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Wiki, GIF & LSD

20 janvier 2020

Avec leur livre Wiki, GIF & LSD – L’encyclopédie anecdotique du Web, Fabien Loszach et Matthieu Dugal nous racontent des «histoires peu connues, souvent insolites, parfois incroyables, mais toujours passionnantes». Celles-ci sont formées «de trajectoires humaines, de rencontres improbables, d’idées farfelues qui ont construit le réseau informatique mondial que nous utilisons tous et toutes aujourd’hui».

Derrière la pomme : Fabien Loszach présente les raisons qui les ont amenés, Matthieu Dugal et lui, à écrire ce livre, et explique le concept d’encyclopédie anecdotique et l’importance de l’information de tout temps et de nos jours.

Pas de panique! : Matthieu Dugal analyse l’impact de la technique, et plus spécifiquement du numérique, sur l’humanisme.

L’encyclopédie, de 4chan à Zettabyte (ZB) : Il m’est bien sûr impossible de mentionner toutes les entrées de cette encyclopédie. Disons seulement que les textes sont en général courts, qu’ils sont clairs et qu’ils nous incitent à aller plus loin au besoin. Ils ont un ton neutre, descriptif, comme on s’y attend d’une encyclopédie, ce qui n’empêche pas que le choix des entrées et l’angle retenu soient parfois éditoriaux.

Comme le titre du livre l’indique, les auteurs ont souvent retenu des anecdotes sur les sujets présentés plutôt que des éléments plus généraux. Par exemple, plutôt que de parler en détail de la contribution de Paul Allen à la création et au développement de Microsoft, l’entrée à son nom aborde plutôt une de ses activités secondaires (que je ne mentionnerai pas!). D’autres fois, les auteurs ne font qu’effleurer un sujet en quelques mots, nous laissant le soin d’aller plus loin si nous le désirons.

J’ai particulièrement aimé les textes portant sur l’automatisation, notamment celui sur les voitures autonomes qui explique clairement pourquoi nous ne les verrons pas bientôt sur nos routes, si jamais elles y parviennent. Je n’ai trouvé qu’une erreur flagrante dans ces textes (il faut dire que je ne les cherchais pas et que les sujets qu’ils abordent ne font pas partie de mes domaines de compétence), soit une affirmation que 40 % de la main-d’œuvre des États-Unis est formée de travailleur.euses autonomes, alors que cette proportion n’atteignait que 10,1 % en 2015. La perception erronée du travail autonome me surprendra toujours… Mais, bon, j’imagine que l’emploi ne fait pas partie des domaines de compétence des auteurs, ce qui n’est pas nécessaire dans ce genre de livre.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, si le sujet nous intéresse. Il s’agit d’un objet étrange, car les entrées choisies par les auteurs bénéficient d’une présentation bien plus complète justement sur Internet. Par contre, pour les chercher, il faut savoir qu’elles existent, et ce livre nous permet justement d’en prendre connaissance. Il ne s’agit donc pas vraiment d’un livre de référence (comme une vraie encyclopédie), car, comme mentionné auparavant, on est souvent mieux servi sur Internet si on veut approfondir un sujet, notamment sur Wikipédia (les auteurs le disent eux-mêmes, entre autres dans cet article). Cela dit, les présentations sont sans prétention et en général agréables à lire. Certaines des anecdotes présentées sont simplement rigolotes, tandis que d’autres sont plus substantielles et apportent un éclairage original à l’histoire et au développement des technologies. Sans trop s’en apercevoir, on finit par en apprendre plus qu’on le pensait au départ. Les illustrations éparpillées dans le livre et séparant les lettres de l’alphabet sont originales et agrémentent la lecture.

Il n’y a pas de notes comme telles, mais les sources de quelques-unes des entrées sont indiquées à la fin du livre, sans mention de ce fait lorsqu’on lit ces textes. Il aurait été de loin préférable d’indiquer la présence de ces sources et de les mettre en bas de page ou à la fin des entrées. Malgré ce désagrément, ce livre vaut le détour!

Le taux d’emploi au Québec et au Canada entre 2000 et 2019

16 janvier 2020

Comme je l’ai fait au début des quatre dernières années, je compte dans ce billet analyser l’évolution du taux d’emploi au Québec par tranche d’âge et selon le sexe depuis 2000 et la comparer avec celle qu’a connue le reste du Canada. Pour ce faire, j’utiliserai les données de l’Enquête sur la population active (EPA), surtout celles tirées du tableau 14-10-0327-01 de Statistique Canada.

Au Québec

– précisions

Dans son bilan de fin d’année publié dans son communiqué de vendredi dernier sur les estimations de l’emploi de décembre 2018, Statistique Canada écrivait que, au Québec. «l’emploi a augmenté de 63 000 (+1,5 %) de décembre 2018 à décembre 2019», constat repris par de nombreux médias. Cette hausse fut en fait de 62 500, mais avec une marge d’erreur à 95 % de 62 000 selon le tableau 14-10-0287-01 de Statistique Canada, ce qui signifie que la probabilité est de 95 % que l’emploi ait en fait augmenté d’entre 500 et 124 500 entre des deux mois… Il ne s’agit donc pas d’un bilan de l’année complète. Or, les estimations d’emploi pour la moyenne de 2019 ont été supérieures de près de 78 000 à celles de 2018 (4 339 900 par rapport à 4262 200). Ce sont d’ailleurs les données moyennes que je vais analyser dans ce billet. Notons finalement que la marge d’erreur à 95 % est environ trois fois moins élevée pour les estimations annuelles que pour les estimations mensuelles, selon les tableaux 7.1 et 7.2 du Guide de l’Enquête sur la population active 2018, soit de moins de 20 000. C’est encore beaucoup, mais, au moins, la probabilité est de 95 % que cette hausse ait été entre environ 58 000 et 98 000, bref, qu’elle fut importante.

– les sommets

Le tableau ci-contre montre les taux d’emploi en 2019 pour la population adulte (15 ans et plus) et pour les douze tranches d’âge pour lesquelles l’EPA publie des données, le sommet antérieur de ces taux (qu’il soit le sommet historique ou le deuxième plus élevé lorsque le sommet historique a eu lieu en 2019), l’année au cours de laquelle le sommet antérieur à 2019 a été atteint et le rang des taux de 2019 parmi ceux des 44 ans de la série historique publiée par l’EPA (1976 à 2019).

On peut constater que, après deux ans de croissance exceptionnelle de l’emploi en 2017 (voir ce billet) et, dans une moindre mesure, en 2018 (voir ce billet), le taux d’emploi global a encore augmenté pour atteindre en 2019 un sommet historique de 61,5 %, grâce à une hausse de 0,5 point de pourcentage, et ce, malgré un vieillissement de la population important (voir plus loin). Cette hausse explique que neuf des 12 sommets par tranche d’âge ont été atteints en 2019 (tranches dont le taux d’emploi est indiqué en caractère gras dans la première colonne et qui ont le rang 1 dans la dernière). En plus, on notera en consultant les deux dernières colonnes que les sommets des trois tranches d’âge dont le sommet a été atteint avant 2019 l’ont été dans deux cas en 2018 et dans l’autre en 2017, et que le niveau de 2019 s’est classé au deuxième rang dans ces trois cas. Il s’agit donc d’une performance absolument étonnante.

– l’évolution des taux d’emploi réel et ajusté

Le graphique ci-contre présente l’évolution du taux d’emploi réel au Québec (ligne bleue) en comparaison avec un taux d’emploi ajusté (ligne rouge) calculé à l’aide des taux d’emploi par tranche d’âge de chaque année, mais avec la structure d’âge de 1976, c’est-à-dire si le Québec avait conservé les pourcentages de 1976 de personnes dans chacune des 12 tranches d’âge présentées dans le tableau précédent. Comme le taux d’emploi se calcule sur la population âgée de 15 ans et plus, la structure d’âge de cette population a un impact important sur ce taux. Par exemple, alors que seulement 5,7 % de la population âgée de 15 ans et plus était dans la tranche des 70 ans et plus en 1976, cette proportion atteignait 15,5 % en 2019, proportion 2,7 fois plus élevée! Étant donné que le taux d’emploi de ces personnes est très faible (toujours en bas de 6 % au cours des 44 années analysées), l’augmentation de leur proportion exerce une importante pression à la baisse du taux d’emploi global. J’ai emprunté cette présentation qui permet de mieux quantifier l’impact du vieillissement de la population sur l’emploi à un document de Statistique Canada paru en juin 2017 qui utilisait cette méthode avec le taux d’activité canadien (voir le graphique 3 sur cette page).

On peut voir que l’évolution de la structure d’âge a eu peu d’impact de 1976 à 1997 (impact d’au plus 0,51 point de pourcentage au cours de ces 22 années, dans un sens comme dans l’autre), puis que cet impact a graduellement gagné en importance pour culminer en 2019 avec une différence entre les deux courbes de 7,4 points de pourcentage. Cela montre que si le Québec avait conservé sa structure démographique de 1976 tout en ayant les taux d’emploi par tranche d’âge de 2019, soit ceux présentés à la première colonne du tableau précédent, son taux d’emploi aurait été de 68.9 % plutôt que de 61,5 %. Et cet écart continuera de s’accentuer au cours des prochaines années. On peut aussi constater avec ce graphique que le taux d’emploi réel du Québec est demeuré relativement stable entre 2003 et 2016 (il est passé de 60,1 % à 60,0 % en 2016), avant d’augmenter de 1,5 point entre 2016 et 2019 pour atteindre 61,5 %, en hausse de 1,4 point depuis 2003. De son côté, le taux ajusté a augmenté de 6,4 points de pourcentage entre ces deux mêmes années (de 62,5 % à 68,9 %). Dit autrement, si les taux d’emploi par tranche d’âge étaient demeurés les mêmes depuis 2003, le taux d’emploi global serait passé de 60,1 % à 53,7 %, en baisse de 6,4 points de pourcentage. Notons finalement que la structure d’âge «idéale» fut celle de 1984, surtout en raison de la baisse de la proportion de jeunes âgé.es de 15 à 19 ans (de 14,2 % à 10,2 % entre 1976 et 1984) qui ont des taux d’emploi bien moins élevés que les personnes âgées de 25 à 54 ans (d’entre 30 et 45 points de pourcentage selon les années). Si le Québec avait conservé la structure d’âge de 1984 avec les taux d’emploi par tranche d’âge de 2019, le taux d’emploi serait de 69,5 %, plus élevé de 7,9 points de pourcentage que le taux d’emploi réel de 61,5 %.

