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Pour un meilleur régime d’assurance-emploi?

29 juillet 2015

assurance-emploi_fortin_bédardL’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP) a diffusé la semaine dernière une étude produite par Michel Bédard, actuaire en chef du régime d’assurance-emploi de 1991 à 2003, et Pierre Fortin, économiste émérite de l’Université du Québec à Montréal, intitulée Onze propositions pour un meilleur régime d’assurance-emploi. Si les médias ont assez bien couvert cette étude, je n’ai pas encore lu d’analyse ou de texte d’opinion sur son contenu. Dans ce billet, je compte présenter et commenter ces 11 propositions (comptant quelques sous-propositions supplémentaires).

Les 11 propositions

Avant de proposer leurs recommandations, les auteurs ont succinctement présenté l’évolution des paiements de prestations d’assurance-emploi (et d’assurance-chômage) de 1972 à 2014. En ne retenant que les prestations ordinaires, de pêcheurs et de travail partagé, les auteurs observent que la part du PIB correspondant à ces prestations est passée, en ne tenant pas compte des périodes de récession du début des années 1980 et du début des années 1990, d’environ 1,5 % dans les années 1970 à seulement 0,55 % en 2014, soit en gros trois fois moins (comme on peut le assurance-emploi_fortin_bédard1voir dans le graphique ci-contre, tiré des tableaux cansim 276-0005, 276-0017, 380-0064 et 380-0501). Pourtant le taux de chômage canadien était de 7,1 % en 1976 et de 6,9 % en 2014 (selon le tableau cansim 282-0002), différence qui ne peut bien sûr pas expliquer cet écart gigantesque. Les auteurs considèrent plutôt que ce sont les modifications apportées à ce programme, notamment celles du début des années 1990 (qui furent suivies de la baisse la plus spectaculaire), qui l’expliquent le plus.

1. Abandonner les critères actuels d’admissibilité aux prestations, basés sur un nombre minimum d’heures d’emploi assurable, et revenir à l’ancien système, basé sur un nombre minimum de semaines d’emploi

Je n’ai aucun problème avec cette recommandation. Contrairement à ce que prétendait le gouvernement, cette mesure a nui considérablement aux personnes qui travaillent à temps partiel, surtout aux jeunes et aux femmes. Les auteurs précisent que 38,9 % de ces personnes n’accumulent pas suffisamment d’heures pour recevoir des prestations, proportion 9 fois plus élevée que chez les personnes qui travaillent à temps plein (4,4 %). Il s’agit pour les auteurs et pour moi d’une discrimination évidente.

Celle-ci est en fait encore pire que ce qu’en disent les auteurs. En effet, le régime actuel ne prévoit des remboursements de cotisations qu’aux personnes qui ont gagné moins de 2 000 $ dans l’année (montant qui n’a pas été indexé depuis 1996!). Or, pour avoir droit à des prestations, il faut avoir, selon les situations, accumulé entre 420 et 910 heures au cours de l’année précédente. Même au salaire minimum (10,55 $ de l’heure), il faut donc avoir gagné entre 4431 $ et 9600 $ pour avoir droit aux prestations, bien plus que l’exemption de 2000 $. Le fait de ne pas rembourser des cotisations qui ne pourront jamais permettre de recevoir des prestations est un vol pur et simple… Pourtant, nos auteurs n’émettent aucune recommandation à cet effet.

2. Établir qu’une semaine d’emploi assurable donnant droit à des prestations doit comporter au moins 15 heures de travail

Pas de problème. Au moins, les gens qui travaillent moins ne seraient pas obligés de payer des cotisations!

