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Maternité, la face cachée du sexisme

16 octobre 2017

Avec son livre Maternité, la face cachée du sexisme : plaidoyer pour l’égalité parentale, Marilyse Hamelin se demande «Pourquoi les mères sont-elles encore considérées comme LE parent par défaut ?». Selon elle, «il n’y aura pas d’égalité des chances tant que la majorité des responsabilités parentales échoira aux femmes».

Introduction – Jours de colère : L’auteure explique le contexte qui l’a amenée à entreprendre la rédaction de ce livre. Elle se désole de l’écart qui existe encore entre la situation actuelle et une véritable égalité des chances entre les hommes et les femmes. Elle attribue la majeure part de cet écart à la maternité et même à la simple possibilité qu’une femme ait des enfants (même si elle n’en a pas et n’en aura jamais).

1. Maternité et marché du travail – le règne de la discrimination : L’auteure donne de nombreux exemples de femmes qui ont perdu la responsabilité de dossiers, la «confiance» d’un employeur, un poste et même un emploi pour avoir décidé d’avoir un enfant, ou qui ont été écartées d’un poste ou d’une promotion parce qu’elles «risquent» d’en avoir uniquement parce qu’elles sont des femmes. Elle explique ensuite que le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) est un pas dans la bonne direction, mais qu’il est insuffisant, qu’il devrait être bonifié et que les travailleuses qui l’utilisent, surtout celles qui ont un emploi précaire, devraient être mieux protégées.

2. Pourquoi la mère est-elle encore considérée comme le parent par défaut ? : Non seulement les femmes accomplissent la grande majorité des tâches liées aux soins des enfants (l’auteure parle de 70 %, en citant les données de l’Enquête sociale générale de 2005; ce taux serait passé à un peu moins de 65 % en 2015 selon les données du tableau cansim 113-0004, une amélioration bien faible et bien lente accompagnée d’une hausse du temps de travail des femmes, ce qui a entraîné une légère réduction de leur temps libre), mais les gouvernements s’adressent toujours à elles pour ces questions et leur versent d’ailleurs les allocations pour enfants, institutionnalisant leur statut de parent principal. Il en est de même des services sociaux et communautaires, et des sites Internet offrant des conseils ou des services de soins aux enfants, qui s’adressent presque toujours aux femmes, rarement aux hommes ou aux hommes et aux femmes.

L’auteure poursuit en abordant :

  • la charge mentale liée à la responsabilité de devoir tout planifier pour la famille, charge supportée presque uniquement par les femmes;
  • la normalité des soins apportés par les femmes face à leur aspect extraordinaire quand ce sont des hommes qui les apportent (même si ces soins portent très souvent sur les formes de tâches les plus agréables à assumer, comme de jouer avec les enfants);
  • l’imposture de l’inné («on ne naît pas femme, on le devient»);
  • «la pression exercée sur les femmes pour devenir LA mère parfaite».

3. Les pères qui s’impliquent; obstacles et préjugés : Les hommes aussi peuvent subir des pressions s’ils s’éloignent du modèle du mâle pourvoyeur et tentent de s’impliquer davantage dans les soins aux enfants. Ces pressions viennent aussi bien des cercles sociaux et des employeurs (des hommes aussi, même si cela arrive moins souvent que chez les femmes, ont déjà perdu des postes, des promotions et des emplois pour avoir pris des congés de paternité «trop longs», entre autres), que de l’école et des services sociaux. Pour favoriser une véritable implication des pères, l’auteure recommande comme premier pas un meilleur partage du congé parental.

4. Le partage du congé parental, une mesure radicale ? : L’auteure raconte au début de ce chapitre les démarches et pressions qui ont mené à la création du RQAP, particulièrement à celle d’un congé de paternité non transférable à la mère pour inciter les pères à prendre ne serait-ce que quelques semaines de congé lors de la naissance d’un enfant. Même si la création de ce congé fut un succès (80 % des pères le prennent), sa courte durée (trois ou cinq semaines, selon le pourcentage de remboursement) ne permet pas vraiment à faire en sorte que la mère ne soit plus considérée comme le parent par défaut. Or, seulement le tiers des pères utilisent une partie du congé parental partageable de 32 semaines et souvent pour une très courte période.

L’auteure présente aussi des formules encore plus complètes de congés non partageables en vigueur dans quelques pays d’Europe et nous fait part des réactions négatives du président du Conseil du patronat (ce qui est déplorable, mais pas étonnant) et du président de l’Ordre des conseillers en ressources humaines (ce qui est franchement honteux) face à la possibilité que ces formules soient adoptées au Québec. L’auteure présente ensuite différentes opinions sur l’option idéale de la durée des congés non transférables et transférables. Disons seulement que la seule recommandation unanime touche la nécessité de prolonger le congé de paternité non transférable, manifestement trop court avec ses cinq semaines comme c’est le cas actuellement (ou pire, avec ses trois semaines si on demande le taux de remplacement de revenu majoré à 75 % plutôt qu’à 70 %…). Finalement, elle propose d’autres bonifications au RQAP, notamment une hausse du taux de remboursement pour les personnes à faible salaire.

5. Plus égalitaires, les parents de la génération Y ? : À l’aide de quelques témoignages et des faits présentés dans les précédents chapitres, l’auteure constate que les femmes retirent en général beaucoup moins de satisfaction de leur relation de couple hétérosexuel que les hommes. Elle se demande si les femmes n’endurent pas cette situation en grande partie parce que la société leur a inculqué dès leur plus jeune âge la croyance que la maternité est une condition nécessaire pour qu’elles se réalisent et qu’elles ont donc besoin d’un géniteur (je simplifie). Et lorsqu’elles reproduisent «trop» ce modèle, on leur reproche d’être trop contrôlantes, d’être des «Germaine»! L’auteure conclut ce chapitre en montrant à quel point les changements de mentalité sont lents et que les progrès ne peuvent donc être que graduels.

Conclusion – «Des changements nécessaires» : L’auteure aimerait être optimiste, mais comme les mentalités doivent évoluer pour que les institutions changent, on ne peut pas s’attendre à ce que les inégalités entre les hommes et les femmes disparaissent rapidement. Elle conclut en revenant sur les recommandations qu’elle a faites tout au long du livre.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce petit livre m’a agréablement surpris. On pourrait craindre que la thèse de l’auteure, qui est d’attribuer les inégalités entre les hommes et les femmes à un facteur prédominant, la maternité, soit réductrice, mais non, pas du tout. Elle sait en effet bien ramasser les différents aspects de la question pour au bout du compte livrer un argumentaire très solide et très complet. Elle est peut-être en colère de cette situation, mais pas amère et tout à fait lucide (et solidaire!). En plus, son écriture est agréable et ses sources solides et pertinentes. Et les notes fréquentes et souvent substantielles sont en bas de page! Bravo!

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La viabilité financière du Québec et du Canada

13 octobre 2017

Les médias ont été nombreux à souligner la parution du dernier rapport du Directeur parlementaire du budget (DPB) sur la viabilité financière. Si l’article du Devoir m’a paru assez juste (expliquant très bien le sens du concept de viabilité financière), celui de Radio-Canada (en fait de la Presse canadienne, comme celui de La Presse) était laconique et celui de TVA (en fait de l’Agence QMI) carrément teinté politiquement (applaudissant l’impact des politiques d’austérité du gouvernement du Québec). On voit que ce rapport peut mener à toutes sortes d’interprétations. J’ai donc décidé de le lire pour pouvoir comprendre quel sont en fait les messages qu’on doit en retenir. En plus du rapport comme tel, j’utiliserai aussi pour rédiger ce billet les données fournies par le DPB dans les classeurs accessibles sur cette page.

Viabilité financière

Hélène Buzetti explique finalement mieux le concept de viabilité financière dans son article que ne le fait le rapport du DPB :

«La viabilité financière est un concept économique qui ne signifie pas qu’une entité gouvernementale est en équilibre budgétaire. Loin de là. Il s’agit plutôt de calculer si le niveau d’endettement d’un gouvernement (sa proportion par rapport à la taille de l’économie) restera le même au cours des 75 prochaines années considérant les niveaux actuels de revenus et de dépenses et les projections démographiques [et économiques]. Si le pourcentage d’endettement projeté reste le même, on dit qu’il y a viabilité financière. Si le pourcentage est appelé à diminuer, alors on dit que le gouvernement a une marge financière.»

Avec une telle définition, il est clair qu’il faut faire attention aux conclusions qu’on peut tirer d’un tel exercice, qui vise à estimer la viabilité financière de 2017 à 2091 des politiques budgétaires actuelles des gouvernements fédéral et provinciaux. D’ailleurs, si cet exercice était précis, le DPB n’aurait pas besoin de le mettre à jour chaque année! La nouveauté de son rapport de 2017 est d’avoir diffusé des estimations pour chaque province plutôt que seulement pour l’ensemble de ce qu’il appelle les administrations infranationales (provinces et territoires). Cela nous permet d’examiner les résultats pour chaque province. Dans ce billet, je présenterai succinctement les résultats pour le gouvernement fédéral, le Québec, l’Ontario et l’Alberta. Je ne ferai toutefois qu’effleurer la méthodologie utilisée par le DPB.

Gouvernement fédéral

Le graphique ci-contre montre que le pourcentage des revenus du gouvernement fédéral (ligne bleue) sur le PIB canadien a diminué de façon importante depuis 1990 (trait plein), passant d’un sommet de 18,5 % en 1997 à 13,7 % en 2016; le DPB prévoit (points bleus) que ce pourcentage diminuera légèrement à moyen terme pour atteindre 13,5 % en 2020 et remontera à 13,7 % en 2021 pour demeurer à ce niveau jusqu’en 2091.

Il montre aussi que le pourcentage des dépenses de programme (excluant donc les frais de la dette publique) du gouvernement fédéral (ligne dorée) sur le PIB a diminué de façon importante depuis 1990 (trait plein), passant d’un sommet de 17,9 % en 1992 à 13,4 % en 2016; le DPB prévoit (points dorés) que ce pourcentage diminuera légèrement à moyen terme jusqu’à 12,8 % en 2022, remontera à 13,0 % en 2030, puis diminuera graduellement par la suite pour atteindre 11,3 % en 2091.

Comme l’indique le graphique ci-contre, ces variations sont dues en bonne partie aux prestations pour les personnes âgées, dont le coût augmentera dans un premier temps en raison du vieillissement de la population (de 2,3 % du PIB en 2016 à 2,9 % en 2032), pour diminuer ensuite graduellement pour atteindre 1,9 % en 2091. Cette baisse s’explique par le fait que les prestations pour personnes âgées (sécurité de la vieillesse et supplément de revenu garanti) sont indexées selon l’indice des prix à la consommation qui augmente moins rapidement que le PIB par habitant. Et dire que le gouvernement Harper et bien des conservateurs et autres politiciens et économistes de droite nous cassent les oreilles en nous disant qu’il faut retarder l’admissibilité à ces programmes de 65 ans à 67 ans pour éviter un désastre financier, alors que l’importance de ces programmes par rapport au PIB sera en fait en baisse. On pourrait en fait se permettre de les bonifier et on devrait le faire! Ce graphique montre aussi que les dépenses pour les prestations pour enfants, après être passées de 0,7 % en 2014 à 1,0 % du PIB en 2016 en raison de la création de l’Allocation canadienne aux enfants, diminueront ensuite graduellement pour atteindre 0,5 % en 2091 en raison de la baisse en importance de la population âgée de moins de 18 ans.