– par tranche d’âge

Le tableau qui suit présente les taux d’emploi au Québec au cours de quatre années charnières, soit 2000, 2007 (juste avant la récession de 2008-2009), 2018 et 2019. Les quatre premières colonnes montrent les taux d’emploi globaux (ligne 15 ans et plus) et par tranche d’âge. Les trois dernières colonnes indiquent les variations des taux d’emploi globaux et par tranche d’âge entre 2000 et 2007, entre 2007 et 2018 et entre les deux dernières années. On notera que j’ai coloré en vert les cellules qui indiquent une hausse du taux d’emploi et en rouge celles qui en montrent une baisse (deux sur 42).

– de 2000 à 2007 : cette période fut très positive pour l’emploi au Québec. Non seulement le taux d’emploi global a augmenté de 3,1 points de pourcentage, mais il a connu une hausse dans les 12 tranches d’âge de ce tableau, cette hausse atteignant même plus de 10 points de pourcentage chez les personnes âgées de 55 à 59 ans. En moyenne (moyenne non pondérée en fonction de l’importance relative de chaque tranche), la hausse fut de 5,5 points de pourcentage par tranche d’âge (voir la dernière ligne du tableau), hausse nettement plus élevée que celle du taux d’emploi global (3,1 points). Cet écart illustre les conséquences du vieillissement de la population entre ces deux années.

– de 2007 à 2018 : on peut voir que le taux d’emploi a dans ce cas aussi augmenté dans les 12 tranches d’âge (dont une hausse de près de 14 points chez les 60 à 64 ans). En moyenne, la hausse du taux d’emploi dans les 12 tranches d’âge a atteint 4,6 points de pourcentage, même si le taux d’emploi global est demeuré assez stable (hausse de 0,1 point). Ce paradoxe apparent illustre l’ampleur des conséquences sur le taux d’emploi du vieillissement de la population entre ces deux années et nous indique à quel point on ne peut pas se fier aux variations du taux d’emploi global pour analyser correctement la situation de l’emploi et son évolution.

– de 2018 à 2019 : c’est toujours intéressant dans un bilan annuel de montrer la croissance au cours de la dernière année. Le constat est étonnamment positif. En effet, le taux d’emploi a augmenté dans 10 des 12 tranches d’âge et n’a diminué que dans deux d’entre elles. Encore une fois, la hausse moyenne du taux d’emploi de 1,1 point par tranche d’âge en une seule année fut beaucoup plus élevée que sa hausse globale (0,5 point). On doit commencer à deviner que cet écart s’explique par le fort vieillissement de la population…

– selon le sexe

Le tableau suivant présente l’évolution du taux d’emploi selon le sexe et les tranches d’âge entre 2000 et 2019. Il illustre très clairement la forte hausse de la présence des femmes sur le marché du travail. Ainsi, pendant que le taux global d’emploi des hommes demeurait assez stable entre 2000 et 2019 (hausse de 0,2 point), et cela même si ce taux a augmenté dans les 12 tranches d’âge pour une hausse moyenne de 7,6 points de pourcentage par tranche d’âge (illustrant, on commence à s’en douter, le vieillissement de la population), ce taux augmentait de 7,1 points chez les femmes, faisant diminuer l’écart du taux d’emploi entre les femmes et les hommes de plus de 50 % (de 13,2 à 6,3 points). Encore mieux, on peut aussi observer que le taux d’emploi des femmes a augmenté dans toutes les tranches d’âge (pour une hausse moyenne énorme de 14,7 points par tranche d’âge) et même de plus de 20 points dans quatre d’entre elles, soit celles des femmes âgées de 15 à 19 ans et de 50 à 64 ans, ce qui a fait plus que doubler le taux d’emploi des femmes âgées de 60 à 64 ans, de 17,5 % à 42,3 %, évolution spectaculaire en seulement 19 ans. De même, les taux d’emploi des femmes âgées de 65 à 69 ans et de 70 ans et plus ont respectivement sextuplé et quadruplé, passant respectivement de 2,9 % à 17,8 % et de 0,8 % à 3,4 %. On notera aussi que le taux d’emploi des femmes en 2019 était rendu plus élevé que celui des hommes dans les trois tranches d’âges les plus jeunes (personnes âgées de 15 à 29 ans). Par contre, comme cette différence s’observe beaucoup plus chez les étudiant.es (écart de 11,5 points de pourcentage) que chez les non-étudiant.es (écart de 0,9 point), selon le tableau 14-10-0081-01, on peut se demander si cet avantage en est vraiment un, puisqu’il reflète peut-être leur plus grand besoin d’avoir un emploi pour poursuivre leurs études.

La dernière colonne montre que le taux d’emploi des femmes a augmenté plus fortement que celui des hommes dans 10 des 12 tranches d’âge (de plus de 10 points de pourcentage dans trois tranches), les deux seules où il a moins augmenté étant chez les personnes âgées de 65 ans et plus. Étant donné que la hausse de la présence des femmes sur le marché du travail commencée il y a environ 40 ans chez les femmes âgées de 15 à 24 ans n’a pas encore atteint ces tranches d’âge (voir ce billet), il est fort probable que le taux d’emploi des femmes âgées de 65 ans et plus augmentera plus que celui des hommes du même âge d’ici quelques années.

Le Québec et le reste du Canada

Ayant constaté la forte hausse du taux d’emploi des Québécois et surtout des Québécoises au cours des 19 dernières années, on peut se demander si ce phénomène s’est aussi observé dans le reste du Canada et, si oui, s’il fut de la même ampleur.

– par tranche d’âge

Le premier constat que nous permet de faire le tableau qui suit est que l’écart du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada s’est grandement amoindri au cours des 19 dernières années. Alors qu’il était de 4,6 points de pourcentage en 2000 (57,8 % par rapport à 62,4 %), il n’était plus que de 0,6 point en 2019 (61,5 % et 62,1 %). Cet écart a donc diminué de plus de 85 %. Une autre façon de présenter ce changement est de souligner que les taux d’emploi du reste du Canada étaient plus élevés que ceux du Québec dans les 12 tranches d’âge en 2000, alors que ces derniers étaient rendus plus élevés dans les 9 tranches d’âge les plus jeunes en 2019! En fait, le taux d’emploi a augmenté au Québec dans toutes les tranches d’âge, d’une moyenne de 11,2 points de pourcentage, tandis que ce taux diminuait dans les 2 tranches d’âge les plus jeunes dans le reste du Canada pour une hausse moyenne de seulement 4,7 points (même si le taux global a diminué de 0,3 point, ce qui montre que les autres Canadien.nes vieillissent aussi!). La dernière colonne nous montre que la hausse du taux d’emploi fut plus élevée au Québec que dans le reste du Canada dans 11 des 12 tranches d’âge, la seule ayant augmenté davantage dans le reste du Canada étant celle des personnes âgées de 70 ans et plus, ce qui n’est pas nécessairement un bon signe, car cette hausse (à partir d’un niveau déjà plus élevé) peut montrer une plus grande difficulté à prendre une retraite décente. Cela dit, on ne peut pas savoir si la poursuite du travail de ces personnes est volontaire ou si elle est «forcée».

– par tranche d’âge selon le sexe

Les deux tableaux qui suivent montrent que la différence de croissance du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada de 2000 à 2019 fut nettement plus grande chez les femmes que chez les hommes. Chez les femmes, la hausse fut tellement plus élevée au Québec (7,1 points de pourcentage) que dans le reste du Canada (1,4 point) qu’elle a transformé un retard de 5,5 points de pourcentage (51,3 % par rapport à 56,7 %) en un avantage de 0,2 point (58,4 % par rapport à 58,2 %). Chez les hommes, l’écart a aussi diminué de façon appréciable, soit d’environ 60 %, passant de 3,7 points (64,5 % par rapport à 68,2 %) à 1,5 (64,7 % par rapport à 66,2 %), alors que le taux d’emploi des hommes du reste du Canada diminuait de 2,0 points de pourcentage tandis que celui des hommes du Québec augmentait de 0,2 point.

Ces tableaux montrent aussi que le taux d’emploi des femmes au Québec devançait en 2019 celui des femmes du reste du Canada dans les neuf tranches d’âge les plus jeunes, alors qu’elles traînaient de l’arrière dans les 12 tranches d’âge en 2000. Si les services de garde à contribution réduite ont sûrement joué un rôle important dans ce revirement (voir notamment ce billet), on voit bien que d’autres facteurs ont dû jouer. Chez les hommes, le taux d’emploi des Québécois était plus élevé que celui des hommes du reste du Canada en 2019 dans six des huit tranches d’âge les plus jeunes, mais tirait de l’arrière dans les quatre tranches les plus âgées. Cela représente une amélioration importante, car ils se faisaient dominer dans les 12 tranches en 2000.

Effet du vieillissement de la population au Québec et au Canada

Pour comparer les effets du vieillissement de la population au Québec avec celui du reste du Canada, j’ai fait des calculs semblables à ceux illustrés dans le premier graphique de ce billet, mais cette fois pour estimer ces effets entre 2000 et 2019 pour le Québec et le reste du Canada. J’ai donc calculé quel aurait été le taux d’emploi global au Québec et dans le reste du Canada si leur population adulte avait gardé la même structure d’âge qu’en 2000 et ai calculé le taux d’emploi global que cela aurait donné. Ainsi, le taux d’emploi global au Québec serait en 2019 de 68,1 % au lieu de 61,5 %, soit plus élevé de 6,5 points de pourcentage. Au lieu d’avoir augmenté de 3,8 points entre 2000 et 2019, cette hausse aurait été de 10,3 points. Notons que ces différences seraient très semblables chez les hommes (6,4 points) et chez les femmes (6,6 points). Le même calcul nous indique que le taux d’emploi global du reste du Canada aurait été en 2019 plus élevé de 3,7 points si la structure d’âge de sa population adulte était restée la même qu’en 2000, soit passablement moins qu’au Québec (6,5 points). L’impact sur le taux d’emploi du vieillissement de la population fut donc de près de 75 % plus important au Québec que dans le reste du Canada (6,52 – 3,74 = 2,78 et 2,78 / 3,74 = 74 %) entre 2000 et 2019. D’ailleurs, si le Québec avait eu la structure d’âge du reste du Canada en 2019 et avait conservé les taux d’emploi de ses tranches d’âge, son taux d’emploi global aurait été de 63,2 %, plus élevé de 1,7 point que son taux réel (61,5 %) et même de 1,1 point que celui du reste du Canada (62,1 %). Ce calcul montre à quel point il faut être prudent quand on compare les taux d’emploi globaux dans le temps et entre les provinces.

