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Retour sur le marché du travail de mars 2020

4 juin 2020

Dans mon billet sur les données du mois de mars de l’Enquête sur la population active (EPA), je m’interrogeais sur certaines estimations de l’emploi par industrie au Québec en raison de leurs marges d’erreur importantes et avais précisé que je comptais bien «vérifier les sous-secteurs les plus atteints quand les données» de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) pour mars seraient publiées, ce qui fut fait jeudi dernier.

En effet, alors que les estimations de l’EPA sont sujettes à d’importantes marges d’erreur, surtout pour les données désagrégées comme celles sur l’emploi par industrie, les données de l’EERH n’ont pas de marge d’erreur, car elles proviennent d’un recensement des salarié.es de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye. Ainsi, alors que l’EPA ne fournit des estimations que pour 19 niveaux de désagrégation industrielle, l’EERH en publie pour 398! Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleur.euses autonomes, les salarié.es du secteur de l’agriculture, les grévistes, les personnes en lock-out et les personnes en congé sans solde, alors que les estimations de l’EPA le font. Le plus grand défaut de ces données est qu’elles ne sont publiées que près de deux mois après celles de l’EPA et carrément deux mois après les faits.

Données industrielles

Le tableau qui suit, basé sur le contenu des tableaux 14-10-0223-01 et 14-10-0355-01 de Statistique Canada, compare les données désaisonnalisées sur l’emploi de février et mars 2020 selon l’EPA et l’EERH, et souligne les différences entre ces données.

Notons que ces différences peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs. Par exemple, la différence de plus de 550 000 emplois entre les estimations de l’EPA en février 2020 (4 384 500) et les données de l’EERH (3 815 175) s’explique surtout par le fait que les données de l’EERH ne couvrent que les salarié.es non agricoles et donc pas les travailleur.euses autonomes et les salarié.es du secteur de l’agriculture. Ce facteur joue aussi un rôle dans la différence du pourcentage de baisse de l’emploi entre février et mars entre les estimations de l’EPA (-6,0 %) et les données de l’EERH (-7,5 %). On peut en effet voir dans le tableau ci-contre que si l’emploi global des estimations de l’EPA a baissé de 6,0 %, cette baisse fut de 6,8 % pour les employé.es (ou salarié.es). J’ai aussi indiqué dans ce tableau pour information les baisses spécifiques de l’emploi chez les employé.es des secteurs publics et privés (semblables au Québec, mais très différentes dans le reste du Canada) et celles, beaucoup moins importantes, chez les travailleur.euses autonomes (0,6 % au Québec et 1,4 % dans le reste du Canada). Notons que, lors de récessions, la baisse d’activités autonomes se traduit plus souvent par une baisse des heures travaillées et des revenus (ce qui fut le cas) que par une perte d’emploi, les travailleur.euses autonomes n’abandonnant pas leur emploi pour une baisse d’activités qu’ils et elles jugent temporaire.

Comme l’absence des travailleurs autonomes n’explique qu’environ la moitié de la différence de la baisse de l’emploi entre les données de l’EERH et les estimations de l’EPA, il est clair que d’autres facteurs ont pu jouer. On pourrait penser à la marge d’erreur des estimations de l’EPA, ce qui est possible, mais il y en a au moins un autre. En effet, la semaine de référence de l’EPA était du 15 au 21 mars et celle de l’EERH était du 25 au 31 mars. Habituellement, cette différence a peu d’impact, mais le 25 mars est justement le premier jour de la réduction des activités jugées non prioritaires par le gouvernement. On peut d’ailleurs voir dans le premier tableau que la baisse de l’emploi dans les secteurs les plus touchés par cette réduction fut beaucoup plus élevée dans les données de l’EERH que dans les estimations de l’EPA :

  • construction, baisse de 0,8 % selon l’EPA et de 15,0 % selon l’EERH;
  • fabrication (ou secteur manufacturier), baisses de 0,2 % et de 9,2 %;
  • commerce de détail et de gros, baisses de 4,7 % et de 10,3 %;
  • autres services (réparation d’automobiles, salons de coiffure, etc.), baisses de 5,8 % et de 12,1 %.

Notons aussi qu’un facteur autre que ceux mentionnés peut expliquer l’écart de volume d’emploi entre ces deux types de données. En effet, alors que, pour l’EERH, l’industrie à laquelle appartient un employeur est déterminée par son attribution par l’Agence du revenu du Canada (ARC) lors de son enregistrement, cette industrie est attribuée en fonction des réponses des personnes interrogées pour l’EPA. Ce facteur pourrait expliquer les différences de volume d’emplois importants dans les services professionnels, scientifiques et techniques et les services aux entreprises, services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien.

J’ai aussi produit un tableau semblable pour le reste du Canada. On peut y voir que les différences de niveaux de croissance globale et par industrie y sont en général beaucoup moins élevées, probablement parce que les autres provinces n’ont pas imposé autant de réductions d’activités non prioritaires que le Québec ou parce qu’elles les ont adopté par après (un peu des deux, en fait).

Les données par sous-secteurs de quelques industries

Comme mentionné en amorce, je visais par ce billet à vérifier quels sous-secteurs des industries les plus atteintes avaient subi les pertes les plus importantes. Pour ce faire, j’ai toutefois dû utiliser un tableau contenant des données non désaisonnalisées (le tableau 14-10-0201-01), car le tableau avec les données désaisonnalisées utilisé pour les tableaux précédents ne fournit des données que pour 26 industries au lieu de 398. Le fait que ces données soient non désaisonnalisées explique que les taux de baisses d’emplois que je présenterai dans cette section ne correspondent pas parfaitement à ceux du premier tableau. Cela dit, les différences sont moins importantes que je le pensais, surtout pour la construction (16,5 % par rapport à 15,0 %).

– Construction

Comme on peut le voir dans le tableau ci-contre, l’emploi a diminué dans tous les sous-secteurs de la construction entre février et mars 2020. Les baisses les plus importantes ont été observées dans la construction résidentielle (21 %), la plus touchée par la réduction des activités non prioritaires, et chez les entrepreneurs en installation d’équipements techniques (électricité, plomberie et autres, 20 %). Par contre, l’emploi a beaucoup moins diminué dans la construction de routes, de rues et de ponts (4 %), secteur dont les activités sont souvent essentielles pour la sécurité de la population.

– Fabrication

Dans la fabrication (ou dans le secteur manufacturier), dont beaucoup d’activités furent jugées non prioritaires juste après la semaine de référence de l’EPA, la baisse du nombre d’emplois entre février et mars en données non désaisonnalisées fut de 9,6 % (plutôt que de 9,2 % en données désaisonnalisées et de 0,2 % selon les estimations de l’EPA effectuées une semaine plus tôt) et s’est observée dans tous les sous-secteurs, sauf dans la fabrication du papier, qui faisait partie des industries jugées essentielles (à cause du papier de toilette, j’imagine!). Les baisses les plus importantes furent dans la fabrication de produits en cuir (28 %), de meubles (25 %) et de vêtements (24 %), tandis que les plus faibles furent dans la fabrication d’aliments, industrie jugée essentielle (4 %), et dans la première transformation des métaux (4 %, mais seulement 1 % dans la production et la transformation d’aluminium, industrie qui a réussi à convaincre le gouvernement du caractère prioritaire de ses activités).

– Services d’enseignement

Dans mon billet sur les données de l’EPA du mois de mars, je m’étonnais de la forte baisse des estimations de l’emploi dans les services d’enseignement (de 22,8 % ou de 72 600). J’y disais d’ailleurs avoir hâte de vérifier quels sous-secteurs de ces services avaient bien pu baisser autant. Je n’ai dans ce contexte pas été surpris de constater que les données d’avril de l’EPA indiquaient une hausse de l’emploi de près de 18 000 dans ce secteur, pour ramener la baisse entre février et avril à 55 000 (ou 17,3 %), J’ai aussi ajouté dans mon billet sur les données d’avril qu’il «faut prendre ces niveaux de baisse avec des pincettes» en raison des marges d’erreur importantes des estimations de l’EPA. Même importante, la marge d’erreur à 95 % n’est tout de même que de 11 000 dans cette industrie, selon les données du tableau 14-10-0355-01 de Statistique Canada. Il semble que le 5 % des cas où l’erreur est plus grande que 11 000 est arrivé en mars pour ce secteur, car les données de l’EERH ne montrent qu’une baisse de 3000 emplois ou de 0,9 %, comme on peut le voir dans le premier tableau de ce billet ou de 3200 (toujours à 0,9 %) dans le tableau ci-contre (en données non désaisonnalisées, je le rappelle). Cela dit, ce tableau montre quelques baisses importantes, mais surtout dans les sous-secteurs «hors du secteur de l’éducation primaire, secondaire, collégial ou universitaire», comme j’en émettais l’hypothèse dans mon billet sur les données de mars de l’EPA. Ces baisses plus importantes ne peuvent toutefois pas influencer beaucoup l’évolution de l’emploi dans ce secteur, en raison du faible volume d’emploi dans ces sous-secteurs. On notera aussi une faible baisse de l’emploi dans les écoles primaires et secondaires (1,8 %), et de faibles hausses aux niveaux collégial et universitaire (3,1 % et 1,9 %). Il semble donc que la baisse de l’emploi dans les estimations de l’EPA soit due à la marge d’erreur, ou que l’EPA ait considéré sans emploi les personnes qui étaient payées, mais sans heures de travail. Mais, ce ne sont que des hypothèses non vérifiables.

– Soins de santé et assistance sociale

Dans le secteur des soins de santé et de l’assistance sociale, les baisses selon l’EPA et l’EERH furent comparables, soit de respectivement 2,7 % et 2,6 %. La moitié de cette baisse vient des bureaux de médecins, dentistes et autres praticien.nes, et l’autre moitié des services d’assistance sociale, dont les services de garde. Je n’ai donc pas jugé pertinent de présenter un tableau avec les données pour les 17 sous-secteurs de cette industrie.

