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David Card et le salaire minimum

3 décembre 2016

david-cardConnaissez-vous David Card? Il est connu en premier lieu pour avoir signé en 1994 avec Alan Krueger une des premières études sur le salaire minimum utilisant la méthode de la différence de différences. Cette étude fut aussi une des premières à contredire la théorie économique orthodoxe qui prétend que toute hausse du salaire minimum fait perdre des emplois, augmenter les prix ou réduire les heures de travail (ou l’ensemble de ces effets). C’est aussi probablement l’étude la plus citée sur le sujet (surtout positivement, mais aussi négativement). Je remercie en passant un candidat au doctorat de l’Université de Toronto de m’avoir fourni les coordonnées de cette étude (que j’ai lue, mais n’ai pas présentée ici).

Card et Krueger avaient profité d’une hausse du salaire minimum de 4,25 $ à 5,05 $ (donc de 19 %) au New Jersey pour étudier l’impact de cette hausse en comparant la situation de plus de 400 restaurants rapprochés au New Jersey et en Pennsylvanie (où le salaire minimum n’avait pas augmenté) avant et après la hausse. Ils n’ont trouvé aucun impact significatif à cette hausse.

Dans une longue entrevue qu’il a accordée en 2006 (mais dont j’ai pris connaissance récemment grâce à ce billet de Simon Wren-Lewis), David Card y aborde les travaux qu’il a accomplis depuis 1994 sur un grand nombre de sujets, mais revient aussi sur les conséquences de l’étude qu’il a réalisée avec Alan Krueger. C’est cette partie de l’entrevue que je vais présenter dans ce billet

L’objectif de Card et Krueger

Répondant à une question sur la controverse occasionnée par les conclusions de son étude sur le salaire minimum, Card répond tout d’abord qu’il ne s’est plus jamais penché sur ce sujet dans ses travaux. Il considère que cette étude a été dénaturée aussi bien par les partisans d’une hausse du salaire minimum que par ses opposants. Il explique que Krueger et lui ne visaient nullement à recommander une hausse du salaire minimum, mais plutôt de mieux comprendre le fonctionnement du marché du travail. Ils se demandaient si le modèle simple (ou même simpliste) de l’offre et de la demande explique vraiment le comportement des employeurs et des travailleurs. Ce modèle prétend «que si un employeur a besoin d’un travailleur supplémentaire, il ou elle peut en embaucher autant que nécessaire au salaire du marché. En outre, ce modèle prétend aussi que les travailleurs se déplacent librement entre les entreprises et que, en conséquence, les employeurs individuels n’ont pas de pouvoir discrétionnaire dans le salaire qu’ils offrent».

En fait, rien n’est aussi simple. Il y a un coût pour le travailleur de changer d’emploi, un coût pas seulement en termes de dépenses et de temps, mais aussi social en raison des relations établies avec ses collègues. Il en est de même pour l’employeur qui doit annoncer un poste, rencontrer les candidats et les former sans trop savoir s’ils feront l’affaire. Dans ce contexte, il peut y avoir dans un même marché des salaires différents, ce qui va à l’encontre de la théorie orthodoxe.

D’ailleurs, les employeurs qui offrent le salaire minimum ont souvent des postes vacants, ce qui contredit aussi la théorie. Card ajoute que, plutôt que d’augmenter leurs salaires, bien des employeurs offrent des bonis à leurs employés s’ils réussissent à convaincre un de leurs amis de venir travailler. Encore là, la théorie orthodoxe ne tient pas compte de ce fait pourtant bien documenté.

Au bout du compte, même dans un marché qu’on prétend concurrentiel, les employeurs exercent une forme de mini-monopole sur leurs employés. Dans ce contexte, une hausse pas trop élevée du salaire minimum n’entraînera pas de baisse du nombre d’emplois et pourrait même le faire augmenter. Les marchés, surtout celui du travail, n’ont rien à voir avec la théorie. On y trouve des frictions et il y a un coût important à chercher l’information (le voisin paye-t-il mieux ? Comment traite-t-il ses employés ? Aura-t-il besoin de moi longtemps ?, etc.) et celle-ci demeurera toujours incomplète. Card ajoute que les constats de leur étude ne se reproduirait peut-être pas de façon identique à un autre endroit ou au même endroit à un autre moment.

Card a constaté que les économistes qui se sont opposés aux conclusions de leur étude leur prêtaient l’intention de vouloir prouver qu’une hausse du salaire minimum n’a jamais d’impact sur l’emploi, alors que ce ne fut jamais leur objectif. Il ajoute qu’il est vrai que trop d’études économiques sont biaisées et visent davantage des objectifs politiques que la compréhension d’un phénomène. Il affirme que jamais il ne s’est fait le défenseur d’une cause et que le seul objectif que lui et Krueger avaient était de mieux comprendre le fonctionnement du marché du travail.

Les conséquences de la contestation de l’ordre établi

Face à ces controverses, Card a décidé de se tenir loin des débats sur le salaire minimum. Il a d’une part perdu de nombreux amis (il avait enseigné à l’École de Chicago, un des temples de l’économie néoconservatrice). «Des gens que je connaissais depuis de nombreuses années, par exemple, certains de ceux que j’ai rencontrés à mon premier emploi à l’Université de Chicago, se sont mis en colère ou ont été fortement désappointés. Ils considéraient que, en publiant notre étude, nous étions devenus des traîtres à la cause de l’économie dans son ensemble». Il a d’autre part pensé qu’il était mieux de laisser ce sujet à d’autres personnes pour éviter de devoir sans cesse défendre cette étude. Il demeure malgré tout convaincu qu’une hausse du salaire minimum pas trop élevée, et même un peu plus quand il est aussi bas qu’il l’est actuellement aux États-Unis, n’aurait pas beaucoup d’effets négatifs.

Et alors…

J’ai trouvé cette entrevue fascinante sous de nombreux aspects. Tout d’abord, Card n’est pas du tout un grand promoteur d’une hausse du salaire minimum comme on pourrait le penser (et comme, je l’avoue, je le pensais). Il est plutôt un chercheur sans trop d’opinions qui ne veut que mieux comprendre le monde qui l’entoure. Cela suscite mon respect (même si je me méfie des gens supposément neutres). Ensuite, cette entrevue montre les conséquences qu’on peut subir quand on s’attaque aux dogmes de cette religion qui ne dit pas son nom qu’est la théorie économique orthodoxe…

Le salaire minimum à 15,00 $ et le commerce de détail

30 novembre 2016

salminageComme bien des commerçants, Alain Bouchard, président directeur du conseil de Couche-Tard, affirmait récemment que ce sont les consommateurs qui paieraient pour une hausse du salaire minimum à 15,00 $, ajoutant qu’une augmentation «des prix provoquée par une hausse du salaire minimum risque fort probablement d’inciter de nombreux consommateurs à aller faire certaines emplettes à d’autres endroits, où les prix sont moins élevés». Où iraient les consommateurs? Ça, il ne le dit pas. Sûrement pas en Chine, en tout cas! Et pour avoir un tel effet, il faudrait que les prix augmentent considérablement. Serait-ce le cas? Cela non plus, il ne le dit pas.

On pourrait avoir l’impression qu’une hausse de près de 40 % du salaire minimum (15,00 $ – 10,75 $ = 4,25 $ et 4,25 $ / 10,75 $ = 39,5 %) ferait augmenter d’autant les prix (j’ai déjà entendu un employeur justifier une fermeture lors d’une tentative de syndicalisation avec cet argument, mais je ne trouve pas la source). Or, c’est loin d’être le cas. Pour savoir de combien ils augmenteraient si la facture totale était refilée aux consommateurs, il faudrait savoir la part des revenus des entreprises qui va en salaires, le pourcentage des employés qui seraient touchés par la hausse du salaire minimum et la hausse qui s’appliquerait à ces employés (un employé touchant 10,75 $ de l’heure aurait une hausse salariale plus forte qu’un autre employé touchant 14,00 $ ou même 15,00 $ de l’heure). À ma connaissance, ce genre de données n’est pas disponible à moins de commander une compilation spéciale fort coûteuse à Statistique Canada. Par contre, certaines données publiées peuvent nous permettre d’avoir une idée de l’ampleur de la hausse des prix qu’entraînerait l’augmentation du salaire minimum à 15,00 $

J’ai choisi de me concentrer sur le commerce de détail parce que c’est l’industrie où on trouve le plus de personnes touchant le salaire minimum (environ 33 % en 2013 au Canada, ou 15,4 % des employés de ce secteur) ou guère plus (34 % des salariés du Québec gagnant moins de 13,60 $ en 2015, ou 51,4% des salariés de ce secteur, selon le tableau 3 de la page huit de cette étude de l’Institut de la statistique du Québec), mais aussi parce que c’est pour cette industrie que j’ai trouvé le plus de données.