3. Abolir les 62 régions économiques actuelles de l’assurance-emploi

Je suis divisé sur cette proposition. Les auteurs n’ont pas tort de dire qu’il est inéquitable qu’une personne qui perd son emploi se voit refuser des prestations dans une région alors qu’elle y aurait droit dans une autre. Par contre, il est certain que cela risque de prendre plus de temps à trouver un emploi décent dans une région où le taux de chômage est plus élevé que la moyenne que dans une région où il y est moins élevé. Dans ce sens, la durée des prestations doit tenir compte du taux de chômage régional. Bref, il est sensé de prévoir des durées de travail semblables pour avoir droit à des prestations, mais en généralisant les critères les plus bas actuellement appliqués ou même en les réduisant. En effet, la durée de travail dans des emplois saisonniers est souvent relativement courte. Que d’autres régions bénéficient des mêmes conditions, cela est correct, mais si on généralise les critères les plus élevés, de nombreuses personnes qui occupent des emplois saisonniers n’auraient plus droit aux prestations et devraient quitter ce genre d’emploi (et les employeurs devraient faire venir des travailleurs étrangers ou fermer leurs portes… Génial!), voire leur région. Malheureusement, les auteurs recommandent justement une hausse du nombre de semaines de travail permettant de recevoir des prestations…

4. Établir qu’un nombre minimum de 20 semaines d’emploi assurable est nécessaire pour donner droit aux prestations

Voilà! Cela est un appel à vider certaines régions de leur population et à renoncer à l’occupation du territoire. Comme les auteurs reconnaissent que leur critère est arbitraire, ils auraient pu au moins faire une étude d’impact avant de proposer leur solution. Ils reconnaissent que ce serait difficile d’exiger davantage de semaines, mais ne réalisent pas que de nombreux emplois dans la pêche, la forêt et même dans le tourisme (pour ne citer que ces trois industries) durent beaucoup moins que 20 semaines par année. Il faut aussi noter que le nombre d’heures par semaine est souvent beaucoup plus élevé que la moyenne dans ce type d’emploi au cours des quelques semaines où ces personnes travaillent et que le retour à un critère basé sur des semaines les pénaliserait davantage. Pourquoi pas un critère qui pourrait offrir le choix entre les semaines et les heures? Un tel système serait bien plus souple et mieux adapté à la diversité des situations sur le marché du travail.

5. Sous réserve du maximum de la rémunération hebdomadaire assurable, établir le taux de prestations à partir de la rémunération hebdomadaire moyenne obtenue au cours des 20 meilleures semaines d’emploi assurable

Pas trop de problème à première vue.

6. Maintenir le taux de prestations à une moyenne de 55 % de la rémunération assurable, mais le moduler de manière progressive tout en augmentant sensiblement son maximum

Le rapport propose d’une part d’augmenter le salaire maximal donnant droit à des prestations et d’autre part de moduler le taux de prestations par rapport au revenu assurable de 40 % du revenu assurable pour les personnes gagnant les revenus les plus élevés à 662/3 % pour celles gagnant les revenus les plus faibles. Ce système permettrait une redistribution des plus «riches» aux plus pauvres, d’autant plus que les personnes qui touchent les salaires les plus élevés ont un taux de chômage bien moins élevé que celles qui ont des salaires plus bas. Même si je favorise en général les programmes universels, je n’ai pas d’objection majeure à cette proposition. Notons que ce taux pouvait atteindre 75 % de 1971 à 1976 et 662/3 % jusqu’en 1979, puis 60 % jusqu’en 1993. Et comme la moyenne des prestations versées demeurerait à 55 % de la rémunération assurable, rien ne serait fait pour corriger les baisses que ce taux a connues depuis 1971.

7. Fixer la durée maximale des prestations à un nombre de semaines égal au nombre de semaines d’emploi assurable

Les auteurs recommandent que le nombre de semaines de prestations soit équivalent au nombre de semaines d’emploi assurable, créant ainsi une série de «trous noirs» dans les régions où il y a beaucoup de travail saisonnier (si ces personnes parviennent à travailler 20 semaines!). En effet, une personne qui aurait accumulé 20 semaines d’emploi assurable toucherait 20 semaines de prestations et n’aurait pas de revenu pendant 12 semaines! Les auteurs prévoient bien certaines exceptions, mais uniquement pour «un petit nombre de régions isolées où l’activité économique peut ralentir considérablement à certains moments et où les travailleurs d’expérience qui perdent leur emploi ont souvent besoin d’une longue période de reconversion». On notera que cette exception est en lien avec des événements conjoncturels et ne touche nullement le travail saisonnier. Les auteurs ne se cachent d’ailleurs pas de favoriser la mobilité de la main-d’œuvre vers les endroits où la demande de main-d’œuvre est plus forte, même si cela implique que les personnes faisant partie de la main-d’œuvre (la main-d’œuvre est en effet formé de personnes, n’oublions pas) doivent quitter leur région.

