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Tout est prêt pour que tout empire

27 avril 2017

Selon la quatrième de couverture du dernier livre de Hervé Kempf, Tout est prêt pour que tout empire, trois menaces obscurcissent le présent, soit le désastre écologique, le néo-libéralisme et le terrorisme. Mais, s’agit-il vraiment de trois menaces distinctes?

1. Quand un géant chute, la terre tremble : Pour pouvoir établir le lien entre le désastre écologique, le néolibéralisme et le terrorisme, l’auteur présente une série d’événements survenus depuis les années 1970. Il m’est impossible de tous les mentionner, mais je vais en souligner quelques-uns :

  • choc pétrolier dans les années 1970;
  • arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan, adoption du consensus de Washington et application des programmes d’ajustement structurel dans les pays pauvres par le FMI et la Banque mondiale;
  • chute de l’URSS en 1989, entraînant l’effondrement de l’alternative marxiste au capitalisme;
  • émergence économique de la Chine;
  • mondialisation et signatures de nombreuses ententes de libre-échange;
  • montée des inégalités (en bonne partie en raison des événements précédents) et premières révoltes (Chiapas, Seattle, etc.);
  • grand nombre d’événements dans les pays musulmans (il y en a trop pour les citer);
  • adoption du concept de développement durable, qui permet ni plus ni moins de ne rien faire pour contrôler les émissions de gaz à effet de serre.

2. Prémisses de la dislocation : Et ça continue :

  • élection de George W. Bush, effondrement des tours du World Trade Center et guerre en Afghanistan et en Irak;
  • formation du Forum social mondial et révoltes des banlieues en France;
  • grandes variations du prix du pétrole;
  • crise financière débouchant sur la Grande récession;
  • échecs des rencontres sur l’environnement, malgré l’augmentation de la fréquence des catastrophes climatiques;
  • bris du mythe de la sécurité de l’énergie nucléaire avec l’accident atomique du Fukushima;
  • printemps arabe, attaque de la Libye, répression dans bien d’autres pays arabes, guerre civile en Syrie et montée de l’État islamique (Daech), aussi bien au Moyen-Orient que par des attentats dans des pays occidentaux, dont en France;
  • manifestations du mouvement Occupy, grèves des étudiants au Québec et manifestations contre les expulsions pour la Coupe du monde de football au Brésil (entre autres).

3. La guerre civile mondiale :

L’auteur considère que «La dégradation de l’écosystème de la planète est devenue le principal enjeu politique des prochaines décennies». Ce n’est pas moi qui vais le contredire! Il ajoute ensuite que nous connaissons actuellement un basculement fondamental, soit «le remplacement du paradigme du progrès, élaboré en Europe au XVIIIe siècle, par le paradigme apocalyptique de la nécessaire maîtrise du nouveau pouvoir». Les catastrophes climatiques se multiplient, le réchauffement est encore plus accentué que prévu, les habitats des animaux se réduisent, les ressources minérales et métalliques s’épuisent, le stock de ressources renouvelables (bois et poissons, par exemple) diminue constamment et les migrations et guerres dues au changement climatique sont de plus en plus nombreuses.

L’auteur se demande ensuite pourquoi les inégalités sont demeurées aussi longtemps acceptées. Il explique que, tout d’abord, ce n’est que relativement récemment que les données ont permis de prendre connaissance de leur ampleur, surtout grâce aux travaux d’Anthony Atkinson, Thomas Piketty et Emmanuel Saez (et maintenant Gabriel Zucman). Ensuite, l’individualisme et la grande disponibilité de produits de consommation peu dispendieux (car importés de pays à bas salaires) ont réduit les revendications sur la redistribution des richesses. Enfin, la répression contre les groupes revendicateurs et l’emprisonnement en hausse (aux États-Unis, surtout) ont aussi eu un effet démobilisateur.

Il n’en demeure pas moins que les inégalités ont engendré des sentiments de frustration qui expliquent en partie l’adhésion de jeunes musulmans à Daech et les attentats que quelques-uns d’entre eux ont accomplis. Mine de rien, avec ce raisonnement, l’auteur boucle la boucle entre le désastre écologique, le néo-libéralisme et le terrorisme. Il souligne ensuite que les guerres actuelles ne se font pas entre pays, mais soit à l’intérieur des pays (entre ethnies, entre groupes religieux, contre les trafiquants de drogues, etc.) ou au niveau international. Il s’interroge ensuite sur l’avenir du capitalisme, mais cette section est tellement faible que je préfère ne pas en parler. Puis, il souligne la stupidité de nos dirigeants, mais tellement moins bien que ne l’a fait Jacques Généreux dans son livre La Déconnomie (que j’ai présenté dans ce billet), que cela tombe comme un cheveu dans la soupe…

4. Douze leçons pour éviter la catastrophe :

1. Comprendre l’enjeu : Ce n’est pas le terrorisme, mais «la question écologique».

2. Mesurer ses chances : Si on travaille ensemble, si on collabore, rien n’est impossible.

3. Penser le climat comme la solution au problème économique : La réponse est dans le titre!

4. Utiliser les outils politiques du postcapitalisme : Ici, sobriété et autonomie sont les mots clés.

5. Sortir du capitalisme sans tomber dans le collectivisme : L’auteur nous parle cette fois de biens communs, de circuits courts et de monnaies locales.

6. Déverrouiller le système ou assumer la guerre : On pourrait le déverrouiller en détrônant l’oligarchie au pouvoir.

7. Croire ce que l’on sait, être bien, remporter des victoires : Vaincre son anxiété, avoir confiance, s’unir, célébrer ses victoires, même petites, et choisir ses batailles.

8. « Faire passer un message d’amour avec beaucoup de force » : Résister à l’appel de la violence.

9. Diviser l’oligarchie : Trouver des alliés parmi le 10 % le plus riche, voire au sein du 1 %.

10. Ne pas abandonner le terrain de l’institution : Profiter des institutions démocratiques, mais se méfier des partis qui se prétendent sociaux-démocrates.

11. Recourir aux armes de la paix : Tout est dans le titre!

12. Reconnaître la quête du sens : «Le lien avec l’univers, les êtres vivants, le monde sans parole, est vital. S’y reconnaître, s’y retrouver, le respecter est une voie pour retrouver l’équilibre rompu. Retrouver, en fait, un sens à la vie.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Ne pas lire… Même si ce livre est bien court (une centaine de pages) et contient certains liens intéressants entre les événements des dernières décennies, j’en ai lu tellement qui abordent mieux ce sujet que je ne peux pas recommander celui-ci. Dommage. Et les notes… ben, il n’y en a pas!

La déconnomie

24 avril 2017

«La théorie économique dominante n’est pas simplement discutable, elle est absurde». Elle déconne carrément! Voilà ce qu’affirme Jacques Généreux dans la quatrième de couverture de son livre La Déconnomie. Jacques Généreux étant l’auteur d’un des livres qui m’a le plus marqué, soit La dissociété (voir ce billet), j’avais bien sûr des attentes très élevées en le commençant.

1. De quoi la « déconnomie » est-elle le nom ? – Introduction générale : L’auteur décrit le résultat catastrophique des décisions politiques et économiques prises pour faire face à la crise financière, économique, sociale, politique et environnementale dont l’Europe ne parvient pas à sortir. Selon lui, il ne s’agit pas seulement de la conséquence de mauvaises décisions, mais carrément de décisions insensées, imbéciles, catastrophiques et incroyables. Bref, ce sont des conneries issues de la déconnomie. Il présente aussi l’objet de son livre, soit de «diagnostiquer cet effondrement massif de l’entendement, (de) comprendre sa genèse et (de) lui trouver quelque antidote». Il présente ensuite chacun des chapitres qui forment son livre. Un début alléchant!

2. La déconnomie de marché – La vraie nature de notre système économique : Ce qu’on appelle l’économie de marché, telle qu’enseignée dans la plupart des départements d’économie, est une véritable religion, basée sur des pouvoirs surnaturels de retours constants à l’équilibre. Généreux préfère donc parler du marchéisme ou, plus simplement de la déconnomie. Il s’interroge ensuite sur la résignation de la majeure part de la population, résignation qui l’amène à qualifier de communiste toute personne qui propose de modifier ce système qu’elle sait pourtant dysfonctionnel. Il poursuit en disant vouloir bien nommer les choses. Je vais donner deux exemples.

  • néolibéraux : l’auteur déteste cette expression et lui préfère «nouveaux conservateurs réactionnaires», car la notion de «libéral» est associée au souci de la liberté, au respect de la démocratie et des droits humains, alors que les «néolibéraux» sont en fait des «antilibéraux» radicaux;
  • mondialisation (ou globalisation) : en fait, seule une faible partie des activités économiques sont mondialisées et une partie minime des travailleurs le sont; il s’agit pour lui d’une mise en récit accompagnant la fable que nous n’aurions pas le choix alors que nous l’avons toujours eu (comme il l’a brillamment montré notamment dans son livre Nous, on peut!)!

Il aborde par la suite le contexte socio-économique des Trente glorieuses et du revirement des années 1970, ce qu’il appelle la contre-révolution conservatrice, et développe encore sur le concept d’économie de marché (un autre concept mal nommé). Il montre que ce terme n’est qu’un euphémisme, que les prix ne sont généralement pas déterminés par un marché, mais par un profit ajouté aux coûts de production, quand ils ne sont pas imposés par des producteurs et des distributeurs quasi monopolistiques. Ce sont les détenteurs du capital qui influencent les gouvernements, détournent leurs profits dans des paradis fiscaux et imposent leur volonté. Le terme «capitalisme» traduit mieux la réalité : «En fait, le problème avec le «capitalisme» (la domination du capital), c’est qu’on ne peut pas décemment être pour! Tandis que l’économie de marché (une vague image inoffensive), on peut difficilement être contre!». Encore là, l’auteur préfère parler du «pouvoir du capital» que du capitalisme, car cette expression représente mieux la «spécificité essentielle de notre système économique».

