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L’hélicoptère monétaire

21 janvier 2017

helicoptereAvez-vous déjà entendu parler de l’hélicoptère monétaire? Il s’agit d’une autre mise en récit de l’économie (voir mon précédent billet), mieux connue dans sa version anglaise (helicopter money), qui provient d’une métaphore utilisée par Milton Friedman. L’idée, qui est une des façons de faire fonctionner la planche à billets (autre récit…), soit de créer de la monnaie, est de carrément remettre une somme à tous les citoyens d’un pays, directement de la banque centrale (comme si l’argent tombait d’un hélicoptère). Cela peut être fait une seule fois ou à quelques reprises. Même si cette idée n’a jamais été expérimentée (à ma connaissance), elle a été fréquemment discutée dernièrement, surtout en Europe. L’objectif serait de faire reprendre la consommation en supposant que la plupart des personnes qui recevraient une telle somme s’empresseraient de la dépenser. Ce moyen, applicable seulement dans des périodes de récession ou de trappe à liquidité (sinon, cela ne ferait que créer de l’inflation) pourrait, selon certains économistes, être plus efficace que les assouplissements quantitatifs (la banque centrale crée de la monnaie en achetant des titres de dettes étatiques ou d’entreprises, rendant disponible des sommes importantes dans l’économie) utilisés au cours des dernières années aux États-Unis et en Europe.

C’est dans le contexte de ces débats que des économistes du Groupe ING ont publié récemment un texte sur le blogue du Centre for Economic Policy Research (CEPR). Intitulé Helicopter money: Loved, not spent (L’hélicoptère monétaire, aimé, mais pas dépensé), ce texte est en fait une reproduction d’un rapport de sondage publié sur le site d’ING. Comme j’ai trouvé ce rapport intéressant, surtout parce qu’il permet d’expliquer certains concepts souvent mal compris, j’ai décidé d’en parler ici.

Contexte

Même neuf ans après le début de la Grande Récession, la croissance et l’inflation demeurent bien faibles en Europe, surtout dans la zone euro. C’est dans ce contexte que bien des économistes se demandent si ce serait une bonne idée que la Banque centrale européenne (BCE) remette une certaine somme à tous les citoyens de la zone euro pour faire décoller la croissance (1,7% en 2015 et autour de 1,6% en 2016) et atteindre enfin le niveau d’inflation visé par la BCE (2 %). En effet, les données les plus récentes, soit de mars à décembre 2016, montrent un taux d’inflation qui fut négatif de mars à mai, est revenu positif par la suite, ne surpassant 1 % qu’en décembre, et encore, de peu (1,14 %). L’efficacité d’une telle mesure repose toutefois sur l’hypothèse que les gens dépenseraient la majorité des sommes qu’ils recevraient. C’est cette hypothèse qu’ont voulu tester les économistes d’ING.

Le sondage

ING a donc interviewé 12 000 personnes provenant de 12 pays d’Europe. Les intervieweurs leur ont demandé ce qu’elles feraient si elles recevaient 200 euros par mois pendant un an, en étant assurées qu’elles n’auraient jamais à rembourser cette somme et que celle-ci ne serait pas imposable.

helicoptere1– effet sur les dépenses : Le graphique ci-contre montre les premiers résultats. De façon surprenante, seulement le quart (26 %) des répondants ont dit qu’ils dépenseraient la majeure partie de ces sommes. Cette moyenne passe en fait de seulement 12 % en Roumanie à 38 % en Italie, pays plus touché par la Grande récession. Par contre, ce taux est à peine plus élevé que la moyenne en Espagne (28 %), pourtant encore plus touché que l’Italie et est égal à la moyenne en Allemagne, pays parmi les moins touchés. Encore plus surprenant, la majorité (52 %) l’épargnerait ou l’investirait et seulement 15 % consacreraient cette somme en premier lieu pour rembourser des dettes. Les 7 ou 8 % restant l’utiliseraient à d’autres fins (3 %) ou ne le savent pas (5 %). Les auteurs, aussi surpris que je le suis, émettent l’hypothèse que les gens interrogés ne connaissent peut-être pas le concept de l’hélicoptère monétaire et peuvent craindre qu’ils aient à rembourser ces sommes ou à payer des impôts plus élevés à l’avenir, même si, en fait, cet argent a été créé sans compensation et n’aura jamais à être remboursé.

– effet sur les prix : En réponse à une autre question, seulement le tiers des répondants (34 %) pensent que les prix augmenteraient à la fin des 12 mois de réception de 200 euros (ce qui est pourtant un des objectifs de cette mesure). Si 42 % pensent qu’ils demeureraient stables, 7 % pensent même qu’ils baisseraient (17 % avouent ne pas le savoir). Étonnamment, la proportion des Allemands qui pensent que les prix monteraient est égale à la moyenne (35 %), même si leur pays connaît pratiquement le plein emploi (ce qui devrait entraîner une hausse des prix), taux presque identique à celui des Espagnols (36 %) qui en sont pourtant très loin (situation qui devrait grandement limiter la hausse des prix).

– effet sur la croissance : En recoupant des réponses à d’autres questions, les auteurs ont établi que, même avec la faible proportion de ces sommes qui seraient dépensées, la consommation dans la zone euro augmenterait de 3 %, ce qui ferait augmenter le PIB de près de 2 % (je passe les détails de ce calcul, qui tient compte des achats de produits importés de l’extérieur de l’Europe). Pourtant, comme le montre helicoptere2le graphique ci-contre, moins de 40 % des répondants considèrent que cet apport entraînerait une hausse de la croissance. Pire, 13 % d’entre eux pensent que cela la ferait diminuer! Cette fois, les répondants des pays les plus touchés par la récession, soit l’Italie et l’Espagne (la Grèce ne fait pas partie des pays sondés, ni l’Irlande et le Portugal, malheureusement), sont proportionnellement plus nombreux à croire que cette mesure générerait plus de croissance (53 et 52 %) que ceux des pays moins touchés comme l’Allemagne (31 %), même si cette relation ne s’observe pas systématiquement dans les réponses de tous les pays.

helicoptere3– approbation : Même si les répondants n’ont pas paru plus enthousiastes qu’il ne le faut, le graphique ci-contre montre que les répondants sont presque quatre fois plus nombreux à trouver que le fait de recevoir 200 euros par mois pendant un an serait une bonne idée (54 %) qu’une mauvaise (14 %). Environ 20 % des répondants trouvent cette idée ni bonne ni mauvaise et 11 % ne se prononcent pas. Malheureusement, les documents ne donnent pas les résultats par pays.

Conclusion

Les économistes d’ING expliquent dans cette conclusion que les études empiriques montrent que les baisses d’impôt ont moins d’impact sur la croissance qu’une hausse des dépenses publiques. L’idée de l’hélicoptère monétaire pouvait sembler encore plus prometteuse, mais le fait que les gens n’aient l’intention de dépenser que le quart des sommes qu’elles recevraient rend cette idée moins invitante. Pour contourner ces intentions, une solution pourrait être de remettre à la population des coupons d’achat qu’ils seraient obligés d’utiliser pour pouvoir en profiter (je n’appuie absolument cette proposition, car les consommateurs pourraient les utiliser en épargnant l’argent qu’ils auraient utilisé pour ces achats; bref, cette «solution» pourrait bien ne rien changer au comportement des consommateurs). L’autre solution qu’ils proposent serait que l’hélicoptère, au lieu de laisser tomber son argent dans les portefeuilles des citoyens, le laisse plutôt tomber dans les coffres des États pour qu’ils puissent augmenter leurs dépenses (ou cesser de les réduire). Je préfère cette option, quoique les États pourraient ne pas dépenser cet argent et l’utiliser pour réduire leurs déficits ou leur dette!

Et alors…

Si j’ai présenté ce sondage, c’était surtout pour montrer l’impact que peut avoir l’hélicoptère monétaire. Comme les économistes d’ING, j’ai l’impression que les répondants n’ont peut-être pas compris le principe de cette mesure. On s’est tellement fait dire qu’on ne peut rien avoir pour rien, qu’il est bien normal qu’une mesure aussi contraire au sens commun soit accueillie avec scepticisme par une majorité de la population.