– Information, culture et loisirs

Dans les industries de l’information, de la culture et des loisirs, la baisse fut beaucoup plus forte dans les estimations de l’EPA (14,5 %) que dans les données de l’EERH (6,3 %). Comme pour l’enseignement, je ne m’explique pas cet écart. C’est chez les artistes, auteur.es et interprètes que la baisse fut la plus forte en pourcentage (18 %), mais, en nombre, ce fut dans les autres services de divertissements et loisirs (4300 emplois), dans les industries du film et de la vidéo (1130), et dans les télécommunications (1100). Encore là, le grand nombre de sous-secteurs (près de 20) m’a convaincu de ne pas présenter de tableau.

– Services d’hébergement et de restauration

La baisse de l’emploi dans les services d’hébergement et de restauration fut la plus importante de toutes les industries à la fois selon les estimations de l’EPA (24 %) et les données de l’EERH (21 %). À ma surprise, la baisse la plus forte en pourcentage provenait des restaurants (24 %) et non des débits de boissons alcoolisées (20 %). Elle fut semblable dans les services de restaurations spéciaux (dont les traiteurs et les cantines mobiles) et dans l’hébergement (14 %).

– Autres services (sauf les administrations publiques)

La baisse de l’emploi dans les autres services fut bien plus élevée selon les données de l’EERH (12 %) que selon les estimations de l’EPA (6 %), encore une fois en raison de la fermeture des activités non prioritaires. Les baisses les plus fortes en pourcentage ont eu lieu dans les services de soins personnels (coiffure, esthétique, tatouage, massage et autres, 25 %) et dans la réparation et l’entretien (18 %), surtout de véhicules automobiles (données non illustrées dans le tableau, 21 %). Notons que la baisse fut beaucoup plus faible dans les services funéraires (4 %) et les organismes religieux, fondations, groupes de citoyens et organisations professionnelles et similaires (5 %), dont seulement quelques activités furent interrompues.

Et alors…

Avec notre désir d’être informé sur le champ, il est toujours frustrant de devoir attendre plus de deux mois avant de prendre connaissance de données sur un phénomène. Par contre, cette attente permet justement de consulter des données véritablement fiables et non pas approximatives sur les conséquences des décisions gouvernementales pour combattre la COVID-19. Il faut en plus pour bien les interpréter connaître les différences entre les univers de l’EPA et de l’EERH, et faire une gymnastique mentale pour naviguer entre les données désaisonnalisées et non désaisonnalisées, alors que les baisses d’emploi n’ont presque rien à voir avec la saison. Mais, cela vaut la peine!

Par exemple, sans ces données, on se creuserait encore la tête pour comprendre la baisse de l’emploi dans le secteur de l’enseignement. Là, on sait qu’il n’y a pas besoin de le faire! Bien sûr, cela nous ramène à la première ou deuxième vague de fermetures à un moment où certaines de ces industries ont repris leurs activités. Alors que les estimations du mois de mai de l’EPA seront publiées vendredi, on devra encore attendre au moins trois semaines pour prendre connaissance des données fiables de l’EERH sur les baisses d’emploi d’avril, et quatre semaines pour pouvoir lire mon billet sur ces données. Comme le mois d’avril fut celui avec le plus d’entreprises fermées, ce sera encore plus intéressant d’analyser ces données. Pour vous faire patienter, vous pourrez toujours au moins lire mon billet de la semaine prochaine sur les estimations de l’EPA et du Bureau of Labor Statistics (BLS) du mois de mai!

Éloge du magasin

1 juin 2020

Avec son livre Éloge du magasin – Contre l’amazonisation, le sociologue Vincent Chabault considère que, en dépit «de la digitalisation des courses, de la remise en cause de la distribution de masse et de l’apparition de nouvelles normes de consommation, le magasin demeure un lieu d’approvisionnement central». Il propose ici «une contribution originale au débat en mettant en évidence les fonctions symboliques et l’utilité sociale du magasin».

Introduction – Retail apocalypse : Le magasin est-il condamné face au succès du commerce électronique? Pas si vite, nous dit l’auteur. Son objectif avec ce livre est «d’apporter une contribution sociologique à la réflexion menée sur l’avenir des magasins» en se penchant sur leurs fonctions sociales et symboliques, notamment «à l’aide d’enquêtes de terrain».

1. Le marché du dimanche : appartenir au quartier : L’auteur présente des études qui expliquent l’attachement des Français.es pour les marchés publics et ainsi pourquoi ils ont survécus au développement des hypermarchés (rencontres, produits locaux, authenticité, bonne humeur, etc.).

2. Se battre en magasin lors du Black Friday : Même si certains commerçants ont tenté de l’importer en France, le Black Friday n’y crée pas du tout le même engouement qu’aux États-Unis, heureusement! Selon le résultat d’une étude, les manifestations de violence qui l’accompagne «annoncent le triomphe du capitalisme libéral et de l’individualisme».

3. Le centre commercial - se promener pour exister : Le centre commercial n’est pas qu’un lieu d’achat, mais aussi un lieu de vie sociale et de rencontres, aussi bien pour des personnes âgées que pour des immigrant.es et pour les autres personnes qui les fréquentent. La baisse de fréquentation de ces centres n’est pas seulement due à la popularité des achats sur Internet (en fait, l’auteur n’est pas très clair à ce sujet, rejetant cette raison, mais n’en proposant pas vraiment d’autres).

4. «Être au frais» - température et climatisation dans les magasins : L’auteur aborde ici le «rôle de l’ambiance et de l’atmosphère dans les décisions d’achat», c’est-à-dire des odeurs, des couleurs, de la température et des échanges verbaux et non verbaux avec les vendeur.euses.

5. «Approchez, approchez !» – Assister au spectacle fascinant des camelots : Les «démonstrateurs présents dans les foires ou sur les marchés» créent «un sentiment d’obligation de réciprocité chez le spectateur, influençant sa décision d’achat» (ah bon).

6. «Dans ces rayons, je n’existe pas» : «La consommation constitue l’un des moyens de trouver sa place dans la société», que ce soit pour se distinguer ou intégrer un groupe social. C’est ce qu’ont bien compris les coiffeur.euses et les concepteur.trices de mode et de cosmétiques.

7. Château-Rouge - quand le magasin structure la nostalgie du pays : Les commerces spécialisés dans les produits alimentaires venant d’autres pays attirent parfois des natif.ives cherchant des produits exotiques, mais encore plus des personnes originaires de ces pays, notamment parce que ces commerces sont aussi souvent au centre d’activités culturelles.

8. «Tout à deux euros» – Fouiller dans les bazars de Barbès : Ces bazars fonctionnent comme les commerces du chapitre précédent, mais vendent toutes sortes de produits à bas prix.

9. Le magasin, pour répondre à la demande de proximité : L’auteur présente les facteurs qui expliquent l’essoufflement du modèle des hypermarchés, dont «le retour en grâce du commerce de proximité», «qui repose sur l’accueil, le confort, le plaisir, le service et avant tout la confiance». Mais, les chaînes réagissent en tentant d’imiter ces commerces avec des offres originales et de meilleurs prix.

10. Avoir confiance en magasin : L’auteur raconte le succès d’une chaîne de magasins d’électroménagers en France (Darty), qui a su prospérer malgré la concurrence d’Internet.

11. Construire son identité vestimentaire dans une boutique de luxe : Ce chapitre présente la stratégie de LVMH (Louis Vuitton Moët Hennessy) dans le secteur des produits de luxe.

12. Le commerce de station balnéaire - loin de Paris ? : La popularité de la station balnéaire Trouville-sur-Mer en Normandie peut sembler étrange, mais est le résultat d’un ensemble de caractéristiques particulières.

13. Sentir l’odeur des livres – La librairie contre Amazon : Malgré la concurrence d’Amazon, des grandes surfaces et des livres électroniques, les librairies n’ont pas disparu, même si leurs ventes ont baissé.

14. Acheter pour tuer l’ennui - le travel retail : Le «travel retail» est le commerce dans les zones enfermées dans les aéroports, d’où les voyageur.euses ne peuvent pas sortir après leur enregistrement. Ce commerce croît bien sûr en fonction de l’augmentation du nombre de personnes qui voyagent en avion. Disons qu’il serait étonnant qu’il connaisse une forte croissance cette année…

15. Étancher sa soif d’authenticité - la foire aux vins : Peu répandues ici, ces foires se déroulent un peu partout en France, même dans des supermarchés. Elles auraient un lien avec la recherche d’authenticité.

16. «Si, c’est marqué sur l’emballage !» – Lire pour choisir : L’auteur aborde ici l’art de ce qu’il appelle le «packaging»…

17. Être accueilli comme touriste étranger dans les Grands Magasins parisiens : Les grands magasins parisiens existent depuis longtemps, mais ils se distinguent aujourd’hui par une montée en gamme de l’offre et par l’internationalisation de leur clientèle.

18. Le vide-greniers de «son» quartier : L’auteur y va avec les caractéristiques des ventes de garage, ventes trottoir et marchés aux puces français.

19. Le Bon Coin, la rencontre après l’écran : L’auteur nous parle du «succès stupéfiant de la plateforme de petites annonces Le Bon Coin, ouverte en 2006» (le Kijiji français, j’imagine).

20. Le relais-colis - fréquenter un magasin pour des produits venus d’ailleurs : Les commandes par Internet sont souvent livrées dans des lieux où la personne qui a acheté un produit doit aller le chercher. Ce sont en France des relais-colis. Les livraisons et les déplacements pour aller chercher ces colis sont loin d’être anodins sur la congestion urbaine (j’ajouterais et sur les émissions de gaz à effet de serre).

