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Les passagers clandestins de la lutte contre le réchauffement climatique

29 septembre 2022

passagers clandestins de la lutte contre le réchauffement climatiqueOn parle beaucoup des conspirationnistes qui nient qu’il y a un réchauffement climatique ou encore qu’il est causé par les êtres humains. Cela dit, ces gens sont relativement peu nombreux et il est relativement facile de les contredire, et cela est de plus en plus facile année après année en raison de la multiplication des événements qui peuvent isolément s’expliquer par d’autres facteurs, mais pas leur ampleur croissante ni leur fréquence de plus en plus élevée.

La campagne électorale a toutefois fait ressortir un argumentaire bien plus pernicieux que le simple déni. C’est le comportement du passager clandestin. Les personnes qui adoptent ce comportement avancent sans rougir que la contribution du Québec aux émissions de gaz à effet de serre (GES) est tellement faible que même si sa population n’en émettait pas, cela ne changerait à peu près rien. Ce type d’argument est plus difficile à contrer que celui des négateur.trices du réchauffement climatique, justement parce qu’il repose sur des faits qui sont vrais.

Par contre, ce que ces personnes disent des quelque 8,6 millions d’habitants du Québec est aussi vrai de chacun des quelque 900 autres groupes de 8,6 millions d’habitants qui vivent sur cette planète. En fait, c’est en moyenne encore plus vrai pour ces 900 autres groupes, car les émissions des Québécois.es étaient en 2019 près de 60 % plus élevées que la moyenne mondiale (9,9 tonnes d’équivalent CO2 par personne au Québec par rapport à la moyenne 6,27). Elles étaient aussi le double des émissions par habitant des Suédois.es (5 tonnes), un pays ayant bien des caractéristiques communes avec le Québec, mais dont le transport contribue beaucoup moins qu’au Québec (1,5 tonne par rapport à 3,4), parce que les Suédois.es utilisent bien plus les transports en commun que les Québécois.es, ce que QS vise justement en premier lieu avec son plan climat. En plus, la contribution historique des Québécois.es aux émissions de GES est proportionnellement encore plus importante que celle des habitants des autres pays, et ce sont ces contributions historiques qui expliquent le réchauffement actuel et les désastres récents. Cela accroît leur responsabilité et leur obligation morale d’en faire plus que les autres pays pour diminuer leurs émissions.

Finalement, l’avantage de faire diminuer les émissions de GES n’est pas uniquement mondial et lié au réchauffement climatique. En effet, la lutte au réchauffement climatique contribue aussi à la diminution de la congestion et de la pollution, et par le fait même à une meilleure santé et à une meilleure qualité de vie. On oppose en outre de façon erronée la lutte au réchauffement climatique à l’économie et on l’associe trop souvent à des sacrifices alors que, comme on vient de le voir, elle peut au contraire contribuer à améliorer la qualité de vie.

Le dilemme du prisonnier et les passagers clandestins

Résumé brièvement, le dilemme du prisonnier est «une situation où deux joueur.euses auraient intérêt à coopérer, mais où de fortes incitations peuvent convaincre un.e joueur.euse rationnel de trahir l’autre lorsque le jeu n’est joué qu’une fois.». De façon plus large, on peut appliquer ce dilemme à des situations où il y a plus de deux «joueur.euses», soit quand les participant.es, qui peuvent être très nombreux.euses, ont globalement intérêt à coopérer, mais où chaque individu est personnellement incité à ne pas le faire et à agir comme un passager clandestin.

Ce type de comportement est une des justifications de l’existence des États. Sans gouvernements, on n’aurait pas (ou peu) de routes, de déneigement, d’aqueducs, et de bien d’autres services publics (éducation, santé, services sociaux, services de garde, etc.), car, sans impôts ou taxes obligatoires, chaque individu serait incité à ne pas contribuer, pouvant profiter sans frais de ces services, devenant un passager clandestin. Le reste de la population serait alors incité à cesser de «payer pour les autres» et nous n’aurions plus aucun service public. Nous serions donc tous des passagers clandestins… de rien!

Même avec la présence d’un gouvernement et de sanctions pour les resquilleurs, il y aura toujours des passagers clandestins qui essaieront de profiter de services ou de ressources au détriment des autres, que ce soit en pêchant plus que son quota, ou en demandant de ne pas payer de cotisations syndicales tout en profitant de la protection et des conditions de travail négociées grâce au rapport de force collectif et payées par les autres… Mais, grâce aux contrôles et à la réglementation, ils demeureront une faible minorité et feront bien moins de tort que si nous n’avions pas d’État.

Passagers clandestins internationaux

Mais, pour les biens communs mondiaux, comme d’avoir un climat propice à la vie, il n’y a pas de gouvernements équivalant à ceux de chacun des États. À la place, il y a des ententes internationales. Ces ententes, sans pouvoirs coercitifs, reposent sur la bonne foi des participant.es et sur leur désir de garder une bonne réputation. Malheureusement, il y a des gens, et même des politicien.nes, dans tous les pays qui se disent que leur contribution, ou même celle de leur ville, de leur région ou de leur pays, ne change pas grand-chose au bilan mondial des émissions de GES.

Et plus il y a de passagers clandestins, plus d’autres villes, régions ou pays sont portés à le devenir aussi. Heureusement, l’inverse est aussi vrai. Comme je l’ai fait en comparant les émissions des Québécois.es et des Suédois.es, et comme Montréal l’a fait en se basant sur des initiatives adoptées dans d’autres villesAmsterdam, Paris, Bruxelles, Londres et plusieurs autres villes»), les bon.nes joueur.euses servent d’exemples aux autres villes, régions ou pays. Il y a donc un effet d’entraînement lorsqu’un pays réduit beaucoup ses émissions. On pourrait aussi ajouter que chaque fraction de degrés que les baisses d’émissions permettent réduit l’ampleur des désastres que le réchauffement entraîne.

Et alors…

Je pense que mes arguments sont bons, mais je dois écrire un texte d’au moins 1000 mots pour le faire valoir, alors que les personnes qui disent que cela ne sert à rien de faire baisser les émissions de GES du Québec parce qu’elles représentent moins de 0,2 % des émissions mondiales n’ont qu’une courte phrase à écrire. Le problème, c’est, comme je le disais, que tous les groupes de quelques millions d’êtres humains peuvent dire sensiblement la même chose. Et il y en a trop qui ne se gênent pas pour le faire.

Une des citations les plus odieuses que j’ai lue à ce sujet vient de Joe Oliver, qui étaient ministre des Ressources naturelles du Canada sous le gouvernement Harper, qui a dit sans aucune gêne que, en 2010 «les sables bitumineux ne contribuaient que pour 0,1 % aux émissions mondiales de GES». C’est vrai, mais c’est plus que la moitié des émissions de tout le Québec et cela représentait en 2014 près de 10 % de l’ensemble des émissions du Canada. Et cela ne tient pas compte des émissions générées par les utilisateurs de ce pétrole, qui sont de trois à quatre fois plus élevées! Cela dit, même en comptant la sous-estimation des émissions provenant de l’exploitation des sables bitumineux (de 30 %, selon une étude de chercheur.euses d’Environnement et Changement climatique Canada) et son utilisation, on resterait au-dessous de 1 % des émissions mondiales. Est-ce que ce fait justifie le moindrement de ne rien y faire? Bien sûr que non!

Les sociétés de transport aérien utilisent le même genre d’argument pour défendre leur industrie, soulignant que leurs activités ne génèrent «que» 2,1 % des émissions mondiales, même si d’autres sources parlent de 3,5 % et même de 3,8 %. Pendant ce temps, des médias publient servilement des textes promotionnels de l’industrie vantant ses efforts pour limiter ses émissions (notons que celles attribuables aux voyages internationaux ne sont pas comptabilisées par les pays et que celles faites par les voyageur.euses et touristes durant leurs voyages ne sont pas comprises dans la proportion estimée entre 2 et 4 %), alors que le Parlement européen craignait en 2015 que la part d’émissions de ce secteur atteigne 22 % du total mondial en 2050! Mais, pour l’instant, cette industrie joue aussi au passager clandestin en disant que sa contribution est trop faible pour avoir un impact notable sur les émissions mondiales. Pire, elle ne se gêne pas pour demander de l’aide gouvernementale à la sortie de la pandémie (en fait, avant même d’en être sorti!), aides même recommandées par des organismes internationaux comme l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), en ajoutant des clauses d’une illusoire transition verte dans cette industrie.

Il en est de même de l’élevage. Même si sa contribution varie énormément selon les évaluations, elle est au moins de 14,5 % du total (estimation que j’ai vue le plus souvent). Même si cette «industrie» a plus de difficulté à prétendre que l’élimination de sa contribution ne changerait rien, elle peut toujours tenter de scinder sa contribution entre les différents types d’élevage, ou encore de faire la promotion de méthodes technologiques qui ne sont pas appliquées pour les réduire, ce dont elle ne se prive pas!

Bref, chaque citoyen.ne ou groupe de citoyen.nes et chaque industrie peut invoquer qu’elle n’est pas responsable du réchauffement climatique alors que nous et elles le sommes tou.tes! La question n’est pas de savoir si la contribution de chaque personne, de chaque pays ou de chaque industrie est suffisante pour que sa réduction ait un impact significatif sur les émissions de GES, mais que tout le monde réduise ses émissions le plus possible, en visant en premier lieu les secteurs les plus émetteurs comme l’exploitation des énergies fossiles, l’élevage et le transport routier et aérien. En fait, si un pays comme le Canada montrait qu’il prend des dispositions pour diminuer, voire abolir, la contribution des sables bitumineux, que le Québec le faisait pour réduire le plus possible celle de ses transports et de ses autres secteurs les plus émetteurs, et que d’autres pays en faisaient autant, les autres passagers clandestins risqueraient de trouver plus inconfortable de rester clandestins et pourraient se joindre aux meilleur.es joueur.euses! De toute façon, nos passagers clandestins proposent-ils d’autres solutions? Bien sûr que non, puisqu’il n’y en a pas!

Faire mouvement – Les 40 ans du MÉPACQ

26 septembre 2022

Faire mouvement - Les 40 ans du MÉPACQLe livre Faire mouvement – Les quarante ans du Mouvement d’éducation populaire et d’action communautaire du Québec «retrace la contribution du MÉPACQ au développement d’un mouvement citoyen de transformation sociale en mettant de l’avant les bons coups, mais sans faire l’impasse sur les difficultés rencontrées en chemin».

Préface : Jean-Yves Joannette décrit brièvement ce que contient et ne contient pas ce livre.

Introduction : Ce chapitre explique l’urgence d’écrire ce livre. On y présente aussi un survol de son contenu.

1. La préhistoire : La Révolution tranquille a entre autres eu comme effet de faire remplacer la charité chrétienne par des mouvements plus revendicateurs issus de citoyen.nes défavorisé.es à partir des années 1960. Les auteur.es donnent de nombreux exemples de leurs actions dans toutes les régions du Québec, aussi bien en milieu urbain que rural.