En plus, il est loin d’être certain que les gens ne dépenseraient vraiment que le quart des sommes qu’elles recevraient si cette mesure était vraiment appliquée et bien expliquée avant de l’implanter. Mais, surtout, il est probable que si cette mesure avait été appliquée au plus fort de la récession, disons en 2009 ou en 2010, soit au moment où elle aurait été la plus désirable et donc la plus efficace, le niveau de dépenses aurait été bien plus élevé. Or, comme même avec seulement le quart des sommes utilisées on obtient une croissance supplémentaire de 2 %, une utilisation de la moitié de ces sommes aurait entraîné une hausse de 4 % du PIB et une utilisation complète (ce qui est un peu irréaliste), de 8 %. Bref, au creux de la crise, une telle mesure aurait été fort efficace, d’autant plus qu’elle aurait éloigné les risques de déflation et que la zone euro était en pleine trappe à liquidité. En outre, les auteurs ne mentionnent pas que les sommes épargnées ou les remboursements de dettes auraient un impact positif sur la croissance les années suivantes.

Cela dit, cela aurait pu être aussi sinon plus efficace de remettre cet argent aux États au creux de la récession, soit au moment où ils avaient dû dépenser énormément pour sauver les banques et le système financier. Mais, peu importe l’utilisation de ces sommes, le principal serait que les banques centrales n’hésitent pas à faire décoller les hélicoptères si une autre récession importante survenait.

La hausse de 50 cents du salaire minimum

21 janvier 2017

Je suis un peu abasourdi par les réactions des gens qui déchirent leur chemise à propos de la faiblesse de la hausse de 50 cents du salaire minimum que le gouvernement a annoncé cette semaine. Pourtant, l’inflation fut de 0,7 % en 2016 (la donnée finale est sortie hier). Si le salaire minimum avait augmenté à ce rythme, la hausse aurait été entre 8 et 9 cents!

En fait, la hausse de 50 cents et la décision du gouvernement de viser 50 % du revenu moyen (plutôt que 47 % comme avant) est une victoire du mouvement de contestation (et un baume pour les bas salariés). Nous attendions-nous vraiment à plus de ce gouvernement néolibéral? Mais on préfère mettre l’accent sur le fait que cela nous approche trop lentement de notre revendication de le porter à 15,00 $. Je suis d’accord, pleinement d’accord, mais, merde, peut-on se réjouir de nos petites victoires?

Cela dit, ne lâchons pas la pression!

La mise en récit de l’économie

18 janvier 2017

mise-en-recitDans son livre Sapiens (sur lequel j’ai écrit deux billets), Yuval Noah Harari explique que le facteur qui explique le mieux la sortie réussie d’homo sapiens de l’Afrique il y a 70 000 ans, est sa «capacité à transmettre des informations non pas sur des hommes et des lions (comme le font bien des animaux non humains), mais sur des choses qui n’existent pas». Robert Shiller, lauréat du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2013 (j’ai présenté récemment un livre qu’il a écrit avec George Akerlov) a fait une présentation remarquée au début de l’année lors de la rencontre annuelle de l’American Economic Association. Dans cette présentation, intitulée Narrative Economics (que je traduis par La mise en récit de l’économie), l’auteur mentionne justement que ce qui distingue le plus l’être humain des autres animaux est qu’il tend à associer des faits pour en faire une histoire. Il suggère d’ailleurs, comme d’autres auteurs l’ont fait, que l’homo sapiens (homme sage) devrait peut-être davantage être qualifié d’homo narrativus (ou autres formes semblables), soit l’homme qui raconte des histoires.

Introduction

«(traduction) Par la mise en récit de l’économie, j’entends l’étude de la propagation et de la dynamique des récits populaires, des histoires, en particulier celles qui ont rapport avec l’intérêt et l’émotion, et comment ces récits changent avec le temps et comment ils tentent d’expliquer des phénomènes économiques.»

Par exemple, les récessions sont des phénomènes qui ne surviennent pas uniquement à la suite d’événements économiques, mais aussi en raison des histoires qui circulent autour d’elles. Avec cette présentation, l’auteur vise à faire le tour des connaissances en la matière et à analyser l’impact des mises en récit sur l’économie. Ces mises en récit peuvent prendre plusieurs formes, reposer ou pas sur des faits réels et se transformer en légendes urbaines lorsqu’elles se propagent de façon contagieuse. Même si on parle de nos jours de la réalité post-factuelle et si on l’attribue en bonne partie aux médias sociaux, l’utilisation de récits est loin d’être nouvelle (notamment en publicité, comme le livre de Shiller et Akerlov dont j’ai parlé en amorce le montre bien, mais dans bien d’autres domaines). Cela dit, l’utilisation des récits est en croissance dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales comme l’illustre bien mise-en-recit1le graphique ci-contre qui compare le pourcentage de la présence du terme «narrative» dans des articles scientifiques publiés récemment (barres grises, entre 2010 et 2016) avec celui des articles publiés depuis toujours (barres noires). Même si la discipline économique l’utilise moins que les autres disciplines des sciences humaines et sociales, elle l’utilise elle aussi davantage depuis quelques années. L’auteur explique le faible niveau de son utilisation en économie par l’utilisation de modèles qui ne peuvent pas en tenir compte, reposant notamment sur la rationalité des agents économiques.

L’auteur explique ensuite comment le concept de mise en récit (ou «narrative», ou encore «storytelling») est devenu l’objet de plus en plus d’études en sciences sociales (et même dans d’autres domaines) et a gagné en importance pour expliquer des comportements autrement inexplicables (comme les tendances au conspirationnisme) et même l’établissement de certaines normes sociales. Il compare aussi la propagation des récits aux modèles de contagion des virus. En effet, des modèles montrent que cette propagation dépend de trois facteurs, soit le taux de susceptibilité d’attraper le virus (ou de croire une histoire, taux qui semble avoir augmenté en lien avec la popularité des médias sociaux), le taux d’infection (ou de croyance à l’histoire, lui aussi lié aux médias sociaux) et le taux de guérison (ou de rejet de l’histoire, par exemple grâce à l’utilisation de faits réels, taux en baisse à l’ère post-factuelle…).

Je ne peux malheureusement pas présenter ici toutes les nuances et tous les domaines abordés par l’auteur, même si toute cette étude est intéressante. Je vais plutôt me concentrer sur un exemple important et mentionner d’autres mises en récit analysées par l’auteur.

La courbe de Laffer

La courbe de Laffer est un exemple particulièrement pertinent de la mise en récit d’un concept économique. Cette courbe part du constat qu’un gouvernement ne retire aucun impôt si le taux d’imposition est nul (assez évident…) ou si son taux d’imposition est de 100 % (ce qui ne porte pas non plus à la contestation, car personne ne voudra travailler sans que cela apporte un revenu). Arthur Laffer en conclut que les recettes de l’imposition augmenteront jusqu’à un certain point et diminueront par la suite. Encore là, ça va. Où cela va moins, c’est lorsque des partisans de Laffer ont prétendu en 1978 (lorsque la courbe est devenue virale) que les États-Unis étaient déjà sur la pente descendante et qu’une baisse des impôts ferait augmenter les recettes de l’État, et cela, sans s’appuyer sur la moindre donnée ou étude.

Ce récit a en plus bénéficié de deux autres caractéristiques entourant la présentation de la courbe de Laffer. Tout d’abord, la légende (qui semble vraie, selon des témoins, même si Laffer a toujours dit ne pas s’en souvenir) prétend que cette courbe a été présentée la première fois sur une serviette de table lors d’un repas que Laffer aurait pris avec Donald Rumsfeld et Dick Cheney. D’ailleurs, cette serviette est mise-en-recit2conservée dans un musée (voir l’image ci-contre qu’on peut voir plus clairement ici). En plus, cette légende est accompagné d’un deuxième récit, soit l’expression «L’impôt tue l’impôt». La conjonction de ces deux récits a bien sûr procuré beaucoup de visibilité à ce concept.