Et alors…

Contrairement à ce que certaines personnes prétendent, notamment Jean-Robert Sansfaçon dans cet éditorial publié en janvier 2019, la situation de l’emploi au Québec s’est grandement améliorée au cours des 19 dernières années et cette amélioration fut bien plus impressionnante que dans le reste du Canada. On peut attribuer cette amélioration à deux facteurs principaux, soit à la hausse du niveau de scolarité de la population et surtout à la plus grande présence des femmes sur le marché du travail. Ces deux facteurs (et bien autres…) ont permis de plus que compenser les effets importants du vieillissement de la population entre 2000 et 2019, période au cours de laquelle le taux d’emploi global est passé de 57,8 % à 61,5 %, malgré un effet négatif de 6,5 points de pourcentage du vieillissement.

Après les performances exceptionnelles de 2017 et de 2018, celle de 2019 est tout simplement renversante. Comment, après deux années de croissance aussi forte, le Québec a-t-il pu les surpasser pour établir des sommets historiques de taux d’emploi dans neuf des 12 tranches d’âge? C’est une des questions auxquelles je tenterai de répondre dans le deuxième billet que je consacrerai au bilan de l’emploi au Québec en 2019.

Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents

13 janvier 2020

Avec son livre Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents, la travailleuse sociale Amélie Châteauneuf «propose des pistes de solutions concrètes et bienveillantes afin d’équilibrer la charge mentale» associée à la responsabilité du travail domestique non rémunéré.

Introduction : Encore en 2019, ce sont les femmes qui assument la plus grande part du travail domestique non rémunéré et, surtout, qui l’organisent et qui subissent la charge mentale associée à cette responsabilité. L’autrice présente ensuite brièvement le contenu des chapitres qui suivent.

Une bonne métaphore n’est jamais perdue : Participer aux tâches, ce n’est pas aider l’autre (la femme), c’est prendre l’initiative d’accomplir sa part des tâches, en prendre la responsabilité.

Questions pour échanger vos points de vue : Il y en a six

1. Relevé des inégalités : L’autrice présente et commente des données portant :

  • sur le temps consacré aux tâches domestiques par les hommes et les femmes (ce n’est que dans le cas où la femme travaille à temps plein et que l’homme ne travaille pas que ce temps est équivalent);
  • sur le type de tâche domestique effectué par les hommes et les femmes;
  • sur l’impact du temps consacré au travail domestique non rémunéré sur la vie professionnelle des femmes, sur leur retraite et sur la pauvreté des femmes âgées.

Elle donne aussi des conseils pour corriger ces iniquités à l’intérieur d’un couple. Notons que les données fournies par l’autrice datent parfois de plusieurs années, alors que des données plus récentes sont disponibles. L’utilisation de ces données plus récentes ne changerait toutefois pas grand-chose en général.

2. Pourquoi ces inégalités sont-elles encore présentes dans notre société? : L’autrice explique les mécanismes psychologiques qui se manifestent lorsqu’une femme tente de négocier un partage plus équitable des tâches avec son conjoint. Elle décrit et analyse ensuite quelques réactions que des hommes et des femmes ont lorsque ce sujet est abordé dans un couple ou en groupe. Elle aborde ensuite :

  • la tendance à reprocher aux femmes ces inégalités;
  • la rareté de modèles de couples qui partagent vraiment les tâches;
  • les normes sociales qui sont difficiles à changer;
  • le partage des tâches qui ne tient pas compte du temps et de la fréquence nécessaires pour les accomplir;
  • le concept d’aider par rapport à celui de prendre en charge;
  • les inégalités de revenus et de richesse, qui ne sont pas uniquement discriminatoires en elles-mêmes, mais qui donnent aussi l’impression que le temps des hommes est plus précieux que celui des femmes, impression qui crée des inégalités sociales;
  • la valeur sociale et économique du travail non rémunéré.

3. Changer ou ne pas changer, là est la question : L’autrice analyse cette fois l’impact du travail domestique et de la charge mentale qui l’accompagne sur la santé des femmes et sur leur estime de soi, puis montre que les stéréotypes de genre s’apprennent très tôt dans l’enfance.

4. La pratique – changer la répartition des tâches et de la charge mentale : L’autrice «vous propose une démarche qui vous permettra de partager non seulement les tâches domestiques, mais aussi la planification du quotidien lié à votre vie de famille ou de couple». Ce chapitre contient des questionnaires (sur 30 pages) permettant de mieux évaluer la contribution de chacun.e aux tâches et d’en négocier un meilleur partage. L’autrice donne ensuite des conseils sur la façon d’utiliser efficacement le résultat de ces questionnaires et sur différentes façons d’effectuer un partage équitable.

5. La valeur du travail non rémunéré et l’égalitéà la fois : La lutte contre les inégalités entre les hommes et les femmes exige des actions à la fois globales et entre les membres des couples. Il ne faut pas hésiter à demander de l’aide à cet égard, notamment dans des groupes d’entraide agissant aussi bien auprès des femmes qu’auprès des hommes et même des couples.

Conclusion : L’autrice espère que les femmes sauront exiger un partage égal des tâches sans se sentir coupables de le faire et que les hommes seront heureux de contribuer à cette égalité pour le plus grand bien-être de leur conjointe.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je ne sais pas. Sur ce sujet, j’ai nettement préféré Toutes les femmes sont d’abord ménagères de Camille Robert, que j’ai présenté dans ce billet, ainsi que Maternité, la face cachée du sexisme de Marilyse Hamelin (voir ce billet), deux livres cités dans celui-ci. Cela dit, il est tout à fait possible que quelqu’un d’autre préfère celui-ci, qui est plus axé sur les solutions à mettre en œuvre concrètement dans un couple, mais qui est moins détaillé sur la présentation de la situation globale (même si cette présentation y est faite en début de livre), ce qui m’intéresse davantage. Les notes sont en bas de pages, surtout des références. Cela dit, ces notes abusent des mentions «op. cit.», «idem» et «ibid.» qui nous forcent, si on veut par exemple vérifier l’année de parution du document cité (ce qui m’est arrivé à plusieurs reprises), à aller consulter la bibliographie à la fin du livre ou les notes précédentes, ce qui est parfois fastidieux.

Les dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale après l’ère Harper

9 janvier 2020

J’ai publié un billet en juillet 2014 qui montrait l’ampleur des compressions budgétaires du gouvernement Harper dans les dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale. Avec l’élection d’un gouvernement libéral en octobre 2015, on se disait que l’ère de l’obscurantisme scientifique au sein du gouvernement fédéral venait de prendre fin. D’ailleurs, dès les premiers jours suivant l’arrivée au pouvoir des libéraux, on apprenait que les «scientifiques dans le secteur de l’environnement et spécialistes du changement climatique notamment sont désormais autorisés à parler librement aux journalistes, ce qu’ils ne pouvaient plus faire sous le gouvernement Harper».

Pourtant, deux ans et demi plus tard, en avril 2018, quand j’ai pris ma retraite, je devais encore demander la permission à la direction des communications pour parler du marché du travail à des journalistes, ce que je n’ai finalement jamais fait, les journalistes n’ayant pas le temps d’attendre des autorisations du genre. D’ailleurs, un sondage auprès des fonctionnaires fédéraux tenu en 2017 indiquait que, si la situation s’était améliorée, «des freins [étaient] toujours bien présents» pour près de la moitié des scientifiques du gouvernement fédéral (90 % sous Harper). Le syndicat qui a commandé ce sondage soulignait que les interdictions venaient surtout de gestionnaires qui ont bien aimé le contrôle que le gouvernement Harper leur avait permis d’exercer et s’y accrochaient encore, explication qui correspond parfaitement à mon expérience. Pourtant, dès le lendemain de l’élection des libéraux, j’ai rencontré mes patron.nes à ce sujet comme représentant syndical pour savoir quand on nous redonnerait notre droit d’informer la population comme avant. Bientôt, ont-ils et elles dit…

Durant la campagne électorale de 2019, le président de l’Association des communicateurs scientifiques du Québec, Michel Rochon, se demandait si le gouvernement Trudeau avait vraiment «rétabli le financement de la recherche et rétabli la communication entre les chercheurs et les médias». Il invitait les partis politiques à prendre position sur ces questions et à «discuter à la fois de la science au pays et de la façon dont elle peut nous éclairer dans nos choix politiques». Ce billet vise à savoir si les budgets scientifiques ont vraiment été rétablis par le gouvernement Trudeau et si l’embauche de personnel technique et scientifique est repartie en hausse.

Les dépenses

Statistique Canada publie 14 tableaux sur les dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale (voir son communiqué le plus récent). Pour tenir compte de l’accroissement de la population et du PIB, je trouve préférable de présenter ces données en proportion du PIB. Le graphique ci-contre a donc été construit à l’aide des tableaux 27-10-0006-01 pour les dépenses et 36-10-0104-01 pour le PIB. Cette décision ne nous permet toutefois pas de présenter les données des dépenses pour 2019-2020 (qui sont des perspectives), car les données du PIB pour cette période ne sont bien sûr pas encore publiées. Spécifions aussi que les données des dépenses pour 2018-2019 sont des estimés provisoires.

Ce graphique nous permet de constater que la proportion des dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale en fonction du PIB a varié entre 0,52 % et 0,73 % du PIB au cours de la période illustrée, soit de 1998-1999 à 2018-2019. Elle a connu un bond au tournant du siècle, puis une baisse graduelle suivie par un autre bond en 2009-2010 pour atteindre son sommet (saut accentué par la récession en raison d’un dénominateur moins élevé), avant de diminuer de 29 % entre cette année et 2014-2015 et de remonter un peu par après (hausse de 4,5 % entre 2014-2015 et 2018-2019), demeurant bien inférieure à son niveau de la première décennie des années 2000. On se rappellera que le gouvernement majoritaire conservateur est justement arrivé au pouvoir au début de l’année financière qui a suivi le sommet de 2009-2010, soit le 2 mai 2011. Si l’impact de l’arrivée de ce gouvernement au pouvoir a sans contredit eu un impact sur la baisse des dépenses scientifiques et technologiques, on ne peut pas dire que l’arrivée au pouvoir des libéraux le 19 octobre 2015 a permis d’annuler les baisses des années précédentes, mais elle a au moins contribué à mettre fin à la tendance à la baisse antérieure.

Les données du tableau 27-10-0006-01 nous montrent aussi que la baisse de la part des dépenses scientifiques et technologiques des années Harper fut très semblable du côté des dépenses en sciences sociales et humaines (31 %), et en sciences naturelles et génie (29 %). La reprise depuis 2014-2015 a touché ces deux secteurs, mais davantage les dépenses en sciences naturelles et génie (hausse de 5,3 %) que celles en sciences sociales et humaines (hausse de 2,1 %).