21. Consommer moins, se distinguer plus - le magasin et la fin de l’accumulation : «Les réflexions sur l’avenir du magasin doivent évidemment être élaborées à la lumière des mutations technologiques, de l’essor de l’individu connecté et du développement du commerce en ligne. Mais il ne faut pas ignorer les évolutions des normes sociales encadrant la consommation». L’auteur examine les conséquences de ces facteurs sur la consommation et sur les magasins.

22. «Mon boucher», «mon fleuriste», «mon caviste» - fréquenter ses nouveaux commerçants : L’auteur aborde l’impact de l’embourgeoisement des quartiers sur les marchands et sur les caractéristiques des commerces qui s’y installent ou qui se transforment.

Conclusion – Le nouveau pouvoir du magasin : Certains magasins ont disparu et d’autres sont menacés. Mais ce sont ceux qui sont «ennuyeux, indifférenciés, insignifiants». Les magasins qui créent des liens, de la connivence et de la sociabilité, et qui «répondent au désir d’authenticité, d’intégration sociale, de distinction» sont au contraire bien vivants et ont l’avenir devant eux.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Bof, pas vraiment. Quand j’ai lu l’article que le Devoir a consacré à ce livre (qui m’a incité à me le procurer), je m’attendais à ce que l’auteur analyse de façon globale la concurrence entre les magasins traditionnels et l’achat sur Internet, notamment chez Amazon. En fait, ce livre parle très peu d’Amazon (l’auteur en parle plus dans l’entrevue qu’il a accordée au Devoir que dans son livre). Il contient 22 courts chapitres sur différents types de magasins qu’on trouve en France.

Si on peut bien sûr voir certaines similitudes entre ce que décrit l’auteur et ce qui se passe au Québec, je me suis quand même senti perdu dans une grande partie de ce livre, n’ayant jamais entendu parler de la majorité des bannières et même de certains types de commerce dont il parle. Cela dit, il est intéressant de souligner le rôle social des magasins de proximité (que j’aime bien moi aussi), mais l’auteur parle très peu du caractère impersonnel des grandes chaînes (et pas du tout de l’exploitation des employé.es qui y travaillent) et ne critique à peu près jamais l’incitation à la surconsommation des stratégies qu’il présente. Il ne mentionne en plus jamais l’impact sur l’environnement et sur les émissions de gaz à effet de serre des tendances qu’il analyse. Quant aux magasins de luxe, je ne ressens nullement son enthousiasme, n’y ayant de mémoire jamais mis les pieds et ne voyant pas du tout positivement leur rôle social.

Comme je l’ai lu en format électronique, je n’ai pas vraiment bénéficié du fait que les notes soient en bas de pages, ce que j’ai constaté dans cet extrait du livre. C’est au moins ça!

Six études sur le travail informel

29 mai 2020

Après avoir présenté au cours des derniers mois six études liées à l’immigration et trois sur la population noire au Canada, je vais cette fois en résumer six portant sur le travail dit informel ou à la demande (gig economy) au Canada, aux États-Unis et un peu ailleurs.

L’impact du covoiturage commercial sur les transports dans la ville de Toronto

L’étude intitulée The Transportation Impacts of Vehicle-for-Hire in the City of Toronto a été publiée en juin 2019 par la ville de Toronto en collaboration avec l’Institut de recherche en transport de l’Université de Toronto.

L’objectif de cette étude est de décrire comment l’arrivée du covoiturage commercial (Uber et Lyft essentiellement) à Toronto «a changé les habitudes et les comportements de déplacement dans la ville, et de comprendre son impact sur le fonctionnement des réseaux de rues de la ville». Comme cette étude compte 64 pages (en plus de deux annexes de 41 pages) et est très détaillée, je me contenterai de mentionner ses principaux constats :

  • le nombre de trajets par jour en covoiturage commercial (CC) a augmenté de 180 % entre septembre 2016 et mars 2019 (soit en seulement deux ans et demi), passant de 62 200 à 176 000, représentant alors 2,7 % de tous les trajets à Toronto;
  • comme les entreprises de CC sont présentes depuis moins longtemps à Toronto que dans d’autres villes nord-américaines, on peut s’attendre à ce que le nombre de trajets continue à augmenter fortement à l’avenir;
  • ces trajets se dirigent majoritairement vers le centre-ville (bars, restaurants, centre financier, etc.) et les principales gares d’autobus et de trains, mais on en observe aussi beaucoup qui débarquent leurs client.es à la porte des centres d’achat et des universités;
  • ces trajets sont les plus nombreux les vendredis et samedis soir, et durant les heures de pointe de la semaine;
  • le quart de ces trajets est fait avec des applications de partage (avec lesquelles on peut partager la voiture avec un.e autre client.e), mais seulement 18 % de ces trajets (donc 18 % de 25 % ou entre 4 % et 5 % de tous les trajets en CC) sont finalement partagés;
  • 49 % des client.es auraient fait ce trajet en transport en commun si ces personnes n’avaient pas utilisé le CC, et 33 % auraient pris un taxi; les autres (18 %) ne se seraient pas déplacé.es, auraient pris leur véhicule ou auraient marché ou utilisé une bicyclette; ce mode de transport entraîne donc une augmentation de la circulation et une réduction de l’utilisation du transport en commun et du transport actif;
  • comme ces voitures se déplacent souvent sans clients (sans appel ou pour aller en chercher), elles étaient en septembre 2018 responsables d’entre 5 et 8 % de la circulation au centre-ville selon les jours;
  • les chauffeur.euses ramassent ou déposent fréquemment leurs client.es à des endroits où c’est interdit (mais le rapport ne mentionne que les endroits où cela est le plus fréquent, sans fournir de données), pouvant causer des problèmes de sécurité, notamment avec les personnes qui utilisent les pistes cyclables.

L’étude conclut que ces services sont populaires, mais qu’ils peuvent faire augmenter le nombre de véhicules-kilomètres parcourus en ville et nuire ainsi «à la réalisation des objectifs climatiques de la ville» en plus d’avoir d’autres conséquences négatives comme une hausse de la pollution, une dégradation de la qualité de l’air et une baisse de l’équité d’accès à la mobilité pour les plus pauvres. Bref, les conclusions de cette étude ressemblent à celles d’autres études faites ailleurs en Amérique du Nord sur le CC (voir par exemple ce billet).

Joindre les deux bouts : le rôle du travail informel pour compléter les revenus aux États-Unis

L’étude intitulée Making Ends Meet: The Role of Informal Work in Supplementing Americans’ Income de Katharine G. Abraham et Susan N. Houseman a été publiée en décembre 2019 par The Russell Sage Foundation Journal of the Social Sciences.

Les médias sont toujours attirés par les nouveaux phénomènes sur le marché du travail. Dans les années 1990, c’était le travail temporaire (qui n’a en fait pas vraiment augmenté à l’époque au Canada et au Québec), de nos jours, c’est le travail informel (gig economy). Pourtant, les données ne montrent aucune hausse de ce type de travail ou du travail autonome comme emploi principal entre 2005 et 2017 aux États-Unis. Cette étude porte toutefois sur un autre aspect de ce type de travail, soit comme complément des revenus trop souvent insuffisants apportés par l’emploi principal.

Les activités considérées incluent la garde d’enfants, les promenades d’animaux, les soins aux personnes âgées ou handicapées, les travaux de déménagement, de nettoyage, de peinture et d’entretien des terrains, les tâches exécutées sur Internet, la location de maisons ou d’automobile, la vente de biens, et le covoiturage commercial. Les données datent de 2016 et 2017 avec au total 19 000 réponses à un questionnaire sur Internet, pour un taux de réponse de seulement 4 à 5 %. Voici les principaux constats :

  • 28 % des répondant.es ont fait du travail informel au cours du mois de référence (23 % si on exclut la location ou la vente de maisons);
  • les taux sont assez semblables pour les hommes et les femmes, selon l’appartenance ethnique, le niveau de scolarité et le revenu des ménages, mais les types d’activités effectuées ne sont pas les mêmes;
  • ce taux diminue avec l’âge, passant de 41 % chez les 18-24 ans à 13 % chez les 75 ans et plus;
  • ce taux est plus élevé dans les ménages qui ont des difficultés à arriver (38 %) que dans ceux qui sont à l’aise (24 %);
  • ce taux est le plus élevé chez les travailleur.euses autonomes et chez les personnes qui travaillent à temps partiel involontairement (45 %), suivi.es par les personnes qui ne travaillent pas, mais cherchent un emploi (42 %), celles qui travaillent à temps partiel volontairement (32 %), puis celles qui travaillent à temps plein (28 %) et finalement celles qui ne travaillent pas et ne cherchent pas d’emploi (20 %);
  • ce travail constituait une source de revenus importante pour 11 % des répondant.es, et même la principale source de revenus pour 4,5 %, surtout pour les 18-24 ans (21 % et 10,5 %), les Noir.es (17 % et 8 %), les chercheur.euses d’emploi (25 % et 19 %), les ménages qui ont des difficultés à arriver (22 % et 14 %) et les personnes qui travaillent à temps partiel involontairement (21 % et 11 %);
  • environ la moitié des personnes interrogées les deux années qui avaient fait du travail informel en 2016 en ont aussi fait en 2017.

Malgré le faible taux de réponse, les autrices jugent les données fiables, car l’ordre de grandeur de la participation au travail informel correspond aux résultats d’enquêtes partielles sur le sujet. Elles sont aussi semblables aux résultats d’une enquête menée par la Banque du Canada (voir ce billet).

Les aménagements de travail non conventionnels

L’étude intitulée Alternative Work Arrangements d’Alexandre Mas et Amanda Pallais a été publiée en décembre 2019 par l’Université Princeton.

De nombreux facteurs peuvent influencer les aménagements de travail, dont les évaluations des employeurs, les préférences des travailleur.euses et la réglementation. Cette étude porte sur «la prévalence, la tendance et les déterminants des régimes de travail non conventionnels aux États-Unis au cours des dernières décennies». Ces régimes sont ceux qui s’éloignent sur au moins une caractéristique des emplois traditionnels, qui sont salariés, avec un horaire fixe, un salaire déterminé, une relation d’emploi continue et une supervision assurée par l’employeur.