Face à la force de ces récits, il est très difficile d’expliquer que cette courbe n’apporte rien de neuf en soi (je l’ai dit, ses constats sont évidents), mais que le vrai sujet qu’elle soulève est de savoir à quel niveau d’imposition cette courbe prend une pente descendante. Or, cela est très difficile à calculer et à expliquer, car ce niveau peut varier considérablement selon les pays, les époques (voir notamment ce billet sur le livre Taxing the richs) et le niveau d’acceptabilité sociale. Jamais personne ne réussira par un raisonnement complexe et des calculs qui le sont encore plus à contrer un récit aussi simple que la courbe de Laffer et que l’expression «L’impôt tue l’impôt» qui correspondent tellement à la perception négative de la population (surtout des États-Unis) envers les gouvernements et les impôts (encore plus depuis la sortie de ce récit). Ronald Reagan s’est justement servi de la courbe de Laffer pour justifier ses baisses d’impôts aux plus riches et aux sociétés entre 1981 et 1987, en utilisant en plus un autre récitle gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes; le gouvernement est le problème»).

D’autres récits

Comme mentionné plus tôt, je ne pourrai pas expliquer aussi en détail que pour la courbe de Laffer l’effet des autres récits présentés par l’auteur. Je vais donc me contenter d’en citer quelques-uns :

  • l’effet multiplicateur (concept qui, même s’il date des années 1930 avec, entre autres, la contribution de John Maynard Keynes, ne devint viral que vers la fin des années 1950);
  • la courbe IS-LM de John Hicks, dont le récit, datant aussi des années 1930, a connu son apogée dans les années 1980, sans que sa popularité ne s’efface totalement par la suite;
  • les récits qui accompagnent les bulles : par exemple, lors de la bulle technologique de la fin des années 1990, un étudiant au doctorat en administration m’a écrit pour me demander s’il était vrai que dans la «nouvelle économie» (autre récit) les profits n’étaient plus importants pour assurer le succès d’une entreprise (!); la légende que le prix des maisons ne pouvait pas diminuer lors de la bulle immobilière à la base de la dernière récession est un autre exemple pertinent;
  • l’image du gouvernement qui doit se serrer la ceinture quand les citoyens le font lors d’une récession est un des nombreux récits qui viennent souvent accentuer l’impact d’une récession;
  • lors des premières récessions du XXe siècle, les accusations contre les complots communistes ont distrait l’attention et ont même canalisé des ressources qui auraient été plus utiles ailleurs;
  • les légendes entourant les variations du prix du pétrole et de l’essence (pas toutes fausses, en fait!);
  • le supposé taux d’intérêt naturel;
  • le rôle de l’inflation sur la pauvreté (alors qu’elle nuit plus aux rentiers) et l’insistance des médias sur des variations temporaires de prix (rappelons-nous le scandale du prix du chou-fleur, et la fixation des médias sur le prix de l’essence) qui donne l’impression que l’inflation est plus élevée qu’elle ne l’est vraiment;
  • la théorie quantitative de la monnaie (selon cette théorie, les injections massives de monnaie aux États-Unis et en Europe au cours des dernières années auraient dû faire exploser l’inflation);
  • la supposée plus grande valeur d’une monnaie reposant sur l’étalon-or (ce qui a prolongé la durée de la Grande Dépression);
  • le concept de krach (à la Bourse) et son supposé rôle sur les récessions (alors que des krachs n’ont pas toujours des effets sur l’économie réelle, comme en 1987);
  • «la seule chose à craindre est la crainte», récit attribué à Franklin Delano Roosevelt lors de son discours d’inauguration en 1933; ce récit a aussi été repris après les événements du 11 septembre 2001 (notamment par Paul Krugman); personnellement, je l’aime bien, ce récit;
  • l’utilisation du terme «Grande Récession» en 2009 pour qualifier la récession débutée aux États-Unis en 2007 : cette forme rappelle bien sûr le terme «Grande Dépression» qui a avec le temps qualifiée la plus grande crise, celle débutée en 1929; l’auteur note que ce type de récit correspond à la tendance des gens à comparer des événements pourtant étrangers les uns des autres (tendance mise de l’avant par Daniel Kahneman et Amos Tversky), rendant ce type de récit très efficace; ce récit a probablement contribué à faire accepter par la population les mesures de relance adoptées en 2009 (y compris l’aide aux banques), de même que la crainte des «bank runs» (ou paniques bancaires), soit des ruées vers les banques pour récupérer ses épargnes, autre récit rappelant la Grande Dépression;
  • Donald Trump est selon l’auteur une machine à récits (génie des affaires, smart guy, make America great again, le plus grand créateur d’emplois que Dieu a créé, etc.), suscitant toutefois autant la répulsion que l’approbation, ce qui nuit à l’efficacité de ses récits.

J’ajouterais à cette liste la romance autour de l’argent dette (tout un récit!), la plus grande efficacité du secteur privé et de la concurrence (c’est encore plus efficace si on parle de compétition), le taux de chômage naturel, la destruction créatrice, le fardeau fiscal et bien d’autres. En avez-vous en tête?

Conclusion de l’auteur

L’auteur conclut en disant que d’autres recherches seraient nécessaires pour approfondir l’impact de la mise en récit sur l’économie. L’utilisation des données massives et des algorithmes pour les analyser laisse place à beaucoup de possibilités pour cette recherche. Il demeure toutefois difficile de quantifier l’impact de ces récits et même de démontrer leur causalité sur des événements ultérieurs. Mais, il demeure optimiste et considère que ces difficultés ne sont pas insurmontables, surtout avec l’avancement de l’intelligence artificielle.

Et alors…

J’adore ce type de texte qui sort des sentiers battus! Je ne partage pas l’optimisme de l’auteur sur la possibilité de quantifier l’impact des mises en récit sur les décisions économiques, mais cela ne m’empêche pas de partager ses conclusions sur le fait qu’elles ont un impact, peu importe son ampleur (qui peut tellement varier d’un cas à l’autre). On est loin de l’économie orthodoxe qui repose sur le postulat que les humains seraient des êtres uniquement rationnels…

L’ordre politique et la déchéance politique

16 janvier 2017

fukuyamaJ’ai loué Political order and political decay (L’ordre politique et la déchéance politique) de Francis Fukuyama de reculons. Je ne connaissais cet auteur que par son livre La fin de l’histoire (que je n’ai pas lu), dans lequel il annonçait la victoire définitive du capitalisme à la suite de la chute du mur de Berlin. Le livre est peut-être plus nuancé que le titre, mais ce genre de déclaration intempestive me révulse. En plus Political Order compte 672 pages en anglais… Mais bon, il semble qu’on m’ait convaincu de m’y attaquer (Ianik Marcil a notamment insisté fortement). Comme il est divisé en 36 chapitres, je vais me contenter de regrouper les sujets qu’il aborde dans les quatre parties qui le composent.

Introduction : Le développement des institutions politiques jusqu’à la Révolution française : L’auteur montre l’importance des institutions, tant dans les pays qui n’en ont pas assez, comme en Afrique, que dans ceux qui en ont trop comme aux États-Unis (en fait qui en ont qui sont dysfonctionnelles, notamment pour encadrer le secteur financier). Il en est de même dans les pays qui ont connu le printemps arabe, en Turquie (autoritarisme), au Brésil (corruption) et même en Chine (manque d’adaptation des institutions à une société qui change rapidement, notamment par la création d’une classe moyenne de plus en plus importante).

L’auteur présente ensuite son livre, qui est la suite de The Origin of Politic Order (Les origines de l’ordre politique) et résume ce dernier. Ce premier livre montrait que l’être humain est un animal social tendant à respecter les normes et l’a fait dès son apparition. Il suivait ensuite l’évolution des institutions, dont la formation d’États et la création de lois un peu partout sur Terre jusqu’à la Révolution française et se terminait en montrant l’importance de l’adoption du premier code civil, soit le Code Napoléon dont le concept s’est étendu dans de nombreux pays.

