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On peut plus rien dire

20 mai 2019

Avec son livre On peut plus rien dire – Le militantisme à l’ère des réseaux sociaux, Judith Lussier analyse les motivations des «Social justice warrior», ces militant.es «qui semblent s’offusquer pour un rien et ne ratent aucune occasion de saisir leur clavier pour le clamer haut et fort».

Introduction : L’autrice raconte les événements qui l’ont amenée à écrire ce livre.

1. La naissance du guerrier : L’autrice explique l’origine de l’expression «Social justice warrior» (SJW), au départ positive, mais graduellement transformée en moquerie et même en insulte. Elle donne des exemples de réactions extrêmes à la fois chez quelques guerrier.ères et chez leurs détracteur.trices.

2. Les principes du guerrier : L’autrice présente un lexique des expressions utilisées par les SJW. Cette section s’étend sur près de 60 pages, mais est impossible par sa nature à résumer. Elle est quand même essentielle à la compréhension des termes et concepts que ces personnes utilisent. Même si je connaissais la grande majorité de ces expressions et termes, la lecture de ce lexique m’en a appris passablement, surtout sur leur origine. Du beau travail! Le chapitre se termine avec trois entrevues avec des SJW œuvrant dans des domaines différents.

3. À la guerre comme à la guerre : L’autrice donne de nombreux exemples qui montrent que les guerrier.ères dérangent, explique pourquoi et comment, et suggère des moyens pour qu’ils et elles nous dérangent moins ou plus du tout. Elle se demande ensuite si les paroles et les actions des guerrier.ères contribuent à changer le monde (ou, à tout le moins, la société). La réponse courte est oui, mais pas toujours et pas assez souvent. Elle donne des exemples éloquents de victoires, mais aussi de défaites, surtout en raison de la forte résistance face à leurs revendications. Le chapitre se termine avec trois entrevues avec des SJW et une objectrice de conscience (qui refuse l’étiquette SJW).

4. Le côté obscur du guerrier : À force de s’indigner pour des causes anodines, d’adopter un ton inutilement quérulent et d’entreprendre des actions disproportionnées, quelques SJW nuisent à la réputation du mouvement pour la justice sociale et aux SJW qui dénoncent des comportements réellement critiquables avec humilité. Cela dit, les «attentes sont élevées à l’égard de quiconque s’emploie à vouloir changer le monde». Le moindre écart ou la plus petite incohérence d’un.e SJW suscite des reproches (euphémisme) aussi bien de la part d’autres SJW que de leurs adversaires. Le chapitre se termine avec des entrevues avec un mercenaire (réfugié) et une tireuse d’élite (non armée!).

5. On peut plus rien dire : L’autrice analyse quelques cas qualifiés de censure par des personnes qui ont bien plus de tribunes pour exprimer leurs opinions que celles qui étaient à l’origine de ces cas. On confond même des décisions d’affaires de commanditaires avec de la censure. Comme Internet a «démocratisé la prise de parole», «ceux qui se plaignent qu’on ne peut plus rien dire se plaignent, en réalité, qu’on ne puisse plus rien dire sans que tous aient la capacité de répondre». Une autre SJW souligne que ceux «qui crient à la censure sont nostalgiques de l’époque où la parole publique était très limitée et très hiérarchisée». Pire, ces personnes qui revendiquent le droit à la liberté d’expression n’hésitent pas à poursuivre des médias indépendants qui les critiquent. Bref, «se présenter comme une victime de la rectitude politique, c’est payant!». Le chapitre se termine avec des entrevues avec un médiateur et une guerrière.

6. Quand les guerriers se tuent au combat : L’autrice aborde dans ce chapitre la question de la santé mentale chez les SJW. Elle émet l’hypothèse que cette réalité, difficile à quantifier, pourrait s’expliquer par le fait qu’ils et elles subissent davantage d’attaques que le reste de la population, font plus souvent partie de minorités opprimées et s’investissent émotionnellement contre les inégalités, les injustices et les autres problèmes de la société. Elle présente ensuite quelques méthodes qui peuvent contribuer à conserver sa santé mentale dans un tel contexte. Et on devine, j’espère, comment se termine ce chapitre (deux entrevues).

Confession d’une guerrière : Judith Lussier raconte dans cette courte conclusion les circonstances qui l’ont amenée à cesser d’écrire pendant un certain temps et comment elle a réussi à y revenir. On voit qu’elle savait de quoi elle parlait dans le chapitre précédent.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’avais des attentes limitées en me procurant ce livre et elles ont été nettement surpassées. Il est tout d’abord instructif, mais en plus bien structuré, et l’autrice sait présenter ses sujets avec humour, ce qui rend la lecture agréable. Même si ce sujet n’est pas facile à traiter, surtout pour une SJW, elle ne dénature jamais les sujets qu’elle aborde malgré son parti pris qu’elle ne rend jamais évident. Bravo!

Les 289 notes sont à la fin du livre, mais heureusement il n’y en a que quatre ou cinq qui sont des compléments d’information (les autres étant des références). Mais, justement, il en a tellement peu qu’il aurait été tellement simple (et préférable) de les mettre en bas de page!

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Le rôle des femmes dans la vigueur de la croissance

17 mai 2019

J’ai accumulé quelques études dont je n’ai pas pu parler au cours des dernières semaines en raison de sujets autres qui se sont imposés. Celle que je vais présenter dans ce billet, de Masao Fukui, Emi Nakamura et Jon Steinsson, est intitulée Women, Wealth Effects, and Slow Recoveries (Les femmes, les effets de richesse et les lentes reprises).

Introduction

Une des principales caractéristiques des dernières récessions aux États-Unis fut la faible croissance de l’emploi lors des reprises qui les ont suivies, alors que l’emploi a augmenté beaucoup plus fortement lors des reprises précédentes. On peut d’ailleurs constater dans la partie du haut du tableau qui suit que le taux d’emploi (Employment-to-Population Ratio) de la population âgée de 25 à 54 ans (Prime-Age Population) a augmenté en moyenne de 1,3 et 1,2 point de pourcentage en moyenne au cours des quatre années ayant suivi les récessions de 1973 à 1975 et de 1981 et 1982, mais d’entre 0,3 et 0,5 point après les récessions suivantes (1990 et 1991, 2001 et 2007 à 2009), et cela même si les baisses du taux de chômage (Unemployment Rate) furent d’une ampleur semblable.

La partie du bas du tableau montre que la baisse de croissance du taux d’emploi s’observe surtout chez les femmes. En effet, alors que le taux de croissance du taux d’emploi des hommes est passé d’une moyenne de 0,63 point après les deux premières récessions à une moyenne de 0,34 point après les trois dernières, une baisse d’environ 0,3 point, ce taux pour les femmes est passé d’une moyenne de 1,78 point après les deux premières récessions à une moyenne de 0,33 point après les trois dernières (et même en bas de 0,2 point après les deux dernières), une baisse de plus de 1,4 point, cinq fois plus élevée que pour les hommes. On n’observe pas le même phénomène du côté du taux de chômage, celui-ci ayant même baissé davantage chez les hommes que chez les femmes au cours des reprises qui ont suivi les récessions. Les auteur.trices se demandent alors ce qui peut expliquer le revirement dans la hausse de la croissance du taux d’emploi des femmes au cours des trois (surtout deux) dernières reprises.

Convergence

Après avoir présenté les données utilisées, les auteur.trices analysent le phénomène de la convergence des taux d’emploi des hommes et des femmes aux États-Unis. Le graphique ci-contre illustre clairement cette convergence. Alors qu’en 1970 le taux d’emploi des femmes âgées de 25 à 54 ans était de 48 % et celui des hommes du même âge de 93 %, ces taux étaient respectivement de 71 % et de 85 % en 2016, l’écart entre les deux étant passé de 45 à 14 points de pourcentage. À fin de comparaison, ces données pour le reste du Canada étaient en 2016 de 77 % et 85 %, et pour le Québec de 81 % et 85 %.