Les données montrent que :

  • le travail autonome a peu varié entre 1996 et 2016, demeurant autour de 7 % de l’emploi total;
  • le travail de plateforme (Uber, Lyft, etc.) est passé de 0 % avant 2013 à 1 % environ en 2016 (notons qu’il s’agit ici de la moyenne annuelle, tandis que l’étude précédente incluait toute participation dans l’année à ce genre d’activités, ne serait-ce qu’une heure);
  • le travail à domicile (dont le télétravail) a légèrement augmenté entre 2000 et 2015 (mais seulement après 2005), passant de 2 à 3 % de l’emploi;
  • les horaires variables ont légèrement diminué entre 2002 (28 %) et 2014 (26 %);
  • le travail de nuit a diminué de moitié entre 1973 (8 %) et 2018 (4 %).

L’étude aborde ensuite d’autres aspects de la question, comme les avantages et désavantages de ces aménagements pour les travailleur.euses en fonction de leurs préférences et de leur carrière, les facteurs (ou déterminants) qui expliquent l’adoption de ces aménagements par les employeurs (coûts, productivité, peu de travail d’équipe, technologie, etc.) et la réglementation qui limite leur utilisation.

Au bout du compte, cette étude montre surtout que, contrairement à l’impression générale, l’utilisation des aménagements de travail non conventionnels n’est pas en hausse aux États-Unis et que les emplois traditionnels demeurent majoritaires.

Le travail autonome sans aide rémunérée et les aménagements de travail non conventionnels : Une perspective transnationale sur l’évolution de la composition des emplois

L’étude intitulée Solo Self-Employment and Alternative Work Arrangements: A Cross-Country Perspective on the Changing Composition of Jobs de Tito Boeri, Giulia Giupponi, Alan B. Krueger, et Stephen Machin a été publiée dans le numéro d’hiver 2020 par le Journal of Economic Perspective.

Au cours des 20 dernières années, la composition du travail autonome a grandement changé, la proportion de travailleur.euses autonomes sans aide rémunérée ayant augmenté dans presque tous les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), alors que la proportion de travailleur.euses autonomes sur la main-d’œuvre totale diminuait, ce qui montre une baisse encore plus forte du travail autonome avec aide rémunérée. Les principales professions que les travailleur.euses autonomes sans aide rémunérée occupent varient beaucoup selon les pays : conduite de taxi, garde d’enfants et charpentier-menuisier au Royaume-Uni, gestionnaire, exploitant.e agricole et manœuvre dans la construction aux États-Unis et professions techniques et professionnelles en Italie. Au Québec, ce sont les professions de l’agriculture, de la santé et de la construction qui dominent en nombre, mais celles des arts, de la conduite de taxis et des services personnels en proportion.

L’étude aborde ensuite de nombreux sujets disparates, dont la place du travail informel dans le travail autonome (très minoritaire), les transitions entre les statuts d’emploi (relativement peu fréquents) et la faiblesse de la couverture sociale.

J’ai beaucoup de difficulté avec les études comme celle-ci qui tentent de mettre ensemble des travailleur.euses aux caractéristiques si différentes. En effet, on l’a vu un peu, les travailleur.euses autonomes sans aide rémunérée peuvent aussi bien être des dentistes ou des avocat.es que de travailler dans la construction, l’agriculture, la coiffure, la garde d’enfants, le transport des personnes ou la livraison de repas. En général, une personne ne choisit pas le travail autonome, mais une profession qui s’exerce de cette façon. Et si ce type de travail est en croissance, c’est surtout parce que la demande dans les professions et les industries où on trouve beaucoup de travail autonome sans aide rémunérée est aussi en croissance.

Le principal apport de cette étude, selon moi, est d’avoir diffusé des données comparables sur l’importance relative du travail autonome dans les pays de l’OCDE. Celle-ci passait en 2017 de 6 % en Norvège à près de 30 % en Grèce (voir cette page pour les données pour 26 pays en 2000 et en 2017). La différence entre les principales professions occupées par les travailleur.euses autonomes sans aide rémunérée dans les trois pays analysés m’a aussi étonné et donc informé. Par contre, le lien avec les aménagements de travail non conventionnels et le travail informel (gig economy) m’a semblé bien faible. On semble plutôt avoir fait ce lien par effet de mode, mais bon, peut-être pas.

Mesurer l’économie à la demande au Canada au moyen des données administratives

Cette étude de Sung-Hee Jeon, Huju Liu et Yuri Ostrovsky a été publiée en décembre 2019 par Statistique Canada.

Il n’y a pas de définition claire et acceptée de l’économie à la demande (gig economy ou travail informel), mais «le terme fait généralement référence à des conditions de travail moins structurées et non traditionnelles». Les estimations de l’importance relative de ce travail passe d’à peine moins de 1 % de l’emploi selon l’Enquête sur la population active (EPA) à près de 30 % des Canadien.nes qui font au moins une fois une activité à la demande selon une enquête de la Banque du Canada (voir ce billet), ou 18 % si on enlève la participation à ce type d’activités comme passe-temps (pour seulement 3,5 % des heures travaillées formellement).

En couplant des données administratives (dont les déclarations de revenus) et des recensements, et en utilisant la typologie d’Abraham (que j’ai décrite dans mon résumé de l’étude Making Ends Meet, dont Mme Abraham est une des autrices), l’étude estime que 8,2 % de la population avait déclaré en 2016 des revenus provenant de l’économie à la demande, et que cette proportion n’était que de 5,5 % en 2005. L’étude montre en plus que :

  • cette proportion est passée de 4,8 % à 7,2 % chez les hommes et de 6,2 % à 9,1 % chez les femmes entre 2005 et 2016, comme on peut le voir dans le graphique du début de ce billet;
  • le revenu médian obtenu de l’économie à la demande n’était que de 4300 $;
  • près de la moitié (48,6 %) des personnes ayant déclaré un tel revenu n’avaient pas d’emploi salarié;
  • un peu plus de la moitié d’entre elles ont déclaré de tels revenus deux années consécutives;
  • la prévalence de ces revenus augmente avec l’âge, de 4,5 % chez les 15-24 ans (hommes et femmes) à 10,0 % chez les hommes et 11,8 % chez les femmes âgé.es de 65 ans et plus; notons que cette répartition est très différente, pour ne pas dire inversée, de celle trouvée dans la deuxième étude que j’ai présentée et dans celle de la Banque du Canada (deux enquêtes faites par Internet);
  • cette prévalence était semblable au Québec et dans le reste du Canada, mais plus élevée à Toronto et à Vancouver qu’à Montréal;
  • elle était plus élevée parmi les membres des deux premiers quintiles de revenus, mais aussi chez les titulaires d’un diplôme universitaire et chez les immigrant.es;
  • malgré l’impression que l’économie à la demande est dominée par des entreprises comme Uber et Lyft, à peine 3 % des hommes qui reçoivent des revenus de l’économie à la demande (et moins de 1 % des femmes) travaillaient en 2016 dans les services de taxi et de limousine.

Cette étude permet vraiment de mieux mesurer l’importance relative de l’économie à la demande et complète bien les autres études portant sur cette question. En outre, les données utilisées, bien plus fiables que celles des études utilisant des données provenant de sondages menés sur Internet, permettront de la mettre à jour avec des données comparables (pour certaines sections, seulement lorsque les données du recensement de 2021 seront publiées, mais aussi annuellement avec les données des déclarations de revenus), ce qui est impossible avec des sources ponctuelles des enquêtes dédiées à ce sujet.

Les répercussions de la COVID-19 sur l’économie à la demande : préoccupations à court et à long termes

Cette courte étude de Sung-Hee Jeon et Yuri Ostrovsky a été publiée en mai 2020 par Statistique Canada et apporte des précisions sur l’étude précédente.

Si les données utilisées dans l’étude précédente peuvent servir à suivre l’évolution de l’économie à la demande annuellement, elles ne permettent pas d’effectuer «un suivi de l’économie à la demande en temps réel» et, par exemple, d’estimer l’impact de la COVID-19 sur ses activités. L’étude précédente a toutefois permis de connaître la répartition industrielle des emplois de l’économie à la demande dans lesquels les hommes et les femmes travaillent, comme on peut le voir dans le graphique qui suit. On peut donc penser que les pertes d’emploi dans l’économie à la demande sont liées à celles observées dans ces industries.

Ainsi, il est probable que les personnes qui travaillaient dans les services professionnels, scientifiques et techniques (19,0 % des hommes et 17,4 % des femmes ayant des revenus de l’économie à la demande) ont continué à offrir leurs services contrairement aux 8,2 % d’hommes et 7,2 % de femmes qui avaient des revenus dans les arts, spectacles et loisirs. Leur situation peut aussi dépendre de la durée de la récession et du fait que la pandémie et la reprise qui la suivra faciliteront ou non «l’expansion des plateformes en ligne et des marchés d’approche participative». C’est ce que les études qui suivront sur le sujet nous permettront de savoir.

Et alors…

Les six études que j’ai résumées dans ce billet sont d’intérêt inégal, mais sont complémentaires, car elles présentent des facettes variées du travail informel (ou à la demande), avec des sources et des méthodologies différentes. On a pu en tout cas constater la difficulté d’estimer l’importance de ce type d’activité, d’autant plus qu’il n’est pas évident à définir. Même les méthodes plus sophistiquées doivent adopter des hypothèses pour pouvoir estimer son importance et les caractéristiques des personnes qui y travaillent. Chose certaine, ce type d’activités est drôlement plus varié que le cliché des utilisateurs de plateformes peut nous en donner. À suivre!