Première partie : L’État

  • L’auteur revient sur les trois principales institutions politiques, l’État, le droit (ou les lois) et les mécanismes de rendre compte (dont les élections démocratiques). La forme et le développement que prennent ces institutions déterminent le type de société dans laquelle on vit (démocratie, monarchie, oligarchie, dictature, totalitarisme, etc.). Ce n’est pas la taille du gouvernement qui importe, comme le prétendait Ronald Reagan (d’ailleurs, aucun État n’a prospéré sans une bureaucratie substantielle), mais bien la qualité des institutions et le bon dosage de pouvoir entre les trois institutions politiques.
  • L’auteur montre l’importance de la croissance économique, des idées (religion, libéralisme, socialisme, communisme, capitalisme, nationalisme, etc.) et de la cohésion sociale dans la formation et l’évolution de ces institutions, et donne des exemples dans un grand nombre de pays des conséquences des changements de ces trois facteurs (urbanisation, professionnalisation, salariat, études prolongées, etc.), qui peuvent aussi bien déboucher sur le chaos que sur une nouvelle solidarité.
  • La bureaucratie, croyez-le ou pas, est essentielle à la stabilité sociale, économique et politique d’un pays, sa qualité important autant sinon plus que sa taille. Voilà bien un aspect des institutions politiques qu’on néglige trop souvent.
  • La Prusse (devenue par la suite l’Allemagne) présente un exemple bien particulier de création d’une bureaucratie efficace, car elle a été créée avant son industrialisation et bien avant qu’elle devienne une démocratie.
  • La corruption est un des facteurs qui détruit le plus la crédibilité d’un gouvernement et la qualité d’une bureaucratie, en plus de nuire à la croissance. L’auteur nous en parle, ainsi que de ses semblables, soit le favoritisme («patronage» en anglais) et le clientélisme.
  • L’auteur explique pourquoi la Grèce et l’Italie (surtout du sud) ont les bureaucraties les moins efficaces d’Europe, et pourquoi on retrouve dans ces deux pays beaucoup plus de clientélisme et de corruption. Cela serait selon lui dû en partie aux liens sociaux resserrés autour de la famille et à la méfiance pour tous les autres concitoyens (je simplifie).
  • L’auteur montre comment la Grande-Bretagne et les États-Unis se sont débarrassés du favoritisme et du clientélisme (avec Trump, ça semble revenir, Fukuyama lui-même en parle dans un texte récent). Il donne ensuite deux exemples des problèmes de qualité de la bureaucratie et de l’équilibre entre les institutions aux États-Unis, un désastreux (l’encadrement des chemins de fer) et un positif (les services forestiers).
  • L’auteur tente ensuite de déterminer les facteurs qui permettent d’établir une identité nationale (identité qui peut favoriser le mieux comme causer le pire), puis ceux qui font en sorte que certains pays développés réussissent à se doter d’un gouvernement de qualité efficace (basé sur le mérite plutôt que sur le favoritisme), alors que d’autres n’y parviennent pas.

Deuxième partie : Les institutions étrangères

  • L’auteur explique le rôle de la corruption dans le faible développement économique du Nigéria, un pays pourtant riche en ressources naturelles (notamment en pétrole). Un texte d’une grande tristesse.
  • Il présente ensuite le rôle important de la géographie et du climat dans la qualité des institutions, puis examine les facteurs qui ont nui à l’établissement d’institutions politiques de qualité en Amérique latine (transfert des institutions des colonisateurs espagnols et portugais, extractivisme, esclavagisme, interventions des États-Unis contre les gouvernements de gauche, programmes d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, quasi-absence de conflits armés entre ces pays, idéologies politiques, croyances, etc.). Il analyse ensuite l’impact de ces nombreux facteurs sur des pays spécifiques (Argentine, Costa Rica, Mexique, etc.), montrant qu’il ont quand même eu des impacts bien différents en raison d’autres facteurs difficiles à catégoriser (personnalité des dirigeants, immigration, composition ethnique et bien d’autres).
  • Il étudie maintenant le rôle de ces mêmes facteurs sur les institutions (ou à leur quasi-absence) en Afrique subsaharienne. Là encore, d’autres facteurs particuliers ont joué pour empêcher l’émergence d’institutions politiques de qualité, dont bien sûr le colonialisme, la corruption, la diversité des intérêts et des ethnies et bien d’autres. Il donne là aussi des exemples pour des pays spécifiques (Sierra Leone, Congo, Somalie, etc.).
  • Devant la quasi-impossibilité de doter les anciens pays colonisés d’institutions politiques de qualité, l’auteur propose quelques objectifs et moyens pour au moins les améliorer.
  • Revenant sur l’importance de bâtir une identité nationale forte (et idéalement établir une langue commune) pour améliorer les possibilités d’ériger des institutions politiques de qualité, l’auteur donne en exemple deux réussites (relatives), soit l’Indonésie et la Tanzanie, et deux échecs, le Nigéria et le Kenya.
  • Il passe maintenant en Asie de l’Est pour montrer des réussites dans l’établissement d’institutions politiques de qualité et présente les facteurs qui peuvent les expliquer. Il analyse ensuite les situations spécifiques du Japon (un chapitre) et de la Chine (deux chapitres).
  • L’auteur termine cette partie en comparant les trois régions qu’il y a analysées, soit l’Amérique latine, l’Afrique subsaharienne et l’Asie de l’Est, sous de nombreux indicateurs. Il conclut que, si les facteurs mentionnés au début de cette partie, comme la géographie et le climat, ont certainement joué un rôle important dans l’évolution des institutions politiques dans ces régions, ils furent loin d’être les seuls.

Troisième partie : La démocratie

  • L’auteur se demande pourquoi la démocratie s’est autant imposée au XXe siècle, quels sont les facteurs qui permettent son émergence et pourquoi elle s’impose à certains endroits et pas à d’autres. Et, bien sûr, il tente de répondre à ces questions. Il présente les quatre groupes sociaux qui ont joué le rôle le plus important dans la décision d’implanter (ou non) une démocratie au XIXe et au XXe siècle, surtout en Europe, mais aussi ailleurs  : la classe moyenne, la classe ouvrière, les propriétaires terriens et les paysans. Le rapport de force de ces quatre groupes et leurs interactions peuvent déboucher sur des formes bien différentes d’institutions politiques, notamment de démocraties. D’autres facteurs peuvent aussi les influencer, dont le nationalisme, la religion, les valeurs et la diversité ethnique.
  • Il analyse les différentes formes qu’ont prises les institutions démocratiques en Europe au XIXe siècle, étudiant notamment l’équilibre entre les institutions du droit (comme un code civil) et celles de la démocratie.
  • L’échec à établir des institutions démocratiques dans les pays où s’est déroulé le printemps arabe amène bien des observateurs à conclure que la culture et la religion de ces pays représentent des obstacles insurmontables pour atteindre cet objectif. L’auteur compare alors cette situation à celle qui prévalait dans les pays européens au milieu du XIXe siècle et montre qu’elle ne semblait guère plus encourageante. Rien ne garantit que les pays arabes connaîtront la même évolution, mais l’espoir demeure.
  • Le dernier chapitre de cette partie porte sur la forte influence de la classe moyenne sur les institutions politiques. L’auteur s’inquiète d’ailleurs de la baisse en importance de cette classe dans les pays développés, notamment en raison des changements technologiques, de la délocalisation et de la croissance des inégalités.

Quatrième partie : La déchéance politique

Face à des mandats contradictoires, même les bureaucraties de qualité peuvent devenir inefficaces. D’autres facteurs peuvent aussi contribuer à la déchéance («decay») des institutions politiques, dont le manque d’adaptabilité des grosses bureaucraties, les changements sociaux, la perception souvent négative des gouvernements, les virages idéologiques, le déséquilibre entre les institutions politiques (État, droit et démocratie) et le clientélisme et la corruption des politiciens (lobbies, financement des campagnes électorales, portes tournantes, etc.).

L’auteur fournit de nombreux exemples du rôle de ces facteurs aux États-Unis (deux chapitres), puis dans d’autres pays. Il en vient à la conclusion que les États-Unis sont devenus une véritable «vétocratie», c’est-à-dire un système politique où de nombreuses institutions (présidence, sénat, Cour suprême, etc.) peuvent empêcher un gouvernement de prendre des décisions.

