

On voit aussi dans ce graphique que l’introduction et l’amélioration de nombreux programmes sociaux, dont ceux à l’intention des personnes âgées (comme j’en ai parlé la semaine dernière dans ce billet), ont fait presque doubler (hausse de 95 %) l’impact des transferts dans la redistribution des revenus au Québec entre 1976 et 1993 (faisant diminuer de 0,062 à 0,121 le coefficient de Gini). Par la suite, sûrement en raison du durcissement des critères de certains programmes (aide sociale et assurance-emploi, notamment), de la simple indexation à l’inflation des programmes à l’intention des personnes âgées, de la baisse du chômage (qui a fait diminuer les paiements de l’aide sociale et de l’assurance-emploi) et de la hausse du taux d’emploi des femmes, le rôle redistributeur des transferts a diminué jusqu’en 2004 (de 0,121 à 0,093, soit une baisse de 23 %) avant de remonter jusqu’en 2009 de 12 % à 0,104 et de demeurer assez stable par la suite (0,098 en 2019), sûrement en raison de l’augmentation de la proportion des personnes âgées de 65 ans et plus, mais aussi de l’entrée en vigueur du Régime québécois d’assurance parentale en 2006, facteurs qui ont annulé la poursuite de la baisse en importance de l’assurance-emploi et de l’aide sociale (surtout en raison de la baisse du taux de chômage et de la hausse du taux d’emploi). Puis, il est monté temporairement de 37 % en 2020, comme mentionné dans la section précédente, passant de 0.098 à 0,134.

L’évolution de l’impact des impôts dans la redistribution des revenus fut très semblable à celle des transferts, même si son impact redistributeur est d’une ampleur moindre, comme mentionné plus tôt. Cet impact a en effet lui aussi augmenté énormément (de 83 %) en début de période (de 0,030 à 0,055 entre 1976 et 1999) en raison des hausses d’impôts, avant de se replier jusqu’en 2012 (de 18 % à 0,45) en raison de baisses d’impôts (directes, mais aussi par la création de la contribution santé égale pour tou.tes et par l’ajout de dépenses fiscales, comme le passage de la portion imposable des gains en capital de 75 % à 50 % en 2000, la hausse du plafond des cotisations aux RÉER plus rapide que l’inflation de 2003 à 2010, la création des CÉLI en 2009, le fractionnement des revenus de pension des familles de retraités en 2007, etc.) et de demeurer assez stable par la suite (0,44 en 2019 et 0,46 en 2020), malgré l’ajout d’un palier d’imposition par le gouvernement Marois en 2013 et par le gouvernement Trudeau en 2016.

Ainsi, l’augmentation du coefficient de Gini du revenu du marché en début de période a été plus qu’annulée par la hausse de l’effet redistributeur des transferts et des impôts, puisque le coefficient de Gini du revenu après impôt a diminué de 8,5 % entre 1976 et 1993 (de 0,295 à 0,270), alors que le coefficient de Gini du revenu du marché augmentait de 11,9 % (de 0,387 à 0,433). Mais, la diminution de leur impact redistributeur par la suite a entraîné une hausse du coefficient de Gini après impôt de 9,6 % entre 1992 et 2012 (de 0,270 à 0,296), alors que le coefficient de Gini du revenu du marché n’augmentait que de 1,8 % (de 0,433 à 0,441). Ensuite, la baisse du coefficient de Gini du revenu du marché de 3,9 % entre 2012 et 2019 (de 0,441 à 0,424) s’est jumelée à la hausse de l’impact redistributeur des transferts pour permettre une baisse de 4,7 % du coefficient de Gini du revenu après impôts (de 0,296 à 0,282). Finalement, le coefficient de Gini du revenu du marché a augmenté de 4,0 % en 2020 (de 0,424 à 0,441), mais la hausse temporaire des transferts a au contraire fait diminuer le coefficient de Gini après impôt de 7,4 % (de 0,282 à 0,261) Au bout du compte, la différence entre le coefficient de Gini du revenu du marché et celui du revenu après impôts (qui s’explique par la contribution des transferts et des impôts) est passée de 24 % en 1976 à 38 % en 1993, a diminué un peu par la suite pour se situer entre 33 et 35 % de 2000 et 2019 (33,5 %) et atteindre son sommet historique en 2020 à 40,8 %.