Procès verbal

25 mai 2020

Avec son livre Procès verbal, Valérie Lefebvre-Faucher, qui a été éditrice aux éditions Varia, Écosociété (au moment de l’affaire Noir Canada) et du Remue-ménage, «revient sur son parcours d’éditrice, d’écrivaine et de féministe pour réfléchir à l’épineuse question de la liberté d’expression».

Première partie – Dossier Noir Canada

Note à l’attention du jury : Cette introduction porte à la fois sur la forme du livre (nous sommes le jury qui doit se prononcer à la suite du plaidoyer de l’autrice), sur son contenu (événements entourant les «poursuites intentées pour empêcher la publication du livre Noir Canada») et sur ses objectifs (défendre la liberté d’expression, le métier d’éditrice et celui d’écrivaine, entre autres).

Pièce 1: Aveux : L’autrice avoue notamment avoir «publié des livres qui déplaisent à de puissantes compagnies» et avoir dit du mal de ces compagnies et de leurs avocats.

Pièce 2: Les faits : L’autrice a été séduite par le manuscrit de Noir Canada quand elle l’a lu la première fois comme éditrice chez Écosociété, malgré certains défauts, car il correspondait à ce qu’elle voulait publier, un livre rigoureux accompagné d’un sentiment d’indignation et d’un supplément d’espoir. Puis, ce furent la mise en demeure, la poursuite contre toutes les personnes associées au livre, les appuis réconfortants, les interrogatoires déstabilisants, le sentiment d’impuissance constant, les expertises du travail d’Écosociété, le désarroi de l’auteur, les rencontres avec les avocats des deux côtés de la cause, la paranoïa, la campagne réussie pour l’adoption d’une loi contre les poursuites-bâillons (communément appelé loi anti-SLAPP) et l’accord insatisfaisant (trois ans plus tard).

Pièce 3: Anti-interrogatoires : Ce chapitre contient des extraits d’«interrogatoires» faits par l’autrice en 2014 à deux collègues, et, en fait, aussi à elle-même. Il s’agit donc en fait d’échanges. Ils portent notamment sur la vérité, la responsabilité et les bâillons.

Pièce 4: Rapports d’experte : L’autrice «définit» (ou plutôt explique le sens réel de) certains termes utilisés lors de la poursuite contre Noir Canada, puis déplore la forme du droit et des procès (forme qui «réduit au maximum la possibilité d’une participation»), analyse le processus qui mène à la censure ou au bâillon (dont le pouvoir est passé du clergé et de l’État aux puissants et aux personnes morales riches), observe l’effet souvent contraire de la censure qui force à dire autrement la même chose et à dépasser les limites imposées (je simplifie), et conclut «que la littérature soit mauvaise ou non, les outils légaux ne peuvent rien contre elle».

Pièce 5: Enquête sur celle qui parle : L’autrice explique sa façon d’écrire, les objectifs qu’elle poursuit en ce faisant et ses allers-retours entre les métiers d’éditrice et d’écrivaine. Elle souligne et déplore ensuite le sexisme lors du déroulement des événements et même dans le documentaire qui raconte l’histoire de cette poursuite, et explique que ce rôle effacé des femmes l’a menée à ne plus vouloir jouer le rôle invisible de la muse derrière l’auteur, pour plutôt l’inciter à prendre la plume et à «proposer [sa] «version» de la vie».

Pièce 6: Fictions juridiques : L’autrice présente une cause imaginaire (en fait, calquée sur la leur), les réactions des personnes mises en cause et le fonctionnement de la machine judiciaire.

Plaidoirie : «L’examen attentif de cette preuve démontre qu’on ne nous fait pas taire, mais qu’on peut nous épuiser longtemps, nous mépriser, nous abuser, nous criminaliser pour ce que nous sommes, avec comme excuse ce que nous continuons malgré tout cela de dire». L’autrice poursuit son plaidoyer en nous parlant de parole, de liberté, de littérature, de pensée critique, de liberté d’expression, du pouvoir des livres, des lois du marché, de la répression de la dissidence politique, de la novlangue du droit, de judiciarisation, de sanctions, de censure, de pacifisme, de courage, de désobéissance (civile et autre), de guerre des idées, de légitimité, de contestation et de bien d’autres sujets.

À vous : L’autrice explique le procédé (preuves et plaidoyer) qu’elle a utilisé dans cette partie. Il «cherche à défendre le jugement littéraire comme processus dépassant de loin les préoccupations esthétiques, comme savoir et pouvoir de chacun.e à une époque où la judiciarisation de la pensée et de la parole s’intensifie» et «maintient un malaise au lieu de le dissiper» tout en contribuant à faire percevoir ce qui s’est passé et comment cela a été vécu et ressenti, bref à s’approcher de la «vérité».

Deuxième partie – Appel: Contre l’édition, pas de repos

Dossier non résolu : L’autrice a vécu par la suite une expérience de censeure malgré elle, «quand un groupe exigea que soit retiré d’un ouvrage collectif le texte d’une personne dénoncée pour agression sexuelle».

Pièce 1: Note à l’attention des camarades : En fait, l’autrice a quitté la maison d’édition féministe (Remue-ménage) où cette censure a eu lieu, car elle n’était pas d’accord avec cette décision. Pourtant, elle a adoré participer à la publication de livres écrits par des féministes, malgré les contraintes que les éditrices comme elles doivent imposer à ces femmes.

Pièce 2: Déposition d’une éditrice féministe : L’autrice avait vécu un autre procès en tant qu’éditrice avant celui de Noir Canada, même si elle n’a jamais vraiment connu son dénouement, autre le fait que le livre en cause a été retiré de la circulation. Elle aborde ensuite la difficulté pour des féministes de publier des livres, notamment en raison de la répression qu’elles subissent sous différentes formes, encore plus quand elles dénoncent les violences sexuelles qu’elles ont subies. Il en est de même pour celles qui dénoncent la culture du viol, concept qui englobe toutes les violences et discriminations subies de maintes façons par les femmes. Mais, les «femmes en ont marre de prendre la responsabilité de cette violence en la taisant pour préserver l’harmonie».

L’autrice n’a jamais manifesté pour censurer une personne ou une œuvre qu’elle juge répréhensible, même si elle considère que les critiques envers cette personne ou cette œuvre sont saines, car elle ne se réjouit jamais de la censure. C’est dans ce contexte qu’elle a quitté Remue-ménage après que cette maison eut accepté de rééditer un livre avec un texte en moins, comme mentionné au début de cette partie du livre. Pourtant, le féminisme a toujours ajouté, n’a jamais voulu retrancher. Face à ces féministes soulagées de ne pas partager leur écriture avec une femme accusée d’agression sexuelle, elle n’a pas enduré cette contradiction avec ses valeurs, même si elle comprenait ces femmes et si elle adorait Remue-ménage et le travail qui s’y fait.

Pièce 3: Interrogatoires hors cour II : L’autrice rassemble dans ce chapitre cinq courts textes portant sur la liberté d’expression et la censure, textes qui «auraient dû se trouver dans un livre qui n’a finalement pas été réalisé».

Pièce 4: Fictions injustes : L’autrice fait témoigner des personnes qui l’ont connue, notamment quand elle était éditrice. La suite de ce chapitre raconte des tranches de vie sans liens évidents. Ce chapitre m’a mêlé un peu, mais j’ai reconnu les sentiments qu’elle y exprime.

Pièce 5: Jurisprudence et contextes de parole : L’autrice est retournée à l’université en 2011, «après l’expérience pénible du procès chez Écosociété», mais au bon moment pour participer à la grève de 2012, cette «lutte contre l’augmentation des frais de scolarité ou pour la gratuité scolaire [qui] est devenu[e] une lutte pour le respect de la liberté d’expression et des principes démocratiques». Elle aborde ensuite :

  • la censure et la dénonciation de la censure;
  • la censure par la déviation du sujet et le trollage;
  • les tentatives contre-productives de faire taire la droite ou les masculinistes, les agresseurs et autres;
  • la prise de risque constante dans la prise de parole;
  • l’interdiction du discours haineux;
  • le fait qu’une œuvre, même pleine de bonnes intentions, peut très bien être mauvaise, souvent en raison de ces bonnes intentions;
  • le caractère essentiel du dialogue entre les tenant.es de thèses opposées;
  • la nocivité de la «parole guérillère», trop présente, notamment sur les réseaux sociaux;
  • la censure militante de gauche;
  • l’importance d’entendre les personnes que nous n’entendons pas ou trop peu.

Elle ajoute que la liberté d’expression inclut la liberté de se taire, ce qui aussi peut demander du courage. Et elle conclut :

«Penser à la liberté d’expression, c’est prendre conscience de l’interdit, même du mal, et décider de s’en approcher ou pas. C’est en travaillant sa liberté, en en portant le poids, en choisissant chacun de nos dangers, de nos coups et de nos amours que nous entrons dans le littéraire».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est un des plus originaux que j’ai lus, tant par la forme et la structure que par le fond. Le style de l’autrice est comme nul autre, personnel à l’évidence, et en plus agréable à lire. Malgré les circonvolutions des sujets abordés, on perd rarement le fil (ça m’est arrivé une ou deux fois, dont celle que j’ai mentionnée dans le billet). Ses envolées sont tellement nombreuses et bien conçues que j’ai dû me retenir tout au long du livre pour ne pas inclure à mon billet plus de citations. Triple exemple :

«Se dire censuré est devenu une stratégie publicitaire. […] Si les médias parlent de votre censure, c’est que vous êtes déjà audibles. […] Dans la défense de la parole, si on oublie de se demander quelles voix se trouvent menacées, on en vient à défendre toujours celles qui ont déjà gagné».

Son adhésion à la liberté d’expression atteint un niveau rarement égalé, ce qui est plus que précieux pour une personne qui exerçait un métier visant à sa concrétisation. Elle ne m’a pas toujours convaincu, mais presque! En tout cas, ce livre suscite la réflexion sur un enjeu de société primordial. Bravo!