Au bout du compte, en tenant compte aussi de la légère baisse en importance des transferts aux provinces (de 4,4 % du PIB en 2016 à 4,0 % en 2091), ces changements feraient en sorte que le pourcentage de la dette nette sur le PIB, qui est déjà passé de son sommet de 73 % en 1996 (voir les barres grises du graphique du début de cette partie) à 45 % en 2016, deviendrait négatif en 2062 et terminerait la période de prévision (en 2091) à -58 %! Le DPB conclut que le gouvernement fédéral pourrait augmenter ses dépenses ou diminuer ses revenus d’une moyenne de 1,2 % du PIB chaque année de cette période sans remettre en cause sa viabilité financière, ce qui représente 24,5 milliards $ en 2016. En prenant d’autres hypothèses, le DPB en arrive à des marges de manœuvre variant de 0,5 à 2,1 % du PIB, ou de 10 à plus de 40 milliards $. Bref, non seulement nos prophètes de malheur peuvent se calmer, mais ce gouvernement a les moyens d’améliorer ses programmes (transferts aux personnes âgées et aux provinces, assurance-emploi, etc.) sans mettre en danger sa viabilité financière et même sans avoir besoin d’augmenter ses revenus!

Québec

Le graphique ci-contre est l’équivalent du premier que j’ai montré pour le Canada. Il indique que le pourcentage des revenus du gouvernement du Québec (ligne bleue) sur le PIB (celui du Québec) a augmenté de façon notable depuis 2008 (trait plein), passant de 33,3 % à 34,9 % en 2016; se basant sur le plan des revenus du budget du Québec de 2017, le DPB prévoit (points bleus) que ce pourcentage augmentera graduellement pour atteindre 37,5 % en 2091. Cette hausse de 2,6 points de pourcentage s’explique presque uniquement par la hausse prévue de la péréquation, dont la contribution passerait de 2,6 % du PIB en 2016 à 5,0 % en 2091, contribuant ainsi à 2,4 des 2,6 points de pourcentage de hausse. En fait, alors que le Québec a reçu 60 % de la péréquation en 2016, il en recevrait 75 % en 2091, même si sa contribution par habitant demeurerait inférieure à celles reçues par le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Il faut ici comprendre que (même si le DPB ne l’explique pas) les sommes consacrées à la péréquation varient en fonction du taux de croissance du PIB canadien. Or, celui-ci serait 15,5 fois plus élevé en 2091 qu’en 2016, alors que celui du Québec ne serait que 10 fois plus élevé. Au lieu de représenter 19,4 % du PIB canadien comme en 2016, le PIB du Québec n’en représenterait plus que 12,6 % en 2091. Les hausses plus élevées que le PIB québécois de la péréquation lui seraient bien sûr bénéfiques.

Ce graphique montre aussi que le pourcentage des dépenses de programme (excluant ici aussi les frais de la dette publique) du gouvernement du Québec (ligne dorée) sur le PIB a diminué quelque peu depuis 2009 (année de récession, trait plein), passant de 32,2 % à 31,1 % en 2016; le DPB prévoit (points dorés) que ce pourcentage augmentera légèrement et graduellement par la suite pour atteindre 32,7 % du PIB en 2091. Cette augmentation de 1,6 point de pourcentage est le résultat d’une hausse bien plus importante dans le secteur de la santé (2,8 points), hausse atténuée par des baisses de 1,2 point en éducation, en services sociaux et dans les autres domaines.

Ces surplus budgétaires consécutifs de quatre à cinq points de pourcentage auraient un effet cumulatif majeur sur la dette nette. Elle qui correspondait à un peu plus de 52 % du PIB en 2012 et à 47 % en 2016 serait totalement éliminée dès 2031 et atteindrait un surplus ahurissant de 370 % du PIB en 2091! Selon les calculs du DPB, ce surplus correspondrait en 2016 à 3,0 % du PIB québécois (surplus variant de 2,2 % à 3,6 % du PIB en utilisant des hypothèses démographiques et économiques plus pessimistes ou plus optimistes) et permettrait au gouvernement du Québec d’augmenter ses dépenses de 9 %, soit de 11,7 milliards $ (ou, selon les hypothèses, d’une somme allant de 8,6 milliards à 14,0 milliards $) ou de diminuer ses recettes de 8 %. Je reviendrai sur les conséquences de ce constat en conclusion.

Ontario

Je vais ici me contenter de résumer les principaux constats du DPB. Le graphique ci-contre montre que le DPB estime que le pourcentage des revenus du gouvernement de l’Ontario (points bleus) sur le PIB demeurera très stable de 2016 à 2091, ne variant que de 0,2 point de pourcentage, passant de 24,1 % en 2016 à 23,9 % en 2091.

Ce graphique montre aussi que le DPB prévoit que le pourcentage des dépenses de programme (points dorés) sur le PIB passera de 23,5 % du PIB en 2016 à 22,6 % en 2021, avant d’augmenter graduellement par la suite pour atteindre 24,5 % du PIB en 2091.

Ces deux évolutions feraient en sorte que le solde primaire du budget de l’Ontario passerait d’un surplus de 1,4 point de pourcentage en 2021 à un déficit à compter de 2045, déficit qui augmenterait graduellement pour atteindre 0,9 point en 2091. Sa dette nette connaîtrait son plancher de 26,5 % du PIB en 2031 puis augmenterait par la suite pour atteindre 82,5 % du PIB en 2091. Le DPB ne considère pas cette situation viable. Mais il suffirait d’une baisse des dépenses ou d’une hausse des recettes de 2 % pour régler ce problème, variations qui correspondent à 0,4 % seulement du PIB ontarien (ou 3,5 milliards $). On voit donc que l’utilisation d’une période aussi longue de prévision a tendance à accentuer les problèmes et à les rendre plus menaçants qu’ils ne le sont vraiment. D’ailleurs, des hypothèses plus optimistes auraient transformé cet écart négatif de 0,4 % du PIB en un écart positif de 0,2 %, mais des hypothèses plus pessimistes l’auraient fait atteindre 1,2 %. Bref, il y a peu de choses à craindre dans ce verdict.

Alberta

Le graphique ci-contre montre tout d’abord que les revenus de l’Alberta (ligne bleue) ont diminué passablement de 2009 (avec un pourcentage de 19,5 % du PIB albertain) à 2016 (18,1%). Cette baisse s’explique en premier lieu par la chute des revenus provenant du pétrole. Même si l’ampleur des revenus de cette source est bien incertaine, le DPB estime que le pourcentage des revenus du gouvernement de l’Alberta (points bleus) sur le PIB demeurera très stable de 2020 à 2091, ne variant que de 0,2 point de pourcentage, passant de 18,5 % en 2016 à 18,3 % en 2091. Il note aussi que cette proportion est de loin la plus basse de toutes les provinces canadiennes. Je me permets de renchérir en précisant que le pourcentage prévu en 2091 est inférieur à la moitié de celui prévu au Québec (37,5 %).

Du côté des dépenses, ce graphique montre la grande variabilité des dépenses (ligne dorée) de 2008 à 2016, celles-ci étant passées de 16,8 % du PIB en 2014 à 23,7 % en 2016, hausse qui s’explique plus par la baisse du PIB (de 18 %) que par la hausse des dépenses (de 16 %). Tout en soulignant l’incertitude de l’évolution de ce pourcentage, le DPB prévoit tout de même (c’est son travail…) que le pourcentage des dépenses de programme (excluant les frais de la dette publique) du gouvernement de l’Alberta (points dorés) sur le PIB passerait de 23,7 % du PIB en 2016 à 21,3 % en 2021, avant d’augmenter graduellement par la suite pour atteindre 23,4 % du PIB en 2091, hausse due uniquement à l’augmentation des dépenses de santé.

Ces deux évolutions feraient en sorte que le solde primaire du budget de l’Alberta serait fortement déficitaire tout au long de cette période, avec une ampleur augmentant graduellement de 2,8 % en 2019 à 5,1 % en 2091. Sa dette nette exploserait, passant de seulement 1 % en 2016 (cette province avait un surplus représentant 15 % du PIB en 2009) à 323 % du PIB en 2091! C’est dans le fond une situation directement opposée à celle du Québec. Le DPB ne considère évidemment pas cette situation viable. Pour que cette situation soit viable, le gouvernement albertain devrait diminuer ses dépenses de 20 % ou augmenter ses recettes de 25 %, variations qui correspondent à 4,6 % du PIB albertain ou 14,1 milliards $. Les hypothèses plus optimistes et plus pessimistes font varier ce besoin de 3,2 % à 5,4 % du PIB, soit de 9,8 à 16,6 milliards $. Cela semble énorme, mais cela ferait passer le pourcentage des recettes de l’Alberta de 18,5 % du PIB à une fourchette allant de 21,7 à 23,9 % du PIB, soit grosso modo le niveau des recettes de l’Ontario (23,5%), et bien loin encore de celui des recettes du Québec (34,9 %). Cette hausse peut sembler bien raisonnable, mais, compte tenu du climat politique albertain, elle pourrait bien entraîner une révolution!

Portrait de la viabilité financière de l’ensemble des administrations infranationales

Le graphique ci-contre résume la situation pour toutes les administrations infranationales. On voit que le Québec et, dans une moindre mesure, la Nouvelle-Écosse sont les deux seules provinces qui présentent une situation financière viable. Si la situation ne semble pas trop négative dans les cinq provinces du centre du graphique (qui ont un écart financier d’au plus 1,5 % de leur PIB), elle est plus inquiétante pour le Manitoba (3,8 %), l’Alberta (4,6 %), Terre-Neuve (6,5 %) et les Territoires (7,2 %). Cela dit, ces gros écarts peuvent être trompeurs, car la première barre du graphique nous montre bien que, globalement, ils ne représentent que 0,9 % du PIB canadien. Or, on l’a vu dans la première partie de ce billet, le gouvernement fédéral a une marge de manœuvre que le DPB évalue à 1,2 % du PIB canadien, soit nettement plus que le déficit combiné des administrations infranationales (0,9 %).

Le graphique qui accompagne ce billet (que j’ai reproduit ci-contre dans un format plus lisible) montre bien avec la ligne pointillée noire que le secteur gouvernemental général, qui combine les lignes dorée et bleue, est tout à fait viable avec une dette nette qui ne s’élèverait qu’à environ 25 % du PIB canadien en 2091, le surplus du gouvernement fédéral (s’élevant à 58 % du PIB) compensant la grande majorité du déficit des administrations infranationales (environ 100 %). Dit autrement, la marge de manœuvre du gouvernement fédéral de 24,5 milliards $ pourrait amplement compenser le manque à gagner de 18,7 milliards $ des administrations infranationales en augmentant simplement les transferts aux provinces. Cette situation montre clairement que ce qu’on appelle le déficit fiscal des provinces par rapport au gouvernement fédéral est encore bien présent : si rien ne change, le gouvernement fédéral nagera dans les surplus (malgré une baisse énorme de ses revenus, soit de 18,5 % du PIB en 1997 à 13,7 % en 2016, une baisse de 25 %) et les provinces seront piégées dans leurs dettes en raison de la forte hausse des frais de santé. Il est certain qu’il y aurait des ajustements à faire, par exemple parce que plus des trois quarts du manque à gagner des administrations infranationales proviennent de l’Alberta, mais on voit que la situation financière globale du Canada est saine à long terme.