Il apporte ensuite une nuance importante. La présence d’un système économique capitaliste dans une société ne signifie pas qu’une telle société doive être qualifiée de capitaliste et que tous ses aspects positifs doivent être attribués à son système économique (comme le font trop de gens qui ignorent la différence entre une corrélation et une causalité). Chaque société est dotée d’autres institutions et de caractéristiques culturelles et autres qui n’ont rien à voir avec son système économique. Par exemple, l’amélioration de l’espérance de vie dans nos sociétés ne peut pas être associée automatiquement à ce système, mais plutôt aux mesures d’hygiène et aux interventions en santé publique que bien des tenants du capitalisme tentent de réduire (ce qu’ils ont fait dans les pays en développement). Un entrepreneur peut aussi être anticapitaliste s’il s’oppose et n’applique pas les caractéristiques mentionnées plus tôt. Bref, être contre le capitalisme ne signifie pas être contre la libre entreprise (cette section est très riche et mon résumé ne lui rend pas justice…).

Ce chapitre passionnant se poursuit en nous parlant du mythe du consommateur souverain (où le client est supposé être roi, mais devient trop souvent un pigeon), de la vertu de la concurrence qui débouche sur des monopoles, du pouvoir de l’argent et de «la régulation capitaliste du politique et de l’ensemble de la société» (concurrence imposée dans le secteur public, accords dits de libre-échange, etc.). L’auteur se demande alors pourquoi on ne remet pas en question un tel système économique. Il émet quatre hypothèses qu’il examinera dans les prochains chapitres.

3. La déconnomie actionnariale – Le vrai bilan de notre système économique : La première hypothèse que l’auteur examine est que le bilan du capitalisme serait positif. Il a peut-être semblé l’être au cours des Trente glorieuses, mais c’est justement parce que le pouvoir des capitalistes était fortement encadré par les institutions politiques. La période qui a suivi a complètement modifié la situation en remettant le pouvoir aux mains des marchéistes. «La priorité donnée à l’inflation la plus faible possible, l’intensification de la concurrence internationale, la compression des coûts salariaux, la baisse des taux d’imposition des hauts revenus et du capital, la grande déréglementation de la finance» ont mis la table pour la hausse des inégalités et l’instauration du capitalisme financier. Par la suite, l’auteur montre que le capitalisme financier (dont il exclut les PME et les entreprises privées, c’est-à-dire non inscrites à la Bourse) ne peut que :

  • faire diminuer les investissements : il montre brillamment que ce ne sont pas les profits qui génèrent les investissements, mais que c’est plutôt la présence d’une demande qui les stimule;
  • «démolir la contribution des salariés et de l’État tant à l’offre qu’à la demande des biens produits par l’entreprise» : l’auteur mentionne notamment les modes de gestion «modernes» qui mettent de la pression sur les employés, les stressent et mènent à de nombreuses dépressions et même parfois à des suicides. Cela nuit bien sûr aux travailleurs, mais aussi aux entreprises en raison de l’augmentation des absences, mais surtout de la perte de motivation des travailleurs, de l’augmentation de la rivalité entre eux et de la baisse de la collaboration (alors qu’on chante les vertus du travail d’équipe…). Et la hausse des inégalités de salaires entre les travailleurs et leurs dirigeants n’a pu qu’exacerber ces réactions (et il ne parle pas de Bombardier!);
  • favoriser l’instabilité financière et l’apparition de crises financières (autre démonstration magistrale que je vais toutefois sauter…).

4. De l’empire de l’argent à l’empire de la bêtise – Sommes-nous gouvernés par les marchés, par les riches ou par la bêtise ? : La deuxième hypothèse que l’auteur examine est que nous n’avons pas le choix, ou que, comme le disait Margaret Thatcher, «there is no alternative» (TINA). D’entrée de jeu, il montre que c’est parce que les États ont signé des ententes qui les ont enfermés dans un climat de concurrence qu’ils disent maintenant ne pas avoir de choix. Bref, ils ont choisi de ne pas avoir de choix… L’auteur propose ensuite quelques mesures qui corrigeraient la situation, ce qui permet de rejeter cette hypothèse.

L’auteur s’attaque ensuite à sa troisième hypothèse, soit que nous vivons dans une ploutocratie, c’est-à-dire un gouvernement par et pour les riches. Même si bien des éléments appuient cette hypothèse (baisse des impôts des riches, ajout de déductions fiscales, portes tournantes, lobbying, contrôle des médias, etc.), l’auteur la rejette aussi, car il faut bien que les gouvernements se fassent élire par plus que les riches pour prendre le pouvoir. En outre, les gouvernements ont toujours su donner quelques avantages au reste de la population pour conserver son appui. En plus, la culture de la société de la consommation et la montée de l’individualisme ont porté la population à moins revendiquer de mesures redistributrices. L’idée que nous sommes en concurrence les uns avec les autres et que les gagnants méritent leur sort a aussi contribué à faire accepter la situation (je simplifie). Finalement, l’auteur observe que le discours sur l’absence de choix est tellement répandu qu’il est devenu une vérité, même dans le champ gauche de la politique, d’autant plus qu’il faut consacrer des efforts importants de recherche et de réflexion pour pouvoir le contredire.

Ayant écarté ses trois premières hypothèses, il ne reste à l’auteur que sa dernière : «l’intelligence s’est effondrée. Du sommet à la base des États, le pouvoir des riches s’installe et perdure par défaut, en raison de la défaillance morale et intellectuelle des élus, comme des électeurs».

5. Genèse de la déconnomie politique – Retour aux sources des erreurs politiques et de leur antidote : Il pouvait être compréhensible que, au début du XXe siècle, les économistes et les élus croient vraiment les fables de l’économie classique, soit qu’un gouvernement doit gérer son argent comme un chef de famille, donc se serrer la ceinture en période de récession, accentuant ainsi la profondeur des récessions (comme lors de la Grande Dépression). Mais, depuis Keynes (et bien d’autres) et le New Deal, notamment, les faits nous montrent que les États doivent intervenir de façon contracyclique, c’est-à-dire de dépenser davantage (ou diminuer les impôts) en récession et moins en période de croissance. On sait aussi que depuis les années 1930 que l’austérité peut encourager la montée de l’extrême droite. On voit donc qu’avec ces expériences, agir ainsi de nos jours n’a aucun sens. L’auteur revient ensuite sur les débats portant sur cette question, surtout entre Keynes et Hayek.

6. Apothéose de la déconnomie politique – L’absurdité des politiques contemporaines face aux crises : Non seulement les économistes et décideurs possédaient avant la dernière crise l’expérience acquise lors de la Grande Dépression et lors des années qui l’ont suivie, mais la macroéconomie a continué à évoluer par après. Pourtant, les économistes que les décideurs ont consultés lors de la dernière crise croyaient (car il s’agit vraiment d’une croyance) que les crises étaient impossibles… Pire, comme ils les croyaient impossibles, ils ne savaient comment réagir quand l’«impossible» est survenu. Ils ont quand même sauvé le système financier et les banques, ce qu’il fallait faire, mais simplement en socialisant leurs dettes plutôt qu’en les nationalisant. Puis, plutôt que de travailler à la relance économique, ils ont (surtout en Europe) répété l’erreur des années 1930 en adoptant des politiques procycliques, c’est-à-dire en adoptant des mesures d’austérité. Résultat? Comme on pouvait s’y attendre, «la politique de rigueur budgétaire en temps de crise est un pur désastre».

L’auteur présente ensuite les mesures qui auraient dû être prises et s’inquiète de la santé mentale des économistes et des dirigeants. Ils ont été «assez fous pour sacrifier leurs entreprises et leurs travailleurs sur l’autel de la rigueur, mais pas assez pour détruire leur système financier». Il ajoute que la folie est demeurée, puisque les gouvernements n’ont pris aucune mesure pour s’assurer que cette crise ne se reproduirait pas, négligeant notamment de réglementer à nouveau le secteur financier et de cesser de signer des ententes dites de libre-échange (comme celle avec le Canada) qui donnent encore plus de pouvoir aux responsables de la dernière crise.

7. La déconnomie européenne – La mort programmée de l’Union européenne : Selon l’auteur, les lois et les institutions de la zone euro sont plus de nature religieuse qu’économique. On interdit notamment les déficits plus élevés que 3 % du PIB même en période de stagnation (officiellement, mais pas toujours en pratique, soulignons-le), y compris pour des investissements en infrastructures qui seraient pourtant contracycliques. On refuse de donner le mandat à la banque centrale d’intervenir pour favoriser la croissance, lui imposant plutôt le seul mandat de maintenir l’inflation à un bas niveau (aux alentours de 2 %). Bref, on se prive volontairement des outils d’intervention dont tous les autres pays disposent.

L’auteur explique ensuite à quel point les lois et les institutions de la zone euro hypothèquent la latitude qu’ont les pays membres d’adopter des politiques économiques adaptées à leur situation. Il pourfend notamment la politique monétaire de la banque centrale qui repose sur l’idiotie de la théorie quantitative de la monnaie. Face à cette situation, la seule marge de manœuvre restante est la concurrence fiscale et sociale (diminution des salaires, des avantages sociaux, des droits du travail, des programmes sociaux, etc.), bref de faire la guerre aux pays avec lesquels on est censé collaborer. L’auteur montre que des solutions seraient envisageables, mais pour cela l’Allemagne devrait cesser de se prosterner devant sa religion ordolibérale. C’est cette même fixation sur l’ordolibéralisme (voir ce billet) qui a amené l’Allemagne à se battre contre ses partenaires (guerre qu’elle a gagnée aux dépens de tous les autres pays, en forçant le nivelage par le bas de leur économie) et à imposer son dogme à tous les pays et surtout à la Grèce en transformant ses problèmes (réels) en une véritable tragédie grecque. L’Allemagne avait intérêt à agir ainsi (enfin, selon son idéologie), alors que ce n’est pas le cas de la France qui ne gagnait rien à accepter les conditions de l’Allemagne pour qu’elle se joigne à la zone euro et surtout pas à endosser les dogmes ordolibéraux. Pire, cette politique a été poursuivie quand le gouvernement de François Hollande, supposément de gauche et qui avait basé sa campagne électorale sur des politiques de centre gauche, a pris le pouvoir. En endossant les mesures d’austérité pour les pays du sud de l’Europe, la France affaiblissait son principal marché d’exportation. On le voit bien maintenant, c’était en plus une politique suicidaire pour les socialistes qui sont presque disparus du paysage politique au cours de la campagne électorale actuelle. De la folie pure…

8. La théorie déconnomique – L’étrange domination d’une science factice : L’auteur présente les hypothèses sur lesquelles se base la nouvelle théorie classique, actuellement enseignée et appliquée partout en Occident, mais encore plus en Europe, et les démolit une après l’autre. Sa démonstration est en grande partie semblable à celle de Steve Keen dans son livre L’imposture économique que Généreux conseille d’ailleurs si on veut approfondir la question (voir aussi les deux billets que j’ai consacrés à ce livre). Généreux parle de déconnomie, mais Obélix dirait plutôt «ils sont fous ces économistes orthodoxes»!

