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Le marché du travail en juillet 2020 et la COVID-19

13 août 2020

marché du travail juillet et la COVID 19Après avoir analysé les données de mars à juin du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais maintenant commenter celles de juillet, troisième mois après le creux de l’emploi en avril dû aux mesures de confinement visant à limiter les dégâts de la COVID-19. On verra ici si ma prévision (pas très risquée…) d’un troisième mois consécutif de reprise au Québec et au Canada s’est réalisée. Je n’avais pas osé me prononcer sur la situation aux États-Unis.

Juillet 2020 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 7 août pour juillet 2020) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), dont les données sont publiées au Canada près de deux mois après celles de l’EPA. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent en général uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données de juillet dernier par le BLS n’a pas fait exception, les articles que j’ai lus, dont celui-ci de Radio-Canada, ne retenant que l’ajout de «1,8 million d’emplois en juillet» (sans mentionner que cette donnée vient de l’ES, voir la dernière colonne de ce tableau) et la baisse du taux de chômage de 11,1 % à 10,2 % entre juin et juillet (sans mentionner non plus que cette donnée vient de la HS, voir la septième ligne de cet autre tableau), pensant probablement que ces deux données sont liées. Or, elles ne le sont pas.

Si on regarde plus attentivement les données de la dernière colonne du tableau de la HS, on verra que, selon les estimations de cette enquête, il se serait ajouté 1,35 million emplois en juillet, soit 410 000 de moins qu’estimé par l’ES (1,76 million). Entre février et juillet, cela nous donne une baisse de 12,9 millions d’emplois ou de 8,4 % selon l’ES et de 15,2 millions ou de 9,6 % selon l’HS. Ces écarts ne sont pas étonnants, car ces deux enquêtes comportent de nombreuses différences. Par exemple, les périodes de référence de ces deux enquêtes ne sont pas les mêmes (du 12 au 18 juillet pour la HS et la période de paye incluant le 12 juillet pour l’ES, période qui peut être hebdomadaire, aux deux semaines, bimensuelle ou mensuelle), et l’ES ne tient compte que des salarié.es non agricoles, excluant donc les travailleur.euses autonomes et les salarié.es agricoles.

Les attentes à la veille de la publication de ces données allaient dans tous les sens. Cela dit, les données du Department of Labor (DOL) ont montré une baisse de 2,5 millions de prestataires (insured unemployment) entre les semaines de référence de la HS de juin (19,5 millions) et de juillet (17,0 millions). Cette baisse est supérieure à celle du nombre de chômeur.es selon la HS (1,4 million), mais le nombre de chômeur.es (16,3 millions) était en juillet du même ordre de grandeur que le nombre de prestataires. Notons en outre que la hausse de l’emploi en juillet a bénéficié de l’augmentation artificielle de 245 000 emplois dans les données de l’ES dans l’enseignement en raison du processus de désaisonnalisation et de l’embauche de 27 000 employé.es temporaires pour tenir le recensement de 2020, selon le communiqué du BLS. Par contre, le Census Bureau évalue plutôt ce nombre d’employé.es temporaires à 50 000 à la mi-juillet et à 155 000 à la fin de ce mois.

Les données de la HS permettent aussi de répartir le nombre de personnes qui ont perdu leur emploi entre celles qui sont considérées par le BLS en chômage ou inactives. En effet, si une personne sans emploi n’en cherche pas activement ou ne prévoit pas un rappel dans les quatre semaines qui suivent, elle sera considérée comme inactive. Les données du tableau de la HS montrent en juillet un phénomène qu’on n’a pas vu depuis le creux de la crise, en avril. En effet, pendant que le nombre de personnes en chômage diminuait de 1,4 million, le nombre de personnes inactives augmentait de 230 000. Cette observation étrange pourrait être due à la diminution du nombre d’erreurs de classification que j’ai expliquées dans le billet de juin, ce que pense le BLS. Au bout du compte, le nombre de personnes en chômage a augmenté près de deux fois plus que le nombre d’inactif.ives entre février et juillet, soit de 10,6 millions par rapport à 5,4 millions. Si toutes ces personnes avaient satisfait aux critères du chômage, le taux de chômage en juillet aurait atteint 13,2 % plutôt que 10,2 %, en hausse de 9,7 points de pourcentage plutôt que de 6,7 points depuis février (3,5 %). Notons que ce calcul montre une amélioration encore plus importante que du côté du taux de chômage officiel par rapport à avril, avec une baisse de 5,9 points de pourcentage du taux ajusté (19,1 % en avril par rapport à 13,2 % en juillet), plutôt que de 4,5 points du taux officiel (14,7 % en avril et 10,2 % en juillet).

Juillet 2020 au Canada

La semaine de référence de l’EPA pour le mois de juillet était, comme celle de la HS des États-Unis, du 12 au 18 juillet. Statistique Canada a d’ailleurs publié son communiqué sur les estimations de l’EPA du mois de juillet le même jour que celui du BLS, soit le 7 août. Statistique Canada, comme dans ses communiqués pour les mois de mars à juin, a publié plus d’informations qu’à l’habitude. On y apprend notamment que :

  • en raison d’une hausse de près de 419 000 emplois en juillet (ou de 2,4 %), suivant celles observées en mai et en juin, l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées a diminué d’un peu plus de 1,3 million ou de 7,0 % entre février et juillet, baisse nettement moins élevée qu’aux États-Unis (9,6 %, selon les données de la HS, la plus comparable à l’EPA); rappelons-nous que cette baisse atteignait 3,0 millions d’emplois ou 15,7 % entre février et avril;

  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de 1,05 million de personnes entre février et juillet, malgré une baisse de 269 000 en juillet, faisant passer le taux de chômage de 5,6 % en février à 10,9 % en juillet (par rapport à son sommet de 13,7 % en mai);

  • le nombre de personnes inactives a diminué de plus de 125 000 en juillet, mais a augmenté de 440 000 entre février et juillet, faisant diminuer le taux d’activité de 65,5 % en février à 64,3 % en juillet (par rapport à son plancher de 59,8 % en avril); la baisse importante du nombre de personnes inactives en juillet, malgré une hausse de 25 000 de la population adulte vieillissante, montre que bien des inactif.ives sont retourné.es en emploi ou ont recommencé à en chercher en juillet;

  • les proportions de la hausse du chômage et de l’inactivité sur la hausse totale de ces deux données depuis février (soit 71 % et 29 %) montraient en juillet une baisse de l’importance relative des inactif.ives dans la baisse de l’emploi, encore plus qu’aux États-Unis (66 % et 34 %), proportions très différentes de celles observées entre février et avril (42 % et 58 %); cela confirme que beaucoup de personnes qui ont perdu leur emploi au Canada, et dans une moindre mesure aux États-Unis, ont repris confiance;

  • si la hausse du chômage et de l’inactivité avait plutôt été uniquement une hausse du chômage, le taux de chômage en juillet aurait atteint 12,8 % plutôt que 10,9 %, en hausse de 7,2 points de pourcentage plutôt que de 5,3 points depuis février (5,6 %); notons que la différence entre ces deux types de taux de chômage est passée de 7,6 points en avril (20,6 % et 13,0 %) à seulement 1,9 point en juillet, autre illustration de la forte baisse de l’inactivité;

  • en plus de la perte de 1,3 million d’emplois, Statistique Canada souligne que, parmi les personnes en emploi, 972 000 de plus qu’en février (mais 1,6 million de moins qu’en avril) ont travaillé moins de la moitié de leurs heures habituelles, parfois aucune;

  • selon le tableau 14-10-0289-01, le nombre d’heures travaillées a augmenté de 5,3 % en juillet, faisant passer la baisse entre février et juillet à 11,2 %, soit bien moins qu’entre février et avril (27,7 %); alors que cette baisse entre février et avril était plus élevée que celle du nombre d’emplois de 12,0 points de pourcentage (27,7 % par rapport à 15,7 %), elle ne lui était supérieure que de 4,2 points entre février et juillet (11,2 % par rapport à 7,0 %); cela montre que la baisse des heures travaillées a perdu environ les deux tiers de son impact entre avril et juillet;

  • en raison d’une hausse de 11,3 % de l’emploi à temps partiel en juillet, par rapport à celle de seulement 0,5 % de l’emploi à temps plein, l’emploi à temps partiel a diminué de 5,0 % entre février et juillet, baisse moins forte que celle de l’emploi à temps plein (7,5 %); il s’agit d’un revirement complet par rapport aux mois antérieurs; par exemple, entre février et juin, l’emploi à temps partiel avait diminué près de deux fois plus (14,6 %) que l’emploi à temps plein (7,9 %); cela montre que le travail à temps partiel a subi plus durement que l’emploi à temps plein le confinement (surtout celui du commerce de détail non prioritaire et de la restauration), mais a bénéficié davantage du déconfinement, d’autant plus que certaines entreprises ont réouverts avec des horaires réduits, faisant augmenter la part des personnes qui travaillent à temps partiel involontairement (dont la part de la population active est passée de 1,5 % à 2,0 % entre juillet 2019 et juillet 2020, selon le tableau 14-10-0077-01);

  • selon le tableau 14-10-0286-01, le taux de chômage des jeunes âgé.es de 15 à 24 ans qui étudiaient à temps plein en mars et qui prévoyaient poursuivre leurs études à l’automne est passé de 13,3 % en juillet 2019 à 27,6 % en juillet 2020 (40,3 % en mai 2020) et leur taux d’emploi de 55,9 % à 47,1 % (27,4 % seulement en mai 2020).

Juillet 2020 au Québec

La semaine de référence de l’EPA suivait entre autres la reprise des activités dans les restaurants (le 22 juin) ainsi que dans les centres commerciaux (le 19 juin) de la région de Montréal et celle des activités sportives, de loisir et de plein air partout au Québec. Par contre, la tenue de festivals et d’événements avec un maximum de 250 le nombre de personnes présentes n’a été autorisée que le 5 août. Au Québec :

  • malgré une hausse de près de 100 000 emplois en juillet (ou de 2,4 %) et de 575 000 emplois depuis avril (ou de 16 %), l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées a diminué d’environ 245 000 ou de 5,6 % entre février et juillet (mais de 15,2 % chez les 15 à 24 ans, malgré une hausse de 8,2 % en juillet);

  • cette baisse de 5,6 % est inférieure à celle observée dans le reste du Canada (7,0 %); le graphique qui accompagne ce billet (qu’on peut consulter plus en détail ici) montre d’ailleurs que la baisse de l’emploi depuis février au Québec était en juillet la quatrième plus basse au Canada, après le Nouveau-Brunswick (3,4 %), la Saskatchewan (5,1 %) et le Manitoba (5,3 %), alors que le Québec avait connu la plus forte baisse entre février et avril (car il y avait proportionnellement plus d’industries confinées au Québec que dans le reste du Canada);

  • 70 % de l’estimation de la baisse du nombre d’emplois observée entre février et avril (820 500 par rapport à 244 500 entre février et juillet) a été annulée grâce aux hausses de mai à juillet (230 900, 247 500 et 97 600), proportion qui n’atteint que 50 % dans le reste du Canada; comme la baisse de l’emploi entre février et avril au Québec était la plus élevée du Canada, la hausse de l’emploi y a aussi été plus importante lors des déconfinements;

  • marché du travail juillet et la COVID 19_1entre février et juillet, l’emploi a diminué davantage chez les femmes (de 135 600 emplois ou de 6,5 %) que chez les hommes (de 109 000 emplois ou de 4,8 %), mais cet écart (1,7 point de pourcentage) s’est légèrement réduit en juin et en juillet (2,4 points en mai, soit une baisse de 14,7 % chez les femmes par rapport à 12,3 % chez les hommes);

  • si le nombre d’emplois a globalement diminué de 5,6 % entre février et juillet, cette baisse fut de 7,7 % chez les employé.es (ou salarié.es) du secteur privé, de 0,6 % chez les employé.es du secteur public et de 3,2 % chez les travailleur.euses autonomes;

  • le nombre d’heures effectivement travaillées en données non désaisonnalisées a diminué de 5,7 % en juillet, notamment dans le secteur de l’enseignement (baisse de plus de 60 %) en raison de la fermeture des écoles, collèges et universités; c’est un cas où les données non désaisonnalisées peuvent être particulièrement trompeuses; malheureusement, Statistique Canada ne fournit pas de données désaisonnalisées des heures effectivement travaillées par province; notons tout de même une hausse en juillet de 41 % de ces heures dans les services d’hébergement et de restauration, hausse qui en suit une autre de 51 % en juin, et de 27 % dans l’information, culture et loisirs (26 % en juin), deux secteurs déconfinés au moins partiellement en juin et en juillet, et qui ont aussi profité de la hausse saisonnière de l’emploi ;

  • l’emploi à temps partiel en données désaisonnalisées a monopolisé la hausse de l’emploi en juillet avec une augmentation de 14,6 % (après une hausse de 26,4 % en juin), alors que l’emploi a temps plein a stagné (baisse de 700 emplois ou de 0,02 %); en raison de cette hausse, l’emploi à temps partiel a diminué de 4,6 % entre février et juillet, et le travail à temps plein de 5,8 %; comme le travail à temps partiel avait subi beaucoup plus durement le confinement de février à avril (baisse de l’emploi de 34 % par rapport à la baisse de 15 % dans le travail à temps plein), il est normal qu’il ait bénéficié davantage du déconfinement d’avril à juillet;

  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de 232 100 entre février et juillet (ou de 113 %), malgré une baisse de 292 600 entre avril et juillet (ou de 40 %, dont 48 500 en juillet), faisant passer le taux de chômage de 4,5 % en février à 9,5 % en juillet, en baisse de 7,5 points de pourcentage par rapport à avril (17,0 %);

  • l’estimation du nombre de personnes inactives a augmenté de 37 300 entre février et juillet, malgré des baisses de 270 400 de mai à juillet (dont 45 700 en juillet), faisant diminuer le taux d’activité de 64,7 % en février à 64,3 % en juillet, en hausse de 3,9 points de pourcentage par rapport à son niveau plancher d’avril (60,4 %);

  • si l’ajout d’inactif.ives avait plutôt été un ajout de chômeur.euses (bref, si ces personnes avaient dit avoir cherché un emploi ou prévoir un rappel dans moins de cinq semaines), le taux de chômage aurait atteint 10,3 %, soit 0,8 point de pourcentage de plus que le taux officiel (9,5 %); notons que cet écart était de 5,5 points en avril (22,5 % et 17,0 %);

  • le taux de chômage des jeunes âgé.es de 15 à 24 ans qui étudiaient à temps plein en mars et qui prévoyaient poursuivre leurs études à l’automne est passé de 8,1 % en juillet 2019 à 17,8 % en juillet 2020 (37,1 % en mai 2020) et leur taux d’emploi de 67,9 % à 62,3 % (35,0 % en mai 2020); étrangement, leur taux d’activité était plus élevé en juillet 2020 (75,8 %) qu’en juillet 2019 (73,9 %); on voit que, même si leur situation sur le marché du travail était moins bonne qu’en 2019, elle s’est grandement améliorée entre mai et juillet 2020, était meilleure que dans le reste du Canada et ne semblait pas tellement influencée par la prestation canadienne pour étudiant.es (PCUE), comme trop de monde l’affirme avec des anecdotes.

Les proportions de la hausse du chômage et de l’inactivité sur la hausse totale de ces deux données entre février et juillet, soit 86 % et 14 %, étaient passablement différentes de ces proportions pour le reste du Canada, soit 71 % et 29 %, et pour les États-Unis, soit 66 % et 34 %, ce qui montre que les personnes qui ont perdu un emploi au Québec ont plus souvent (86 % par rapport à 71 % dans le reste du Canada) répondu chercher un emploi ou prévoir un rappel dans moins de cinq semaines. Ainsi, alors que l’écart entre le taux de chômage officiel au Québec et dans le reste du Canada était en juillet de 1,8 point de pourcentage (11,3 % et 9,5 %), l’écart entre leur taux de chômage ajusté en fonction de la hausse de l’inactivité était de 3,2 points (13,5 % et 10,3 %). Cela montre à quel point il faut faire preuve de prudence quand on analyse les données sur le chômage, surtout au cours d’une période comme celle-ci.

Notons que ces proportions étaient en juillet au Québec passablement différentes chez les hommes pour lesquels le nombre d’inactifs a diminué de 4500 entre février et juillet (pour des proportions de 104 % et -4 %!), alors que le nombre d’inactives a augmenté de 41 800 (pour des proportions de 71 % et 29 %). Ainsi, alors que le taux de chômage ajusté des hommes serait moins élevé que son taux officiel (10,0 % par rapport à 10,1 %), celui des femmes serait encore passablement plus élevé que leur taux officiel (10,6 % par rapport à 8,9 %). Je crois que nous sommes près de ne plus avoir besoin de regarder d’aussi près l’évolution de l’inactivité chez les hommes, mais que cela est encore nécessaire pour les femmes. Cette situation appuie certaines observations sur le fait que les femmes seraient plus touchées par la crise, ayant été plus nombreuses à s’être retirées du marché du travail après avoir perdu leur emploi, que ce soit pour prendre soin des enfants ou de proches, ou pour d’autres raisons.