Les données

Le tableau qui suit est tiré des données de deux tableaux cansim de Statistique Canada. Le premier, le 080-0030 provient de l’Enquête annuelle sur le commerce de détail et contient des données sur la proportion des salaires sur le revenu pour le commerce de détail et pour un grand nombre de ses sous-industries. Le deuxième, le 281-0030, nous informe sur le salaire horaire moyen des employés rémunérés à l’heure de 366 industries et sous-industries, quoiqu’un grand nombre de données soient confidentielles, donc manquantes.

salaire

Ce tableau permet de constater que la masse salariale du commerce de détail a en moyenne représenté 11,5 % des revenus de ce secteur au Québec en 2014 (il en a représenté 11,4 % en 2012 et 11,9 % en 2013). Cela signifie que, si tous ces employés avaient été au salaire minimum cette année-là, la hausse des dépenses due à l’augmentation de 39,5 % de la masse salariale aurait représenté 4,5 % des revenus de ce secteur. Pour compenser la hausse du salaire minimum, il aurait donc fallu augmenter les revenus de 4,5 %. Si cette hausse était répartie sur quatre ans, cela aurait représenté une hausse d’environ 1,1 % par année. Or, ce ne sont pas tous les employés de ce secteur qui sont au salaire minimum, mais 15,4 % au Canada en 2013, comme on l’a vu auparavant. On a aussi vu que 51,4 % de ces salariés gagnaient en 2015 moins de 13,60 $ au Québec, ce qui veut aussi dire que 48,6% gagnent plus que cette somme!

En fait, la dernière colonne du tableau montre que le salaire moyen dans ce secteur atteignait 16,07 $ en 2014, donc qu’une partie importante de la masse salariale du commerce de détail ne serait pas touchée par la hausse du salaire minimum. En effet, si le salaire médian était d’un peu moins que 13,60 $ et le salaire moyen de 16,07 $, cela montre qu’un proportion importante des salariés gagnait nettement plus que 15,00 $ de l’heure. Un autre tableau cansim, le 282-0205, indique que les salaires du secteur du commerce (commerce de gros et de détail) se répartissaient comme ci en 2014 au Canada :

  • moins de 12,00 $ de l’heure : 30,9 %;
  • entre 12,00 $ et 19,99 $ de l’heure : 38,2 %;
  • entre 20,00 $ et 29,99 $ de l’heure : 18,7 %;
  • 30,00 $ et plus de l’heure : 12,3 %.

Cette répartition ne peut bien sûr pas être appliquée au commerce de détail du Québec, puisqu’elle inclut aussi le commerce de gros et qu’elle concerne le Canada. En effet, le salaire moyen au Canada dans le commerce de gros (22,86 $) était au Canada 41 % plus élevé que dans le commerce de détail (16,26 $, soit à peine plus que les 16,07 $ du Québec) en 2014. Cela dit, comme il y a 2,5 fois plus de salariés dans le commerce de détail que dans le commerce de gros (au Québec comme au Canada), cette répartition nous montre quand même qu’une forte proportion des salariés du commerce de détail ne serait pas touchée par la hausse du salaire minimum. En plus, même si cette proportion doit tourner autour de 30 % (en se basant à la fois sur le fait que près de la moitié gagnait en 2014 plus de 13,60 $, que le salaire moyen était de 16,07 $ – et de 16,66 $ en 2015 – et que plus de 30 % des salariés du commerce gagnaient plus de 20,00 $ de l’heure), elle reçoit un pourcentage bien plus élevé de la masse salariale, car ces 30 % gagnent bien plus que les 70 % qui seraient touchés.

Un calcul un peu complexe me fait conclure que les salariés non touchés par la hausse du salaire minimum à 15,00 $ recevraient entre 45 % et 50 % de la masse salariale de ce secteur, dépendant des hypothèses retenues (et je n’ai pas tenu compte des quelque 15 % des salariés de ce secteur qui sont à salaire fixe et qui recevaient en moyenne un salaire horaire de 23,66 $ en 2014 selon le tableau cansim 281-0036).

Comme la hausse du salaire minimum à 15,00 $ ne ferait pas augmenter de 40 % le salaire des 70 % qui seraient touchés par cette hausse (surtout si leur salaire moyen est de 13,00 $ ou 14,00 $ comme dans les hypothèses que j’ai utilisées), on peut estimer que la masse salariale du commerce de détail augmenterait en fait de plus près de 15 % que de 40 % (la moitié seulement de la masse salariale augmenterait et probablement d’au plus 30 % en moyenne en étant généreux, et la moitié de 30 % donne 15 %). Si cette estimation (bien approximative, je le précise) est juste, la hausse du salaire minimum représenterait en fait environ 1,7 % des revenus (11,5 % de 15 % = 1,72 %). Avec cette estimation, si la hausse du salaire minimum était répartie sur quatre ans, l’augmentation des prix dans le commerce de détail se situerait à environ 0,4 % par année. Et si je me trompais dans mon estimation, cette augmentation pourrait difficilement ne pas être entre 0,3 et 0,5 % par année.

On notera que cette estimation est du même ordre de grandeur que celle réalisée avec une méthode bien différente (voir les pages 19 à 26) dans une étude récente de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), où les auteurs calculaient que la hausse totale des prix serait dans une fourchette de 1,13 % à 2,63 %. Il faut bien comprendre que mon calcul ne touche que le commerce de détail, tandis que le secteur de l’hébergement et la restauration, qui arrive au deuxième rang en termes de nombre de salariés au salaire minimum (ou gagnant moins de 13,60 $ en 2015), consacre une portion bien plus élevée de ses revenus à la masse salariale, soit 27 % en moyenne de 1999 à 2002, selon les données du tableau cansim 180-0003 de Statistique Canada, qui a interrompu cette série cette année-là pour cette industrie et quelques autres (grrr), et se caractérise par un salaire moyen plus bas (14,43 $ en 2014). Il est donc normal que l’estimation de l’IRIS soit un peu plus élevée que la mienne (quoique la mienne se situe guère plus basse que le centre de son estimation).

Les sous-industries

On notera que mes calculs sont essentiellement basés sur les données moyennes de la part de la masse salariale sur les revenus et du salaire moyen de l’ensemble du commerce de détail. Or, le tableau montre que ces données varient considérablement d’une sous-industrie à l’autre. On peut par exemple voir que c’est dans les magasins de vêtement que la part de la masse salariale sur les revenus est la plus élevée (21,3 %) et que c’est dans les stations-service qu’elle est la plus basse (2,8 %). On peut donc en conclure que, pour compenser une hausse du salaire minimum à 15,00 $, les prix augmenteraient beaucoup plus dans les magasins de vêtement que dans les stations-service. On ne connaît malheureusement pas le salaire moyen payé dans les magasins de vêtement, mais ils sont nettement inférieurs à la moyenne dans les stations-service (13,60 $ en 2014, par rapport à 16,07 $ dans l’ensemble du commerce de détail).

Le cas des dépanneurs est intéressant, car c’est celui dans lequel œuvre Alain Bouchard dont je parlais au début de ce billet. En effet, la part de la masse salariale sur les revenus dans les dépanneurs est de seulement 5,2 %, moins de la moitié de celle de l’ensemble du commerce de détail. On ne connaît malheureusement pas le salaire moyen qui y est versé. Mais, même si cette moyenne était celle du salaire minimum (bien que cela m’étonnerait que les deux dirigeants de ces entreprises, dont M. Bouchard, touchent le salaire minimum, eux qui gagnent en fait respectivement plus de 5 millions $ et plus de 10 millions $ par année), les dépanneurs devraient hausser leurs prix de 2,0 % (39,5 % x 5,2 % = 2,0 %) pour compenser la hausse du salaire minimum à 15,00 $. Comme il n’est pas insensé de penser que le salaire moyen est plus élevé que 10,75 $ (le tableau montre que cette moyenne était en 2014 de 14,47 $ pour l’ensemble des magasins d’alimentation et était de 14,94 $ en 2015), cette hausse devrait être en fait plus près de 1,0 % et au plus de 1,5 %, soit de 0,25 % à 0,4 % par année si l’augmentation du salaire minimum était étalée sur quatre ans. Chez Couche-Tard, la part de la masse salariale sur les revenus était plutôt, selon son rapport annuel de 2016 (voir la page numérotée 29 pour les revenus et la page numérotée 72 pour les salaires), de 4,9 % pour l’année s’étant terminée le 26 avril 2015 et de 4,3 % pour celle terminée le 24 avril 2016. Bon, il s’agit de l’ensemble de ses activités mondiales et non seulement de celles réalisées au Québec, mais on voit qu’il serait étonnant qu’une hausse du salaire minimum à 15,00 $ incite «de nombreux consommateurs à aller faire certaines emplettes à d’autres endroits, où les prix sont moins élevés» comme l’affirme M. Bouchard! Disons que la variation des prix des aliments influence pas mal plus les prix dans ses dépanneurs que le ferait une hausse du salaire minimum à 15,00 $!