9. Comprendre la bêtise des intelligents – Biais cognitifs, obscurantisme et sectarisme : Dans ce chapitre, l’auteur se demande comment des économistes pourtant intelligents peuvent avaler les absurdités de la théorie économique orthodoxe. Pour ce, il se base en partie sur les constats de Daniel Kahneman, illustrés dans son livre Système 1, système 2 – Les deux vitesses de la pensée (auquel j’ai consacré deux billets). Il explique que notre cerveau n’a pas été conçu pour le raisonnement rationnel, mais pour la survie de l’espèce. Le cerveau de sapiens a donc un système réflexe qui prend des décisions rapides et qui entre en fonction automatiquement, et un deuxième système qui demande un effort pour entrer en action. «L’intelligence rationnelle n’est qu’un potentiel de l’esprit humain, ce n’est pas un réflexe». Les deux systèmes sont en plus influencés par de nombreux biais cognitifs.

Ces caractéristiques font notamment en sorte qu’il est presque impossible pour quelqu’un qui est convaincu depuis longtemps d’une chose d’accepter qu’elle a eu tort pendant des années. Si cette personne acceptait s’être trompée aussi longtemps, elle entrerait en dissonance cognitive. Pour éviter cette situation et protéger cette personne, son cerveau trouvera toutes sortes de moyens pour rejeter les faits qui mettraient son équilibre en danger. On imagine l’ampleur de la dissonance cognitive que subiraient des économistes qui prétendent et enseignent depuis des dizaines d’années que leur théorie est la seule valable s’il fallait qu’ils réalisent qu’elle n’est en fait qu’une déconnomie…

Dans un débat contradictoire, ce système ne fonctionnera pas pour trouver la «vérité», mais pour gagner le débat, façon de faire qui a tout au long de l’histoire de sapiens permis sa survie et sa reproduction. Pour se reproduire, il est en effet plus important de gagner que d’avoir raison! Ce processus s’applique aussi pour conserver sa position sociale. Dans une situation de débat contradictoire, «le raisonnement ne sert plus uniquement à déterminer ce qui est vrai, mais aussi et surtout à avoir raison, même en l’absence de faits probants, à gagner le débat». À l’opposé, quand on discute sans conflit, par exemple en assemblée citoyenne, les débats mettent en œuvre ce qu’on appelle l’intelligence collective et, dans cette situation, la mise en commun argumentaire permettra de résoudre des problèmes bien mieux que ne le feraient une seule personne ou même toutes ces personnes réfléchissant chacune de son côté.

L’auteur revient ensuite à la théorie orthodoxe et souligne encore l’arrogance de ses adorateurs, qui ne se contentent pas d’élaborer des modèles à partir d’hypothèses fausses, mais prétendent que c’est ce qu’il faut faire en science! Mais, encore pire, les économistes orthodoxes visent à modifier la réalité pour qu’elle corresponde à leur modèle (ce qui en fait une discipline normative). On attendrait cela de philosophes (encore que les philosophes contemporains sont plus réalistes), voire de curés, mais pas de personnes qui se prétendent scientifiques! L’auteur exprime ainsi cette situation :

«Les soucis commencent quand des experts spécialistes du paradis deviennent des conseillers ou les ministres du Prince et s’affairent à fabriquer leur paradis sur terre. Il ne s’agit plus alors de nourrir la pensée par une recherche fondamentale sans objet pratique, mais de conformer la vie réelle des gens à un modèle impossible. Alors, les marchéistes ne sont plus de doux rêveurs, mais de dangereux ingénieurs sociaux, d’autant plus dangereux qu’ils sont souvent animés par de bonnes intentions.»

Comment une telle «secte» peut-elle survivre et être l’école dominante en économie? En contrôlant l’embauche des professeurs d’économie (comme les livres que j’ai présentés dans ce billet et dans celui-ci l’expliquent bien)! Elle contrôle en effet à la fois les départements d’économie et les revues sur lesquelles se basent ces départements pour évaluer les candidats (et les trop peu nombreuses candidates) à la profession.

L’auteur conclut son livre en se demandant «qui va voter pour les rares partis qui proposeront une assemblée constituante pour refondre la politique, quand on sait que ceux qui en auraient le plus intérêt sont souvent aussi des abstentionnistes qui n’attendent plus rien de la politique?». Il ajoute que «pour s’en sortir, ils nous faudrait être en mesure de créer simultanément toutes les conditions du réveil et de la mobilisation de l’intelligence individuelle et collective des citoyens». Cela est bien sûr impossible pour l’instant, mais pourrait être possible si «une majorité de citoyens finissait par comprendre l’urgence d’une bifurcation radicale, et qu’ainsi soit rendue possible une transition relativement paisible vers un autre avenir commun».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si j’avais des attentes très élevées et même si je considère toujours que La dissociété est le livre de Jacques Généreux qui m’a le plus influencé, celui-ci est certainement aussi à lire. On y trouve en effet une des démonstrations les plus complètes et les plus éloquentes que j’ai lues de l’ineptie de la théorie économique orthodoxe, qui règne toujours dans les départements d’économie des universités, dans les médias, dans les ministères et dans les organismes et entreprises à vocation économique. Le ton sarcastique et les termes qu’il utilise sont parfois déstabilisants, surtout au début, mais on s’y fait à la longue, surtout en raison de la qualité de ses démonstrations. Généreux est en effet un conteur hors pair qui sait accrocher le lecteur. Son style est limpide rendant ses démonstrations faciles à comprendre. En plus, les notes sont en bas de page!

Les inégalités et l’équité

22 avril 2017

La question des inégalités de revenus et de richesse est devenue un enjeu primordial selon un grand nombre d’observateurs et d’organismes dont certains sont pourtant davantage associés au néolibéralisme (FMI, forum économique mondial, etc.). Plus personne ne nie qu’elles augmentent et que les plus riches accaparent dans de nombreux pays, dont aux États-Unis, un pourcentage disproportionné de la croissance économique. L’étude au titre provocateur Why people prefer unequal societies (Pourquoi les gens préfèrent les sociétés inégales) de Christina Starmans, Mark Sheskin and Paul Bloom aborde cette question sous un angle original.

Biais pour l’égalité en laboratoire

Après avoir fourni des données montrant l’importance des inégalités, leur forte croissance au cours des dernières décennies aux États-Unis et dans une moindre mesure en Europe (comme illustré dans le graphique qui accompagne ce billet), et leurs conséquences négatives, les auteur.es ajoutent que les inquiétudes sur l’accroissement des inégalités s’observent aussi dans des études effectuées en laboratoire «qui constatent que le désir d’une répartition égale émerge même en bas âge et se manifeste dans de nombreuses cultures». Quel que soit le type d’étude, par exemple un partage de quatre objets entre trois personnes, les participant.es favorisent presque tou.tes un partage égal, quitte à ne donner à personne le quatrième objet. Si le test est précédé d’un exercice où les objets ont été distribués de façon inégale, les participant.es tendent à compenser cette inégalité en donnant plus d’objets aux personnes qui en ont moins reçus auparavant. Les auteur.es fournissent bien d’autres exemples allant dans le même sens. Ils montrent aussi que les participant.es se fâchent contre les personnes qui ne distribuent pas également les objets qu’ils sont chargés de partager. Ils et elles vont même les punir!

Biais pour les inégalités dans la vraie vie

D’autres études effectuées aussi en laboratoire arrivent à des résultats différents. En effet, quand on demande aux gens de choisir la distribution idéale des richesses dans leur pays, on obtient un tout autre portrait. On a en effet observé, comme le montre le graphique ci-contre, que si les gens sous-estiment le niveau réel des inégalités et préfèrent une société plus égalitaire, et ce parmi tous les groupes étudiés (riches, pauvres, démocrates, républicains, etc.), la distribution de richesse qu’ils imaginent dans une société idéale serait tout de même inégalitaire!

Dans la réalité, le quintile (ou 20 % de la population) le plus riche accapare environ 85 % de la richesse, alors que le quintile le plus pauvre ne possède rien (il a en fait une richesse négative, avec plus de dettes que d’avoirs). Les gens pensent en moyenne que le quintile le plus riche accapare plutôt environ 60 % de la richesse, alors que le quintile le plus pauvre en possède environ 3 %. Dans un monde idéal, les gens considèrent en moyenne que le quintile le plus riche devrait bénéficier d’un peu plus de 30 % de la richesse, alors que le quintile le plus pauvre en posséderait 10 %, soit trois fois moins que les plus riches. Quand la possibilité d’avoir une répartition totalement égalitaire leur a été suggérée (soit que chaque quintile bénéficie de 20 % de la richesse), plus de la moitié des participant.es l’ont rejetée (dans de nombreux pays, chez des gens de tout âge, de droite comme de gauche), préférant une distribution inégalitaire (mais moins que dans la réalité et moins que dans leur estimation). Je me suis demandé à ce moment si le matraquage idéologique sur l’importance des incitatifs sur la performance ne pouvait pas biaiser la perception des gens.