En examinant ces données pour chacun des États des États-Unis, on constate que la baisse des écarts fut plus forte dans les États où ils étaient les plus grands au départ, amenant un autre niveau de convergence, cette fois entre les États. D’autres données montrent que la convergence n’est pas due aux changements structurels de l’emploi (hausse de l’importance relative des services sur le marché du travail) ni à la hausse des compétences exigées.

Effet d’éviction

Cette section vise à établir si la hausse du taux d’emploi des femmes ne s’est pas faite, au moins en partie, au détriment du taux d’emploi des hommes (effet d’éviction ou de substitution). D’autres études ont montré que l’immigration n’entraîne pas d’effet d’éviction, ce qui est normal, car l’immigration fait augmenter la population et donc la demande globale. Par contre, la hausse du taux d’emploi des femmes se réalise à un niveau de population fixe, ce qui laisse entrevoir la possibilité d’un effet d’éviction.

Les modèles macroéconomiques standards (basés sur la maximisation de l’utilité de l’emploi et des loisirs, dans un contexte de contrainte du budget familial) montrent que cet effet est important, surtout quand la demande pour les compétences des femmes est forte. Mais, en ajoutant à ces modèles l’importance du travail domestique des femmes (mais toujours avec un seul objectif, soit de maximiser l’utilité des membres du ménage), c’est-à-dire un troisième choix qui s’ajoute à l’emploi et aux loisirs, cet effet diminue considérablement (entre trois et huit fois moins élevé, selon les hypothèses, avec un facteur de quatre avec l’hypothèse de référence).

Les auteur.es testent ensuite d’autres hypothèses qu’il serait fastidieux de présenter ici. Disons seulement que les conclusions demeurent semblables, l’effet d’éviction devenant même parfois encore moins élevé. Finalement, les auteur.es ajoutent d’autres facteurs, soit le taux d’emploi des hommes et des femmes par État et par industrie. Cette fois, l’effet d’éviction disparaît presque complètement.

Baisse du taux d’emploi

Cette section vise à comprendre la baisse de l’ampleur des reprises suivant les récessions depuis 1990 et surtout depuis 2000. Après avoir regardé de nombreux facteurs et avoir effectué beaucoup de calculs, les auteur.es estiment que 70 % de la baisse de l’ampleur des reprises récentes s’explique par le ralentissement de la croissance de l’emploi chez les femmes. Plus intéressante est la conclusion que ce ralentissement est dû au fait que les facteurs qui expliquaient la forte hausse du taux d’emploi des femmes jusqu’en 2000 ont atteint leur sommet et que les écarts entre les taux d’emploi masculins et féminins ne peuvent plus guère baisser dans le contexte institutionnel des États-Unis.

Et alors…

Le sujet de cette étude m’a attiré dès que j’en ai entendu parler. Je dois avouer avoir été déçu. Si certains constats sont intéressants, cette étude est très aride, pleine de modèles théoriques et de calculs qui ne peuvent pas tout expliquer (j’ai d’ailleurs sauté beaucoup d’éléments contenus dans cette étude de 80 pages, dont les parties parlant des effets de richesse du titre de l’étude). Par exemple, cette méthode ne permet pas d’expliquer pourquoi un écart de près de 15 points de pourcentage entre les taux d’emploi des femmes et des hommes âgés de 25 à 54 ans serait le minimum qu’il est possible d’atteindre. En fait, l’étude ne parle pas du contexte institutionnel comme je l’ai écrit (c’était mon apport), elle ne fait que constater la stabilisation de cet écart.

Pourtant, quand on constate que cet écart atteint 15 points de pourcentage aux États-Unis, mais était en 2016 de seulement huit points dans le reste du Canada et quatre points au Québec, il est clair que certains facteurs doivent être présents ici qui ne le sont pas là-bas. Je pense en premier lieu aux congés de maternité, aux prestations parentales et aux services de garde à contribution réduite ou abordable. En plus, ces facteurs peuvent même influencer le cadre théorique de l’étude que j’ai présentée, car ils rendent l’emploi plus «utile» (je préférerais dire «plus accessible» ou «plus désirable») que le travail domestique ou les loisirs. De même, j’aurais préféré lire que la forte croissance de l’emploi de 1970 à 2000 s’explique d’abord par la plus grande participation des femmes au marché du travail que de lire que sa faible croissance depuis 2000 est due à l’arrêt de l’augmentation de leur taux d’emploi. Bref, malgré ses constats intéressants, dont l’inclusion du travail domestique dans les modèles théoriques, cette étude m’a plus fait penser à un examen de mathématiques qu’à une analyse approfondie des facteurs qui expliquent les tendances montrées par les données utilisées. Dommage.

Le mythe de la théorie du ruissellement

13 mai 2019

Avec son livre Le mythe de la théorie du ruissellement, Arnaud Parienty, professeur de sciences économiques et sociales au lycée de Courbevoie, se demande comment il se fait qu’une idée aussi décriée que la théorie du ruissellement soit encore aussi citée et appliquée. Puis, «il remet en perspective la façon dont les politiques néolibérales ont conduit, partout dans le monde, à une explosion des inégalités, sans pour autant favoriser la croissance et l’emploi, contrairement à ce que prônent les adeptes du ruissellement».

Avant-propos : L’auteur explique les origines de la théorie du ruissellement, qui n’a de théorie que le nom, et présente les objectifs de son livre.

1. Le retour d’une idée discréditée : L’auteur décrit le retour en force de la théorie du ruissellement en 2017 aux États-Unis et, dans une moindre mesure, en France. En fait, il montre que rares sont les personnes (en économie ou en politique) qui disent reconnaître la validité de cette théorie, mais elles sont assez nombreuses à continuer d’appuyer ou d’adopter des politiques basées sur le postulat que la baisse des impôts des riches (et des entreprises) favorise les investissements et finissent par enrichir les plus pauvres, ce qui est pourtant la base de la théorie du ruissellement.

2. Les origines : la stratégie de l’homme de paille ? : L’auteur présente trois concepts (ou récits) du ruissellement : naïf, faible ou fort. Ces concepts naviguent entre des évidences (les dépenses des uns sont les revenus des autres) et des promesses non appuyées par les données empiriques (les baisses d’impôt sont plus que compensées par les effets de la croissance économique qu’elles génèrent). Il donne ensuite de nombreux exemples d’utilisation de l’expression théorie du ruissellement, tant par la droite que par la gauche, pour discréditer leurs adversaires (l’homme de paille du titre du chapitre).

3. L’argument de l’épargne et des profits : L’auteur analyse les théories de la croissance, surtout celles qui la lient aux investissements et donc à l’épargne, et la conclusion tirée par beaucoup d’économistes qui prétendent qu’il faut en conséquence diminuer l’impôt des riches qui épargnent plus que les plus pauvres et qui pourront donc investir davantage et générer une croissance plus forte. L’auteur montre que ce modèle ne peut fonctionner que si la demande est suffisante, comme en Chine qui a profité de son surplus commercial international (donc de la demande extérieure), ce qui, par définition, ne peut pas se produire dans tous les pays. Dans les autres pays, pour stimuler la demande (essentiellement intérieure), on ne doit pas favoriser l’épargne des plus riches, mais bien la consommation, par exemple en redistribuant les revenus plutôt qu’en diminuant l’impôt des plus riches. L’autre «solution» est de faire augmenter l’endettement des États et surtout des ménages (ce qui s’est produit dans bien des pays), solution bien sûr intenable à moyen et long termes.

L’auteur montre ensuite que l’adage (ou le récit) «les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain» ne s’observe pas toujours dans la réalité, car, encore une fois, les entreprises doivent anticiper une hausse de la demande pour décider d’investir. Il aborde aussi le concept de la stagnation séculaire et conclut que, de nos jours, ce n’est pas le manque d’épargne qui nuit à la croissance, mais plutôt les inégalités.