L’auteur revient sur les facteurs qui permettent d’avoir des institutions politiques de qualité. Il mentionne notamment :

  • une fonction publique bien formée et compétente;
  • des règles impersonnelles, appliquées de la même façon à tous;
  • une bureaucratie autonome (mais pas trop), qui se base sur des données scientifiques et non pas sur les désirs des élus ou de groupes de pression;
  • des mandats clairs et surtout pas contradictoires;
  • un niveau élevé de confiance de la population envers les institutions politiques;
  • des services donnés par des institutions décentralisées, tout en prévoyant des mécanismes pour éviter la corruption des élites locales (on l’a vu au Québec…);
  • l’encouragement des initiatives du personnel;
  • la présence de mécanismes de contrôle des institutions par la population, par exemple pour traiter efficacement les plaintes.

Dans le dernier chapitre, l’auteur compare les institutions politiques à l’évolution des espèces : dans les deux cas, elles doivent changer et s’adapter pour survivre. La déchéance politique est d’ailleurs en grande partie le résultat des rigidités de certaines de ces institutions et de leur manque de capacité d’adaptation. Comme dans l’évolution, on retrouve aussi de la compétition et de la prédation (je répète, je simplifie). Puis, l’auteur résume ce livre et le précédent, puis conclut avec optimisme sur la possibilité d’améliorer à l’avenir la qualité des institutions politiques dans tous les pays grâce à la mobilisation de la population.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Compte tenu de la grande qualité des analyses de ce livre, je tends à répondre que oui, ce livre est à lire. D’ailleurs, il m’a enlevé complètement les réserves que j’avais envers cet auteur, qui est beaucoup plus nuancé que je ne le pensais. Il aborde en plus un sujet que j’ai trouvé passionnant et le traite avec beaucoup de précision, de détails intéressants et pour de très nombreux pays. Je ne suis pas un expert des livres sur la politique, mais celui-ci est certainement celui qui m’en a le plus appris.

Par contre, ce livre est rempli de répétitions, ce qui est encore plus agaçant dans un livre de cette longueur. J’ai dû me dire vingt fois au moins «on a compris!». Et, tare finale, les notes (plus de 50 pages) sont à la fin, ce qui est encore plus fatigant dans un livre de cette taille (et de ce poids!). Heureusement la très grande majorité de ces notes sont des références, avec seulement deux ou trois compléments d’information par chapitre (mais, comme il y a 36 chapitres, ça en fait quand même beaucoup et il faut regarder les notes pour savoir si elles sont des références ou des compléments d’information!).

Une drôle de demande d’accès à l’information

14 janvier 2017

demande-dacces-a-linformationDans un billet datant de quelques semaines, j’ai mentionné que j’ai déjà eu une expérience bizarre de demande d’accès à l’information et que je la conterais peut-être un jour «car elle a eu un impact important». Face à la demande générale d’une personne, je m’y mets aujourd’hui…

Un lent début…

Tout cela a commencé en lisant un article du Devoir paru en novembre 2002 (oui, je lis ce journal depuis longtemps!). On y apprenait notamment que, sur une enveloppe de 6,7 millions $ reçue pour financer des projets dans les écoles secondaires de milieux défavorisés dans le cadre de la stratégie Agir autrement, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) a décidé d’utiliser 2,5 millions, soit 37 % du total, «pour les redistribuer aux écoles sous forme de ressources enseignantes». Ce que l’article ne disait pas et que j’ai appris par du bouche-à-oreille, c’est que cette somme était destinée principalement aux écoles primaires. Étant à l’époque président d’un conseil d’établissement d’une école secondaire admissible à ces sommes, je ne l’ai pas trouvée drôle. En plus, notre école venait de perdre ses subventions reçues dans le cadre d’un autre programme (l’École montréalaise), car, avec la mise sur pied d’Agir autrement, destiné uniquement aux écoles secondaires, ce programme est devenu disponible uniquement pour les écoles primaires. Bref, en tenant compte de la ponction de la CSDM et de la perte des sommes reçues de l’École montréalaise, notre école recevait à peine plus qu’avant l’adoption de ce programme, alors que le ministre parlait d’un investissement massif dans les écoles secondaires défavorisées. Grrrrr. D’ailleurs, le ministre de l’Éducation de l’époque (Sylvain Simard du PQ), en visite dans notre école, m’a demandé avec un grand sourire ce que je pensais ce cette subvention. Disons qu’il n’a pas aimé ma réponse (je lui ai rappelé tout ce que je viens de dire), mais le directeur de l’école m’a remercié après son départ…

Une demande d’accès à l’information involontaire

Lors de la campagne électorale de 2003 à la CSDM, je me suis dit que ce serait une bonne idée de poser des questions aux candidat.e.s et de leur demander leur position sur le sujet. La situation était confuse à la CSDM à l’époque. À la suite d’une scission, le Mouvement pour une école moderne et ouverte (MÉMO), pourtant élu majoritaire en 1998, était dans l’opposition. Je me doutais que, dans l’opposition, le MÉMO avait sûrement voté contre la ponction de 2,5 millions $. Pour m’en assurer (c’est toujours mieux de posséder l’information avant de faire des revendications et de poser des questions), j’ai visité le site Internet de la CSDM, ai bien trouvé l’ordre du jour de la séance du Conseil des commissaires où ce sujet avait été abordé, mais pas le procès-verbal. Innocemment, j’ai écrit à l’adresse courriel mentionnée sur le site pour savoir si c’était possible de l’obtenir. Après tout, il s’agit d’un document public. À ma grande surprise (euphémisme, je suis resté bouche bée), j’ai reçu en réponse un courriel d’une avocate de la CSDM m’informant que ma demande d’accès à l’information serait étudiée dans les prochains jours… J’ignorais que le fait de demander une copie d’un document public était considéré comme une demande d’accès à l’information et qu’il fallait étudier une demande aussi peu compromettante! D’ailleurs, je viens de constater que les procès-verbaux des séances du Conseil des commissaires de la CSDM sont maintenant disponibles sur son site Internet.

Et, de fait, cela a pris quelques jours… pour que je reçoive un document incomplet! Il manquait juste l’annexe qui contenait l’information que je cherchais. Je l’ai donc demandée. Quelques jours plus tard, j’ai reçu l’annexe en question qui référait à un autre document, que j’ai bien sûr demandé. Bref, quand j’ai eu la preuve que la présidente du MÉMO de l’époque, Diane De Courcy, s’était opposée au détournement de 2,5 millions $, l’élection était terminée, et le MÉMO était bien installé à la direction de la CSDM. J’étais un peu découragé…

Désœuvrement

Quelques jours plus tard, disposant d’un peu de temps (je n’écrivais pas dans un blogue à l’époque, je passais plutôt mes soirées à jouer à des jeux vidéo), je me suis décidé à écrire quand même à Mme De Courcy et à mon commissaire pour leur demander s’ils avaient la même position que lors de la séance où leur parti s’était prononcé contre la ponction de 2,5 millions $. À ma grande surprise (encore une…), plutôt qu’une réponse, j’ai reçu une invitation à les rencontrer. Lors de cette rencontre, la présidente m’a souligné le lourd déficit de la CSDM (c’était un état fortement médiatisé, donc je le savais), m’a assuré qu’elle tenterait de rehausser graduellement les sommes remises au secondaire, mais que cela devrait attendre à l’année suivante (j’y vais de mémoire). Je m’y attendais un peu, mais me suis dit que c’était quand même mieux que rien…

Une autre réunion

Lors de la réunion suivante du Comité de parents du quartier (on parlait de «district» à l’époque, mais il semble que cette structure n’existe plus), j’ai raconté cette histoire. Je ne m’attendais pas à grand-chose, car environ 80 % des parents membres de ces comités venaient du primaire (car il y a bien plus d’écoles primaires, plus petites, que d’écoles secondaires), et que ma démarche, au bout du compte, consistait à faire augmenter les sommes reçues par les écoles secondaires, donc, à faire réduire celles reçues (de façon illégitime, faut-il préciser) par les écoles primaires. Peut-être que les parents présents n’ont pas vu ce corollaire, mais peut-être aussi qu’ils ont été convaincus de l’iniquité de la situation. En tout cas, ma présentation a reçu un bon accueil. Le président de ce comité m’a alors demandé (à ma grande surprise, ça devient une habitude!) d’écrire des questions à ce sujet et de les lui envoyer, car le directeur général de la CSDM répondait à des questions du Comité central des parents (l’instance au-dessus du Comité de parents auquel je participais à l’époque, instance qui s’appelle maintenant plus simplement le Comité de parents, car il n’y en a plus par quartier ou district) une fois par mois et que ce sujet lui semblait prometteur. Ce que je fis.