Équité en laboratoire

Comment expliquer ces deux biais contradictoires (pour l’égalité et pour les inégalités)? Les auteur.es proposent comme explication que ces biais ne sont pas pour l’égalité et pour les inégalités, mais toujours pour l’équité (ou la justice, j’ai hésité dans le choix de la traduction du mot «fairness»). En effet, dans les premiers tests, l’égalité représentait l’équité. Sans information sur le mérite ou sur les besoins de chaque personne, il est équitable de répartir également les avantages. Il est donc impossible de savoir si les participant.es ont voulu privilégier l’égalité ou l’équité. Par contre, lorsque des tests auprès d’enfants incorporent des éléments de besoins ou de mérite, les résultats changent considérablement. Par exemple, si on dit qu’un enfant a nettoyé sa chambre, mais pas un autre, les participant.es donneront en moyenne plus d’objets au premier qu’au deuxième. «Bien que les enfants préfèrent l’égalité dans une circonstance neutre, ils s’attendent à ce qu’un expérimentateur distribue plus de récompenses aux personnes qui ont fait plus de travail». Est-ce un conditionnement à valoriser le mérite ou une conséquence «naturelle»? Les auteur.es ne se posent pas la question. Et, si je la pose, je n’avance aucune réponse!

Les enfants seront aussi plus généreux envers les personnes qui en ont aidé d’autres qu’envers celles qui ont agi de façon égoïste. De même, lorsque la distribution inégale est faite au hasard (avec un genre de loterie), peu de personnes trouvent cela injuste (ou inéquitable…), même si cela est inégalitaire. Tout cela semble indiquer que c’est l’iniquité que les gens détestent le plus, et non pas les inégalités.

Équité dans la vraie vie

On peut donc voir que, comme les gens ne fournissent pas les mêmes efforts, n’ont pas les mêmes compétences et ne manifestent pas les mêmes qualités morales, un système équitable tiendra compte de ces caractéristiques et sera donc inévitablement inégalitaire (mais pas trop!). D’ailleurs, une autre étude a montré que la population des États-Unis est prête à accepter les inégalités, dans la mesure où la mobilité sociale demeure possible. Cela dit, la perception de l’équité varie considérablement selon les personnes. Par exemple, la question de savoir si tout le monde devrait avoir un accès égal aux soins de santé et à l’enseignement supérieur est controversée aux États-Unis (pas ici, officiellement et heureusement!). Tout le monde ne s’entend pas sur ce qui est un droit et ce qui doit être distribué en fonction du mérite. Des études ont montré que les femmes, les démocrates et les pauvres accordent plus d’importance à l’égalité que les hommes, les républicains et les riches. Des différences du genre s’observent aussi entre les régions, les pays et les secteurs d’activités des personnes en emploi.

Autres motifs pour favoriser les inégalités

Les auteur.es ont incorporé à leur étude un encadré sur les autres motifs que la population peut avoir de favoriser les inégalités, soit le désir égoïste de posséder plus de richesse que les autres et la croyance que les inégalités sont nécessaires pour favoriser la mobilité sociale.

Le désir égoïste ne consiste pas nécessairement à vouloir posséder plus de richesse, mais à vouloir en posséder plus que les autres (ou que les autres en possèdent moins!). De nombreuses études montrent en effet que, passé un certain niveau de richesse, la richesse relative influence plus le bonheur d’une personne que son niveau absolu. D’autres études ont montré que la plupart des personnes préfèrent renoncer à une petite somme si cela fait en sorte qu’une autre perdra plus qu’elle.

Bien des gens pensent que les inégalités servent de motivation (ou d’incitatif, comme je l’ai mentionné plus tôt) pour se dépasser et pour permettre leur avancement social et celui de leurs enfants. Pour éviter que la richesse ne soit uniquement due à la naissance (et aux héritages), la mobilité sociale est essentielle à une société juste. Les auteur.es ajoutent que la croyance en la mobilité méritocratique est «associée à une plus grande tolérance pour les inégalités (…), à moins de soutien à la redistribution des ressources éducatives et à moins de volonté de soutenir l’augmentation des impôts sur des riches». Assez étrangement, ces valeurs sont plus répandues aux États-Unis qu’en Europe et au Canada, alors que la mobilité sociale est y bien moins élevée que dans ces territoires. On peut alors se poser des questions sur la supposée efficacité de ce genre d’incitatif sur la mobilité sociale.

Pourquoi l’équité est si importante

La répulsion face aux injustices est probablement la caractéristique la moins contestée chez les humains (et même chez d’autres animaux…). Les auteur.es avancent l’hypothèse (partagée par bien des biologistes et anthropologues) qu’elle serait apparue dans l’évolution pour encourager les actions positives pour le groupe et pour pénaliser les gestes qui lui nuisent, la coopération étant essentielle à la survie du groupe. Une égalité parfaite ne permettrait pas d’encourager les actions positives et de pénaliser les gestes nuisibles.

Conséquences des inégalités

Si la recherche de l’équité peut motiver une préférence pour les inégalités, il n’en demeure pas moins que les inégalités entraînent leur lot de conséquences négatives qui portent la population à la vouloir moins élevée qu’elle l’est actuellement. Elle nuit notamment au bonheur pour plus de 40 % de la population. Pire, son effet négatif pour cette grande partie de la population (la plus pauvre, on s’en doute) est plus important que son effet positif sur la faible minorité vraiment riche. Par exemple, les plus pauvres retirent moins de satisfaction au travail, tandis que les plus riches ne ressentent pas vraiment plus de satisfaction de leur travail que la moyenne de la population.

«En plus, les inégalités entraînent également un plus grand degré de violence, d’obésité, de grossesse chez les adolescentes et de méfiance. Les régions des États-Unis avec de fortes inégalités des revenus ont également tendance à avoir des taux plus élevés de divorce et de faillite que les régions ayant des distributions de revenus plus égalitaires et elles connaissent des taux plus élevés d’homicides.»

Bref, on déteste peut-être plus les injustices que les inégalités, mais celles-ci peuvent à elles seules être intrinsèquement inéquitables…

Et alors…

J’ai hésité à présenter cette courte étude, car j’ai bien des réserves sur sa présentation, comme je l’ai montré dans certaines remarques que j’ai cru bon d’ajouter aux propos des auteur.es. Mais, elle a une qualité primordiale, elle fait réfléchir, qu’on soit en accord ou pas avec les interprétations des auteur.es. Malgré cette qualité, je lui reproche tout de même de ne pas avoir montré que les inégalités aux États-Unis résultent très peu du mérite, mais beaucoup plus de la chance et du manque de mobilité sociale. Mais, bon, j’ai présenté tellement d’autres études qui le montrent (notamment sur ce billet) que je n’étais pas pour ignorer celle-là uniquement parce qu’elle n’en parle pas !

Les éboueurs et les banquiers

19 avril 2017

Il y a un peu plus de trois ans, j’ai consacré un billet à un texte de David Graeber intitulé On the phenomenon of bullshit jobs, texte traduit en français sous le titre Le phénomène des «emplois bidon». J’avais souligné la pertinence de la réflexion suscitée par ce texte, mais déploré son manque de nuances.

J’ai lu la semaine dernière un autre texte sur le même thème, mais avec une approche bien différente. Ce texte de Rutger Bregman, historien et auteur néerlandais, est intitulé Why Garbagemen Should Earn More Than Bankers (Pourquoi les éboueurs devraient gagner plus que les banquiers).

L’effet d’une grève des éboueurs

En février 1968, 7000 «travailleurs de l’assainissement» se réunissent et discutent des moyens à adopter face à ce qu’ils considèrent être une attitude intransigeante du maire qui refuse d’entendre leurs doléances. Ils décident de faire la grève, une grève illégale, car, leur travail étant trop important, on leur refuse le droit de grève. Avec 10 000 tonnes de déchets qui s’accumulaient à chaque jour (comme la photo reproduite ci-contre l’illustre), les rats ont commencé à se promener un peu partout dans la ville. La ville déclare alors l’état d’urgence pour la première fois depuis l’épidémie de polio de 1931. On tente bien de faire passer les grévistes pour des personnes narcissiques et cupides avec l’aide des médias (rien ne change de ce côté…), mais la ville cède en moins de dix jours. Le New York Times conclut que la grève est payante.

L’auteur relativise cette conclusion en expliquant que jamais une grève des lobbyistes ou des vérificateurs fiscaux, des agents de télémarketing, des avocats fiscalistes, des rédacteurs publicitaires ou des courtiers à haute fréquence n’entraînerait une déclaration de l’état d’urgence. «Au lieu de créer de la richesse, ces professions ne font que la déplacer». Cela ne veut pas dire que les secteurs financiers ou juridiques sont inutiles, mais force est de constater que leurs croissances spectaculaires ou leur présence plus forte dans certains pays (il y aurait 17 fois plus d’avocats par habitant aux États-Unis qu’au Japon) ne contribuent nullement à l’amélioration de la qualité de vie de la population. Et pourtant, ce sont les membres de ces professions qui reçoivent les salaires les plus élevés, alors que les membres des professions les plus utiles (enseignants, infirmières, etc.) voient leurs salaires demeurer modestes et stagner.

L’effet d’une grève des banquiers

Lorsque la majeure partie de la population vivait de l’agriculture, cela permettait à une aristocratie de vivre grassement sans rien produire d’utile, en fait de détruire la richesse produite par les autres par des activités souvent nuisibles comme de faire la guerre à d’autres nobles. Il est certain qu’une grève des paysans aurait à cette époque paralysé la société et son économie. De nos jours, l’agriculture nous semble une activité mineure, son PIB atteignant à peine le septième de celui généré par le secteur financier. Est-ce à dire qu’une grève des banquiers aurait plus d’effet qu’une grève des agriculteurs de nos jours? Non! De nos jours, comme avant, ce ne sont pas les activités les plus essentielles qui rapportent le plus ou pèsent le plus sur le PIB.

En fait, les banquiers (ou plutôt leurs employés) ont déjà fait la grève. L’auteur nous rappelle alors une grève des banques ayant eu lieu en Irlande en 1970. Elle a duré six mois, 20 fois plus longtemps que la grève des éboueurs de New York deux ans plus tôt… Et pourtant, le PIB a continué à augmenter, aucune mesure d’urgence n’a dû être adoptée, les gens ont pu s’adapter, soit en créant des «monnaies» temporaires, ou en comptant sur les pubs pour faire circuler la monnaie papier! Même les chèques étaient honorés. Il est certain que cela aurait pu être différent dans une société où les gens sont plus méfiants, mais, dans la société irlandaise de l’époque, la confiance et la collaboration régnaient (l’auteur parle de cohésion sociale). Un observateur a conclu que «les banques ont plus besoin des gens que les gens ont besoin de banques».