4. La folie Laffer : L’auteur présente l’idée derrière la courbe de Laffer qui est la représentation visuelle du récit qui affirme que «trop d’impôt tue l’impôt». Si cet adage n’est pas faux en soi (si trop d’impôt veut dire un taux d’imposition confiscatoire), le problème survient lorsqu’on s’en sert pour justifier toute baisse d’impôt chez les riches, peu importe son niveau de départ. En fait, une hausse des impôts a deux effets opposés, soit un effet revenu où on tend à travailler davantage pour compenser la perte de revenus due à la hausse des impôts et un désincitatif au travail parce que chaque heure supplémentaire travaillée rapporte moins. Le problème est de savoir quel effet l’emporte, la réponse pouvant varier selon le niveau de départ de l’impôt, l’époque et le lieu. Empiriquement, le concept de la courbe de Laffer ne s’est jamais observé ni aux États-Unis ni en France, que ce soit pour l’impôt des particuliers ou pour celui des entreprises.

5. Les effets négatifs de la redistribution à l’envers : Le titre illustre bien le contenu de la première partie ce chapitre. L’auteur mentionne trop de ces effets pour que je puisse les résumer. Il cite ensuite des études empiriques (dont celle que j’ai présentée ici) montrant qu’aucun lien ne peut être établi entre les inégalités et la croissance. Il n’y a donc pas d’arbitrage à faire entre les deux, comme les économistes orthodoxes le prétendent.

6. La mondialisation et les baisses d’impôts : L’auteur aborde ici la question de la concurrence fiscale. Il montre tout d’abord que le supposé exode fiscal des riches dû à un taux élevé d’imposition ou à une hausse de ce taux est en fait anecdotique. Il se penche ensuite sur l’évitement fiscal (surtout dans les paradis fiscaux), et sur le mode d’imposition des dividendes et des gains en capital, mais uniquement dans le cas de la France, puis aborde l’historique de l’imposition des revenus des particuliers. Il ne nie pas que la concurrence fiscale puisse «forcer» un gouvernement à diminuer les impôts des riches, mais précise que jamais il ne l’avouera pour montrer qu’il contrôle ses décisions, qu’elles ne lui sont pas imposées, et qu’il se reposera sur le mythe du ruissellement (tout en niant la validité de cette «théorie») pour justifier sa «décision».

7. Parce qu’ils le valent bien : L’auteur émet l’hypothèse que la théorie du ruissellement n’est en fait qu’un procédé rhétorique (ou un récit) pour éviter d’aborder les véritables motifs des partisan.es d’une baisse des impôts des plus riches. Il présente et démolit ensuite certains de ces véritables motifs, dont l’idéologie libertarienne et le mérite. Étrangement, il ne mentionne pas un motif pourtant souvent mentionné dans ce débat (surtout aux États-Unis), soit de récompenser les riches donateurs des partis politiques et de s’assurer qu’ils donneront encore.

Conclusion – le ruissellement comme mythe : Si la rhétorique et le récit de la théorie du ruissellement sont maintenant honnis en France, son mythe est toujours bien vivant. On prétend encore que la baisse des impôts des entreprises et des riches stimule l’innovation et les investissements, même si les faits demeurent têtus et refusent de se plier à ce mythe.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, surtout si on cherche un livre simple sur la question. En effet, ce n’est pas le livre le plus approfondi que j’ai lu sur la question (j’ai nettement préféré l’approche de John Quiggin dans son livre Économie zombie : Pourquoi les mauvaises idées ont la vie dure, dont j’ai parlé dans ce billet), mais il est court, bien écrit et agréable à lire, et le sujet est bien vulgarisé. Les exemples qu’il contient sont pertinents et faciles à comprendre. Comme mentionné dans le billet, je déplore toutefois que l’auteur n’ait pas abordé des questions aussi importantes que l’influence des riches (et des universités et instituts de recherche qu’ils financent) sur la politique et sur le financement des partis politiques, et leurs relations privilégiées avec leurs dirigeant.es (un chum, s’t’un chum!). En plus, il ne dit mot des conséquences de la théorie du ruissellement sur l’environnement. Mais, comme introduction à ce sujet, ce livre fait bien le travail. En plus, les notes sont en bas de pages!

Si on veut entendre l’auteur présenter son livre, on peut regarder cette vidéo de 6 minutes :

Retour sur l’impact de l’ajout d’un palier d’imposition au fédéral

10 mai 2019

Dans un billet datant d’octobre 2018, j’ai présenté et critiqué une étude de l’Institut CD Howe qui s’interrogeait sur l’impact réel de l’ajout au fédéral d’un palier d’imposition qui a porté en 2016 de 29 à 33 % le taux d’imposition maximal des contribuables déclarant 200 000 $ et plus de revenus imposables, ou de 24,2 à 27,6 % pour les contribuables du Québec, en tenant compte de l’«abattement du Québec remboursable» de 16,5 %.

Dans l’estimation qu’il a privilégiée, l’auteur concluait que cette hausse a fait changer les comportements des contribuables gagnant 250 000 $ et plus à un tel point que leur «élasticité du revenu imposable» (ÉRI) aurait été de 0,56, ce qui signifie qu’une baisse de 10 % du revenu laissé aux contribuables entraînerait une baisse de 5,6 % des revenus que ces contribuables ont déclaré (notamment parce qu’ils et elles auraient moins travaillé). C’est énorme.

Pour arriver à ce résultat, l’auteur a comparé les données fiscales de 2014 à 2016 des contribuables gagnant 250 000 $ et plus à un scénario contre-factuel basé sur les revenus déclarés par les contribuables ayant gagné entre 100 000 $ et 250 000 $. J’ai critiqué cette méthode sur deux aspects. Tout d’abord, l’auteur a utilisé des données fiscales préliminaires pour 2016 en les comparant aux données finales des années précédentes, alors que les données préliminaires sont fondées sur un peu moins de 95 % des déclarations de revenus. J’ai estimé que cette méthode surestimait ses résultats d’environ 15 %, car l’ÉRI aurait été d’environ 0,48 s’il avait utilisé une estimation des données finales basée sur la différence entre ces données au cours des quatre années précédentes.

Mais, je critiquais surtout la façon dont l’auteur a conçu son scénario contre-factuel, car il a supposé que, s’il n’y avait pas eu l’ajout d’un palier d’imposition, les contribuables gagnant 250 000 $ et plus se seraient comportés comme ceux et celles gagnant entre 100 000 $ et 250 000 $, alors que les données historiques montraient un comportement différent. En tenant compte de ce comportement différent (la croissance du revenu des contribuables gagnant entre 100 000 $ et 250 000 $ est historiquement plus élevée que celle du revenu des contribuables gagnant 250 000 $ et plus), j’ai estimé que l’ÉRI aurait été de -0,07 (au lieu de 0,56!), ce qui aurait voulu dire que le comportement de ces contribuables aurait été de travailler davantage (peut-être pour compenser la baisse de leurs revenus due à la hausse de l’impôt). Cela dit, je concluais que cette estimation reposait sur des hypothèses non vérifiées et qu’il faudrait attendre quelques années avant de pouvoir conclure. Ce résumé peut sembler difficile à suivre, alors je vous invite à consulter mon billet précédent si le détail de cette analyse vous intéresse.

Étude du directeur parlementaire du budget

Le directeur parlementaire du budget (DPB) a publié le 18 avril dernier une étude intitulée Regard nouveau sur la réduction de l’impôt de la classe moyenne, dans laquelle il estimait l’impact de la baisse du taux d’imposition du deuxième palier de l’impôt fédéral en 2016 (de 22 à 20,5 %) et de l’ajout du palier que j’ai mentionné précédemment la même année. Je ne présenterai et commenterai que cette partie de l’étude (à partir de la page 14).

Le DPB a eu accès à des données fiscales finales et plus détaillées que celles diffusées sur le site de l’Agence du revenu du Canada (ARC). Il a donc pu isoler les données sur les contribuables ayant déclaré un revenu imposable supérieur à 197 000 $, groupe qui correspond davantage aux contribuables touchés par la hausse du dernier palier d’imposition (200 000 $ et plus de revenu imposable) que celui retenu dans l’étude de l’Institut CD Howe (250 000 $ et plus de revenu total).