Il est aussi probable que la désaisonnalisation des données soit douteuse cette année, car les mouvements de l’emploi sont dus en grande majorité à un phénomène non saisonnier, soit la fermeture et la réouverture de secteurs jugés non prioritaires. Par exemple, le taux de chômage en juillet des hommes était en données désaisonnalisées nettement plus élevé que celui des femmes (10,1 % par rapport à 8,9 %), mais plus élevé chez les femmes en données non désaisonnalisées (9,3 % par rapport à 9,1 %, selon ce tableau). Alors que la différence entre les deux taux de chômage (désaisonnalisées et non désaisonnalisées) des hommes était en juillet 2020 de 1,0 point de pourcentage (10,1 % et 9,1 %), elle ne l’était que de 0,4 point en juillet 2019 (5,4 % et 5,0 %). Pourtant, l’effet de la saisonnalité ne peut pas être deux fois et demie plus important en 2020 qu’en 2019! Bref, voilà bien une autre incertitude dont on doit tenir compte pour interpréter correctement ces données, surtout celles qui touchent les secteurs les plus saisonniers.

Je me suis posé beaucoup de questions dans mes billets de mars à juin sur les estimations de l’EPA de l’emploi dans les services d’enseignement. Il n’y a plus de raison de le faire, les données désaisonnalisées de juillet montrant une baisse que de 0,4 % entre février et juillet en raison d’une hausse de 3,0 % en juillet (suivant celles observées d’avril à juin). Cela dit, les leçons de cette analyse qui a bien illustré l’importance de tenir compte des marges d’erreur importantes des estimations de l’EPA tiennent toujours. En en tenant compte, je présente dans le tableau qui suit (tiré des données du tableau 14-10-0355-01) les industries dont les estimations d’emploi ont le plus augmenté entre juin et juillet, et celles dont les estimations d’emploi ont le plus diminué entre février et juillet. J’ai mis ces hausses et ces baisses en caractère gras dans le tableau.

marché du travail juillet et la COVID 19_2

Les quatre hausses les plus importantes entre juin et juillet 2020 représentent en tout 87 % de la hausse totale entre ces deux mois, soit 84 900 emplois sur 97 600 :

  • les services d’hébergement et de restauration (hausse de 45 800 emplois, ou de 28 %);

  • le commerce de gros et de détail (18 000 ou de 3 %);

  • l’information, la culture et les loisirs (11 500, ou de 8 %);

  • les autres services (9 600 ou de 7 %).

Les six baisses les plus importantes (celles de plus de 20 000 emplois) entre février et juillet 2020 représentent en tout 77 % de la baisse totale entre ces deux mois, soit 188 300 emplois sur 244 500 :

  • les services d’hébergement et de restauration (baisse de 56 500, ou de 21 %, malgré la hausse de plus de 45 000 en juillet);
  • la fabrication (32 600 ou de 6,5 %);
  • le transport et l’entreposage (29 800, ou de 12 %);
  • la construction (23 700, ou de 8 %);
  • les autres services (23 500 ou de 13 %, malgré la hausse de près de 10 000 en juillet);
  • l’information, la culture et les loisirs (22 200, ou de 12 %, malgré la hausse de 11 500 en juillet).

Comme mentionné auparavant, il faut prendre ces niveaux de hausses et de baisses avec des pincettes. On notera que trois des quatre industries dont les estimations d’emploi ont le plus augmenté entre juin et juillet se retrouvent aussi parmi les six industries dont les estimations d’emploi ont le plus diminué entre février et juillet (hébergement et restauration, information, culture et loisirs, et autres services). Bref, les industries qui ont été les plus touchées par le confinement sont parmi celles qui bénéficient le plus des réouvertures, ce qui est bien normal!

Et après?

Que ce soit au Québec, dans le reste du Canada ou aux États-Unis, on a vu que les hausses d’emploi de juillet ont été bien inférieures à celles de mai et de juin. À quoi s’attendre pour les prochains mois? Comme nous sommes déjà dans la semaine de référence du mois d’août de la HS et de l’EPA (9 au 15 août), on peut s’attendre à une nouvelle hausse légère de l’emploi au Québec et au Canada en raison de la reprise des activités dans quelques secteurs (notamment les festivals et les événements avec un maximum de 250 le nombre de personnes présentes) et surtout de l’absence de remontée du nombre d’infections. Cela dit, il reste de moins en moins de secteurs qui peuvent rapidement reprendre leurs activités au niveau d’avant la crise.

Encore une fois, la situation est plus complexe aux États-Unis. Le maintien du nombre de cas d’infection à la COVID-19 à au moins 50 000 par jour et la hausse de la mortalité des dernières semaines ne favorisent pas le déconfinement au niveau de celui observé au Canada. Comme mentionné auparavant, l’embauche d’employé.es temporaires pour le recensement pourrait contribuer à maintenir l’emploi en hausse, mais aucun autre facteur ne semble aller dans ce sens si ce n’est la petite baisse du nombre de demandes hebdomadaires de prestations de l’assurance-chômage qui semble se poursuivre.

Et alors…

Ce billet a permis de constater, comme les précédents, la grande adéquation entre les mouvements de l’emploi, surtout par industrie, et les décisions gouvernementales. Par exemple, les hausses les plus importantes des estimations de l’emploi ont toutes eu lieu dans des industries qui ont reçu l’autorisation de reprendre leurs activités. Les grands facteurs macroéconomiques n’ont presque pas d’impact sur l’évolution actuelle de la situation du marché du travail, mais pourraient gagner en importance au cours des prochains mois, puisque les effets des décisions de confinement et de déconfinement devraient être mineurs, sauf si une deuxième vague de contamination venait nous frapper.

Encore une fois, on a pu constater l’inadéquation du taux de chômage comme seul indicateur de la situation sur le marché du travail. S’il n’y a rien de nouveau à ce constat, les limitations à l’interprétation à donner au taux de chômage ressortent encore plus dans une situation comme celle qu’on vit, alors que les hausses du chômage et de l’inactivité se confondent plus que jamais. On aura toutefois noté que ce facteur tend à perdre en importance, mais influence encore l’analyse de la situation sur le marché du travail, surtout pour certains groupes. Par exemple, alors que le taux de chômage officiel des femmes était en juillet inférieur à celui des hommes (8,9 % par rapport à 10,1 %), la baisse plus forte de l’emploi chez elles et la hausse de leur «inactivité» montrent qu’elles ont en fait subi plus durement les effets de la crise que les hommes, même sans mentionner ses effets hors de marché du travail. D’ailleurs, leur taux de chômage ajusté en fonction de l’inactivité devient soudainement plus élevé que celui des hommes (10,6 % par rapport à 10,0 %). Et je ne parle pas de l’influence de la désaisonnalisation sur ces taux. Il en est de même des taux de chômage par tranche d’âge, la hausse de l’inactivité ayant bien plus touché les 55 ans et plus (retraites hâtives?) et les 15 à 24 ans (secteurs habituels d’embauche l’été encore partiellement fermés? Rappelé.es en dernier dans les secteurs ouverts?). Notons en plus que, comme on l’a vu chez les hommes, l’inactivité a même baissé chez les 25 à 54 ans entre février et juillet (encore plus, soit de 17 600 ou de 4,8 %).

Cette confusion devrait continuer à perdre en importance et pourrait même disparaître quand la crise sera terminée. Mais, terminée, elle ne l’est pas! Continuons donc à suivre les consignes de la sécurité publique si on veut qu’elle se termine le plus rapidement possible et surtout qu’elle ne revienne pas. Alors, gardez vos distances, lavez-vous les mains et mettez un masque quand vous sortez de chez vous!

Que reste-t-il de nos voyages ?

10 août 2020

Que reste-t-il de nos voyagesÀ la suite de ma déception face au livre La vraie vie est ici – Voyager encore? de Rodolphe Christin (voir ce billet), une amie m’a suggéré de lire Que reste-t-il de nos voyages? – Réflexions pour aller encore plus loin de Marie-Julie Gagnon. Pour écrire ce livre, cette journaliste a rencontré «des voyageurs aux parcours variés et des experts de différentes disciplines pour tenter de mieux comprendre l’impact du voyage à court, moyen et long terme».

Avant-propos : L’autrice raconte comment elle s’est intéressée aux voyages.

1. Louis-Philippe et le Mali : Louis-Philippe Drolet était attiré par l’Afrique. Il est donc allé au Mali à quelques reprises dans le cadre de stages, mais a fini par y demeurer plusieurs années. Il a ensuite voyagé en France, en Espagne, au Maroc et encore au Mali. Il considère que ces expériences l’ont aidé à devenir producteur pour la télévision. Et ce n’est pas tout…

2. Pourquoi partir? : «Il y a autant de raisons de partir qu’il y a de voyageurs». L’autrice illustre ce fait en présentant les raisons de partir (et de vouloir repartir) d’une douzaine de personnes.

3. Le voyage au fil du temps et des cultures : Ce chapitre porte sur l’histoire des voyages, remontant à l’Antiquité, mais s’attardant davantage sur des époques moins lointaines. On y apprend notamment comment ils se faisaient et étaient considérés. L’autrice raconte ensuite l’arrivée du premier touriste au Québec (vers la fin du XVIIe siècle). Elle aborde aussi avec les personnes qu’elle interviewe la vision différente des voyages selon les cultures.

4. Voyager, qu’est-ce que ça change? : «L’important n’est pas la destination, mais le voyage». L’autrice montre que nos expériences (dont les voyages) nous apportent un bonheur plus durable que l’achat de biens matériels (car ils font davantage partie de nous) et que les voyages peuvent apporter de nombreux bienfaits (confiance, récupération, santé mentale, ouverture, adaptabilité, résistance au stress, etc.), mais aussi son lot de dommages («Le tourisme de masse peut détruire des environnements, des villes et des paysages»).

5. Fuite, quête ou thérapie? : L’autrice présente des témoignages de trois personnes qui ont voyagé seules pour fuir ou régler leurs problèmes, mais surtout pour se retrouver. Et, cela a fonctionné! Cela a aussi fonctionné pour deux autres personnes, même si elles n’ont pas voyagé seules.

6. Il n’y a pas de petits voyages : On peut bénéficier d’un voyage court, long, facile ou difficile. De même, il n’y a pas de bon.nes et de mauvais.es voyageur.euses, dans la mesure où on trouve ce qu’on recherche. Cela dit, cela n’empêche pas les prétendu.es explorateur.trices de regarder de haut les vacancier.ères…

7. Montre-moi où tu vas et je te dirai qui tu es (et combien de likes tu vaux) : Ce chapitre porte sur l’utilisation des réseaux sociaux pour s’informer, échanger et faire part de ses aventures et découvertes en voyage, avec leurs hauts et leurs bas. L’autrice déplore par contre les gens qui monopolisent les sites touristiques intéressants pour se mettre en valeur et diffuser leurs photos sur ces réseaux. L’autrice aborde aussi l’impact des influenceur.euses,

8.Voyager en solo, en couple, en groupe ou en famille : L’autrice présente des témoignages de personnes qui préfèrent voyager seules, en couple, en groupe ou en famille, et fait ressortir les avantages et désavantages de ces façons de voyager, qui peuvent varier selon les personnes.

9. Daphne et l’Australie : Ce chapitre ne contient qu’un seul témoignage, mais particulier!

10. Partir longtemps : L’autrice a déjà séjourné une quinzaine de mois à Taïwan, mais Jean-Michel Dufaux, malgré de nombreux voyages, a attendu la cinquantaine pour prendre une année complète pour voyager. Un couple, bien établi, a vendu sa maison pour partir deux ans en voyage et compte bien continuer ainsi. Un dernier témoignage porte sur une dame habituée aux voyages, qui a vécu 17 ans à Paris, et qui, de retour au Québec, continue à voyager.

11. Nadia Lackdari de New York à la Nouvelle-Zélande : Il n’y a qu’un témoignage dans ce chapitre, mais d’une personne qui a beaucoup voyagé, et qui raconte les difficultés d’un retour après une longue absence.

12. Que reste-t-il, 20 ans après : Il reste beaucoup, selon les deux témoignages de ce chapitre et l’opinion d’une experte.

13. Le choc du retour : Les choses ont changé quand une personne revient d’un voyage, encore plus s’il a été long. Elle a changé et ses ami.es aussi. Elle croit trop souvent pouvoir reprendre ses relations comme avant, mais il lui en manque des bouts et il en manque aux autres! Il faut donc prévoir une transition pour se réadapter, sinon le choc du retour risque de perdurer. À moins de repartir!

14. Et après, on fait quoi? : Ce chapitre présente deux témoignages très particuliers qu’on ne peut pas généraliser avec d’autres cas.

15. Notre incidence sur les contrées visitées : L’autrice dit faire la part des choses entre les personnes qui rejettent toute utilisation de l’avion (elle les accuse d’une façon que je trouve méprisante de faire la chasse aux sorcières) et celles qui passent d’un avion à l’autre sans se poser de questions (je trouve de mon côté qu’en matière environnementale, faire la part des choses comme elle le fait ne pourra pas freiner le réchauffement climatique, bref qu’elle ne fait pas vraiment la part des choses). Elle aborde ensuite l’impact des voyages sur «les destinations visitées et leurs habitants», et pas seulement en matière environnementale (délocalisation par Airbnb, volontourisme qui accentue la pauvreté et la détresse, mises en scènes pour des touristes à la recherche d’authenticité, consommation par les touristes de ressources qui manquent à la population locale, souffrance animale, etc.). Malgré ma remarque de départ, c’est de loin le chapitre que j’ai préféré dans ce livre.

Conclusion : L’autrice conclut en racontant ce que ses voyages lui ont apporté.

La conclusion est suivie de courtes citations de personnes interrogées pour ce livre qui résument en quelques phrases ce que les voyages leur ont apporté.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Ça dépend des goûts! De mon côté, je ne suis pas friand des livres construits autour d’anecdotes. Cela dit, les analyses d’expert.es à la fin des chapitres permettent de faire le lien entre ces témoignages anecdotiques et des concepts plus généraux. Je ne suis pas un grand voyageur, il faut dire, même si je me souviens bien de mon tour de la Gaspésie sur le pouce à 15 ans, notamment de ma nuit à la Maison du pêcheur en 1969 la veille de sa fermeture et de l’expulsion des personnes qui s’y trouvaient. Mais, je n’ai pas besoin de voir pour connaître une histoire, mes lectures et les documentaires que j’écoute me suffisent amplement. Si les voyages apportent beaucoup, ce que je ne nie pas, loin de là, il me semble que, de nos jours, on doit les limiter en raison d’un autre objectif plus important, conserver la Terre habitable. En plus, le livre passe vite sur le fait que ce type de vie n’est pas accessible à tout le monde, seulement une ou deux personnes soulignant leur chance d’avoir les moyens de vivre ainsi.

Cela dit, ce livre se lit bien et l’autrice sait bien rendre les témoignages qu’elle a reçus. J’ai parfois trouvé que l’on confondait le concept de voyage et celui de travail à l’étranger, mais ce sont des sujets complémentaires. Le livre est bien structuré, chaque chapitre apportant une dimension supplémentaire aux précédents. Autre bon point, les notes pas très nombreuses (45) sont en bas de pages.

Retour sur le marché du travail de mai 2020

6 août 2020

Retour sur le marché du travail de mai 2020Dans ma série de billets sur les estimations de l’emploi de l’Enquête sur la population active (EPA), j’ai souligné à quelques reprises qu’il fallait prendre les variations d’emploi, surtout par industrie, avec des pincettes en raison de leurs marges d’erreur importantes. Comme je l’ai fait pour les données de mars et d’avril je reviens donc sur les estimations de l’emploi globales et par industrie de l’EPA en utilisant les données de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) qui ont été mises à jour jeudi dernier. Je pourrai ainsi comparer les baisses d’emploi globales et par industrie selon ces deux sources, et montrer quels sous-secteurs des industries les plus atteintes ont subi les pertes les plus importantes.

En effet, alors que les estimations de l’EPA sont sujettes à d’importantes marges d’erreur, surtout pour les données désagrégées comme celles sur l’emploi par industrie, les données de l’EERH n’ont pas de marge d’erreur, car elles proviennent d’un recensement des salarié.es de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye. Pour cette raison, l’EPA ne fournit des estimations que pour 19 niveaux de désagrégation industrielle, tandis que l’EERH en publie pour 398! Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleur.euses autonomes, les salarié.es du secteur de l’agriculture (et de quelques autres secteurs qui comptent moins d’employé.es), les grévistes, les personnes en lock-out et celles en congé sans solde, alors que l’EPA le fait. Le plus grand défaut de ces données est qu’elles ne sont publiées que près de deux mois après celles de l’EPA et carrément deux mois après les faits.

Données industrielles

Le tableau qui suit, basé sur le contenu des tableaux 14-10-0223-01 et 14-10-0355-01 de Statistique Canada, compare les données désaisonnalisées sur l’emploi de février et mai 2020 selon l’EPA et l’EERH, et souligne les différences entre ces données.