Une question, une réponse et des réactions

Je n’étais pas présent lorsque la (ou les, j’en avais écrit trois ou quatre) question a été posée. Ce que je me rappelle, c’est que le directeur général de la CSDM a entre autres répondu que les directions d’écoles secondaires avaient été consultées et qu’elles avaient donné leur accord à la ponction de 37 % des sommes qui devaient être remises à leurs écoles. J’étais estomaqué, ne pouvant pas croire une telle chose. Mais, à ma grande surprise (une n’attend pas l’autre!), c’est l’Association montréalaise des directions d’établissements scolaires (AMDÈS) qui a réagi le plus fortement à cette réponse du directeur de la CSDM, en précisant que jamais les directions d’écoles secondaires n’avaient donné leur accord, car jamais elles n’avaient été consultées. Le directeur général les avait en fait mis devant un fait accompli (il me semblait qu’au moins un article ou une lettre aux journaux avait été écrit sur le sujet dans des journaux, mais je ne trouve pas…). Devant cette réaction et les commentaires des médias, les 2,5 millions $ manquants ont fini par être remis intégralement (et non graduellement) aux écoles secondaires dès l’année suivante (sur ce, j’ai trouvé cet éditorial datant de mars 2004 où on peut lire : «on a appris que l’ancienne direction de la CSDM, pendant deux ans, avait réservé 40 % des subventions du programme pour payer des professeurs. Et elle a distribué le reste en ne respectant pas les règles d’attribution du programme»). Pour l’école dont j’étais le président du conseil d’établissement, cela a signifié la possibilité d’embaucher deux personnes de plus pour aider les élèves. Cela a aussi permis à bien d’autres écoles de milieux défavorisés de mettre sur pied des programmes d’aide aux élèves ou de prévention au décrochage plus complets.

Et alors…

Jamais je n’aurais pensé que ma décision de laisser de côté mes jeux vidéo un soir aurait pu avoir un tel impact! Ce résultat est bien sûr dû à la contribution de nombreuses personnes et à des circonstances bien particulières et absolument pas prévisibles. Seul, je n’ai réussi qu’à obtenir des promesses nébuleuses (ce qui était déjà plus que ce à quoi je m’attendais…). Avec la collaboration d’autres personnes, collaboration parfois inattendue (surtout celle de l’AMDÈS, mais aussi du Comité de parents de notre district), nous avons obtenu une hausse de 2,5 millions $ par année des budgets accordés à des écoles secondaires de milieux défavorisés. Ce n’est pas rien!

Cette anecdote comporte quelques enseignements :

  • quand on ne tente rien, on n’a rien, mais quand on essaie, il y a une petite chance que cela réussisse;
  • sans solidarité, une action individuelle est souvent vaine;
  • comme le dit bien Claude Robillard dans son livre La liberté de presse, la Loi d’accès à l’information devrait plutôt s’appeler «la Loi qui empêche d’avoir accès à l’information»…

Les investissements et l’imposition des dividendes

11 janvier 2017

dividendesC’est le propre des idées zombies de ne jamais mourir. On le voit avec les propositions de Donald Trump aux États-Unis qui prévoient une forte période de croissance en diminuant les impôts des sociétés et des riches, même si les faits ont démontré à de nombreuses reprises que ce genre de mesures est inefficace (encore plus quand l’économie est proche du plein emploi, comme c’est le cas aux États-Unis). L’étude que je vais présenter dans ce billet analyse une variante de ces idées zombies, soit qu’une diminution du taux d’imposition sur les dividendes versés par les sociétés fait augmenter les investissements. Intitulée Capital Tax Reform and the Real Economy: The Effects of the 2003 Dividend Tax Cut (La réforme de l’impôt sur le capital et l’économie réelle : Les effets de la réduction d’impôt sur les dividendes de 2003), cette étude de Danny Yagan, professeur d’économie à l’University of California, Berkely, vise à estimer correctement l’impact de cette mesure sur les investissements des entreprises.

Introduction

Les États-Unis ont adopté une loi en 2003 qui a fait diminuer le taux d’imposition des dividendes de 38,6 % à 15 %, une baisse de plus de 60 % (en tenant compte de la moyenne des impôts des États, ce taux est passé de 44,7 % à 20,8 %, baisse de 54 %). L’objectif de cette loi était d’encourager les investissements. Le président de l’époque, George W. Bush, déclarait à l’époque que cette loi permettrait de dégager le capital nécessaire «(traduction) pour construire des usines, pour acheter du matériel, pour embaucher plus de gens». Cette prévision correspond bien à la théorie économique orthodoxe. Si, de fait, les investissements des entreprises ont augmenté de 31 % au cours des cinq années qui ont suivi l’adoption de cette loi, ce taux ne se distingue pas des taux de croissance des investissements dans toute période qui suit une récession. Alors, comment savoir si cette hausse de 31 % a un lien avec cette loi? L’objectif de cette étude est justement de répondre à cette question.

Données

Les sociétés des États-Unis sont classées en «S» ou «C» «corporations» à des fins fiscales. Les «C-corporations» paient des impôts sur leurs profits, et leurs actionnaires en paient sur les dividendes qu’ils reçoivent et sur les gains en capital qu’ils réalisent. Les S-corporations ne paient pas d’impôts, mais leurs actionnaires (en général peu nombreux) paient des impôts sur les profits de ces entreprises comme s’il s’agissait d’un revenu, peu importe que ces profits leur soient remis ou pas. Ils peuvent aussi déduire les pertes. Je simplifie ici et ne mentionne pas les critères pour qu’une société puisse être considérée comme une S-corporation. L’important est de savoir que l’impôt sur les dividendes ne s’applique qu’aux actionnaires des C-corporations, puisque ceux des S-corporations ne reçoivent pas de dividendes, tels que définis par la loi.

L’auteur se sert de la spécificité de ces deux types de sociétés (ou de «corporations») pour comparer la croissance de leurs investissements. En effet, comme la baisse du taux d’imposition des dividendes de loi de 2003 ne change aucunement la façon dont sont imposés les profits des S-corporations, elle ne peut donc pas les avoir incitées à investir davantage. L’auteur dispose des données de 1996 à 2008 des deux types de sociétés, mais ne retient que celles des sociétés ayant un chiffre d’affaires se situant entre 0,5 million $ et 1,5 milliard $, et une valeur des actifs variant de 1 million $ et 1 milliard $, car les plus grandes entreprises sont presque toutes des C-corporations et ne peuvent donc pas être comparées à des S-corporations (en plus, les taux d’imposition sont plus bas pour les plus petites sociétés). Cet échantillon est formé de plus de 73 000 sociétés (embauchant 50 % des employés du secteur privé), dont 58 % sont des C-corporations. Je passe sur certaines exclusions que l’auteur a faites pour s’assurer de la comparabilité des sociétés retenues (par exemple, certaines ont disparu, d’autres sont apparues, et d’autres ont changé de statut S et C, et il a exclu les entreprises financières). Cela lui permet de disposer d’environ 333 000 observations annuelles. La source qu’il utilise contient des données sur les actifs, les revenus, les investissements, les immobilisations corporelles («tangible capital assets»), les investissements nets, la rémunération des employés, les dividendes, les paiements totaux aux actionnaires, les actions émises, la marge bénéficiaire, les liquidités, la dette, la classification industrielle et l’âge.