Et alors…

Au-delà de la surprise de constater que les inégalités n’ont pas augmenté au Québec depuis une vingtaine d’années et qu’elles ont même diminué après transferts et impôt, ce billet montre qu’on peut lutter contre les inégalités de différentes façons, en agissant aussi bien sur le revenu du marché (en augmentant le salaire minimum, en offrant des services de garde à tarifs réduits, en adoptant des lois du travail favorables à la syndicalisation, etc.) que sur les revenus de transferts et sur les impôts. On a aussi vu que les transferts sont plus efficaces que les impôts pour faire diminuer les inégalités, surtout lorsqu’ils sont conçus spécialement pour les ménages à faibles revenus, mais aussi que l’impôt demeure un outil important dans ce domaine, aussi bien par son ampleur (part des impôts sur les revenus) que par sa conception (paliers progressifs, dépenses fiscales bien pensées, etc.). J’ajouterais qu’on ne peut pas dire grand-chose de la forte baisse des inégalités en 2020, car les facteurs qui l’expliquent seront temporaires. En restera-t-il quelque chose? Sûrement une grande partie en 2021 et un peu en 2022, mais rien n’est sûr pour la suite, tout dépendant de l’impact de ces mesures temporaires sur les politiques à long terme des gouvernements, et de nos pressions pour qu’il en soit ainsi.

Je tiens aussi à souligner encore une fois à quel point les critiques des associations patronales et de nombreux.euses chroniqueur.euses contre la PCU et la PCRE étaient injustifiées. Non seulement ces prestations n’ont finalement eu aucun impact sur les postes vacants, puisque leur nombre a continué à augmenter après la fin de ces programmes (voir le tableau 14-10-0325-01) et l’atteinte du quasi plein emploi (voir ce billet), mais on voit qu’elles ont permis de diminuer l’appauvrissement de la population et de réduire les inégalités qui auraient augmenté sans elles.

Cette analyse montre aussi que le coefficient de Gini après impôt a diminué légèrement depuis le tournant du siècle, même en ne tenant pas compte des données de 2020. La hausse des inégalités serait-elle un phénomène du passé? Bien sûr que non. Il faut en effet tenir compte du fait qu’elles sont encore plus élevées qu’à la fin des années 1980, que l’évolution de la démographie et la plus grande présence des femmes sur le marché du travail auraient dû les faire diminuer si les revenus des plus riches n’avaient pas augmenté plus rapidement que ceux du reste de la population, et que les revenus ne sont qu’une des façons par lesquelles les inégalités se manifestent. Elles s’expriment en effet aussi du côté des services publics offerts par les gouvernements (comme une étude de l’OCDE dont j’ai parlé dans ce billet le montre bien) dont l’offre diminue, tant en santé qu’en éducation et que dans d’autres domaines, et du côté de la hausse des taxes à la consommation et de la tarification des services publics (santé, éducation, services sociaux, services de garde, transport en commun, Hydro-Québec, etc.). Bref, si vous pensez que mon billet présente une vision trop rose de l’évolution des inégalités, détrompez-vous!

Maudites chartes !

25 avril 2022

Maudites chartes«De l’Affaire Mike Ward à l’État d’urgence sanitaire, en passant par les divers projets de loi visant à encadrer les accommodements religieux et la laïcité» Louis-Philippe Lampron, professeur à la Faculté de droit de l’Université Laval, «décortique et analyse les nombreuses controverses que nous avons traversées et celles dans lesquelles nous sommes toujours empêtré·es» dans son livre Maudites chartes! – 10 ans d’assauts contre la démocratie des droits et libertés.

Préface – anticonstitutionnellement : Alain Deneault souligne le peu de prise qu’ont nos chartes des droits et libertés pour empêcher les gouvernements de prendre des décisions qui vont à leur encontre. Dans ce contexte, il a hésité à écrire cette préface, mais convient que ce livre l’a agréablement surpris, ne tentant pas de camoufler les faiblesses qu’il a soulignées, bien au contraire.

Introduction : L’auteur raconte d’où lui est venu son intérêt pour les chartes des droits et libertés, et son étonnement devant le manque d’intérêt pour cette question dans la population et dans le réseau de l’éducation, ainsi que devant les interprétations erronées de ces chartes qui circulent dans les médias (sociaux et traditionnels). C’est d’ailleurs la confusion entourant cet important contre-pouvoir qu’il vise à dissiper avec ce livre qui regroupe 31 textes en sept thématiques, les chapitres.