Retour sur le marché du travail de mai 2020_1

Notons que ces différences peuvent s’expliquer par plusieurs facteurs. Par exemple, la différence de plus de 560 000 emplois entre les estimations de l’EPA en février 2020 (4 384 500) et les données de l’EERH (3 815 175) s’explique surtout par le fait que les données de l’EERH ne couvrent que les salarié.es non agricoles et donc pas les travailleur.euses autonomes et les salarié.es du secteur de l’agriculture. La différence plus grande en mai (de 725 000 emplois) est, selon le communiqué de Statistique Canada, due au fait que beaucoup plus de personnes sans rémunération de la part de l’employeur ont été considérées en emploi par l’EPA, mais pas par l’EERH, en raison de leur absence du travail pour une période prolongée sans rémunération, l’équivalent d’un congé sans solde. Si je comprends bien, c’est en raison de l’absence plus prolongée en mai qu’en mars et qu’en avril que ce facteur a joué davantage ce mois-ci que les mois antérieurs, mais ce n’est pas clair. Ainsi, l’emploi aurait diminué entre avril et mai au Québec et au Canada selon les données de l’EERH et aurait augmenté selon les estimations de l’EPA. Voilà bien une autre complication que la situation actuelle entraîne dans l’analyse des données sur l’emploi. Et, celle-là, je ne l’avais pas du tout vue venir!

Ces facteurs jouent aussi un rôle dans la différence du pourcentage de baisse de l’emploi entre février et mai entre les estimations de l’EPA (-13,4 %) et les données de l’EERH Retour sur le marché du travail de mai 2020_2(-19,8 %). On peut en effet voir dans le tableau ci-contre tiré des estimations de l’EPA (voir le tableau 14-10-0288-01) que si l’emploi global a baissé de 13,4 %, cette baisse fut de 14,9 % pour les employé.es (14,4 % et 16,5 % respectivement dans le reste du Canada). J’ai aussi indiqué dans ce tableau pour information les baisses de l’emploi chez les employé.es des secteurs public (4,7 % au Québec et 6,7 % dans le reste du Canada) et privé (18,3 % au Québec et 19,4 % dans le reste du Canada), pour montrer à quel point elles furent plus élevées dans le secteur privé, et celles, beaucoup moins élevées, chez les travailleur.euses autonomes (3,9 % au Québec et 3,2 % dans le reste du Canada). Notons que, lors de récessions, la baisse d’activités autonomes se traduit plus souvent par une baisse des heures travaillées et des revenus que par des pertes d’emplois, les travailleur.euses autonomes n’abandonnant pas leur emploi pour une baisse d’activités qu’ils et elles jugent temporaire.

Ce facteur explique 1,5 point de pourcentage sur les 6,4 points de l’écart entre la baisse de l’emploi entre février et mai selon les estimations de l’EPA (-13,4 %) et les données de l’EERH (-19,8 %). Il est donc clair que d’autres facteurs ont joué. On pourrait penser à la marge d’erreur des estimations de l’EPA et à la différence de semaine de référence, soit du 10 au 16 mai pour l’EPA et du 25 au 31 mai pour l’EERH. Mais ce serait étonnant que ces facteurs aient pu avoir un impact suffisant pour expliquer les 4,9 points d’écart restant, d’autant plus que les décisions de réouverture prises entre les deux semaines de référence (dont celle des magasins avec accès direct par l’extérieur dans la région de Montréal) ont eu un impact à la hausse sur l’emploi, pas à la baisse! Il semble donc clair que cet écart restant (4,9 points de pourcentage) est dû en premier lieu au facteur mentionné auparavant, soit qu’un nombre élevé de personnes sans rémunération ont été considérées en emploi par l’EPA, mais pas par l’EERH (nombre qu’on peut estimer de façon grossière à 165 000 personnes, soit l’écart des différences du nombre d’emplois selon l’EPA et l’EERH entre février et mai, de 560 000 à 725 000).

En plus, la présence des travailleur.euses autonomes dans les estimations de l’EPA peut fausser les comparaisons (comme dans la construction et dans les autres services où entre 20 % et 30 % des travailleur.euses sont autonomes). Cela dit, malgré ce facteur et la différence du concept d’emploi dans les deux enquêtes, seulement cinq industries présentent des écarts de plus de huit points de pourcentage entre les baisses d’emploi selon les deux enquêtes, soit :

  • la foresterie, pêche, mines, exploitation en carrière, et extraction de pétrole et de gaz, avec un maintien de l’emploi selon l’EPA et une baisse de 11,5 % selon l’EERH;

  • le commerce de gros et de détail, baisses de 11,8 % et de 22,9 %;

  • les services d’enseignement, baisses de 6,2 % et de 16,3 %;

  • les services d’hébergement et de restauration, baisses de 52,0 % et de 61,9 %;

  • l’information, culture et loisirs, baisses de 21,0 % et de 29,4 %.

Notons aussi qu’un autre facteur peut expliquer l’écart de volume d’emploi par industrie entre ces deux sources. En effet, alors que, pour l’EERH, l’industrie à laquelle appartient un employeur est déterminée par son attribution par l’Agence du revenu du Canada (ARC) lors de son enregistrement, cette industrie est attribuée en fonction des réponses des personnes interrogées pour l’EPA.

J’ai aussi produit un tableau semblable pour le reste du Canada. On peut y voir que les différences de niveaux de croissance globale et par industrie y sont de la même ampleur que pour le Québec.

Retour sur le marché du travail de mai 2020_3

Les données par sous-secteurs de quelques industries

Comme mentionné en amorce, je visais entre autres par cette série de billets à vérifier quels sous-secteurs des industries les plus atteintes avaient subi les pertes d’emploi les plus importantes. Pour ce faire, j’ai toutefois dû utiliser un tableau contenant des données non désaisonnalisées, car il fournit des données pour 398 niveaux de désagrégation industrielle au lieu de 26 pour celui que j’ai utilisé pour les tableaux précédents en données désaisonnalisées. Le fait que ces données ne soient pas désaisonnalisées explique que les taux de baisses d’emplois que je présenterai dans cette section ne correspondent pas parfaitement à ceux du premier tableau. Cela dit, les différences sont moins importantes que je le pensais, sauf pour la construction (baisse de 6,4 % par rapport à une baisse de 19,1 %), sûrement en raison de la reprise normale de l’emploi en mai dans cette industrie.

– Construction

Retour sur le marché du travail de mai 2020_4_constructionLa situation de l’emploi dans la construction s’est grandement améliorée entre avril (baisse de 41 % entre février et avril) et mai (baisse de 6 % entre février et mai) en raison de la réouverture de nombreux sous-secteurs de l’industrie et de la saisonnalité de cette industrie. Comme on peut le voir dans le tableau ci-contre, les variations de l’emploi furent très différentes d’un sous-secteur à l’autre. Les baisses les plus importantes ont été observées chez les entrepreneurs en installation d’équipements techniques (électricité, plomberie et autres, 18,4 %) et dans la construction d’installations de services publics (aqueducs, égouts, lignes électriques et autres, 18,2 %), mais l’emploi a augmenté de 3,9 % chez les autres entrepreneurs spécialisés (préparation de terrains et une trentaine d’autres travaux), de 10,6 % dans la construction de routes, de rues et de ponts et de 19,5 % chez les entrepreneurs en travaux de fondations, de structure, et d’extérieur de bâtiment, soit trois sous-secteurs en grande partie saisonniers.

– Fabrication

Dans la fabrication (industrie qu’on appelle aussi secteur manufacturier), la baisse du nombre d’emplois entre février et mai en données non désaisonnalisées fut de 14,5 % (plutôt que de 16,7 % en données désaisonnalisées et de 11,7 % selon les estimations de l’EPA) et s’est observée dans tous les sous-secteurs. Les baisses les plus importantes furent dans la fabrication de vêtements (33 %), l’impression (29 %), les activités diverses de fabrication (27 %) et la fabrication de meubles (26 %), tandis que les plus faibles furent dans la première transformation des métaux (1 %), la fabrication de produits minéraux non métalliques (1 %), la fabrication du papier (7 %), la fabrication de produits chimiques (7 %), la fabrication d’aliments (8 %) et la fabrication de produits informatiques et électroniques (9 %).

– Commerce de gros et de détail

L’emploi non désaisonnalisé du commerce de gros a diminué de 17,4 % entre février et mai. Si l’emploi a augmenté de 4,8 % chez les grossistes-marchands de produits agricoles, il a baissé de façon importante (entre 13,8 % et 26,5 %) dans ses huit autres sous-industries. Dans le commerce de détail, la baisse globale de 22,3 % a davantage varié dans ses 12 sous-industries, passant d’une baisse de moins de 1 % dans le commerce de détail de matériaux de construction et de matériel et fournitures de jardinage (activité qui croît toujours en mai) à des baisses de 42,4 % dans celui de meubles et d’accessoires de maison, de 48,2 % dans les magasins d’articles de sport, d’articles de passe-temps, d’articles de musique et de livres et de 60,8 % dans les magasins de vêtements et d’accessoires vestimentaires.

– Transport

Retour sur le marché du travail de mai 2020_5_transportMe doutant que les sous-secteurs du transport avaient évolué différemment, je me suis dit qu’il serait bon de regarder ce secteur de plus près ce mois-ci. De fait, la baisse globale de 16,7 % est le résultat de baisses de seulement 2 % et 4 % dans le transport ferroviaire et les messageries et services de messagers, mais de 28 % et de 33 % dans le transport en commun et transport terrestre de voyageurs et le transport aérien. Je me serais attendu à une baisse plus abrupte dans ce dernier cas (peut-être atténuée par la subvention salariale d’urgence).

– Services d’enseignement

Depuis mon premier billet sur les conséquences de la COVID-19 sur le marché du travail, je me gratte la tête au sujet des estimations de l’emploi de l’EPA dans les services d’enseignement. Alors que l’EPA avait estimé une baisse de 72 600 emplois ou de 22,8 % en mars, les données de l’EERH ont montré une baisse de seulement 4700 emplois ou de 1,3 %. En mai, après deux redressements, l’EPA estimait que l’emploi y avait baissé de 19 700 entre février et mai, alors que l’EERH arrivait à une baisse de 54 300 pour la même période! Plus étrange encore, alors que l’EPA a vu une hausse de 35 000 emplois en mai, l’EERH a plutôt observé une baisse de 18 700 emplois! Je soupçonne que la hausse des estimations de l’EPA en mai est en fait une correction de sa baisse inexplicable de mars et que la baisse des données de l’EERH ce même mois s’explique par le retrait des personnes sans rémunération de ces données, alors qu’elles sont toujours en emploi selon l’EPA. Mais, bon, cela demeure une hypothèse basée sur des déductions, hypothèse impossible à tester et donc à prouver.

Retour sur le marché du travail de mai 2020_6_enseignementQuatre des cinq baisses les plus importantes en pourcentage du tableau ci-contre s’observent dans les sous-secteurs qui ne font pas partie de l’éducation primaire, secondaire, collégiale ou universitaire. Ces baisses ont en effet varié de 15 % (écoles de commerce et de formation en informatique et en gestion) à 57 % (autres établissements d’enseignement et de formation). Ces baisses ne peuvent toutefois pas influencer beaucoup l’évolution de l’emploi dans cette industrie, en raison du faible volume d’emploi dans ces sous-secteurs (5,0 % de l’emploi en février et 15 % de la baisse totale entre février et mai). En fait, plus de 55 % de la baisse du secteur provient de celle observée dans les écoles primaires et secondaires (14,4 %, mais de 33 300 emplois), probablement des enseignant.es suppléant.es et d’autres employé.es non permanent.es. La baisse fut plus importante en pourcentage dans les universités (21 %, pour 15 000 emplois en moins, soit 25 % de la baisse du secteur), mais beaucoup moins au niveau collégial (5,1 % ou de 850 emplois).

– Soins de santé et assistance sociale

Dans le secteur des soins de santé et de l’assistance sociale, les baisses selon l’EPA et l’EERH furent du même ordre de grandeur, soit de respectivement 5,8 % et 7,9 % (7,3 % en données non désaisonnalisées). Près de 60 % de la baisse de 34 300 emplois vient des bureaux de médecins (3100 ou de 16 %), dentistes (11 300 ou 62 %) et autres praticien.nes (6000 ou 41 %), alors que les autres baisses importantes viennent des services d’assistance sociale (18 000 ou 18 %), dont les services de garde (11 500 ou 22 %) et les services individuels et familiaux (6300 ou 19,5 %). J’ai aussi noté une hausse de 3,2 % ou de 1800 personnes dans les établissements de soins infirmiers qui comprennent les centres hospitaliers de soins de longue durée (CHSLD) et de 3,7 % ou de 5000 personnes dans les hôpitaux généraux et hôpitaux de soins chirurgicaux.

– Information, culture et loisirs

Retour sur le marché du travail de mai 2020_7_ICLoisirsDans les industries de l’information, de la culture et des loisirs, la baisse fut nettement moins forte dans les estimations de l’EPA (21,0 %) que dans les données de l’EERH (29,4 %, ou de 29,1 % en données non désaisonnalisées pour une baisse de 38 000 emplois). Les baisses furent les plus élevées en pourcentage dans le divertissement, loisirs, jeux de hasard et loteries (60 % ou 23 000 emplois), dans les arts d’interprétation, sports-spectacles et activités connexes (48 % ou 6900 emplois) et dans les industries du film et de l’enregistrement sonore (33 % ou 4800 emplois). À l’inverse, les baisses furent les moins élevées dans le traitement de données, hébergement de données et services connexes (2 % ou 50 emplois) et dans l’édition (5 % ou 900 emplois). Notons que dans ce dernier sous-secteur, l’emploi est demeuré stable chez les éditeurs de logiciels, mais a baissé de 14 % chez les éditeurs de journaux, de périodiques, de livres et de répertoires.

– Services d’hébergement et de restauration

Retour sur le marché du travail de mai 2020_8_héberg-restoLa baisse de l’emploi dans les services d’hébergement et de restauration fut la plus importante de toutes les industries à la fois selon les estimations de l’EPA (52,0 %) et selon les données de l’EERH (61,9 % ou 60,4 % en données non désaisonnalisées). Sans surprise, la baisse la plus forte en pourcentage provenait des débits de boissons alcoolisées (82 %, ou 10 800 emplois), mais la plus forte en nombre des restaurants (59 % ou 123 800 emplois, soit 77 % de la baisse totale). La situation ne fut pas plus enviable dans les services d’hébergement, avec une baisse de 61 % ou de 18 200 emplois.

– Autres services (sauf les administrations publiques)

Retour sur le marché du travail de mai 2020_9_autres servicesLa baisse de l’emploi dans les autres services fut aussi plus faible selon les estimations de l’EPA (25,6 %) que selon les données de l’EERH (31,7 % ou 30,3 % en données non désaisonnalisées). La baisse de loin la plus forte en pourcentage a eu lieu dans les services de soins personnels (coiffure, esthétique, tatouage, massage et autres, 75 % ou 12 600 emplois), mais fut presque aussi élevée en nombre dans les organismes religieux, fondations, groupes de citoyens et organisations professionnelles et similaires (11 300), malgré une baisse en pourcentage plus de trois fois moins importante (21,5 %). Le sous-secteur de la réparation et de l’entretien a connu une baisse semblable en pourcentage (21,3 %), mais moindre en nombre (9 050 emplois), dont 5200 dans la réparation et l’entretien de véhicules automobiles pour une diminution de 20 %.

Et alors…

Je suis encore un peu sous le choc de la différence entre les estimations de l’EPA et les données de l’EERH. Alors que les premières ont montré une hausse de l’emploi de 6,5 % entre avril et mai au Québec et de 1,8 % au Canada, les deuxièmes nous arrivent avec une baisse de 0,7 % au Québec et de 4,1 % pour le Canada. Pourtant, Statistique Canada nous a informés dès le lendemain de la publication des données de l’EERH que le PIB réel canadien avait augmenté de 4,5 % en mai, hausse qui correspond mieux à la hausse de l’emploi selon l’EPA qu’à sa baisse selon l’EERH. D’ailleurs, le communiqué présentant les données de l’EERH était bien plus détaillé qu’à l’habitude, ce qui semble montrer que je n’ai pas été le seul à être surpris. L’explication donnée par Statistique Canada se tient, soit que beaucoup de personnes sans rémunération de la part de l’employeur ont été considérées en emploi par l’EPA, mais pas par l’EERH, mais l’augmentation soudaine de ce nombre en mai et l’absence d’effet notable de ce facteur en mars et en avril demeure mystérieuse.

Cela dit, ces données nous ont permis, comme au cours des mois précédents, de mieux associer les décisions gouvernementales pour combattre la COVID-19 à leurs conséquences par sous-secteurs. On l’a vu, une baisse dans une industrie peut par exemple cacher des hausses dans certains de ses sous-secteurs, comme on l’a vu notamment dans les industries des soins de santé et d’assistance sociale et de la construction. Maintenant qu’on sait que les données de l’EERH correspondent encore moins à celles de l’EPA qu’on le pensait, on pourra sûrement mieux comprendre le mois prochain avec la parution des données de juin de l’EERH la hausse des estimations de l’emploi de 5,8 % au Canada et de 6,5 % au Québec révélées par l’EPA ce mois-là. Mais, n’oublions pas que Statistique Canada publiera les estimations de l’emploi de l’EPA pour juillet dès demain et que mon billet sur ces données paraîtra dans une semaine. On n’aura pas le temps de s’ennuyer!