Le graphique ci-contre (incluant cette fois les perspectives pour 2019-2020), tiré des données du tableau 27-10-0006-01, montre que la proportion des dépenses scientifiques et techniques exécutées dans l’administration fédérale a diminué d’environ 10,4 points de pourcentage entre 1998-1999 et 2011-2012 (de 59,5 % des dépenses à 49,1 %) et de 6,5 points dans les entreprises commerciales (de 16,4 % à 9,9 %) pour augmenter de près de 12 points dans l’enseignement supérieur (de 17,0 % à 28,7 %) et de 5 points dans les autres secteurs (de 6,4 % à 11,1 %). En fait, ces proportions sont restées assez stables de 2007-2008 à 2014-2015, ce qui montre que les baisses de dépenses de la période Harper n’ont en fait favorisé aucun secteur d’exécution (elles les ont tous défavorisé!). Par contre, la proportion de ces dépenses a diminué de 6,2 points dans l’administration fédérale entre 2014-2015 et 2019-2020 (91 % de cette baisse ayant eu lieu la première année, soit entre 2014-2015 et 2015-2016). Environ 86 % de cette baisse a été récupérée par les entreprises commerciales (hausse de 5,3 points). Ce transfert de dépenses est sûrement lié en grande partie (sinon entièrement) à la sous-traitance des activités des Laboratoires nucléaires canadiens en 2015 décidée par le gouvernement Harper et réalisée avant l’arrivée au pouvoir des libéraux. J’y reviendrai plus loin.

Les ministères n’ont pas tous été touchés de la même façon par ces baisses et hausses des dépenses. Selon les données des tableaux 27-10-0026-01 et 36-10-0104-01, les plus gros écarts avec la baisse moyenne de la proportion de ces dépenses par rapport au PIB (29 %) entre 2009-2010 et 2014-2015 furent observés dans les ministères et organismes suivants :

  • baisse de 9 % à Agriculture et Agroalimentaire Canada et nouvelle baisse de 4 % entre 2014-2015 et 2018-2019;
  • baisses de 15 % à l’Agence spatiale canadienne et de 19 % par après;
  • baisses de 16 % à Énergie atomique du Canada et de 35 % par après, peut-être dues à l’abandon de programmes et à la sous-traitance mentionnée plus tôt;
  • baisse de près de 65 % à Innovation, sciences et développement économique Canada (anciennement Industrie Canada), mais hausse de 85 % par après, ramenant la baisse à 35 % entre 2009-2010 et 2018-2019 (j’ai noté que ces dépenses varient beaucoup d’une année à l’autre et que les écarts peuvent varier selon le choix des années comparées);
  • baisses de 40 % à Ressources naturelles Canada et de 3 % par après;
  • baisse de 37 % à Santé Canada, mais hausse de 7 % par après;
  • baisses de 35 % à Statistique Canada et de 11 % par après (ces dépenses varient beaucoup d’une année à l’autre, surtout lors des années de recensement, mais comme les années comparées n’en sont pas, elles montrent bien l’ampleur des compressions de l’époque Harper et que les choses ont continué à se détériorer au cours des années Trudeau);
  • baisse de 32 % à Pêches et Océans Canada (en raison notamment de l’abandon du financement du programme de la Région des lacs expérimentaux en 2012), mais hausse de 25 % par après.

Le personnel

Comme il n’est pas évident de présenter l’évolution du personnel scientifique en fonction du PIB ou de la population (quoique, j’aurais pu…), je devrai me contenter de montrer les données brutes, qui diminueront forcément moins que la proportion des dépenses sur le PIB entre 2009-2010 et 2014-2015. En plus, l’évolution de ce personnel dépend aussi de la part des dépenses scientifiques et technologiques exécutées à l’interne. Or, comme on l’a vu dans le précédent graphique, si cette part a peu varié sous le gouvernement Harper, elle a diminué sous celui de Trudeau.

Le graphique ci-contre, tiré du tableau 27-10-0010-01, illustre l’évolution de l’emploi du personnel de l’administration fédérale affecté aux sciences et à la technologie dans trois catégories de personnel de 1993-1994 à 2019-2020. Ce graphique permet de constater que ce personnel :

  • après avoir diminué de 14 % entre 1993-1994 et 1998-1999, a globalement augmenté de 32 % entre 1998-1999 et 2009-2010 (il s’agit du total des trois courbes); cette hausse s’est élevée à 53 % du côté du personnel scientifique et professionnel (ligne rouge), à 29 % du côté du personnel technique (ligne bleue) et à 11 % du côté des autres employé.es (ligne jaune; il s’agit des «travailleurs, qualifiés et non qualifiés, ainsi que le personnel administratif et de bureau directement associé à des projets de recherche et développement»);
  • a globalement diminué de 9 % entre 2009-2010 et 2014-2015 sous le gouvernement Harper, avec une hausse de 9 % du personnel scientifique et professionnel, mais des baisses de 19 % et de 29 % du personnel technique et des autres employé.es;
  • a globalement augmenté de 2 % entre 2014-2015 et 2019-2020 sous le gouvernement Trudeau, avec des hausses de 3 % du personnel scientifique et professionnel et de 10 % des autres employé.es (ce qui représente un changement de tendance majeur), mais une baisse de 11 % du personnel technique;
  • a globalement augmenté de 6 % entre 1993-1994 et 2019-2020, avec une hausse de 65 % du personnel scientifique et professionnel et des baisses de 19 % et de 33 % du personnel technique et des autres employé.es.

Ces mouvements ont fait en sorte que la proportion des trois catégories de personnel a grandement changé entre 1993-1994 et 2019-2020. Ainsi, la proportion de personnel scientifique et professionnel est passée de 36 à 56 %, pendant que celles de personnel technique et d’autres employé.es passaient respectivement de 25 à 19 % et de 39 à 25 %. Ces évolutions laissent penser que les changements technologiques, notamment en bureautique, ont sûrement joué un rôle à la fois dans l’évolution des dépenses scientifiques et technologiques de l’administration fédérale et dans celle de l’emploi du personnel voué à ces activités.

Selon les données du tableau 27-10-0029-01, l’emploi du personnel de l’administration fédérale affecté aux sciences et à la technologie entre 2000-2001 (première année de cette série de données) et 2019-2020 :

  • est rendu presque nul à Énergie atomique du Canada (4 personnes par rapport à plus de 2900 en 2014-2015 avant la sous-traitance des activités des Laboratoires nucléaires canadiens);
  • a diminué de 800 ou de 14 % à Statistique Canada;
  • a diminué de 550 ou de 19 % à Agriculture et Agroalimentaire Canada;
  • a diminué de 200 ou de 20 % à Innovation, sciences et développement économique Canada;
  • a augmenté de 1000 ou de 41 % à Santé Canada entre 2001-2002 (les données de 2000-2001 sont anormalement basses) et 2019-2020;
  • a augmenté de 1000 ou de 35 % à Environnement et changement climatique Canada (dont, de façon étonnante, de près de 200 sous le gouvernement Harper, soit entre 2009-2010 et 2014-2015);
  • a augmenté de 550 ou de 16 % au Conseil national de recherches Canada (mais a diminué de 1050 ou de 23 % sous le gouvernement Harper).

Et alors…

Le premier billet que j’ai publié à partir des données des tableaux de Statistique Canada sur les dépenses de l’administration fédérale au chapitre des activités scientifiques et technologiques a permis de quantifier et de qualifier les compressions du gouvernement Harper dans ce domaine. Cette fois, on a pu constater que l’arrivée au pouvoir du gouvernement Trudeau a certes permis d’arrêter l’entreprise de démolition du gouvernement précédent, mais n’a pas du tout rétabli la situation.

J’ai aussi cette fois porté plus d’attention aux secteurs d’exécution, ce qui a permis de suivre plus attentivement l’idéologie des gouvernements qui se sont succédé depuis une trentaine d’années. Si le transfert d’activités scientifiques et technologiques réalisées à l’interne vers des universités peut se justifier, la décision de les transférer vers des entreprises commerciales est plus douteuse. J’ai aussi examiné plus à fond l’évolution du personnel fédéral affecté aux sciences et à la technologie, ce qui m’a permis de découvrir la sous-traitance des activités des Laboratoires nucléaires canadiens en 2015, de comprendre le transfert de dépenses vers des entreprises commerciales et de questionner l’aspect idéologique de cette décision. On lit d’ailleurs dans la page expliquant cette sous-traitance que cette décision a été prise pour permettre au Canada de «participer pleinement au marché mondial du nucléaire et d’y être concurrentiel», argument (en fait cliché) fortement idéologique, qui laisse sous-entendre que seule l’entreprise privée peut être concurrentielle sur le marché mondial.

Bref, ce deuxième exercice me convainc que je devrais mettre à jour ces données plus fréquemment, d’autant plus que j’ai remarqué que les données des dernières années présentées dans ces tableaux (des estimés provisoires et des perspectives, je le répète) sont modifiées de façon importante les années suivantes. Alors, c’est à suivre!

Capital et idéologie (3)

6 janvier 2020

Je termine avec ce billet la présentation du livre Capital et idéologie, dans lequel Thomas Piketty «retrace dans une perspective tout à la fois économique, sociale, intellectuelle et politique l’histoire et le devenir des régimes inégalitaires, depuis les sociétés trifonctionnelles et esclavagistes anciennes jusqu’aux sociétés postcoloniales et hypercapitalistes modernes, en passant par les sociétés propriétaristes, coloniales, communistes et sociales-démocrates». Troisième de trois billets.