2. La lutte pour la reconnaissance et le financement : Ce chapitre porte sur le «combat coriace, mené auprès du ministère de l’Éducation du Québec (MEQ) pour la reconnaissance et le financement de l’ÉPA», soit l’éducation populaire autonome, puis sur la lutte pour la reconnaissance de l’action populaire autonome (ACA) et de la défense collective des droits (DCD).

Sur l’ÉPA, les auteur.es abordent notamment :

  • la création du MÉPACQ (1981);
  • l’élaboration du concept d’ÉPA (1978, avec des révisions ultérieures, entre autres en 1987);
  • les premiers programmes de financement des organismes volontaires d’éducation populaire (OVEP) et d’autres organismes communautaires;
  • la création des premières tables régionales d’OVEP (les TROVEP);
  • la Commission Jean sur la formation des adultes (1980-1982) et ses suites;
  • de nombreuses luttes et actions dans les années 1980 contre les tentatives d’assujettissement des OVEP à des objectifs gouvernementaux et dans les années 1990 contre les compressions et les baisses de financement, et pour la reconnaissance de l’ÉPA;
  • les États généraux de l’éducation (ÉGÉ, 1995-1996) et ses suites, globalement positives pour l’ÉPA en théorie, mais pas vraiment en pratique;
  • un extrait d’un avis du Conseil supérieur de l’éducation paru en 2016 sur l’ÉP;
  • une conclusion de cette section en forme de bilan.

Sur l’ACA, les auteur.es abordent notamment :

  • la distinction entre le financement d’activités et celui de groupes, et entre les organismes populaires, puis communautaires et ceux d’ÉPA;
  • le virage dans les années 1990 du financement de groupes vers le financement d’ententes de services par le réseau de la santé et des services sociaux, ce qui va à l’encontre de l’ACA, puis le retour au financement des groupes à la suite de représentations auprès du gouvernement Parizeau en 1994 et 1995;
  • la construction d’un mouvement national de l’ACA en 1996, le comité aviseur de l’ACA ou le CAACA, qui comprend aussi pour la première fois les groupes de DCD;
  • l’entrée en vigueur de 2002 à 2005 d’un nouveau cadre de financement et l’intégration du MÉPACQ «à la famille de la DCD», malgré sa dissidence avec quelques décisions du CAACA, duquel les groupes de la DCD se sont séparés en 2010 pour former le Regroupement des organismes en DCD (RODCD);
  • les actions pour faire augmenter le financement des organismes de DCD de 2005 à aujourd’hui, alors que le financement s’est légèrement amélioré.

3. Le MÉPACQ au cœur des luttes sociales : Les auteur.es se penchent sur la participation du MÉPACQ à des combats pour la justice sociale et contre le néolibéralisme, en collaboration avec d’autres regroupements et coalitions. Dans ce contexte, les auteur.es abordent la réflexion sur la place des luttes sociales dans les activités du MÉPACQ lors de trois congrès d’orientation (1990, 2000 et 2006), puis les enjeux des principales luttes sociales auxquelles le MÉPACQ a participé :

  • défense des personnes pauvres, dont des demandes de réformes et des actions de résistance aux compressions à l’aide sociale, l’appui à des hausses du salaire minimum, l’opposition aux hausses des tarifs d’Hydro-Québec, l’amélioration du programme d’assurance-chômage (puis emploi) et la résistance aux compressions dans les programmes sociaux fédéraux;
  • rejet de la mondialisation du néolibéralisme et de la réingénierie de l’État du gouvernement Charest;
  • participation active dès sa création en 2010 à la Coalition Main rouge dans le contexte de la lutte contre l’austérité libérale;
  • promotion de la grève sociale à partir de 2010;
  • sensibilisation pour la justice climatique et environnementale à partir de 2012;
  • appui de tout temps aux luttes étudiantes (notamment en 2012), pour l’égalité (féminisme, orientation sexuelle, contre le racisme, etc.) et anticoloniales des Premiers Peuples, contre la répression policière, et quelques autres.

4. Le MÉPACQ, porteur de l’ÉPA : Les auteur.es présentent l’évolution du concept et de la pratique de l’ÉPA, qui favorise les pratiques par lesquelles les citoyen.nes «agissent sur leur milieu pour les changer dans le sens de la justice sociale», aussi bien par la conscientisation et l’éducation que par la lutte. Ils abordent aussi quelques facteurs qui peuvent influencer négativement les pratiques d’EPA, dont le financement et certaines activités non liées à la transformation sociale ou à l’action sociale, ou positivement, dont la formation sur les enjeux politiques, des colloques, des publications et des guides électoraux.

5. La vie interne du MÉPACQ : Ce chapitre porte sur le fonctionnement du MÉPACQ, sa structure, ses instances, ses modes de communication, ses comités de travail, ses sources de financement autres que celles présentées dans le chapitre 2 et les domaines d’intervention de ses groupes membres.

On passe le flambeau et la flamme brille encore : Le 40e anniversaire du MÉPACQ survient alors que de nombreux.euses militant.es prennent leur retraite et sont remplacé.es. Les auteur.es montrent que la contribution du MÉPACQ a eu un impact majeur dans de nombreux domaines et sur la société québécoise dans son ensemble. Et, cette contribution est loin d’être finie!

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais avec réserves. Si ce livre est l’aboutissement d’un travail colossal, il demeure plus un livre de référence qu’un essai. J’étais bien content d’avoir quelques points de repère sur les organismes mentionnés dans ce livre, ayant travaillé pendant 10 ans au cours des années 1980 au financement de projets présentés par des organismes communautaires, dont un bon nombre étaient membres du MÉPACQ, mais, même là, ce livre demeurait difficile à lire pour moi (surtout le deuxième chapitre), d’autant plus qu’il est inondé d’acronymes. Ce n’est pas un reproche, mon billet ayant reproduit en partie cette abondance, mais un constat sur une caractéristique sûrement incontournable de ce livre. Cela dit, ce livre explique admirablement bien l’évolution du concept d’éducation populaire autonome et les tensions que le mouvement a subies, venant en général de l’externe, notamment des changements de politiques gouvernementales. Bref, on peut en apprendre énormément, même si on saute un paragraphe de temps en temps (ce que je n’ai pas fait, bien sûr!). Les 215 notes, aussi bien des références que des compléments d’information, sont en bas de page.

Le marché du travail des immigrant.es et les postes vacants

22 septembre 2022

marché du travail des immigrants 2021La question de l’immigration prend beaucoup de place dans la campagne électorale actuelle. Mis à part son impact sur la langue, c’est sa capacité à possiblement réduire le nombre de postes vacants qui a retenu le plus l’attention dernièrement. À ce sujet, deux visions s’affrontent. Une d’elle, appuyée notamment par le PQ, la CAQ (moins directement) et par Pierre Fortin, avance que cette solution ne peut être que limitée, car «les revenus supplémentaires encaissés et dépensés par les nouveaux arrivants finissent par faire augmenter la demande de main-d’œuvre autant que l’offre de main-d’œuvre». Sans négliger la hausse de la demande dont parle M. Fortin, la plupart des intervenant.es, dont je suis, considèrent que, non la hausse de la demande ainsi générée n’équivaut pas à la hausse de l’offre de main-d’œuvre.

Avant de présenter mes arguments, je vais tout d’abord commenter l’évolution de la situation sur le marché du travail des immigrant.es au Québec et dans le reste du Canada depuis 2006.

Le marché du travail des immigrant.es au Québec et au Canada

Les graphiques qui suivent sont tirés de deux tableaux provenant des estimations de l’EPA et portant sur la population immigrante, un annuel (14-10-0083-01) et un mensuel présentant des moyennes mobiles de trois mois (14-10-0082-01). Dans cette section, je vais présenter les estimations pour la population âgée de 25 à 54 ans, soit le principal groupe d’âge actif, car cette tranche d’âge est la seule qui permet des comparaisons entre la population immigrante et celle née au Canada, puisque ces deux populations ont des structures démographiques très différentes, comme je l’ai expliqué en détail sur ce billet il y a un peu plus d’un an.

Ces graphiques ne sont pas très orthodoxes. J’y présente en effet des taux d’emploi et de chômage de 2006 à 2021, suivis de ces taux de janvier à août 2022 (où chaque donnée est une moyenne mobile de trois mois) pour pouvoir mieux suivre l’évolution récente de ces taux.

– taux d’emploi

marché du travail des immigrants 2021_1_taux d'emploi

Le graphique ci-haut montre que le taux d’emploi des personnes âgées de 25 à 54 ans :

  • qui sont nées au Canada (les natif.ives) est plus élevé au Québec (ligne violette) que dans le reste du Canada (ligne bleu pâle) depuis 2009, l’écart maximal ayant été atteint en août 2022 avec 4,0 points de pourcentage, soit 88,9 % par rapport à 85,0 % (ou 3,97 points, soit 88,93 % et 84,96 %); ce taux d’emploi a augmenté de 6,7 points au Québec entre 2006 et les huit premiers mois de 2022 (de 81,5 % à 88,2 %), alors qu’il n’augmentait que de 1,6 point dans le reste du Canada (de 83,4 % à 85,0 %);
  • qui sont immigrantes était jusqu’en 2015 beaucoup plus faible au Québec (ligne bleu foncé) que dans le reste du Canada (ligne rouge), l’écart maximal ayant été observé en 2006 avec 7,9 points de pourcentage, soit 78,7 % par rapport à 70,7 % (un autre problème d’arrondissement…), alors que cet écart est devenu positif pour le Québec en 2020 (0,8 points), et en moyenne en 2022 de 0,3 point, soit 82,0 % par rapport à 81,7 % (ça balance, cette fois…); ce taux d’emploi a augmenté de 11,3 points au Québec entre 2006 et et les huit premiers mois de 2022 (de 70,7 % à 82,0 %), alors qu’il n’augmentait que de 3,0 points dans le reste du Canada (de 78,7 % à 81,7 %);
  • qui sont immigrantes et au Canada depuis moins de cinq ans (que j’appellerai dorénavant les immigrant.es très récent.es) a toujours été plus faible au Québec (ligne jaune) que dans le reste du Canada (ligne verte), l’écart maximal ayant été observé en 2009, année de récession, avec un écart de 12,8 points, soit 66,0 % par rapport à 53,3 %), alors que cet écart moyen au cours des huit premiers mois de 2022 fut de 3,8 points, soit 78,6 % par rapport à 74,8 %; ce taux d’emploi a augmenté de 16,1 points au Québec entre 2006 et les huit premiers mois de 2022 (de 58,7 % à 74,8 %), alors qu’il a moins augmenté dans le reste du Canada, mais quand même de 11,8 points (de 66,8 % à 78,6 %); il faut aussi tenir compte du fait que, comme le nombre d’immigrant.es très récent.es est limité (encore plus au Québec), les marges d’erreur sont sûrement élevées (mais non précisées par Statistique Canada), ce qui explique que ces courbes varient plus que les autres d’une année à l’autre.
  • qui sont résidentes non permanentes (RNP; je n’ai pas inclus leurs données dans le graphique, car on ne verrait plus rien; il est déjà trop encombré!), soit surtout des travailleur.euses étranger.ères temporaires, des étudiant.es étranger.ères, des demandeur.euses du statut de réfugié et leur famille, a été plus faible au Québec que dans le reste du Canada presque tout au long de la période étudiée, l’écart maximal ayant été observé en 2014, avec un écart de 14,0 points, soit 60,7 % par rapport à 74,7 %, alors que cet écart moyen au cours des huit premiers mois de 2022 fut de seulement 1,0 point, soit 76,8 % par rapport à 75,8 %; il a même surpassé celui du reste du Canada en 2016, en 2017, en 2021 et au cours de quatre des huit mois de 2022; ce taux d’emploi a augmenté de 14,9 points au Québec entre 2006 et les huit premiers mois de 2022 (de 60,9 % à 75,8 %), deux fois plus que dans le reste du Canada (de 7,4 points, de 69,4 % à 76,8 %); comme pour les immigrant.es très récent.es, il faut aussi tenir compte du fait que les marges d’erreur sont sûrement élevées; en plus, la composition des RNP peut varier entre les années et le territoire, le taux d’emploi étant sûrement plus élevé pour les travailleur.euses étranger.ères temporaires (tou.tes occupé.es par définition) que pour les étudiant.es étranger.ères, les demandeur.euses du statut de réfugié (surtout que ces personnes n’ont pas toujours de permis de travail) et leur famille.