Il n’y a aucun doute que les personnes qui font de l’argent sans rien produire d’utile sont brillantes. Cela montre que «Le fait que quelque chose soit difficile ne la rend pas automatiquement précieuse». Dans ce sens, les hauts revenus de ces personnes sont ni plus ni moins l’équivalent d’une taxe imposée au reste de la population, une forme de redistribution de la richesse vers le haut réalisée sans aucun mandat démocratique. Ces personnes se perçoivent comme de grandes créatrices de richesse, mais ne font en fait que la dilapider.

Les emplois inutiles

Keynes prévoyait en 1930 que, grâce aux avancées technologiques, nous ne travaillerions que 15 heures par semaine 100 ans plus tard (en 2030). D’autres ont parlé dès 1970 de la fin du travail. De fait, la part des emplois dans les secteurs qui embauchaient le plus de monde à l’époque, soit l’agriculture et le secteur manufacturier, a diminué autant que Keynes le prévoyait, mais cette diminution a été compensée par une croissance spectaculaire de l’emploi dans les services. Si une bonne part de ces emplois sont utiles (santé, éducation, services sociaux, loisirs, arts, recherche scientifique, etc.), une autre part de ces emplois l’est beaucoup moins et peut même être considérée nuisible (comme les emplois mentionnés plus tôt dans ce billet). Si nous continuons à être obsédés par l’emploi, le nombre de ces emplois inutiles, qui exigent en général des compétences élevées qui pourraient être avantageusement utilisées dans d’autres domaines, ne pourra que croître. En effet, le secteur privé ne s’intéresse pas à l’utilité de ce qu’il produit, mais aux profits qu’il peut en retirer (j’apporterais personnellement des nuances à cette affirmation, car même les entrepreneurs du privé aiment se sentir utiles à la société et le sont la plupart du temps). Pire, la croissance des inégalités fait augmenter la demande pour des produits (biens et services) peu utiles socialement et diminuer celle pour des produits essentiels et utiles. En plus, il est de moins en moins profitable d’innover.

«Imaginez le niveau de progrès qui nous échappe parce que des milliers d’esprits brillants ont perdu leur temps à rêver des produits financiers hypercomplexes qui ne font finalement que détruire de la richesse, ou qui ont passé les meilleures années de leur vie à reproduire des produits pharmaceutiques existants en ne leur apportant que des améliorations infimes pour justifier une nouvelle demande de brevet par un avocat intelligent, de sorte qu’un brillant département de relations publiques peut lancer une toute nouvelle campagne de marketing pour vendre des médicaments pas si nouveaux.»

Au bout du compte, ce ne sont pas les marchés qui décident de la véritable valeur des produits, mais la société. Pour sortir de l’impasse actuelle, il faut se débarrasser du dogme qui nous fait croire que tout travail a du sens en lui-même et que la valeur du travail se reflète dans son niveau de salaire. Le jour où nous le ferons, les éboueurs seront mieux payés que les banquiers!

Et alors…

J’ai de beaucoup préféré ce texte à celui de Graeber dont j’ai parlé en amorce de ce billet. Il est d’une part beaucoup moins négatif, ce qui ne l’empêche pas de dénoncer tout aussi vertement les emplois inutiles. Il est aussi beaucoup plus nuancé et apporte des pistes de solution pour sortir de la situation actuelle. Il explique en plus beaucoup plus clairement l’évolution des industries et de notre perception de la valeur des emplois, évolution qui a permis la forte croissance des emplois inutiles. De même, il ne faut surtout pas estimer la valeur d’un.e blogueur.se à l’importance du média qui l’accueille ou des cachets que cette personne reçoit!

Gagner la guerre du climat

17 avril 2017

Normand Mousseau, dans son livre Gagner la guerre du climat – Douze mythes à déboulonner, «démontre de manière irréfutable (que) la solution au problème des changements climatiques n’est pas de nature technologique ou scientifique, mais bel et bien politique». Pour ce, ce professeur de physique à l’Université de Montréal qui fut notamment coprésident de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec (CEEQ), déboulonne les mythes qui circulent pour nous faire croire que nos gouvernements contrôlent la situation.

Avant-propos : Comme bien des scientifiques, l’auteur a longtemps pensé que la lutte contre les changements climatiques était une question technique. Plus maintenant. C’est son passage à la CEEQ qui l’a convaincu qu’il s’agit en fait en premier lieu d’une question politique. Or, au-delà des grands discours, aucun de nos gouvernements ne présente un plan politique cohérent de réduction des émissions des gaz à effet de serre (GES).

Les 12 parties de ce livre, correspondant aux 12 mythes que l’auteur entend déboulonner, sont structurées de la même façon. L’auteur présente le mythe en au plus deux pages, puis le déboulonne dans le chapitre qui suit.

Mythe no 1 – La réduction des émissions de gaz à effet de serre améliorera immanquablement notre qualité de vie : Il y a un nombre infini de moyens pour les réduire et ces moyens peuvent aussi bien déboucher sur un monde «où les écosystèmes continueraient de se dégrader et où les inégalités sociales exploseraient» que sur un monde «riche, pacifique et en bonne santé, frisant l’utopie sociale».

Changer la planète : la rupture nécessaire : Si la première cible visée par le gouvernement du Québec (baisse de 20 % des émissions de GES d’ici 2020 par rapport à leur niveau de 1990) serait possible à atteindre sans trop de changements à notre mode de vie (quoique ce soit mal parti, car ces émissions ont augmenté en 2014 et n’ont diminué que de 8 % entre 1990 et 2014), les cibles suivantes (baisses de 37,5 % d’ici 2030 et de 80 % d’ici 2050) nécessitent des ruptures majeures, tant du côté technologique qu’économique et social. Cela veut par exemple dire que seuls les secteurs manufacturiers et agricoles continueraient à émettre des GES et que l’utilisation des énergies fossiles serait nulle. Il faut donc dès maintenant planifier les baisses visées en 2050 et non pas se contenter d’atteindre celles de 2020, car les moyens prévus pour atteindre celles de 2020 retarderaient les changements requis pour atteindre les prochaines cibles. Il est par exemple ridicule de remplacer nos infrastructures actuelles de traitement du pétrole à coups de milliards $ par des infrastructures traitant le gaz naturel, car si ces investissements permettaient peut-être d’atteindre les cibles de 2020 et de 2030, il faudrait ensuite les abandonner pour atteindre celles de 2050.

Mythe no 2 – Le Québec est un leader de l’énergie verte

Une production énergétique remarquable : Il est vrai que le Québec est le «pays» qui utilise la plus forte proportion de son énergie primaire de sources renouvelables, soit environ 45 %. Mais, il doit cette position uniquement à sa géographie et à la faible densité d’occupation de son territoire. Si la nationalisation de l’électricité fut une décision judicieuse, il en est autrement de ses décisions de laisser au privé la production d’électricité par les éoliennes et d’encourager celle produite à partir du gaz naturel.

Mythe no 3 – L’hydroélectricité est le pétrole du Québec : Si c’était le cas, pourquoi devrions-nous vendre cette électricité au rabais, quand ce n’est pas à perte, pour conserver au Québec nos entreprises (par exemple celles qui produisent de l’aluminium) ou pour en attirer de nouvelles?

Consommation et levier économique : En fait, ce mythe fait face à au moins deux problèmes. Tout d’abord le prix des sources d’énergie concurrentes, dont celui du gaz naturel, ne cesse de diminuer pendant que celui des nouvelles sources de production d’électricité au Québec ne cesse de croître (éoliennes, mini-centrales, barrages de plus en plus éloignés, etc.). Ensuite, les industries qui consomment beaucoup d’électricité (alumineries, pétrochimie, centres de données) créent très peu d’emplois par dollar investi. Si on peut espérer que le prix des énergies concurrentes finisse par augmenter, surtout si les pays s’entendent pour imposer des taxes sur les sources d’émissions de GES, cela ne réglerait pas le deuxième problème.

Mythe no 4 – La lutte aux changements climatiques passe d’abord par la voiture électrique : Comme je l’ai déjà mentionné dans ce billet, l’auteur souligne que, même si le gouvernement atteignait son objectif de 100 000 automobiles électriques en 2020, ce nombre ne représenterait que 2 % du parc automobile et réduirait les émissions de GES de seulement 0,1 %.

Jusqu’où aller dans la lutte aux changements climatiques : En fait, même si le transport routier représentait en 2013 le tiers des émissions de GES (mais celui des véhicules de promenade, comprenant les automobiles et les camions légers, seulement 23 %), il est clair qu’une action centrée uniquement sur les voitures électriques ne peut pas permettre d’atteindre les cibles de réduction des émissions de GES de 2020, 2030 et 2050, et qu’il faut aussi intervenir sur les autres sources d’émissions. L’auteur présente ensuite le fonctionnement du Système de plafonnement et d’échange de droits d’émissions de GES du Québec (SPEDE) et montre qu’il est beaucoup trop peu contraignant pour réduire de façon substantielle les émissions de GES.

Mythe no 5 – Les Québécois utilisent trop d’électricité : L’auteur parle des erreurs de nombreux commentateurs qui considèrent anormal que le Québec utilise deux fois plus l’électricité que les autres pays. L’auteur les contredit avec brio.

Les énergies renouvelables ne sont pas toutes égales : Dans ce chapitre, l’auteur parle notamment du développement durable, de la décroissance, de l’économie circulaire et de l’efficacité énergétique, en développant beaucoup ce dernier concept (on pense trop aux sources d’énergie et pas assez à la façon de les utiliser).

Mythe no 6 – La cible de 37,5 % de réduction des émissions de GES s’appuie sur une stratégie détaillée : Il n’y en a en fait aucune.