Les 113 notes s’étendent sur 12 pages à la fin du livre. Heureusement, j’ai lu ce livre dans son format électronique.

Florence Nightingale, infirmière et statisticienne

20 mai 2020

Le 12 mai dernier, soit lors de la Journée internationale des infirmières, qui est aussi la date de naissance de Florence Nightingale, un billet du blogue de Timothy Taylor a attiré mon attention sur un texte de Noel-Ann Bradshaw, directrice de l’École d’informatique et de médias numériques de la London Metropolitan University, intitulé Florence Nightingale (1820–1910): An Unexpected Master of Data (Une maîtresse inattendue des données). Taylor cite aussi un autre texte portant sur sa biographie.

Si on a choisi la date de naissance de Florence Nightingale pour la Journée internationale des infirmières, c’est qu’elle est considérée comme la fondatrice des soins infirmiers modernes. Elle a mérité cette réputation notamment lors de la guerre de Crimée, au cours de laquelle, en raison du grand nombre de blessés et d’une pénurie d’infirmiers (l’armée ne recrutait pas d’infirmières), le secrétaire anglais de la guerre lui a demandé d’organiser un corps d’infirmières pour soigner ces blessés. Avec 34 autres infirmières, elle s’est rendue en Crimée où elle a constaté que l’hôpital situé à Constantinople (aujourd’hui Istanbul) était installé sur une fosse d’aisances qui a bien sûr contaminé l’eau utilisée à l’hôpital et a en plus attiré des rats et d’autres vermines. Les soldats étaient souvent laissés étendus avec leurs excréments. Dans ces conditions, les soldats mouraient plus souvent de maladies infectieuses (entre autres de la typhoïde et du choléra) que de blessures subies au combat. Avec ses consœurs et les personnes valides, elle a nettoyé cet hôpital. Grâce à ce nettoyage et à d’autres mesures (alimentation, lavage des vêtements, soins infirmiers, etc.), la mortalité des soldats a diminué des deux tiers. Au bout du compte, et après la rédaction d’un livre, elle est parvenue à faire adopter une modification complète de la logistique sanitaire dans l’armée.

La statisticienne

Si elle est reconnue pour ses accomplissements en soins infirmiers, Florence Nightingale a en fait «passé la plus grande partie de sa vie à analyser des données et à les utiliser pour éclairer la prise de décision au sein de l’armée et du gouvernement britannique». Attirée par les mathématiques au cours de sa formation scolaire, elle s’est par la suite intéressée aux statistiques, notamment aux travaux du statisticien belge Adolphe Quetelet.

À son retour en Angleterre après la guerre de Crimée, elle a constaté que le taux de mortalité des soldats stationnés à la maison était plus élevé que celui des autres hommes, même s’ils étaient en meilleure santé au début de leur carrière. En examinant les données, elle a conclu que cette forte mortalité était due aux mauvaises conditions sanitaires et à la surpopulation dans les casernes, les campements et les hôpitaux militaires. Elle a illustré le niveau moyen de distanciation physique (ce concept n’a pas été inventé par le docteur Arruda!) avec les graphiques qui suivent.

Les trois graphiques de gauche illustrent la distanciation physique dans les lieux occupés par les soldats et les deux de droite dans le quartier de Londres le plus dense (et où on trouve le plus de maladies) et pour la moyenne londonienne. Il est clair que les soldats sont plus entassés que même les personnes habitant le quartier le plus dense et le moins salubre de Londres.

Elle a ensuite estimé à quel point l’efficacité de l’armée britannique s’améliorerait si le niveau de santé des soldats était le même que pour les autres hommes britanniques, en illustrant cette estimation à l’aide des deux graphiques qui suivent.

Le graphique de gauche illustre qu’un peu plus de 30 % des soldats mouraient entre 20 et 40 ans et qu’un peu moins de 30 % devenaient invalides. Celui de droite montre que, si les soldats avaient une meilleure santé, ces proportions passeraient à 20 % et à 15 % environ. L’autrice précise que l’utilisation de graphiques par des statisticiens était relativement rare à l’époque en Angleterre, mais plus fréquente dans le reste de l’Europe. Ceux-ci utilisaient surtout des graphiques de zones polaires (polar-area diagrams). Elle en utilisait aussi, comme celui qui suit qui est le plus célèbre du genre.

Ce graphique montre le nombre de morts par mois en Crimée d’avril 1854 à mars 1856, selon la cause. La zone bleue indique le nombre de morts de maladies évitables (de loin les plus fréquents), la rouge de blessures et la noire d’autres causes. La forte baisse des décès en raison de maladies évitables à partir de juillet et surtout de septembre 1855 s’explique par l’arrivée de Florence Nightingale et de son corps d’infirmières à l’hôpital de Constantinople et par les mesures qu’elles ont prises.

Elle a aussi critiqué vertement la qualité des données colligées par l’armée, celles-ci étant incohérentes et changeant de façon importante selon les sources. Par exemple, elle a estimé en comptant simplement le nombre de soldats vivants que, en raison de la collecte de données inadéquate, le nombre de morts comptabilisés par l’hôpital en Crimée ne correspondait qu’au septième du nombre de morts réels. En plus, les causes de mortalité étaient souvent absentes des registres. Elle soupçonnait que ces omissions pouvaient dans certains cas être volontaires (dans d’autres cas dues à l’incompétence des officiers) pour éviter de justifier un nombre de morts plus élevé que rapporté. Ses critiques ont eu une grande influence sur la tenue de ces registres par la suite. En raison de ses analyses et de ses recommandations, elle a été la première femme à devenir membre de la Royal Statistical Society.

Et alors…

Je savais que Florence Nightingale était reconnue comme l’initiatrice des soins infirmiers modernes, mais je dois avouer que je savais peu de choses sur sa vie et sur ses contributions concrètes aux soins infirmiers, et encore moins aux statistiques sur la santé. En cette période où on nous lance quotidiennement des tonnes de données pas vraiment comparables sur les conséquences de la COVID-19, je trouvais intéressant de montrer que les critiques sur la piètre qualité ou la non-comparabilité de ces données ne datent pas d’hier! Même s’il y a bien plus de scientifiques de nos jours qui sont en mesure d’expliquer ces données (et pourquoi elles ne sont pas vraiment comparables), cela ne ferait surtout pas de tort qu’une autre Florence Nightingale vienne nous les expliquer et critiquer les méthodes incohérentes de collectes de données selon les pays (et même à l’intérieur des pays)!

Les paysans français d’Ancien Régime

18 mai 2020

Avec son livre Les paysans français d’Ancien Régime – Du XIVe au XVIIIe siècle, Emmanuel Le Roy Ladurie, historien français, présente «une histoire totale qui relie la terre et les hommes, fait toute leur place à la vie économique et sociale et à l’histoire des mentalités paysannes, de l’époque de la Peste noire à celle de la Révolution française».

Quand j’ai commencé ce livre, je ne pensais pas en parler ici. Il m’a été donné il y a plusieurs mois (je ne me souviens pas exactement quand) par une amie Facebook et je ne l’ai ressorti qu’en raison de la pénurie de livres de bibliothèque chez moi. J’ai par contre réalisé en le lisant qu’il méritait que j’en parle. Ce genre de livre est impossible à résumer, étant lui-même un condensé des travaux de l’auteur (notamment d’un livre de 816 pages qu’il a écrit en 2002, Histoire des paysans français – De la Peste noire à la Révolution). Ma présentation sera donc différente de celle que je fais en général dans mes billets sur des livres.

Comme son titre l’indique, ce livre porte sur les paysans français du XIVe au XVIIIe siècle. On n’y suit pas comme dans les livres d’histoires classiques les élites (rois, conquérants, etc.) et les guerres, mais bien la vie de tous les jours de la population rurale.

Chaque section couvre une période, en général un siècle, et commence par une analyse de l’évolution démographique au cours de cette période. Or, on voit rapidement que cette évolution dépend de deux facteurs principaux, les épidémies et les famines, puis des guerres, de la mortalité enfantine, et loin en arrière, de l’âge des mariages (qui dépend aussi de la disponibilité des aliments). Quand on pense aux épidémies, c’est la Peste noire qui nous vient à l’esprit en premier lieu, et avec raison, car elle a entraîné (conjointement avec de nombreuses famines et quelques guerres) la diminution de moitié de la population française (en se basant sur le territoire actuel) entre le début du XIVe siècle et le milieu du XVe, qui est en gros passée de 20 à 10 millions de personnes. On oublie toutefois trop souvent que la peste est revenue en France épisodiquement jusqu’au XVIIIe siècle, mais frappant surtout la population de régions particulières, et que d’autres maladies sévissaient aussi. Disons que l’impact de la COVID-19, sans le minimiser (surtout qu’elle sévit encore), n’a rien à voir avec celui de ces épidémies historiques.

Ce livre nous fait aussi réaliser encore plus l’importance de la sécurité alimentaire, si besoin est. Si les famines surgissent encore dans bien des pays et beaucoup trop fréquemment, cela n’a rien à voir avec la fréquence et les conséquences des famines de ces époques. Dans ce contexte, l’auteur relève avec assez de précision l’évolution des récoltes qui sont aussi intimement corrélées avec l’évolution de la population. Par exemple, la diminution de moitié de la population au XIVe siècle a eu comme conséquence de faire réduire la fréquence et la virulence des famines, et d’améliorer l’alimentation au cours du siècle suivant (au moins). C’est aussi l’amélioration des techniques agricoles qui a permis à la population de dépasser les 20 millions de façon durable à partir du XVIIIe siècle (28 millions lors de la Révolution française qui clôt la période couverte par ce livre), quatre siècles après avoir atteint ce palier pour la première fois. Ces constats m’ont rappelé les hypothèses de Thomas Malthus sur les liens entre la croissance de la population et la production agricole.