Dire l’autre d’Éthel Groffier

3 août 2020

Par Pierre Alarie

Dire l’autreIntroduction

Dans son introduction, l’autrice tient à souligner que ce livre est son propre cheminement vers une compréhension du problème de l’appropriation culturelle. Elle relate succinctement les événements autour des pièces de Robert Lepage (SLĀV et Kanata) en soulevant l’importance de sortir de l’opposition binaire entre la liberté de création et l’appropriation culturelle. Les victimes éventuelles d’appropriation culturelle voient l’argument de la liberté d’expression comme un refus de dialogue et de prise en considération du contexte historique. La majorité des écrivains et artistes la considèrent comme une valeur incontournable sans laquelle la création est menacée.

Elle précise qu’elle a choisi de se limiter à la situation des Premiers Peuples pour aborder ce thème.

Voici les questions auxquelles elle essaie de répondre : Qu’est-ce que l’appropriation culturelle? Cette notion peut-elle avoir une utilité? Comment s’articule-t-elle avec la liberté de création? Quelle est la responsabilité de l’auteur, de l’artiste, du citoyen?

Chapitre 1. L’appropriation culturelle : une notion à géométrie variable

Dans ce chapitre, l’autrice cherche à comprendre ce qu’est et ce que n’est pas l’appropriation culturelle en citant des définitions et en relatant des opinions opposées. Elle donne plusieurs exemples de situations qu’elle considère être ou ne pas être de l’appropriation culturelle. Il y a aussi une section démontrant les dérives d’une mauvaise application de l’appropriation culturelle, particulièrement dans des universités où la culture de la vulnérabilité semble parfois prendre le dessus sur toute autre considération.

Un des arguments importants des reproches est que les allochtones prennent la place des Autochtones en racontant leurs histoires. Tout en reconnaissant qu’il est vrai que leurs paroles ne sont pas assez entendues, elle prône pour l’action positive et non l’autocensure.

Elle soulève le fait que les arguments de certains opposants à l’application du concept d’appropriation culturelle peuvent être convaincants, mais seulement si on ignore l’histoire de colonialisme et de racisme à la base des accusations sérieuses d’appropriation culturelle. Il est nécessaire de comprendre l’idée que les Autochtones se font de l’appropriation culturelle pour comprendre la valeur de la transmission de leurs histoires. Il est surtout important de prendre connaissance honnêtement des injustices qu’ils ont subies. Ce qu’elle fait dans le chapitre suivant.

Chapitre 2 : Le contexte

Plusieurs facteurs expliquent la violence des reproches d’appropriation culturelle de la part de la communauté défavorisée : une longue histoire d’oppression qui est loin d’être terminée, une représentation dans la littérature et les médias véhiculant les pires stéréotypes et une différence de culture entre les deux communautés, si profonde qu’elle correspond à deux façons pratiquement opposées d’être au monde.

L’autrice donne une longue liste de ce que le colonialisme a fait subir aux Autochtones et les impacts aujourd’hui. Elle s’arrête plus précisément sur les travaux de la Commission royale sur les peuples autochtones qui siégea de 1991 à 1995. La Commission a reconnu la spoliation et le génocide culturel subis par les peuples autochtones et la nécessité de tenir compte de leur histoire. Elle a reconnu la dépossession des terres et fait beaucoup de recommandations qui sont loin d’avoir été toutes mises en œuvre.

En plus des injustices que les Autochtones ont subies, ils font face à une profonde incompréhension de leur culture. Cartésianisme, marchandisation, droit de propriété sont incompatibles avec la culture autochtone. Éliminer l’ignorance est crucial parce qu’elle conduit aux fausses représentations et aux stéréotypes.

Chapitre 3 : La réconciliation

L’autrice démontre la divergence des opinions en exprimant que la réconciliation est vue par certains comme le chemin vers la décolonisation et par d’autres comme une forme de recolonisation.

Il ne peut y avoir réconciliation sans réparation et sans décolonisation. Il faut d’abord franchir les étapes de la connaissance et de la reconnaissance. La Commission royale avait déjà identifié l’importance du territoire et de la réappropriation des terres. Ça ne pourra se faire sans une résistance féroce des forces capitalistes. L’autrice traite de la responsabilité citoyenne de prendre connaissance de l’histoire véritable de la colonisation avec tous les malheurs qu’elle a engendrés. Le citoyen qui veut la réconciliation doit appuyer les revendications de réparation des injustices.

Chapitre 4 : Le droit à une expression artistique libre

Les Autochtones et les allochtones n’attachent pas la même importance aux notions de droits individuels et de liberté d’expression. Leur histoire ayant été racontée pendant des siècles par le conquérant, il n’est pas étonnant que les Autochtones exigent qu’elle ne le soit pas sans leur supervision.

L’autrice démontre les difficultés et les sensibilités dans la recherche de collaboration et de consultation à travers des exemples réussis et moins réussis. Elle exprime qu’il est préférable de favoriser l’expression des arts autochtones comme suggéré par la Commission royale de 1996 plutôt que par l’autocensure engendrée par les règles du Conseil des arts.

Conclusion

L’appropriation culturelle est un concept imprécis qui ne fait pas la distinction entre ce qui est désirable (échange entre cultures) et ce qui est illicite. La prohibition de l’appropriation illicite ne nuit pas à la liberté d’expression.

Pour autant qu’ils ne versent pas dans l’appropriation culturelle illicite, les créateurs n’ont pas à s’imposer de restrictions. Le véritable scandale est politique et se situe dans les injustices subies par les Premiers Peuples. Il est du devoir de tous les citoyens de prendre connaissance des injustices subies par les Premiers Peuples et de contribuer de toutes les façons possibles à les redresser. Il ne s’agit pas de donner, mais de rendre aux Autochtones.

***

Lire? Lire. J’ai beaucoup aimé. Ce livre m’a permis de mieux comprendre les causes profondes de l’appropriation culturelle. Tout en démontrant l’ampleur des abondantes injustices subies par les Autochtones, ainsi que l’importance d’y remédier maintenant, l’autrice nuance les notions d’appropriation culturelle pour faire ressortir les risques de toute interdiction. Elle mentionne que si l’appropriation culturelle est un sujet sensible c’est tout d’abord à cause des injustices subies, et jamais réparées, par les Premiers Peuples.

Je précise que ce résumé d’un essai d’une allochtone est fait par un allochtone avec toutes ses limites.

L’effet dissuasif de la PCU

30 juillet 2020

effet dissuasif de la PCUOn entend parler presque quotidiennement de l’effet dissuasif sur l’emploi de la Prestation canadienne d’urgence (PCU). Dans ce contexte, j’ai été attiré par l’article d’Éric Desrosiers du Devoir intitulé L’effet dissuasif de la PCU se révèle plus grand qu’il n’y paraît.

Je n’aime pas ce genre de titre (répété dans l’amorce de l’article) qui compare un phénomène à quelque chose d’aussi imprécis que ce qu’il n’y paraît. Qu’il n’y paraît pour qui? D’ailleurs, nulle part dans l’article on ne quantifie l’effet dissuasif de la PCU et on ne le compare à ce qu’il y paraît. À son habitude (que j’applaudis), M. Desrosiers a fourni un lien vers le document qu’il résume dans son article. Il s’agit d’un court document de sept pages (dont seulement cinq de textes et graphiques) de la Banque Nationale du Canada (BNC) intitulé Marché du travail canadien : Le diable est dans les détails rédigé par Alexandra Ducharme et Noah Nagle. Je vais le présenter, le commenter et ajouter les données pour le Québec pour comparer avec celles pour le Canada indiquées dans ce document.

Introduction

Les femmes et les jeunes (15-24 ans) sont de loin les deux groupes les plus touchés par les pertes d’emploi dus aux mesures adoptées pour réduire les conséquences sanitaires de la COVID-19. Pour minimiser cet impact, le gouvernement fédéral a créé la PCU, un programme de soutien du revenu avec peu de critères et de contraintes bureaucratiques, qui a permis une intervention rapide et efficace.

Les auteur.es constatent que le niveau de remplacement du revenu de la PCU varie grandement selon les industries «créant possiblement une désincitation au travail dans certaines d’entre elles». Entre juin 2019 et juin 2020, la baisse de l’emploi par industrie a grandement varié au Canada, passant d’une hausse de 8,1 % dans la finance et assurances (une des deux seules industries des 21 présentées à avoir connu une hausse d’emploi) à une baisse de 30,9 % dans les services d’hébergement et de restauration, pour une baisse moyenne de 8,3 %. Au Québec, l’emploi a aussi augmenté entre juin 2019 et juin 2020 dans la finance et les assurances (de 7,1 %) et a baissé le plus dans la forêt (35,0 %) et dans les services d’hébergement et de restauration (de 32,7 %), pour une baisse moyenne de 6,2 %. Aucune autre industrie n’a connu une baisse d’emploi de plus de 20 % au Canada et au Québec.

Selon le groupe d’âge et le sexe

Cette baisse s’est répartie bien différemment selon les groupes d’âge et le sexe. Entre juin 2019 et juin 2020, l’emploi a baissé au Canada :

  • de 19,9 % chez les 15-24 ans (15,8 % au Québec);
  • de 6,2 % chez les 25-39 ans (3,5 % au Québec);
  • de 6,0 % chez les 40-54 ans (4,2 % au Québec);
  • de 7,5 % chez les 55 ans et plus (6,9 % au Québec);
  • de 6,6 % chez les hommes (5,3 % au Québec);
  • de 10,2 % chez les femmes (7,1 % au Québec).

Cette baisse importante chez les jeunes, et dans une moindre mesure chez les femmes, peut s’expliquer par leur forte présence dans les industries qui étaient encore en juin 2020 les plus confinées et qui ont donc connu les plus fortes baisses d’emploi. Si le plus fort recul chez les jeunes peut aussi s’expliquer par le fait qu’ils et elles sont toujours les plus touché.es lors de récessions, ce facteur aurait dû toucher davantage les hommes que les femmes, car les récessions frappent habituellement en premier lieu les secteurs de la construction et de la fabrication qui ont au contraire connu une baisse moins forte que la moyenne entre juin 2019 et juin 2020 (respectivement de 7,4 % et de 7,8 % au Canada par rapport à la moyenne de 8,3 %, et de 3,6 % et de 5,4 % au Québec par rapport à la moyenne de 6,2 %). Les auteur.es émettent aussi l’hypothèse que les femmes ont davantage assumé la garde des enfants alors que les écoles et les services de garde étaient en partie fermés.

PCU : un bienfait et une malédiction

Ce sous-titre est bien sûr celui du document, pas de moi! Les auteur.es considèrent que la PCU était nécessaire quand la crise a éclaté «pour maintenir l’économie à flot puisqu’il entretenait une certaine dépense des ménages alors que le chômage atteignait de nouveaux records». Notons que l’objectif mentionné ici est de maintenir l’économie à flot, pas d’aider les ménages les plus atteints par les pertes d’emploi… Les auteur.es précisent que si la contribution de la PCU représentait 49 % de la rémunération moyenne canadienne de 1028,50 $ en 2019 (ou 52 % de la rémunération moyenne québécoise de 965,08 $), elle était supérieure de 19 % à la rémunération moyenne de 420 $ touchée dans les services d’hébergement et de restauration (de 25 % à celle touchée dans cette industrie au Québec, soit 399 $), ce qui, selon les auteur.es, pourrait inciter les prestataires de la PCU à demeurer en chômage ou inactif.ives, plutôt que de retourner au travail. Notons qu’aucune autre industrie n’avait une rémunération moyenne inférieure à 500 $, au Canada comme au Québec.

Les auteur.es poursuivent en soulignant que les personnes qui travaillent à temps partiel sont plus susceptibles que celles qui travaillent à temps plein de gagner moins de 500 $ par semaine. Ce travail est très fréquent chez des jeunes (taux de travail à temps partiel de 49 % au Canada et de 55 % au Québec en 2019, par rapport à la moyenne de 19 %, au Canada et au Québec) et, dans une moindre mesure, chez les femmes (26 % au Canada et 25 % au Québec). De fait, le salaire moyen des personnes qui travaillaient à temps partiel en 2019 était de 352 $ par semaine au Canada et de 355 $ au Québec, soit dans les deux cas environ 70 % des 500 $ de la PCU.

Il n’y a que deux industries au Canada et probablement trois au Québec (Statistique Canada ne publie pas de données pour le Québec dans deux industries) où les employé.es à temps partiel gagnaient en moyenne plus de 500 $ par semaine, dont les employé.es des secteurs de la santé et de l’enseignement au Québec. Dans quatre industries, les mêmes au Québec et au Canada (agriculture, commerce de gros et de détail, information, culture et loisirs, et services d’hébergement et de restauration), le salaire moyen de ces employé.es était presque deux fois moins élevé que la PCU. Comme trois de ces quatre industries (les quatre précédentes sauf l’agriculture) étaient celles présentant les taux de travail à temps partiel les plus élevés (trois des quatre plus élevés au Québec), les auteur.es concluent que cela «laisse penser que ces personnes sont particulièrement susceptibles d’être découragées de reprendre le travail en raison de la PCU». Il et elle ne mentionnent pas ici (mais en parlent en conclusion sans que cela ne modifie leurs recommandations) que, comme les salaires moyens sont aux environs de 250 $ dans ces trois ou quatre industries, ces employé.es sont surtout susceptibles de pouvoir travailler sans renoncer à la PCU, qui permet en effet de la conserver si on gagne moins de 1000 $ en quatre semaines. Comme en plus les horaires sont parfois réduits dans ces industries (notamment dans la restauration), cette situation est probablement assez fréquente.

Un sondage

Les auteur.es citent ensuite un sondage tenu par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) au début juillet. Comme ce sondage a été utilisé par la FCEI pour faire pression sur le gouvernement pour modifier la PCU, il vaut la peine de s’y attarder un peu. Les auteur.es ne retiennent qu’un résultat, soit que 62 % des employé.es qui ont été mis à pied et qui refusent de reprendre le travail disent préférer bénéficier de la PCU. Sauf que ces personnes ont souvent mentionné plus d’un motif (le total des motifs énoncés dans le sondage donne 172 %), dont l’inquiétude pour leur santé ou celle de leurs proches (47 %) et le fait d’avoir trouvé un autre emploi (pas de % mentionné). En plus, le sondage nous apprend (ce que les auteur.es du document ne disent pas) que c’est en fait 27 % des entreprises qui ont répondu qu’il y a au moins un.e des employé.es qu’elles ont mis.es à pied qui a refusé de reprendre le travail (31 % au Québec), mais sans préciser le nombre de ces employé.es, ni leur proportion. Ce serait donc 62 % de ces 27 % (donc 17 %) des entreprises interrogées qui auraient au moins un.e employé.e qui a répondu ainsi (en mentionnant peut-être d’autres motifs), sans qu’on puisse savoir quel pourcentage des employé.es cela représente! C’est sûrement beaucoup moins de 17 %, car une entreprise peut répondre oui avec un seul cas.

En fait, comme tous les sondages de la FCEI, celui-ci a été tenu en ligne. Il est basé sur 3816 réponses sur les 100 000 membres de la FCEI, avec donc un taux de réponse de moins de 4 %. Cet échantillon est non probabiliste, sans marge d’erreur (même si la FCEI affirme que s’il était probabiliste, il y en aurait une, mais il ne l’est pas!), d’autant plus que les membres de la FCEI ne représentent que 10 % des petites et moyennes entreprises (PME) du Canada et aucune du secteur public. Il est donc fort possible que les entreprises membres de la FCEI que cette question touche directement aient été davantage incitées à répondre à ce sondage que celles que cette question ne touche pas. Mais, on ne le sait pas.

Et même si ce sondage était valable, on peut se demander, comme le fait Olivier Schmouker dans cette chronique parue dans le journal Les affaires (qui n’est pas un repaire de gauchistes), pourquoi ces employé.es préfèrent ne pas retourner au travail et perdre à long terme cet emploi, alors que la PCU est loin d’être éternelle (Paul Krugman tient un raisonnement semblable pour répliquer à l’argument de l’effet dissuasif des programmes de soutien aux États-Unis utilisé par les républicains qui veulent les réduire). S’ils «préfèrent un revenu de subsistance à l’emploi qui leur est proposé», cela signifie «soit que l’emploi en question est payé une misère, soit que l’emploi en question est une véritable souffrance quotidienne. Peut-être même les deux à la fois», en conclut M. Schmouker. Mais, revenons au document de la BNC…

Conclusion

Les auteur.es reviennent sur leurs constats et s’inquiètent qu’il y ait un risque, lorsque l’économie redémarrera «que la principale mesure de soutien du gouvernement, dans sa forme actuelle, nuise à la reprise du marché du travail en encourageant certains travailleurs à rester en chômage plus longtemps». Il et elle recommandent en conséquence que le gouvernement revienne aux programmes de sécurité du revenu «normaux» «qui se sont révélés justes, efficaces et probablement plus efficients que la PCU». On n’y mentionne pas lesquels, mais j’imagine qu’il s’agit de l’assurance-emploi, dont les critères n’ont aucun sens dans une période comme celle-ci, car il est ridicule de demander aux gens de rester chez eux tout en les obligeant à chercher des emplois, et de l’aide sociale qui oblige à liquider ses actifs pour avoir le droit de recevoir des prestations qui maintiennent les bénéficiaires dans la misère!