La nécessité d’agir sur l’objectif : Après avoir expliqué l’arbitraire des cibles choisies par le gouvernement (37,5 % parce que l’Ontario vise 37 %?), l’auteur décrit les nombreux obstacles qui risquent d’empêcher le Québec de les atteindre (en plus du fait de ne pas avoir de stratégie!). Il poursuit en donnant des exemples des incertitudes face à toute prévision de long terme, comme celle de la baisse des émissions de GES d’ici 2050. Puis, il présente les stratégies et les institutions dont les pays scandinaves se sont dotés pour atteindre leurs objectifs de réduction des émissions de GES et ajoute que la commission qu’il a coprésidée recommandait justement de s’inspirer de ces pays.

Mythe no 7 – Le pétrole est ici pour longtemps : Ce n’est malheureusement pas un mythe, même si on l’a cru longtemps! On ne pourra pas compter sur son épuisement pour que la nature nous force à consommer moins d’énergies fossiles et éviter un fort réchauffement climatique…

La nature des ressources : histoire d’une évolution rapide : La fracturation hydraulique et la découverte du gaz et du pétrole de schiste ont changé totalement la structure de la consommation mondiale d’énergie en peu de temps. Malgré la disponibilité croissante des énergies, il faudra bien se décider à les utiliser de moins en moins si on veut éviter la catastrophe climatique. Mais, le ferons-nous?

Mythe no 8 – Il suffit d’un prix sur le carbone : Malheureusement, ou plutôt heureusement, l’être humain n’est pas un homo œconomicus!

Le marché ne peut tout régler : Si le prix influence nos choix, il n’est qu’un des facteurs qui le font. Un prix sur le carbone peut donc aider à réduire les émissions de GES, mais, il est loin d’être suffisant, entre autres parce que la consommation d’énergie est très inélastique. L’auteur décrit ensuite trois façons d’imposer un prix sur le carbone et évalue leurs forces et leurs faiblesses. Il s’attarde surtout sur le SPEDE, ce qui est normal, car c’est la «solution» qu’a adoptée le Québec.

Mythe no 9 – Le Canada, puissance énergétique : C’est presque vrai, avec ses ressources en pétrole, en gaz, en hydroélectricité et en uranium, mais il n’a jamais eu le contrôle de ces ressources pour être vraiment considéré comme une puissance énergétique.

Une terre de succursales : Son passé de colonie centrée sur les ressources naturelles (au début sur la fourrure et le bois) n’a jamais abandonné le Canada. L’auteur le montre en racontant l’histoire de la production d’énergie au Canada.

Mythe no 10 – Les provinces ont pris le relais du fédéral : Oui, mais non!

Le Canada et l’inaction en matière de changements climatiques : Même si le discours change d’un gouvernement à l’autre, les émissions de GES n’ont jamais cessé d’augmenter au Canada depuis 1990, les diminutions dans certaines provinces ne parvenant pas à compenser les hausses dans d’autres. Sans stratégie nationale, chaque province agit isolément des autres, comme si les émissions reconnaissaient les frontières provinciales. L’auteur décrit ensuite les mesures prises dans les quatre provinces canadiennes qui émettent le plus d’émissions de GES, outre le Québec (Colombie-Britannique, Alberta, Saskatchewan et Ontario) et montre qu’elles sont toutes insuffisantes (euphémisme).

Mythe no 11 – Le Canada est un vrai pays : Oui, mais pas dans le domaine énergétique, où chaque province est autonome.

Le nationalisme énergétique : Alors que l’électricité est nationalisée dans toutes les provinces, le pétrole, comme le secteur minier, est contrôlé par des entreprises privées. L’auteur raconte l’histoire des politiques énergétiques au Canada, du début du siècle au Programme national de l’énergie de Pierre Elliot-Trudeau (entre 1980 et 1985), puis au simple appui de ce secteur par la suite, que ce soit sur la scène internationale ou par des subventions. Alors que la plupart des pays producteurs de pétrole du monde contrôlent leur industrie, que ce soit la Norvège, l’Arabie saoudite ou le Venezuela, le Canada laisse ce contrôle à de grosses entreprises étrangères. Même les États-Unis considèrent cette industrie stratégique et a adopté une réglementation conséquente. Le Canada a préféré détruire son industrie manufacturière pour des avantages à court terme d’une industrie profondément cyclique (voir notamment ce billet sur la maladie hollandaise et les désavantages d’une économie basée sur les matières premières). L’auteur conclut avec quelques recommandations pertinentes.

Il suffit d’un selfie : Bien sûr que non!

Mythe no 12 – Le défi canadien, ou le schisme national : Le Canada est un assemblage de régions ayant des structures économiques bien différentes et des intérêts souvent divergents. Ce qui avantage une région nuit souvent aux autres. Cela dit, le gouvernement fédéral pourrait mieux jouer son rôle de rassembleur (de fédérateur), ce qu’il fait bien mal actuellement. L’auteur poursuit avec quelques recommandations, tournant toutes vers la coopération, que ce soit entre les acteurs économiques et les régions ou entre les villes, les provinces et les pays.

Au-delà des mythes : Pour gagner la guerre du climat, la solution ne peut être que politique. Le Québec doit notamment se doter d’institutions qui permettent de coordonner les décisions de tous les ministères de façon à développer une stratégie qui puisse permettre d’atteindre les objectifs de réduction des émissions de GES. Actuellement, on agit à la pièce avec, par exemple, peu d’investissements en transports en commun, pourtant essentiels. Et quand on en fait, ils ne correspondent pas aux besoins les plus urgents, comme le Réseau électrique métropolitain (REM) «qui absorbera l’essentiel du financement destiné au transport en commun dans la région de Montréal pour desservir ses quartiers les plus riches et repousser, encore une fois, les développements du transport en commun dans l’est de l’île». Finalement, l’auteur rappelle l’importance primordiale d’accompagner les citoyens dans le changement important de son mode de vie qui devra se faire pour gagner la guerre du climat.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Même si j’ai trouvé que certains chapitres n’étaient pas vraiment liés aux mythes qu’ils étaient censés déboulonner, ce livre est à lire sans hésitation en raison de la grande quantité (et qualité) d’information qu’il contient et de son approche systématique. Comme d’habitude quand on termine ce genre de livre (je sens que je me répète…), c’est l’absence de solution qui nous déçoit le plus. Bien sûr que la coopération, la sensibilisation, l’accompagnement et l’éducation sont nécessaires pour que la population accepte de changer de mode de vie, mais ces propositions sont-elles vraiment suffisantes? Bien sûr que non. À la fin de ce livre (dont les rares notes sont en bas de page, un autre bon point pour lui), on sait mieux ce que nos gouvernements font de mal, mais on n’est pas certain de savoir ce qu’ils devraient et ce que nous devrions faire précisément pour sortir de cette impasse. Alors, le titre de ce livre aurait peut-être dû s’intituler Ne pas être certain de perdre la guerre du climat… Mais, ne tenez pas compte de ces réserves, les solutions magiques n’existent pas et l’auteur ne peut pas les inventer. Alors, n’hésitez pas à vous procurer ce livre!

90 000 emplois de plus en un an?

15 avril 2017

J’ai affirmé à deux reprises que c’est rare que je passe plus de six mois sans commenter les données sur l’emploi, mais là, comme c’est la troisième fois consécutive, je vais finir par penser que la rareté est un phénomène bien relatif… Il faut dire que les estimations de l’emploi de l’Enquête sur la population active (EPA) évoluent d’une bien drôle de façon depuis plus d’un an. Enfin, d’une façon encore plus bizarre que d’habitude!

D’ailleurs, je me demandais dans mon dernier billet sur l’emploi (datant d’octobre 2016) comment l’écart entre les estimations de l’emploi selon l’EPA, qui ne montraient qu’une croissance de l’emploi de 0,6 % entre la moyenne de juin à août 2015 et les mêmes mois de 2016, et les données de l’Enquête sur la rémunération et les heures de travail (EERH), qui indiquaient une hausse beaucoup plus forte (d’environ 1,6 %), pouvait s’expliquer. Depuis, la situation a changé du tout au tout comme on le verra dans ce billet. Devant ces changements majeurs, je préférais attendre quelques mois pour éviter de conclure trop rapidement. Là, je crois être en mesure d’expliquer ce qui s’est passé sur le plan de l’emploi en 2016…

Les données récentes

Comme je le fais toujours quand je présente des données sur l’emploi provenant de l’EPA, je vais les comparer avec celles de l’EERH. En effet, les estimations de l’EPA comportent une marge d’erreur importante (la marge d’erreur à 95 % des estimations de la variation de l’emploi entre le mois de décembre 2015 et le mois de décembre 2016 est d’environ 64 600 et de plus de 32 200 entre ce mois et le mois précédent), tandis que celles de l’EERH sont beaucoup plus fiables, sans marge d’erreur, car issues d’un recensement des salariés de toutes les entreprises à partir de leur liste de paye, mais disponibles avec un ou deux mois de retard sur les premières. Par contre, l’EERH ne comptabilise pas les travailleurs autonomes, les salariés du secteur de l’agriculture, les grévistes, les personnes en lock-out et les personnes en congé sans solde, alors que les estimations de l’EPA le font. Pour minimiser ces différences, j’ai décidé de changer un peu mes bases de comparaisons en utilisant les données de l’EPA sur les employés, ce qui enlève les travailleurs autonomes des estimations de l’EPA. Malgré cette amélioration, il faut toujours être prudent quand on compare les données de ces deux sources. Pour les rendre comparables, je dois donc faire partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de juillet 2011) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes. Le graphique qui suit montre pourquoi j’ai décidé de changer la nature des estimations de l’EPA que je compare aux données de l’EERH.

Ce graphique présente l’évolution des estimations de l’emploi total (ligne bleue) avec celles de l’emploi des salariés (ou employés, ligne rouge). On peut voir sur ce graphique que les deux lignes se sont presque confondues de juillet 2011 à juillet 2016. Par contre, ces deux lignes se sont éloignées grandement l’une de l’autre par la suite, l’indice de l’estimation de l’emploi salarié s’étant retrouvé nettement plus élevé que celui de l’emploi total, cet écart ayant atteint son sommet de décembre 2016 à mars 2017 (et même de plus de 1 % en janvier 2017).