1. Les conditions d’existence de la démocratie des droits de la personne : En démocratie, la majorité ne décide pas de tout, car il y a des limites qui existent depuis des siècles pour protéger les droits individuels. Les cinq textes de ce chapitre abordent :

  • (2018) la création de garde-fous face aux abus des démocraties, dont les chartes, pactes et déclarations des droits, et la détermination des droits à protéger et les moyens pour ce faire;
  • (2015) la critique injustifiée du gouvernement par les juges (car non élu.es), alors que l’objectif même de l’adoption de chartes comme contre-pouvoirs est de ne pas laisser les décisions touchant des droits et libertés jugées fondamentales aux gouvernements (surtout majoritaires);
  • (2020. 2 textes) les restrictions aux droits et libertés lors de la crise de la COVID-19, le concept de la séparation des pouvoirs et les justifications à suspendre cette séparation en temps de crise, les limites de cette concentration de pouvoirs, les failles dans l’application de ces principes lors de la crise et la nécessité de corriger ces failles pour renforcer «les mécanismes de protection des droits et libertés de la personne»;
  • (2021) le refus du premier ministre Legault de répondre aux questions légitimes de l’opposition et des citoyen.nes sur l’application et les prolongations de l’état d’urgence sanitaire.

2. Instrumentaliser les(s) droit(s) : Les différentes applications des principes contenus dans les chartes des droits et libertés sont tellement complexes qu’elles deviennent une chasse gardée de juristes ou sont carrément instrumentalisées par des politicien.nes, des groupes de citoyen.nes et des personnes (souvent dites morales) puissantes. Les quatre textes de ce chapitre abordent :

  • (2019) le super-pouvoir accordé aux juristes par leur formation;
  • (2012) le détournement de l’esprit des chartes qu’a représenté la loi spéciale adoptée lors de la grève étudiante en 2012, surtout par l’instrumentalisation du droit d’accès à l’éducation;
  • (2017) les répressions policières en Catalogne justifiées en instrumentalisant la constitution de l’Espagne pour empêcher les Catalan.es de se prononcer sur l’indépendance de leur région;
  • (2018) la participation de groupes radicaux (ici La Meute et les Soldiers of Odin) à un colloque sur la radicalisation et les limites de la liberté d’expression.

3. Trancher sur les conflits de droits : Le «très vaste éventail d’activités protégées [par les chartes des droits et libertés] entraîne avec lui de multiples possibilités de «conflits» entre» elles, quoique ces conflits soient dans les faits assez rares. Ils offrent toutefois l’occasion de réfléchir aux principes politiques et philosophiques à la base de ces droits et libertés. Les quatre textes de ce chapitre abordent :

  • (2017) «les limites acceptables à la liberté d’expression dans une société démocratique»;
  • (2019) la poursuite de Jérémy Gabriel contre Mike Ward pour violation du droit à l’égalité et la décision de la Cour d’appel;
  • (2020) le concept d’accommodements raisonnables;
  • (2020) la «décision de l’Université d’Ottawa de suspendre temporairement la professeure Verushka Lieutenany-Duval».

4. Laïcité et accommodements religieux : Les «débats entourant la place de la religion et du religieux dans l’espace public québécois ne datent pas d’hier». Les cinq textes de ce chapitre abordent :

  • (2015) l’instrumentalisation par Stephen Harper d’une polémique sur le port du niqab par une femme lors de son serment de citoyenneté canadienne;
  • (2017, 2 textes) les dangers de la Loi favorisant le respect de la neutralité religieuse de l’État et visant notamment à encadrer les demandes d’accommodements pour un motif religieux dans certains organismes, dont le mythe de l’interdiction des symboles religieux couvrant le visage et la confusion sur les limites du principe de neutralité religieuse;
  • (2019, 2 textes) deux aspects de la Loi sur la laïcité de l’État ou loi 21, le premier sur les limites des clauses dérogatoires contenues dans cette loi et le deuxième sur la contradiction entre l’application de cette loi et la protection du droit à la vie privée en milieu de travail.