Les auteur.es concluent que l’expiration «de cette aide au revenu extraordinaire nous permettra de mieux comprendre l’effet négatif de la récession actuelle sur différents segments de la population». Cette conclusion est assez révoltante. Selon les auteur.es, on devrait laisser des citoyen.nes dans la misère pour mieux comprendre les effets négatifs d’une récession, effets qui seraient bien sûr amplifiés par la fin de la PCU, aussi bien par les effets de cette décision sur ces citoyen.nes que par la baisse de leurs dépenses qui retarderait la reprise!

Et alors…

Je suis surpris qu’un document qui ne fait qu’énumérer des facteurs pouvant inciter des personnes à refuser de retourner à leur ancien emploi soit interprété par le Devoir et son journaliste comme un effet plus grand «qu’il n’y paraît». En fait, nulle part ce document ne quantifie cet effet, si ce n’est avec le sondage bancal de la FCEI qui ne permet en fait même pas de le quantifier, mais qui ne fait que nous apprendre qu’il existe.

Les premiers signaux qui nous permettent de quantifier approximativement cet effet viennent des données désaisonnalisées de l’Enquête sur la population active (EPA), car on peut y voir les conséquences sur l’emploi du déconfinement des industries et des groupes mentionnés dans le document de la BNC. Ainsi, selon le tableau 14-10-0022-01 de Statistique Canada, entre mai et juin 2020, l’estimation de l’emploi a augmenté au Canada de :

  • 6,9 % (8,2 % au Québec), mais de 10,7 % dans le commerce de détail (8,5 %), de 15,9 % dans l’information, culture et loisirs (12,8 %) et de 27,5 % dans les services d’hébergement et de restauration (30,7 %);
  • de 22,5 % chez les 15-24 par rapport à 5,0 % chez les 25 ans et plus (26,6 % par rapport à 6,0 %), hausse plus de quatre fois plus élevée;
  • de 13,3 % dans le travail à temps partiel par rapport à 5,7 % dans le travail à temps plein (14,6 % par rapport à 7,1 % au Québec), soit plus du double.

Ces hausses ne prouvent pas que personne n’a refusé de reprendre le travail dans ces industries et groupes, mais que, si ce fut le cas, cela n’a pas empêché l’emploi d’augmenter à un rythme beaucoup plus élevé que dans les autres industries et groupes, aussi bien au Canada qu’au Québec. On verra le mois prochain si ces tendances encourageantes se sont poursuivies. Il demeure que certaines industries risquent de prendre du temps à redémarrer (transport aérien, spectacles, etc.) ou à atteindre leur niveau d’activité d’avant la crise (comme les services d’hébergement et de restauration, où de nombreux établissements en arrachent encore) et que la PCU, ou une version pas trop amendée, sera toujours essentielle pour les personnes qui continueront à devoir attendre un rappel si elles n’ont pas trouvé d’emploi ailleurs. Il est de loin préférable qu’un certain nombre de personnes refusent de retourner dans des emplois peu attrayants que d’en voir encore plus se retrouver dans la misère.

La fabrique de l’opinion publique

27 juillet 2020

fabrique de l'opinion publiqueÇa fait plus d’un an que j’ai publié un billet sur un classique. Étrangement, je n’avais jamais lu La fabrique de l’opinion publique – la politique économique des médias américains d’Edward S. Herman et Noam Chomsky. Dans ce livre, les auteurs dissèquent «le discours médiatique sur la politique américaine des quarante dernières années» et «livrent une analyse sans concession du système d’information aux États-Unis».

Introduction (à l’édition de 2003, la première datant de 1988) : Ce livre se veut une analyse de ce que les auteurs appellent un modèle de propagande, «c’est-à-dire un cadre analytique capable d’expliquer le fonctionnement des grands médias américains à partir de leurs relations avec les principales structures institutionnelles qui les environnent». Ils y abordent notamment :

  • les développements dans les médias depuis la première édition;
  • la concentration des médias, légèrement tempérée par Internet;
  • l’usage politisé des concepts de génocide et d’élections truquées;
  • l’accentuation de la propagande des médias lors de guerres (notamment au Vietnam, mais aussi dans bien d’autres cas);
  • les attaques mensongères des politicien.nes et des journalistes contre les manifestant.es altermondialistes;
  • l’application du principe de précaution en matière environnementale;
  • la nécessité de créer des médias indépendants pour démocratiser les sources d’information.

Préface : Les auteurs présentent leur démarche et ses limites, puis le contenu des chapitres de ce livre.

Un modèle de propagande : Les auteurs précisent ce qu’ils entendent par modèle de propagande, puis présentent les «éléments constitutifs» (ou les filtres) de ce modèle :

  • la dimension et l’orientation politique des propriétaires des grands médias, les investissements nécessaires limitant l’accès à la propriété de ces médias; cet élément comprend aussi les liens parfois incestueux de ces propriétaires avec des politicien.nes et des fonctionnaires des agences régulatrices;
  • l’influence des publicitaires qui défavorise la gauche et favorise les valeurs des plus riches (qui consomment plus que les pauvres);
  • les sources d’information, surtout les communiqués et conférences de presse, les entrevues avec des personnalités connues (dont des politicien,nes, des dirigeant.es d’entreprises et des représentant.es d’associations d’affaires) et les «études» des instituts financés par les entreprises et les riches;
  • les protestations individuelles et par des organismes de veille des médias financés par des riches conservateurs;
  • les accusations de communisme, aussi bien en politique intérieure qu’extérieure.

Victimes méritantes ou non : Les bonnes victimes (ou méritantes) sont celles tuées ou torturées par des régimes adversaires des États-Unis et les mauvaises celles tuées ou torturées par l’armée des États Unis ou par les régimes de ses alliés. Les auteurs montrent à l’aide de nombreux exemples le traitement fort différent de ces cas par les politicien.nes des États-Unis et par les grands médias de ce pays.

Élections légitimes/Élections futiles – Salvador, Guatemala, Nicaragua : Comme dans le cas des victimes, la validité des élections selon les médias dépend des liens des régimes avec les États-Unis. Que l’opposition ne puisse pas présenter de candidat.es n’est pas un facteur important pour les régimes alliés, mais une élection honnête sera considérée comme invalide si un parti hostile aux politiques des États-Unis est élu. Ce chapitre aussi contient de nombreux exemples bien documentés.

Le complot contre le Pape – Information/Désinformation – La filière bulgare : Ce chapitre porte sur de fausses accusations montées en épingle dans les médias lors de la tentative d’assassinat de Jean-Paul II le 13 mai 1981.

Les guerres d’Indochine (1) – Le Vietnam : Les auteurs analysent la couverture médiatique des médias lors de la guerre du Vietnam. Dans ce cas, l’application du modèle de propagande s’est étendue sur plusieurs décennies, commençant avant l’arrivée de l’armée des États-Unis dans ce pays et se poursuivant après son départ.

Les guerres d’Indochine (2) – Le Laos et le Cambodge : Le modèle de propagande a aussi été appliqué lors des interventions militaires des États-Unis au Laos et au Cambodge, camouflant là aussi les attaques massives contre des civils. Les auteurs commentent aussi le traitement médiatique bien différent sur la répression de la population du Cambodge par les Khmers rouges et sur les attaques vietnamiennes dans ce pays par la suite.

Conclusion : Les auteurs reviennent sur leur modèle de propagande et insistent sur l’importance capitale de la liberté d’expression, non pas pour appuyer un objectif politique, mais comme valeur essentielle en elle-même. Ils montrent que le contenu des chapitres précédents correspond bien aux «éléments constitutifs» (ou filtres) de leur modèle de propagande présentés dans le premier chapitre, tout en soulignant qu’aucun modèle ne peut rendre toutes les nuances d’une réalité. Cela dit, cela ne veut pas dire que la propagande réussit toujours à convaincre la population de la validité de ses propos, comme le montrent notamment la résistance et la mobilisation contre la guerre du Vietnam. Et ils concluent :

«L’organisation des associations citoyennes dans leur cadre de vie ou de travail, l’autoéducation et le développement de leur activisme, restent les étapes fondamentales de la démocratisation de toute vie sociale et de tout changement social significatif, et leur succès est le seul espoir de voir apparaître aux États-Unis des médias libres et indépendants»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est le résultat d’un travail monumental des auteurs pour documenter et analyser le contenu des médias des États-Unis en matière d’informations internationales sur une période couvrant en gros les années 1950 à la fin des années 1980. Son contenu a bien sûr vieilli. Il serait intéressant de refaire ce travail de nos jours, en étudiant entre autres l’impact de la diversification des sources d’information découlant de l’arrivée et du développement d’Internet. Les propos sont parfois un peu répétitifs, mais cela est normal puisque les mêmes événements sont présentés sous différents angles. Malgré certains aspects rébarbatifs (on croule parfois sous l’avalanche de faits et de preuves), les auteurs savent conserver notre attention, notamment par le ton indigné qui se manifeste tout au long du livre. Gros défaut, les 859 notes, surtout des références, mais aussi souvent des compléments d’information dans certains cas substantiels, s’étendent sur 84 pages à la fin du livre.

La population mondiale en 2100

23 juillet 2020

population mondiale en 2100Dans leur livre Empty Planet, que j’ai présenté dans ce billet, Darrell Bricker et John Ibbitson critiquent le scénario démographique moyen de l’Organisation des Nations unies (ONU) qui prévoit que la population passera à 11 milliards en 2100, prévision qu’ils trouvent beaucoup trop élevée, préférant celle du scénario faible de l’ONU qui arrive à une population de 7,3 milliards. Sans remettre en question leur conclusion sur le niveau trop élevé des prévisions de l’ONU, je déplorais toutefois l’aspect anecdotique de leurs arguments.

Or, la revue scientifique The Lancet vient de publier une étude dont les prévisions arrivent à une population de 8,8 milliards en 2100, soit bien moins que les 11 milliards du scénario moyen de l’ONU, mais quand même pas mal plus que les 7,3 milliards de son scénario faible. Pour moi, l’intérêt de cette étude de l’Institute for Health Metrics and Evaluation de l’University of Washington’s School of Medicine, intitulée Fertility, mortality, migration, and population scenarios for 195 countries and territories from 2017 to 2100: a forecasting analysis for the Global Burden of Disease Study (Scénarios de fécondité, de mortalité, de migration et de population pour 195 pays et territoires de 2017 à 2100 : une analyse prévisionnelle pour le Global Burden of Disease Study) ne repose pas tant sur ses résultats, mais sur les facteurs analysés qui ont mené à ces résultats.

Introduction

Les prévisions démographiques sont un outil important pour la planification des activités des gouvernements (besoins d’écoles, d’hôpitaux, de garderies et d’infrastructures pour tous les services publics, élaboration de politiques environnementales, de défense, de santé publique, etc.) et des entreprises (surtout pour leurs investissements), et pour informer correctement la population de la situation démographique, politique et socioéconomique à venir.

L’ONU effectue des prévisions démographiques depuis les années 1950. Il a changé son modèle de prévision de fécondité en 2010 et de mortalité en 2012, sans accorder trop d’importance aux facteurs expliquant les migrations. Plutôt que de se baser sur les facteurs qui expliquent les changements de fertilité, le modèle de l’ONU effectue plutôt «des exercices sophistiqués d’ajustement de courbes» basés sur l’évolution passée de ces courbes et sur des marges d’incertitudes.

D’autres groupes s’intéressent aux prévisions démographiques mondiales. Le Centre Wittgenstein produit par exemple depuis les années 1990 des prévisions de la population différentes de celles de l’ONU. Cet organisme se base sur l’opinion d’expert.es sur les tendances des taux de fécondité, de mortalité, de migration et de scolarisation, et se sert de modèles statistiques pour calculer les effets de ces tendances. La plus grande différence entre les prévisions de l’ONU et du Centre Wittgenstein s’observe sur la vitesse prévue de baisse du taux de fécondité dans les pays à forte fécondité comme ceux de l’Afrique et de hausse dans les pays à faible fécondité. Cela dit, les deux prévoient une convergence des taux de fécondité pour tous les pays autour de 1,75. Notons que le seuil de renouvellement des générations est de 2,1 et variait en 2017 selon l’annexe 2 de l’étude d’environ 1,0 à Taïwan et à Chypre à 7,1 au Niger, pour une moyenne mondiale de 2,37. Ces prévisions de convergence sont contestées par de nombreux groupes et démographes (les auteur.es citent notamment le livre Empty Planet).

Les 24 auteur.es de cette étude font ressortir les limites les plus importantes de ces méthodes essentiellement statistiques. Les principales différences de leurs scénarios par rapport à ceux de l’ONU et du Centre Wittgenstein sont de calculer le taux de fécondité en fonction de cohortes de femmes à 50 ans et d’analyser l’évolution de leur taux de fécondité en fonction de leur scolarisation et de la satisfaction de leurs besoins en matière de contraception, les deux facteurs qui influencent le plus l’évolution du taux de fertilité. Une autre différence importante touche la façon de prévoir la mortalité et les migrations, ce dernier facteur ayant peu ou pas d’influence sur le niveau de la population mondiale, mais beaucoup sur celui de la population de chaque pays.

Méthode

Les détails de la méthode utilisée dans cette étude sont contenus dans deux annexes (accessibles sur cette page), dont une de plus de 500 pages que j’ai très rapidement parcourue et l’autre de 23 pages que j’ai davantage consultée. Pour les besoins de ce billet, je me contenterai de présenter ses grandes lignes.

En gros, les prévisions de décès reposent sur des données socio-démographiques, les risques de décès en fonction de 215 causes de mortalité et un modèle statistique tenant compte de la mortalité résiduelle inexpliquée.

Les prévisions de fécondité des pays qui ont des taux de fécondité plus élevés que le seuil de renouvellement des générations (2,1) sont établies en fonction de l’évolution du niveau de scolarité des femmes et de l’accès aux services de santé en matière de contraception. Pour les pays dont le taux de fécondité est inférieur à 2,1, le calcul est plus complexe, car les facteurs qui expliquent les hausses et baisses de ces taux (ou leur stagnation) sont plus nombreux et varient selon les pays. Plutôt que d’utiliser l’indice synthétique de fécondité (ISF), les auteur.es préfèrent modéliser la fécondité à l’aide de la fécondité de la cohorte complète à l’âge de 50 ans (FCC50 ou CCF50 en anglais et dans le graphique qui suit), soit «le nombre moyen d’enfants nés d’une femme dans une cohorte de naissance observée si elle a vécu jusqu’à la fin de sa vie reproductive (15-49 ans)». Le graphique qui suit présente la relation entre la FCC50 (CCF50, en ordonnée dans le graphique) et le nombre d’années de scolarité (Education (years), en abscisse) des femmes à 25 ans. L’estimation du niveau de satisfaction des besoins des femmes en services de contraception est illustrée dans le graphique par les lignes allant de pâle (la plus haute, mais avec le niveau de satisfaction le moins élevé) à foncée (la plus basse, mais avec le niveau de satisfaction le plus élevé).

population mondiale en 2100_1

Ces deux variables expliquent 80,5 % de la variation de la FCC50 pour tous les pays au cours des 48 dernières années. L’ajout d’une variable sur le niveau d’urbanisation ne change pas les résultats de façon significative, car elle est fortement corrélée avec les deux autres. Les auteur.es ajoutent finalement un modèle statistique sur les taux de fécondité par âge.

Les prévisions de migrations sont basées sur des données socio-démographiques (notamment sur l’évolution de l’accroissement naturel, soit la différence entre les naissances et les décès), et sur la mortalité due à des conflits (guerres, exécutions, répression policière, terrorisme, etc.) et à des désastres naturels. Les résultats tiennent compte de l’âge des migrant.es. Les auteur.es précisent que les marges d’erreur sont plus fortes pour les prévisions de migrations que pour la fécondité et les décès.

Les prévisions sur la scolarité des femmes et sur le niveau de satisfaction de leurs besoins en contraception sont basées sur leur évolution des années passées, en donnant plus de poids à l’évolution récente.

Résultats

En plus de leur scénario de référence, les auteur.es ont aussi produit quatre autres scénarios qui font varier le rythme de croissance de la scolarité des femmes et du niveau population mondiale en 2100_2de satisfaction de leurs besoins en contraception. Le graphique ci-contre indique les résultats fort différents selon les scénarios de l’évolution du taux mondial de fécondité. La ligne la plus élevée (rouge) est basée sur la plus faible amélioration de la scolarité des femmes et de la satisfaction de leurs besoins en contraception, et la plus basse sur l’atteinte des Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU sur ces deux plans dès 2030.

population mondiale en 2100_3Les résultats de ces scénarios pour les prévisions de la population mondiale en 2100 passent de 6,3 milliards si les ODD sont atteints, à 8,8 milliards pour le scénario de référence et à 13,6 milliards pour le scénario d’une faible amélioration de la scolarité des femmes et de la satisfaction de leurs besoins en contraception, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre.