Quatrième partie – Les dimensions du conflit politique

14. La frontière et la propriété – la construction de l’égalité : Le «conflit politique est avant tout idéologique et non classiste». D’ailleurs, «la notion de classe sociale doit elle-même être envisagée comme une notion profondément multidimensionnelle» (profession, propriété, secteur, statut, salaire, qualifications, scolarité, âge, sexe, appartenance ethnique, religion et même alimentation). Les caractéristiques des gens qui votent à gauche se sont d’ailleurs grandement modifiées en France (et dans la plupart des pays occidentaux) depuis 1955, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre. La différence la plus grande s’observe entre les 10 % des électeur.trices les plus diplômé.es et les 90 % les moins diplômé.es (ligne rouge) qui votent maintenant plus à gauche, alors qu’ils et elles votaient plus à droite en 1955, mais elle se manifeste aussi selon les revenus et le patrimoine (lignes bleue et verte). Après avoir analysé les facteurs qui peuvent expliquer ce changement (dont les virages à droite des partis sociaux-démocrates), l’auteur aborde notamment :

  • les forces et faiblesses des sources utilisées, qui expliquent notamment la présence d’intervalles de confiance dans le graphique;
  • la baisse du taux de participation électorale en France et aux États-Unis depuis 1945, surtout chez les plus pauvres;
  • le renversement complet du clivage éducatif, illustré éloquemment dans le graphique ci-contre, où on voit clairement que les partis de gauche en France sont passés de partis des classes inférieures à des partis de diplômé.es;
  • le vote féminin est passé d’un appui à la droite à un appui à la gauche en France et dans d’autres pays (avec leur plus grande diplomation);
  • le vote des ouvrier.ères a glissé vers la droite;
  • deux hypothèses qui peuvent expliquer ce renversement : l’hypothèse sociale qui repose sur le fait que les ouvrier.ères et les personnes peu scolarisées se sentent moins bien représentées par les partis de gauche, et l’hypothèse nativiste selon laquelle ces personnes seraient attirées par le vote raciste et anti-immigration; le problème avec cette deuxième hypothèse est que ce renversement a été graduel et a commencé bien avant les débats sur l’immigration, qu’il s’observe dans de nombreux pays qui n’ont pas la même sensibilité à ces questions et que cette hypothèse n’explique pas la forte baisse de la participation aux élections;
  • le caractère de plus en plus élitiste du système d’éducation français (et ailleurs, dont au Québec);
  • les changements dans les programmes des partis de gauche, plus favorables à la mondialisation et au marché, et moins critiques de la propriété privée qu’avant;
  • les effets de la désaffection religieuse sur le vote, les catholiques pratiquant.es ayant toujours voté plus à droite et les autres plus à gauche, l’écart entre les deux ayant toutefois tendance à diminuer;
  • la division de l’électorat en cinq blocs presque égaux lors de la présidentielle française de 2017 (égalitaire-internationaliste, égalitaire-nativiste, inégalitaire-internationaliste, inégalitaire-nativiste et abstentionniste) et en quatre lors de l’élection européenne de 2019 (libérale, nationaliste, socialiste et abstentionniste);
  • ses craintes et ses espoirs sur l’évolution de ces blocs.

15. Gauche brahmane – les nouveaux clivages euro-américains : Comme en France, le vote des diplômé.es des États-Unis est passé de majoritairement républicain en 1948 (65 %) à majoritairement démocrate en 2016 (plus de 70 %). L’expression «gauche brahmane» utilisée par l’auteur dans le titre de ce chapitre veut justement décrire cette nouvelle gauche de l’élite intellectuelle (les brahmanes sont une des castes supérieures en Inde) par opposition à la droite marchande. Ensuite, l’auteur aborde notamment :

  • l’appui majoritaire aux républicains des gens qui ont les plus hauts revenus et les plus hauts patrimoines, appui qui s’est effrité avec le temps;
  •  le clivage racial dans le vote aux États-Unis, comme l’illustre le graphique ci-contre qui montre que le vote démocrate s’est situé entre 85 et 95 % chez les Noir.es depuis 1964 (quand les démocrates ont commencé à appuyer le mouvement des droits civiques), entre 55 et 70 % chez les hispanophones de 1972 à 2016, mais d’en moyenne 40 % chez les Blanc.hes de 1968 à 2016, faisant en sorte qu’il n’y aurait eu aucun président démocrate depuis 1968 si seul.es les Blanc.hes avaient voté;
  • l’exploitation électorale et politique des conflits identitaires aux États-Unis et en France;
  • le fait que s’il est vrai que le facteur racial explique en partie la plus faible solidarité sociale et fiscale aux États-Unis, il demeure que c’est le retrait du programme du parti démocrate des mesures de lutte aux inégalités (baisse du taux d’imposition et du salaire minimum, entre autres) qui explique le mieux la tendance à la baisse d’appui aux démocrates des classes les plus pauvres;
  • l’évolution du clivage électoral des diplômé.es au Royaume-Uni, semblable à celui observé en France et aux États-Unis, comme on peut le constater sur le graphique ci-contre, mais avec certaines particularités, dont le passage au pouvoir du New Labour de Tony Blair et l’arrivée à la tête du parti travailliste de Jeremy Corbyn avec un programme luttant davantage contre les inégalités;
  • le vote selon l’ethnie et la religion qui ressemble à celui de la France, plus à droite chez les Blanc.hes et les chrétiens, plus à gauche chez les autres;
  • la politisation de l’immigration, notamment par la création d’un parti anti-immigration et la tenue du référendum sur le Brexit;
  • la répartition du vote sur le Brexit selon la scolarité, le revenu et le patrimoine, les six ou sept plus bas déciles dans les trois cas votant pour le «leave» et les trois ou quatre plus élevés pour le «remain».

16. Social-nativisme – le piège identitaire postcolonial : Le clivage éducatif présenté dans les deux chapitres précédents s’observe aussi en Allemagne, en Norvège et en Suède (ainsi qu’en Italie, aux Pays-Bas, en Suisse, en Australie et en Nouvelle-Zélande, voir ce graphique). L’auteur récapitule et montre que si le clivage éducatif ne s’est pas manifesté dans les pays de l’Europe de l’Est, la situation des partis de gauche n’y est pas plus enviable. Ensuite, l’auteur aborde notamment :

  • la situation confuse en Italie (et encore, il ne connaissait pas les derniers développements…);
  • les différentes possibilités de développement politique en Europe et aux États-Unis, du pire (accentuation des politiques identitaires et marchandes) au meilleur (retour de la lutte aux inégalités);
  • la possibilité (faible) de la formation d’un social-fédéralisme en Europe et les formes qu’il pourrait prendre, notamment pour la levée d’impôts significatifs et l’adoption de règles de collaboration fiscale remplaçant celles de concurrence fiscale qui sont actuellement en force (cette phrase résume une quarantaine de pages analysant cette question sous de très nombreux angles);
  • l’appui bien plus élevé des plus riches et des plus diplômé.es à un référendum sur l’autodétermination en Catalogne, région d’ailleurs plus riche que la moyenne en Espagne;
  • la baisse de la progressivité des impôts sur le revenu et l’abolition des impôts sur les successions et les hauts patrimoines en Suède;
  • les actions locales, intéressantes, mais qui doivent être accompagnées d’actions plus globales pour rétablir des impôts progressifs;
  • les résultats des élections en Inde depuis 1962 et l’évolution des enjeux soulevés, de plus en plus liés aux classes (castes élevées pour le BJP, parti hindou et antimusulman, et basses castes et musulmans pour le Congrès et les partis de gauche);
  • les tensions identitaires et une proposition de revenu minimum garanti en Inde;
  • l’évolution classiste des élections au Brésil depuis 1988 et le vote pour le Parti des travailleurs devenant graduellement plus élevé chez les moins diplômés et les plus pauvres (voir le graphique ci-contre), l’ayant toujours été chez les Noir.es et les Métis.ses;
  • l’impact du clivage identitaire et de la corruption sur le résultat des élections plus récentes, notamment sur celle de 2018;
  • les conséquences du niveau insuffisamment progressif des impôts sur les inégalités;
  • le clivage identitaire et religieux en Israël, en Turquie, en Indonésie et en Afrique du Sud;
  • la notion de «populisme» qu’il a refusé d’utiliser dans son livre, car voulant dire une chose et son contraire, et servant davantage à évacuer un débat qu’à y contribuer.

17. Éléments pour un socialisme participatif au XXIe siècle : Une société juste «est celle qui permet à l’ensemble de ses membres d’accéder aux biens fondamentaux les plus étendus possible», dont l’éducation, la santé, le droit de vote et la participation à la vie sociale, culturelle, économique et politique. Elle «organise les relations socio-économiques, les rapports de propriété et la répartition des revenus et des patrimoines, afin de permettre aux membres les moins favorisés de bénéficier des conditions d’existence les plus élevées possible», sans nécessairement viser l’égalité absolue. Cela dit, cette définition est imprécise et doit reposer sur la délibération collective, délibération qui est à la fois une fin et un moyen. L’auteur présente ensuite une proposition politique pour permettre l’éclosion de cette société juste et le dépassement du capitalisme, proposition qu’il qualifie de socialisme participatif. Il précise que cette proposition est le résultat de nombreux débats, qu’elle a évolué et qu’elle évoluera encore. Il aborde ensuite à ce propos :

  • le concept de propriété juste qui vise à transformer la propriété permanente en propriété temporaire grâce à des impôts progressifs et élevés sur le revenu et les successions, et progressifs, annuels et moins élevés sur la propriété, et au partage de pouvoir dans les entreprises grâce à l’application de principes de cogestion et d’autogestion;
  • des suggestions sur le fonctionnement possible des principes de cogestion et d’autogestion;
  • le fonctionnement d’un système de dotation en capital (par exemple, un patrimoine représentant 60 % du patrimoine moyen remis à tous les adultes à leur 25e anniversaire) pour lutter contre la forte concentration du patrimoine (le décile le plus riche possédait par exemple près de 75 % du patrimoine aux États-Unis en 2015, alors que le 50 % le moins riche n’en possédait qu’entre 5 et 10 %), système financé par un impôt progressif sur le patrimoine et sur les successions (voir ce tableau pour un exemple du fonctionnement de ces impôts; l’auteur insiste sur le fait que ce n’est qu’un exemple et que les taux sur la propriété, étant annuels, pourraient être beaucoup moins élevés ou être réduits la deuxième année d’application); cette dotation a entre autres été proposée dans le livre Inégalités d’Anthony Atkinson (voir ce billet) dont l’auteur dit s’être entre autres inspiré pour sa proposition, plus ambitieuse;
  • la faisabilité technique, juridique, constitutionnelle et politique de cette proposition;
  • l’élimination de la taxe de vente (régressive), sauf sur le carbone, mais le maintien des cotisations sociales (pension, assurance-maladie, assurance-chômage, etc.);
  • l’établissement d’un revenu minimum garanti (RMG), qui comblerait la différence entre le revenu d’une personne et 60 % du revenu moyen;
  • l’établissement d’une taxe sur le carbone, idéalement progressive, qui rembourserait les ménages aux revenus modestes et possiblement moyens;
  • la construction d’un système éducatif juste;
  • une proposition pour le financement plus juste des partis politiques;
  • des changements à apporter aux politiques internationales, entre autres pour mettre fin à la concurrence fiscale et pour réglementer la circulation des capitaux;
  • la création d’assemblées transnationales régionales et d’une mondiale pour s’occuper des biens communs globaux, pouvant par exemple déboucher sur des ententes contraignantes sur les émissions de gaz à effet de serre, la protection de la biodiversité, la recherche, l’aide internationale et la justice fiscale globale.