marché du travail des immigrants 2021_1-1_taux d'emploiCette analyse montre clairement que les réticences sur l’intégration au marché du travail des immigrant.es sont beaucoup moins valables aujourd’hui qu’elle l’étaient par le passé, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre. En effet, l’écart du taux d’emploi entre les immigrant.es et les natif.ives a baissé de plus de 40 % entre 2009 et les huit premiers mois de 2022 au Québec et de 30 % dans le reste du Canada. Il a aussi baissé de la même ampleur chez les immigrant.es très récent.es et les RNP. Si la situation peut encore s’améliorer par un meilleur accueil, notamment pour l’apprentissage du français, et une plus grande reconnaissance des diplômes et des expériences à l’étranger, ce serait plus difficile pour les RNP, sauf chez les demandeur.euses du statut de réfugié qui attendent trop souvent leur permis de travail pour rien, et à qui le gouvernement refuse l’accès au service de garde alors qu’il se plaint de la hausse du nombre de postes vacants. Notons finalement que l’acceptation des demandeur.euses du statut de réfugié ne vise pas en premier lieu des objectifs économiques, mais bien humanitaires, et que leur situation doit donc être analysées avec d’autres critères que ceux du marché du travail, même si leur apport ne doit pas être sous-estimé, comme on l’a vu au cours de la pandémie.

– taux de chômage

marché du travail des immigrants 2021_2_taux de chômage

Je vais présenter plus succinctement le graphique ci-haut qui montre que le taux de chômage des personnes âgées de 25 à 54 ans a fondu dans tous les groupes représentés dans ce graphique et aussi chez les RNP, dont l’évolution du taux de chômage n’y est pas présentée. Alors que ce taux variait en 2006 de 4,5 % chez les natif.ives du reste du Canada à 18,1 % chez les immigrant.es très récent.es du Québec, il se situait en moyenne au cours des huit premiers mois de 2022 à entre 3,0 % chez les natif.ives du Québec et 8,3 % chez les immigrant.es très récent.es du Québec, alors que l’écart entre le plus haut et le plus bas est passé de 13,6 à 5,3 points, une baisse de plus de 60 %. Ce constat appuie la conclusion de la partie précédente que les réticences passées sur l’intégration au marché du travail des immigrant.es sont beaucoup moins valables aujourd’hui qu’elles l’étaient par le passé.

– taux d’emploi de l’ensemble de la population adulte

Si le taux d’emploi des 25-54 ans permet de mieux comparer l’intégration en emploi de populations qui ont des structures démographiques différentes, il faut tenir compte de ces structures démographiques et donc présenter la situation sur le marché du travail de l’ensemble des adultes (15 ans et plus) de ces populations pour connaître le potentiel de chaque population de pourvoir des postes vacants. Pour éviter d’alourdir ce billet, ce vais me contenter de présenter l’évolution du taux d’emploi de ces populations dans le graphique qui suit, et seulement pour le Québec.

marché du travail des immigrants 2021_3_taux d'emploi

Ce graphique montre qu’en début de période, surtout de 2006 à 2010, le taux d’emploi des immigrant.es très récent.es (ligne bleue), des immigrant.es de longue date (au Canada depuis plus de 10 ans, ligne jaune) et des RNP (ligne mauve) étaient tous beaucoup plus bas que celui des natif.ives, et cela de 6 à 13 points selon l’année et la population. Seul le taux d’emploi des immigrant.es récent.es (au Canada depuis 5 à 10 ans, ligne rouge) lui était plus élevé, et pas de beaucoup au début, en fait de moins d’un point en 2006. Par la suite, le taux d’emploi des natif.ives est demeuré assez stable, tandis que celui des quatre populations de migrant.es n’a cessé d’augmenter. Ainsi, le taux d’emploi des trois populations qui tirait de l’arrière a rejoint celui des natif.ives vers 2019 et l’ont même dépassé de 2020 à 2022, tandis que celui qui le devançait de peu en 2006 a pris son envol pour le surpasser de 15 points en 2019, puis un peu moins en 2020 et 2021, pour reprendre son écart de 15 points en 2022.

marché du travail des immigrants 2021_3-1_taux d'emploiLe graphique ci-contre permet de mieux visualiser cette évolution spectaculaire en comparant directement les taux d’emploi de 2006 à ceux des huit premiers mois de 2022. On voit que le taux d’emploi des quatre populations de migrant.es ont fortement augmenté entre ces deux années, en fait de 8,6 points pour les immigrant.es de longue date et d’entre 13,4 et 16,7 points pour les trois autres, tandis que celui des natif.ives baissait de 1,1 point. En conséquence, le taux d’emploi des natif.ives s’est retrouvé en 2022 le plus bas des cinq populations présentées, et de beaucoup dans le cas des trois populations au Canada depuis le moins longtemps, ce qui montre le fort potentiel de ces trois populations de pourvoir des postes vacants.

J’ajouterais quelques mots sur les trois années de pandémie. En 2020, le taux d’emploi des cinq populations étudiées a diminué, ce qui n’a rien d’étonnant, puis a remonté quelque peu en 2021, mais beaucoup chez les immigrant.es très récent.es et chez les RNP. Les documents du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) sur l’immigration permanente de 2016 à 2020 (voir la page 20) et au deuxième trimestre de 2021 (le plus récent) montre que le niveau de l’immigration a diminué en 2020 et surtout 2021, ce qui a fait en sorte de faire augmenter la proportion des immigrant.es très récent.es au pays depuis 2 à 4 ans, et faire diminuer celle qui y sont depuis moins de deux ans. Cet effet de composition peut avoir eu un effet à la hausse sur le taux d’emploi de cette population et expliquer la forte hausse de ce taux en 2021 et en 2022. La répartition des catégories d’immigration (économique, regroupement familial, réfugié.es et autres) a aussi changé un peu, mais cet effet de composition a sûrement été mineur. Je n’ai pas trouvé de données récentes sur les catégories de RNP, mais, selon de nombreux articles de journaux, il y aurait eu moins d’étudiant.es étranger.ères et de demandeur.euses du statut de réfugié en 2020 et en 2021, faisant augmenter la proportion de travailleur.euses étramger.ères temporaires qui ont un taux d’emploi plus élevé que les autres catégories de RNP, ce qui expliquerait leur forte hausse du taux d’emploi en 2021. De même, l’augmentation du nombre d’étudiant.es étranger.ères et de demandeur.euses du statut de réfugié en 2022 pourrait expliquer la baisse de ce taux en 2022, un autre effet de composition! Cela dit, cette courte analyse ne modifie pas ma conclusion, soit que l’immigration récente a un fort potentiel pour pourvoir des postes vacants, potentiel qui croît rapidement après un an ou deux de présence au Québec, période qui pourrait même être réduite avec une meilleure structure d’accueil.

Et alors…

Voici donc un aspect du potentiel de l’immigration pour contribuer à faire diminuer ou moins augmenter le nombre de postes vacants. En outre, l’argument de M. Fortin disant que leur demande de consommation annule complètement leur offre de travail est erroné pour au moins quatre autres raisons : ces personnes consomment un bon nombre de produits importés, comme toute la population du Québec, et de produits pour lesquels il y a peu ou pas de postes vacants, tandis que tous les emplois dans lesquels iels travaillent étaient par définition des postes vacants avant qu’iels les occupent, d’autant plus que les immigrant.es et les travailleur.euses étranger.ères temporaires sont sélectionné.es au moins en partie (en fait uniquement pour les travailleur.euses étranger.ères temporaires) sur leurs compétences dans des domaines pour lesquels le Québec manque de main-d’œuvre. Par exemple, si le premier ministre trouve qu’il manque de travailleur.euses de la construction, il pourrait donner plus de points pour les personnes qui ont des compétences et de l’expérience dans ces professions. Troisième raison, ces migrant.es envoient souvent de l’argent dans leur pays d’origine, créant une demande ailleurs qu’au Québec. Je ne connais pas l’ampleur précise de ces envois, mais selon de nombreux textes que j’ai lus sur le sujet, ce phénomène est loin d’être anecdotique. Quatrième raison, les gens épargnent toujours une partie de leur revenus.

On voit donc que de nombreux arguments contredisent ceux des personnes qui prétendent que l’immigration ne peut pas contribuer à solutionner au moins en partie l’augmentation du nombre de postes vacants. Mais, cela n’est pas la seule raison d’en inviter un bon nombre. Le Québec a la responsabilité de respecter ses ententes internationales et a même une responsabilité morale d’aider des personnes dans le besoin, étant en partie responsable, comme tous les pays riches, du réchauffement climatique et de l’exploitation de peuples des pays pauvres. Il ne s’agit pas d’accepter tou.tes les réfugié.es du monde, mais d’apporter une contribution à la hauteur de sa richesse, de sa responsabilité et de sa capacité d’accueil, tout en consacrant des ressources pour augmenter cette fameuse capacité, dont l’ampleur n’a jamais pu être mesurée de façon minimalement scientifique.