Et alors…

Malgré l’imprécision des sources utilisées dans ce billet, on voit quand même que les dirigeants des entreprises de commerce de détail nous lancent des épouvantails pour nous faire croire qu’une augmentation du salaire minimum à 15,00 $ entraînerait une hausse des prix telle qu’elle inciterait les consommateurs à faire leurs emplettes ailleurs. Il est indéniable que la concurrence avec Internet est très forte dans certains secteurs, mais ce n’est pas une hausse des prix de quelques dixièmes de points de pourcentage qui changerait quoi que ce soit à cette situation. Commençons donc par nous assurer que les entreprises vendant sur Internet paient leurs taxes, comme l’a proposé il y a quelques jours Amir Khadir, et nous aiderons bien plus nos commerces qu’en maintenant le salaire minimum à un niveau non viable.

Et, je n’ai même pas tenu compte du fait que la hausse du salaire minimum aiderait les entreprises du commerce de détail à solutionner leurs difficultés de recrutement, leur ferait économiser des frais d’embauche et de formation, et améliorerait la productivité de leurs employés. Alors, peut-être augmenteraient-elles leurs prix encore moins que je l’ai estimé!

Marchés de dupes

28 novembre 2016

marches-de-dupesC’est en lisant un texte portant sur une conférence que j’ai entendu parler du livre Marchés de dupes : L’économie du mensonge et de la manipulation, de George Akerlov et Robert Shiller, deux lauréats du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, le premier en 2001 pour ses travaux sur l’asymétrie d’information (pour les gens qui s’intéressent aux potins, il est aussi l’époux de Janet Yellen, présidente de la Banque centrale des États-Unis), et le deuxième pour ses travaux sur la dynamique des prix des actifs (taux d’intérêt, actions et immobilier).

En fait, c’est le titre de ce livre en anglais qui m’a attiré, soit Phishing for Phools (Hameçonner les sots ou les pigeons). Les auteurs expliquent ce titre dans la préface, précisant que le terme «phishing» est associé au vol d’identité (ou d’argent) sur Internet en attirant (hameçonnant) des gens par l’envoi de courriels en masse, mais qu’eux l’utilisent de façon plus générale pour toute pratique faisant en sorte de piéger une personne, que cette pratique soit légale ou ne le soit pas. De façon plus précise, ce livre porte sur les «forces économiques qui, si l’on ne prend pas des mesures courageuses pour les combattre, introduisent et introduiront toujours davantage de mensonges et de manipulations dans le système» économique pour inciter les gens à prendre des décisions qu’elles n’ont pas envie de prendre.

Préface : En plus de présenter l’objectif du livre et le sens de son titre que j’ai mentionnés plus tôt, les auteurs décrivent certains des sujets qu’ils aborderont dans les chapitres du livre. Ils précisent que ce sujet découle en partie d’échanges avec Daniel Kahneman, le psychologue le plus connu sur l’étude des biais cognitifs et l’auteur du magnifique Système 1, système 2 – Les deux vitesses de la pensée dont j’ai parlé dans deux billets.

Introduction – Marché, mensonge et manipulation : Le texte de la conférence de George Akerlof dont j’ai parlé en amorce est fortement tiré de cette introduction. Les auteurs expliquent qu’un marché laissera toujours de la place à des manipulateurs qui profiteront de ses caractéristiques pour faire des profits inhabituels en arnaquant les gens. Ils donnent de nombreux exemples, comme le marché des marches-de-dupes1gymnases (où on vend des abonnements mensuels ou annuels qui sont en moyenne bien plus coûteux que des paiements à chaque visite), la vente de produits dans des magasins d’aéroport où les gens s’attardent moins aux prix et à leur santé, etc. Ils expliquent ensuite le parti que prennent les firmes de publicité pour exploiter nos biais cognitifs et les entreprises pour profiter du fait qu’ils connaissent mieux leurs produits que nous (ce qui est l’asymétrie d’information), puis présentent la structure du livre.

Partie 1 – Factures impayées et krach financier

Chapitre 1 – La tentation est partout : Les auteurs montrent et même démontrent que les gens ne consomment pas du tout comme la théorie économique orthodoxe le prétend, soit en fonction d’un budget pour maximiser leur satisfaction (ou leur utilité). Il y a bien trop de tentations…

Chapitre 2 – Crise financière : l’exploitation de la réputation : Les auteurs expliquent comment les entreprises utilisent leur bonne réputation pour faire croire que des pommes pourries sont excellentes. Ils donnent notamment comme exemple le rôle des agences de notation lors de la dernière crise. Quand des pommes sont pourries, ben, elles ne sont pas bonnes, mais on risque de s’en apercevoir seulement après les avoir achetées et surtout quand on va tenter de les revendre! Et l’importance de la bonne réputation a fondu avec la montée des conflits d’intérêts entre les banques d’investissement et les agences de notation. À quoi bon travailler à maintenir sa réputation si on nous croit même quand on ment (je résume grossièrement ce chapitre qui explique clairement le changement de culture dans le secteur financier)?

Partie 2 – Le marché de dupes en contextes

Chapitre 3 – Les publicitaires ont appris à cibler nos points faibles : Les publicitaires et les experts en marketing exploitent nos points faibles pour vendre les produits qu’ils annoncent. Les auteurs racontent les techniques novatrices (à l’époque) de trois précurseurs de la publicité moderne. Les trois inséraient dans leurs publicités des histoires expliquant pourquoi on doit acheter les produits annoncés («storytelling»). Puis, les publicitaires ont commencé à utiliser des statistiques sur les réactions des auditoires de leurs publicités pour mieux cibler leurs histoires. Cette technique est devenue avec le temps bien plus perfectionnée surtout depuis les débuts d’Internet qui a permis l’utilisation de mégadonnées («big data»). Ces techniques servent aussi bien à vendre des objets de consommation qu’à promouvoir un politicien.

Chapitre 4 – Voitures, logements et cartes de crédit : histoires d’arnaque : Les auteurs présentent en début de chapitre les trucs (parfois même discriminatoires) que prennent les vendeurs d’automobiles neuves pour maximiser leurs profits, aussi bien en manipulant le prix de vente, celui des suppléments et le montant offert pour reprendre la voiture actuelle du client, que dans les contrats d’entretien des véhicules.

L’achat d’une maison est souvent la plus importante dépense des ménages, mais aussi la plus rare. Les possibilités d’arnaque sont nombreuses et très coûteuses face à ce manque d’expérience. Les auteurs parlent notamment des dépenses qui sont souvent aussi élevées que la mise de fonds et qui s’ajoutent à l’achat proprement dit : courtier, notaire, emprunts pour la rénovation, coûts pour l’ouverture de dossiers, etc.

La plupart des personnes pensent que si elles paient à temps leur facture de carte de crédit, elle ne leur coûte rien. En fait, de nombreuses études démontrent que les gens qui ont des cartes de crédit dépensent plus et paient plus cher pour les mêmes catégories de biens. En plus, les frais d’intérêts ne représentent que 50 % des revenus de ce secteur, le tiers provenant des commerces et le reste des pénalités de retard. Les revenus de ce secteur représentent le sixième des dépenses des consommateurs en aliments achetés au magasin! Et, les dettes de cartes de crédit sont la principale raison du tiers des faillites personnelles, ce qui en fait le facteur le plus fréquent.

Chapitre 5 – La politique des dupes : On sait bien que, aux États-Unis bien plus qu’ici, l’argent décide souvent du résultat d’une élection (pas cette année, je devrais en être content, mais ne le suis pas…). Mais, la politique contient bien d’autres façons d’hameçonner le citoyen, dont le lobbying, les portes tournantes et l’adoption de lois qu’il ne peut pas comprendre avant qu’elles ne soient entrées en vigueur (et même là, il ne le réalise pas toujours).

Chapitre 6 – Alimentation et médicaments : Quand les auteurs ont commencé ce chapitre, ils pensaient parler uniquement des horreurs du XIXe siècle alors que ni la composition des aliments ni le contenu des médicaments n’étaient réglementés et inspectés. Mais, en effectuant leurs recherches, ils ont constaté que l’hameçonnage dans ces secteurs est toujours en vigueur. On ne mélange peut-être plus de rats dans la viande et on ne met plus carrément des poisons dans les médicaments, mais l’industrie alimentaire continue à attirer ses clients avec des produits néfastes pour leur santé et l’industrie pharmacologique en taisant les effets néfastes de certains de leurs nouveaux médicaments.

Les auteurs décrivent notamment en détail la mise en marché de l’anti-inflammatoire non stéroïdien Vioxx par la société Merck même si elle savait que ce médicament causait une augmentation importante du nombre de décès dû à des maladies cardio-vasculaires. On estime que ce médicament a causé entre 25 000 et 30 000 décès aux États-Unis entre 1999 et 2004 avant d’être interdit. Les auteurs abordent aussi les effets des lacunes dans les essais cliniques (contrôlés par les entreprises), de la fixation des prix des médicaments par l’industrie (avec des hausses trop souvent indécentes), des avantages parfois infimes des nouveaux médicaments, du lobbying sur la durée des brevets, etc. Ils concluent que si la réglementation a mis fin aux principales horreurs mises de l’avant par ces deux industries, elle ne les a pas empêchées d’inventer de nouvelles arnaques. Elles ont simplement adapté leurs méthodes…

Chapitre 7 – Innovation : le bon, la brute et le truand : Les auteurs expliquent dans ce chapitre qu’on confond souvent les notions de croissance, d’innovation et de progrès.