Le graphique ci-contre montre que, comme dans les données utilisées par l’Institut CD Howe, les revenus déclarés par les contribuables ayant un revenu imposable de 197 000 $ et plus a augmenté tout d’un coup en 2015 avant de diminuer encore plus en 2016, surtout du côté des dividendes (zone jaunâtre), mais aussi, dans une moindre mesure, du côté des revenus d’emplois (zone en bleu). Ces mouvements s’expliquent par leur stratégie de transférer une partie de leur revenu à l’exercice 2015 pour déclarer un revenu moindre les années suivantes, alors que le taux d’imposition serait plus élevé.

Aussi en raison de son accès à des données plus détaillées, le DPB a pu comparer le comportement de ces contribuables avec un groupe non touché par la hausse de ce palier d’imposition, soit les contribuables ayant déclaré un revenu imposable de 142 001 $ à 197 000 $. Le DPB note à cet effet que le groupe comparatif retenu par l’étude de l’Institut CD Howe, les contribuables ayant déclaré entre 100 000 $ et 250 000 $, comprend en fait des contribuables ayant déclaré un revenu imposable supérieur à 200 000 $ et donc touchés par la hausse du palier d’imposition, ce qui fausse la comparaison. Je dois avouer que cette observation m’avait échappé, mais, compte tenu du manque de détails des données diffusées sur le site de l’ARC, je ne peux pas reprocher à l’auteur de l’étude de l’Institut CD Howe de les avoir utilisées.

Le graphique ci-contre compare l’évolution de la croissance des revenus déclarés par les deux groupes de revenus de 2009 à 2016. En commençant son graphique en 2009, le DPB voulait voir si les tendances historiques du groupe de référence (ligne jaunâtre), soit les contribuables ayant déclaré un revenu imposable de 142 001 à 197 000 $, correspondaient assez bien avec celles du groupe à revenu élevé (ligne bleue). On voit que c’est le cas, mais comme le revenu du groupe de référence croît plus rapidement que celui du groupe à revenu élevé (ce que j’avais aussi observé dans mon billet, comme je l’ai mentionné plus tôt), l’échelle de gauche de son graphique, qui s’applique à la croissance du groupe de référence, augmente plus fortement que l’échelle de droite qui s’applique au groupe à revenu élevé. En effet, on voit que le sommet de l’échelle de gauche est de 30 %, niveau 25 % plus élevé que le sommet de l’échelle de droite (24 %). Et même là, on peut constater que la courbe du groupe de référence est en général au-dessus de celle du groupe à revenu élevé, ce qui veut dire que la différence de croissance est un peu plus élevée que 25 %.

Le DPB procède ensuite de la même façon que l’auteur de l’étude de l’Institut CD Howe (qu’il cite d’ailleurs à cet effet) et avec les mêmes hypothèses, soit que les deux tiers du revenu devancé en 2015 seront réduits en 2016 (le reste les années suivantes). Le graphique ci-contre illustre ce processus. La ligne bleue représente les revenus imposables totaux déclarés réellement par le groupe à revenu élevé et la ligne pointillée, son scénario contre-factuel, c’est-à-dire les revenus imposables totaux que ce groupe aurait déclarés s’il n’avait pas devancé la déclaration d’une partie de ses revenus en 2015, scénario basé sur le comportement réel du groupe de référence, en le corrigeant des différences de comportement entre les deux groupes au cours des années précédentes (l’écart d’un peu plus de 25 % dont j’ai parlé plus tôt).

Selon ces hypothèses et ce scénario contre-factuel, le DPB estime que le groupe à revenu élevé a devancé ses revenus en 2015 d’une somme atteignant 21,7 milliards $ et qu’il a déclaré des revenus inférieurs de 13,4 milliards $ en 2016. Or, les deux tiers de 21,7 milliards $ représentent 14,5 milliards $. Cela signifierait que le groupe à revenu élevé aurait changé son comportement en déclarant 1,1 milliard $ de plus de revenus imposables que ce qu’il aurait déclaré sans l’ajout d’un palier d’imposition. Ainsi, son «élasticité du revenu imposable» (ÉRI) aurait été négative! Il ne dit pas de combien, mais j’estime que cet ÉRI aurait donc été autour de -0,10, pas bien loin de mon estimation de -0,07! Affirmant qu’il «est peu probable que les particuliers à revenu élevé aient travaillé davantage en 2016 et que cela ait neutralisé en partie la baisse de leur revenu imposable», le DPB rejette ce résultat! Pourtant, comme je l’ai mentionné plus tôt, cela est tout à fait possible que des gens aient décidé de travailler davantage pour compenser la baisse de leurs revenus due à la hausse du taux d’imposition. Je ne dis pas que c’est ce qui s’est réellement passé, je suis plutôt sceptique sur l’exactitude de ce genre d’exercice, mais que ce n’est pas impossible, tout comme les médecins du Québec ont décidé de travailler moins d’heures quand leur rémunération a été augmentée, probablement parce qu’ils et elles pouvaient faire le même revenu qu’avant la hausse de leur rémunération en moins d’heures, alors que la théorie économique classique prétend que la hausse de leur rémunération aurait dû les inciter à travailler davantage. Mais, bon, passons.

Rejetant ce résultat, le DPB avance que le groupe à revenu élevé n’a pas reporté les deux tiers du revenu devancé en 2015, mais seulement 61,9 %, soit les 13,4 milliards $ de son exercice. Mais, même avec ce changement d’hypothèse en cours de route, cela donne une ÉRI de 0. Il en conclut que, selon ce scénario, «les particuliers à revenu élevé n’ont pas travaillé moins malgré la hausse du taux maximal d’IRP à 33,0 %». C’est déjà bien différent de la conclusion du scénario semblable de l’étude de l’Institut CD Howe qui arrivait à une ÉRI de 0,56, qui, je le rappelle, signifierait qu’une baisse de 10 % du revenu laissé aux contribuables aurait entraîné une baisse de 5,6 % des revenus déclarés par ces contribuables.

Comme il est de mise dans ce genre d’étude, mais aussi parce que ce résultat «tranche» avec ceux de ses estimations antérieures (ÉRI estimée à 0,38 en 2016) et celles d’autres auteur.es, le DPB utilise d’autres hypothèses et obtient des ÉRI positives de 0,17, 0,20 et 0,42 (dans ce cas avec seulement 50 % des revenus devancés en 2015 soustraits en 2016, au lieu des deux tiers, et un comportement identique à celui du groupe de référence, même si on sait que leur comportement historique n’a pas été le même). Par contre, il n’utilise pas d’hypothèses allant dans l’autre sens de celles de son scénario de référence, ce qui est pourtant de mise habituellement, par exemple avec les trois quarts des revenus devancés en 2015 réduits en 2016, car cela lui aurait donné des ÉRI encore plus négatives (autour de -0,3, avec l’hypothèse que je viens de faire).

Je termine en mentionnant que, dans la note 19 de son étude, le DPB souligne exactement ce que je reprochais le plus à l’étude de l’Institut CD Howe, soit que, dans cette étude, «le scénario contre-factuel pour le groupe à revenu élevé ne prend pas en compte la corrélation historique (antérieure à l’annonce et à l’entrée en vigueur du nouveau taux) entre le groupe à revenu élevé et son groupe de référence». Je ne le répéterai jamais assez, toujours lire les notes!

Et alors…

Il est toujours gratifiant de voir qu’une de nos analyses est partagée par une institution comme celle du DPB. Cette étude valide aussi bien le reproche que je faisais à l’étude de l’Institut CD Howe (ne pas avoir tenu compte des données historiques entre la hausse des revenus des contribuables gagnant entre 100 000 $ et 250 000 $ et celle des contribuables gagnant 250 000 $ et plus) que mon estimation de l’ÉRI (légèrement négative) qui, elle, tenait compte des données historiques, comme celle du DPB. Cela dit, je ne peux que conclure comme je le faisais dans mon billet précédent, soit que je suis sceptique face à la précision de ce genre de modèle et qu’il est beaucoup trop tôt pour pouvoir estimer les modifications des comportements des contribuables à revenu élevé face à l’ajout de ce palier d’imposition (s’il y en a eus).