Finalement, je voudrais répéter que ces estimations sont fortement explosives en raison de la longue période de prévision, où la situation de départ est simplement prolongée sans changement de fiscalité ou de conjoncture. D’ailleurs, l’estimation du manque à gagner des administrations infranationales dans le rapport de l’an passé était de 1,5 % du PIB canadien ou de 30,2 milliards $, soit 60 % de plus que le manque à gagner estimé cette année (18,7 milliards $). Cela montre bien qu’il faut prendre ces estimations avec des pincettes, qu’elles sont faites pour lancer des signaux, pas pour être prises à la lettre. Malheureusement, je le rappelle, le rapport de l’an passé (et ceux des années précédentes) ne fournissait pas de données par province. J’aurais bien aimé voir les estimations du DPB des cinq dernières années pour l’Alberta et le Québec!

Et alors…

Ce rapport, malgré toutes les réserves qu’il faut prendre dans l’interprétation de ses estimations, vient apporter un élément de preuve supplémentaire de l’imposture utilisée par le gouvernement libéral du Québec pour vendre ses politiques d’austérité. Il disait en effet à son arrivée au pouvoir que la situation budgétaire du Québec était catastrophique. On peut d’ailleurs lire dans le discours du premier budget de ce gouvernement que «Pour 2014-2015 et 2015-2016, si rien n’était fait, le Québec serait confronté à des déficits respectifs de 5,9 milliards de dollars et de 7,6 milliards de dollars, ce qui l’éloignerait de nouveau du retour à l’équilibre budgétaire». En entrevue, Carlos Leitao, ministre des Finances, osait même prétendre que si on ne faisait rien, la situation budgétaire du Québec se comparerait à celles de la Grèce et du Portugal d’ici 5 ans! Sans avoir pu tout comptabiliser, l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) estime que ce gouvernement a effectué pour au moins 4 milliards $ de compressions budgétaires, touchant aussi bien les enfants, les jeunes que les aîné.es, et plus particulièrement les femmes du Québec.

On savait déjà que ces compressions étaient idéologiques et non pas nécessaires comme ce gouvernement le prétendait. Le surplus de 4,5 milliards $ en 2016-2017 le montrait déjà, surplus qui est parti pour être encore plus élevé cette année (2017-2018) avec un surplus de 1200 millions $ en quatre mois, soit plus du double du surplus de 571 millions $ pour les quatre mêmes mois de l’année financière précédente. Mais, avec le rapport du DPB, on réalise que, même si la marge de manœuvre de 11,7 milliards $ qu’il a calculée était surestimée (ce qui ne semble pas être le cas, car elle correspond assez bien avec la différence entre le surplus de 4,5 milliards $ en 2016-2017 et le déficit qu’aurait pu se permettre le Québec pour stabiliser son ratio de la dette sur le PIB, objectif qui est à la base du concept de viabilité financière) et était plus près de son estimation minimale (8,6 milliards $), il est clair que la situation du Québec était en 2014 beaucoup plus solide que ne le prétendait M. Leitao à l’époque et même qu’elle était déjà viable. Cela dit, il est clair que ce gouvernement est déjà parti pour utiliser une bonne proportion de cette marge de manœuvre pour annuler une partie des compressions qu’il disait pourtant nécessaires et pour accorder une baisse d’impôts à ceux et celles qui en ont le moins besoin. Ne retenez pas votre souffle, le Québec n’aura pas un surplus correspondant à 370 % de son PIB en 2091!

La chance et la réussite économique

9 octobre 2017

Ayant apprécié (avec toutefois certaines réserves) le livre précédent que j’ai lu de Robert H. Frank, soit La course au luxe – l’économie de la cupidité et la psychologie du bonheur (je lui ai d’ailleurs consacré cinq billets), il n’est pas étonnant que je me sois procuré son livre le plus récent, Success and Luck: Good Fortune and the Myth of Meritocracy (La chance et la réussite économique : la bonne fortune et le mythe de la méritocratie) avant même qu’il soit traduit, d’autant plus que ce sujet m’a toujours fasciné (voir par exemple ce billet). Dans ce livre, Frank compte démontrer que «(traduction) les riches sous-estiment l’importance de la chance dans leurs succès – et que cela nuit à tous, même aux riches».

Préface : Selon l’auteur, le rôle de la chance dans la réussite économique est un des sujets qui divise le plus la droite et la gauche. «La droite a raison de dire que les personnes qui accumulent de grosses fortunes sont presque toujours talentueuses et travaillantes. Mais la gauche a également raison de souligner que beaucoup d’autres personnes ont ces mêmes qualités, mais qu’elles ne gagneront jamais de gros revenus». Frank analysera dans ce livre différents aspects de la méritocratie et du rôle important de la chance dans la réussite économique, la plus importante étant la famille dans laquelle on naît (ce qui inclut le pays, la classe sociale, l’école qu’on fréquente, les contacts dont on bénéficie, etc.).

1. Écrire sur ce que vous connaissez : Le titre de ce chapitre est un conseil que l’auteur tente toujours de suivre. Il donne à cet effet des exemples des nombreuses chances qui lui ont permis de rester en vie (notamment à la suite d’une crise cardiaque) et de réussir économiquement. Il se sent donc bien placé pour en parler. Il donne aussi des exemples opposés, soit de personnes malchanceuses qui sont mortes de façon inattendue ou qui, très travaillantes et talentueuses, vivent humblement. Il aborde ensuite quelques-uns des éléments qu’il analysera plus à fond dans les prochains chapitres et avance qu’on pourrait facilement améliorer le sort de la majorité en nuisant à peine aux plus riches.

2. Pourquoi les événements aléatoires apparemment insignifiants peuvent être importants : L’auteur donne de nombreux exemples d’événements semblant au départ insignifiants, mais qui finissent par avoir des conséquences importantes. Il présente les raisons (psychologiques, démographiques ou autres) qui expliquent ce phénomène, notamment que la chance joue presque toujours un rôle majeur dans la tournure que prennent ces événements.

3. Comment les marchés où le gagnant rafle la mise (winner-take-all markets) augmentent le rôle de la chance : L’auteur explique tout d’abord que la théorie du capital humain, qui prétend entre autres que le revenu d’une personne dépend en premier lieu de ses compétences, n’explique nullement le niveau atteint par les revenus les plus élevés. Par contre, l’avancée dans les transports, puis dans les communications ainsi que les caractéristiques de certains marchés, facteurs qui n’ont rien à voir avec les compétences des personnes, mais beaucoup avec la chance, font en sorte que de petites différences dans les compétences, et parfois même uniquement dans la perception des compétences (un autre facteur où la chance est importante), peuvent déboucher sur des écarts de revenus considérables. Cela est aussi vrai dans les domaines du sport et des arts, où le phénomène du «beaucoup d’appelés, mais peu d’élus» est bien connu et est loin d’être nouveau, que dans ceux de l’informatique, du journalisme, du droit, de la médecine, de la finance, du design, de la mode et de bien d’autres (dont l’économie, bien sûr).

On peut consulter ce billet pour une présentation plus élaborée du concept des marchés où le gagnant rafle la mise. En effet, même si le livre que je présente ici a été écrit plus de 15 ans après celui-ci dont je parlais dans ce billet, il n’ajoute pas grand-chose à la présentation de ce concept par rapport à ce qu’il en disait dans son livre précédent. D’ailleurs, comme lors de la lecture du livre précédent, je trouve toujours que, même si ce facteur joue bel et bien un rôle dans l’augmentation des revenus des super riches, Frank lui accorde trop d’importance. Il mentionne d’ailleurs que bien des observateurs lui reprochent la même chose que moi, soit de négliger l’importance d’autres facteurs, comme la recherche de rentes, la baisse d’importance de l’influence des syndicats et la capture de la réglementation. Cette mésentente peut paraître futile, mais son évaluation voudrait dire que les marchés seraient plus concurrentiels qu’avant, le contraire de ce que la plupart des observateurs constatent. Oui, ce facteur est important, mais lui accorder trop d’importance, c’est conclure que la chance est le principal facteur causant les inégalités et c’est renoncer à modifier la réglementation pour corriger les défaillances du marché (qui seraient, selon Frank, moins importantes qu’avant) dont profitent les plus riches et les plus influents.

4. Pourquoi les plus grands gagnants ont presque toujours de la chance : L’auteur donne tout d’abord des exemples, dont certains personnels, d’événements qui ont une très faible probabilité de se réaliser pour une personne donnée, mais qui ont une très forte probabilité de se réaliser chez au moins une personne d’un pays qui compte des centaines de millions d’habitants comme les États-Unis. De même, parmi les millions d’événements qui surviennent au cours d’une vie, il est presque certain qu’une personne vivra quelques événements qui ont une très faible probabilité d’arriver. Dans presque tous les cas, les super riches auront bénéficié de certains événements très rares, ou d’une succession d’événements qui n’ont qu’une très faible probabilité d’arriver à une seule personne. Il montre ensuite que même une faible contribution de la chance peut être déterminante pour départager l’ensemble des personnes qui sont presque aussi talentueuses et travaillantes.

5. Pourquoi les fausses croyances sur la chance et le talent persistent : L’auteur montre que l’être humain a tendance à surestimer ses capacités et, dans le même esprit, à sous-estimer le rôle de la chance dans ses succès. «Les gens veulent avoir une bonne opinion d’eux-mêmes, et ils sont susceptibles d’apprécier la perception positive qui se dégage lorsqu’ils se considèrent comme hautement compétents et qu’ils attribuent leurs échecs à des événements indépendants de leur volonté». En plus, ce comportement favorise la cohésion sociale par la croyance que le mérite explique davantage la richesse et les inégalités de richesse que la chance (j’ajouterais que cela restreint par contre la contestation de ces injustices), et incite à multiplier ses efforts pour réussir.

6. Le fardeau des fausses croyances : La plus grande des chances des Occidentaux est d’être nés dans des pays riches. Cela dit, cette chance est de moins en moins bien partagée aux États-Unis, notamment en raison de la répulsion de ses citoyens face aux impôts ou aux taxes, et de leur conviction qu’il est préférable que les citoyens décident eux-mêmes comment dépenser leur argent, conviction qui se traduit par une forte méfiance envers les dépenses gouvernementales et la capacité des gouvernements de bien gérer n’importe quelle activité économique. Cela fait en sorte que les services publics et les programmes de redistribution des richesses sont bien moins développés aux États-Unis que dans les autres pays riches et que leurs infrastructures sont mal entretenues et inadéquates (on l’a vu d’une façon particulièrement dramatique lors du passage des ouragans Katrina à La Nouvelle-Orléans, Harvey à Houston et Irma en Floride, mais le quotidien d’écoles en mauvais état, de systèmes d’aqueducs dangereux pour la santé ou de ponts risquant de s’effondrer est tout aussi déplorable). L’auteur croit que la fausse croyance que la richesse est uniquement due au mérite (ou très très peu à la chance) contribue à la conviction qu’il ne faut pas augmenter les impôts et que les gouvernements sont inefficaces.