Résultats

– Investissements : En tenant compte par des régressions de l’ensemble des données mentionnées plus haut, l’auteur a comparé l’évolution des investissements des deux types de sociétés. Le dividendes1résultat (après de nombreux contrôles dont je vous épargne la liste) est illustré par le graphique ci-contre. On peut voir que les tendances d’investissements, avant et après la baisse du taux d’imposition des dividendes de 2003, pour les S-corporations (ligne rouge) et les C-corporations (ligne bleue) sont très semblables. D’après ses calculs, l’effet spécifique de cette baisse d’impôt sur les investissements des C-corporations fut de -0,0002 $ par dollar avec une erreur-type de 0,0042 $, ce qui veut dire qu’on ne peut estimer aucun impact ni positif ni négatif à la suite de cette baisse d’impôt. Ainsi, l’effet d’une baisse d’impôt de 1 % aurait un effet variant 95 % des fois entre -0,08 $ et +0,08 $ d’investissement. Ça s’appelle ne pas avoir d’effet! On remarquera aussi que, même avec la hausse des investissements entre 2002 et 2008, ceux-ci étaient proportionnellement moins élevés qu’en 1998 et 1999 pour les deux types de sociétés.

L’auteur procède ensuite à de nombreux tests de robustesse (une vingtaine), notamment en changeant son échantillon, mais avec bien d’autres variations. Tous ces tests donnent des résultats plus négatifs, mais toujours non significatifs compte tenu de la marge d’erreur. Il en fait ensuite d’autres sur l’hétérogénéité, sur la validité interne (portant sur les autres changements de la loi de 2003) et sur la validité externe (soit sur les sociétés exclues de l’échantillon de départ, les grosses et les petites) sans trouver plus de différences.

dividendes2– Masse salariale : Le graphique ci-contre montre les résultats du même exercice, mais cette fois en considérant l’impact de la loi de 2003 sur la part des revenus des sociétés consacrée à la masse salariale. Encore là, les tendances avant et après la baisse du taux d’imposition des dividendes de 2003 sont très semblables. D’après les calculs de l’auteur, l’effet spécifique de cette baisse d’impôt sur la part des revenus consacrée à la masse salariale versée par les C-corporations fut de -0,0014 $ par dollar de revenus avec une erreur-type de 0,0020 $, ce qui veut dire ici aussi qu’on ne peut estimer aucun impact ni positif ni négatif à la suite de cette baisse d’impôt, l’effet d’une baisse d’impôt de 1 % variant 95 % des fois entre -0,07 $ et +0,04 $ de changement de cette part. Là aussi, ses tests de robustesse donnent des résultats semblables.

– Paiements : L’auteur se penche par la suite sur un éventuel effet de la baisse du taux d’imposition des dividendes sur les paiements effectués par les sociétés à leurs actionnaires, par des dividendes ou dividendes3autrement. Le graphique ci-contre montre les résultats de cette analyse. On remarquera que les échelles de droite et de gauche sont très différentes. Celle de droite, qui s’applique aux S-corporations, est en effet environ 12 fois plus élevée que celle de gauche qui concerne les C-corporations. Par exemple, la première ligne indique à gauche des paiements représentant 0,0031 $ par dollar des revenus de l’année précédente, tandis que l’échelle de droite en indique 0,037 $, soit 12 fois plus. L’auteur explique que cela est normal, car les C-corporations paient de l’impôt, mais pas les S-corporations, et que les actionnaires des S-corporations paient bien plus d’impôts sur ces paiements que les actionnaires des C-corporations (car ils paient un taux d’imposition complet, sans diminution). En plus (et surtout), tous les profits sont considérés comme des revenus pour les actionnaires des S-corporations, alors que seuls les dividendes aux actionnaires des C-corporations sont comptabilisés. Mais, peu importe, l’important est la tendance.

Le graphique montre que cette tendance était la même avant 2003, soit stable pour les deux types de sociétés. Par la suite, le taux de paiements (ou dividendes) remis aux actionnaires a augmenté beaucoup plus fortement du côté des C-corporations que de celui des S-corporations. Cet écart est le seul de l’étude qui se révèle statistiquement significatif. Ainsi, les paiements des C-corporations ont augmenté 21,5 % plus fortement que les paiements des S-corporations.

Cet écart, même si significatif en pourcentage, demeure faible en montant. En effet, même si les paiements des C-corporations ont presque doublé entre 2002 et 2008, cette hausse correspond à seulement 0,3 cent par dollar (de 0,34 cent en 2002 à 0,65 cent en 2008). En plus, la part qu’on peut attribuer à la baisse du taux d’imposition des dividendes, soit 21,5 % de 0,34 cents, est encore bien moins élevée (0,07 cent). Cette plus forte hausse des dividendes (ou des paiements) ne peut donc pas expliquer à elle seule que les investissements des C-corporations n’aient pas augmenté davantage que ceux des S-corporations.

L’auteur poursuit en émettant des hypothèses pour expliquer ces comportements, mais je préfère ne pas les relater, car elles sont très théoriques et débouchent sur plus de questions que de conclusions. D’ailleurs, l’auteur conclut que d’autres recherches devront être entreprises pour avoir le fin mot de l’histoire (s’il y en a un!). Il ajoute qu’il serait étonnant que toute nouvelle baisse du taux d’imposition des dividendes fasse augmenter le niveau des investissements.

Et alors…

Cette étude, malgré sa lourdeur, utilise bien la méthode des différences de différences (les différences des investissements des C-corporations avant et après la baisse du taux d’imposition des dividendes par rapport aux différences des investissements des S-corporations au cours des mêmes années) pour montrer qu’une baisse même énorme du taux d’imposition des dividendes n’a entraîné aucune hausse relative des investissements, même si cela était l’objectif avoué de cette baisse. Voilà donc une autre idée issue de l’économie orthodoxe qui se voit contredite par les faits. Et pourtant, ces idées continuent à influencer les décisions des gouvernements et continueront à le faire. Elles sont mortes, mais ressuscitent toujours…

La langue rapaillée

9 janvier 2017

langue-rapaillee

La langue rapaillée d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin (aussi connue comme l’insolente linguiste) ne compte peut-être que 120 pages, mais contient tout de même 25 textes de l’auteure sur la langue québécoise, en plus d’une préface et d’une postface.

Préface – Les idées reçues : Selon Samuel Archibald, ce livre «est un remède de cheval contre notre insécurité linguistique» («qui fait en sorte qu’on a peur tantôt de perdre sa langue et tantôt, plus insidieusement, d’être indigne de la langue qu’on parle») et il nous le prescrit sans réserve.

La langue rapaillée : «Qu’est-ce qu’une langue? C’est un moyen pour communiquer ses expériences, ses sentiments, ses idées. C’est un outil de transmission du savoir, C’est un matériau artistique. C’est un vecteur d’identité.» Ainsi commence le premier texte de l’auteure, dans lequel elle tente de définir ce qu’est le français québécois.

Je me perds tout le temps : Cette fois, l’auteure montre comment on peut combattre nos insécurités et plus spécifiquement notre insécurité linguistique.

Quelle approche adopter ? : L’auteure explique la différence entre l’approche prescriptive (on parle et écrit comme les livres nous disent de le faire) et l’approche descriptive (qui collige ce qui se dit et s’écrit). Comme cette approche est souvent mal comprise, elle nous la présente.

Norme prescriptive, norme sociale : Les normes prescriptives sont en fait des normes sociales. Dans le temps de Louis XIV, on devait dire moé, toé et roé et prononcer moi, toi et roi était mal. Maintenant, c’est l’inverse. Cela montre qu’il n’y a pas qu’une norme qui peut être juste (elle donne beaucoup d’autres exemples, dont un savoureux sur l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir…).

Mais il ne coule pas de source dans les faits : Les «francophones ont une vision très fermée de la langue». On l’a fixée à la Révolution française et elle a peu évolué depuis. On peut bien faire de nombreux emprunts linguistiques à l’anglais, puisqu’on ne peut souvent pas créer de nouveaux mots (ça, c’est de moi). Elle donne comme exemple le fait que certains dictionnaires contiennent des mots qui selon eux n’existent pas et souligne qu’il faut bien qu’ils existent pour qu’on puisse dire qu’ils n’existent pas!