L’étude et ses annexes contiennent bien d’autres résultats, entre autres sur les prévisions de population par région et par pays (195). On y trouve aussi des prévisions sur la fécondité, la mortalité, les migrations, la structure d’âge, le PIB et la population en âge de travailler (âgée de 20 à 64 ans), encore une fois mondialement et par région et pays, et des comparaisons avec d’autres scénarios (ceux de l’ONU et du Centre Wittgenstein). On y commente aussi les conséquences environnementales de ces prévisions, en avertissant que, malgré ses prévisions moins élevées que celles de l’ONU «les changements environnementaux et climatiques pourraient encore avoir des conséquences majeures et graves dans les années à venir, à moins que des mesures préventives et d’atténuation ne soient prises énergiquement». Il semble que les auteur.es n’ont pas tenu compte de ces conséquences dans les hypothèses de leurs modèles de prévisions, quoiqu’on y mentionne les désastres naturels (mais uniquement pour prévoir le niveau des migrations), mais pas les conséquences du réchauffement climatique comme tel sur les inondations, la perte de terres cultivables et autres.

On précise en plus que, selon le scénario de référence, la population devrait diminuer de plus de 50 % dans 23 pays entre 2017 et 2100 (dont au Japon, en Thaïlande, en Espagne et en Ukraine), mais de 48 % en Chine (dont la population passerait de 1,4 milliard à 732 millions). La population de l’Inde diminuerait de 21 %, mais resterait au-dessus d’un milliard (1,09 milliard par rapport à 1,38 milliard en 2017). Celle du Canada augmenterait de 22 % pour atteindre 44 millions (36 millions en 2017), mais uniquement grâce à l’immigration, car son taux de fécondité ne serait plus que 1,58 en 2100 (1,66 en 2017). On y discute aussi de l’effet des politiques natalistes, de l’automatisation (pour remplacer la main-d’œuvre déclinante) et de bien d’autres sujets. Les auteur.es concluent ainsi :

«L’avenir démographique n’est pas coulé dans le béton. Les politiques que les pays mènent aujourd’hui peuvent modifier la trajectoire de la fécondité, de la mortalité et des migrations. La taille et la composition de la population ne sont pas des facteurs exogènes dont les pays doivent tenir compte dans leur planification, mais plutôt des résultats qu’ils peuvent contribuer à orienter.»

Et alors…

Même si cette étude (et surtout ses annexes) est moins facile à lire que le livre Empty Planet, sa démarche est beaucoup plus rigoureuse et ses résultats bien plus satisfaisants. J’ai aussi apprécié que les auteur.es soulignent les limites méthodologiques de leurs modèles, tout en fournissant des prévisions pour tous les pays et toutes les régions. Mais, comme ils et elles le précisent en conclusion, des prévisions demeurent des prévisions. Même en développant des modèles rigoureux, on ne peut se baser que sur le passé pour prévoir l’avenir. Or, l’avenir ne se déroule jamais exactement comme le passé et comme on le prévoit, surtout quand la période de prévision est aussi longue (83 ans, ici). J’étais un peu déçu que les scénarios démographiques ne tiennent pas compte des scénarios environnementaux (ce que le Centre Wittgenstein semble faire selon ce qu’on lit dans l’étude), mais cela ajouterait un niveau de complexité difficile à incorporer à leurs modèles déjà très détaillés, et rendrait la lecture des résultats déroutante (avec 25 séries de résultats s’il y avait cinq scénarios de réchauffement climatique). Au moins, l’étude mentionne ce facteur et précise qu’il pourrait avoir un impact majeur sur les résultats. C’est déjà bien!

Détournement de science

20 juillet 2020

Détournement de scienceAvec son livre Détournement de science – Être scientifique au temps du libéralisme, Jean-Marie Vigoureux, professeur émérite de physique à l’Université de Bourgogne Franche-Comté, considère que «l’émergence d’une réelle science éthique et citoyenne requiert la remise en cause du libéralisme et la refondation de nos démocraties autour de l’idée d’un progrès véritable qui ne peut se concevoir que dans la justice et le partage»

Préambule – La science en questions : «C’est avec la double casquette de scientifique et d’être humain que je veux témoigner de mes questions et, sur certains points, dire mon désaccord, voire ma colère, en ce qui concerne le développement des sciences et celui de certaines de leurs applications». L’auteur déplore ensuite la dégradation de la qualité de l’enseignement en France, la marchandisation de la connaissance et le désintérêt des étudiant.es pour les matières scientifiques, et en donne des exemples. Il comprend toutefois la peur du développement scientifique et technique, car il n’est pas toujours positif et est parfois nocif. Il poursuit en analysant les principaux reproches qu’on fait à la science, parfois mérités, mais plus souvent injustifiés. Par exemple, il serait scientifiquement possible de vaincre la pauvreté et de limiter le réchauffement climatique, mais ce sont les décisions politiques qui font en sorte qu’on n’y parvient pas. À l’inverse, ce n’est pas parce que la science rend possible la fabrication de bombes atomiques qu’il faut en fabriquer et les utiliser.

Première partie – Trois siècles de quête de bonheur

1. L’utopie scientiste : L’auteur commence ce chapitre en analysant la question du droit au bonheur, surtout à travers la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen adoptée lors de la Révolution française. Il aborde ensuite :

  • l’idée que la raison est incarnée par la science;
  • les tentatives d’appliquer les principes de la physique à l’économie, la force de la gravité étant remplacée par la convergence des intérêts individuels;
  • l’importance des sciences (et des techniques) pour le développement économique;
  • l’association entre la science et le progrès, et, avec le scientisme, entre la science et le bonheur.

2. Du scientisme à la révolte : Au XIXe siècle, bien des économistes et philosophes considéraient normal et souhaitable que les pauvres se sacrifient pour le bien du reste de la société, surtout pour celui des riches, et que les enfants travaillent plus de 12 heures par jour même avant d’avoir huit ans. Cette situation a engendré des révoltes (notamment celle des canuts, les ouvriers tisserands de la soie) sévèrement réprimées (euphémisme).

3. La loi de la jungle : L’auteur se demande comment les principes du libéralisme et de la raison ont pu mener à ce niveau d’exploitation. Comme le reconnaissait Adam Smith lui-même, le rapport de force entre les ouvrier.ères, qui doivent vendre leur travail pour faire vivre leur famille, et les capitalistes, qui ne risquent que le niveau de leurs profits, est très inégal. En plus, avec la généralisation des machines, «le travail [auparavant] socialisant était devenu aliénant», et la science était un outil de cette aliénation.

La fin du XIXe siècle fut marquée par des «réformes pour introduire plus de justice sociale» (écoles, protection des pauvres, lois du travail, et autres), réformes qui ne seront malheureusement pas toutes appliquées. Pire, ces années seront suivies de deux guerres mondiales et de la Grande Dépression. La famine sévit encore aujourd’hui et les sociétés transnationales font revivre le colonialisme. L’auteur attribue ces tares (et bien d’autres) au système économique néolibéral et au laisser-faire qui l’accompagne (je simplifie). C’est la loi de la jungle, celle du plus fort qui n’a que faire de la justice et des droits du plus faible, loi qui ne peut être tempérée que par des institutions, comme l’État. Il en est de même quand on mise sur les comportements individuels pour régler des problèmes collectifs, comme le gaspillage de ressources, le travail des enfants, les rejets dans l’environnement ou la lutte au réchauffement climatique, plutôt que d’interdire aux entreprises d’offrir des biens qui causent ces conséquences. Et ce n’est pas la science qui peut régler ces problèmes, mais nous, collectivement.

4. Qu’en est-il du progrès? : Il demeure que nous «héritons de trois siècles de progrès scientifiques et techniques qui ont profondément modifié nos vies en portant remède à d’innombrables maux et en permettant, au moins dans nos pays, d’indiscutables avancées sociales». Doit-on se réjouir de ce progrès? Pour répondre, il faut tout d’abord s’entendre sur ce qu’on veut dire par «progrès», «croissance» et «bien-être», et analyser les liens entre ces trois concepts, ce qu’entreprend l’auteur. Il montre notamment que l’affaiblissement des liens entre les personnes, le gaspillage de ressources, la destruction de l’environnement, l’exploitation des populations des pays pauvres, l’obésité, les maladies et les décès dus aux pesticides et à la dégradation de l’environnement, et bien d’autres phénomènes ne sont pas du progrès et n’améliorent pas le bien-être, même s’ils peuvent contribuer à la croissance du PIB. «Cette course au progrès et à la croissance se trouve ainsi déconnectée de toute idée de bonheur, de service et d’utilité sociale». L’auteur poursuit en présentant des objets de recherche scientifique qui ne visent que le profit, en n’améliorant pas du tout le bien-être, et même en lui nuisant. Et il conclut :

«Il ne s’agit donc pas d’être contre le progrès, mais de reconnaître qu’une fausse notion de progrès est un obstacle au progrès véritable qui ne peut se concevoir que dans la justice et le partage.»

Deuxième partie – La science en otage

5. Où l’on découvre Rastapopoulos (mal) caché sous un masque de Pasteur : L’auteur se demande si cette attitude face à ce type de progrès n’est pas une nouvelle forme de scientisme, mais arrive plutôt à la conclusion que le problème est plutôt la recherche effrénée de croissance et de profits dans le contexte du néolibéralisme, phénomène qu’on peut aussi qualifier d’économisme. La science n’est plus le dieu, mais un outil utilisé pour l’économie telle que vue par les prêtres néolibéraux, qui tentent aussi de nous convaincre que leur religion est une science (prétention que l’auteur démolit habilement). Il donne d’ailleurs de nombreux exemples de recherches et de productions ne visant que les profits et négligeant leur utilité réelle pour la population.

6. La marchandisation de la science : «Le monde économique et financier ne se contente pas de se protéger derrière la science. Il lui impose aussi ses exigences par des règles contraignantes de productivité et de rentabilité à court et moyen termes». Cela s’observe dans les universités (et pas seulement pour la recherche), dans le domaine de la santé et dans d’autres services publics.

7. De quelques contrefaçons ordinaires de la science : La quantification atteint maintenant tous les domaines, de l’apport économique des pollinisateurs à la valeur économique d’un être humain, sans se préoccuper trop de la pertinence de l’indicateur retenu. L’auteur donne de nombreux exemples de quantifications bâclées, faites à partir de concepts erronés et de questionnaires biaisés, et analyse leurs conséquences (manipulation, fausses interprétations, banalisation, etc.). Il aborde aussi :

  • la différence entre l’analyse d’un.e expert.e et ses opinions, et entre cette analyse et la décision politique à prendre, décision basée sur bien plus de facteurs que ceux analysés par l’expert.e;
  • les limites de la science à résoudre tous les problèmes (avec, bien sûr, des exemples);
  • les conséquences à la fois positives et négatives des technologies (avec des exemples);
  • les qualités d’un.e bon.ne chercheur.e;
  • la privatisation de la recherche;
  • le culte du résultat (ou du produit fini) et le désintérêt pour le cheminement qui a permis ce résultat;
  • l’apport des devinettes (et d’autres stratégies) à l’apprentissage scientifique;
  • l’importance que les scientifiques et les intellectuel.les, dont ceux et celles des domaines liés à l’économie et à la finance, rendent compte de leurs travaux.

Troisième partie: À l’école de la science

8. De quelques valeurs de la pratique des sciences : La quête de connaissance «a deux aspects essentiels, l’un théorique, l’autre pratique». Le théorique est motivé par le désir de comprendre, le pratique par le besoin de développer des techniques nous permettant de mieux vivre. L’auteur aborde aussi :

  • l’émotion de la découverte, à la fois fascinante et inquiétante;
  • la difficulté de voir (ou d’entendre) autre chose que ce à quoi on s’attend;
  • l’importance de douter, d’avoir un esprit critique (qu’on doit distinguer de l’esprit de contradiction), de s’appuyer sur une méthode rigoureuse et de ne retenir que les théories qui sont réfutables;
  • la présence essentielle de l’éthique;
  • la recherche des relations de cause à effet (recherche qui manque trop souvent de rigueur);
  • la vérification des faits et des données;
  • le frein du néolibéralisme à la recherche de solutions aux graves problèmes actuels (pollution, dérèglement climatique, perte de la biodiversité, etc.).

Épilogue – S’il m’était possible de conclure : «On a cru longtemps que la science allait libérer l’être humain des tâches les plus pénibles pour lui permettre d’exprimer le meilleur de lui-même, de créer, partager, épanouir ses richesses propres». Si elle a contribué à alléger des tâches, elle en a créé d’autres et jamais les liens entre les gens n’ont été aussi faibles. «La science, que l’on aurait espérée au service du bonheur, fut alors détournée au service du pouvoir et de l’argent». Et le désespoir se répand, notamment chez les jeunes qui craignent que la Terre ne soit plus habitable d’ici quelques décennies. Cette situation n’est pas due à la science, «mais à une économie fondée sur l’égoïsme, l’individualisme et la cupidité». Ce n’est pas sur la nature qu’il faut prendre contrôle, mais sur cette façon d’utiliser la science. «La science peut nous aider à réaliser nos buts, mais elle ne peut en aucun cas nous indiquer quels doivent être ces buts». Et, pour éviter les catastrophes climatiques, écologiques et humanitaires, n’y a-t-il but plus enthousiasmant que «d’inventer ensemble un autre modèle de société : autres manières de vivre et d’être ensemble, autres façons de penser la ville, l’aménagement du territoire, l’organisation du travail; autres techniques à développer»?

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais avec réserves. Les thèmes abordés par l’auteur sont généralement intéressants et bien appuyés, même si je n’y ai vu rien de bien nouveau. Son style est clair et facile à lire, et ses objectifs sont on ne peut plus louables. En plus, l’auteur a le sens de la formule, comme on a pu le voir dans les citations que j’ai insérées dans ce billet. Par contre, ses propos sont parfois répétitifs et un peu décousus. On passe par exemple sans transition du XIXe siècle aux famines du XXIe dans la même page. Ce n’est qu’un des nombreux exemples qui m’ont parfois fait perdre le fil de ses présentations. Il en met aussi parfois plus que le client en demande, notamment quand il parle du phénomène bien réel des recherches trop souvent justifiées uniquement par le profit, comme beaucoup d’auteur.es qui défendent une thèse. Autre point négatif, les 210 notes sont à la fin du livre et sont composées aussi bien de références que de compléments d’information. Heureusement, je l’ai lu en format électronique!

Le marché du travail en juin 2020 et la COVID-19

16 juillet 2020

marché du travail juin et la COVID 19Après avoir analysé les données de mars, d’avril et de mai du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais maintenant commenter celles de juin, deuxième mois après le creux de l’emploi en avril dû aux mesures de confinement visant à limiter les dégâts de la COVID-19. On verra ici si ma prévision (pas très risquée…) d’un deuxième mois consécutif de reprise s’est réalisée.

Juin 2020 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 2 juillet pour juin 2020) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), dont les données sont publiées au Canada près de deux mois après celles de l’EPA. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent en général uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données de juin dernier par le BLS n’a pas fait exception, les articles que j’ai lus, dont celui-ci de Radio-Canada, ne retenant que l’ajout de «4,8 millions d’emplois» (sans mentionner que cette donnée vient de l’ES, voir la dernière colonne de ce tableau) et la baisse du taux de chômage de 13,3 % à 11,1 % entre mai et juin (sans mentionner non plus que cette donnée vient de la HS, voir la septième ligne de cet autre tableau), pensant probablement que ces deux données sont liées. Or, elles ne le sont pas.

Si on regarde plus attentivement les données de la dernière colonne du tableau de la HS, on verra que, selon les estimations de cette enquête, il se serait ajouté 4,9 millions (4 940 000, dans le tableau) en juin, soit 140 000 de plus qu’estimé par l’ES. Entre février et juin, cela nous donne une baisse de 14,7 millions d’emplois ou de 9,6 % selon l’ES et de 16,6 millions ou de 10,4 % selon l’HS. Notons que l’écart entre les hausses de juin de ces deux enquêtes est de loin le plus faible depuis mars. Ces écarts ne sont pas étonnants, car ces deux enquêtes comportent de nombreuses différences. Par exemple, les périodes de référence de ces deux enquêtes ne sont pas identiques (du 7 au 13 juin pour la HS et la période de paye incluant le 12 juin pour l’ES, période qui peut être hebdomadaire, aux deux semaines, bimensuelle ou mensuelle), et l’ES ne tient compte que des salarié.es non agricoles, excluant donc les travailleur.euses autonomes et les salarié.es agricoles.

Contrairement à la situation en mai, l’ampleur de la hausse de l’emploi, quoique plus importante que prévu, n’a pas causé de surprise. Il faut dire que le BLS a publié un billet  le 29 juin dans lequel on a appris qu’un certain nombre de personnes interrogées (que le BLS estime représenter un maximum de 4,9 millions de personnes!) ont été mal classées par les interviewers. Ainsi, des personnes qui auraient dû être considérées en mises à pied temporaire, donc en chômage, ont plutôt été classées comme inactives avec un motif «autres raisons», ou encore en emploi (mais avec 0 heure travaillée). En plus, le BLS ne peut pas corriger ces données, car il ne sait pas combien de personnes ont été classées inactives et en emploi, et combien ont été correctement classées comme inactives. Le BLS peut seulement espérer que les données de juin sont correctes, ce qui expliquerait une partie de la forte hausse de l’emploi et la baisse importante de personnes inactives (voir plus loin).