7. Nous avons de la chance : une opportunité en or : L’auteur vise à expliquer dans ce chapitre que les citoyens et les gouvernements dépensent beaucoup plus que ce que leurs objectifs l’exigeraient. Ils agissent ainsi essentiellement pour mieux se positionner socialement (dans le cas des citoyens) et entre les pays (dans le cas des gouvernements). Dans le cas des citoyens, il parle de maisons trop grandes, de mariages trop coûteux et de consommation ostentatoire, et pour les gouvernements de dépenses militaires inutiles (entre autres). Pour résoudre ce problème, il revient à la recommandation qu’il a faite dans son livre La course au luxe de créer une taxe à la consommation progressive (voir une description et une critique de cette taxe dans une section de ce billet qui lui est consacrée) qui ferait réduire la consommation de positionnement social et augmenter l’épargne et donc les investissements, favorisant ainsi la croissance future.

En fait, ce raisonnement ressemble à celui à la base de l’économie de l’offre et, comme elle, ne fonctionne pas, notamment parce que les entreprises n’ont aucun intérêt à investir quand la demande est en baisse, ce qui se produirait en raison de l’implantation de sa taxe à la consommation (c’est même l’objectif de cette taxe selon l’auteur!). D’ailleurs, l’auteur mentionne que Milton Friedman lui a écrit vers la fin des années 1990 (quelques années avant sa mort en 2006) pour lui transmettre un document dans lequel il affirmait que, même s’il était contre les dépenses gouvernementales, la taxe progressive lui semblait le meilleur moyen de taxer la population. Au moins, l’auteur reconnaît que la période actuelle de faible reprise n’est pas idéale pour mettre en œuvre son idée et qu’il faudrait l’implanter de façon graduelle pour ne pas causer une autre récession. Finalement, je ne vois pas trop ce que vient faire ce chapitre avec le thème du livre, soit le rôle de la chance dans la réussite économique.

8. Être reconnaissant : L’auteur présente dans ce chapitre des expériences vécues et en laboratoire montrant que la collaboration engendre plus de conséquences positives que la compétition, et que les personnes qui reconnaissent le rôle de la chance dans leurs succès sont davantage appréciées que celles qui affirment que seuls leur talent et leurs efforts ont joué un rôle dans leur réussite économique. Ce chapitre servant de conclusion, il revient ensuite sur sa proposition de taxe progressive et insiste à nouveau sur les effets de la chance de naître dans une famille favorisée.

Annexe 1 – Résultats de simulation détaillés pour le chapitre 4 : L’auteur donne une explication plus complète de l’effet de la taille d’un échantillon (ou d’une population) sur la possibilité d’observer des résultats extrêmes et sur la forte probabilité que ce ne soit pas la personne la plus talentueuse et qui travaille le plus fort qui arrive au premier rang même si on accorde une faible importance à la chance (avec un poids de seulement 1 sur 100, par rapport à 99 sur 100 au talent et aux efforts, par exemple).

Annexe 2 – Questions fréquemment posées sur la taxe de consommation progressive : L’auteur présente ici plus en détail sa proposition de taxe à la consommation progressive. Il répond entre autres à une objection que j’avais émise dans ce billet sur son livre La course au luxe. Oui, l’achat d’une maison ferait augmenter le montant taxable de l’acheteur, mais on pourrait répartir ce montant sur plusieurs années, par exemple sur 20 ans. Ainsi, l’achat d’une maison de 200 000 $ ferait augmenter son montant taxable de 10 000 $ pendant 20 ans. Le taux applicable dépendrait du niveau des autres dépenses des acheteurs, car, je le répète, il s’agit d’une taxe progressive, avec un taux de taxation qui augmente selon le total de nos dépenses (comme les paliers d’imposition de l’impôt sur le revenu).

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Ça dépend… Si je ne regrette pas vraiment de l’avoir lu (il a moins de 200 pages), je ne me le serais pas procuré si j’avais su qu’il répète essentiellement les messages de son livre La course au luxe, pour lequel j’avais émis des réserves importantes, surtout au sujet de sa taxe progressive sur la consommation sur laquelle il insiste ici encore plus. Par contre, quelqu’un qui n’a pas lu son autre livre risque de bénéficier davantage de ce dernier bouquin que les gens comme moi qui l’ont lu. En plus, j’ai trouvé que trop de chapitres de ce livre déjà pas très long n’ont qu’un lien éloigné avec le thème du livre, sur lequel je n’ai carrément rien appris. L’étude d’Oxfam que j’ai présentée dans ce billet (intitulé La richesse extrême et le mérite) explique par exemple beaucoup plus à fond le rôle limité du mérite dans la création des grandes fortunes. Il aborde aussi le concept du gagnant qui rafle la mise, mais bien d’autres facteurs! En plus, les notes sont à la fin du livre! Bref, on peut passer son tour…

Le recensement et le faible revenu

5 octobre 2017

Après deux billets sur les revenus des ménages en 2015 et sur leurs cotisations à des comptes d’épargne enregistrés produits à partir des données du recensement 2016 publiées le 13 septembre dernier, je vais dans celui-ci tenter de compléter l’information transmise par les médias sur le faible revenu. Le graphique ci-contre, tiré de cet article et de cette analyse de Statistique Canada, résume bien cette information (même s’il ne présente pas la moyenne canadienne) :

  • le taux de faible revenu des ménages du Québec est un peu plus élevé que celui des ménages du Canada (14,7 % par rapport à 14,2 %) et le Québec se classe au quatrième rang des provinces à cet égard; ce rang honorable, surtout si on tient compte du fait que le Québec se classe neuvième du côté du revenu médian qui sert pourtant à établir le seuil de faible revenu, est une des conséquences heureuses du niveau moins élevé des inégalités au Québec que dans le reste du Canada;
  • le taux de faible revenu des enfants du Québec est nettement moins élevé que celui des enfants du Canada (14,3 % par rapport à 17,0 %) et le Québec se classe au deuxième rang des provinces à cet égard, mais nettement derrière l’Alberta (8,2 %); je reviendrai là-dessus un peu plus loin.

Notons que l’auteure de cet article a mal compris le document de Statistique Canada, car elle a écrit que «Près d’un enfant sur quatre au pays vit dans la pauvreté» alors que, en plus du fait que Statistique Canada parle de faible revenu et non de pauvreté (et prend même la peine d’écrire qu’il «n’existe pas de mesure de la pauvreté unique et reconnue» au Canada), l’analyse de Statistique Canada affirme plutôt que «Les enfants représentent près du quart des personnes à faible revenu au Canada». Ce n’est pas du tout la même chose! Cette phrase pourrait être vraie que le taux de faible revenu des enfants soit de 1 % ou de 50 %! Or, il était de 17,0 % au Canada, ce qui est plus près d’un enfant sur six que d’un enfant sur quatre (16,7 % et 25,0 %), et était de 14,3 % au Québec, ce qui correspond exactement à un sur sept.

Mais aucun des articles que j’ai lus n’explique la mesure de faible revenu retenue ni les conséquences de ce choix, et ne mentionne le fait que les données du recensement publiées le 13 septembre en contiennent sur trois autres mesures de faible revenu (mais pas sur une des plus utilisées, la mesure du panier de consommation ou MPC). Pour combler ces lacunes, je me servirai des quatre tableaux sur le faible revenu que Statistique Canada a rendus disponibles.

Le concept de taux de faible revenu utilisé dans les principaux documents de Statistique Canada publiés en septembre est basé sur la mesure du faible revenu après impôt (MFR-ApI). Ce taux de faible revenu correspond à la proportion de la population qui a touché moins que la moitié de la médiane canadienne du revenu après impôt ajusté des ménages. Cet ajustement vise à tenir compte de la taille des ménages. Pour ajuster le revenu d’un ménage, on divise le revenu après impôt de tous les membres de chaque ménage par la racine carrée du nombre de personnes dans le ménage. Par exemple, si l’ensemble des membres d’un ménage de quatre personnes a eu un revenu après impôt de 100 000 $ en tout, on divise cette somme par la racine carrée de quatre, soit deux, ce qui donne 50 000 $; on accorde ensuite ce revenu de 50 000 $ aux quatre membres du ménage. On établit ensuite la médiane du revenu après impôt ajusté de l’ensemble des membres des ménages et on le divise par deux. Cet exercice donne 22 133 $. On calcule ensuite le pourcentage de membres des ménages dont le revenu est inférieur à 22 133 $ et cela donne le taux de faible revenu.

Cette mesure a la qualité de permettre d’évaluer la situation des revenus d’un ménage en fonction des revenus de la société dans laquelle elle vit, mais a le défaut d’utiliser pour chaque région la somme obtenue pour l’ensemble du Canada, alors que les revenus des nombreuses communautés diffèrent grandement. En plus, le coût de la vie, surtout pour les biens de nécessité comme le logement, sont aussi très différents d’une région à l’autre. Ce facteur à lui seul explique que les taux de faible revenu des provinces aux revenus et au coût de la vie les moins élevés, comme les provinces maritimes (sauf Terre-Neuve) et le Québec, soient plus élevés que la moyenne, et que celui de l’Alberta soit aussi peu élevé. En fait, c’est parce que la distribution des revenus est plus égalitaire dans les provinces maritimes et au Québec que leurs taux de faible revenu ne sont pas encore plus élevés.

Les trois autres taux de faible revenu

Comme mentionné plus tôt, Statistique Canada a publié des taux de faible revenu selon trois autres mesures. Il s’agit de :

  • la mesure du faible revenu avant impôt (MFR-AvI) est calculé de la même façon que la MFR-ApI, mais à l’aide du revenu total (y compris les transferts gouvernementaux) avant impôt; le seuil calculé par Statistique Canada pour une personne est de 25 516 $; encore là, ce seuil est calculé pour l’ensemble du Canada;
  • les seuils de faible revenu après impôt (SFR-ApI) sont établis en utilisant les données sur les dépenses pour 1992 (!!!) pour calculer le seuil où un ménage consacre au moins 20 points de pourcentage de plus de son revenu après impôt que la moyenne des ménages à la nourriture, au logement et à l’habillement; ces seuils sont aussi calculés pour l’ensemble du Canada, mais varient en fonction du nombre de personnes dans un ménage et de la taille d’une communauté (rurale, petites villes, grosses villes, etc.); ces seuils pour un ménage d’une personne varient de 13 335 $ à 20 386 $;
  • les seuils de faible revenu avant impôt (SFR-AvI) sont établis comme les précédents, mais à partir des revenus avant impôt; ces seuils pour un ménage d’une personne varient de 16 934 $ à 24 600 $.

La MFR-AvI a le même défaut que le MFR-ApI, soit qu’il est établi pour l’ensemble du Canada sans tenir compte des revenus des communautés et du coût de la vie qu’on y trouve. En plus, les seuils de cette mesure, en incluant l’impôt, sont calculés à partir de sommes dont les ménages ne disposent pas pour leurs achats.