Chapitre 8 – Le tabac et l’alcool : Les auteurs montrent les stratégies adoptées par l’industrie du tabac pour nier l’indéniable, soit que la cigarette est un des facteurs les plus importants dans les cas de nombreux cancers, surtout celui des poumons. Le cas de l’alcool est un peu différent. Si on y trouve aussi des lobbyistes (surtout pour contrer les restrictions sur l’âge des consommateurs et l’ampleur des taxes), les effets de l’alcool sur la santé physique et psychologique, quoique documentés, sont moins tranchés. On y retrouve aussi l’utilisation des histoires (une sortie au restaurant ou même ailleurs sans alcool serait ratée) pour nous arnaquer.

Chapitre 9 – Faire faillite pour faire du profit : Le titre de ce chapitre illustre bien les mécanismes décrits dans ce chapitre : comment profiter de faillites pour s’enrichir. Cette arnaque met en vedette les secteurs de la finance et de la construction, et implique aussi le crime organisé. Et, c’est le gouvernement (donc le peuple ) qui éponge la facture…

Chapitre 10 – Michael Milken et l’appât des junk bonds : Ce chapitre poursuit dans la veine du précédent, mais avec des techniques encore plus perfectionnées et retorses (et trop complexes pour être résumées). Les auteurs concluent ainsi ce chapitre :

«L’incapacité de comprendre la nécessité d’intervenir immédiatement en cas de crise financière s’appuie sur une vision de l’économie qui refuse de prendre en compte des éléments comme le pillage, l’exploitation de la réputation et les comportements irrationnels et exubérants. C’est-à-dire sur une logique erronée qui pourrait conduire à supprimer les services de pompiers au prétexte qu’ils sont inutiles : ne suffirait-il pas que les gens fassent plus attention?»

Chapitre 11 – La résistance et ses héros : Si on avait laissé l’hameçonnage de ce genre régner, l’économie de marché n’aurait pas amené autant de bienfaits, comme l’augmentation de l’espérance de vie. Les auteurs présentent de nombreuses mesures qui ont permis de restreindre les possibilités d’arnaques (réglementation, normes de qualité et de conditions de travail, défense des droits des consommateurs et des travailleurs, etc.). Et ils saluent les artisans qui ont permis l’adoption de ces mesures.

Partie 3 – Conclusion et postface

Conclusion – Un nouveau récit national :

«Il est vrai que les libres marchés nous ont apporté l’abondance. Mais les libres marchés, comme les médailles, ont deux visages. La même ingéniosité qui produit l’abondance peut aussi pervertir l’art de la vente. Les libres marchés produisent ce qui est bon pour moi et ce qui est bon pour vous, mais aussi ce qui est bon pour moi et mauvais pour vous. Ils font les deux, tant qu’un profit est possible. Les libres marchés sont peut-être l’instrument le plus puissant de l’histoire de l’humanité, mais, comme tous les instruments puissants, celui-ci est à double tranchant. Cela signifie que nous avons besoin de protection pour parer aux problèmes».

Après cette envolée, que je considère comme une excellente synthèse des avantages et des désavantages des libres marchés, les auteurs s’attaquent au récit qui prédomine encore aux États-Unis, même s’il date des années 1980, soit celui popularisé par Ronald Reagan, qui prétendait que «l’État n’est pas la solution, c’est le problème». Ils présentent ensuite des exemples qui démontrent à quel point ce récit est erroné. Et ils concluent :

«Le libre marché permet aux gens de choisir librement, mais il leur donne aussi la liberté de tromper et de se laisser tromper. L’ignorance de cette réalité ne peut mener qu’à la catastrophe.»

Postface – L’équilibre du marché des dupes : J’ai l’impression que cette postface s’adresse davantage aux économistes orthodoxes qu’au grand public. «Nous croyons que l’économie est beaucoup plus compliquée et beaucoup plus intéressante que ne le prétend la doxa». C’est d’ailleurs ce que j’aime de cette discipline! Selon eux, la manipulation et la tromperie ne sont pas des externalités, mais sont inhérentes aux marchés, même ceux qui sont concurrentiels. Ils donnent de nombreux exemples de cette observation, aussi bien dans les secteurs alimentaire et informatique que dans le secteur financier (évidemment!).

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Il est toujours agréable de constater que de plus en plus d’économistes contestent les bases de l’économie orthodoxe, même des récipiendaires du supposé prix Nobel en économie. Ce livre est en général agréable à lire, si ce n’est que les notes (souvent substantielles; d’ailleurs elles représentent presque 20 % du livre!) sont à la fin. Cela dit, les propos sont clairs, les exemples pertinents (même si un peu répétitifs) et les conclusions limpides. Bon, les auteurs insistent trop à mon goût sur le concept d’équilibre, mais cela ne nuit pas vraiment à leur propos.

On sait bien que la tromperie et les manipulations sont inhérentes à l’économie de marché, mais il n’est surtout pas inutile de lire des économistes reconnus le démontrer!

La diversité dans la profession économique

26 novembre 2016

diversite-economistesAvez-vous déjà remarqué que la grande majorité des économistes sont des hommes blancs? D’ailleurs, la seule femme (par rapport à 73 hommes…) qui a reçu le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, Élinor Ostrom, avait plutôt un doctorat en sciences politiques! Mais, s’agit-il d’une illustration représentative de l’ensemble de la profession? Une étude récente, écrite bien sûr par deux femmes économistes (dont une Afro-Américaine), Amanda Bayer et Cecilia Elena Rouse, et intitulée Diversity in the economics profession: a new attack on an old problem (La diversité dans la profession économique: une nouvelle dénonciation d’un vieux problème), s’est justement penchée sur cette question.

La composition de la profession économique

En 2014, sur 500 doctorats en économie octroyés aux États-Unis à ses résidents, seulement 42 ont été obtenus par des Afro-Américains, hispanophones et autochtones, que les auteures appellent par la suite les minorités, et 157 à des femmes (dont 11 à des membres des minorités). Les hommes blancs en ont donc reçus 312, soit 62 % du total. Les femmes n’occupent que 15 % des postes de professeurs d’économie et 31 % des postes d’assistants. En plus, le salaire de ces 15 % de femmes ne représentait en 2010 que 75 % de celui de leurs confrères, alors qu’il atteignait 95 % de ce salaire en 1995. Loin de se réduire, ces écarts tendent donc à se creuser.

La situation est encore pire pour les minorités qui n’occupent que 4 % des postes de professeurs d’économie et 8 % des postes d’assistants, alors qu’ils représentent 30 % de la population. Et la situation n’est guère plus reluisante au niveau du baccalauréat et du doctorat, comme le montrent les graphiques qui suivent.

diversite-economistes1

On peut voir sur graphique A que le pourcentage de femmes obtenant un doctorat a augmenté de 1995 à 2005, passant de 30 % (et même moins en 1996 et en 1997) à 37 % pour toutefois revenir à 31 % en 2014, pendant que cette proportion était bien plus élevée et pour la plupart en hausse dans les autres disciplines présentées dans ce graphique (STEM = Science, Technology, Engineering, and Math, soit sciences, technologie, génie et mathématiques). Le graphique B montre que ce résultat n’est que le reflet de la situation au niveau du baccalauréat.

La situation est si possible encore plus déplorable du côté des minorités. Même si leur proportion a augmenté du côté du baccalauréat (tout en demeurant fortement inférieure à leur proportion de la population), le pourcentage de titulaires d’un doctorat, après être passé de 6 % à 11 % entre 1995 et 2007, a diminué par la suite pour se situer à 8 % en 2014.

Et au Québec?

diversite-economistes2Me demandant si la situation décrite dans cette étude était spécifique aux États-Unis, j’ai consulté les données de l’enquête Relance (publiées aux deux ans) du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et ai produit les graphiques ci-contre.

On voit que, ici comme aux États-Unis, le pourcentage de femmes parmi les bacheliers en économie (ligne bleue) se situe autour de 30 %, si ce n’est, comme aux États-Unis, en 2005 (mais aussi en 2007), allez savoir pourquoi… Il n’y a qu’en sciences appliquées (génie, informatique et architecture, surtout) qu’on observe un taux inférieur de femmes (et encore, de très peu de 2009 à 2013).

Au niveau de la maîtrise, c’est le même portrait, si ce n’est que le pourcentage de diplômées en économie fut même inférieur à celui en sciences appliquées en 2011 (et en 2001) et presque égal en 2013, encore une fois proche de 30 %. Bref, l’appréhension des femmes envers cette discipline n’est pas propre à celles qui vivent aux États-Unis.

Pourquoi?

Les auteures examinent ensuite les facteurs qui peuvent expliquer la faible proportion de femmes et de minorités en économie, notamment ceux liés à l’offre et à la demande.