On utilise ces mots, mais ils n’existent pas : Elle poursuit sur le thème de l’inexistence des mots, puis aborde la différence entre la langue quotidienne et la langue soignée (avec laquelle on doit se plier davantage aux normes prescriptives). Sur les dictionnaires et autres ouvrages de référence, elle avance qu’ils «sont ce qu’ils sont, des références. Ils ne sont pas des ouvrages divins ou des textes de loi», car rédigés par des humains qui ont fait des choix et n’ont pas pu répertorier tous les usages de la langue.

Mais comment, alors, fixer la langue ? : Elle explique ici les situations où on doit utiliser un registre soigné et un registre familier (son explication m’a fait penser aux réactions face au choix de vêtements de Safia Nolin lors du gala de l’ADISQ…). Elle poursuit avec les distinctions entre la variation situationnelle et la variation géographique. Elle montre notamment (et j’insiste sur notamment, car elle donne bien d’autres exemples passionnants) que le langage soigné varie beaucoup moins que le langage familier d’un endroit à l’autre (France, Québec, Afrique, etc.), même si celui-ci n’est pas identique partout. Cela donne l’impression que les Français parlent mieux, mais ce n’est qu’une illusion.

Mais cette reconnaissance est-elle possible ? : L’auteure se demande s’il y a un français standard et s’il est possible (et souhaitable) qu’il y en ait un. Elle nous fournit un historique imparable des différences entre notre français et celui de la France (c’est le sujet de sa thèse de doctorat pas encore terminée).

Francophones de tous les pays : Pourquoi tous les francophones devraient-ils parler de façon identique? Et les anglophones? Et les hispanophones? De toute façon, ils ne le font pas!

Le registre familier : aussi légitime qu’un autre : «Ce n’est pas le sujet qui détermine le registre à utiliser, c’est la situation de communication» Voilà! Il faut idéalement maîtriser à la fois le registre soigné et le registre familier, mais cela ne veut pas dire qu’un domine l’autre.

Et la langue écrite, elle ? : On confond trop souvent la langue avec l’écrit. Mais une langue est autant sinon plus orale qu’écrite. C’est d’ailleurs par l’oral que la langue se transmet et qu’on l’apprend dès notre plus jeune âge.

Changer la perception de l’écrit : «Garrocher» doit-il être écrit avec un «r» ou deux? Aucune importance! En effet, le registre familier doit permettre le plus de liberté possible. On peut dire que «c’est pas difficile» alors que le registre soigné exige qu’on écrive plutôt que «ce n’est pas difficile».

Les prescriptifs outrepassent leurs droits : Dans le même sens, les ouvrages de référence n’ont pas à décider quel mot on peut ou on ne peut pas utiliser dans le registre familier, ni comment on doit l’utiliser. Le registre familier est économique (utilise peu de mots) et souvent vague (utilise des génériques comme des choses ou des bébelles), et c’est bien ainsi tant qu’on se fait comprendre.

Une petite histoire de hockey : L’auteure nous raconte une jolie histoire de sport au cours de laquelle des enfants qui s’amusent à jouer un sport avec leurs propres règles en viennent à le délaisser quand un autre enfant veut leur imposer les règles officielles. Ce texte est en fait une introduction au suivant…

Quand les prescriptifs s’adonnent à la description : À force de policer l’usage familier du français, on incite trop souvent des personnes à l’abandonner pour l’anglais, résultat à l’opposé des intentions des puristes de la langue. L’auteure en profite pour souligner le manque de cohérence (ou de logique) dans les prescriptions, notamment sur l’utilisation d’anglicismes (parfois permis, d’autres fois non, sans motif autre que de dire que c’est comme ça). Par exemple, on ne peut pas parler du carré d’Youville parce que «carré» est un anglicisme dans ce sens, il faut plutôt dire le square d’Youville!

Et que dire des archaïsmes ! : Après s’être attaqué aux prescriptions sur les anglicismes, c’est maintenant au tour de celles qui voudraient interdire l’utilisation d’archaïsmes, de termes dits vieillis. Elle souligne notamment le caractère souvent illogique de bien ces prescriptions ainsi : «La norme prescriptive, dont le rôle est de déterminer quels mots, dans l’usage des gens, sont acceptables ou condamnables, se base sur l’usage des gens pour condamner des mots». Si un mot n’est plus utilisé, pourquoi prendre la peine de proscrire son utilisation? Parce qu’il l’est encore!

D’une légende urbaine à l’autre : Les prochains textes s’attaqueront à des légendes urbaines sur le français.

Le français québécois et le français du XVIIe siècle : On dit souvent que les Québécois parlent comme les Français du XVIIe siècle. L’auteure n’aime pas… Bien sûr que les Québécois ont conservé l’usage de mots que les Français ont cessé d’utiliser depuis cette époque, mais l’inverse est aussi vrai, soit que les Français ont conservé l’usage de mots de cette époque que les Québécois ont cessé d’utiliser, comme une serpillière, un potiron ou des moufles. Bref, la langue a simplement évolué différemment dans nos deux territoires.

Quelques faux anglicismes : Non, Bonhomme Sept-Heures ne vient pas de «bone setter»… L’auteure débusque par la suite d’autres faux anglicismes.

Le « Dictionnaire » québécois : L’auteure parle de dictionnaires québécois qui reposent tous sur la base que la langue parlée au Québec est différente de celle parlée dans le reste de la francophonie. Comme si cela n’était le cas qu’au Québec! Elle analyse et critique plus spécifiquement le site Internet du Dictionnaire québécois, tant sur le fond que sur la forme.

Une blague plate : L’auteure revient sur les gens qui présentent le français du Québec comme une langue différente du français plutôt que comme une variante et se fâche un peu…

Ça l’a l’air, donne-moi z’en et il peut-tu : L’auteure explique que les trois expressions du titre de ce texte ne sont pas des signes de la dégénérescence du français au Québec, mais bien des applications de l’épenthèse, soit «l’insertion dans la parole d’un son (phonème) supplémentaire qui permet de clarifier, faciliter, ou rendre plus « naturelle » l’élocution». On en apprend des choses dans ce livre! J’ajouterais à son explication sur «ça l’a l’air» que le «l» vient peut-être du «l» enlevé à «cela» avec son abréviation «ça». Mais, bon, si elle ne l’a pas mentionné, j’invente peut-être!

Liberté et variation : L’auteure distingue ici la liberté du registre familier avec les goûts personnels. On peut détester une expression sans nécessairement devoir interdire aux autres de l’utiliser. Grâce à ce texte, je grimacerai moins quand quelqu’un dira que ça fait du sens (registre familier), mais continuerai à le faire quand je le lirai dans un texte sérieux (registre qui doit être soigné)!

Et je n’ai pas encore parlé du joual : L’auteure remet une autre couche sur la confusion entre le registre familier et le registre soigné. On l’aura compris, l’utilisation du terme «joual» (qui appartient au registre familier) n’est qu’une autre façon de dénigrer le registre familier du Québec.

Le salon de ma grand-mère : L’auteure revient sur l’époque où la langue française était la langue commune en Europe au XVIIIe siècle et précise que ce qu’on attendait à l’époque d’une langue commune n’a rien à voir avec ce qu’on en attend de nos jours où l’anglais convient mieux pour atteindre ces objectifs. J’ajouterai que la langue française n’était pas encore figée à l’époque…

Postface – Cette langue que nous habitons : Ianik Marcil considère que cet essai «constitue un plaidoyer magistral à la gloire (…) de notre langue québécoise», que l’auteure voudrait qu’on se sente enfin bien avec notre langue et ses particularités.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire absolument! On l’a vu avec ce billet sur un autre livre portant sur la langue (et on le verra encore dans un autre qui suivra sous peu…), j’adore les livres qui secouent le point de vue des puristes et qui partagent mon amour de notre langue. Celui-ci m’a encore plus plu (oui, oui, plus plu!), car il secoue encore davantage le palmier des gardiens de la langue. Je disais dans ce précédent billet que le français est passé de la langue probablement la moins policée à la plus sclérosée, mais cet essai montre bien comment la faire redevenir vivante et évolutive. Et, c’est la grâce que je lui souhaite…