Les SFR ont encore plus de défauts. Tout d’abord, ils sont établis en fonction de la structure des dépenses des ménages de 1992. Non seulement le panier de consommation des ménages a grandement changé depuis 1992 (il y a 25 ans!), mais ces seuils sont en fait simplement indexés selon l’indice des prix à la consommation (IPC) depuis 1992! Comme les ménages se sont quand même enrichis depuis 1992 et que de nombreux biens et services se sont ajoutés au panier de consommation sans que cette mesure en tienne compte, le maintien de ces seuils en dollars constants année après année fait diminuer artificiellement le taux de faible revenu. Finalement, comme les MFR, ils sont calculés pour l’ensemble du Canada, comme si le coût du logement (ainsi que celui des vêtements et de l’alimentation) était le même partout, ce qui fait en sorte que le faible revenu est sous-estimé en Ontario et en Colombie-Britannique, et qu’il est surestimé au Québec et dans les provinces maritimes. Malgré ces lacunes importantes, cette mesure est passablement utilisée.

Quelques graphiques

Je vais présenter dans le reste de ce billet quelques graphiques (huit) montrant les taux de faible revenu selon ces quatre mesures pour différentes populations. Cela permettra à la fois de visualiser les différences de taux entre ces mesures et entre ces populations.

Le premier graphique montre les taux de faible revenu pour l’ensemble des ménages en 2005 et en 2015. La première série de barres, soit celles de la MFR-ApI, montre des taux d’une même ampleur en 2005 et en 2015, tant au Québec qu’au Canada, si ce n’est que le taux de faible revenu a légèrement diminué au Québec (de 15,3 % à 14,7 % entre ces deux années). Les tendances furent les mêmes pour la MFR-AvI, sauf que les taux sont plus élevés, ce qui est normal, car, comme les plus pauvres paient peu d’impôt, leurs revenus avant impôt sont à peine plus élevés que leurs revenus après impôt, mais le seuil, lui, est passablement plus élevé (25 516 $, soit 15 % de plus que le seuil de la MFR-ApI de 22 133 $). En plus, la différence entre les taux canadiens et québécois est un peu plus élevée, ce qui est aussi normal, car l’effet égalisateur de l’impôt est plus important au Québec qu’au Canada (en plus du fait qu’il entraîne une plus forte diminution du revenu médian après impôt au Québec qu’au Canada). Comme mentionné dans la présentation des SFR, leurs taux de faible revenu sont beaucoup moins élevés que ceux des MFR, et ont baissé de façon notable entre 2005 et 2015, tant au Canada qu’au Québec et tant avant qu’après impôt (baisses allant de 16 à 26 %).

Le deuxième graphique porte sur les taux de faible revenu des enfants (en fait, des ménages avec enfants) et montre clairement que, selon les quatre mesures, ces taux sont nettement moins élevés au Québec (barres bleues) que dans l’ensemble du Canada (barres rouges). Alors que ces quatre taux sont plus élevés que pour l’ensemble de la population pour le Canada de 10 à 20 % selon la mesure, ils sont moins élevés au Québec de 2 à 10 %. Comme ce phénomène s’observe aussi bien dans les mesures avant qu’après impôt, on peut en conclure que les transferts et l’impôt sont plus avantageux pour les familles avec enfants au Québec qu’au Canada.

Les taux de faible revenu des personnes âgées de 65 ans et plus varient beaucoup plus selon la mesure que pour l’ensemble de la population ou pour les enfants. Par exemple, ce taux selon la MFR-AvI, le plus élevé, est plus de quatre fois plus élevé que celui selon les SFR-ApI, le moins élevé, au Québec (28,5 % par rapport à 6,6 %) et au Canada (22,1 % par rapport à 5,1 %). En fait, ces écarts, aussi bien entre les taux de faible revenu avant et après impôt qu’entre ces taux selon la MFR et les SFR, nous montrent que les personnes âgées sont nombreuses à avoir un revenu suffisant pour surpasser les seuils des SFR, mais pas assez élevé pour dépasser les seuils des MFR. Cela indique probablement le niveau à peine adéquat des prestations du Supplément de revenu garanti (SRG). La différence plus élevée que pour les autres populations entre ces taux au Québec et dans l’ensemble du Canada pour les quatre mesures est sûrement la conséquence des plus faibles revenus privés de retraite et d’emploi au Québec, surtout chez les femmes âgées, historiquement moins présentes sur le marché du travail à l’époque où elles étaient en âge de travailler. D’ailleurs, l’écart de ces taux entre les hommes et les femmes (données non présentées) est nettement plus élevé au Québec (entre 3 et 8 points de pourcentage selon la mesure) qu’au Canada (entre 2 et 6 points de pourcentage).

Les taux de faible revenu des hommes et des femmes varient beaucoup moins que les données mentionnées pour les femmes et les hommes âgés de 65 ans et plus le laissaient penser. Alors que ces différences se situaient entre 3 et 8 points de pourcentage selon la mesure entre les femmes et les hommes âgés de 65 ans et plus, elles varient entre -0,7 (moins élevés chez les femmes!) et +1,8 point dans les autres tranches d’âge (données non illustrées). Le graphique ne montre par ailleurs que de faibles différences entre les taux de faible revenu canadiens et québécois, sauf pour la MFR-AvI, seule mesure où ces écarts dépassent 1 point de pourcentage.

Les taux de faible revenu des ménages avec des hommes chefs de famille monoparentale sont plus élevés que ceux de la moyenne d’entre 10 et 40 %. Ceux tirés de la MFR sont légèrement plus élevés au Québec tandis que ceux de la SFR le sont plus au Canada, ce qui indique qu’il y a proportionnellement plus de Québécois dont le revenu se situe entre les niveaux des seuils de la SFR et de ceux de la MFR. Cela pourrait aussi signifier que les pères monoparentaux à faible revenu du Canada sont plus pauvres que ceux du Québec, mais les données ne permettent pas de conclure avec certitude à ce sujet. Cela dit, cela pourrait être une conséquence du fait que les transferts pour les familles avec enfants et le programme de service de garde à contribution réduite (qui n’existe qu’au Québec) avantagent les pères monoparentaux du Québec par rapport à ceux du Canada.

Les taux de faible revenu des ménages avec des femmes cheffes de famille monoparentale sont beaucoup plus élevés que ceux de la moyenne et que ceux des hommes dans la même condition, mais ces écarts sont nettement plus importants pour les Canadiennes (écarts moyens de 100 % avec la moyenne et de 65 % avec les hommes monoparentaux) que pour les Québécoises (écarts moyens de 80 % et de 50 %). Encore là, les transferts pour les familles avec enfants plus avantageux au Québec qu’au Canada ainsi que la présence du programme de service de garde à contribution réduite semblent expliquer ces différences.

Les taux de faible revenu des ménages formés d’un couple avec enfants sont moins élevés que ceux de la moyenne de 40 à 50 % au Québec et de 25 à 35 % au Canada. Ces taux sont aussi nettement plus faibles au Québec qu’au Canada. Le niveau moins élevé de faible revenu pour ces familles s’explique en premier lieu par le fait que ces ménages sont majoritairement formés d’au moins deux personnes qui ont un revenu d’emploi. Le niveau plus faible au Québec qu’au Canada est sûrement dû en grande partie aux deux facteurs mentionnés dans les deux paragraphes précédents.

Finalement (car toute bonne chose a une fin), les taux de faible revenu des ménages formés d’une seule personne sont les plus élevés parmi les types de ménages présentés ici, avec des taux plus élevés que la moyenne de 115 à 155 % au Québec et de 110 à 125 % au Canada. Cette fois, il est clair que ces ménages n’ont pas bénéficié des deux facteurs mentionnés dans les trois derniers paragraphes. En plus, comme la proportion de personnes vivant dans des ménages formés d’une seule personne est beaucoup plus élevée au Québec (14,8 %) que dans le reste du Canada (10,5 %), le taux élevé de faible revenu dans ces ménages fait bien plus augmenter le taux de faible revenu moyen au Québec qu’au Canada.

Et alors…

Ce petit exercice a permis de mieux connaître les caractéristiques des quatre mesures de faible revenu pour lesquelles Statistique Canada a publié récemment des données tirées du recensement de 2016 ainsi que l’influence de ces caractéristiques sur les taux de faible revenu qui y sont associés. Mais, plus intéressant, je pense, cet exercice nous a aussi permis de prendre connaissance des différences de ces taux selon les types de ménages ainsi que d’effleurer l’influence des politiques publiques sur l’ampleur du faible revenu. Cela montre aussi que la pauvreté n’est pas une fatalité et qu’il est possible de la combattre efficacement si on a la volonté politique de le faire. J’aurais aimé compléter ce portrait avec des données historiques sur l’évolution des taux de faible revenu selon les mesures de faible revenu et certains types de ménages, mais ce sera pour une autre fois (la semaine prochaine, peut-être…)!

Dans l’œil du pigeon

2 octobre 2017

Avec son livre Dans l’œil du pigeon, Luc-Alain Giraldeau «raconte l’étrangeté de la vie, ce qui la distingue de l’inerte, la conséquence aveugle de l’évolution et l’émancipation des gènes qui s’est acquise à chaque grande étape de l’invention de l’être, de l’organisme multicellulaire, de la reproduction sexuée, des sociétés animales et de la culture».

Préface : Boucar Diouf vante la qualité des explications de l’auteur et la pertinence de ce livre.

Prologue : L’auteur raconte un regard croisé avec un pigeon qui l’a décidé à devenir éthologue. C’est de ce prologue qu’est tirée la citation de l’amorce de ce billet.

1. Avant d’aller trop loin : «Je voudrais, par ce livre, expliquer comment la biologie peut être pertinente sans être pour autant déterministe, aveugle et automatique». Après cette description de son objectif, l’auteur présente ce qu’il considère être les «abus idéologiques classiques des principes darwiniens», qui sont entre autres les croyances que la nature est parfaite (les produits naturels seraient meilleurs que les produits artificiels ou synthétiques, par exemple), que la sélection naturelle génère le progrès (croyance à la base du darwinisme social) et qu’on doit se plier à ce pour quoi nous sommes adaptés (en idéalisant, par exemple, l’alimentation et le mode de vie des chasseurs-cueilleurs). En fait, l’humain devrait se contenter d’assumer ce qui le distingue réellement du monde animal : «la responsabilité de décider de l’acceptable ou de l’inacceptable».

2. De la matière sans vie à l’être vivant : «Ce chapitre aborde la transition du non-vivant au vivant (…) qui nous permet de comprendre pourquoi (…) tout est question de capacité à survivre et à se reproduire», sachant que «Le vivant est un objet qui se dédouble». C’est d’ailleurs l’efficacité du mode de reproduction qui explique l’évolution des espèces (disons que l’explication complète est un peu plus complexe et nuancée!)…

3. Un plan sans architecte : Dans ce chapitre, l’auteur explique «la méthode par laquelle la nature arrive de manière tout à fait aveugle, à partir du hasard et du temps, à créer l’illusion d’un grand architecte».