Je ne cherche pas ici à recommander un seuil d’immigration, ce qui dépasse mes compétences, mais au moins de contredire les faux arguments que mes compétences permettent de débusquer. Cela dit, l’immigration ne peut pas régler à elle seule le problème des postes vacants. Par exemple, le fait que les employeurs exigeaient au deuxième trimestre de 2022 au maximum un diplôme d’études secondaires pour 59,2 % des postes vacants, un sommet historique, montre qu’une hausse du salaire minimum pourrait aussi inciter plus d’inactif.ives à entrer ou revenir sur le marché du travail. Il est aussi troublant de constater que le salaire moyen offert pour les postes vacants a diminué entre le premier et le deuxième trimestre de 2022, passant de 23,15 $ à 22,80 $, un niveau 25 % inférieur au salaire moyen de l’ensemble des emplois pour la même période (30,42 $). Bref, l’immigration peut contribuer et les employeurs pourraient aussi le faire, mais il ne faut pas s’attendre à ce que le nombre de postes vacants diminue de façon notable au cours des prochaines années. Dans cette optique, il faudra faire des choix et ne pas les laisser au marché si on veut que ces choix correspondent le mieux possible à notre projet de société. Et l’immigration est justement un des moyens pour faire le choix des postes vacants que nous jugeons les plus importants à pourvoir.

Les riches et les ultra-riches

21 septembre 2022

riches et les ultra-richesDans un article-chronique paru ce matin dans Le Devoir, Éric Desrosiers a cité une étude du directeur parlementaire du budget (DPB) datant de 2020 qui arrivait entre autres à la conclusion «qu’il fallait augmenter du tiers la valeur nette attribuée aux 5 % les plus riches, la doubler pour le 1 % le plus fortuné et la quadrupler pour ceux qui appartiennent au 0,1 %». Bien que ce constat soit exact, M. Desrosiers n’explique pas du toutes ses conséquences, laissant ainsi place à toutes sortes d’interprétations.

En fait, cette étude, intitulée «Estimation de la queue supérieure de la distribution du patrimoine familial au Canada», est bien connue. J’ai d’ailleurs publié un billet portant sur cette étude peu après sa publication, notamment en réaction à deux textes du Devoir qui l’avaient mal interprétée. Je dois récidiver aujourd’hui!

Cette étude du DPB montrait les conséquences de la méthodologie de Statistique Canada qui élimine les valeurs extrêmes de ses enquêtes pour éviter que quelques données viennent influencer indûment les moyennes publiées. Ainsi, dans ses publications sur les données de l’Enquête sur la sécurité financière portant sur les actifs, passifs et actifs nets des ménages, Statistique Canada avait en 2016 remplacé les données supérieures à 23,7 millions $ d’actifs nets par ce montant. Pour estimer les recettes que procurerait la proposition du NPD d’instaurer un impôt sur les actifs nets, ce qui montre que QS n’a pas réinventé la roue avec sa proposition, le DPB a dû remplacer les données ainsi réduites par une estimation de ces actifs nets réels en utilisant notamment les données publiées par les magazines qui publient des données sur les grandes fortunes, en les révisant et en imputant à l’aide d’un technique d’interpolation les actifs se situant entre 23,7 millions $ et les milliards $ des grandes fortunes en se basant sur les données des Comptes du bilan national (CBN) sur la valeur nette totale des actifs nets du secteur des ménages du Canada. Bref, il ne s’agit pas d’un enrichissement soudain, mais d’une correction des données.

Il faut aussi noter que cette correction ne touche que les ménages ayant des actifs nets supérieurs à 23,7 millions $, soit moins de 1 % des ménages. Elle fait bien sûr aussi augmenter la valeur des actifs nets moyens des 5 % des ménages les plus riches, comme dans la citation retenue par M. Desrosiers, mais simplement parce que les 1 % les plus riches font aussi partie des 5 % les plus riches! Il aurait pu ajouter que cela fait aussi augmenter la moyenne de la valeur des actifs nets de l’ensemble de la population. Par contre, cela n’a absolument aucun impact sur la valeur médiane des actifs nets de l’ensemble des ménages, des cinq quintiles des ménages, ni même des 5 % ou des 2 % les plus riches. Ainsi, l’estimation de QS que 5 % de la population seulement serait touchée par son impôt sur les actifs nets demeure pertinente, ce que M. Desrosiers ne nie pas.

Par contre, cela a un impact sur les recettes qui seraient tirées de cet impôt. Cette étude étant bien connue, je sais (pour avoir participé à un comité sur cette question) que QS l’a aussi utilisée pour estimer les recettes de cet impôt et de celui sur les successions, soit 2,65 milliards $. Bref, la citation de M. Desrosiers ne fait que jeter de la confusion sur cette mesure sur laquelle il s’est déjà dit bien des faussetés, comme je l’ai souligné avec Michel Seymour dans ce billet.

Et alors…

Je trouve déplorable qu’un journaliste chevronné et que je respecte comme M. Desrosiers ait lancé ce constat sans le mettre en contexte ni en tirer de conclusion claire, comme je viens de le faire. Pourtant, si M. Desrosiers s’intéresse à l’évolution de la valeur des actifs nets des ménages, il aurait pu souligner que Statistique Canada a annoncé le 12 septembre dernier, il n’y a guère plus d’une semaine, que «La valeur nette du secteur des ménages, c’est-à-dire la valeur des actifs moins les passifs, a baissé de 990,1 milliards de dollars au deuxième trimestre», une baisse de 6,1 % en un seul trimestre. Mais, ce ne sont pas nécessairement les plus riches qui ont été touchés. Cela dit, Statistique Canada ne le précise pas qui est touché par cette baisse.

Statistique Canada ne fournit pas de données par province, mais je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que cette baisse trimestrielle correspond à 374 fois la ponction annuelle que QS ferait dans les actifs nets des ménages avec ses impôts sur les actifs nets et les successions (2,65 milliards $). Alors qu’on rue dans les brancards pour 2,65 milliards $, personne n’a écrit d’éditorial et aucun.e politicien.ne n’a fait de discours pour s’insurger contre la politique de hausse des taux d’intérêt qui a causé cette perte gigantesque de 990 milliards $, qui, elle, n’exempte pas 95 % de la population.

Je préfère toujours quand les journalistes apportent un éclairage sur les propositions des partis politiques que quand iels lancent sans contexte une information qui au contraire ajoute de la confusion.

Homo confort

19 septembre 2022

Homo confortAvec son livre Homo confort – Le prix à payer d’une vie sans efforts ni contraintes, Stefano Boni, professeur d’anthropologie culturelle et politique, montre que «le prix à payer de l’expansion du confort moderne» est notamment «l’affaiblissement de nos capacités cognitives et sensorielles, la perte d’autonomie au profit de dispositifs technologiques, le renforcement de l’individualisme, l’appauvrissement et l’instrumentalisation des relations sociales, la mise à distance de la nature et la destruction des écosystèmes».

Avant-propos – Savoirs critiques et interrogations contemporaines : L’auteur soutient que «le confort est un élément déterminant et cependant négligé pour comprendre l’évolution récente de l’humanité». Il associe la recherche du confort notamment au progrès technologique et à la recherche de la croissance infinie qu’il est général mal vu de remettre en question. Pourtant, c’est un défi que les sciences humaines doivent relever.

1. L’asservissement de la nature : Le niveau de confort actuel «résulte de la soumission globale de la nature» à l’aide d’outils technologiques. L’auteur définit dans ce chapitre les particularités de ce qu’il appelle l’hypertechnologie, qu’il distingue ainsi des technologies préindustrielles (ou artisanales) qui avaient beaucoup moins d’impact sur la nature et étaient liées à des savoirs et des compétences, et non à des machines automatisées (je simplifie considérablement). Il définit ensuite ce qu’il entend par «confort» (et par homo confort), concept qui a un champ d’application très vaste, mais a un sens toujours positif, même si sa recherche abusive peut avoir des conséquences éminemment négatives. Il aborde aussi l’évolution du confort et ses inégalités sociales, économiques, de classe et de genre.

2. Modernité et dogme de la croissance : Les analyses politiques négligent (voire ignorent) habituellement le rôle de l’assouvissement des sens (qui fait partie du confort) dans l’adhésion ou le manque de résistance de la population au capitalisme hypertechnologique. C’est cette lacune que compte combler l’auteur dans ce chapitre. Dans ce sens, il aborde l’histoire de la technologie au service du confort; l’expansion permanente et illimitée de l’hypertechnologie, même si l’ajout de confort qu’elle apporte est rendu négligeable, et même négatif si on tient compte de ses conséquences; la nécessité d’appuyer l’amélioration du confort de la population (et la croissance) en politique, qu’un parti soit de droite ou de gauche; et la répression des personnes qui s’y opposent, comme les luddites.

3. Les cinq sens d’aujourd’hui : L’hypertechnologie permet l’expansion de nos sens, mais cette expansion artificielle «provoque toutefois une altération des sensations, des pratiques et des connaissances». L’auteur analyse cet impact sur chacun des cinq sens principaux, c’est-à-dire le toucher, l’odorat, le goût, l’ouïe et la vue (je résume ici plus de 30 pages intéressantes et pertinentes, même si certains bouts m’ont fait grincer des dents, en raison de nombreuses exagérations et de sa dénonciation de la disparition des odeurs nauséabondes causées par les mesures d’hygiène qui sont pourtant parmi celles qui ont sauvé le plus de vies, notamment chez les enfants et dans les quartiers les plus pauvres…). Il complète cette analyse en abordant les effets de ces changements sur l’ensemble du corps humain.

4. Le corps derrière un écran : Ce chapitre porte sur les conséquences sociales et physiques de l’utilisation de dispositifs protecteurs au sens large (produits hygiéniques et pharmaceutiques, engins de transport, sacs légers, aqueducs, chauffage et climatisation, etc.), notamment sur l’éloignement de l’être humain de la nature et, finalement, de sa nature.

5. La marchandisation de la nature et de l’effort : Assez étrangement, on assiste à une réappropriation des contacts avec la nature et avec l’effort, mais dans une logique marchande. L’auteur parle ici des jardins, des plantes d’intérieur, des animaux de compagnie, des véhicules tout-terrain pour aller dans la nature (et la détruire…), du tourisme dit d’aventure, etc. Il aborde aussi la muséification de la nature, du travail artisanal et de modes de vie maintenant interdits (pour des raisons sanitaires); le dégoût pour les insectes; les soins aux animaux de compagnie; les zoos et les cirques; et la dissimulation des conditions d’élevage et des abattoirs.

6. À la recherche du bien-être absolu : Ce chapitre porte sur le passage du confort au bien-être, qui implique selon l’auteur un «équilibre entre émotions et stimulations corporelles» et «qui procure une sensation de plaisir et de sérénité plus gratifiante». Pour ce, il faut contrebalancer les effets nocifs du confort sans limites. Dans ce contexte, il aborde les soins esthétiques; la fréquentation des gymnases, le jogging et la pratique de sports; la surveillance de l’alimentation; le massage et les spas; les excursions dans la nature; et le développement personnel (bien qu’il n’utilise pas cette expression).