«Toute l’histoire des régimes inégalitaires étudiée dans cet ouvrage démontre l’ampleur du répertoire politico-idéologique, et le fait que les moments de bifurcations mettent en jeu à la fois des logiques événementielles de court terme et des évolutions intellectuelles de plus long terme. Toutes les idéologies ont leur faiblesse, et en même temps les sociétés humaines ne peuvent vivre sans idéologies tentant de donner du sens à leurs inégalités. Il en ira de même à l’avenir, en particulier à l’échelle transnationale.»

Conclusion : L’auteur récapitule bellement les bases de son argumentation. Il raconte comment sa «vision de l’histoire et de l’économie a évolué» depuis ses 18 ans et que ce sont surtout les sources historiques qu’il a découvertes et exploitées qui l’ont fait s’éloigner du libéralisme et se rapprocher du socialisme. Il déplore ensuite ce qu’il appelle «l’autonomisation excessive du savoir économique» et ses «effets délétères sur la sphère civique et politique», soulignant les limites de l’expertise des économistes. Il a d’ailleurs pour ce livre mis à contribution de nombreux.ses chercheur.es en histoire, en sociologie, en politique et dans le domaine culturel pour en arriver à une compréhension plus fine des phénomènes socio-économiques. Il regrette aussi l’inverse, soit que trop de chercheur.es en sciences sociales délaissent les sources quantitatives et statistiques, alors que leur contribution est essentielle pour en faire un usage raisonné. Il conclut que son livre n’a dans le fond qu’un objectif, soit de «contribuer à la réappropriation citoyenne du savoir économique et historique».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Quel livre! Quelle œuvre! Oui, je conseille de le lire, même s’il a plus de 1200 pages. Malgré la complexité des enjeux couverts, ce livre se lit très bien. Il porte autant sinon plus sur l’histoire économique, sociale et politique que sur l’économie comme telle. Par rapport à son livre Le Capital au XXIe siècle, celui-ci est beaucoup plus analytique et, tout en fournissant de nombreuses données sur les inégalités comme le précédent (en fait, encore plus, car il ne couvre pas que l’Occident), aborde aussi l’évolution du vote, la démocratie et les structures et constructions sociales. Il propose des pistes de solutions beaucoup plus complètes et pertinentes (bien sûr discutables, ce qu’il encourage d’ailleurs) que son livre précédent dont la faiblesse des solutions proposées était le pire défaut. Thomas Piketty a toujours offert une image modérée, mais avec ses propositions de taux d’imposition des revenus atteignant 90 %, des niveaux semblables pour l’impôt des successions et sur le patrimoine, et une dotation en capital universelle à 25 ans, il va en fait plus loin dans le dépassement du capitalisme que bien des partis réputés à gauche.

Piketty offre, comme à son habitude, un accès complet aux données qu’il a compilées, à une annexe technique d’une quarantaine de pages (que je n’ai pas consultée), à tous les graphiques du livre (que j’ai utilisés pour les graphiques que j’ai présentés dans mes billets ou en liens seulement pour ne pas en mettre trop), à des graphiques supplémentaires (idem) et à bien d’autres compléments. Et les notes, souvent substantielles, sont en bas de page, heureusement, car à la grosseur du livre, il aurait été très agaçant (euphémisme) de devoir aller constamment fouiller à la fin pour consulter des notes. J’ajouterai que les caractères du texte sont relativement petits, que ceux des notes le sont encore plus et que les feuilles sont très minces, ce qui rend le tournage de pages délicat, mais diminue le poids du livre. Bref, il n’y a pas de bonne raison de ne pas le lire!

L’inventaire des émissions de GES en 2017

3 janvier 2020

«Les années passent et l’échec se confirme. Au lieu de diminuer, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté chaque année au Québec entre 2014 et 2017, selon les données officielles». C’est ainsi qu’Alexandre Shields résumait dans un article paru le 19 décembre dernier dans Le Devoir les principaux constats de l’Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre en 2017 et leur évolution depuis 1990 publié la veille par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC). Je compte reprendre l’exercice que j’ai fait dans un billet publié il y a près de cinq ans en présentant les résultats globaux et par secteur d’activité.

Émissions

– les émissions totales

La façon la plus courante de résumer la performance du Québec en matière d’émissions de gaz à effet de serre (GES) est de dire que ces émissions ont diminué de 8,7 % entre 1990 et 2017. Cette comparaison entre deux années précises, si elle permet d’évaluer l’atteinte des objectifs que s’est donnés le Québec (baisse de 20 % d’ici 2020, de 37,5 % d’ici 2030 et de 80 à 95 % d’ici 2050 par rapport à 1990), ne dit rien de la trajectoire que cette baisse a connue au cours de ces 37 années. La version 2017 de l’inventaire publie (pour la première fois à ma connaissance) un fichier (seulement en format PDF, à mon grand malheur) contenant des données sur chacune de ces années et chacun des secteurs d’activités. Les sept graphiques de ce billet ont justement été réalisés avec ces données. Notons que les données sont publiées en kilotonnes d’équivalents CO2, ou «kt éq. CO2».

La première chose qui m’a frappé dans le graphique ci-contre est la forte baisse de ces émissions en 1991 et 1992 (probablement en raison de la récession qui sévissait à l’époque). En fait, on peut constater que la baisse de 8,7 % depuis 1990 se transformerait en une baisse de seulement 3,0 % (soit 34 % de la baisse de 8,7 %) si on avait choisi 1992 comme année de départ plutôt que 1990. Mais bon, commencer une série une année de récession n’est jamais conseillé. De façon plus positive, le graphique montre que les émissions de GES ont diminué de 11,8 % depuis leur sommet de 2003. Cette observation fait toutefois ressortir l’inaction du Québec au cours des 13 premières années de cette période.

J’ai aussi remarqué que si le Québec avait choisi 2005 comme année de départ pour établir ses objectifs de réduction comme l’a fait le Canada, le résultat serait presque identique, soit une baisse de 8,65 % (au lieu d’une baisse de 8,67 % depuis 1990). On doit aussi signaler la tendance intéressante à la baisse de 2007 (année qui a connu une hausse étrange) à 2014 (baisse de 11.6 %), mais aussi la décevante hausse au cours des trois dernières années (de 0,55 % au total). Pour mieux comprendre cette évolution, il est bon de regarder les données par secteur d’activité.

– les transports

Alors que ce secteur était le deuxième plus grand émetteur de GES en 1990 après l’industrie avec 32,1 % des émissions, il est rendu de loin au premier rang avec 43,3 % de ces émissions en raison d’une hausse de 23,0 % au cours de cette période, alors que celles de l’industrie diminuaient de 25,0 % (voir plus loin). Le graphique nous montre que cette hausse fut assez graduelle jusqu’en 2011 (avec le sommet historique), que les émissions ont diminué de 2011 à 2014 pour repartir en légère hausse par la suite. On notera aussi que la hausse dans ce secteur est uniquement attribuable à celle observée dans le transport routier (hausse de 49,6 %), les émissions dans les autres secteurs des transports ayant même diminué de 27,3 %. Ainsi, la part des émissions provenant du transport routier sur celles de tout le secteur des transports est passée de 65,4 % en 1990 à 79,6 % en 2017. À ce sujet, il est bon de savoir que les émissions provenant du transport international (aérien et maritime) ne sont pas incluses dans cet inventaire. Voici les principales observations du document sur les émissions du transport routier :

  • les émissions des automobiles ont diminué de 17 % entre 1990 et 2017, même si leur nombre a augmenté de 14 % (mais a diminué de 4,3 % depuis 2010); le document explique que les nouveaux véhicules sont moins énergivores que les anciens, notamment grâce à la popularité croissante des véhicules hybrides et électriques, même s’il demeurent fortement minoritaires;
  • les émissions des camions légers, qui comprennent les véhicules utilitaires sport (VUS), ont augmenté de 127 % en raison de l’augmentation de 253 % du nombre de ces véhicules (conséquence de notre amour des gros chars…) et malgré l’amélioration moyenne de la consommation d’essence de ces véhicules;
  • les émissions des véhicules lourds ont augmenté de 171 %, notamment en raison de l’augmentation de leur nombre (47 %); malheureusement, le document n’aborde pas les raisons qui expliquent que le niveau d’émission par véhicule a augmenté de près de 85 % (plus gros? Changement de carburant? Plus grande distance parcourue par véhicule?).

En fait, pour mieux comprendre cette évolution, il faudrait que l’inventaire obtienne des données sur le nombre de véhicules-kilomètres (ou le nombre moyen de kilomètres parcourus en un an par un véhicule) pour estimer l’impact de l’amélioration de la consommation d’essence de chacun des types de véhicules. Malheureusement, Statistique Canada a mis fin en 2009 à l’Enquête sur les véhicules au Canada qui fournissait ces données, à la suite des compressions budgétaires imposées à cette agence par le gouvernement Harper.

Le document n’explique pas non plus la hausse de 64 % des émissions dans le transport ferroviaire entre 1990 et 2012, et leur baisse de 35 % entre 2012 et 2017, leur hausse de 28 % dans le transport maritime entre 1990 et 2009, et leur baisse de 46 % entre 2009 et 2017, ni leur baisse de 12 % dans le transport aérien entre 1990 et 2017 (moins de services? Appareils moins énergivores?) et de 31 % dans les autres transports (les véhicules hors route et le transport par pipeline). Il faut dire que la part des émissions de ces quatre sous-secteurs (surtout des trois premiers qu’on ne peut même pas distinguer dans le graphique) sur les émissions totales des transports est relativement faible (6,7 % en 2017 pour les trois premiers et 13,7 % pour les autres transports).

– l’industrie

La baisse de 25,0 % des émissions de l’industrie entre 1990 et 2017 a mené ce secteur du premier au deuxième rang entre 1990 et 2017, sa part des émissions totales passant de 37,1 % à 30,5 %. Elle est due :

  • «à l’amélioration constante de l’efficacité énergétique et à la substitution de certains combustibles, qui a notamment entraîné une utilisation accrue de la biomasse, dont les émissions de CO2 ne sont pas considérées dans le bilan (car il est présumé que le CO2 relâché pendant la décomposition ou la combustion de la biomasse est recyclé par les forêts, notamment grâce à la photosynthèse)»;
  • à la fermeture de nombreuses usines du secteur manufacturier, dont celle de la raffinerie de Shell à Montréal en 2010 et à celle «en 2007, de la dernière usine de fabrication de magnésium au Québec»;
  • «à la fermeture des séries de cuves de technologie Söderberg utilisées pour la production d’aluminium et à des améliorations technologiques et opérationnelles dans les alumineries existantes».