4. L’instinct, l’acquis, les gènes et le milieu : La question du caractère inné ou acquis d’un comportement est une source importante de débats pas toujours éclairés. L’auteur vise à nous faire comprendre à l’aide des connaissances les plus récentes en génétique «à quel point il devient difficile d’opposer instinct et acquis, gènes et milieu». La réponse à cette question est en fait pas mal plus complexe qu’on le pense habituellement, puisqu’on sait maintenant que l’environnement peut influencer les gènes! Mais pas n’importe comment…

5. Les causes : Si les êtres vivants sont «seulement des véhicules temporaires au service de leurs gènes qui, eux, n’ont pour objectif que de se propager dans le temps», pourquoi les êtres vivants agissent-ils pour eux-mêmes en mangeant, en respirant et en s’accouplant même quand ils ne peuvent plus se reproduire, ou en prenant des moyens pour ne pas que cela se fasse (usage de contraceptifs, par exemple)? L’auteur propose qu’il y a peut-être plusieurs causes à un même phénomène! Je vais cette fois donner un exemple. Le bruant chante-t-il au printemps pour attirer les femelles? On dirait bien que oui, d’autant plus qu’il ne chante pas en hiver, alors que la femelle n’est pas en rut. En fait, ce lien de cause à effet n’est pas aussi direct. Un bruant qui chante au printemps attire les femelles et se reproduit. Celui qui chante l’hiver ne se reproduira pas et attirera plutôt des prédateurs qui l’empêcheront même de vivre! Bref, celui qui se reproduira est celui qui chante au printemps (et est celui qui transmettra cette particularité), même si ce chant ne visait pas nécessairement au départ à attirer les femelles. Et ce n’est qu’un des exemples contenus dans ce chapitre…

6. Primatomanie : On accepte parfois de comparer le comportement des animaux humains avec celui des autres animaux, mais surtout avec celui des primates. L’auteur explique que cette limitation est inutile et même dommageable. En fait, une proximité génétique est loin d’entraîner une proximité de comportement. Par exemple, les pères humains ont un comportement qui se compare davantage avec celui de pères de certaines espèces d’oiseaux qu’avec celui de pères bonobos! Et, l’auteur propose des explications sur ce constat étonnant à première vue.

7. Tous prisonniers d’un cerveau : La réalité est bien différente si on la perçoit d’un cerveau d’humain ou de celui de tout autre animal. Dans ce sens, nous sommes aussi éloignés de la réalité de tous les animaux que de celle d’un être extraterrestre. «Chaque espèce vit, ni plus ni moins, dans un monde distinct, étranger et inatteignable, une exoplanète pourtant à la portée de main». Il est donc essentiel de tenter de laisser de côté notre anthropocentrisme si on veut tenter de comprendre le moindrement le monde dans lequel vivent les êtres avec lesquels nous partageons cette planète.

En fait, l’auteur aborde cette question dans le même sens que Frans De Waal dans son livre Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ? (dont j’ai parlé dans ce billet), mais va encore plus loin, expliquant mieux l’absurdité de vouloir analyser l’univers de tous les animaux en fonction de nos sens bien limités et surtout orientés en fonction de nos besoins, de notre survie et de notre reproduction. Si De Waal montre qu’il est ridicule de comparer l’intelligence de l’être humain avec celle bien différente des autres animaux pour cette raison, Giraldeau explique que c’est même la perception que les autres animaux et nous avons de l’univers dans lequel nous vivons qui est d’une nature tout à fait différente. Il n’y a pas de contradiction entre les deux auteurs, leurs descriptions étant tout à fait complémentaires, mais celles de Giraldeau sont plus complètes.

8. Programmés pour apprendre : On associe souvent l’inné aux gènes et l’acquis aux capacités d’apprentissage. Devant la grande diversité des acquis des humains, on peut avoir l’impression que l’apprentissage est un processus indépendant des gènes. Mais, est-ce bien le cas?

9. Le grand gaspillage : Étant donné que le sexe est le mode de reproduction de 95 % des espèces, l’auteur explore dans ce chapitre «les avantages qu’a pu avoir le sexe [sur la reproduction asexuée] dans la course à la représentation génétique» et s’étonne de son gaspillage éhonté, «celui de la production de mâles au dépens des femelles». Ce gaspillage doit bien avoir une raison…

10. Deux sexes, mille genres : La présence de deux sexes entraîne-t-elle nécessairement des comportements différents? Dans ce chapitre, l’auteur «explore l’origine des comportements sexuels et des genres mâles et femelles» et constate qu’il «existe mille façons de se comporter en mâle ou en femelle».

11. Véhicules et conducteurs : Nos gènes «sont les descendants directs des premiers réplicateurs qui sont apparus il y a plus de trois milliards d’années». L’auteur parcourt dans ce texte plus technique et plus aride que les précédents, mais tout aussi essentiel, les grandes étapes de leur évolution.

12. L’animal culturel : L’humain est le seul animal à offrir autant de diversité culturelle (langue, us et coutumes, croyances, tabous, etc.). On n’observe pas ces différences entre les chimpanzés ou les ours des diverses régions du monde. Dans ce chapitre, l’auteur présente l’esquisse d’une hypothèse «qui laisse entendre que toute cette diversité (…) serait le résultat de l’évolution des gènes vers un nouveau regroupement, celui du véhicule culturel». Et nos gènes viseraient la protection et la croissance de ce véhicule pour favoriser leur reproduction (je simplifie beaucoup). Les nationalistes identitaires peuvent bien se servir de cette hypothèse pour montrer que leurs penchants sont naturels, mais ils devront dans ce cas accepter les conséquences aussi bien négatives que positives que le véhicule culturel entraîne : plus de coopération entre les membres du groupe, fort sentiment d’appartenance, mais aussi plus de guerres, plus de menaces d’attaques nucléaires, moins de coopération entre les peuples pour solutionner les problèmes mondiaux comme le réchauffement climatique, etc. Comme le rappelle l’auteur, nos gènes nous portent à accomplir certaines choses, mais jamais de façon déterministe, et l’humain a toujours la responsabilité de décider de l’acceptable ou de l’inacceptable.

Épilogue : L’auteur montre dans cet épilogue qu’on ne tient pas toujours suffisamment compte du rôle de l’évolution et de la biologie dans les autres disciplines, aussi bien en médecine que dans les sciences sociales comme l’anthropologie, la sociologie et l’économie. Si on sait bien que la résistance des bactéries aux antibiotiques est un effet bien normal de l’évolution, s’interroge-t-on toujours suffisamment pour savoir si un symptôme est un effet d’un pathogène ou la réaction de nos mécanismes de défense? L’hypothèse du véhicule culturel apporte de son côté un éclairage complémentaire à ceux provenant des sciences sociales dans l’analyse du comportement humain.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai tellement lu sur la théorie de l’évolution que j’hésite toujours à entreprendre un nouveau livre sur le sujet. D’une part, le sujet me passionne, d’autre part, je crains de lire une autre version de choses que je connais bien. Avec ce livre, j’ai de fait satisfait ma passion sur l’évolution, mais j’ai en plus pris connaissance de nombreuses manifestations de l’évolution dont je n’avais jamais entendu parler. Sauf un chapitre ou deux plus techniques (ce qui n’est pas un défaut, bien au contraire), ce livre se lit bien, le style de l’auteur étant clair et accessible. J’ai aussi bien apprécié le fait qu’il consacre une ou deux pages au début de chaque chapitre pour en présenter brièvement l’objet avant d’entrer dans le vif du sujet (d’autant plus que cela a facilité la rédaction de ce billet!). Et, finalement, les rares notes sont en bas de page!

Les cotisations des ménages à des comptes d’épargne enregistrés

28 septembre 2017

Comme mentionné dans le précédent billet que j’ai consacré aux données du recensement 2016 sur les revenus des ménages en 2015, la publication du 13 septembre dernier contenait de l’information sur bien d’autres aspects du revenu que ceux dont les médias ont parlé (revenu médian et faible revenu, surtout). Par exemple, le tableau 98-400-X2016103 présente des données sur les cotisations des ménages à des comptes d’épargne enregistrés, soit les comptes d’épargne libres d’impôt (CÉLI), les régimes enregistrés d’épargne-retraite (REER) et les régimes de pension agréés (RPA).

Si d’autres sources, comme les statistiques fiscales des particuliers publiées par les gouvernements provincial et fédéral, nous permettent de nous informer sur les cotisations aux REER et aux RPA, les sources sur les CÉLI sont plutôt rares, car n’étant ni imposables ni déductibles, les cotisations et les retraits à ces comptes ne sont pas comptabilisés dans les données fiscales. En fait, la seule source fiable que j’ai trouvée sur les statistiques de ce compte est une annexe du Rapport sur les dépenses fiscales fédérales de 2012 que j’ai d’ailleurs présentée sur ce blogue en mai 2014. Comme ce rapport portait sur l’année 2011 et que les CÉLI ont été instaurés en 2009, il était difficile de savoir si les constats de ce rapport se maintiendraient ou s’ils ne reflétaient que la nouveauté de cet outil financier. Je trouve donc fort intéressant de disposer enfin d’une autre source pour pouvoir avoir plus d’information à ce sujet.

Part des cotisations des ménages à des comptes d’épargne enregistrés selon le revenu après impôt

– cotisations à au moins un compte

Le graphique qui suit montre le pourcentage des ménages du Québec qui ont cotisé en 2015 à au moins un type de compte d’épargne enregistré selon le type de compte et selon la tranche de revenu après impôt du ménage.

Les lignes rouge et jaune, qui se confondent pour les revenus allant de moins de 10 000 $ à 149 999 $ (et j’ai vérifié ces données pour être certain de ne pas m’être trompé), montrent l’évolution du pourcentage de ménages ayant contribué en 2015 à des REER et à des RPA selon leur tranche de revenu après impôt. Par la suite, soit chez les 4 % des ménages qui ont un revenu annuel supérieur à 150 000 $, les deux lignes se séparent, avec la ligne jaune qui diminue beaucoup plus abruptement que la rouge, probablement parce que les RPA sont associés à un emploi salarié et que les personnes à hauts revenus reçoivent une proportion plus faible de leurs revenus en salaires (et même en revenu d’emploi). La ligne rouge, soit le pourcentage de cotisants aux REER, est demeurée aux environs de 80 %, soit plus du double de la moyenne (35 %). Ce qui est davantage remarquable est la faible proportion des ménages à bas revenus qui ont cotisé aux REER et aux RPA, cette proportion demeurant sous 10 % pour les ménages ayant gagné moins de 30 000 $ (soit chez les 23 % des ménages aux revenus après impôt les moins élevés) et même sous 3 % pour ceux dont les revenus ont été inférieurs à 20 000 $ par année (soit chez 12 % des ménages). Quand on a à peine assez d’argent pour survivre, il est certain qu’on n’a pas les moyens d’épargner pour sa retraite (REER) et qu’on a rarement un emploi qui offre un régime de retraite d’employeur (RPA).