7. Écophobie, dégoût et immunité : Ce chapitre porte sur l’écophobie, qui peut nous faire adopter des comportements de fuite face à la nature et nous enfermer dans un cocon protecteur encore plus hypertechnologique. L’auteur aborde l’histoire, l’évolution et les conséquences du dégoût envers l’organique; l’hypothèse hygiéniste; et la perte de savoirs et de compétences.

8. La destruction programmée des savoir-faire et de l’environnement : Dans sa démonstration sur cette destruction, l’auteur aborde :

  • les conséquences de l’institutionnalisation des connaissances sur les modes d’apprentissages antérieurs (compagnonnage, mimétisme, etc.); notons que j’ai déjà moi aussi déploré qu’on dévalorise ces types d’apprentissages (en parlant par exemple d’apprentissage «sur le tas»), notamment dans une intervention face à Bernard Landry qui accusait le décrochage scolaire de nuire au PIB du Québec, mais je l’ai fait en disant que ces types d’apprentissages étaient complémentaires à l’apprentissage scolaire, sans, comme l’auteur, déprécier ce dernier;
  • la destruction de l’hypotechnologie (ou des technologies artisanales) par l’hypertechnologie;
  • la disparition de quelques métiers;
  • les effets néfastes (pour ne pas dire désastreux) de l’hypertechnologie sur l’environnement, la diversité et la santé.

Conclusion – Environnement, politique et autonomie : L’auteur insiste à nouveau sur la distinction entre confort et bien-être, en revenant sur les principaux arguments présentés dans ce livre et en décrivant l’effondrement qui en découlera. Il présente ensuite quelques pistes de solutions axées sur la sortie du consumérisme.

Postface à la seconde édition : L’auteur fait part des réactions à la première édition de ce livre datant de 2014 (cette deuxième édition a été publiée en italien en 2019) et de ses réponses à celles qui étaient négatives.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Pas vraiment. Si le concept de départ et plusieurs de ses analyses sont intéressantes, il sert en grande partie à présenter une série de tendances et d’activités modernes qui ne sont pas nécessairement dues à l’émergence de l’homo confort (dont certaines que Sébastien Bohler attribue au caractère psychopathe de l’humanité). Il s’agit en fait d’un livre à thèse contre l’hypertechnologie, où l’auteur se concentre sur les arguments qui appuient sa thèse et négligent ceux qui la relativiseraient, par exemple, en ne précisant pas qu’une grande partie du travail de services (santé, éducation, services sociaux, etc.) se fait encore en tout contrôle et avec un minimum d’asservissement de la nature.

Le thème du confort me semble aussi servir dans ce livre de prétexte pour mettre de l’avant le mouvement de la décroissance et l’anarchisme, avec par exemple beaucoup de citations de Serge Latouche et une conclusion allant dans ce sens, ce qui n’est pas mal en soi, mais n’était pas annoncé au départ et n’est pas mentionné clairement dans le texte non plus (sauf ses affinités anarchistes en conclusion et dans la postface). En plus, les éléments présentés dans les chapitres sont en bonne partie répétitifs. Mais c’est quand il a utilisé le bon sens comme argument, en critiquant en plus les vaccins, qu’il m’a perdu (même si j’ai continué à lire son livre, car je l’achevais!). Oui, la recherche abusive du confort entraîne son lot de problèmes et il est sain de le souligner, mais, à force de lui attribuer tout et n’importe quoi, l’auteur ne réussit qu’à affaiblir sa thèse et la portée de ses arguments plus convaincants. En plus, les 238 notes, heureusement presque toutes des références (sauf une!), sont à la fin du livre.

QS propose deux impôts justes et bien calibrés

15 septembre 2022

de Mario Jodoin, économiste et Michel Seymour, professeur retraité de l’Université de Montréal

QS propose deux impôts justesNous vivons à une époque où les plus riches creusent un écart de revenus et de richesse toujours de plus en plus grand avec le reste de la société. Si les inégalités de revenus sont réduites par l’impôt progressif sur les revenus, la seule taxe sur la richesse existant actuellement, la taxe foncière, n’est pas progressive, car on paie le même taux peu importe la valeur d’un immeuble. Cela contribue au fait que les inégalités de richesse sont beaucoup plus élevées que les inégalités de revenus. Thomas Piketty a démontré que les écarts qui se creusent entre les citoyens sont encore plus des écarts de capital que des écarts de revenus. C’est dans ce contexte que Québec solidaire propose de faire payer les plus riches avec (i) un impôt sur les actifs nets et (ii) un impôt sur les successions.

Un impôt sur les actifs nets

Entre 1 million et 9,9 millions $ d’actifs nets, la personne paierait 0,1 % d’impôt. Plusieurs ménages ont un actif de plus d’un million $. Ce n’est pas nécessairement d’eux dont il s’agit, car il faut soustraire leurs dettes (hypothécaires et autres) de ces actifs. En plus, ces ménages peuvent séparer leurs actifs entre leurs membres, ce qui permettrait en plus d’améliorer la sécurité financière des femmes.

Une personne qui vivrait seule et aurait un million $ en REER pourrait bénéficier pendant toute sa retraite d’environ 55 000 $ par année, en plus de sa rente québécoise et de sa pension fédérale, pour un total de plus de 75 000 $. Même si ce revenu est 2,6 fois plus élevé que le revenu médian des personnes âgées de 65 ans et plus (29 000 $ en 2020), elle ne paierait pas un sou d’impôt solidaire. Et si la valeur de ses actifs nets dépassait un peu le seuil du million $, elle ne paierait que quelques dizaines ou centaines de dollars pendant quelques années.

Il n’y aurait selon Statistique Canada que 5 % de la population adulte ayant un actif net d’une valeur de plus de 1 million $. En nous basant sur les données d’une étude du directeur parlementaire du budget, ce serait tout au plus 2 % des contribuables qui auraient au moins 2 millions $ d’actifs nets.

C’est surtout pour viser des personnes beaucoup plus riches que cet impôt a été conçu. Entre 10 millions $ et 100 millions $, l’État imposerait une somme équivalente à 1 % des actifs nets. Ces ultra-riches paieraient donc entre 9 000 $ et 909 000 $ d’impôt. Pour les actifs nets supérieurs à 100 millions, ce taux atteindrait 1,5 %.

L’impôt sur les successions

Pour l’impôt de 35 % sur les successions, les personnes visées sont celles qui héritent de plus d’un million $ d’actifs nets. Les héritages sont en effet une des institutions qui nuisent le plus à l’égalité des chances. Oui, il y a des impôts à payer lors d’une succession, mais il s’agit d’impôts qui étaient reportés et qui ont contribué à l’accumulation de ces actifs, comme sur des RÉER et des gains en capital, deux reports qui avantagent déjà les plus riches et qui n’ont pas en plus à être reportés aux prochaines générations. L’impôt sur les successions serait calculé après cela, donc sur un montant moins élevé que la valeur des actifs nets avant le décès.

En plus, comme les gens décèdent en moyenne à plus de 80 ans, la valeur de leurs actifs financiers a déjà diminué beaucoup avant leur décès. En conséquence, seuls les gens très riches qui lèguent plus d’un million $ seraient assujettis à l’impôt sur les successions. Il n’y a aucune raison d’inventer une nouvelle angoisse fiscale pour cette raison!

P.S. Ce texte a été envoyé sans succès à La Presse et au Devoir. Il a par contre déjà été publié par le Mouton Noir que nous remercions!

Les versements au Fonds des générations

15 septembre 2022

versements au Fonds des générationsLe Fonds des générations (FdG) s’est retrouvé fréquemment dans les manchettes au cours de la présente campagne électorale, en premier lieu sur la question des versements au fonds. QS veut interrompre ces versements, mais présenterait des budgets équilibrés; la CAQ veut les diminuer tout en présentant des déficits et en baissant les impôts; le PLQ baisserait aussi les impôts et présenterait des déficits importants (encore plus après avoir corrigé son erreur de 16 milliards $), mais en maintenant ces versements; le PQ retirerait un milliard $ du Fonds par année pour financer la transition énergétique, réduirait les versements de moitié et ferait une année de déficit élevé avant de présenter des budgets équilibrés les années suivantes; et le PCQ l’utiliserait comme prévu, pour faire diminuer la dette.

Le nom du FdG laisse aussi entendre qu’il est le symbole de l’équité intergénérationnelle, alors que l’avenir des jeunes dépend bien plus de la qualité des infrastructures et des institutions, comme l’école et les services publics, et encore plus de la réussite de la lutte contre le réchauffement climatique et de la mise en œuvre d’autres mesures environnementales. On se sert en fait de son nom pour faire dévier le débat sur l’équité intergénérationnelle sur des questions uniquement financières.

Tout le monde semble avoir une opinion sur le FdG, mais bien peu de personnes comprennent comment il fonctionne vraiment. Le principe à la base du FdG est de profiter du fait que les taux de rendement des sommes administrées par la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) sont supérieurs aux taux d’intérêt des emprunts faits par le gouvernement. Cela aurait permis au gouvernement de faire entre 2,1 milliards $ (selon l’auteur de ce texte) et 2,5 milliards $ (selon mes calculs) en 15 ans.

Comme je l’ai mentionné dans les quatre billets précédents que j’ai publiés sur le FdG, la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations qui l’a institué a en fait bien d’autres objectifs, surtout avec les dispositions de la Loi sur l’équilibre budgétaire. Ces deux lois forcent en effet le gouvernement à faire des surplus correspondant aux versements dans le Fonds et aux intérêts liés aux emprunts supplémentaires effectués pour maintenir le Fonds pour qu’un budget soit considéré équilibré. Si ces lois permettent de réduire bien plus la dette que les maigres profits générés par le Fonds (maigres par rapport à la baisse de la dette, mais non négligeables en eux-mêmes), elle prive ainsi le gouvernement de sommes qui auraient pu être utilisées pour améliorer la qualité de nos services publics (ou les empêcher de se détériorer autant) et dénature le débat sur l’utilisation des fonds publics. Dans ce contexte, les propositions bien différentes des partis sur la question des versements au FdG prennent une allure bien différente de ce qu’on entend sur la place publique, où on entend trop souvent que le fait de remettre en question ces versements est un crime contre les prochaines générations. Je vise justement avec ce billet à présenter les enjeux entourant les versements pour éclairer ce débat.