– l’offre :

  • l’importance croissante des mathématiques : une étude rejette cette hypothèse, ce facteur ne pouvant expliquer qu’une fraction minime de la différence;
  • le manque de modèles féminins en économie : ce facteur joue de façon importante dans la plupart des études qui l’ont abordé; même si aucune de ces études ne porte sur la situation en économie (elles ont toutes analysé cette situation dans d’autres disciplines) et qu’il serait pertinent d’examiner si c’est aussi le cas dans cette discipline, tout laisse penser que ce facteur est important.

– la demande :

  • les biais implicites des stéréotypes sociaux : de nombreuses études montrent que des examinateurs et comités d’embauche notent plus faiblement des personnes qui ne correspondent pas au stéréotype attendu, ce qui pénalise à la fois les minorités et les femmes; il en est de même des citations d’études faites par des femmes; par exemple (les auteurs en citent bien d’autres) une étude a évalué les effets de mettre une signature d’homme et de femme à un même texte en économie et observé que celui signé par une femme recevait moins d’éloges;
  • la discrimination institutionnelle : il s’agit d’une discrimination involontaire due aux critères qu’on pense neutres, mais qui ne le sont pas (comme utiliser comme critère l’expérience sans tenir compte qu’il arrive plus souvent aux femmes qu’aux hommes d’interrompre un emploi en raison d’une maternité); les auteures donnent de nombreux exemples de cette discrimination en économie, mais aussi dans d’autres disciplines qui ont pourtant des écarts moindres d’effectifs entre les hommes et les femmes : ce facteur ne semble donc pas déterminant pour expliquer le plus grand écart des effectifs entre les femmes et les hommes en économie puisqu’il ne lui est pas spécifique.

Pourquoi favoriser la diversité?

Il faut bien sûr favoriser la diversité ne serait-ce que par souci de justice et d’équité, mais pas seulement pour cette raison. En effet, une étude a montré que «les économistes masculins et féminins ont des opinions différentes sur les résultats économiques et les politiques». Par exemple, elles sont proportionnellement moins nombreuses qu’eux à trouver que l’économie est trop réglementée, mais plus nombreuses à vouloir combattre les inégalités, à recommander d’inclure aux ententes internationales des clauses sur des normes de travail et à considérer qu’il y a de la discrimination basée sur le sexe sur le marché du travail. Une plus grande présence des femmes dans la profession économique permettrait donc d’avoir un éventail plus étendu d’opinions sur les politiques économiques. Dans la même optique, une présence plus importante des femmes en économie permettrait des échanges plus féconds et une prise de décision plus éclairée. Les auteures citent bien sûr des études pour appuyer cette conclusion, montrant que la diversité sexuelle et ethnique d’un groupe favorise la qualité de l’intelligence collective, soit la prise de décision découlant des interactions entre les membres d’une communauté.

Elles poursuivent en proposant une dizaine de recommandations pour combattre les barrières et les biais qui semblent expliquer le plus le grand écart entre l’intérêt des femmes et des hommes pour la discipline économique. Comme même un résumé de ces recommandations doublerait la longueur de ce billet, je vais m’abstenir…

Et alors…

Je dois avouer que je n’avais pas remarqué quand j’étudiais en économie (de 1972 à 1975…) que la proportion de femmes était aussi faible. Il faut dire que j’avais auparavant étudié un an en informatique où il y en avait encore moins! Cela dit, quand on regarde la proportion de femmes (et de membres de minorités) qui sont invitées à la télé pour commenter l’économie, on n’en voit pas beaucoup : c’est blanc et mâle!

Cette étude ne met pas le doigt sur le pistolet fumant (soit un facteur responsable de l’écart entre les sexes en économie hors de tout doute raisonnable), mais fournit de bonne pistes, dont le manque de modèles et surtout les «biais implicites des stéréotypes sociaux» m’apparaissent les plus prometteurs. Comme le disent les auteures en conclusion, les avancées des dernières années sur la reconnaissance du rôle des biais cognitifs sur nos comportements permettent d’entrevoir de nouvelles possibilités de recherches et de solutions.

Je vais terminer ce billet par une petite anecdote. Ralph Nader, qui s’est présenté quatre fois à la présidence des États-Unis pour la gauche, a conseillé il y a un peu plus d’un an à Janet Yellen, la présidente du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale des États-Unis (la Fed ou banque centrale), de consulter son mari (George Akerlof, lauréat du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel) avant de prendre ses décisions. Or, malgré toutes ses qualités, Akerlov a surtout travaillé sur la question de l’asymétrie d’information, domaine qui n’a rien à voir avec le rôle d’une banque centrale, alors que Janet Yellen est une sommité mondiale de la politique monétaire. Si cela n’est pas un exemple patent de «biais implicite des stéréotypes sociaux», je me demande ce que c’est!

L’équité et l’éducation (3. Visions politiques de la justice et de l’égalité)

23 novembre 2016

cse_equiteCe billet est le dernier de trois que je consacre à l’étude du Conseil supérieur de l’éducation (CSÉ) intitulée Remettre le cap sur l’équité. Après avoir présenté les chapitres de cette étude sur la justice et sur l’état des lieux, je vais résumer celui qui s’intitule Trois visions politiques de la justice et de l’égalité.

Trois visions politiques de la justice et de l’égalité

«Pour alimenter la réflexion et introduire les orientations qu’il préconisera, le Conseil a choisi de décliner des scénarios possibles et leurs effets, et ce, en fonction de trois visions politiques de la justice et de l’égalité». Ces scénarios ne forment pas un ensemble, mais illustrent au contraire trois visions différentes. «L’intention du Conseil est d’éviter de proposer des actions à la pièce ; il souhaite, au contraire, mettre au jeu une vision du système d’éducation afin d’en dégager des orientations porteuses de solutions durables pour l’avenir».

– le jeu de l’offre et de la demande : Il s’agit du scénario du statu quo. Malgré les lacunes de cette vision mentionnées au chapitre précédent, on pourrait prétendre qu’elle permet tout de même à tous les enfants d’accéder à l’école publique tout en conservant une grande liberté de choix.

«Toutefois, les familles ne sont pas toutes égales devant le jeu de l’offre et de la demande. Si on laisse libre cours à la loi du marché, l’accentuation des dérives relevées dans l’état des lieux paraît inévitable». Les auteurs présentent ensuite quelques exemples de ces dérives :

  • «Les établissements scolaires consacrent une partie de leurs ressources au marketing. La concurrence accentue l’étiquetage des écoles, voire des élèves. (…) Les parents (…) commencent de plus en plus tôt à mettre en place des stratégies pour s’assurer que leur enfant sera admis dans l’établissement ou le programme de leur choix»;
  • l’écart se creuse entre les différents milieux socioéconomiques;
  • l’évaluation sert davantage au tri social qu’au soutien à l’apprentissage;
  • «Le contexte de concurrence entraîne souffrance et anxiété, associées à la performance (pression) ou à l’échec (rejet), y compris pour des élèves qui réussissent très bien»;
  • le marché périscolaire (cours particuliers) gagne en importance;
  • le système public se fragilise;
  • la lutte au décrochage scolaire a plus de difficulté à atteindre ses objectifs.

– intervention de l’état pour assurer l’égalité stricte de résultat : Ce deuxième scénario repose sur le constat que «les coûts sociaux induits par le statu quo (…) sont plus importants que ses avantages» et que ceux-ci ne bénéficient qu’aux familles les plus favorisées. En plus, la reproduction des inégalités sociales à l’école est contraire à la mission même du système d’éducation.

Dans ce scénario, les «écarts dans l’offre de formation entre établissements et programmes doivent être réduits au minimum. Les mesures auront également pour effet d’augmenter la mixité sociale dans les classes et les écoles». Pour atteindre ces objectifs, un grand nombre de mesures devraient être adoptées, notamment :

  • éliminer la sélection dans les programmes particuliers, aussi bien au privé qu’au public;
  • cesser progressivement le financement des écoles privées et les intégrer dans le réseau public;
  • «éliminer les notes et les comparaisons entre les élèves pendant la scolarité obligatoire (au moins au primaire), et ce, dans le but d’éviter le tri social précoce, de favoriser la collaboration, d’encourager la prise de risque, de diminuer l’anxiété, etc.».

Les auteurs ajoutent que ce type de centralisation susciterait énormément de résistance et provoquerait des stratégies de contournement, encore une fois au détriment des familles les plus défavorisées (mais ils ne donnent aucun exemple pour appuyer cette affirmation).

– assurer la qualité de l’offre partout : l’objectif du troisième scénario est que : «toutes les écoles soient en mesure d’offrir une expérience scolaire de qualité à tous leurs élèves pour qu’il y ait égalité des occasions de réalisation du potentiel de chacun». Pour atteindre cet objectif, les auteurs proposent notamment ces mesures :

  • investir «pour que toutes les écoles aient des installations équivalentes et des ressources matérielles suffisantes»;
  • favoriser la stabilité des équipes-écoles;
  • valoriser «toutes les missions de l’école (non seulement instruire, mais aussi socialiser et qualifier)»;
  • «se donner des mesures de réussite éducative» (pas seulement par des notes sur les résultats scolaires);
  • admettre «les élèves dans les programmes particuliers sur la base de l’évaluation de leurs besoins et de leurs intérêts (et non sur la base des notes, du comportement ou de la capacité de payer des parents)»;
  • offrir des activités parascolaires pour permettre aux élèves d’explorer différents domaines;
  • rendre le financement des écoles privées conditionnel à une représentation équitable des groupes qui composent la société (classes sociales, élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage, etc.);
  • éviter les méthodes d’évaluation qui placent les élèves en concurrence.