On explique souvent que le CÉLI est le compte d’épargne idéal pour les contribuables à faibles revenus, car, contrairement aux retraits des REER et aux revenus provenant d’un régime de retraite, les retraits des CÉLI ne sont pas considérés comme un revenu et ne sont pas déductibles du Supplément de revenu garanti (SRG), le programme fédéral le plus essentiel aux personnes âgées à faibles revenus. Cela est bien vrai, mais encore faut-il avoir les moyens d’épargner! Ne soyons alors pas surpris de constater que seulement 12,1% des ménages gagnant moins de 10 000 $ et 13,8 % de ceux gagnant entre 10 et 19 999 $ ont versé des sommes dans ces comptes. On pourrait être surpris de constater que leurs dépôts médians furent de près de 5 500 $ (donnée non illustrée), somme impossible à épargner avec un revenu inférieur à 20 000 $ et encore moins s’il est inférieur à 10 000 $, mais le rapport sur les dépenses fiscales fédérales de 2012 dont j’ai parlé plus tôt explique que ces ménages ne déposent pas une partie de leurs revenus dans des CÉLI, mais transfèrent dans ces comptes des sommes épargnées dans d’autres types de comptes lors d’années où ils ont eu des gains plus élevés. J’aurais aimé comparer le pourcentage de ces ménages à faibles revenus qui ont cotisé à des CÉLI en 2015 avec celui d’années antérieures, mais le rapport de 2012, qui présente des données pour 2009, 2010 et 2011, utilise les revenus par personne et non pas par ménage comme ici, et avant impôt plutôt qu’après impôt (quoique, à ce niveau de revenus, cela ne doive pas changer grand-chose). Cela dit, il peut être utile de savoir que 11 % en 2009, 16 % en 2010 et 20 % en 2011 des personnes qui avaient gagné moins de 20 000 $ avaient cotisé dans un CÉLI, taux pas très différents des proportions mentionnées tantôt pour les ménages qui ont eu des revenus inférieurs à 20 000 $ en 2015. On peut donc conclure que la méthode des transferts de l’épargne d’un compte «ordinaire» à un CÉLI est encore utilisée, mais pas si fréquemment que ça, compte tenu des taux nettement inférieurs à 20 % de cotisants.

Le graphique, lui, nous montre que, peu importe si le CÉLI est idéal pour les personnes à faibles revenus, ce sont les ménages à hauts revenus qui en profitent le plus. En effet, on peut voir que le pourcentage de cotisants à des CÉLI (ligne bleue) augmente graduellement en fonction du revenu pour culminer à 65 % chez les ménages ayant eu des revenus de 250 000 $ et plus. Et, ce n’est pas que le pourcentage de cotisants qui augmente avec le revenu, mais aussi le montant médian déposé qui atteint 10 000 $ chez les ménages ayant eu un revenu entre 150 et 199 999 $ et 18 000 $ chez ceux ayant eu un revenu après impôt de 250 000 $ et plus.

– cotisations à un, deux ou trois comptes

Comme le taux de cotisation des plus riches aux trois comptes illustrés dans le premier graphique dépasse toujours 50 % dans au moins deux d’entre eux, on se doute bien que ces ménages sont nombreux à avoir cotisé à plus d’un de ces comptes. Le graphique qui suit montre justement le pourcentage des ménages ayant cotisé à un, deux ou trois comptes selon leur tranche de revenus après impôt.

La ligne bleue nous montre que le pourcentage de ménages ayant cotisé à un seul type de compte d’épargne enregistré augmente graduellement de 13 % chez les ménages ayant gagné moins de 10 000 $ à un peu plus de 40 % chez ceux ayant gagné entre 40 000 $ et 59 999 $, puis diminue à 20 % chez ceux ayant eu un revenu se situant entre 150 000 $ et 199 999 $ avant de remonter quelque peu pour atteindre 26 % chez les 0.8 % les plus riches (ceux ayant gagné 250 000 $ et plus). Alors que ce seul compte est le plus souvent le CÉLI pour les ménages aux revenus les plus faibles, il est plus souvent le REER chez les ménages aux revenus les plus élevés.

La ligne rouge montre que les ménages qui ont gagné moins de 20 000 $ ont rarement cotisé à deux types de comptes d’épargne enregistrés (à peine un peu plus de 1 % d’entre eux), mais que le pourcentage de ménages qui l’ont fait augmente graduellement en fonction du revenu par la suite pour atteindre un peu plus de 40 % chez ceux ayant gagné entre 100 000 $ et 149 999 $ puis de se stabiliser autour de 40 % chez les 4,1 % les plus riches, soit ceux ayant gagné 150 000 $ et plus. La combinaison de comptes la plus populaire chez les ménages ayant gagné entre 70 000 $ et 199 999 $ fut de loin les REER et les RPA, tandis que celle la plus répandue chez les 0,8 % les plus riches fut les CÉLI et les REER, combinaison illustrant encore une fois la faible importance des revenus d’emploi et donc des RPA parmi les ménages ayant gagné 250 000 $ et plus.

La ligne jaune montre cette fois que ce sont les ménages qui ont gagné moins de 30 000 $ qui ont rarement cotisé aux trois types de comptes d’épargne enregistrés (à peine 0,4 % chez ceux ayant gagné entre 20 000 $ et 29 999 $ et un minuscule 0,1 % chez les 12 % les plus pauvres qui ont eu un revenu inférieur à 20 000 $). Le pourcentage de ménages qui ont cotisé aux trois types de comptes a augmenté graduellement en fonction du revenu par la suite pour atteindre environ 35 % chez ceux ayant gagné entre 150 000 $ et 199 999 $, avant de diminuer jusqu’à 25 % chez ceux ayant gagné 250 000 $ et plus.

Et alors…

Au bout du compte (ou des comptes…), les données que j’ai présentées dans ce billet nous montrent que les plus riches cotisent beaucoup plus que les plus pauvres aux trois comptes d’épargne enregistrés créés par l’État pour supposément favoriser une retraite digne à l’ensemble des Canadiens. D’ailleurs, le graphique ci-contre nous montre sans surprise que le pourcentage des ménages qui ne cotisent à aucun de ces trois comptes est beaucoup moins élevée parmi les ménages les plus riches que chez les ménages les plus pauvres. Par contre, l’écart entre ces deux groupes pourrait étonner davantage. En effet, aucune tranche des 20 % les plus riches, soit les ménages qui ont gagné un revenu après impôt de 90 000 $ et plus, ne voit au moins 10 % de ses membres ne pas cotiser à au moins un de ces comptes, tandis que c’est le cas de 75 % des 23 % les plus pauvres, soit les ménages qui ont eu un revenu après impôt de moins de 30 000 $. Pire, 84 % des ménages (soit plus de cinq sur six) qui ont eu un revenu après impôt de moins de 20 000 $ n’ont pas cotisé et ceux qui l’ont fait ont en grande majorité transféré des épargnes anciennes dans des CÉLI.

Non seulement les riches profitent de façon disproportionnée de ces programmes, mais cela nous coûte cher! En effet, selon le Rapport sur les dépenses fiscales fédérales de 2017, le coût net en 2016 dans l’ensemble du Canada pour le gouvernement fédéral de ces trois comptes a été estimé à 41,5 milliards $, soit 15,7 milliards $ pour les REER, 24,9 milliards $ pour les RPA et 885 millions $ pour les CÉLI. À cette somme s’ajoutent les dépenses fiscales provinciales. Selon l’édition 2016 du document sur les dépenses fiscales provinciales, le coût net en 2016 au Québec pour le gouvernement provincial de ces trois comptes a été estimé à 7,1 milliards $, soit 3,2 milliards $ pour les REER, 3,8 milliards $ pour les RPA et 171 millions $ pour les CÉLI. En supposant que ce coût est quatre à cinq fois plus élevé pour l’ensemble des provinces (ce qui est conservateur, car les données montrent que les ménages des autres provinces cotisent davantage que ceux du Québec), cela nous donnerait entre 29 et 36 milliards $ pour les provinces, pour un grand total se situant entre 70 et 77 milliards $. Le programme qui assure une retraite à peine digne aux aînés les plus pauvres de la société et que les conservateurs voulaient voir s’appliquer deux ans plus tard (à 67 ans plutôt qu’à 65 ans), soit le Supplément de revenu garanti (SRG), a, de son côté, coûté environ 10,5 milliards $ en 2016 (en incluant le coût de l’Allocation pour les personnes âgées de 60 à 64 ans), soit à peine entre 13,5 et 15 % (ou environ un septième) du coût des programmes qui avantagent beaucoup plus les plus riches que les plus pauvres et la classe moyenne. La première fois que j’avais fait ce calcul, soit en 2011, j’avais conclu que ce serait bien mieux de diminuer le plafond des RÉER et des RPA (j’ajouterais «et d’éliminer les cotisations à des CÉLI à l’avenir» en conservant les sommes déjà déposées pour éviter les décisions à effet rétroactif), et consacrer les sommes épargnées pour améliorer la retraite de ceux qui en ont vraiment besoin. Compte tenu de ces nouvelles données, je ne peux qu’être d’accord avec moi-même!

La disparition de la classe moyenne

25 septembre 2017

The Vanishing Middle Class – Prejudice and Power in a Dual Economy (La disparition de la classe moyenne – Préjudice et pouvoir dans une économie à deux vitesses) de Peter Temin m’a été suggéré par un collègue et recommandé par un ami. Constatant que ce livre n’était pas trop long (256 pages selon l’éditeur, mais à peine 190 si on exclut les références et l’index) et que l’auteur que je ne connaissais pas semble mériter le détour (comme on peut le voir dans la vidéo proposée à la fin de ce billet), et que son sujet m’intéresse beaucoup, je me le suis procuré rapidement. Dans ce livre, Temin «analyse la dynamique de la fracture entre les riches et les pauvres aux États-Unis et décrit les moyens de parvenir à une répartition des richesses plus égalitaire afin que les États-Unis n’aient plus une économie pour les riches et une autre pour les pauvres».

Introduction : La distribution des revenus aux États-Unis est passée de la forme de la bosse d’un dromadaire, avec une classe moyenne nombreuse et de petites classes pauvres et riches, à celle des bosses d’un chameau, avec une petite classe moyenne et de classes pauvres et riches plus importantes. C’est cette distribution que l’auteur décrit comme une économie à deux vitesses («a dual economy»), se basant sur un modèle conçu pour analyser ce type d’économie dans les pays en développement, modèle qui a valu à son auteur, Arthur Lewis, un prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel (le seul attribué à un Noir). Cette manifestation de la hausse des inégalités serait due à la fois à des facteurs politiques et historiques (ainsi qu’économiques et technologiques), facteurs que l’auteur présentera dans ce livre.

I. Une économie à deux vitesses aux États-Unis

1. Une économie à deux vitesses : L’auteur présente les grandes lignes du modèle qu’il utilisera dans son livre. Il explique que ce modèle, conçu pour analyser l’économie dans les pays en développement, divise l’économie en deux, soit un secteur capitaliste, plus récent, souvent situé près des ports et formé d’entreprises du secteur manufacturier, et un secteur traditionnel, souvent agricole, permettant à peine la survie. Les capitalistes offrent un salaire plus élevé que le secteur de survivance pour attirer ses travailleurs, mais visent aussi à ce que les revenus de l’autre secteur soient les plus bas possibles pour ne pas être obligés d’augmenter «trop» les salaires qu’ils offrent dans leur secteur. Cela est un facteur qui nuit depuis des décennies aux économies des pays en développement (je simplifie, bien sûr).