L’évolution des versements passés et prévus

J’ai réalisé les trois graphiques suivants à l’aide des données de divers budgets, de celles que j’avais compilées pour réaliser le dernier tableau de ce billet (après avoir vérifié si elles n’avaient pas été révisées) et de celles présentées dans le Rapport préélectoral sur l’état des finances publiques du Québec préparé par le Vérificateur général du Québec, essentielles pour la période des prévisions, période qui se situe à droite des lignes noires verticales que j’ai ajoutées à mes graphiques pour la faire ressortir clairement.

versements au Fonds des générations_1Le premier graphique présente l’évolution des versements au FdG. Comme on peut le voir, ces versements ont quintuplé entre 2006-2007 et 2021-2022, passant de 584 millions $ à 3,6 milliards $. Cette hausse s’explique surtout par l’ajout de sources de financement. Alors que les deux sources principales de revenus étaient à sa création les redevances hydrauliques versées par Hydro-Québec et par les producteurs privés d’hydroélectricité ainsi que les rendements du Fonds, le gouvernement a ajouté en 2014-2015 les revenus d’Hydro-Québec découlant de l’indexation du prix de l’électricité patrimoniale, la totalité des revenus miniers et une taxe spécifique sur les boissons alcooliques, puis en 2017-2018, une contribution annuelle fixe de 215 millions $ d’Hydro-Québec. En plus, le gouvernement verse occasionnellement des sommes provenant de sources irrégulières. N’oublions pas que tous ces versements diminuent d’autant les revenus réguliers de l’État.

Par ailleurs, le niveau élevé des versements en 2018-2019 vient d’un rendement anormalement élevé du capital du Fonds de 8,5 % alors que le rendement se situe en moyenne entre 4 % et 5 %. En outre, ce rendement a diminué l’année suivante en raison d’un taux moins élevé (5,1 %), mais surtout parce que le gouvernement a utilisé près de 8 milliards $ du capital du FdG pour rembourser une partie de la dette (en renouvelant en fait moins d’emprunts arrivant à échéance). Les prévisions de versements sont plus linéaires, car elles n’incluent pas de changements majeurs et utilisent les mêmes hypothèses de versements et de rendements année après année. Ils augmenteraient quand même de 42,7 % en cinq ans, malgré une baisse la première année due à un versement beaucoup plus élevé en revenus miniers l’année précédente (plus de 1 milliard $ en 2021-2022 par rapport à des versements gravitant autour de 400 à 500 millions $ les années suivantes). La hausse importante au cours de la période de prévision s’explique surtout par la forte croissance prévue (184 %, soit près du triple) des revenus d’Hydro-Québec découlant de l’indexation du prix de l’électricité patrimoniale, les versements provenant de cette source passant de 488 millions $ en 2021-2022 à 1,4 milliard $ en 2026-2027.

versements au Fonds des générations_2Le graphique ci-contre est pour moi le plus important. Il montre le pourcentage des revenus totaux du gouvernement qui sont redirigés vers le FdG. Ce pourcentage a triplé entre 2006-2007 et 2021-2022, passant de 0.84 % à 2,59 %. Même si aucune autre source de financement ne sera ajoutée, ce pourcentage augmenterait de 21,3 % en cinq ans, malgré la baisse la première année, passant de 2,59 % en 2021-2022 à 2,37 % en 2022-2023, puis à 3,15 % en 2026-2027. Cela montre que le Vérificateur général du Québec prévoit que les sources de financement du FdG augmenteront beaucoup plus fortement que les autres sources de revenus du gouvernement (42,7 % en cinq ans par rapport à 17,0 %). La hausse de la part des versements sur les revenus totaux fait en sorte que le gouvernement devrait faire des surplus encore plus important pour pouvoir respecter les deux lois mentionnées plus tôt. Voilà donc une autre bonne raison pour remettre en question ces versements et leur ampleur.

versements au Fonds des générations_3Le troisième graphique montre les effets des hausses des versements sur la valeur comptable du FdG lui-même. On remarquera peut-être que ce graphique contient un an de plus que les deux premiers graphiques, tout simplement parce que sa valeur à la fin de l’année 2026-2027 correspond à sa valeur au début de 2027-2028. Cette valeur a augmenté chaque année de 2006-2007 à 2017-2018, de 0 $ à 12,8 milliards $, même si ses profits ont été négatifs trois fois, surtout en 2008-2009, mais aussi en 2009-2010 et en 2010-2011, en raison de la saga du papier commercial, et même si le gouvernement a fait un retrait de 1 milliard $ en 2013-2014. Cette valeur a ensuite reculé en 2018-2019, à la suite d’un retrait majeur de près de 8 milliards $, et a peu augmenté l’année suivante en raison d’un autre retrait de 1,7 milliard $.

Le gouvernement avait justifié ces retraits en expliquant que les intérêts payés par le service de la dette pour maintenir le FdG risquaient de l’empêcher d’avoir un budget équilibré selon la définition de la Loi sur l’équilibre budgétaire, c’est-à-dire après les versements au FdG et le paiement des intérêts sur les prêts faits pour maintenir la valeur comptable du Fonds. Il avait ajouté que le risque financier augmentait avec la valeur du Fonds. En effet, si la saga du papier commercial n’a pas trop nuit au FdG, c’est parce ses placements atteignaient à peine plus de 1 milliard $ en 2008-2009. Avec les près de 38 milliards $ prévus dans le graphique en 2027-2028, l’impact du même événement serait 38 fois pire! D’ailleurs, comme la valeur du FdG devrait dépasser les 16 milliards $ cette année et même s’approcher des 20 milliards $ l’année suivante, je ne serais pas surpris que le gouvernement effectue un autre retrait du Fonds pour la même raison en 2023 ou en 2024 et qu’il l’utilise pour diminuer ses besoins d’emprunts, ce qu’on appelle dans les médias «rembourser la dette», alors qu’en fait, ces retraits ne changent absolument rien au montant de la dette, puisque la valeur de la dette est établie après avoir soustrait la valeur comptable du Fonds de la «vraie» dette. Cela dit, comme seuls le PLQ et le PCQ comptent faire les versements prévus, les deux lois mentionnées seront sûrement modifiées rapidement après l’élection.

Bref, les prévisions du Vérificateur général du Québec ne sont en fait qu’un canevas de départ pour que les partis bâtissent leur cadre financier selon les mêmes bases. Cela dit, jusqu’à maintenant, seul QS suit scrupuleusement ce canevas, selon Luc Godbout, et possiblement le PCQ qui a publié son cadre financier hier seulement.

Et alors…

Comme la question est déjà assez complexe en elle-même, j’ai tenté de laisser de côté d’autres aspects de la question, comme les cibles pour le niveau de la dette sur le PIB et pour la dette représentant les déficits cumulés (qu’on appelle parfois «mauvaise dette», comme si emprunter pour construire des routes générait une dette plus acceptable que d’emprunter pour améliorer la qualité de l’éducation ou des services en santé). Je n’ai toutefois pas pu éviter quelques sujets connexes, comme les retraits, les rendements, les profits, les coûts liés à son maintien, mais c’était inévitable pour bien comprendre l’impact de ces versements.

Comme on l’a vu, la question des versements est intimement liée avec l’instrumentalisation du FdG par les deux lois qui l’encadrent et qui forcent en fait les gouvernements à faire des surplus. D’ailleurs, selon les données que j’ai compilées, ces surplus se sont élevés à environ 24,5 milliards $ en 15 ans (21 pour les versements, 2,5 pour les intérêts imputés au service de la dette et 1 dans la réserve de stabilisation, qui représente les surplus accumulés en plus de ceux obligés par les lois et qui peut être utilisée en cas de déficits ou de surplus moins élevés que ceux obligés par les lois), soit environ 10 fois plus que les profits de 2,5 milliards $ que j’ai estimés. En fait, sans cette obligation de surplus, je ne serais même pas contre qu’on laisse ses profits au Fonds, et même qu’on fasse des versements financés par des emprunts jusqu’à ce que la valeur comptable du Fonds atteigne 20 milliards $ environ (assez pour maximiser les profits sans prendre trop de risques), mais pas dans le cadre actuel où les lois forcent les gouvernements à faire des surplus.

En fait, le plus important n’est pas de savoir si les partis ont raison ou pas d’interrompre ou de réduire les versements, mais bien plus d’analyser ce qu’ils veulent faire avec les sommes qui sont ainsi libérées. Le faire pour diminuer les impôts est ridicule, dans le contexte actuel de vieillissement de la population et surtout de détérioration des infrastructures (comme les écoles) et des services publics (logement social, services de garde, santé, éducation, etc.), et d’urgence climatique. Mais, le faire pour améliorer les services publics et financer la transition écologique, c’est ça qui peut le plus contribuer à une véritable équité intergénérationnelle et même intragénérationnelle!

Pourboire

12 septembre 2022

PourboireAvec son livre Pourboire – Une sociologie de la restauration, Jules Pector-Lallemand, doctorant en sociologie, montre que «la restauration n’est pas qu’un simple lieu de travail, mais un «monde à part», une véritable puissance culturelle dont le magnétisme attire celles et ceux qui traversent son champ dans un style de vie unique, marqué par une sociabilité alcoolisée et une esthétique gourmande».

Apéritif

Un monde à part : Le débat sur les conditions de travail et le partage des pourboires a été relancé lors de la réouverture des restaurants après leur confinement au cours de la pandémie de COVID-19. Ce débat, ainsi que son expérience de trois ans dans la restauration, amènent l’auteur à se pencher non sur cette question, mais sur «l’univers de sens des personnes qui composent le monde de la restauration». Il explique ensuite l’approche sociologique qu’il mettra en œuvre dans ce livre, notamment pour mieux comprendre la particularité des personnes dont le revenu provient majoritairement de pourboires.

Entrées

1. Percer le circuit fermé : L’auteur aborde les critères d’embauche dans la restauration; l’apprentissage (dont le mimétisme et le mentorat); les promotions; les commérages et la défense des statuts selon le poste; l’appréciation du travail par le pourboire et l’importance de goûter les plats et les vins qu’on sert.

2. Servir : Pour faire le service correctement, il faut maîtriser la vague (ou le rush ou encore le coup de feu) et encore plus le flip (le changement de client.es); posséder les qualités nécessaires pour y faire face; endurer les client.es «gossant.es» et développer de bonnes relations avec les client.es tannant.es (client.es régulier.ères ou collègues d’autres restaurants ou bars).

3. En coulisses : Lors des vagues, les seules pauses socialement acceptées sont celles pour fumer une cigarette, ce qui porte parfois des non-fumeur.euses à commencer à fumer. L’auteur aborde aussi les conversations entre employé.es; les lieux cachés des client.es qui leur sont réservés pour manger et d’autres fonctions (entre autres hygiéniques); les exigences sexistes sur l’apparence et les rapports avec les différents types de patron.nes (d’agréables à contrôlant.es et même à fraudeur.euses).

Plats de résistance

4. Pourboire et ritualité : L’auteur explore dans ce chapitre les méthodes d’acquisition des pourboires. Il aborde notamment :

  • le moment de la collecte (ou du paiement de la facture);
  • les différents modes de partage des pourboires, leur comptabilisation et leur récupération;
  • les spécificités du pourboire selon les types de restaurants;
  • l’utilisation différente de l’argent des pourboires et des salaires;
  • les origines du pourboire et son histoire dans le monde et au Québec, qui font ressortir son aspect ambivalent, aussi bien associé à la reconnaissance qu’à l’exploitation des employé.es de service.