On peut bien élaborer des scénarios en supposant que ces contribuables ont diminué leur revenu de 2016 de 50 %, 66 2/3 % ou 75 % du revenu devancé en 2015, on n’en sait en fait rien. Or, selon ces hypothèses, l’ÉRI passerait d’un niveau négatif important à un niveau positif tout aussi important. Ce cas est en plus particulier, alors que la majeure partie des revenus supplémentaires déclarés en 2015 fut formée de dividendes. En effet, le DPB note que la déclaration de dividendes par ces contribuables a ajouté 10,3 points de pourcentage à la croissance de leur revenu imposable en 2015 et y a soustrait 9,9 points de pourcentage en 2016, une proportion semblable. Est-ce à dire que les dividendes déclarés en 2016 ont retrouvé leur niveau de 2014 sans être réduits par une certaine proportion de ceux qui ont été devancés en 2015? On ne le sait pas. Il faudra attendre quelques années (au moins deux, si on adopte la méthode utilisée par Emmanuel Saez dans cette étude, la troisième que j’ai présentée dans ce billet) pour pouvoir vraiment se faire une idée sur cette question. Le DPB ajoute que la déclaration de revenus de travail par ces contribuables a ajouté 5,8 points de pourcentage à la croissance de leur revenu imposable en 2015 et y a soustrait 8,2 points de pourcentage en 2016, soit à un niveau plus bas qu’en 2014, laissant voir cette fois qu’une bonne portion des revenus de travail devancés en 2015 ont été réduits en 2016.

Par ailleurs, l’ARC a publié les statistiques fiscales finales pour 2016 vers la fin avril. Non seulement sont-elles fortement différentes de celles utilisées (statistiques préliminaires) dans l’étude de l’Institut CD Howe, mais elles sont encore plus élevées que celles que j’avais estimées en me basant sur les écarts des années précédentes entre les statistiques préliminaires et les statistiques finales, la différence entre ces données ayant été nettement plus élevée en 2016 qu’au cours des années précédentes (par exemple, revenus totaux plus élevés de 9,3 %, bien plus que la moyenne de 6,7 % de 2012 à 2015). En conséquence, alors que l’étude de l’Institut CD Howe avait estimé que les recettes d’impôt provenant des contribuables ayant déclaré des revenus totaux de 250 000 $ et plus avaient baissé de 6,8 milliards $ en 2016 et que j’avais évalué cette baisse à 5 milliards $ avec mon estimation des statistiques finales, cette baisse fut finalement de 4,2 milliards $, soit 37 % de moins que le montant estimé par l’auteur de l’étude et 15 % de moins que mon estimation! Cela montre, comme je le disais dans le billet précédent, que l’utilisation de données préliminaires peut fausser grandement les résultats de ce genre d’exercice. Mais, même en utilisant les bonnes données, je répète qu’on ne peut pas savoir avec certitude l’ampleur du changement de comportement des contribuables à revenu élevé et qu’on ne pourra pas le savoir avant quelques années et, même là, sans certitude!

Les nouveaux anarchistes

6 mai 2019

«Dissipant le cliché médiatique des « casseurs » sans foi ni loi, le politologue Francis Dupuis-Déri s’est immergé depuis les années 1990 dans les mobilisations de ces nouveaux anarchistes, en France et en Amérique du Nord». De cette immersion est sortie son livre Les nouveaux anarchistes – De l’altermondialisme au zadisme.

Introduction – Les «nouveaux anarchistes» : Selon l’auteur, «les actions et les pratiques anarchistes sont diversifiées», et cela de plus en plus, et un peu partout en Occident. Il compte ici présenter sa perception de cette réalité et des enjeux qu’elle soulève, tout en soulignant que son interprétation de cette réalité n’est pas la seule qui peut être valable. Trop souvent associé aux «casseur.euses» lors de manifestations, l’anarchisme se distingue en fait par «sa conception radicale des principes de liberté et d’égalité, qui favorise un processus de prise de décision autonome, horizontal, participatif, délibératif et consensuel». Il décrit ensuite les particularités de différentes formes d’anarchismes (surtout politique, social et autonome, mais aussi culturel et existentiel) et la contribution de nombreux.euses anarchistes aux luttes altermondialistes. Il présente finalement les aspects de la question qui retiendront son attention dans ce livre, notamment les différentes stratégies et tactiques adoptées par les anarchistes.

Groupes d’affinité : Un groupe d’affinité est «une unité militante autonome d’environ 5 à 20 individus qui partagent une même sensibilité à l’égard des causes à défendre et du type d’actions à privilégier». Dans ce chapitre, l’auteur :

  • raconte l’origine de ces groupes, apparus dans les années 1920 en Espagne, et leur diffusion jusqu’à nos jours;
  • explique plus à fond le concept d’affinité et comment il se concrétise dans ces groupes;
  • présente le concept d’agoraphilie politique propre aux groupes d’affinité et distingue la démocratie directe (on décide par vote majoritaire) de l’anarchisme (on décide par consensus);
  • aborde les inégalités de pouvoir informel (souvent niées) au sein des groupes d’affinité, notamment entre les hommes et les femmes;
  • montre que l’autonomie des groupes d’affinité ne les empêche pas de collaborer avec d’autres groupes pour se partager des tâches lors d’une action, justement en fonction de leurs affinités différentes et complémentaires.

Nouvelles du front anticapitaliste – l’armée de clowns rebelles tient bon : «J’entends ici présenter dans leur contexte quelques-unes des offensives récentes des armées de clowns rebelles et préciser le sens de cette forme d’activisme, soit sa signification politique et militante». L’auteur aborde :

  • l’origine de ce type de manifestations;
  • différents types d’action de perturbation et de tactiques (dont les armées de clowns);
  • quelques exemples d’actions entreprises par des armées de clowns révolutionnaires (lors de cinq manifestations différentes);
  • le débat entre les actions violentes et non violentes, et le concept de diversité des tactiques;
  • les manifestives, manifestations lors d’événements festifs (comme des carnavals), leurs objectifs et les critiques allant à leur encontre;
  • l’effet perturbant pour les autorités des armées de clowns révolutionnaires et des manifestives, et la répression contre elles;
  • la vision de membres des armées de clowns révolutionnaires sur leurs actions;
  • l’impact médiatique et politique de leurs actions, et leur effet mobilisateur, formateur et émancipateur;
  • les possibilités (dérisoires) que ce type d’action parvienne à modifier de façon significative le système économique et politique actuel.

L’auteur conclut ainsi ce chapitre : «Même si l’action du clown peut sembler dérisoire, voire sans espoir, elle reste tout de même un signe de contestation, de résistance, de rébellion, indiquant qu’il y a des valeurs autres que celles proposées et imposées par les élites mondiales».

L’utopie est dans le pré – campements militants temporaires autogérés : Le campement «militant se distingue d’autres formes de protestations collectives et de mobilisations dans la mesure où il nécessite un engagement physique, mais également émotionnel pour construire et maintenir fonctionnel cet espace de vie (…)». Ce chapitre portera «sur des expériences d’autogestion qui doivent permettre de vivre dans le réel les principes de liberté et d’égalité». L’auteur y parle :

  • de la différence entre l’anarchisme et le socialisme utopique, et d’expériences concrètes dans ce sens;
  • de militantisme autogéré;
  • d’une campagne (baptisée No border) visant à dénoncer les politiques d’immigration européennes (jugées racistes et discriminatoires) qui s’est déroulée de 1999 à 2003 et qui a permis l’établissement de dizaines de campements temporaires surtout en Europe, mais aussi en Australie;
  • du Village alternatif anticapitaliste antiguerre (VAAAG), campement établi en 2003 à Évian pour dénoncer les sommets du G8, et qui a compté jusqu’à 3000 à 4000 participant.es;
  • de problèmes vécus lors de ces campements et d’interrogations sur leur impact;
  • du Point G, village non mixte regroupant quelques dizaines de féministes établi en marge du VAAAG, et des réactions qu’il a suscitées;
  • du bilan de ces expériences.