Pour appliquer ce modèle aux États-Unis, l’auteur divise aussi l’économie en deux secteurs. Le premier secteur est composé d’environ 20 % de la population qui touche près de la moitié des revenus. Il l’appelle le secteur FTÉ pour montrer l’importance de la finance, des technologies et de l’électronique parmi les personnes à hauts revenus. Il appelle «à bas salaires» le deuxième secteur, qui regroupe tous les autres emplois. Le premier secteur est formé en très forte proportion de Blancs et, dans une moindre mesure, d’Asiatiques, tandis que les Noirs et les hispanophones sont surreprésentés dans le deuxième. Les revenus des membres du secteur FTÉ ont connu une forte croissance depuis 40 ans, mais ceux des membres du deuxième secteur ont stagné.

2. Le secteur FTÉ : Après un retour instructif sur certains événements des années 1960 et 1970 (dont certains peu connus) annonçant l’âge d’or du néolibéralisme et la division du marché du travail en secteurs FTÉ et à bas salaires, l’auteur analyse notamment certains des facteurs qui expliquent la forte croissance des revenus dans le secteur FTÉ.

3. Le secteur à bas salaires : L’auteur revient encore aux années 1960 et 1970 pour montrer l’importance du racisme envers les Noirs dans la division du marché du travail en secteurs FTÉ et à bas salaires. Il analyse ensuite une série de facteurs expliquant la polarisation des emplois, c’est-à-dire la baisse des emplois intermédiaires routiniers et l’augmentation des emplois non routiniers à faibles et hauts salaires. Il décrit notamment l’importante migration des Noirs vers les villes du nord des États-Unis jusque dans les années 1970, alors que ces villes ont justement perdu un grand nombre d’emplois au profit des banlieues, où une forte proportion des Blancs habitant auparavant dans les villes étaient déménagés. Or, les membres du secteur FTÉ n’aiment pas contribuer au bien-être des membres du secteur à bas salaires, encore plus quand ils sont Noirs, comme on l’a vu dans le scandale de l’eau potable de Flint et comme on le constate en réalisant que les Noirs comptent pour 40 % des personnes emprisonnées alors qu’ils ne forment que 12 % de la population.

4. La transition : La poursuite des études au collégial est la meilleure façon de passer du secteur à bas salaires au secteur FTÉ. Par contre, les écoles des milieux à bas salaires sont moins bien financées que les autres et le coût des études collégiales constitue une forte barrière aux études pour des jeunes de ces milieux. Même ceux qui se rendent au collégial sont proportionnellement deux fois moins nombreux à obtenir un diplôme que les jeunes provenant du secteur FTÉ. Et, les diplômés du collégial provenant du secteur à bas salaire sont relativement moins nombreux à obtenir un emploi dans le secteur FTÉ que ceux qui en proviennent, que ce soit en raison de la moindre qualité des collèges qu’ils fréquentent, du manque de contacts dans ce secteur ou de la discrimination. Mais, ils gardent leur dette étudiante qu’ils ne peuvent faire rayer même en faisant faillite…

II. La politique dans une économie à deux vitesses

5. L’ethnie et le sexe : L’auteur raconte tout d’abord l’histoire du racisme contre les Noirs aux États-Unis depuis leur arrivée comme esclaves jusqu’à aujourd’hui, en passant par leur «libération» après la guerre de Sécession et par l’adoption des lois Jim Crow. Il mentionne aussi d’autres mesures supposément neutres, mais en fait discriminatoires envers les Noirs, comme l’identification pour voter, la guerre contre la drogue, l’exclusion des ex-prisonniers de certains postes, etc. Il aborde ensuite les épisodes de racisme envers les Juifs, les Irlandais catholiques, les hispanophones et d’autres groupes minoritaires.

L’histoire du droit des femmes n’est pas plus rose (…). Que ce soit du côté du droit de vote et de posséder des biens que du droit à l’intégrité de leur corps, leur situation a longtemps été guère plus reluisante que celle des esclaves. Encore aujourd’hui, les violeurs sont parfois punis d’une tape sur les doigts et le droit à l’avortement est bafoué dans bien des États (par exemple, son remboursement n’est toujours pas reconnu dans les programmes d’assurance-santé de certains États). Et cette situation risque de se détériorer au cours des prochaines années. On ne s’étonnera donc pas de constater que les femmes sont elles aussi surreprésentées dans le secteur à bas salaires.

6. La théorie de l’investissement en politique : Si les gens votaient en fonction de leurs intérêts, on devrait s’attendre à ce que les élu.es mettent de l’avant les enjeux favorisant les membres du secteur à bas salaires, car ces personnes représentent 80 % de la population. L’auteur explique les nombreux moyens pris par les membres du secteur FTÉ des États-Unis pour faire baisser la participation des Noirs et des plus pauvres. J’en connaissais beaucoup, mais j’en ai appris de nouveaux! Au bout du compte, les États-Unis ont un des taux d’inscription et de participation aux élections parmi les plus bas au monde. Ensuite, l’auteur montre l’importance de l’information, et fait le lien avec la propagande payée par les grands partis et les lobbys les plus puissants pour défendre leurs intérêts. Il présente finalement la théorie de l’investissement en politique du titre de ce chapitre en montrant que la probabilité de gagner une élection est directement liée au pourcentage des dépenses électorales effectuées par un candidat (avec un coefficient de corrélation de 0,779).

7. Les préférences des très riches : L’auteur présente un sondage récent effectué auprès de très riches : ils sont inquiets de la dette publique et favorables à des baisses d’impôts et de dépenses dans les programmes sociaux, la santé et l’éducation, et consacrent tous de fortes sommes pour financer les campagnes électorales de candidats des deux partis principaux! L’auteur donne ensuite de nombreux exemples des avantages que ces riches retirent de ces «investissements».

8. Les concepts de gouvernement : En examinant l’évolution des institutions politiques depuis la création des États-Unis, l’auteur montre que le système politique de ce pays est actuellement plus près d’une ploutocratie (pouvoir basé sur la richesse) que d’une démocratie, et qu’il en fut ainsi au cours de la majeure part de son histoire.

III. Le gouvernement dans une économie à deux vitesses

9. L’emprisonnement de masse : Non seulement les Noirs sont surreprésentés dans les emprisonnements, mais ils le sont aussi dans les arrestations, dans les contrôles non justifiés, dans les décès par des policiers et même dans les amendes reçues. Un homme noir sur trois ira en prison au cours de son existence, tandis que ce sera le cas d’un hispanophone sur six et d’un Blanc sur 17. L’auteur explique les conséquences de ces emprisonnements sur les revenus et les autres aspects de la vie des personnes emprisonnées, puis montre à quel point ce serait préférable pour tous de moins emprisonner et d’offrir davantage de services sociaux, éducatifs et préventifs. Il aborde aussi les effets négatifs des prisons privées et d’autres aspects de l’emprisonnement de masse.

10. L’éducation publique : Au lieu d’accorder davantage de ressources aux écoles des milieux défavorisés, les États-Unis en accordent moins, car le financement se fait localement et car, comme dans le modèle de Lewis, les membres du secteur FTÉ refusent de dépenser pour ceux du secteur à bas salaires (surtout s’ils sont Noirs ou hispanophones). Une bonne éducation serait pourtant le meilleur moyen de favoriser la mobilité sociale et surtout de faire diminuer la criminalité et l’emprisonnement.

11. Les villes des États-Unis : Non seulement les services offerts par les villes, comme l’éducation primaire et secondaire, sont liés à la richesse de leur population, mais ils le sont plus qu’avant en raison de la baisse des subventions fédérales aux villes décrétées sous les administrations de Ronald Reagan et de George W. Bush. L’auteur poursuit en décrivant les conséquences de ce fonctionnement sur le mouvement des classes sociales (les Noirs et les Blancs du secteur à bas salaires sont restés dans les villes, mais les Blancs du secteur FTÉ ainsi que les moins pauvres du secteur à bas salaires sont partis en banlieue et peuvent se payer de meilleurs services), sur la décrépitude des infrastructures (écoles, hôpitaux, ponts, routes, aqueduc, égouts, transport en commun urbain et interurbain, etc.) et sur d’autres aspects de la vie en société (je résume grossièrement).

12 Les dettes personnelles et nationales : Les dettes des membres du secteur FTÉ sont généralement associées à des actifs monnayables (hypothèques, investissements, etc.), mais celles des membres du secteur à bas salaires le sont à des soldes de cartes de crédit, à des achats d’automobiles, à des dettes étudiantes et, parfois, à des hypothèques. L’auteur poursuit en analysant la dette publique et en proposant certaines mesures qui n’ont malheureusement qu’une faible probabilité d’être adoptées en raison de la résistance des membres du secteur FTÉ à toute hausse de taxes ou d’impôts. Pourtant, ces membres acceptent des dépenses militaires faramineuses pour poursuivre la guerre continuelle au Moyen-Orient, alors que ces sommes permettraient le développement de programmes de prévention à l’emprisonnement et le financement adéquat des écoles des milieux défavorisés.

IV. Comparaisons et conclusions

13. Comparaisons : L’auteur se demande ici si le modèle de Lewis ne s’applique qu’aux États-Unis ou s’il décrit aussi la situation dans d’autres pays. Il note que ce modèle ne semble pas s’appliquer dans les pays en développement, notamment en Chine et en Inde où une classe moyenne a au contraire surgi au cours des dernières décennies. Il observe ensuite que le nombre d’emplois exigeant des compétences intermédiaires a aussi diminué en Europe (et en général plus qu’aux États-Unis), mais que ce phénomène s’est moins traduit par une polarisation des revenus, ce qui montre que les politiques ont une grande importance dans l’établissement ou l’évitement d’une économie à deux vitesses.

14. Conclusions : L’auteur revient sur ses principaux constats, notamment sur le fait que l’application du modèle d’économie à deux vitesses aux États-Unis est en fait un mélange malsain de guerre des classes et de racisme, surtout envers les Noirs, mais aussi envers les hispanophones (et, de plus en plus, envers les musulmans et les Arabes, mais Temin n’en parle pas). Il présente ensuite des mesures pour renverser la situation actuelle, puis précise que la démocratie devra être rétablie aux États-Unis pour qu’elles puissent être implantées.

Annexe : Modèles d’inégalités : Cette annexe est théorique; l’auteur y présente quelques modèles d’inégalités, dont ceux de Lewis, Piketty, Solow et Kuznets. J’ai lu cette annexe rapidement, ne la trouvant pas vraiment nécessaire à la compréhension des concepts mis de l’avant dans ce livre.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si ce livre porte sur un sujet sur lequel j’ai lu de très nombreux livres et études, l’approche de Temin est tellement différente de celle généralement utilisée qu’on a l’impression de lire sur un autre sujet! On remarquera peut-être que les résumés que j’ai faits des chapitres de ce livre sont nettement plus substantiels que ceux que j’écris habituellement quand je présente un livre. Malgré cela, ce livre est tellement riche et contient tellement de détails que toute personne qui maîtrise un tant soit peu l’anglais et qui est intéressée par ce sujet devrait le lire. La thèse que l’auteur y défend (la comparaison avec le modèle de Lewis) pourrait devenir un carcan, mais elle demeure au contraire pertinente, peu importe l’angle qu’il aborde. Alors, même si les notes (15 pages…) sont à la fin, ce livre vaut certainement le détour!

Je termine ce billet en proposant une vidéo de 13 minutes montrant l’auteur présenter ce livre :