5. Quel modèle de gestion de la diversité au Québec? : L’auteur raconte comment les principes du multiculturalisme ont été enchâssés dans la Constitution canadienne en 1982, puis explique que la forme de la gestion québécoise de la diversité a fait l’objet de nombreux débats depuis 40 ans, notamment sur les avantages de l’interculturalisme sur le multiculturalisme. Les trois textes de ce chapitre abordent :

  • (2010) les façons de se distinguer du multiculturalisme tout en respectant la liberté de religion;
  • (2015) une façon d’implanter l’interculturalisme au Québec;
  • (2019) les interventions du gouvernement fédéral sur la Loi sur la laïcité de l’État.

6. Égalité et discrimination : Le concept d’égalité entre les personnes est intimement lié à l’idée d’État de droit depuis des siècles. Ce concept a toutefois évolué avec le temps et s’est élargi pour tenir davantage compte des droits des minorités. Les quatre textes de ce chapitre abordent :

  • (deux textes, 2019 et 2018) la discrimination au nom de la religion par un pâtissier qui a refusé de faire un gâteau pour un mariage gai aux États-Unis et par un imprimeur qui a refusé de publier des documents d’un organisme faisant partie du mouvement LGBTQ2 au Canada;
  • (2018) la CAQ, l’interdiction du port de symboles religieux par les enseignant.es et le «consensus» Bouchard-Taylor;
  • (2019) la Loi sur la laïcité de l’État et le droit à l’égalité.

7. Protéger la capacité d’une société à diffuser les informations d’intérêt public : La véracité des faits a perdu en importance au cours des dernières années, notamment en raison de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et de son attrait pour les «faits alternatifs» et pour la post-vérité, attrait qui tend malheureusement à se répandre, notamment chez certain.es politicien.nes au Canada et au Québec, et chez tou.tes les conspirationnistes. Les six textes de ce chapitre abordent :

  • (2018) l’importance d’une information de qualité en démocratie, aussi bien celle provenant des médias que des établissements de recherche et des organismes gouvernementaux, notamment par la protection des professions liées à ces fonctions;
  • (2018) la liberté d’expression et le blocage de plus en plus fréquent de l’accès aux comptes des élu.es sur les réseaux sociaux;
  • (2020) la culture du silence dans la fonction publique et l’obligation de loyauté, dont les cas de Louis Robert et de Kathya Dufault;
  • (2018 et 2019, deux textes) la liberté universitaire (ou académique), essentielle pour protéger les institutions universitaires et leur personnel (dont les professeur.es);
  • (2020) l’importance d’une gestion véritablement collégiale dans les universités et les tentatives pour détourner ce concept de son sens.

Conclusion : En raison de l’adoption d’un certain nombre de mesures dans le cadre de la pandémie de COVID-19 «restreignant plusieurs droits individuels au bénéfice du plus grand nombre, les droits et libertés n’ont pas bonne mine au Québec», et cela aussi bien du côté de la croissance des mouvements conspirationnistes que du côté des gouvernements. Il est donc important de distinguer les interprétations douteuses et les tentatives d’instrumentalisation des droits et libertés de leurs fondements et de leurs avantages concrets. L’auteur conclut ainsi :

«Les droits et libertés appartenant à l’ensemble de la population, s’attaquer aux conditions de leur effectivité revient, peu importe le statut de la personne responsable de cette attaque, à scier un peu la branche qui permet à nos sociétés de tenir, confortablement installées, au-dessus d’un gouffre abyssal.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai souvent des réticences envers les recueils de textes, mais comme je n’avais pas lu la grande majorité de ces textes et que les liens entre eux sont pertinents et éclairants, j’ai parcouru ce livre avec beaucoup d’intérêt. On y trouve bien sûr quelques répétitions, mais cela est inévitable dans un recueil regroupant autant de textes d’un seul auteur sur un seul thème. Cela dit, il contient surtout des exemples concrets et variés de l’exercice sain ou détourné des principes à la base du concept des droits et libertés, et aussi quelques extensions à ce concept qu’il serait bon d’adopter. Autre bon point, les 312 notes, aussi bien des références que des compléments d’information parfois substantiels, sont en bas de page. Par contre, les références mentionnées dans ces notes ne sont explicitées que dans la bibliographie à la fin du livre, ce qui m’a finalement «forcé» à utiliser deux signets!