Le graphique ci-contre montre mieux l’augmentation récente de cet écart. On peut voir que l’écart entre les deux courbes, même s’il s’est accentué légèrement après décembre 2015, s’est effacé en juin et juillet 2016. Puis, dès le début de la forte hausse des estimations d’emploi en août, les deux courbes de sont séparées et, comme mentionné auparavant, ont connu leurs plus forts écarts de décembre 2016 à mars 2017. En fait, les estimations de l’emploi total ont augmenté de 92 000 (ou de 2,2 %) entre la moyenne de décembre 2016 à mars 2017 et la moyenne des mêmes mois de l’année précédente, alors que cette hausse fut de 106 000 pour l’emploi salarié (ou de 3,0 %). Cela s’explique par le fait que les estimations de l’emploi autonome ont diminué de plus de 14 000 (ou de 2,6 %) au cours de cette période. Il devenait alors essentiel de comparer les données de l’EERH (dont la plus grande différence de concept avec les estimations de l’EPA est justement l’absence des travailleurs autonomes) avec les estimations de l’emploi salarié de l’EPA plutôt qu’avec celles de l’emploi total, alors que cela avait peu d’importance auparavant, puisque les courbes des estimations de l’emploi total et de l’emploi salarié se suivaient presque parfaitement. J’aurais en fait peut-être dû adopter cette comparaison bien avant, mais je voulais présenter les estimations de l’EPA qui sont rapportées dans les médias, soit celles de l’emploi total.

Le graphique qui suit montre justement l’évolution des estimations de l’emploi salarié de l’EPA (ligne bleue) avec celle des données de l’EERH (ligne rouge).

Je m’attarderai ici surtout sur la dernière partie du graphique, commençant vers le début de 2015. J’ai en effet déjà expliqué dans un précédent billet que la hausse des estimations de l’EPA au début de 2015 semblaient dues au remaniement de l’échantillon effectué à l’époque (voir le bas de l’encadré jaune vers la fin de cette page). Cela expliquerait le découplage entre les deux séries à partir du début de 2015. Par contre, lorsque l’emploi selon l’EERH a commencé à augmenter au début de 2016, les estimations de l’EPA sont demeurées relativement stables. En effet, l’emploi salarié selon l’EPA n’a augmenté que de 0,4 % entre décembre 2015 et juillet 2016, alors que les données de l’EERH ont montré une hausse de 1,5 %, ce qui m’a amené à parler dans mon plus récent billet sur ces données de la fin de la stagnation de l’emploi. Puis, tout a changé…

En effet, les estimations de l’EPA se sont mises à grimper en flèche dès le mois d’août à un rythme tel que la hausse de ces estimations entre juillet 2016 et janvier 2017 (3,1%), soit en six mois, fut de la même ampleur que celle observée entre juillet 2011 (le début du graphique) et juillet 2016, soit en 60 mois, et ce malgré la hausse probablement en partie artificielle de 1,4 % entre décembre 2014 et mai 2015! Et cela s’est justement produit au moment où les effets du vieillissement de la population sont à leur apogée! Pendant ce temps, soit entre juillet 2016 et janvier 2017, les données de l’EERH (beaucoup plus fiables, je le rappelle) n’ont pourtant augmenté que de 0,5 %, soit plus de six fois moins! Si au début de cette hausse, on pouvait penser (et c’est ce que je pensais et ce fut probablement le cas) qu’il s’agissait d’un rattrapage des estimations de l’EPA dues à la quasi-absence de croissance des mois précédents alors que les données de l’EERH augmentaient à un bon rythme, la poursuite de cette hausse, et surtout l’ampleur de cette hausse, jusqu’en janvier 2017 sont inexplicables autrement que par la présence de cohortes ayant un comportement «trop» actif sur le marché du travail. En effet, le nombre d’emplois salariés aurait augmenté de 114 000 entre la moyenne de décembre 2015 et janvier 2016 et celle de décembre 2016 et janvier 2017, alors que les données de l’EERH montrent une hausse de 63 000, soit un niveau très appréciable de 1,8 %, mais quand même 45 % moins élevé que le niveau de la hausse des estimations de l’EPA (3,2 %).

Autres indicateurs

Il est souvent utile de consulter d’autres indicateurs pour voir si leur évolution cadre davantage avec les données de l’EERH ou avec les estimations de l’EPA. Là, ce l’est moins, car les deux séries montrent une croissance importante, mais d’une ampleur différente. Il est douteux que ces autres indicateurs permettent d’indiquer clairement laquelle montre la tendance la plus réaliste. Cela dit, cela vaut la peine de les regarder rapidement :

  • Le nombre de personnes qui touchent des prestations ordinaires d’assurance-emploi (ce qui exclut les prestations de maladie, de maternité ou parentales) a diminué de 7,9 % entre la moyenne de décembre 2015 et janvier 2016 et celle de décembre 2016 et janvier 2017, selon les données du tableau cansim 276-0033. De même, le nombre de demandes de prestations a aussi diminué, soit de 4,6 % entre les mêmes mois, selon les données du tableau cansim 276-0004. Ces données, sans pouvoir favoriser une option ou l’autre, vont tout à fait dans le sens d’une hausse importante de l’emploi.
  • Les données les plus récentes sur les faillites personnelles au Québec montrent une baisse de 5,4 % entre décembre 2015 et décembre 2016.
  • À la page 4 du rapport mensuel des opérations financières le plus récent, on peut voir à la dernière colonne du premier tableau que les recettes de l’impôt sur le revenu des particuliers ont augmenté de 4,5 % entre les mois d’avril 2015 à janvier 2016 et les mêmes mois de 2016-2017. De même, les cotisations au Fonds des services de santé, cotisations qui sont directement liées aux salaires versés par les employeurs, ont augmenté de 2,8 % entre les mêmes mois. Comme l’inflation ne fut que de 0,6 % en moyenne au cours de cette période, ces deux hausses sont significatives et vont aussi dans le sens d’une hausse notable de l’emploi.
  • Selon les données du tableau cansim 080-0020, les ventes au détail ont augmenté de 4,1 % entre les mois d’avril 2015 à janvier 2016 et les mêmes mois de 2016-2017. Compte tenu de la très faible inflation au cours de cette période, cet indicateur concorde aussi avec une hausse significative de l’emploi.
  • Les données les plus récentes du produit intérieur brut PIB du Québec montrent à la ligne 22 de ce tableau que le PIB réel (en tenant compte de l’inflation liée aux indices des prix du PIB) du Québec a augmenté de 2,0 % en 2016, soit nettement plus qu’en 2015 (1,2 %) et qu’en 2014 (1,3 %). Cette fois, cette donnée cadre mieux avec une croissance moins élevée que celle montrée par les estimations de l’EPA, d’autant plus que la croissance du PIB ne s’est pas du tout accentuée dans la dernière partie de l’année, période au cours de laquelle les estimations de l’emploi de l’EPA ont explosé.

Autres bizarreries

– par industrie : Le tableau ci-contre présente les quatre industries dont l’emploi a le plus augmenté en nombre selon les estimations de l’EPA entre la moyenne de décembre 2015 et janvier 2016 et celle de décembre 2016 et janvier 2017 (en fait, leur augmentation fut même plus forte que l’augmentation totale, soit de 94 850 emplois par rapport à 93 200, ce qui veut dire que l’emploi aurait en fait diminué dans l’ensemble des autres industries), et l’augmentation de l’emploi dans ces industries selon les données de l’EERH au cours de la même période. On voit que l’industrie qui aurait connu la plus forte hausse (de 43 150 emplois) est le commerce de gros. Cette hausse représente plus de 45 % de la hausse totale de 93 200 emplois et une augmentation de 33 % de l’emploi dans cette industrie en seulement un an (donnée non présentée dans le tableau), ce qui n’a manifestement aucun sens. D’ailleurs, les données de l’EERH ont plutôt montré une hausse de seulement 191 emplois dans cette industrie entre ces mêmes périodes, pour une augmentation de seulement 0,1 %. Les autres industries qui auraient le plus contribué à la croissance de l’emploi au cours de cette période sont les services d’enseignement, les administrations publiques et le secteur des finances et des assurances, ce qui est aussi difficile à concevoir, comme le montrent aussi les hausses bien moins fortes indiquées dans les données de l’EERH pour ces mêmes industries (et même une baisse dans le secteur des finances et des assurances). Disons que ce constat jette une douche froide sur le réalisme de la hausse de l’emploi montrée par les estimations de l’EPA.

– selon la région : Le tableau cansim 282-0122 nous indique que 80 % de la hausse de 94 500 emplois du Québec entre janvier à mars 2016 et les mêmes mois de 2017 se serait concrétisée auprès de la population de la région économique de Montréal (elle qui accueillait moins de 25 % des personnes en emploi au Québec au cours de ces deux périodes), pour une hausse de 8,0 % en un an dans une région qu’on dit pourtant en difficulté depuis quelques années. Le taux de chômage de cette région serait ainsi passé de 11,1 % à 8,6 % en un an seulement! Cette forte concentration de la hausse de l’emploi au Québec contribue aussi au scepticisme qu’on doit montrer face à la forte hausse des estimations de l’emploi de l’EPA au Québec entre ces deux années, et encore plus entre juillet 2016 et janvier 2017.

Et alors…

Lorsque les estimations de l’EPA s’amusent à passer d’une extrémité à l’autre de leur marge d’erreur (de sa limite inférieure à sa limite supérieure, par exemple), ce qui semble s’être passé au cours de la dernière année, cela devient tout un défi de les interpréter. Je répète ce que j’ai dit souvent, il faut absolument comparer l’évolution de ces estimations avec celle d’autres indicateurs, surtout avec les données de l’EERH, car ces dernières, je ne le dirai jamais assez, ne comportent aucune marge d’erreur. Mais, même avec cette comparaison, on ne peut pas s’empêcher de se gratter la tête quand les estimations de l’EPA se promènent ainsi. À ce sujet, je tiens à préciser que les mouvements que j’ai qualifiés de bizarres dans la dernière partie de ce billet ne le sont pas tant que ça, si on considère que les marges d’erreur sont de plus en plus importantes quand on présente des données croisées, car les estimations de l’emploi reposent sur des échantillons plus petits que celles pour l’ensemble du Québec. Par exemple, comme le tableau cansim 282-0007 présente des données sur 29 regroupements industriels, certains occupant relativement peu de travailleurs, il ne faut pas s’étonner que les estimations de l’emploi de quelques-uns de ces regroupements aient des comportements encore plus erratiques que ceux observés du côté des estimations de l’emploi total au Québec. Cela dit, quand j’ai vu que près de la moitié de la supposée hausse de plus de 90 000 emplois en un an se concentrait dans le commerce de gros, secteur qui accueillait en début de période seulement 3,2 % des personnes en emploi au Québec, j’ai failli m’étouffer!