Les auteurs précisent que l’implantation de ces mesures pourrait prendre un certain temps. Ils ajoutent que «l’État doit également agir sur les inégalités sociales avant l’entrée à l’école et en périphérie de celle-ci» par des mesures concrètes de lutte contre la pauvreté.

Position du Conseil supérieur de l’éducation

Selon les auteurs (et le Conseil supérieur de l’éducation), le premier scénario (le statu quo) est à rejeter, car il ne peut qu’accentuer les injustices actuelles. Même s’ils le trouvent plus «vertueux», ils n’appuient pas non plus le deuxième scénario, car trop centralisé et autoritaire. Ils considèrent donc le troisième scénario comme le plus viable. «C’est donc à partir du troisième scénario que le Conseil formulera des orientations vers un système scolaire plus juste».

  • première orientation : «reconnaître la diversité des personnes, valoriser différents types de parcours et évaluer sans classer prématurément permettront de qualifier davantage de jeunes. Favoriser la mixité sociale dans les classes et les écoles donnera tout son sens à la mission qui consiste, comme le précise le PFEQ, à socialiser pour mieux vivre ensemble» (note : PFEQ = Programme de formation de l’école québécoise);
  • deuxième orientation : «concentrer les efforts et les moyens là où ils auront les plus grandes répercussions pour un maximum d’individus, c’est-à-dire au préscolaire et durant la scolarité obligatoire. Il faut en effet consentir aux investissements nécessaires pour rendre toutes les écoles équivalentes et pour leur permettre de fournir aux élèves qu’elles accueillent une expérience scolaire de qualité. En même temps, en périphérie du système et en amont de celui-ci, il est nécessaire de lutter plus efficacement contre la pauvreté et l’exclusion»;
  • troisième orientation : «se donner des indicateurs pour mieux connaître l’évolution du système éducatif en matière de justice sociale».

Le cinquième chapitre du rapport développe ces trois orientations. Mais, comme son contenu reprend des éléments déjà abordés dans les chapitres précédents (ce qui est logique), je ne le présenterai pas.

Et alors…

Ce dernier billet sur l’étude du CSÉ a présenté ce que je considère son chapitre le plus intéressant. Il fallait bien sûr passer par les précédents pour pouvoir l’apprécier. Il contient en effet une analyse, courte, mais pertinente, des solutions qu’il est possible d’adopter pour corriger les grandes lacunes soulignées dans les deux chapitres précédents.

Je trouve toutefois le scénario appuyé par le Conseil un peu tiède. Il va dans la bonne direction, mais n’affronte pas directement les lacunes qu’il veut corriger, tentant plutôt trop souvent de les contourner. Je trouve d’ailleurs étrange que les auteurs prétendent que le deuxième scénario provoquerait des stratégies de contournement (sans en décrire une seule), mais qu’ils ne soulèvent pas le même problème avec le troisième scénario qui offre pourtant bien plus de possibilités de contournement. Par exemple, une recommandation comme celle d’obliger les écoles privées «à une représentation équitable des groupes qui composent la société» laisse place à toutes les magouilles dont ce secteur est capable pour préserver ses privilèges. Les auteurs ne disent rien sur la façon d’appliquer un tel critère. Il ne fait même pas partie de l’analyse des trois orientations contenue dans le dernier chapitre, si ce n’est par cette phrase qui laisse aussi beaucoup de place aux interprétations et au contournement : «le financement des écoles privées et des programmes particuliers devrait être associé à un degré de mixité sociale qui reflète les particularités des milieux». Encore là, pas un mot sur la façon d’appliquer ce noble principe.

Malgré ce bémol, il demeure que cette étude du CSÉ est précieuse, tant par son analyse des lacunes liées à l’implantation de principes marchands et de concurrence à l’école, que par ses recommandations, même si je les trouve trop tièdes. Il reste à les implanter, ce qui n’est pas fait!

Enseigner au Québec et Idéaux politiques

21 novembre 2016

Comme je viens de lire deux livres qui comptent à peine une centaine de pages chacun et que Normand Baillargeon a collaboré aux deux, je me suis dit que ce serait aussi bien de les présenter dans un même billet.

Enseigner au Québec

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Avec le livre Enseigner au Québec, Normand Baillargeon revient à ses amours! Il a concocté ce livre comme un guide destiné aux nouveaux enseignants, avec l’aide d’une vingtaine d’enseignants et surtout enseignantes expérimenté.e.s.

Avant-propos : L’auteur présente les personnes qui ont contribué à ce livre et ajoute qu’il n’aurait pas pu l’écrire sans elles.

Introduction : Il explique ici l’objectif du livre – parler du métier d’enseignant à des personnes qui comptent y travailler, qui exercent déjà cette profession ou qui s’intéressent à l’éducation – et présente chacun des chapitres qui le composent.

1. «Où l’Idéal m’appelle en ouvrant ses bras roses» : À l’aide de cette citation de Nelligan, l’auteur décrit et explique dans ce chapitre la fonction d’enseigner. Pour ce, il passe par les conditions de travail (salaires et compagnie), par la philosophie de Platon (sur l’allégorie de la caverne), par l’histoire de l’enseignement et de la formation des maîtres au Québec, et par la structure actuelle de cette formation. S’ajoutent des conseils et encouragements d’enseignantes.

2. L’épreuve du réel : La réalité, c’est tout d’abord la grande variété des situations : préscolaire, primaire, secondaire, pour adultes, dans une classe régulière, dans une école alternative, dans une école privée ou dans une école à volet particulier, dans un poste de spécialiste, dans une région où la permanence s’acquière rapidement ou dans une situation où on prendra sa retraite sans jamais avoir obtenu la permanence… L’auteur poursuit avec de nombreux conseils (accompagnés de témoignages encore plus nombreux des enseignant.e.s), notamment sur la normale insécurité qu’on ressent, surtout en début de carrière (mais pas uniquement). Pour savoir ce qu’il dit dans la suite de ce chapitre, il faut lire le livre!

3. Le dur désir de durer : En utilisant comme titre une citation de Paul Éluard, l’auteur aborde maintenant les nombreux écueils que peuvent affronter des enseignant.e.s au cours de leur carrière, certains mineurs (mais qui peuvent prendre des dimensions énormes si on ne s’en occupe pas), d’autres, plus rarement, majeurs. Il y aborde en plus, avec ses collaborateurs et surtout collaboratrices, la nécessité de la formation continue (mais pas n’importe laquelle), l’importance de chercher du soutien quand les coups durs arrivent et les possibilités de changement de carrière dans le domaine de l’enseignement (ou dans des secteurs connexes).

Annexe : Dix citations sur l’éducation : L’auteur présente en les mettant en contexte dix citations sur le monde l’éducation, certaines courtes, d’autres plus longues. À la demande générale, en voici une (la plus courte!), assez connue, de Sydney J. Harris (un journaliste des États-Unis) : «Le but de l’éducation est de transformer des miroirs en fenêtres».

Bibliographie indicative : L’auteur suggère des livres, revues, journaux et sites Internet liés à l’éducation et à la profession enseignante. J’ai d’ailleurs aussitôt réservé une de ces suggestions à ma bibli…

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Il s’agit d’un livre facile à lire, contenant des éléments pédagogiques, mais bien plus de conseils pratiques. Et c’est là que les personnes qui ont collaboré à ce livre permettent de le rendre aussi concret. Et, il n’est pas bien long à lire!

Idéaux politiques

ideaux-politiquesTraduit cette année par Normand Baillargeon et Chantal Santerre, Idéaux politiques de Bertrand Russell est paru en anglais en 1917. Tiré de textes de conférences non données, ce livre «offre un condensé clair et accessible des positions que le philosophe défendra tout au long de sa vie», nous dit-on dans la quatrième de couverture.

Introduction – Un homme qui voyait juste et loin : Normand Baillargeon et Chantal Santerre présentent une courte biographie de Bertrand Russell (insistant notamment sur son pacifisme lors de la Première Guerre mondiale) et les principales idées qui sont développées dans ce livre.

Préface à l’édition originale : Bertrand Russell précise que ce livre n’a paru en 1917 qu’aux États-Unis et qu’il est composé de textes de conférences qu’il n’a pas pu présenter en raison de l’interdiction qui lui a été imposée par le gouvernement britannique parce qu’il était contre la guerre. Un syndicaliste a toutefois lu le premier des textes de ce livre lors d’une conférence que Russell n’a pas été autorisé à donner.