Ce livre aborde aussi bien d’autres aspects de la vie (et de la mort…) au cours de ces siècles. L’auteur y parle de la structure de la société, décrivant entre autres l’évolution de l’importance de la noblesse, du clergé et des autres classes sociales en distinguant aussi celle des propriétaires terriens par rapport à celle des «manouvriers» (population rurale à 90 % en début de période et à 80 % en 1789, elle-même à 90 % formée de cultivateur.trices), du type de récoltes et d’élevages, de l’alimentation, de la place de la religion (et des guerres de Religion), des conflits et révoltes paysannes contre le fisc sous toutes ses formes (gabelle du sel, dîmes, champart, et bien d’autres) et contre la part des récoltes remises aux propriétaires des terres que ces paysan.nes exploitent, de l’évolution des techniques agricoles et de leurs particularités régionales, des salaires et du niveau de vie, des méthodes contraceptives (surtout par le retard des mariages), de la scolarisation (surtout vers la fin de la période couverte), de la stature variable des populations régionales et de bien d’autres sujets.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce genre de livre qui raconte la vie de la plus grande part de la population me séduit particulièrement. J’ai bien quelques bémols sur ce livre, mais ils n’ont pas vraiment nui au plaisir de la lecture. L’auteur prend pour acquis que ses lecteur.trices connaissent bien l’histoire plus classique de la France, comme les guerres et l’époque où ses élites ont vécu (il mentionne souvent le règne d’un roi pour nous situer dans le temps sans préciser les années de ce règne). La terminologie nous est parfois étrangère (par exemple, une caractéristique «limousine» n’est pas celle d’un véhicule, mais d’une personne originaire du Limousin), mais, avec quelques recherches sur Internet, cela peut même enrichir nos connaissances. Et les notes sont en bas de page!

Le marché du travail en avril 2020 et la COVID-19

13 mai 2020

Les données de mars du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA) nous ont montré les premiers effets de la COVID-19 sur les marchés du travail des États-Unis, du Canada et du Québec, comme on a pu le voir dans ce billet. On verra ici ses effets bien plus complets à l’aide des données d’avril, quoique certaines données montrent qu’il a continué de se détériorer en mai aux États-Unis, notamment en raison du dépôt de près de 3,2 millions de demandes d’allocation chômage du 26 avril au 2 mai.

Avril 2020 aux États-Unis

Le (BLS) publie au début de chaque mois (le 8 mai pour avril 2020) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey, l’équivalent de l’EPA canadienne, et de l’Establishment Survey, qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), dont les données sont publiées au Canada près de deux mois après celles de l’EPA. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent en général uniquement la variation de l’emploi selon l’Establishment Survey et le taux de chômage selon la Household Survey. La couverture journalistique de la publication des données d’avril dernier par le BLS n’a pas fait exception, les articles que j’ai lus, dont celui-ci du Devoir, ne retenant que la perte de «20,5 millions d’emplois au mois d’avril» (sans mentionner que cette donnée vient de l’Establishment Survey, voir la dernière colonne de ce tableau) et la montée du taux de chômage de 3,5 % à 14,7 % entre février et avril (sans mentionner non plus que cette donnée vient de la Household Survey, voir la septième ligne de cet autre tableau), pensant probablement que ces deux données sont liées. Or, elles ne le sont pas.

Si on regarde plus attentivement les données de la dernière colonne du tableau de la Household Survey, on verra que, selon les estimations de cette enquête, il ne s’est pas perdu 20,5 millions d’emplois en avril, mais bien 22,4 millions (-22 369 000, dans le tableau), pour une baisse totale de 21,4 millions entre février et avril selon l’Establishment Survey (ou de 14,0 %) et de 25,4 millions selon la Household Survey (ou de 16,0 %), soit la bagatelle de 4 millions de pertes d’emplois supplémentaires! Il faut dire que les périodes de référence de ces deux enquêtes ne sont pas identiques (du 12 au 18 avril pour la Household Survey et la période de paye incluant le 12 avril pour l’Establishment Survey, période qui peut être hebdomadaire, aux deux semaines, bimensuelle ou mensuelle) et que l’Establishment Survey ne tient compte que des salarié.es non agricoles, pas des travailleur.euses autonomes et des salarié.es agricoles. Notons que ces baisses, surtout celle de l’Establishment Survey, sont nettement inférieures à celles attendues par les économistes des États-Unis, soit de 28 millions d’emplois selon cet article. Ces économistes se basaient sur les demandes de prestations d’assurance-chômage des dernières semaines (environ 30 millions), mélangeant ainsi des flux (ces demandes) et des variations de stocks (baisse du nombre d’emplois entre deux périodes). Je reviendrai plus loin sur cette question avec les données canadiennes.

Les données de la Household Survey permettent aussi de savoir si les gens qui perdaient leur emploi allaient se considérer en chômage ou inactifs. En effet, si une personne sans emploi n’en cherche pas activement (et ce critère est plus sévère dans la définition du chômage utilisée aux États-Unis qu’au Canada, car elle exige l’envoi d’une demande d’emploi ou d’un CV, alors qu’au Canada une recherche d’emploi sur Internet suffit) ou ne prévoit pas un rappel dans les quatre semaines qui suivent, elle sera considérée comme inactive. Si les données du tableau de la Household Survey nous montrent que le nombre de personnes en chômage a augmenté davantage que le nombre d’inactif.ives entre février et avril, soit de près de 17,3 millions par rapport à 8,3 millions, il demeure que si toutes ces personnes avaient satisfait aux critères du chômage, le taux de chômage en avril aurait atteint 19,1 % plutôt que 14,7 %, en hausse de 15,6 points de pourcentage plutôt que de 11,2 points depuis février (3,5 %).

Avril 2020 au Canada

La semaine de référence de l’EPA pour le mois d’avril était du 12 au 18 avril, soit la même que celle de la Household Survey des États-Unis. Statistique Canada a d’ailleurs publié son communiqué sur les données de l’EPA du mois d’avril le même jour que celui du BLS, soit le 8 mai. Cette semaine de référence correspond à la période où le Québec et une grande partie du reste du Canada avaient réduit au minimum leurs services et activités non prioritaires et où le gouvernement fédéral avait mis en place des programmes de prestations, surtout pour les personnes qui avaient perdu leur emploi et les entreprises qui avaient subi des pertes de volume d’affaires en raison de la COVID-19. On s’attendait donc à ce que la baisse du nombre d’emplois soit bien plus élevée qu’en mars, comme ce fut le cas aux États-Unis.

Statistique Canada, comme dans son communiqué pour le mois de mars, a publié plus d’informations qu’à l’habitude ainsi que deux tableaux présentant les faits saillants (ici et ici). On y apprend notamment que :

  • l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées a diminué d’environ 3 millions ou de 15,7 % entre février et avril, baisse de la même ampleur qu’aux États-Unis (16,0 % selon les données de la Household Survey, la plus comparable à l’EPA);
  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de près de 1,3 million de personnes, faisant passer le taux de chômage de 5,6 % en février à 13,0 % en avril, et celle du nombre de personnes inactives de 1,8 million de personnes, faisant diminuer le taux d’activité de 65,5 % en février à 59,8 % en mars;
  • les proportions de la hausse du chômage et de l’inactivité sur la hausse totale de ces deux données (soit 42 % et 58 %) sont très différentes de celles observées aux États-Unis (soit 67 % et 33 %); cela indiquerait que, étonnamment, les personnes qui ont perdu leur emploi aux États-Unis chercheraient plus souvent un emploi ou auraient plus confiance de retrouver leur emploi dans au plus quatre semaines que celles du Canada;
  • si la hausse du chômage et de l’inactivité avait plutôt été uniquement une hausse du chômage, le taux de chômage en avril aurait atteint 20,6 % plutôt que 13,0 %, en hausse de 15,0 points de pourcentage plutôt que de 7,4 points depuis février (5,6 %), hausse plus de deux fois plus élevée;
  • en plus de la perte de 3 millions d’emplois, Statistique Canada souligne que, parmi les personnes en emploi, 2,5 millions de plus qu’en février ont travaillé moins de la moitié de leurs heures habituelles, parfois aucune;
  • le nombre d’heures travaillées a diminué de 28 %, près de deux fois plus que le nombre d’emplois (15,7 %), baisse due à la fois à l’augmentation du chômage et de l’inactivité, et à la hausse du nombre de personnes en emploi qui n’ont pas travaillé ou ont travaillé moins d’heures, même si l’emploi à temps partiel a diminué beaucoup plus (29,6 %) que l’emploi à temps plein (12,5 %).

Les infographies et documents fournis par Statistique Canada abordent bien d’autres aspects de la question, mais je vais n’en aborder qu’un autre. Le graphique qui suit, tiré de cette page, illustre la moyenne mobile de six mois des flux entrants et sortants du chômage au Canada de janvier 2008 à avril 2020.

Sans surprise, les flux entrants (ligne bleu foncé), soit le nombre de personnes qui sont devenues chômeuses, ont explosé, passant d’entre 450 000 et 500 000 par mois de janvier 2017 à février 2020 à 775 000 en avril 2020. Comme il s’agit d’une moyenne mobile de six mois, on peut calculer que ces flux entrants ont en fait atteint autour de 1 750 000 de personnes en avril 2020, ce qui est le double de l’augmentation du nombre de personnes en chômage ce mois-là (870 000)! Il faut savoir que ces entrants n’étaient pas nécessairement en emploi le mois précédent et ont pu passer du statut d’inactif.ive à celui de chômeur.euse. Il faut en plus tenir compte des flux sortants (ligne bleu pâle). Assez étonnamment, on peut voir que le nombre de personnes qui ont quitté le statut de chômeur.euse a fortement augmenté en avril 2020, leur moyenne mobile de six mois passant d’environ 500 000 en février 2020 à 510 000 en mars et à 570 000 en avril. En tenant compte du fait qu’il s’agit d’une moyenne mobile de six mois, on peut estimer que le nombre de personnes qui ont quitté le statut de chômeur.euse (pour devenir en emploi ou inactives) en avril fut d’environ 870 000, pour une variation de stocks correspondant à l’augmentation du nombre de personnes en chômage ce mois-là (1 750 000 – 870 000 = 880 000, niveau approximatif ressemblant à l’augmentation du chômage de 871 300).