À quoi s’attendre au cours des prochains mois? J’ai souvent dit que je renonçais à prévoir le comportement des estimations de l’EPA. Par exemple, je m’attendais à une baisse de ces estimations en février et en mars, car ces mois suivaient de six mois ceux où on a observé les plus fortes hausses en 2016 (soit en août et en septembre) et que les cohortes qui font partie de l’échantillon de l’EPA sont justement remplacées tous les six mois (voir ce billet pour plus de précision). De fait, le graphique montre des baisses de l’estimation du nombre de salariés au cours de ces deux mois, mais des baisses bien plus légères que les hausses observées six mois plus tôt et que celles auxquelles je m’attendais. Peut-être que les cohortes fortes de ces mois ont été remplacées par des cohortes presque aussi fortes, on ne peut pas le savoir. Cela dit, il serait étonnant qu’on termine l’année avec des estimations montrant autant d’emplois qu’actuellement. En effet, en plus du fait que leur niveau est manifestement surestimé, la main-d’œuvre vieillit toujours, restreignant les possibilités que le taux d’activité augmente, le niveau de la dette des ménages laisse penser que la consommation ne devrait croître que faiblement à l’avenir et les intentions de notre voisin des États-Unis ne favorisent surtout pas la croissance de l’emploi par ici… Mais, bon, on verra!

Camarade, ferme ton poste

10 avril 2017

Avec Camarade, ferme ton poste, Bernard Émond entend convaincre le plus de personnes possible de fermer «leur télé, leur radio, leur ordinateur, leur tablette, leur lecteur MP3, leur téléphone, leur montre intelligente» et de décider de «s’extraire de la cacophonie du monde contemporain, d’affronter la solitude, et de s’astreindre à la réflexion en ouvrant un livre», car, pour lui, «Lire est un acte de liberté». Comme ce recueil d’allocutions et de textes déjà parus compte vingt chapitres, je devrai les résumer à outrance, me contentant de donner une idée des sujets qu’ils abordent.

I. Le monde comme il va

Vitupérer l’époque : Après un mot de l’éditeur dans lequel Mark Fortier présente ce livre, l’auteur explique qu’il n’aime pas son indignation. Il considère que, s’il faut juger, il faut le faire «en se jugeant soi-même». Il fait ensuite l’éloge de l’engagement et considère qu’on manque de modèles (qu’il qualifie de «saints», même s’ils peuvent être athées) pour «retrouver le chemin de l’engagement».

Pas le fleuve ! : On reproche bien des choses au 1 % le plus riche, mais nous sommes bien plus que 1 % à voter pour des partis néolibéraux! L’auteur dénonce l’apathie généralisée de la population face à la destruction de la société et de l’environnement à laquelle nous assistons. Il conclut que si la beauté peut sauver le monde, «Encore faudrait-il sauver la beauté».

Le chemin de l’honneur : L’auteur décrit la volatilité des partis politiques que les Québécois appuient, tantôt plutôt à gauche (NPD), tantôt franchement à droite (PLQ et CAQ). Nous agissons en fait davantage comme des consommateurs que comme des citoyens (sujet que j’ai abordé il y a quatre ans). Face à ce comportement, l’auteur considère que «Tous, citoyens, hommes politiques, journalistes, nous avons la tâche urgente de retrouver le chemin de l’honneur».

L’usage de la liberté : «Nous sommes libres, mais pour quoi faire? Nous bradons cette liberté, comme nous avons toujours tout bradé dans cette province : patrimoine, richesses naturelles, biens collectifs, avenir». L’auteur nous exhorte à «réapprendre à être libres pour quelque chose».

Ce qui est commun : L’auteur se désole de la laideur de nos villes et villages. «Le passage du Québec à la modernité a laissé dans le paysage rural et urbain un véritable musée des horreurs». Il dénonce notre fixation sur l’économie, mais aussi «notre rapport aux espaces publics, et en fin de compte à ce qui est commun». Il trouve essentiel de justement «retrouver le sens du commun, et de défendre ce qui appartient à tous et à chacun, car la beauté est nécessaire».

« Faites vos propres règles » : L’auteur dénonce ici les concepts individualistes et même néolibéraux véhiculés par la publicité, ainsi que le langage qu’elle utilise, car le langage peut «corrompre la pensée». Il poursuit en soulignant l’individualiste des tags sur les murs…

Entrer dans une église : Même s’il se qualifie de mécréant, l’auteur explique pourquoi il se sent bien quand il entre dans une église. Il explique y aimer le silence et les relents de notre histoire, de notre patrimoine et de notre culture qui habitent ces lieux. Il ajoute quelques autres motifs que je vous laisse le plaisir de découvrir.

De la nostalgie : Lorsqu’on dénonce les tares de notre époque, on risque de se faire taxer de nostalgie, état que l’auteur revendique! Mais, la nostalgie de certaines valeurs et liens de solidarité ne signifie pas le désir de revenir en arrière.

Le sens de la dette : La dette dont parle l’auteur dans cette conférence est celle envers le passé, envers l’histoire. Il y raconte sa jeunesse, son détachement envers l’histoire et même ses tentations de flirter avec les groupes d’extrême gauche, puis son intérêt ultérieur pour nos origines.

II. Écritures du temps

De l’admiration : L’auteur avoue son admiration des personnes qui peuvent encore ressentir de l’admiration et de la joie, et s’épanouir devant la nature, si menacée, mais aussi devant les artistes, les personnages politiques et les scientifiques. «Ce sont des moments précieux qui n’exigent de nous que l’ouverture, l’humilité et l’attention au monde».

Camarade, ferme ton poste : L’auteur utilise ce vieux slogan des années 1970, encore si (et trop) actuel, pour encourager la lecture. Lire n’est pas s’isoler du monde, mais au contraire «c’est sortir de soi pour aller à la découverte des autres et du monde». Et en plus, il y a rarement de publicité dans les livres (j’espère ne pas donner d’idées avec ce gag…)!

Les réfugiés : Face à l’uniformisation des cultures, l’auteur se demande comment certaines communautés (dont les Juifs hassidiques et les musulmans traditionalistes) ont réussi à conserver la leur comme elle existait il y a des siècles. Il s’interroge ensuite sur les liens qui existent entre la foi et la culture, et entre les croyances (pas nécessairement religieuses) et l’éducation et le genre de vie qu’on veut mener.

La fiction nucléaire : L’auteur explique l’importance du film La fiction nucléaire de Jean Chabot.

Au-dessus de la littérature : «Il faut que la littérature serve, ce qu’il lui arrive de faire même lorsqu’elle ne «sert à rien»». Voilà selon l’auteur le principal message du livre Exercice d’amitié d’Yvon Rivard.

« Elle pleure » : L’auteur présente le livre La fin de l’homme rouge de Svetlala Alexievitch (lauréate du prix Nobel de littérature en 2015), dans lequel elle «décrit, à travers un collage hallucinant de témoignages de gens ordinaires, la fin de l’URSS et les premières années de la nouvelle Russie capitaliste».

Gratitude : L’auteur présente l’œuvre de Marc Bernard, surtout après le décès de sa compagne, Else Reichmann. Ses écrits tourneront dès lors presque uniquement «autour de cette femme aimée et de sa disparition».

La petite bonté : Ce texte porte sur le livre Vie et destin de Vassilli Grossman et montre l’importance primordiale de la petite bonté, celle qui se manifeste «dans la vie de tous les jours».

Le lépreux : Ce texte se développe autour d’une scène du film Les Onze Fioretti de François d’Assise de Roberto Rossellini.

Pour vivre ici (les maisons de mes films) : «Dans presque tous mes films, il y a des maisons brûlées, détruites ou abandonnées». L’auteur fait ici le lien entre ces maisons et celles, bien réelles, qui les ont inspirées.

Henri : Henri Turcot fut un homme «qui n’a jamais fait de mal à personne» et qui avait un cœur pur. Il sillonnait les rues d’Hochelaga-Maisonneuve en réalisant toutes sortes de petits boulots. C’est de sa vie que l’auteur s’est inspiré pour réaliser son film Ceux qui ont le pas léger meurent sans laisser de traces. Il présente dans ce chapitre le texte qu’il a écrit pour obtenir le financement nécessaire à sa réalisation. Il y parle d’Henri, de la marche, de la dignité et de bien d’autres choses…

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si je ne partage pas toutes les valeurs de l’auteur, notamment sur sa nostalgie, il demeure que ce petit livre se lit bien et que l’auteur sait bien transmettre ses préoccupations sans trop dénigrer les personnes qui ne pensent pas comme lui. Cela dit, cela ne l’empêche pas de déformer parfois les opinions de ces personnes et de noircir la situation actuelle. Mais, cela se fait généralement avec respect et douceur.

Malgré ces réserves, il demeure que je partage bien plus de valeurs avec l’auteur que j’ai de désaccords. Ce n’est sûrement pas moi qui nierai l’importance de la lecture, l’influence néfaste de la surconsommation et du néolibéralisme, et leurs conséquences déplorables sur l’environnement, sur les inégalités et sur la cohésion sociale. J’ai aussi tendance à adhérer à l’importance qu’il accorde aux croyances, quoique je parlerais plutôt d’idéaux ou d’une forme de conformité entre nos actions et nos valeurs. Mais, ne chipotons pas sur la terminologie, même si le langage peut «corrompre la pensée»…

En plus, les notes, peu nombreuses, sont en bas de page! Bref, sans être un des livres qui m’ont le plus marqué, il m’a fait passer du bon temps et m’a fait réfléchir sur certains sujets sur lesquels je ne me penche pas souvent. C’est déjà beaucoup.