Conclusion – Le principe désespérance : Les chapitres précédents ont permis de mieux connaître et comprendre certaines tactiques utilisées par les «nouveaux» anarchistes et «de constater que bien loin de l’image de «casseurs» ou de «doux rêveurs», les anarchistes sont en perpétuel questionnement quant au sens de leurs pratiques. L’autocritique est au cœur de leurs débats».

Le «principe désespérance» du titre de cette conclusion reflète le fait que la majorité des anarchistes «ne croient pas possible la révolution au cours de leur vie». Cela dit, «la désespérance n’est pas nécessairement synonyme d’apathie. D’où l’expression : la rage du désespoir».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si ce livre est composé de textes déjà présentés ailleurs au début des années 2000, mais mis à jour et remaniés pour éviter les répétitions, il demeure d’actualité et agréable à lire. J’y ai appris beaucoup sur les tactiques des anarchistes et les comprends mieux, ce que visait justement l’auteur avec son livre. L’auteur écrit bien, sait rester en retrait de ses sujets et parvient toujours à susciter notre intérêt. En plus, les notes sont en bas de page.

Autres aspects du faible revenu et des inégalités au Québec

3 mai 2019

Après avoir analysé les données pour le Québec sur le faible revenu, les inégalités selon le coefficient de Gini et le 1 % le plus riche dans trois billets récents, je vais me pencher dans celui-ci sur quelques autres aspects du faible revenu et des inégalités que je n’ai pas pu y aborder.

Inégalités entre les déciles

Les données utilisées pour les deux graphiques de cette partie proviennent du tableau 11-10-0193-01 de Statistique Canada et sont tirées de l’Enquête canadienne sur le revenu. Elles sont basées sur le revenu ajusté des ménages. Celui-ci est obtenu en divisant le revenu total de tou.tes les membres d’une famille par la racine carrée de la taille de cette famille. Par exemple, le revenu ajusté des membres d’une famille de quatre personnes qui a un revenu total de 100 000 $ sera de 50 000 $ (100 000 $ / racine carrée de 4, soit 2, = 50 000 $) et ce revenu sera accordé aux quatre personnes de cette famille.

– Entre le premier et le neuvième décile

Le graphique qui suit présente le rapport entre les limites supérieures du revenu total ajusté (revenu du marché plus les transferts gouvernementaux) et du revenu après impôt ajusté (revenu total moins les impôts fédéral et provincial) des ménages des premier et neuvième déciles de revenu de 1976 à 2017. Ces limites sont les revenus des ménages dont respectivement 10 % et 90 % des ménages gagnent moins qu’eux. Le rapport illustré dans le graphique est la division du revenu du ménage dont 90 % des ménages gagnent moins que lui par le revenu du ménage dont seulement 10 % des ménages gagnent moins que lui. Notons que je n’ai pas présenté ce rapport pour le revenu du marché (somme du revenu d’emploi, salarié ou autonome, du revenu de placements, du revenu de retraite provenant d’un régime privé de pension et des éléments compris dans la catégorie «autre revenu»), car la limite supérieure du revenu du premier quintile varie trop d’une année à l’autre (entre 200 $ et 6800 $) et est assortie d’un avertissement d’utilisation avec prudence de la part de Statistique Canada.

Revenu total (ligne bleue) : Mis à part les variations annuelles parfois étranges (comme en 1977, en 1984, en 1989 et en 2013), on peut voir que le rapport entre les limites supérieures du revenu total des ménages des premier et neuvième déciles du revenu total est demeuré assez stable de 1976 à 1992 (entre 4,7 et 5,0, sauf au cours des trois premières années mentionnées plus tôt), a augmenté par la suite pour atteindre son sommet de 5,5 en 1996, puis a diminué assez régulièrement pour finir la période à 4,6 en 2017. Notons que cette baisse résulte surtout de la croissance plus forte de la limite supérieure du revenu total (en dollars constants) du premier décile (51 %) que de celle du dernier décile (27 %).

Revenu après impôt (ligne rouge) : La tendance ici est relativement la même que pour le revenu total, mais avec des mouvements de moindre ampleur. On notera aussi que ce rapport a légèrement diminué entre le début de la période (autour de 4,0 entre 1976 et 1984) et sa fin (entre 3,6 et 3,7 entre 2014 et 2017).

– Entre le cinquième et le neuvième décile

Le graphique qui suit est conçu comme le précédent, mais présente cette fois le rapport entre les limites supérieures du revenu du marché ajusté, du revenu total ajusté et du revenu après impôt ajusté des ménages des cinquième et neuvième déciles de revenu de 1976 à 2017. Notons que la limite supérieure des revenus du cinquième décile correspond au revenu médian, car il est le revenu des ménages dont 50 % des ménages gagnent moins qu’eux (et donc 50 % plus qu’eux).

Revenu du marché (ligne bleue) : Si on oublie encore les variations annuelles étranges et temporaires, on peut voir que le rapport entre les limites supérieures du revenu du marché des ménages des cinquième et neuvième déciles est demeuré assez stable de 1976 à 1989 (autour de 2,1), a augmenté par la suite pour atteindre son sommet de 2,4 en 1996, puis est demeuré assez stable ou a diminué très légèrement pour finir la période à 2,3 en 2017.

Revenu total (ligne rouge) : La tendance ici est assez semblable à celle du revenu du marché, si ce n’est que l’ampleur de la hausse de la première moitié des années 1990 fut atténuée par les transferts gouvernementaux (la différence entre ces deux concepts de revenus) avec un passage de 1,89 en 1989 à 2,09 en 1996, et de 2,09 à 1,96 entre 1996 et 2017.

Revenu après impôt (ligne jaune) : Les mouvements du rapport étudié pour le revenu après impôt sont beaucoup plus légers, les tendances observées dans les deux concepts de revenus précédents étant presque indécelables, si ce n’est une très légère baisse entre le plateau de 2000 à 2007 (entre 1,83 et 1,87) et les quatre dernières années de la période (entre 1,76 et 1,78).

– Observations

Ce qu’il y a de plus étonnant dans les graphiques présentés ici est que la seule période de hausse des inégalités s’est manifestée entre 1989 et 1996 et qu’elles auraient diminué par la suite. Ce constat contraste avec ceux de l’analyse de l’évolution du coefficient de Gini et de celle de l’évolution de la part des revenus gagnés par le 1 % le plus riche. En effet, la période d’augmentation des inégalités s’étendait dans les deux cas des années 1980 à la fin des années 1990, l’ampleur de ces augmentations était bien plus importante, et les inégalités semblaient demeurer stables depuis le tournant du siècle, et non diminuer comme ici.

En fait, ces différences s’expliquent assez bien. Il ne faut pas oublier que le revenu des ménages représentant les plus riches est dans les deux graphiques précédents inférieur à celui de 10 % des ménages. Ces différences semblent donc indiquer que la hausse du coefficient de Gini au cours des années 1980 et 1990 s’expliquait en majeure partie par la hausse démesurée des revenus des ménages qui font partie du 10 % le plus riche, plus particulièrement du 1 % et même du 0,1 % le plus riche, ce qu’on a d’ailleurs constaté en partie dans l’analyse de l’évolution de la part des revenus gagnés par le 1 % le plus riche.

En fait, alors que l’analyse des deux graphiques précédents semblait apporter peu d’information supplémentaire par rapport à ceux des billets précédents, ils montrent clairement que la hausse des inégalités s’est manifestée en premier lieu par la hausse démesurée des revenus des plus riches parmi les plus riches.