Au Canada aussi, certaines personnes confondent les flux et les variations de stocks. En se basant sur les plus de sept millions de personnes qui ont demandé la Prestation canadienne d’urgence, certaines personnes s’attendaient à une baisse de quatre, «peut-être cinq millions d’emplois», alors que cette baisse fut de «seulement deux millions. Pour plus de précision sur la nature des flux d’emplois, de chômage et d’inactivité, on peut lire ce billet qui présente une étude de Statistique Canada sur le sujet.

Avril 2020 au Québec

Au Québec :

  • l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées a diminué d’environ 820 500 ou de 18,7 % (mais de 36,7 % chez les 15 à 24 ans), soit nettement plus que dans le reste du Canada (14,8 %); il s’agit de la plus forte baisse des provinces du Canada, comme on peut le voir dans le graphique qui sert d’image à ce billet;
  • si l’emploi a davantage diminué chez les femmes en mars, ce fut l’inverse en avril; entre février et avril, l’emploi a diminué à un rythme semblable chez les femmes (18,4 % par rapport à 16,4 % dans le reste du Canada) et chez les hommes (19,0 %, 13,3 % dans le reste du Canada);
  • la baisse de l’emploi chez les hommes ramène son niveau à celui de mars 2000, tandis que cette baisse chez les femmes le ramène à son niveau d’août 2004;
  • la plus grande diminution de l’emploi chez les femmes en mars s’expliquait surtout par les baisses dans l’enseignement, l’hébergement et la restauration, et le commerce de détail, qui représentaient 65 % de la baisse totale de l’emploi féminin (167 600);
  • la plus grande diminution de l’emploi chez les hommes en avril s’explique surtout par les baisses dans la construction, la fabrication, le transport, le secteur minier et les services immobiliers et services de location et de location à bail, qui représentent 63 % de la baisse totale de l’emploi masculin (322 100);
  • si le nombre d’emplois a globalement diminué de 18,7 % entre février et avril, cette baisse fut de 25,3 % chez les employé.es (ou salarié.es) du secteur privé, de 8,4 % chez les employées du secteur public et de seulement 3,0 % chez les travailleur.euses autonomes (l’ajustement à une baisse d’activité se traduit plus souvent par une baisse d’heures travaillées et de revenus que par une perte d’emploi chez ces travailleur.euses);
  • le nombre d’heures travaillées a diminué de 35 %, près de deux fois plus que le nombre d’emplois (18,7 %), même si l’emploi à temps partiel a diminué beaucoup plus (34,4 %) que l’emploi à temps plein (15,2 %);
  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de 524 700, faisant passer le taux de chômage de 4,5 % en février à 17,0 % en avril, et celle du nombre de personnes inactives de 307 700, faisant diminuer le taux d’activité de 64,7 % en février à 60,4 % en mars;
  • si l’ajout d’inactif.ives avait plutôt été un ajout de chômeur.euses (bref, si ces personnes avaient dit avoir cherché un emploi ou prévoir un rappel dans moins de cinq semaines), le taux de chômage aurait atteint 22,5 %.

Les proportions de la hausse du chômage et de l’inactivité sur la hausse totale de ces deux données, soit 63 % et 37 %, sont très différentes de ces proportions pour le reste du Canada, soit 34 % et 66 %, ce qui montre un comportement très différent entre les personnes qui ont perdu un emploi au Québec et dans le reste du Canada, celles du Québec ayant presque deux fois plus souvent (63 % par rapport à 34 %) répondu chercher un emploi ou prévoir un rappel dans moins de cinq semaines. Cette proportion pour le Québec ressemble plus à celle observée aux États-Unis (soit 67 % et 33 %). Notons finalement que cette proportion au Québec est aussi passablement différente chez les hommes (57 % et 43 %) et les femmes (70 % et 30 %). Comme les femmes se disent plus souvent en chômage et moins souvent inactives, leur taux de chômage a augmenté davantage que celui des hommes (de 4,0 % à 17,4 %, soit de 13,4 points de pourcentage par rapport à de 4,9 % à 16,6 %, soit de 11,7 points), même si elles ont proportionnellement perdu moins d’emplois (baisse de 18,4 % par rapport à 19,0 %, comme mentionné plus tôt). Cela montre à quel point il faut faire preuve de prudence quand on analyse les données sur le chômage, surtout dans une période comme celle-ci.

Il est aussi possible que la désaisonnalisation des données soit douteuse cette année, car les mouvements de l’emploi sont dus en grande majorité à un phénomène non saisonnier, soit la fermeture de secteurs non prioritaires. Par exemple, le taux de chômage en avril des hommes était plus bas que celui des femmes en données désaisonnalisées (16,6 % par rapport à 17,4 %, comme on l’a vu), mais nettement plus élevé en données non désaisonnalisées (19,8 % par rapport à 16,5 %). Il est courant que les données désaisonnalisées d’avril touchent davantage les hommes que les femmes, mais là, la différence est vraiment énorme (-3,2 points de pourcentage pour les hommes et plus 0,9 point pour les femmes). Bref, voilà bien une autre incertitude dont on doit tenir compte pour interpréter correctement ces données!

J’hésite habituellement à analyser les variations mensuelles d’emploi par industrie à partir des données de l’EPA, car les marges d’erreur à 95 % de ces variations sont en général supérieures aux changements de ces estimations. D’ailleurs, je me suis posé beaucoup de questions dans mon précédent billet sur la baisse de 72 600 emplois (baisse de plus de 24 %) entre février et mars dans les services d’enseignement, alors que le tableau 14-10-0355-01 de Statistique Canada indique que l’emploi dans ce secteur aurait ensuite augmenté de 17 700 en avril (la seule hausse industrielle entre ces deux mois), pour une baisse globale de 54 900 ou de 17,3 % entre février et avril… Pourtant, je ne vois pas ce qui pourrait expliquer cette hausse en avril!

Cela dit, les huit baisses d’emploi que je vais mentionner représentent en tout 84 % de la baisse totale entre février et avril 2020, soit 690 000 sur la baisse totale de 820 500 emplois. Les plus fortes baisses ont été observées dans :

  • les services d’hébergement et de restauration (baisse de 133 400, ou de 51 %);
  • le commerce de gros et de détail (131 900, ou de 20 %);
  • la fabrication (115 000, ou de 23 %, ce qui montre que la reprise annoncée cette semaine dans ce secteur aura bien moins d’impact qu’on pourrait le penser);
  • la construction (110 100, ou de 39 %, ce qui montre que cette industrie était loin d’être complètement fermée);
  • les services d’enseignement (54 900, ou de 18 %);
  • les soins de santé et d’assistance sociale (51 000 ou de 8,5 %);
  • les autres services (sauf les administrations publiques), dont les salons de coiffure et les autres services personnels (51 000 ou de 28 %);
  • l’information, la culture et les loisirs (44 700, ou de 24 %).

Comme l’exemple de l’enseignement le montre bien, il faut prendre ces niveaux de baisse avec des pincettes. Je compte bien vérifier l’ampleur de ces baisses et les sous-secteurs les plus atteints quand les données de l’EERH pour mars et surtout avril seront publiées, soit à la fin mai et à la fin juin, car les données de cette enquête ne comportent aucune marge d’erreur.

Et après?

À quoi s’attendre pour les prochains mois? Sûrement à une hausse de l’emploi en mai (la semaine de référence pour ce mois est la semaine actuelle, soit du 10 au 16 mai) en raison de la réouverture de certains secteurs cette semaine, surtout à l’extérieur de la région métropolitaine de Montréal, et espérons en juin et les mois suivants, si le nombre de cas et de décès dus à la COVID-19 diminue enfin dans cette région et ne repart pas en hausse ailleurs. Bref, il n’y a rien de certain, comme toujours avec cette crise!

Et alors…

J’aurais pu détailler davantage les particularités du chômage et de l’inactivité, comme je l’ai fait dans ce billet, en commentant par exemple les taux supplémentaires de chômage et les raisons d’avoir quitté ou perdu un emploi. Mais, j’ai regardé ces données et ai constaté qu’elles auraient peu ajouté à l’analyse présentée dans ce billet (déjà assez long!).

Le constat le plus frappant de ce billet est l’inadéquation du taux de chômage comme seul indicateur de la situation sur le marché du travail. Il n’y a rien de nouveau à ce constat. J’ai toujours tenté de montrer qu’il faut toujours regarder un ensemble d’indicateurs (qui tiennent en plus compte de l’évolution de la structure démographique) pour bien comprendre l’état du marché du travail. Par contre, les limitations à l’interprétation à donner au taux de chômage ressortent encore plus dans une situation comme celle qu’on vit, alors que les hausses du chômage et de l’inactivité se confondent plus que jamais. Pire, les techniques de désaisonnalisation risquent de mal ajuster les données, car la saisonnalité ne peut expliquer qu’une faible part des mouvements actuels de l’emploi, du chômage et de l’inactivité. Même l’évolution de l’emploi peut camoufler certaines particularités de la situation actuelle, comme le montre l’augmentation impressionnante du nombre de personnes en emploi qui n’ont pas travaillé ou ont travaillé moins de la moitié des heures habituelles, comme l’illustre la baisse deux fois plus forte du nombre d’heures travaillées que celle du nombre d’emplois. En plus, tous ces indicateurs ne montrent pas en premier lieu l’ampleur de la détérioration du marché du travail, qui pourrait se rétablir rapidement si la crise se terminait, mais bien plus l’intensité des efforts de confinement pour combattre la COVID-19 et sauver des vies. À suivre!