Les données de la HS permettent aussi de savoir le nombre de personnes qui perdent leur emploi qui sont considérées par le BLS en chômage ou inactives. En effet, si une personne sans emploi n’en cherche pas activement ou ne prévoit pas un rappel dans les quatre semaines qui suivent, elle sera considérée comme inactive (en plus des cas d’erreurs de classification…). Par contre, les données du tableau de la HS montrent que, en juin, le nombre de personnes en chômage a diminué deux fois plus fortement (3,24 millions) que le nombre de personnes inactives (1,55 million), alors qu’on aurait dû s’attendre à l’inverse si les erreurs avaient été corrigées. Les données de cet autre tableau de la HS nous montrent que le nombre de personnes en chômage a augmenté davantage que le nombre d’inactif.ives entre février et juin, soit de près de 12,0 millions par rapport à 5,2 millions. Si toutes ces personnes avaient satisfait aux critères du chômage, le taux de chômage en juin aurait atteint 13,9 % plutôt que 11,1 %, en hausse de 10,4 points de pourcentage plutôt que de 7,6 points depuis février (3,5 %). Notons que ce calcul montre une amélioration encore plus importante que du côté du taux de chômage officiel par rapport à avril, avec une baisse de 5,2 points de pourcentage (13,9 % en juin par rapport à 19,1 % en avril), plutôt que de 3,6 points (14,7 % et 11,1 %).

Juin 2020 au Canada

La semaine de référence de l’EPA pour le mois de juin était du 14 au 20 juin, soit une semaine après celle de la HS des États-Unis. Statistique Canada a d’ailleurs publié son communiqué sur les données de l’EPA du mois de juin une semaine après celui du BLS, soit le 10 juillet. Statistique Canada, comme dans ses communiqués pour les mois de mars, avril et mai, a publié plus d’informations qu’à l’habitude. On y apprend notamment que :

  • en raison d’une hausse de près de 950 000 emplois en juin (ou de 5,8 %), suivant celle de 300 000 emplois en mai, l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées a diminué d’environ 1,8 million ou de 9,2 % entre février et juin, baisse moins élevée qu’aux États-Unis (10,4 %, selon les données de la HS, la plus comparable à l’EPA);

  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de près de 1,3 million de personnes entre février et juin, malgré la baisse de 167 000 en juin, faisant passer le taux de chômage de 5,6 % en février à 12,3 % en mai (13,7 % en mai);

  • le nombre de personnes inactives a diminué de plus de 750 000 en juin, mais a augmenté de 560 000 personnes entre février et juin, faisant diminuer le taux d’activité de 65,5 % en février à 63,3 % en juin (61,4 % en mai); la baisse quatre à cinq fois plus élevée du nombre d’inactif.ives que du nombre de chômeur.euses en juin (750 000 par rapport à 167 000) montre que bien des inactif.ives sont retourné.es en emploi ou ont recommencé à en chercher;

  • les proportions de la hausse du chômage et de l’inactivité sur la hausse totale de ces deux données depuis février (soit 70 % et 30 %) étaient en juin identiques à celles observées aux États-Unis, mais très différentes de ces proportions entre février et mai (53 % et 47 %); cela confirme que beaucoup de personnes qui ont perdu leur emploi au Canada ont repris confiance;

  • alors que des «économistes tablaient, en moyenne, sur la création de 700 000 emplois et sur un taux de chômage de 12 %», le taux de chômage s’est situé à un niveau plus élevé que ces prévisions (12,3 %) même si la hausse de l’emploi a été bien plus forte que prévu (950 000); cela illustre bien la confusion entre l’inactivité et le chômage, car il est manifeste que ces économistes n’ont pas prévu une baisse aussi importante de l’inactivité;

  • si la hausse du chômage et de l’inactivité avait plutôt été uniquement une hausse du chômage, le taux de chômage en juin aurait atteint 14,7 % plutôt que 12,3 %, en hausse de 9,1 points de pourcentage plutôt que de 6,7 points depuis février (5,6 %); notons que la différence entre ces deux types de taux de chômage est passée de 5,6 points en mai (19,3 % et 13,7 %) à seulement 2,4 points en juin, autre conséquence de la forte baisse de l’inactivité;

  • en plus de la perte de 1,8 million d’emplois, Statistique Canada souligne que, parmi les personnes en emploi, 1,4 million de plus qu’en février (mais 800 000 de moins qu’en mai et 1,2 million de moins qu’en avril) ont travaillé moins de la moitié de leurs heures habituelles, parfois aucune;

  • selon le tableau 14-10-0289-01, le nombre d’heures travaillées a augmenté de 9,8 % en juin, faisant passer la baisse entre février et juin à 15,6 %, soit bien moins qu’entre février et mai (23,2 %) et qu’entre février et avril (27,7 %); alors que cette baisse entre février et avril était plus élevée que celle du nombre d’emplois de 12,0 points de pourcentage (27,7 % par rapport à 15,7 %), elle ne lui était supérieure que de 6,4 points entre février et juin (15,6 % par rapport à 9,2 %); cela montre que la baisse des heures travaillées a perdu environ la moitié de son impact entre avril et juin;

  • l’emploi à temps partiel a diminué près de deux fois plus entre février et juin (14,6 %) que l’emploi à temps plein (7,9 %), même si cette différence a grandement diminué en juin, en raison d’une hausse de 17,9 % de l’emploi à temps partiel et de seulement 3,5 % de l’emploi à temps plein;

  • selon le tableau 14-10-0286-01, le taux de chômage des jeunes âgé.es de 15 à 24 ans qui étudiaient à temps plein en mars et qui prévoyaient poursuivre leurs études à l’automne est passé de 12,9 % en juin 2019 à 33,13 % en juin 2020 (40,3 % en mai 2020) et leur taux d’emploi de 50,6 % à 38,6 % (27,4 % en mai 2020).

Juin 2020 au Québec

La semaine de référence de l’EPA suivait la reprise des activités à Montréal dans les commerces non essentiels (le 25 mai), dans les services de garde (premier juin), dans les salons de coiffure (le 15 juin), et hors de Montréal, dans les restaurants (le 15 juin, mais une semaine plus tard dans la région de Montréal, soit le 22 juin) ainsi que dans les centres commerciaux (le premier juin, mais seulement le 19 dans la région de Montréal). Au Québec :

  • malgré une hausse de près de 250 000 en juin (ou de 6,5 %), qui suit celle de 231 000 en mai, l’estimation de l’emploi en données désaisonnalisées a diminué d’environ 340 000 ou de 7,8 % entre février et juin (mais de 21,6 % chez les 15 à 24 ans, malgré une hausse de 16,5 % en juin);

  • cette baisse de 7,8 % est inférieure à celle observée dans le reste du Canada (9,6 %); le graphique qui accompagne ce billet montre d’ailleurs que la baisse au Québec était en juin la quatrième plus basse au Canada, après le Nouveau-Brunswick (2,9 %), le Manitoba (7,2 %) et la Saskatchewan (7,4 %), alors que le Québec avait connu la plus forte baisse entre février et avril (car il avait proportionnellement plus d’industries confinées au Québec que dans le reste du Canada);

  • 58 % de l’estimation de la baisse du nombre d’emplois observée entre février et avril (820 500 par rapport à 342 100 entre février et juin) a été annulée grâce aux hausses de mai et juin (230 900 et 247 500), proportion qui n’atteint que 35 % dans le reste du Canada; comme la baisse de l’emploi entre février et avril au Québec était la plus élevée du Canada, la hausse de l’emploi y a aussi été plus importante lors des déconfinements;

  • marché du travail juin et la COVID 19_1entre février et juin, l’emploi a diminué davantage chez les femmes (187 000 ou 8,9 %) que chez les hommes (156 000 ou 6,8 %), mais cet écart (2,1 points de pourcentage) s’est légèrement réduit en juin (2,4 points en mai, soit 14,7 % par rapport à 12,3 %);

  • si le nombre d’emplois a globalement diminué de 7,8 % entre février et juin, cette baisse fut de 9,6 % chez les employé.es (ou salarié.es) du secteur privé (malgré une hausse de 10,6 % en juin, car ces employé.es sont très présent.es dans les secteurs réouverts), de 3,6 % chez les employé.es du secteur public et de 6,0 % chez les travailleur.euses autonomes; notons que la catégorie des travailleur.euses autonomes est la seule à avoir connu une baisse de l’estimation de l’emploi en juin (de 2,2 %), baisse sans concentration industrielle notable; il faut dire que la marge d’erreur à 95 % du changement mensuel de l’emploi des travailleur.euses autonomes est deux fois plus fois plus élevée que cette baisse (25 200 par rapport à 11 700), selon le tableau 14-10-0288-01;

  • en raison de deux hausses consécutives de 29 % en mai et de 14 % en juin, le nombre d’heures travaillées en données non désaisonnalisées a diminué de seulement 5,9 % entre février et juin, baisse rendue à peine un peu plus forte que la baisse du nombre d’emplois en données non désaisonnalisées (3,8 %), alors qu’elle était beaucoup plus forte en avril (36 % par rapport à 19 %), selon les tableaux 14-10-0036-01 et 14-10-0022-01;

  • la hausse du nombre d’heures travaillées en données non désaisonnalisées en juin s’explique surtout par la hausse de 51 % de ces heures dans les services d’hébergement et de restauration (par rapport à une hausse de l’emploi de 31 %), de 30 % dans les autres services (10 %), de 33 % dans la construction (9 %) et de 26 % dans l’information, culture et loisirs (13 %), tous des secteurs déconfinés au moins partiellement en juin;

  • l’emploi à temps partiel en données désaisonnalisées a diminué beaucoup plus (16,8 %) entre février et juin que l’emploi à temps plein (5,8 %), même si cette différence a grandement diminué en juin, en raison d’une hausse de 26,4 % de l’emploi à temps partiel et de seulement 3,3 % de l’emploi à temps plein;

  • l’estimation du nombre de chômeur.euses a connu une hausse de 280 600 entre février et juin, malgré une baisse de 244 100 entre avril et juin (ou de 33 %, dont 118 400 en juin), faisant passer le taux de chômage de 4,5 % en février à 10,7 % en mai, en baisse de 6,3 points de pourcentage par rapport à avril (17,0 % et 13,7 % en mai);

  • l’estimation du nombre de personnes inactives a augmenté de 83 000 entre février et juin, malgré des baisses de 101 400 en mai et de 123 300 en juin, faisant diminuer le taux d’activité de 64,7 % en février à 63,6 % en juin, en hausse de 1,7 points de pourcentage par rapport à mai et de 3,2 points par rapport à avril (61,9 % en mai et 60,4 % en avril);

  • si l’ajout d’inactif.ives avait plutôt été un ajout de chômeur.euses (bref, si ces personnes avaient dit avoir cherché un emploi ou prévoir un rappel dans moins de cinq semaines), le taux de chômage aurait atteint 12,3 %, soit 1,6 point de pourcentage de plus que le taux officiel (10,7 %); notons que cet écart était de 5,6 points en avril (22,5 % et 17,0 %)

  • le taux de chômage des jeunes âgé.es de 15 à 24 ans qui étudiaient à temps plein en mars et qui prévoyaient poursuivre leurs études à l’automne est passé de 10,8 % en juin 2019 à 27,4 % en juin 2020 (37,1 % en mai 2020) et leur taux d’emploi de 59,1 % à 50,7 % (35,0 % en mai 2020); étrangement, leur taux d’activité était plus élevé en juin 2020 (69,4 %) qu’en juin 2019 (66,2 %); on voit que, même si cette situation est bien moins bonne qu’en 2019, elle s’est grandement améliorée entre mai et juin 2020.

Les proportions de la hausse du chômage et de l’inactivité sur la hausse totale de ces deux données, soit 77 % et 23 %, sont passablement différentes de ces proportions pour le reste du Canada, soit 68 % et 52 % et pour les États-Unis, soit 70 % et 30 %, ce qui montre que les personnes qui ont perdu un emploi au Québec ont plus souvent (77 % par rapport à 68 % dans le reste du Canada) répondu chercher un emploi ou prévoir un rappel dans moins de cinq semaines. Ainsi, alors que l’écart entre le taux de chômage officiel au Québec et dans le reste du Canada était en juin de 2,1 points de pourcentage (12,8 % et 10,7 %), l’écart entre leur taux de chômage ajusté en fonction de la hausse de l’inactivité était de 3,2 points (15,5 % et 12,3 %). Cela montre à quel point il faut faire preuve de prudence quand on analyse les données sur le chômage, surtout au cours d’une période comme celle-ci.

Il est aussi possible que la désaisonnalisation des données soit douteuse cette année, car les mouvements de l’emploi sont dus en grande majorité à un phénomène non saisonnier, soit la fermeture et la réouverture de secteurs jugés non prioritaires. Par exemple, les taux de chômage en juin des hommes et des femmes étaient presque égaux en données désaisonnalisées (10,7 % et 10,8 %), mais nettement plus élevés chez les femmes en données non désaisonnalisées (10,6 % par rapport à 9,5 %). Alors que la différence entre les deux taux de chômage (désaisonnalisées et non désaisonnalisées) des hommes était en juin 2020 de 1,2 point de pourcentage, elle ne l’était que de 0,6 point en juin 2019. Pourtant, l’effet de la saisonnalité ne peut pas être deux fois plus important en 2020 qu’en 2019! Bref, voilà bien une autre incertitude dont on doit tenir compte pour interpréter correctement ces données, surtout celles qui touchent les secteurs les plus saisonniers.

Je me suis posé beaucoup de questions dans mes billets sur les données de mars, d’avril et de mai de l’EPA sur la baisse de 72 600 emplois (baisse de plus de 24 %) entre février et mars dans les services d’enseignement, baisse ramenée à 54 900 en avril, puis à 19 700 en mai, pendant que les données beaucoup plus fiables de l’EERH (car sans marges d’erreur) de mars montraient plutôt une baisse de seulement 3000 emplois ou de 0,9 %, puis de 35 000 entre février et avril, s’approchant de la baisse de 54 900 des estimations de l’EPA ce mois-là. Voilà que, en raison d’une hausse de 9400 emplois en juin, la baisse entre février et juin n’était plus que de 10 300 (ou de 3,2 %). S’il est possible que la réouverture des écoles à Montréal puisse expliquer au moins en partie cette hausse, elle montre probablement aussi un troisième ajustement consécutif par rapport à la baisse douteuse de mars. En effet, les personnes travaillant dans les écoles réouvertes sont pour la plupart demeurées en emploi au cours des mois précédents (sauf possiblement des enseignant.es suppléant.es et d’autres employé.es non permanent.es). On verra à quel point cette hausse est bien réelle quand les données de l’EERH sur le mois de juin paraîtront, soit dans six semaines (ou sept pour la parution de mon billet). Mais, les choses semblent s’être remises en place.

En tenant compte de cette réserve qui illustre bien les marges d’erreur importantes des estimations de l’EPA, je présente dans le graphique qui suit (tiré des données du tableau 14-10-0355-01) les industries dont les estimations d’emploi ont le plus augmenté entre mai et juin, et celles dont les estimations d’emploi ont le plus diminué entre février et juin.

marché du travail juin et la COVID 19_2

Les six hausses les plus importantes entre mai et juin 2020 se sont observées dans des industries dont les activités ont repris au moins en partie entre les semaines de références de l’EPA de ces deux mois. Ces six hausses représentent en tout 83 % de la hausse totale entre ces deux mois, soit 204 600 emplois sur 247 500 :

  • le commerce de gros et de détail (hausse de 50 900 emplois ou de 9 %);
  • les soins de santé et d’assistance sociale (36 500 ou 6,4 %);
  • les services d’hébergement et de restauration (34 700, ou 27 %);
  • le transport et l’entreposage (29 900, ou 16 %);
  • les services aux entreprises, services relatifs aux bâtiments et autres services de soutien (27 900, ou 20 %);
  • la construction (24 700, ou 11 %).

Les sept baisses les plus importantes entre février et juin 2020 représentent en tout 84 % de la baisse totale entre ces deux mois, soit 288 000 emplois sur 342 000 :

  • les services d’hébergement et de restauration (baisse de 102 300, ou de 39 %, malgré la hausse de près de 35 000 en juin);
  • la fabrication (35 600 ou 7 %, malgré une hausse de plus de 23 000 en juin);
  • l’information, la culture et les loisirs (33 700, ou 18 %);
  • les autres services (33 100 ou 19 %);
  • le transport et l’entreposage (28 400, ou 12 %, malgré une hausse de près de 30 000 en juin);
  • la construction (27 500, ou 10 %, malgré une hausse de près de 25 000 en juin);
  • le commerce de gros et de détail (27 400, ou 4 %, malgré une hausse de près de 51 000 en juin).

Comme l’exemple de l’enseignement le montre bien, il faut prendre ces niveaux de hausses et de baisses avec des pincettes. On notera que quatre des six industries dont les estimations d’emploi ont le plus augmenté entre mai et juin se retrouvent aussi parmi les sept industries dont les estimations d’emploi ont le plus diminué entre février et juin (construction, transport, commerce de gros et de détail, et hébergement et restauration). Bref, les industries qui ont été les plus touchées par le confinement sont celles qui bénéficient le plus des réouvertures, ce qui est bien normal!

Et après?