– le secteur résidentiel, commercial et institutionnel

Dans ce secteur, les émissions de GES proviennent surtout du chauffage et de la cuisson d’aliments. Elles ont augmenté de 15,7 % entre 1990 et 2003, puis ont diminué de 37,5 % entre 2003 et 2017, pour une baisse de 27,6 % sur l’ensemble de la période, malgré une hausse de 4,4 % depuis 2012. Sa part des émissions totales est passée de 13,0 % en 1990 à 10,3 % en 2017.

La baisse dans ce secteur est entièrement due au sous-secteur résidentiel, dont les émissions ont baissé de 52,9 % entre 1990 et 2017 «malgré la hausse de 40 % du nombre de ménages et l’augmentation de 63 % de la surface habitable moyenne», 97 % de cette baisse s’étant réalisée après 2004, surtout en raison du remplacement du chauffage au mazout par celui à l’électricité, mais aussi du réchauffement de nos hivers, des nouvelles méthodes de construction, des programmes incitant à la rénovation résidentielle et de l’arrivée sur le marché de systèmes de chauffage à haut rendement énergétique. Dans le sous-secteur commercial et institutionnel, les émissions ont augmenté de 54,2 % entre 1990 et 2003, avant de diminuer de 26,1 % par la suite, baisse insuffisante pour annuler la hausse antérieure, la période se terminant avec une hausse de 13,9 %. Dans ce sous-secteur, les effets la hausse de 44,0 % de la surface de plancher des édifices commerciaux et l’utilisation encore très répandue d’énergie fossile pour le chauffage ont été en grande partie annulés par l’«augmentation de l’utilisation du gaz naturel (53 %) au détriment du mazout (-74 %)» et par la hausse des températures hivernales. Ainsi, alors que le sous-secteur résidentiel était responsable de 62,1 % des émissions de ce secteur en 1990, il ne l’était plus que pour 40,5 % en 2017.

– l’agriculture

«Ce secteur comprend les émissions de GES provenant de la digestion des animaux (fermentation entérique), de la gestion du fumier et de la gestion des sols agricoles». Les émissions de GES de l’agriculture ont augmenté de 11,0 % entre 1990 et 2017, mais ont été assez stables depuis 2007. Leur part sur les émissions totales est passée de 8,1 % en 1990 à 9,8 % en 2017.

Les émissions dues à la fermentation entérique ont diminué de 11,1 % entre 1990 et 2017 (essentiellement depuis 2010) en raison de la diminution du cheptel de ruminants (même si les émissions de méthane par tête ont augmenté), mais représentaient toujours en 2017 la part la plus importante des émissions totales de ce secteur (37,3 %). Celles provenant de la gestion des sols agricoles arrivaient au deuxième rang (31,0 %) et ont augmenté de 20,9 % en raison de la hausse de l’application d’engrais azotés sur les cultures et de l’augmentation du travail minimal du sol. Au troisième rang, on trouvait la gestion du fumier (26,6 %), dont les émissions ont augmenté de 39,9 % en raison de l’accroissement du nombre d’animaux et donc de la quantité de fumier à gérer. Finalement, les émissions dues au chaulage, à l’urée et aux autres engrais carbonés ont augmenté de 49,0 %, mais ne représentaient en 2017 que 5,1 % des émissions du secteur. Notons aussi que le méthane est responsable de 56 % des émissions de GES du secteur, l’oxyde nitreux de 39 % et le dioxyde de carbone de 5 %.

– les déchets

Les émissions du secteur des déchets (dues à 94 % au méthane) ont diminué de 33,9 % entre 1990 et 2017 (malgré une hausse de 14,4 % depuis 2012), et ne représentaient plus cette année-là que 5,8 % des émissions totales de GES (8,0 % en 1990). Près de 90 % de ces émissions provenaient en 2017 de l’enfouissement des déchets solides (94 % en 1990), dont «29 % sont attribuables à l’enfouissement des résidus des usines de pâtes et papiers».

Le principal facteur expliquant cette forte baisse est le captage et l’incinération des biogaz, dont la récupération de leur énergie. Cette voie est bien sûr à poursuivre, en tentant aussi de diminuer le volume de ces déchets par la récupération et le compostage. Le document n’en parle pas, mais la diminution de la production de pâtes et papiers a probablement aussi contribué à cette baisse.

– l’électricité

Le niveau le plus fréquent d’émissions de GES pour produire de l’électricité, soit aux environs de 200 kt éq. CO2, provient des centrales thermiques publiques utilisant des combustibles fossiles pour produire de l’électricité dans les régions isolées comme les Îles-de-la-Madeleine et le Nord-du-Québec. Les pointes qui sont survenues à quelques reprises s’expliquent par l’utilisation, au besoin, de la centrale thermique de Sorel-Tracy qui a été fermée en 2011. Depuis qu’elle est fermée, l’électricité n’est responsable que de 0,3 % des émissions totales, soit moins que celles du traitement des eaux usées (0,5 %) dont je n’ai pas parlé. Dans ce sens, le graphique que je présente peut être trompeur, son échelle étant bien moins élevée que celles des graphiques précédents.

Et alors…

Il peut sembler fastidieux de faire ainsi le tour de toutes les sources d’émissions de GES au Québec. Cet exercice permet toutefois de mieux isoler les secteurs sur lesquels le Québec devrait agir de façon prioritaire. Il est clair que c’est sur les émissions liées au transport routier qu’il faut mettre le paquet. Non seulement ce secteur émet-il le plus de GES, mais il est celui dont les émissions ont le plus augmenté, et cela, de très loin. Si on tenait compte en plus des émissions occasionnées par l’extraction et le transport de pétrole dans les territoires d’où nous l’importons, on verrait encore plus clairement l’urgence d’agir rapidement et fortement sur ce secteur. Et pourtant, le gouvernement du Québec investira plus de deux fois plus d’argent dans le réseau routier que dans le transport collectif de 2018 à 2028 (voir la page 48 du Plan québécois des infrastructures 2018-2028), soit 20 milliards $ par rapport à 9 milliards $, et prévoit diminuer ces investissements de près de 50 % entre 2019-2020 (1,2 milliard $) et toutes les années entre 2025-2026 et 2027-2028 (614 millions $ en moyenne), alors que ses investissements dans le réseau routier baisseraient beaucoup moins (de 2,2 milliards $ en 2019-2020 à 1,8 milliard $ entre 2025-2026 et 2027-2028, soit trois fois plus que pour le transport collectif).

Cela ne veut surtout pas dire de ne pas intervenir dans les autres secteurs, notamment dans l’agriculture et dans le secteur commercial et institutionnel, qui ont aussi vu leurs émissions augmenter entre 1990 et 2017. Il en est de même dans le secteur des déchets qui voit ses émissions augmenter depuis 2012. Dans le secteur des industries, on doit s’inquiéter de l’acceptation de projets très émetteurs, comme celui de la cimenterie de Port-Daniel. Dans le même sens, il faut refuser les projets liés aux énergies fossiles, comme celui de GNL qui entraînerait des émissions se situant entre 7,1 et 7,8 millions de tonnes d’équivalents CO2, quantité qui correspond à toute la réduction observée entre 1990 et 2017 (7,47 millions de tonnes) ou encore à près de 10 % des émissions comptabilisées en 2017 (78,6 millions de tonnes). L’intention du gouvernement de financer le troisième lien à Québec est un autre exemple de projet à rejeter sans hésitation.

Bref, ce n’est pas le temps de se péter les bretelles pour une baisse de 8,7 % en 37 ans alors qu’il faudrait une baisse de 32 % en 13 ans pour respecter nos engagements pour 2030, ceux pour 2020 étant dorénavant impossibles à atteindre. En effet, ça prendrait une baisse de 12,4 % en trois ans, alors que deux de ces années sont déjà derrière nous et que rien ne laisse penser que les émissions ont même diminué le moindrement au cours de ces années. Ça prend donc un changement majeur de politique et cela, le plus tôt possible.

Capital et idéologie (2)

30 décembre 2019

Je poursuis la présentation du livre Capital et idéologie, dans lequel Thomas Piketty «retrace dans une perspective tout à la fois économique, sociale, intellectuelle et politique l’histoire et le devenir des régimes inégalitaires, depuis les sociétés trifonctionnelles et esclavagistes anciennes jusqu’aux sociétés postcoloniales et hypercapitalistes modernes, en passant par les sociétés propriétaristes, coloniales, communistes et sociales-démocrates». Deuxième de trois billets.

Troisième partie – La grande transformation du XXe siècle

10. La chute des sociétés de propriétaires : L’auteur présente une foule de données illustrant la forte baisse des inégalités dans les pays occidentaux de 1914 à 1945 et leur remontée de 1980 à aujourd’hui. Il attribue la baisse de la première période (et son maintien jusqu’en 1980) à trois facteurs : un contre-discours contestant la société des propriétaires (qui s’est notamment concrétisé par des régimes communistes et sociaux-démocrates), la remise en cause de l’ordre colonial et le nationalisme identitaire qui a mené à deux guerres mondiales. La remontée des inégalités depuis 1980 est, elle, moins due à la concentration des propriétés (ou des richesses) comme au début du XXe siècle (sauf aux États-Unis), mais davantage à la hausse des salaires des pdg et autres hauts salarié.es et à la faible hausse des salaires des 50 % des moins riches, voire à leur stagnation. L’auteur souligne toutefois que l’utilisation grandissante des paradis fiscaux pourrait camoufler une partie de la hausse des inégalités due à la concentration des richesses. Ensuite, l’auteur aborde notamment :

  • les données sur la baisse de la valeur des patrimoines en Europe après les deux guerres mondiales et l’indépendance des anciennes colonies;
  • la baisse de la valeur des propriétés après les deux guerres, dont le tiers serait due aux destructions, mais bien plus aux expropriations et nationalisations (dans les anciennes colonies, mais aussi en Europe, notamment auprès des entreprises qui ont profité des guerres), aux mesures sociales (comme le contrôle des loyers, des «prélèvements exceptionnels sur les propriétés privées» et des hausses des impôts), à l’inflation très forte à l’époque et à la baisse des investissements en raison des prêts aux pays en guerre et de l’incertitude;
  • l’effet des taux d’imposition élevés et progressifs des revenus et des successions sur la baisse de la concentration des richesses entre 1932 et 1980 dans la plupart des pays occidentaux;
  • les débats qui ont entouré l’adoption de ces impôts plus élevés et leurs effets positifs sur les services publics et sur la croissance;
  • le graphique ci-contre qui illustre la diversification des dépenses étatiques en Europe, très fortement concentrées jusqu’en 1910 sur l’armée et la police, puis s’étendant ensuite graduellement à des domaines comme l’éducation, les pensions, la santé, les transferts et autres;
  • les facteurs, autres que les guerres, qui expliquent la hausse des taux d’imposition; il conclut à cet effet que «la fin des sociétés de propriétaires est avant tout la conséquence d’une transformation politico-idéologique» où les «mobilisations et les luttes sociales jouèrent un rôle central»;
  • l’impact économique et politique du tribut imposé à l’Allemagne après la Première Guerre mondiale en vertu du traité de Versailles;
  • les débats entourant la création d’institutions permettant le «dépassement durable des sociétés de propriétaires et du capitalisme», objectif exigeant le «dépassement de l’État-nation».