Chapitre premier – Idéaux politiques : L’auteur montre l’importance des idéaux, surtout dans des périodes comme celle de la Première Guerre mondiale. Et ces idéaux doivent différer de ceux que la guerre apporte, car ils «doivent reposer sur des idéaux relatifs à la vie des individus, et la finalité du politique devrait être de rendre leur vie aussi bonne que possible». Il reste à déterminer ce qui est bon. Or ce qui est bon pour pour une personne ne l’est pas nécessairement pour une une autre (il s’approche ici selon moi du concept de capabilité d’Amartya Sen). Il distingue ensuite deux types de biens, les exclusifs, qu’il appelle les biens de possession (si je mange un morceau de fromage, personne d’autre ne pourra le manger) et les biens créatifs («relatifs aux choses de l’esprit ou de la pensée») qui sont communs (comme la connaissance), que tous peuvent utiliser sans que d’autres ne soient empêchés de le faire. Russell croit qu’on doit consommer les premiers avec parcimonie alors que la vie est meilleure quand on utilise grandement les deuxièmes. «Les institutions politiques et sociales doivent être évaluées à l’aune du bien ou du mal qu’elles causent aux individus». Et il poursuit sur cette veine…

Chapitre 2 – Le capitalisme et le salariat : Pour s’attaquer aux maux qui affligent la population, dont les guerres, l’auteur recommande de valoriser les pulsions créatrices et de réduire les pulsions de possession et de prédation. Compte tenu de cette analyse, il ne voit pas d’autre solution que de mettre fin au capitalisme et au salariat pour le remplacer par des formes d’autogestion, tout en conservant les institutions gouvernementales, en en ajoutant même une au niveau mondial (je résume grossièrement). Et il poursuit sur cette veine…

Chapitre 3 – Les pièges du socialisme : L’auteur avance que la nationalisation ne change pas grand-chose à la situation des travailleurs qui ne contrôlent pas plus leur travail quand le patron est le gouvernement plutôt qu’une entreprise privée. En plus, quand le gouvernement achète l’entreprise aux anciens patrons, ceux-ci reçoivent une rente qui fait en sorte de perpétuer les inégalités et les injustices. Et il poursuit… notamment en montrant sa grande méfiance envers les gouvernements, les fonctionnaires et les députés, en soulignant l’importance de laisser les minorités décider de certains sujets qui les concernent et en laissant à une autorité neutre le soin de prendre les décisions «sur toutes les questions relatives aux relations entre les groupes».

Chapitre 4 – Liberté individuelle et ordre public : L’auteur considère que «La société ne peut pas exister sans loi et sans ordre, mais elle ne peut pas avancer non plus sans les innovations apportées par d’audacieux visionnaires». Or, trop d’un nuit à l’autre et peut même l’étouffer. La tension entre les deux doit donc être réduite vers un équilibre difficile à trouver. Un des principes qu’il soutient à cet égard est «qu’on ne devrait jamais empêcher personne, et d’aucune façon, d’avoir des idées, d’exercer sa pensée et encore moins d’énoncer des faits», même si cela affronte notre esprit conformiste, nous rend anxieux et va à l’encontre de nos intérêts. Et il poursuit… en parlant notamment des objecteurs de conscience, de la répression des passions, de la propriété et de l’usage de la force.

Chapitre 5 –Indépendance nationale et internationalisme : À ce sujet, l’auteur propose le principe suivant : «Il ne saurait y avoir de système international viable tant et aussi longtemps que les frontières des États ne coïncideront pas, autant que possible, avec celles des nations». Mais, cela ne nous dit pas ce qu’est une nation. Si la langue, l’histoire, la religion et l’ethnie peuvent servir d’indices, ils ne sont ni nécessaires ni suffisants pour définir une nation. Il faut surtout la présence d’un instinct qui fait en sorte qu’on se sent membre d’un même groupe. Il reste maintenant à établir la forme de gouvernement mondial qui doit régir les relations entre les États-nations, en premier lieu pour éviter les guerres, mais aussi pour aplanir les différends provenant entre autres du commerce, ce à quoi l’auteur s’attelle dans la suite de ce chapitre.

Annexe, Florilège : Le livre se termine par la présentation d’une trentaine de citations marquantes tirées de ce livre. Cela permet entre autres de se remémorer quelques-uns de ses bons moments.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! En effet, le texte y est clair et facilement compréhensible, et les idées qu’il véhicule sont étonnamment modernes (sauf à quelques endroits). La distinction qu’il fait entre les instincts de possession et de création pourrait venir de la plume d’un militant pour la décroissance, surtout quand il encourage à travailler moins, si on le peut, pour profiter davantage de la vie! Sa critique des rentiers (qui reçoivent plein de sous sans rien produire, uniquement parce qu’ils possèdent beaucoup) pourrait illustrer bien des études sur le sujet que j’ai lues récemment. En outre, ce livre se lit en un rien de temps. Alors, pourquoi bouderait-on notre plaisir?

L’équité et l’éducation (2. l’état des lieux)

19 novembre 2016

cse_equiteCe billet est le deuxième que je consacre à l’étude du Conseil supérieur de l’éducation (CSÉ) intitulée Remettre le cap sur l’équité. Le premier a porté sur le chapitre de cette étude sur la justice, tandis que celui-ci présentera le chapitre sur l’état des lieux. Ce chapitre analyse l’égalité d’accès, l’égalité de traitement et l’égalité de résultat dans le système éducatif québécois.

L’égalité d’accès

L’accès à l’éducation au Québec va de soi. Mais est-il aussi garanti qu’on le pense?

– au préscolaire et durant la petite enfance : Normalement, les maternelles et les services de garde ne doivent pas servir uniquement à libérer les parents pour qu’ils puissent travailler et étudier, mais doivent aussi favoriser le développement des enfants. Les études montrent que «le fait de ne pas avoir fréquenté régulièrement un service de garde avant l’entrée à l’école (…), le fait de vivre dans un quartier dont l’indice de défavorisation matérielle et sociale est élevé, ou le fait de fréquenter une école de milieu défavorisé» augmentent la vulnérabilité des enfants dans leur parcours scolaire. Pourtant, les services de garde sont peu disponibles dans les milieux défavorisés et la modulation des tarifs qui favorise les garderies privées au détriment des centres de la petite enfance (CPE) réduira la qualité des services de garde dans les autres milieux (comme je l’ai montré dans ce billet).

– durant la scolarité obligatoire : Les auteurs mentionnent certaines communautés qui bénéficient moins de l’accès à une éducation de qualité durant la scolarité obligatoire dans la société québécoise :

  • les enfants qui fréquentent des écoles religieuses illégales;
  • les enfants dont les parents sont actuellement sans statut d’immigration au Québec;
  • certains des enfants scolarisés à la maison (la plupart s’en sortent bien).

Ils ajoutent que «tout ce qui empêche, décourage ou freine la fréquentation de l’école est un obstacle à l’égalité d’accès», notamment :

  • les coûts élevés pour l’achat de matériel scolaire ou pour participer à des sorties éducatives;
  • le manque de services aux élèves vulnérables, notamment à ceux qui sont handicapés ou qui éprouvent des difficultés d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA);
  • le manque d’accès aux ressources spécialisées (orthopédagogues, orthophonistes, psychologues, etc.).

– l’accès à la formation professionnelle pour les jeunes : Peu de jeunes accèdent à la formation professionnelle (moins de 2 % des jeunes ayant moins de 20 ans obtiennent un diplôme d’études professionnelles (DEP) comme premier diplôme), même si elle leur conviendrait et éviterait à un bon nombre de décrocher. Les auteurs analysent ensuite les facteurs qui expliquent ce faible taux d’accès (le supposé manque de valorisation de ce secteur pèse en fait bien peu, même si on prétend souvent qu’il est un facteur prépondérant de son manque de popularité).

– l’accès aux études postsecondaires : Les principales barrières à l’accès aux études postsecondaires sont le manque de disponibilité des cours et le contingentement de certains programmes en région, ainsi que le peu de places à temps partiel et le manque de formations à distance.

– l’accès à la formation des adultes : Conçue pour les adultes qui veulent revenir aux études, cette formation sert de plus en plus aux jeunes qui ne s’adaptent pas à la rigidité du secteur régulier. «La proportion de jeunes de 16 ans qui terminent leur secondaire à la formation générale des adultes (…) est passée de 1,3 % en 1984-1985 à 16,4 % en 2007-2008». En effet, ce secteur respecte davantage le rythme de chacun et valorise beaucoup moins la concurrence entre les élèves. Par contre, les responsables de ce secteur en viennent à négliger leur raison d’être et font de moins en moins la promotion de leurs services auprès des adultes, qui sont pourtant nombreux à avoir des besoins en formation, mais ne sont pas portés à aller chercher ces services par eux-mêmes.