5. Sociabilité : L’auteur explore cette fois «quelques moments typiques de la vie» dans cette industrie :

  • la consommation d’alcool durant (pour goûter…) et après le travail (le party), sur le lieu de travail (en commençant avec une bière staff, offerte par l’employeur) ou ailleurs, où iels sont considéré.es comme des client.es privilégié.es;
  • la participation à des événements sociaux spéciaux et le partage d’anecdotes (pas toujours innocentes) qui développent la solidarité et le sentiment d’appartenance à l’industrie surtout à la communauté des personnes qui y travaillent;
  • les différences des comportements sociaux, d’apprentissage et au travail entre les employé.es de carrière et les employé.es de passage;
  • le don et le contre-don entre les employé.es;
  • le décalage des périodes de travail, tant horaires qu’hebdomadaires, qui favorise le maintien avec la communauté de l’industrie, mais l’isole du reste de la société.

Dessert

6. Esthétique : Ce chapitre, encore moins représentatif que les autres, porte sur les goûts particuliers des membres de son échantillon qui travaillent dans des établissements dispendieux, mais décontractés, ou qui les fréquentent, et qui ont développé une sous-culture au sein de l’industrie. Ces personnes ressentent de la fierté de travailler dans des restaurants qui ont développé des créneaux particuliers, avec par exemple des producteur.trices locaux.ales, des circuits courts et de la nourriture bio. L’auteur donne de nombreux exemples du climat (ou de l’ambiance) qui règne dans ces établissements et de la complicité entre les employé.es et les client.es. L’auteur présente, avec des exemples, les concepts d’authenticité, d’humanisme, de restaurants aventuriers, du style distingué et de différenciation.

Addition

7. Le problème des conduites dépensières : L’auteur revient sur une observation mentionnée à plusieurs reprises, soit la tendance de bien des personnes interrogées à dépenser presque entièrement leurs revenus de pourboire dès qu’elles le reçoivent, souvent pour des partys ou d’autres dépenses non essentielles. Il associe ces dépenses au concept de la consommation ostentatoire (qu’il ne nomme pas ainsi), dépenses effectuées comme marqueur social ou comme signe d’appartenance sociale à un milieu. Il analyse ensuite les motifs liés à ce comportement sous différents angles (plaisir, réseautage, obligation, image, intégration, mimétisme, etc.) ainsi que l’aspect symbolique d’une somme remise en dehors de la paye régulière.

Épilogue digestif

Le mauvais rêve : L’auteur raconte ses impressions et sentiments en retournant comme client dans un restaurant-bar où il a travaillé. Il relativise ensuite les conclusions de reportages qui présentent surtout les aspects négatifs du travail dans la restauration sans mentionner ses aspects plus positifs (camaraderie, ambiance, plaisir, etc.).

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est relativement court et facile à lire, même si écrit par un sociologue (je blague). Il nous révèle des comportements propres à un secteur qu’on pense bien connaître, mais en fait surtout de l’extérieur, alors que le livre porte bien davantage sur ses aspects intérieurs. On peut toutefois se demander si le petit échantillon de l’auteur (16 personnes) est représentatif, mais, au moins, l’auteur n’a aucune prétention à cet effet, même si je trouve qu’il tend parfois à généraliser à partir de cet échantillon, et même parfois à partir de sous-échantillons (mais moins que l’éditeur dans le texte de la quatrième de couverture d’où est tirée l’amorce de ce billet). Non seulement cet échantillon n’est formé que de travailleur.euses à pourboire, ce qui ne pose pas problème, puisque c’est l’objet du livre, mais il provient d’établissements, bars et surtout restaurants, haut de gamme (il mentionne avoir exclu les personnes travaillant dans les chaînes de restauration) en milieu urbain. En outre, conséquence de la restriction aux employé.es à pourboire (essentiellement des serveur.eurs), on en apprend peu sur les autres employé.es de la restauration (cuisinier.ères, aide-cuisinier.ères, plongeur.euses, etc.) et à peine sur leurs relations, sinon que les employé.es à pourboire font partie de la «classe supérieure» de la restauration et que les autres employé.es ne semblent pas faire partie de la communauté des employé.es de l’industrie dont nous parle longuement l’auteur. Il est clair qu’il nous parle en fait du style de vie d’une partie de la communauté d’une partie des employé.es d’une partie de l’industrie, ce que l’auteur reconnaît sans problème. Malgré ces bémols, qui sont en fait plus des précisions que des reproches, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre. Il y a peu de notes (17). Elles sont toutes des compléments d’information (les références sont dans le corps du texte et sont explicitées dans la bibliographie à la fin du livre) et sont en bas de page.

Le marché du travail en août 2022 au Québec et la COVID-19

10 septembre 2022

marché du travail août 2022 Québec et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à août 2022 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et jusqu’en juillet de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais dans ce billet commenter brièvement celles d’août 2022 pour le Québec et au Canada.

Août 2022 au Canada et au Québec

Comme les mois passés, les manchettes des médias sur les données sur le marché du travail publiées par Statistique Canada vendredi dernier ont été consacrées en premier lieu au taux de chômage. Ce mois-ci, c’est plus compréhensible qu’auparavant, car il a augmenté de façon nette aussi bien au Canada (où il est passé de 4,9 % en juillet à 5,4 % en août) qu’au Québec (de 4,1 % à 4,5 %). Malgré cette similitude, le contexte est bien différent dans ces deux territoires, car l’emploi a baissé de 0,2 % ou de près de 40 000 au Canada, alors qu’il a augmenté de 0,6 % pu de 27 000 au Québec. En fait, l’évolution contradictoire de l’emploi et du chômage au Québec m’a fait penser à la situation similaire qu’on a vue la semaine précédente aux États-Unis, et à peu près pour la même raison.

En effet, alors que l’emploi a baissé de 53 000 ou de 1,2 % entre mars et juillet, et que le taux d’emploi diminuait de 1,0 point de pourcentage (de 61,8 % à 60,8 %), le taux de chômage fut de 4,1 % au cours de ces deux mois, et même en fait un peu plus bas en juillet qu’en mars (4,08 % par rapport à 4,13 %). Et, il s’adonne que lors du mois où on observe la plus forte croissance de l’emploi depuis février, le taux de chômage augmente de 0,45 point (de 4,08 % à 4,53 %)! Comme aux États-Unis, cette contradiction apparente s’explique par l’évolution de l’inactivité et du taux d’activité. En effet, alors que la population inactive avait augmenté de 84 000 et que le taux d’activité avait baissé de 1,04 point de pourcentage entre mars et juillet, voilà la population inactive qui baisse en un seul mois de 42 000, soit la moitié de la hausse des quatre mois précédents. De même, le taux d’activité a augmenté de 0,63 point en août, annulant cette fois 60 % de la baisse des quatre derniers mois. Comme je l’ai mentionné dans mon analyse des données pour les États-Unis, cela ressemble drôlement à une correction de données «en raison des marges d’erreur de cette enquête, de changements dans la saisonnalité des emplois ou encore des deux».

Faisant aussi penser à une correction, le taux d’emploi des jeunes (15 à 24 ans) a augmenté de 1,7 point en août, après une baisse de 2,1 points en quatre mois, Par contre cette hausse n’a pratiquement touché que les jeunes hommes (+3,1 points par rapport à +0,1 point pour les jeunes femmes), alors qu’elles ont été les seules à subir la baisse des quatre mois précédents (-4,9 points par rapport à +0,6 point pour les jeunes hommes). Bref, le mystère plane encore sur cette question. À suivre!

La hausse du salaire horaire a grandement ralenti au Québec en août, avec une hausse de 6,9 % (5,9 % pour les hommes et 8,7 % pour les femmes) entre août 2021 et août 2022, bien moins qu’entre les mois de juillet 2021 et 2022 (8,1 %), mais toujours plus qu’au Canada où la hausse fut au contraire un peu plus forte qu’en juillet (5,4 % en août par rapport à 5,2 % en juillet). En outre, la hausse des salaires d’ août 2021 à août 2022 a varié de façon importante selon les provinces, se situant à moins de 2 % en Alberta et celles des autres provinces ne surpassant pas celle au Québec. Je rappelle que ce n’est pas parce que la moyenne des salaires horaires a augmenté de 6,9 % au Québec que les travailleur.euses ont reçu en moyenne des hausses de 6,9 %, cette hausse résultant en partie d’effets de composition industriels et professionnels (voir ce billet).

Et alors…

Je n’ai pas grand-chose à ajouter, sinon de dire que les données étranges des derniers mois finiront bien par se replacer! Cela dit, avec la dernière hausse du taux directeur annoncée cette semaine par la Banque du Canada et le fait qu’elle «estime que le taux directeur va devoir augmenter davantage», les prochaines données de l’EPA ne devraient pas être très positives.

Le marché du travail en août 2022 aux États-Unis et la COVID-19

8 septembre 2022

marché du travail août 2022 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à juillet 2022 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais dans ce billet commenter celles d’août 2022 pour les États-Unis. Les données pour le Québec et le Canada ne seront publiées que le 9 septembre.

Août 2022 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 2 septembre pour août 2022) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données d’août 2022 par le BLS n’a pas fait exception. Par exemple, cet article de La Presse (en fait de l’Agence France-Presse et repris en grande partie dans ceux publiés par Radio-Canada et par Le Devoir, les trois ayant d’ailleurs le même titre à un mot près) mentionne que les créations d’emploi «ont fortement ralenti, à 315 000, contre 526 000 en juillet (données révisées à la baisse)», sans préciser que la donnée sur l’emploi vient de l’ES (voir le premier nombre inscrit à la dernière colonne de ce tableau) et que le «taux de chômage a augmenté en août, pour la première fois depuis janvier, grimpant à 3,7 %», sans indiquer non plus que la donnée sur le taux de chômage vient de la HS (voir la septième ligne de cet autre tableau), laissant penser que ces données sont liées, alors qu’elles ne le sont pas. Par contre, seul l’article de La Presse mentionne une autre donnée, soit celle du taux d’activité, même s’il le fait avec un anglicisme, en ajoutant que «le taux de participation a augmenté de 0,3 point, et s’établit à 62,4 %».

– emploi, taux de chômage et activité

Cette fois, pour la première fois depuis au moins cinq mois, les données sur l’emploi sont à première vue comparables dans les deux enquêtes. En effet, l’emploi a augmenté de 442 000 emplois selon la HS (voir le nombre à la quatrième ligne de la dernière colonne de ce tableau), quand même 127 000 de plus que la hausse de 315 000 selon l’ES. Par contre, si on tient compte du fait que l’emploi de juin 2022 selon l’ES a été révisé à la baisse de 105 000 et celui de juillet 2022 de 2000, pour une révision totale de -107 000 emplois, on constate que le nombre d’emplois publié pour août était plus élevé de «seulement» 208 000 que celui publié pour juillet, ce qui augmente l’écart entre les deux estimations à 234 000 emplois (+208 000 pour l’ES et +442 000 pour la HS). Si on tient en plus compte de la baisse de 93 000 travailleur.euses autonomes qui a été captée par la HS, mais pas par l’ES (qui ne porte que sur les salarié.es), cela fait passer l’écart de la variation du nombre de salarié.es à 327 000 (+208 000 pour l’ES et +535 000 pour la HS), écart rendu nettement plus important qu’il en donnait l’impression au départ.