À quoi s’attendre pour les prochains mois? Sûrement à une nouvelle hausse de l’emploi en juillet (la semaine de référence pour ce mois est cette semaine, soit du 12 au 18 juin) au Québec et au Canada en raison de la reprise des activités dans d’autres secteurs (restaurants et centres commerciaux à Montréal, bars et autres), et espérons au cours des mois suivants, si le nombre de cas, d’hospitalisations et de décès dus à la COVID-19 ne repart pas trop en hausse. Bref, il n’y a rien de certain, comme toujours avec cette crise!

Aux États-Unis, la situation est plus complexe. Si certains États ont poursuivi le déconfinement après la semaine de référence de la HS et de l’ES (comme celui de New York), d’autres ont au contraire reconfiné des secteurs (comme la Californie, le Texas et la Floride) en raison de la forte hausse du nombre de personnes atteintes de la COVID-19. Cela dit, le nombre de prestataires de l’assurance-chômage a continué à diminuer, même si à un rythme assez lent. On verra le résultat de ces facteurs opposés le mois prochain! En tout cas, la plus forte baisse de l’emploi aux États-Unis qu’au Québec et la possibilité d’un arrêt de la reprise dans ce pays devraient faire réfléchir les personnes qui demandent un déconfinement plus rapide au Québec.

Et alors…

Ce billet a permis de constater, comme les précédents, la grande adéquation entre les mouvements de l’emploi, surtout par industrie, et les décisions gouvernementales. Par exemple, les hausses les plus importantes des estimations de l’emploi ont toutes eu lieu dans des industries qui ont repris leurs activités. Il est presque inutile dans ce genre de situation d’analyser des facteurs macroéconomiques, ce que je faisais souvent auparavant dans mes billets sur les données du marché du travail.

Encore une fois, on a pu constater l’inadéquation du taux de chômage comme seul indicateur de la situation sur le marché du travail. S’il n’y a rien de nouveau à ce constat, les limitations à l’interprétation à donner au taux de chômage ressortent encore plus dans une situation comme celle qu’on vit, alors que les hausses du chômage et de l’inactivité se confondent plus que jamais. Notons toutefois que l’importance relative de l’inactivité a diminué en juin, encore plus au Québec que dans le reste du Canada et aux États-Unis, reflet d’un gain de confiance dans les possibilités de retrouver un emploi. On pourrait dire que ce facteur a ralenti la baisse du taux de chômage en juin, mais je trouve plus exact de dire qu’il a plutôt fait diminuer sa hausse au cours des mois précédents!

On a aussi constaté ce mois-ci la diminution importante de l’écart entre la baisse des heures travaillées et celle du nombre d’emplois, des milliers de personnes étant auparavant payées sans travailler ayant repris le travail et d’autres ayant pu augmenter leurs heures de travail. Finalement, je tiens à souligner que la hausse rapide de l’emploi et surtout des heures travaillées en juin au Québec et dans le reste du Canada semble indiquer que le marché du travail pourrait se rétablir rapidement si la crise se terminait. Mais, terminée, elle ne l’est pas! Continuons donc à suivre les consignes de la sécurité publique si on veut qu’elle se termine le plus rapidement possible et surtout qu’elle ne revienne pas. Alors, gardez vos distances, lavez-vous les mains et mettez un masque quand vous sortez de chez vous!

Nouvelle ordonnance

13 juillet 2020

Nouvelle ordonnanceAvec son livre Nouvelle ordonnance – Quatre siècles d’histoire de la pharmacie au QuébecJohanne Collin, sociologue, historienne et professeure à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal «rend compte de l’évolution des conceptions scientifiques et populaires de la santé, allant de pair avec l’évolution des médicaments et de la profession de pharmacien».

Préface : Le journaliste scientifique Yanick Villedieu souligne notamment la «grande richesse de documentation et de références», de «cette minutieuse histoire de la pharmacie au Québec», puis brosse un rapide portrait de ce qui nous attend dans les pages qui suivent.

Introduction : Après les remerciements d’usage et une note sur la terminologie utilisée, l’autrice présente les sources qu’elle a consultées et nous avertit des choix qu’elle a dû faire.

1. Apothicaires et pharmaciens européens (du XIIIe au XVIIIe siècle) : La discipline pharmaceutique remonte en fait à l’Antiquité, origine de la théorie des humeurs qui gardera une forte influence jusqu’au XIXe siècle. L’autrice aborde aussi :

  • l’apport des médecins arabes;
  • le passage de l’alchimie à la chimie, surtout à partir du XVe siècle;
  • les premiers recueils de médicaments (ou pharmacopées) au XVIIe siècle;
  • l’évolution des fonctions des apothicaires (et autres vendeurs de médicaments) français et britanniques.

2. Maladies, médecine et pharmacie en Nouvelle-France : L’utilisation des médicaments était déjà répandue en Amérique avant l’arrivée des Européen.nes. D’ailleurs, une partie des connaissances des Autochtones en la matière sera transférée aux Européen.nes, quoique ces dernier.ères les acceptaient avec méfiance. Comme il y avait peu d’apothicaires en Nouvelle-France, l’évolution de la pharmacie fut fortement intégrée à celle de la médecine. L’autrice aborde aussi :

  • la virulence des épidémies, surtout de variole et de typhus, aux XVIIe et XVIIIe siècles;
  • la vie de Louis Hébert, à l’origine apothicaire, mais agriculteur en Nouvelle-France; son apport en pharmacie fut surtout d’avoir envoyé en France des plantes médicinales utilisées par les Autochtones;
  • le rôle des apothicaireries religieuses.

3. Des apothicaires aux chemists and druggists (1788-1831) : Une ordonnance royale, adoptée en 1788, ajoute au corps médical réglementé les chemists and druggists (profession britannique dont l’autrice considère l’appellation intraduisible), dont les fonctions sont semblables à celles des apothicaires. L’autrice explique que de nombreux membres de cette profession se sont établis au Québec après la Conquête, donc à partir de 1763. Malgré cette réglementation, les pratiques illégales «continuent d’être importantes tout au long du XIXe siècle», comme elle le montre bien avec de nombreux exemples de récriminations des professionnels formés et de poursuites en cour. Elle aborde aussi les exigences et distinctions entre les professions médicales (surtout médecins, chirurgiens et apothicaires-druggists) et l’évolution de leur nombre entre 1788 (50) et 1831 (208).

4. L’éveil d’une profession (1832-1875) : Encore plus que la population, les effectifs d’apothicaires-druggists augmentent fortement au XIXe siècle, atteignant 73 en 1870, dont seulement 20 francophones, souvent des candidats à la médecine qui ont échoué leur examen d’entrée. Certains commerces de médicaments de l’époque commencent à offrir d’autres marchandises dans leurs magasins. L’autrice aborde aussi les événements et les débats entourant la naissance de l’Association pharmaceutique de la province de Québec en 1870 «faisant de la profession un corps autonome», avec 105 membres (dont une trentaine de francophones et au moins deux femmes), et l’adoption de la Loi de pharmacie en 1875.

5. Remèdes secrets et consommation médicamenteuse au tournant du XIXe  siècle : À une époque où «les épidémies, indissociables des piètres conditions de vie et d’hygiène» sont une des principales causes de décès et en raison de l’impuissance de la médecine à soigner les personnes atteintes, on assiste à «la prolifération des remèdes secrets et «miraculeux» qu’une abondante publicité, souvent peu scrupuleuse, fait connaître» (visant aussi le «traitement des maux chroniques durables ou douloureux qui, sans nécessairement conduire à la mort, accompagnent le quotidien des populations»). Devant leur popularité et leurs effets souvent nocifs (et même mortels, notamment pour les bébés et les enfants), l’État décidera de réglementer leur fabrication et leur vente (lois adoptées en 1875, 1884, 1885, 1890, 1908 et 1919). L’autrice aborde aussi :

  • les avancées de la médecine et de la pharmacologie;
  • la recherche de thérapies plus «douces», dont l’homéopathie (rien de nouveau sous le soleil!);
  • les prétentions d’un bon nombre de ces remèdes et leurs techniques de vente;
  • la composition de ces remèdes, dont souvent de l’alcool et des stupéfiants.

6. La mise en place des institutions d’enseignement (1868-1930) : La Loi de pharmacie de 1875 oblige les candidat.es à la profession à réussir une formation commune, mais elle est offerte par un seul établissement anglophone, le Montreal College of Pharmacy, même si les francophones y sont majoritaires dès 1888. C’est d’ailleurs cette année-là que les premiers cours en français sont offerts, mais dans quelques matières seulement, puis en 1895 pour tous les cours. Ce n’est qu’en 1906 qu’est créée l’École de pharmacie Laval à Montréal (par la suite associée à l’Université de Montréal lors de sa création en 1920), ce qui pousse le Montreal College of Pharmacy à s’affilier à l’Université McGill en 1917. Ce département de pharmacie fermera en 1930 en raison de la baisse des effectifs. À Québec, les cours de pharmacie étaient offerts par la Faculté de médecine de l’Université Laval jusqu’en 1924, alors qu’est créée l’École de pharmacie de l’Université Laval.

7. Formation et encadrement des effectifs pharmaceutiques dans la première moitié du XXe siècle : Au cours de la première moitié du XXe siècle, la formation et les exigences pour accéder à la profession ont grandement évolué, ainsi que les conditions au plein exercice. Dans ce contexte, l’École de pharmacie de l’Université de Montréal devient une faculté en 1942. Malgré cela, les effectifs étudiants ont diminué de 1920 à 1940, probablement en raison de la hausse des exigences et de la crise économique, avant de repartir en hausse. L’autrice aborde aussi :

  • le profil des étudiant.es, surtout selon la provenance et le sexe (peu de femmes; on leur interdit même l’accès à la profession de 1919 aux années 1930);
  • l’évolution des programmes et la durée des études.

8. La pratique pharmaceutique dans la première moitié du XXe siècle : Au début de ce siècle, la pratique des pharmacien.nes diplomé.es se concentre à Montréal et dans les principales villes, la vente de médicaments par des médecins, des épiciers et des colporteurs (souvent associés à des entreprises pharmaceutiques) étant permise dans le reste du Québec. La situation s’améliore au cours de cette première moitié de siècle, mais plus de 60 % d’entre eux (et de quelques «elles») exercent à Montréal et moins de 10 % à Québec. Dans les années 1950 et 1960, la possibilité pour des médecins de vendre des médicaments sera restreinte. Malgré cela, les pharmacies étendent la gamme de produits qu’ils vendent, dont ceux du tabac. L’autrice aborde aussi :

  • les démarches avortées de l’Association pharmaceutique pour obtenir l’exclusivité de la vente des remèdes brevetés;
  • les figures publiques de pharmaciens (comme Jean Narrache et le Pharmachien);
  • diverses tentatives de regroupement des pharmaciens, certaines réussies, d’autres non;
  • le développement de l’industrie pharmaceutique canadienne et québécoise.

9. La crise de la profession : Après la Deuxième Guerre mondiale, «l’arsenal thérapeutique connaît alors une croissance fulgurante» («plus de 90 % des médicaments prescrits en 1966 n’existaient pas encore en 1945»), entraînant des modifications aux programmes de formation et à la pratique de la pharmacie. De plus, «le commercialisme que plusieurs déplorent déjà dans les années 1930 prend alors des proportions jusque-là insoupçonnées, au point de dévaloriser grandement l’image de la profession». Cette tendance à la commercialisation et à l’agrandissement des succursales s’est accentuée dans les années 1970 «avec l’arrivée des Jean Coutu, Cumberland et Pharmaprix». Cette commercialisation, la simplification de leurs tâches (les pharmacien.nes n’ont plus à préparer les médicaments, les produits arrivant maintenant prêts à être utilisés à la pharmacie) et les ristournes remises aux client.es ternissent l’image des pharmacien.nes et remettent même en cause la pertinence de leur statut professionnel.

10. Vers une redéfinition de la profession de pharmacien : Les pharmacien.nes d’établissement de santé, d’industrie, de commerces de détail et salarié.es d’officine forment des associations pour améliorer leurs conditions de travail et pour défendre leurs autres intérêts spécifiques, dans un contexte de changements majeurs dans le financement des services de santé, dont la création du programme d’assistance-médicament (à l’intention des bénéficiaires de l’aide sociale et des personnes âgées les plus pauvres) qui touche directement cette profession. L’autrice aborde aussi :

  • la féminisation de la profession (les femmes deviennent majoritaires au baccalauréat en 1972-1973 et forment plus de 70 % des étudiant.es en 1984-1985);
  • le virage vers la pharmacie clinique, au début en milieu hospitalier, puis en pharmacie communautaire, virage consacré lors de la refonte de la Loi sur la pharmacie en 1973.

11. La pharmacie clinique – de la théorie à la pratique : Ce chapitre porte sur l’implantation du concept de pharmacie clinique dans la formation et dans les milieux de travail. L’autrice y aborde notamment :

  • la grève des étudiant.es en pharmacie en 1975 pour accélérer les changements au programme en fonction du concept de pharmacie clinique; les étudiant.es auront gain de cause, mais la transition douloureuse entre l’enseignement traditionnel et le nouveau se fera graduellement, se terminant dans les années 1990 et même 2000;
  • les revendications salariales des pharmacien.nes salarié.es;
  • la croissance des grandes chaînes et les réactions des pharmacien.nes indépendant.es;
  • la politique d’accès aux médicaments en vente libre, avec des changements adoptés en 1977 et en 1990;
  • la négociation des honoraires des pharmacien.nes dans le cadre de l’assurance médicaments en 1985, en 1991 et en 1995;
  • l’interdiction de la vente de tabac dans les pharmacies adoptée en 1994 après des années de débats;
  • la pratique pharmaceutique en établissement de santé;
  • l’impact de la création du régime universel d’assurance médicaments en 1997;
  • la pénurie de pharmacien.nes, surtout en établissement de santé, mais aussi en pharmacie communautaire vers la fin des années 1990.

12. L’avènement des soins pharmaceutiques : De 2000 à 2015, on observe «une amplification des problèmes de financement et d’accès au système de santé». Comme le titre de ce chapitre l’indique, l’autrice explique en quoi l’avènement du concept de soins pharmaceutiques (qui définit «le rôle distinct et la responsabilité professionnelle qui incombe aux pharmaciens dans l’équipe de santé») a débouché sur la transformation du programme de baccalauréat en un doctorat professionnel en 2007. Parallèlement, les commissions Clair en 2000 et Bernier en 2001 ont émis des recommandations portant sur les services de santé et les services sociaux, et sur les professions de la santé et des relations humaines qui ont fortement influencé la Loi modifiant le Code des professions et d’autres dispositions législatives dans le domaine de la santé adoptée en 2002. Les parties de cette loi touchant les pharmacien.nes ont toutefois connu de nombreux problèmes d’applications (ordonnances collectives, partage du dossier médical, etc.).

Puis, en 2011, la Loi sur la pharmacie a été modifiée encore une fois, avec une entrée en vigueur retardée à 2015 en raison des négociations nécessaires avec le Collège des médecins pour certains des sept nouveaux actes qui leur ont été autorisés. En plus, le gouvernement a aussi modifié dans une loi budgétaire adoptée sous le bâillon en 2015 le mode de rémunération des pharmacien.nes, refusant de rémunérer trois des sept nouveaux actes! Ce n’est qu’en 2018 que ces trois actes le seront.

Conclusion : L’autrice récapitule les grandes lignes des chapitres précédents. Elle mentionne ensuite quelques éléments qui freinent le développement de la profession, soit «l’association étroite et spontanée entre commerce et profession», les «luttes de territorialité» (surtout avec les médecins, mais aussi avec les autres détaillants qui offrent des médicaments en vente libre), le mode de rémunération (qui ralentit l’implantation des soins pharmaceutiques) et la pénurie de pharmacien.nes. «Toutes ces dynamiques interreliées créent une sorte de ressac dont il leur faudra sans doute s’affranchir pour qu’ils puissent jouer pleinement leur rôle dans l’avenir».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre est beaucoup plus détaillé que celui que j’ai présenté sur le même sujet il y a deux ans, soit Curieuses histoires d’apothicaires de Gilles Barbeau (que l’autrice cite d’ailleurs) et le complète bien. Il est fascinant de constater comme cette profession qu’on croit bien connaître a connu autant de virages. En fait, si j’ai un reproche à faire à ce livre, c’est justement l’abus de détails. Beaucoup de ces détails sont intéressants, mais j’ai trouvé par exemple superflu et ennuyant d’y lire les noms des premiers apothicaires-druggists, des professeur.es, des dirigeant.es de l’Ordre et des départements universitaires, et même de quelques diplômé.es, avec parfois en plus leur biographie. L’autrice a pourtant consacré deux annexes aux noms des directeur.trices et doyen.nes des écoles et faculté, et aux président.es des nombreux organismes qui ont représenté les pharmacien.nes et qui les ont encadré.es. C’était bien suffisant! En fait, quelques pages auraient ainsi pu être retranchées des plus de 400 qu’il contient. Je tiens par contre à souligner le style clair de l’autrice qui sait rendre intéressantes même les parties plus rébarbatives de cette histoire. De même, les photos et documents historiques qui sont insérés aux chapitres sont intéressants et ajoutent au plaisir de la lecture. Autre bon point, les 914 notes sont en bas de page.