L’égalité de traitement

Si l’accès à l’éducation est essentiel, «il faut aussi s’assurer que les conditions d’apprentissage sont de qualité équivalente pour tous, même si au départ et à l’arrivée, des inégalités individuelles de capacités ou de compétences existent et subsistent» et «offrir à tous les élèves une expérience scolaire de qualité, dans tous les contextes». Avant de séparer les élèves en fonction de leurs intérêts et leurs aptitudes, il est important de leur offrir un tronc commun le plus long possible, jusqu’à la deuxième secondaire proposent les auteurs, à la fois pour retarder l’heure des choix et pour s’assurer que l’offre de services soit équitable.

– de la diversification des parcours… : «Le principe du tronc commun et l’égalité de traitement qui assureraient à tous les élèves une formation de base comparable dans un contexte de mixité sociale sont cependant bousculés par la concurrence entre les établissements. (…) Le nombre d’élèves québécois du secondaire qui fréquentent une école privée est particulièrement élevé (…) cette proportion a quadruplé chez les francophones depuis 1970 (21,5 % par rapport à 5,2 %). (…) Cette proportion atteint 35 % en Estrie, 39 % à Montréal et 42 % à Québec».

Le niveau élevé de fréquentation de l’école privée accentue les écarts entre les élèves qui fréquentent des écoles de statuts socioéconomiques favorisé et défavorisé. Ainsi, alors que, dans le secteur public, 21 % des élèves fréquentent des écoles de statut défavorisé, on n’en trouve aucun dans les écoles privées. À l’opposé, seulement 6 % des élèves du secteur public fréquentent des écoles de statut favorisé, alors que c’est le cas de 90 % des élèves du secteur privé! Ces constats, ainsi que d’autres mentionnés dans l’étude, contredisent les organismes représentant les écoles privées qui prétendent qu’ils accueillent beaucoup d’élèves provenant de milieux défavorisés.

En plus, 17 % des élèves du secteur public étaient inscrits à des programmes particuliers en 2012-2013, proportion qui augmente d’une année à l’autre. Cette proportion ne tient pas compte des écoles qui offrent des formations particulières dans des écoles régulières. On ne peut donc pas obtenir un portrait complet de la proportion d’élèves qui sont sélectionnés. «Ce qui est certain cependant, c’est que cette offre diversifiée dans un contexte de concurrence conduit à une logique de quasi-marché et à une tendance au regroupement des élèves en fonction de leur profil scolaire (…). Or, plus la concurrence entre les écoles est forte, plus les performances scolaires des élèves sont liées à leur origine sociale (…). Qui plus est (…) d’un point de vue global, l’existence de marchés scolaires est le signe d’une crise de confiance à l’égard du système éducatif. (…) Les écoles entrent alors dans une logique de promotion et de marketing pour préserver leur clientèle ou en attirer une nouvelle».

Résultat? La proportion d’élèves en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA) augmente sans cesse dans les classes dites régulières, d’autant plus que le ministère favorise leur intégration dans ces classes.

– … à l’homogénéisation des classes : Un des résultats de la sélection des élèves est l’homogénéisation des classes, «les bons avec les bons et les en retard entre eux». D’ailleurs, les écoles publiques dont l’indice de milieu socioéconomique (IMSE) est élevé offrent trois fois plus de programmes particuliers que les écoles dont l’IMSE est faible. «Cette situation ouvre la porte à une école à deux vitesses… dans un même établissement» et à trois vitesses globalement si on tient compte des écoles privées. Cela pose bien sûr un problème de justice qui tend à accentuer les inégalités sociales. «Ironiquement, les élèves qui n’ont pas accès aux écoles privées ou aux programmes enrichis sont ceux qui auraient le plus à gagner à fréquenter un milieu scolaire plus stimulant, parce qu’ils peuvent moins que les autres compter sur les ressources de leur milieu familial pour enrichir leur bagage culturel».

Cette ségrégation nuit à la mixité sociale dans les classes. Pourtant, «Dès lors que des élèves se retrouvent dans des écoles recrutant majoritairement des enfants d’origine sociale «défavorisée», leurs performances académiques sont inférieures à ce qu’elles pourraient être s’ils fréquentaient une école brassant les origines sociales» et «Dans un groupe mixte équilibré, les élèves performants maintiennent leurs bons résultats, et ceux qui éprouvent des difficultés obtiennent de meilleurs résultats au contact d’élèves qui apprennent facilement». Bref, on se tire dans les pieds avec ce système…

L’égalité de résultat

«L’égalité de résultat signifie (…) que tous les groupes sociaux soient équitablement représentés parmi les diplômés à tous les ordres d’enseignement; qu’à sa sortie du système scolaire, chacun ait développé son potentiel et ait acquis un minimum commun de compétences et de connaissances pour lui permettre de prendre sa place dans la société moderne.»

– obtenir un diplôme : Le niveau moyen de scolarité de la population a fortement et constamment augmenté depuis 40 ans. Mais, là comme ailleurs, une moyenne peut être trompeuse. En effet, certains groupes ont beaucoup moins profité que d’autres de cette amélioration, comme le montrent les graphiques qui suivent.

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Ces graphiques comparent le taux d’accès au collège (celui à gauche) et à l’université (celui à droite) en fonction de l’appartenance à certains groupes pour des personnes ayant des résultats scolaires antérieurs similaires. Dans celui de gauche, on peut voir que le pourcentage d’accès au cégep est presque égal à la moyenne de 40 % (indiquée par la courbe grise) dans tous les groupes, sauf chez les autochtones (où il est un peu moins élevé, soit d’environ 35 %) et chez les immigrants de première génération (où il est un peu plus élevé, soit d’environ 45 %). Le graphique de droite montre une tout autre histoire, les taux d’accès différant énormément selon les groupes. Les personnes dont le revenu familial est inférieur à 50 000 $, celles dont les parents n’ont pas de diplôme postsecondaire, les personnes handicapées et, dans une moindre mesure, les personnes vivant dans un milieu rural, les personnes issues d’une famille monoparentale et les autochtones ont un pourcentage d’accès à l’université nettement plus faible que la moyenne, alors que les immigrants de deuxième génération et, dans une moindre mesure, les personnes dont le revenu familial est supérieur à 50 000 $ et celles dont les parents ont un diplôme postsecondaire ont un pourcentage d’accès à l’université nettement plus élevé que la moyenne.

Si certains de ces écarts sont difficiles à éviter, les auteurs soulignent que «la structure scolaire québécoise (plus particulièrement la stratification croissante de la qualité des écoles et des programmes au sein de l’enseignement obligatoire) aurait un effet sur la reproduction des inégalités sociales (notamment parce qu’elle a une incidence sur les probabilités d’accès à des études universitaires)». Ainsi, «la diversification accrue de l’offre scolaire et la promotion de programmes particuliers dans les écoles secondaires publiques entraînent de nouvelles formes d’inégalités et représentent un recul pour la démocratisation qualitative (autrement dit l’égalité de résultats)». Les auteurs présentent ensuite des données (ainsi que des tableaux et d’autres graphiques, voir aux pages numérotées 52 à 54 de l’étude). Ils montrent entre autres que les élèves ayant fréquenté des écoles régulières ont une probabilité inférieure de poursuivre leurs études à l’université, même s’ils obtiennent des résultats similaires aux tests du Programme international pour le suivi des acquis (PISA), ont des parents aussi scolarisés et ont les mêmes aspirations de s’y rendre que les élèves ayant fréquenté des écoles offrant un programme public enrichi (probabilité inférieure de 13 %) ou une école privée (probabilité inférieure de 20 %).

L’écart entre les élèves ayant fréquenté des écoles défavorisés et ceux ayant fréquenté des écoles favorisées est d’ailleurs au Québec le plus élevé de toutes les provinces canadiennes, même s’il est inférieur à la moyenne observée dans les pays de l’OCDE. Les auteurs concluent que «Les inégalités de résultat ne sont pas seulement le fruit d’inégalités dans la société (notamment sur le plan économique) ou entre les élèves (de plus ou moins grandes aptitudes), mais elles sont aussi partiellement le produit des inégalités de traitement que le système scolaire lui-même cautionne».

– développer les compétences essentielles : Les élèves des milieux défavorisés n’ont pas seulement une probabilité inférieure d’obtenir des diplômes, mais «sont deux fois plus nombreux que leur poids relatif dans la population à ne pas développer les compétences minimales pour participer pleinement à la société moderne».

– ces inégalités sont-elles acceptables et évitables? : La conclusion de ce chapitre compare ces résultats avec les principes énoncés dans le deuxième chapitre (que j’ai présenté dans le billet précédent). Et sans surprise, ils concluent que «Les inégalités de traitement observées sont au bénéfice des plus favorisés (donc contraires à l’équité). Ces inégalités semblent s’accentuer. Le fonctionnement du système contribue en partie à leur reproduction. Elles sont donc inacceptables et évitables».

Et alors…

Ce deuxième billet sur l’étude du CSÉ est plus déprimant que le premier. Il montre clairement que notre société, qu’on considère comme la plus égalitaire en Amérique du Nord, prend graduellement la tangente des pires défauts des sociétés inégalitaires qui l’entourent. Dans le prochain billet, on étudiera trois visions de la justice et de l’égalité, et on verra celle que le CSÉ recommande.