11. Les sociétés sociales-démocrates – l’égalité inachevée : L’auteur revient sur les particularités des mesures sociales-démocrates mises en œuvre dans les pays occidentaux (et autres) entre 1932 et 1980 qui ont permis une baisse importante des inégalités, puis se penche sur les facteurs qui expliquent la remontée des inégalités de 1980 à aujourd’hui. Il explique ensuite les trois façons de dépasser le «système fondé sur la propriété privée des entreprises et la toute-puissance des actionnaires». Il s’agit de la propriété publique, de la propriété sociale (où les salarié.es participent à la gestion des entreprises) et de la propriété temporaire (où «les propriétaires privés les plus fortunés doivent rendre chaque année à la collectivité une partie de ce qu’ils possèdent», par exemple par «un impôt progressif sur la propriété»). Ensuite, l’auteur aborde notamment :

  • les particularités de la propriété sociale en Suède et en Allemagne, avec leurs forces et leurs faiblesses, et les raisons du rejet de cette politique dans d’autres pays (France, Royaume-Uni, États-Unis, etc.);
  • d’autres formes possibles de propriété sociale;
  • les avantages et les désavantages des coopératives et des entreprises autogérées;
  • les heures de travail en Europe et aux États-Unis;
  • la productivité du travail, celle de la France et de l’Allemagne ayant rejoint celle des États-Unis, alors qu’elle lui était 50 % plus basse en 1950, et celle du Royaume-Uni étant demeurée 25 % plus basse (voir ci-contre); l’auteur attribue ces écarts au retard initial de la scolarisation primaire et secondaire en Europe par rapport à celle des États-Unis, retard qui a été comblé par la suite;
  • la hausse de la part des revenus du 1 % le plus riche aux États-Unis (part qui est passée de 11 à 20 % de 1980 à 2015) qui s’est faite au détriment du 50 % le plus pauvre (de 20 à 13 %), alors ces parts ont évolué bien différemment en Europe (de 7 à 10 % pour le 1 % et de 26 à 22 % pour le 50 %);
  • les facteurs qui expliquent ces écarts (syndicalisation, propriété sociale, salaire minimum, contributions politiques, taux d’imposition, concentration des entreprises et accès à l’éducation supérieure);
  • la stagnation de la part du revenu national consacrée à l’éducation depuis 1990 aux États-Unis et en Europe, malgré des besoins en croissance;
  • la trop grande importance accordée aux nationalisations par les partis sociaux-démocrates et l’importance insuffisante qu’ils ont accordée à la propriété sociale, à la concurrence fiscale et à la libéralisation des flux de capitaux;
  • la complémentarité des impôts progressifs sur le revenu, sur les successions et sur la propriété (qui peut être annuel à un niveau assez faible ou exceptionnel à un niveau assez élevé comme après la Deuxième Guerre mondiale ou lors de réformes agraires);
  • les différentes formes que peut prendre l’impôt progressif sur la propriété et leurs avantages et désavantages.

Dans sa conclusion à ce chapitre, l’auteur déplore l’attitude des partis sociaux-démocrates face à la propriété sociale, à l’accès égalitaire à la formation, au dépassement de l’État-nation, à la réglementation de l’économie-monde et à l’impôt progressif sur la propriété, et l’attribue à leur hésitation entre l’urgence d’agir contre la hausse des inégalités de revenus et de patrimoine, et leur perception erronée sur la supposée inévitabilité de la concurrence fiscale.

12. Les sociétés communistes et postcommunistes : L’analyse de l’échec dramatique de l’expérience communiste soviétique est essentielle pour comprendre «la difficulté de penser un nouveau dépassement du capitalisme» et «la montée des inégalités depuis les années 1980-1990». L’auteur revient sur l’absence de plans d’action de Lénine et des siens pour changer le mode de propriété antérieur et les moyens absurdes utilisés pour y parvenir. Ensuite, il aborde notamment :

  • la baisse spectaculaire des inégalités de revenus de 1920 à 1990 en URSS, mais la hausse des inégalités politiques, juridiques et individuelles;
  • la diminution des écarts de revenus moyens entre l’URSS et l’Europe de 1917 à 1950, diminution toutefois difficile à quantifier en raison de données peu comparables;
  • les conséquences du démantèlement de l’URSS et de son appareil productif en 1990-1991, dont une remontée vertigineuse des inégalités de revenus (au niveau de celles des États-Unis);
  • le taux d’imposition unique des revenus en Russie (à 13 %, pas du tout progressif) et la forte proportion des capitaux détenus dans des paradis fiscaux;
  • les raisons pour lesquelles la Russie a choisi la «thérapie de choc» du capitalisme débridé;
  • le passage très différent à une société postcommuniste en Chine, où l’État a conservé une part importante de la propriété, qui est passée de 70 % en 1978 à 30 % en 2006 et s’est depuis maintenue, ce qui en fait une véritable économie mixte;
  • l’évolution de la part publique des propriétés dans les pays occidentaux (voir le graphique ci-contre), qui était au niveau actuel de la Chine en Allemagne et au Royaume-Uni en 1978 (environ 30 %), mais qui est de nos jours inférieure à 5 % en Allemagne, en France et au Japon, et carrément négative aux États-Unis et au Royaume-Uni, ce qui signifie que les dettes de ces pays surpassent la valeur de leurs propriétés (qui appartiennent de ce fait au secteur privé);
  • la forte croissance du revenu national moyen et la forte hausse des inégalités en Chine, d’inférieure à l’Europe en 1980 à un niveau se situant entre celles de l’Europe et des États-Unis en 2018;
  • le taux d’imposition assez progressif, et l’absence d’impôt sur les successions et la propriété;
  • le danger de la création d’une ploutocratie, comme en Russie;
  • la critique des postcommunistes chinois de la démocratie représentative;
  • l’absence dans la théorie démocratique occidentale de théories de la frontière (les limites territoriales où s’appliquent la loi de la majorité), de la propriété (la loi de la majorité peut-elle «conduire à une redéfinition et une redistribution complète et immédiate des droits de propriété?») et de la délibération (règles et procédures pour prendre de telles décisions);
  • les critiques chinoises à ce sujet et, tout en reconnaissant certaines lacunes importantes dans la démocratie représentative, la conclusion de l’auteur que le système chinois en compte encore plus;
  • la croissance des inégalités dans les pays de l’Europe de l’Est, inégalités qui sont toutefois à peine plus élevées que celles du reste de l’Europe, bien loin des niveaux de la Chine, de la Russie et des États-Unis;
  • la transition plus graduelle de leur passage de sociétés communistes à postcommunistes;
  • le maintien des écarts de revenu moyen entre les pays de l’Europe de l’Est et le reste de l’Europe (entre 20 et 40 %);
  • la gestion désastreuse de la crise de 2008 dans la zone euro (surtout à partir de 2011, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre);
  • la frustration des populations des pays de l’Europe de l’Est face à leur passé communiste imposé, leur perception en bonne partie justifiée d’être exploitées par le reste de l’Europe et leur repli identitaire que seule une réduction des inégalités à l’intérieur de leurs pays et avec le reste de l’Europe pourrait contrer.

13. L’hypercapitalisme – entre modernité et archaïsme : L’auteur présente des données qui montrent que le niveau des inégalités, en hausse dans toutes les régions, varie quand même énormément. Elles sont les plus élevées dans les anciennes colonies et sociétés esclavagistes, et dans les États pétroliers. Ces inégalités nous font voir à quel point les comparaisons des moyennes de revenus ou de PIB peuvent être trompeuses. Selon l’auteur, les inégalités et le réchauffement climatiques sont les deux défis les plus importants du XXIe siècle et ils sont intimement liés. Ensuite, il aborde notamment :

  • les meilleurs indicateurs pour mesurer les inégalités (il favorise les comparaisons entre les déciles ou centiles de revenus plutôt que le coefficient de Gini) et les problèmes de fiabilité des données;
  • le fait que les données sur la mesure des richesses ne tiennent pas compte de «la consommation de capital fixe [sa dépréciation]» ni «du véritable coût social des extractions de ressources naturelles», des émissions de gaz à effet de serre (GES) et de la pollution, ainsi que de l’impact des brevets (qui s’obtiennent maintenant dans des domaines auparavant non brevetables);
  • les inégalités d’émissions de GES entre les pays et à l’intérieur des pays, les plus riches en émettant beaucoup plus;
  • la détérioration des données sur le patrimoine (ou les richesses), les raisons de cette détérioration et les moyens de les améliorer;
  • la persistance du patriarcat dans les inégalités sociales, juridiques, politiques et économiques (encore plus du côté du patrimoine que des revenus);
  • la faible part du revenu national des recettes fiscales des pays pauvres, notamment en frais de douanes sous la pression des pays riches et des organismes internationaux, et la conséquence de ces faibles recettes sur les services publics, surtout en éducation et en santé;
  • la création monétaire par les banques centrales (notamment au moyen de l’assouplissement quantitatif ou quantitative easing), qui est très utile et tout à fait appropriée dans certaines circonstances, mais pas pour «lutter contre l’excès de dérégulation financière, la montée des inégalités ou le réchauffement climatique»; pour cela, on a besoin de lois, d’impôts, de traités internationaux et d’autres mesures adoptées démocratiquement;
  • l’impact de la pensée de Friedrich Hayek et de la méritocratie sur l’idéologie néopropriétariste;
  • les effets plus négatifs que positifs de la philanthropie des super riches, en plus de «sa faible dimension participative et démocratique».

L’auteur conclut en annonçant le contenu de la dernière partie du livre :

«Un modèle fondé sur une participation égalitaire des citoyens à la définition sociale et collective du bien public (…) pourrait jouer un rôle extrêmement utile et contribuer au dépassement de la démocratie parlementaire. Avec l’égalité éducative et la diffusion de la propriété, une telle perspective fera partie des éléments pour un socialisme participatif que je présenterai dans le dernier chapitre de ce livre.»

À suivre!