Quelques caractéristiques du faible revenu

Les données de cette partie reposent sur un échantillon de 20 % des personnes qui ont déposé des déclarations de revenus fédérales, qui ont 18 ans et plus, qui résident à un emplacement géographique connu au Canada et qui ont déposé des déclarations de revenus au cours de chaque année des périodes mentionnées dans chacun des tableaux que j’utiliserai. Le faible revenu utilisé dans ces tableaux est la mesure de faible revenu (MFR). Son seuil correspond à 50 % de la médiane du revenu ajusté (ajustement effectué comme mentionné dans la section précédente) de toutes les personnes qui ont déposé des déclarations de revenus. Les personnes à faible revenu sont celles dont le revenu est inférieur à ce seuil.

– Taux d’entrée et de sortie du faible revenu

Les données sur le faible revenu, comme celles que j’ai analysées dans ce billet publié au début mars, sont basées sur le nombre de personnes à faible revenu. Par contre, on ne sait pas si ces personnes sont les mêmes d’une année à l’autre. Le graphique qui suit, dont les données sont tirées du tableau 11-10-0024-01 de Statistique Canada, présente les taux d’entrée et de sortie du faible revenu. Le taux d’entrée (ligne bleue) est le pourcentage de déclarant.es qui n’étaient pas à faible revenu la première année, mais qui l’étaient la deuxième, et le taux de sortie (ligne rouge) est le pourcentage des personnes qui étaient à faible revenu la première année et qui ne l’étaient pas la deuxième. Comme les dénominateurs de ces deux taux ne sont pas les mêmes (l’ensemble des déclarant.es pour le taux d’entrée et les déclarant.es à faible revenu la première année pour le taux de sortie), ces deux taux ont une ampleur bien différente. C’est pourquoi j’ai utilisé un graphique à double échelle, soit de 20 à 36 pour le taux de sortie dans l’échelle de gauche et de 3,0 à 5,4 pour le taux d’entrée dans l’échelle de droite, deux proportions identiques (36/20 = 5,4/3,0 = 1,8).

On peut voir que les deux taux ont suivi la même trajectoire à la baisse entre 1992 à 1993 et 2015 à 2016. Comme les variations annuelles sont importantes, j’ai comparé la moyenne des trois premières années de la période avec celle de ses trois dernières années et ai obtenu une baisse d’un peu plus de 20 % dans les deux cas (baisse de 22 % du taux d’entrée et de 23 % du taux de sortie). On peut donc conclure que les mouvements entrants et sortants du faible revenu ont diminué de façon importante au cours des 20 ou 25 dernières années. Il est toutefois difficile de déterminer les facteurs qui expliquent cette baisse, quoique le vieillissement de la population n’y est sûrement pas étranger. En effet, d’autres données du tableau nous montrent que ces taux sont les plus élevés chez les jeunes (âgé.es de 18 à 24 ans) et les moins élevés chez les personnes âgées de 55 à 64 ans et de 65 ans et plus. Dans ce dernier cas, on doit préciser que leur taux de sortie a été supérieur à la moyenne de 1992 à 1999, mais inférieur chaque année par la suite. Cela montre que si le vieillissement a joué un rôle dans la baisse de ces taux, il n’est pas le seul facteur à l’avoir influencée.

La persistance du faible revenu

Le graphique qui suit, dont les données sont tirées du tableau 11-10-0025-01 de Statistique Canada, présente la proportion de déclarant.es qui ont été à faible revenu d’une à huit années au cours des huit années précédentes, ces années n’ayant pas nécessairement été consécutives. Je n’ai pas inclus dans le graphique le pourcentage de déclarant.es qui n’ont connu aucune année de faible revenu au cours de ces années, car nous n’aurions vu à peu près aucun mouvement significatif. Notons seulement que ce pourcentage fut de 71,2 % de 1992 à 1999 et de 70,9 % (son taux minimal) de 1993 à 2000, puis a augmenté graduellement pour atteindre son taux maximal de 73,9 % au cours des huit dernières années, soit de 2009 à 2016.

Ce graphique montre que, parmi les personnes qui ont connu au moins une année de faible revenu au cours des huit années précédentes, ce sont ceux qui n’en ont connu qu’une (ligne bleue) qui furent de loin les plus nombreux tout au long de la période présentée. Elles sont aussi celle dont le pourcentage a le plus diminué, passant de 9,0 % des déclarant.es de 1992 à 1999 à 7,3 % de 2009 à 2016. L’autre point saillant est la forte hausse du pourcentage de personnes ayant été à faible revenu au cours des huit années précédentes (ligne vert pâle), celui-ci étant passé de 3,0 % des déclarant.es de 1992 à 1999 à 5,0 % de 2009 à 2016, hausse qui est cohérente avec la baisse du taux de sortie présentée dans le graphique précédent. Tous les pourcentages des autres durées de faible revenu (de 2 à 7 années) ont diminué, de 0,3 à 0,7 point de pourcentage. Encore une fois, la hausse du pourcentage de personnes ayant été à faible revenu au cours des huit années précédentes s’explique au moins en partie par la hausse du pourcentage de personnes âgées de 55 à 64 ans, mais surtout de 65 ans et plus, ayant été dans cette situation.

– Durée moyenne des épisodes de faible revenu

Le graphique qui suit, dont les données sont tirées du tableau 11-10-0026-01 de Statistique Canada, présente la durée moyenne des épisodes de faible revenu au cours des huit années précédentes, ces années devant cette fois être consécutives. Autre différence avec les données du graphique précédent, les déclarant.es retenu.es ne devaient pas avoir été à faible revenu la première année des périodes considérées et devaient l’avoir été au moins une fois au cours des sept années suivantes. On exclut donc les périodes les plus longues (qui pourraient être de plus de huit ans). En conséquence, la durée maximale est de sept ans et la durée minimale d’un an.

Ce graphique permet de constater que la durée moyenne de faible revenu fut plus longue chez les femmes (ligne rouge) que chez les hommes (ligne bleue), en moyenne de 7 %, cet écart ayant varié d’un minimum de 2,1 % de 1992 à 1999, à un maximum de 14,4 % de 1998 à 2005. On remarque aussi que cette durée a augmenté de 15 % chez les femmes entre 1992 à 1999 et 1998 à 2005, passant de 1,93 an à 2,22 ans, pour ensuite diminuer de 9 % entre 1998 à 2005 et 2009 à 2016 (de 2,22 ans à 2,03 ans). Il y a bien eu quelques variations chez les hommes, la durée maximale ayant été atteinte entre 2004 et 2011 à 2,01 ans, mais de bien moindres ampleurs. Encore une fois, ces variations s’expliquent en grande partie par la situation chez les personnes âgées de 55 à 64 ans et surtout de 65 ans et plus.

Et alors…

J’ai hésité à rédiger ce billet, ayant déjà présenté les données les plus importantes sur les inégalités et le faible revenu dans trois billets précédents. Par contre, celles analysées dans ce billet sont rarement abordées. Finalement, les constats de ce billet sont plus intéressants que je le pensais. Par exemple, les deux premiers graphiques permettent de constater, sans surprise, on me dira, que les inégalités sont causées en premier lieu par la hausse des revenus des plus riches parmi les plus riches, et ce, de façon très claire, et non pas par une baisse des revenus des plus pauvres.

De leur côté, les trois graphiques suivants ont permis de constater que le taux de roulement des personnes à faible revenu est important, probablement plus qu’on pouvait s’y attendre. Tout d’abord, avec un taux de sortie ayant varié de plus de 30 % par année en début de période à quand même environ 25 % en fin de période, on voit que, quand on regarde l’évolution du taux de faible revenu, on ne parle pas toujours des mêmes personnes, quoique plus souvent parmi les personnes âgées de 65 ans et plus qui ont des taux de sortie moins élevés (mais quand même d’entre 15 et 20 % en fin de période). Ensuite, on a vu que la durée la plus fréquente de faible revenu est de seulement un an, un bref passage dans le faible revenu, mais que la fréquence du faible revenu durant huit ans sur huit est en hausse, surtout chez les personnes âgées de 65 ans et plus (taux de plus de 8 % au cours des trois dernières périodes de huit ans, par rapport à 4 % chez les personnes âgées de 25 à 54 ans). Finalement, on sait maintenant que la durée moyenne des périodes consécutives de faible revenu tourne autour de deux ans.