Cet écart à l’avantage de la HS est à l’inverse de ceux des quatre mois précédents et fait passer la différence entre les deux enquêtes de la hausse du nombre de salarié.es depuis mars de 1 550 000 en juillet à 1 226 000 en août, soit +1 888 000 pour l’ES et +662 000 pour la HS, écart qui étonne quand même encore. Comme l’a fait remarquer Dean Baker dans un billet récent, c’est loin d’être la première fois que les données mensuelles de la HS ne correspondent pas avec celles de l’ES et même que cet écart se maintienne plusieurs mois, mais, éventuellement, cet écart se réduit, ce qui a probablement commencé à se produire avec les données d’août. En plus, la hausse du taux de chômage survient au moment où le nombre de prestataires de l’assurance-chômage montre une baisse au cours de la semaine de référence de la HS (7 au 13 août). Cela est une autre indication qu’il faut prendre avec de grosses pincettes les données mensuelles de la HS (comme celles de l’EPA au Canada).

Par ailleurs, la hausse de 315 000 emplois selon l’ES est du même ordre de grandeur que celle de 280 000 anticipée par les prévisionnistes. Par contre, leur prévision d’un maintien du taux de chômage à 3,5 % ne s’est pas réalisée, celui-ci augmentant de 0,2 point à 3,7 %. En fait, cette hausse est une bonne nouvelle, car elle est accompagnée d’une baisse de 613 000 personnes inactives (ce qui annule 60 % de la hausse de 1,0 million observée entre mars et juillet) et, par voie de conséquence, d’une hausse de 0,3 point du taux d’activité, de 62,1 % en juillet à 62,4 % en août (voir la troisième ligne de ce tableau), faisant passer le recul par rapport à février 2020 (63,4 %) de 1,3 à 1,0 point. Ainsi, la hausse de 344 000 chômeur.euses signifie surtout que beaucoup plus de personnes sans emploi ont commencé à chercher des emplois en août.

Entre février 2020 et août 2022, l’emploi a augmenté de 240 000 (ou de 0,16 %) selon l’ES, mais a diminué de 134 000 (-0,08 %) selon la HS. Si on tient compte en plus de la hausse de 51 000 travailleur.euses autonomes (ou de 0,5 %) et si on ne retient que les salarié.es de la HS, l’écart s’élargit, avec une hausse de 0,16 % pour l’ES et une baisse de 0,12 % pour la HS, différence qui n’est quand même pas énorme. Cela dit, l’écart entre les résultats des deux enquêtes risque de se creuser lors de la révision des données de l’ES en janvier prochain, car les données préliminaires que le BLS a publiées à ce sujet le 24 août montrent une correction à la hausse de 462 000 emplois en se basant sur les données publiées en mars dernier. Or, il semble que les révisions finales sont rarement bien différentes des révisions préliminaires.

Pour mieux comparer les situations de février 2020 et d’août 2022, il faut aussi tenir compte du fait que la population adulte a augmenté de 1,75 % (ou de 4,56 millions de personnes) entre ces deux mois. Si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,2 % au lieu de 60,1 % comme en août 2022, il y aurait 2,9 millions d’emplois de plus (ou 1,8 %) en août 2022, c’est-à-dire 161,6 millions au lieu de 158,7 millions. Par contre, si je me base sur cette estimation récente de Jason Furman et Wilson Powell III du Peterson Institute for International Economics (PIIE), le vieillissement de la population a fait baisser mécaniquement le taux d’emploi de 0,5 point. En appliquant cette baisse, le taux d’emploi correspondant à la situation de février 2020 se situerait alors à 60,7 % en août 2022. Avec ce taux, le nombre d’emplois aurait atteint 160,3 millions, soit 1,6 million de plus (ou 1,0 %) qu’observé en août 2022 (158,7 millions). Cette estimation (1,6 million d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour que le marché du travail des États-Unis retrouve sa situation d’avant la pandémie. Ces calculs montrent que le vieillissement de la population a eu un effet (-1,3 million d’emplois) 2,2 fois moins élevé que celui de la hausse de la population adulte (+2,9 millions d’emplois) pour expliquer l’écart total avec la situation de février 2020. Notons qu’au Québec, l’impact du vieillissement (-78 900 emplois) fut au contraire plus élevé que celui de la hausse de la population adulte (+73 500) entre février 2020 et juillet 2022 (les données d’août ne seront publiées que vendredi prochain).

– emploi selon le genre et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 315 000 emplois en août 2022 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 223 000 emplois chez les hommes (+0,29 %) et de 92 000 emplois chez les femmes (+0,12 %). Entre février 2020 et août 2022, l’emploi a baissé de 98 000 (-0,13 %) chez les femmes pendant qu’il augmentait de 338 000 (+0,44 %) chez les hommes. Les principales hausses du côté industriel en août 2022 se sont observées dans :

  • les services professionnels, scientifiques et techniques (+68 000 emplois);
  • les soins de santé et assistance sociale (+61 500 emplois);
  • le commerce de détail (+44 000 emplois);
  • les loisirs et l’hospitalité (+31 000 emplois, dont 18 200 dans les services de restauration et les débits de boisson);
  • les services administratifs, services de soutien, services de gestion des déchets et services d’assainissement (+28 100 emplois);
  • la fabrication (+22 000 emplois);
  • la construction (+16 000 emplois);
  • le commerce de gros (+15 100 emplois).

Même si le secteur des loisirs et de l’hospitalité se classe régulièrement au premier rang des hausses d’emploi depuis janvier 2021 (mais quatrième ce mois-ci), il lui reste encore plus de 1,2 million d’emplois à pourvoir pour retrouver son niveau de février 2020. Les administrations publiques connaissent aussi un recul important de 645 000 emplois entre février 2020 et août 2022. Comme l’emploi selon l’ES est rendu plus élevé de 240 000, cela montre que ces pertes de 1,86 million d’emplois ont été compensées par des hausses de 2,1 millions d’emplois dans d’autres industries, dont 1,05 million dans les services professionnels et administratifs. Cela représente un changement structurel important qui explique au moins en partie la hausse du salaire moyen depuis quelques mois, quoique cette hausse soit demeuré bien au-dessous du taux d’inflation (+5,2 % en août sur une base annuelle par rapport à un taux d’inflation de 8,5 % en juillet).

– conséquence de l’inactivité

Entre février 2020 et août 2022, le nombre chômeur.euses a augmenté de 297 000 personnes pendant que le nombre de personnes inactives augmentait de 4,4 millions! Si le taux d’activité avait été de 62,9 % en août 2022 (63,4 % en février 2020 moins le 0,5 point dû au vieillissement) au lieu de 62,4 % comme en août 2022, il y aurait 1,4 million de personnes inactives de moins et 1,4 million de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 1,7 million de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 297 000) et le taux de chômage ainsi ajusté aurait atteint 4,5 % en août 2022 plutôt que 3,7 %, en hausse de 1,0 point de pourcentage plutôt que de 0.2 point par rapport à celui de février 2020 (3,5 %). Ce taux de chômage ajusté de 4,5 % reflète mieux la détérioration du marché du travail depuis février 2020 que le taux officiel de 3,7 %. Cela dit, il serait étonnant que le taux de chômage ajusté baisse autant au cours des prochains mois, car le communiqué du BLS mentionne qu’il ne reste que 523 000 personnes inactives qui disent ne pas avoir cherché d’emploi en raison de la pandémie, alors qu’il y en avait 1,2 million en février, ce qui montre qu’il y a de moins en moins de personnes qui sont inactives en raison de la pandémie. Les autres personnes qui ont joint la population inactive l’ont donc fait pour d’autres raisons, qui font l’objet de nombreuses hypothèses (dont la retraite anticipée et le manque de places en service de garde, ce qui expliquerait que l’emploi ait augmenté chez les hommes mais baissé chez les femmes depuis février 2020). Cela dit, la fin de la pandémie, si jamais elle survient, pourrait attirer d’autres personnes que celles-là sur le marché du travail.

Et après?

Les tendances pour les prochains mois sont incertaines. Voici les facteurs qui influencent le plus ces tendances :

  • le nombre de cas de COVID-19 est à la baisse depuis quelques semaines;
  • comme mentionné plus tôt, les données du BLS montrent une baisse du nombre de personnes inactives qui disent ne pas avoir cherché d’emploi en raison de la pandémie;
  • le nombre de personnes atteintes de la COVID longue est en hausse, ce qui a sûrement un effet sur le marché du travail;
  • le nombre de prestataires d’assurance-chômage est assez stable depuis quelques semaines, mais le nombre de nouvelles demandes a diminué un peu depuis deux ou trois semaines;
  • il restait en août 2022 selon la HS environ 1,6 million d’emplois à rattraper pour retrouver la situation sur le marché du travail de février 2020 en tenant compte de la hausse de la population adulte et de son vieillissement, nombre en forte baisse depuis le début de 2022;
  • la hausse du taux de chômage et du taux d’activité montre que plus de gens travaillent et veulent travailler;
  • la FED devrait hausser à nouveau son taux directeur;
  • la guerre en Ukraine et les difficultés d’approvisionnement ont encore le potentiel de nuire à l’économie des États-Unis;
  • le PIB aurait, selon les données préliminaires, diminué un peu au cours des deux premiers trimestres de 2022. Notons toutefois que la baisse du premier trimestre était due en premier lieu à une baisse des stocks accumulés durant la pandémie, ce qui n’est pas une mauvaise chose, et que ces données seront révisées au cours des prochains mois.

Face à tous ces facteurs, il est presque certain que la croissance de l’emploi entre août et septembre sera moins forte qu’au cours des sept premiers mois de 2022, et il est loin d’être impossible que l’emploi cesse d’augmenter et qu’il commence à baisser, quoique cela serait étonnant.

Et alors…

La bonne tenue du marché du travail aux États-Unis m’a un peu étonné. Je ne m’attendais pas à une baisse de l’emploi, mais pas non plus à une hausse aussi forte. Comme l’a souligné Dean Baker, les données très positives de la HS, quand on n’interprète pas de façon fautive la hausse du taux de chômage négativement, peuvent en fait n’être qu’un redressement statistique des baisses inexplicables des derniers mois en raison des marges d’erreur de cette enquête, de changements dans la saisonnalité des emplois ou encore des deux. Comme le mois dernier, la plus grande incertitude se trouve du côté de l’interprétation que la FED fera de la situation de l’emploi et des tendances de l’inflation, en légère baisse en juillet, car une nouvelle hausse pourrait très bien étouffer la reprise de l’emploi et même faire tomber ce pays en récession.