Ce billet met fin à mon analyse des données sur le faible revenu et les inégalités, en tout cas pour cette année! Même si je connaissais assez bien ce sujet, j’avoue avoir été parfois surpris, notamment avec certaines données de ce billet. J’espère que cela a su intéresser d’autres personnes!

Mise à jour : Une personne m’a demandé si je pouvais présenter un graphique avec «le nombre d’années à faible revenu qui cumule les pourcentages». Le voici :

On peut constater que le pourcentage diminue pour les cumuls allant jusqu’à trois années sur les huit dernières, mais qu’il augmente, et de plus en plus, pour les périodes allant de quatre à huit années.

Une autre fin du monde est possible

29 avril 2019

Avec leur livre Une autre fin du monde est possible – Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle «montrent qu’un changement de cap ouvrant à de nouveaux horizons passe nécessairement par un cheminement intérieur et par une remise en question radicale de notre vision du monde».

Préface : Selon Dominique Bourg, philosophe à l’Université de Lausanne, ce livre n’a pas «pour fin de nous convaincre d’un probable effondrement – l’exercice a déjà été accompli [voir ce billet sur un livre précédent des auteurs dont je conseille la lecture] – mais de nous préparer intérieurement à l’affronter, et en un sens à le dépasser, et ce en préparant dès maintenant l’après, le monde qu’il conviendra, parmi d’autres, de reconstruire sur des principes nouveaux».

Introduction – Apprendre à vivre avec : Les auteurs expliquent que l’effondrement dont ils parlent n’arrivera pas tout d’un coup comme dans un film catastrophe, mais graduellement. Un des problèmes est que trop de personnes cherchent des solutions individuelles (dont les plus riches, mais pas seulement) plutôt que des solutions collectives. Ils expliquent ensuite leur démarche et présentent le contenu du livre.

Première partie – Se Relever

1. Subir les ondes de choc : «Ce chapitre explore les aspects psychologiques des catastrophes, et plus précisément les réactions qu’elles provoquent en nous». Les auteurs donnent des exemples de ces aspects et réactions après une catastrophe (peine, deuil, etc.), et décrivent ceux qu’on ressent avant une catastrophe prévue, notamment le stress qu’on peut qualifier de prétraumatique. Ils abordent aussi les précautions qu’il faut prendre avant d’annoncer une mauvaise nouvelle ou, pire, une catastrophe.

2. Reprendre ses esprits : Les auteurs analysent les facteurs qui expliquent que la majorité des survivant.es d’une catastrophe ne vivent pas de traumatisme important, les plus importants d’entre eux étant l’entraide et le soutien de proches (voisins, ami.es et famille). Ils décrivent ensuite les étapes qui suivent ou peuvent suivre une grande perte. Dans le contexte de l’effondrement dû à l’anthropocène, nous ne devons pas seulement accepter le fait que nous mourrons, mais que ce soit notre civilisation qui mourra.

3. Aller de l’avant : Le titre de ce chapitre ne signifie pas de continuer comme avant, mais bien «d’accepter et de se préparer à la possibilité de perdre ce à quoi on tient, pour justement nous rendre entièrement disponibles à ce qui arrive». Les auteurs se penchent sur deux notions positives, soit l’optimisme et l’espoir. Ils se demandent notamment si, dans le contexte de l’effondrement à venir, on peut et doit avoir des enfants (les trois auteurs sont pères).

Deuxième partie – Faire un pas de côté

4. Intégrer d’autres manières de savoir : Les auteurs abordent l’institution de la science qui peut devenir une alliée si elle cesse de «nourrir un système technique destructeur». Ils abordent différentes approches, dont les sciences de la complexité, l’interdisciplinarité, la transdisciplinarité, l’intégration des savoirs autochtones et la science post-normale (que je renonce à définir, mais qui n’est pas de l’anti-science ni du relativisme).

5. S’ouvrir à d’autres visions du monde : Ce chapitre porte sur les relations entre les humains et les autres êtres vivants. Les auteurs présentent quelques types de relations de ce genre, comme le naturalisme, l’animisme et le totémisme.

6. Raconter d’autres histoires : L’être humain adore se faire raconter des histoires (voir par exemple ce billet). Les auteurs considèrent qu’il devrait cesser d’écouter celles qui lui font croire qu’un miracle technologique ou de petites modifications à son mode de vie permettront d’éviter l’effondrement. Il devrait aussi cesser d’idéaliser les Trente Glorieuses pour parler des 200 Affreuses qui ont été marquées par un gaspillage éhonté de ressources et par l’avènement de l’anthropocène et de la sixième extinction. Ces récits pourraient aussi valoriser les modes de vie plus collaboratifs qui correspondent davantage à sa nature. Ils analysent ensuite l’impact d’autres récits : Troisième Guerre mondiale, troisième révolution, changement de cap, décivilisation, etc.

Interlude – Une porte d’entrée : Dans cet interlude, les auteurs se demandent «comment faire du lien et donner du sens à nos vies et à notre époque». Pour répondre à ces questions, ils nous expliquent les concepts d’écopsychologie et d’écoféminisme, et comment ils peuvent contribuer à retrouver des liens et à les resserrer.

Troisième partie – Collapsosophie

7. Tisser des liens : Les auteurs explorent dans ce chapitre les liens entre humains, avec les autres qu’humains et avec ce qu’ils appellent le «sacré». Ce «sacré» est le «sentiment d’être en contact avec quelque chose de plus grand», un «lien avec ce à quoi nous tenons, avec ce qui compte vraiment au plus profond de nous», «une expérience de communion avec et dans la nature».

8. Grandir et pacifier : Les auteurs souhaitent poser ici «quelques idées sur les thématiques qui nous touchent particulièrement quant à la posture à adopter au regard d’un possible effondrement». Ils abordent dans cette optique :

  • l’importance de sortir de la «patho-adolescence», une forme de narcissisme qui nous fait vivre au moment présent en négligeant les conséquences à moyen et long termes de nos choix de vie;
  • la réconciliation entre le masculin et le féminin en chacun.e de nous (ou entre le yin et le yang);
  • la renaissance du sauvage en nous (ou de nos liens avec la nature);
  • la création de réseaux d’initiation et d’entraide.

Conclusion – Apocalypse ou happy collapse ? : La mise en récit de l’effondrement «permet d’acter la fin de notre période thermo-industrielle (fin choisie ou subie), et de donner un nouveau sens à ce siècle tumultueux». Pour cela, on devra passer par les étapes présentées dans ce livre (peine, deuil, stress prétraumatique, etc.), mais il ne faudra pas perdre de vue ses aspects plus positifs, comme se rapprocher des autres humains et des autres êtres vivants, et de vivre plus intensément l’entraide et la coopération pour assurer notre survie.

Postface : Cyril Dion, qui a écrit et réalisé avec Mélanie Laurent le film Demain, se sent légèrement plus en paix après la lecture de ce livre. Il revient ensuite sur ses points saillants.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Ce n’est vraiment pas mon genre de livre, mais il peut certainement plaire à d’autres. J’ai simplement trop de difficulté à visualiser le monde que nous proposent les auteurs et de l’envisager positivement, ce qui n’est pas vraiment de leur faute. Contrairement à son effet sur Cyril Dion, ce livre, même s’il se veut positif, m’a plus angoissé que calmé. Et, finalement, mais ce fut bien ce qui m’a le moins troublé, les 496 notes qu’il contient s’étendent sur 30 pages à la fin du livre. Il s’agit en très grande majorité de références, mais avec quelques compléments d’information. Alors, le lire ou pas? À vous de voir!