Pourtant, ils reconnaissent que des périodes de prestations plus longues n’ont qu’un effet faible sur la durée du chômage et qu’elles permettent aux personnes de trouver un meilleur emploi et aux employeurs de trouver des employés qualifiés qu’ils pourront garder dans un emploi plus longtemps. Pourquoi alors ne pas modifier cette recommandation?

8. Réduire la période d’attente à une semaine

Bravo. Bon, c’est encore une semaine de trop, mais cela améliorerait la situation actuelle de 50 %!

Bizarrement, les auteurs terminent leurs explications sur cette recommandation en en ajoutant une, bien plus importante : «dans les cas de départ volontaire ou non justifié, ou encore de congédiement pour cause, plutôt qu’une exclusion permanente de l’assurance-emploi (ce qui est le cas actuellement), une exclusion temporaire de quatre semaines s’ajouterait à la semaine imposée dans tous les cas ; et cette exclusion devrait être plus sévère en cas de récidive». Les auteurs semblent ignorer que l’exclusion complète dans ces cas est un des facteurs les plus importants expliquant la baisse du ratio prestataires/chômeurs depuis le début des années 1990 (et donc la baisse spectaculaire des sommes versées en prestations au cours de cette période). En effet, comme je l’ai montré dans ce billet, ce facteur exclut des prestations en moyenne environ 21 % des cotisants au régime, soit un peu plus que la proportion de ceux qui n’ont pas travaillé suffisamment d’heures (environ 17 % des cotisants)! Il s’agit donc d’une excellente recommandation, même si elle n’est pas dans l’énoncé de leurs 11 recommandations.

9. Assujettir le versement des prestations à deux conditions : que les prestataires conviennent de se soumettre aux vérifications normales de leur situation et qu’ils s’engagent à accepter tout emploi convenable qui leur sera offert

Cette recommandation semble ne rien changer… Sauf que, encore là, il faut lire le texte qui l’accompagne pour en évaluer l’impact. On y recommande entre autres d’augmenter les rencontres avec des conseillers «dont le rôle est d’aider les prestataires à établir des plans personnalisés de retour sur le marché du travail», mais surtout de revenir à la définition de l’emploi convenable qui était en vigueur avant la dernière réforme de l’assurance-emploi. Plutôt que de forcer des personnes en chômage d’accepter des emplois n’offrant dans le pire cas que 70 % du salaire antérieur, on tiendrait compte «de l’âge du chômeur, de son ancienneté dans sa profession antérieure, de l’expérience acquise, de la durée du chômage, de l’état du marché du travail, des répercussions de cet emploi sur la situation personnelle et familiale de l’intéressé et du fait que l’emploi est disponible en raison directe d’un arrêt du travail dû à un conflit professionnel en cours».

Cette recommandation est sage. Sauf que les auteurs prétendent qu’avec les autres mesures qu’ils préconisent, comme le minimum de 20 semaines d’emploi assurable et le «nombre maximal de semaines de prestations égal au nombre de semaines d’emploi assurable (…) on éviterait dans une large mesure le problème du «recours fréquent à l’assurance-emploi». Cela ressemble à une mort annoncée et voulue de l’emploi saisonnier et de l’occupation du territoire…

10. Confier la gestion de la composante du Régime liée à l’assurance contre la perte involontaire d’emploi à une caisse autonome qui appliquerait les principes actuariels généralement reconnus

En espérant que cela empêcherait vraiment les politiciens d’utiliser les cotisations d’assurance-emploi à d’autres fins que celles pour lesquelles elles sont versées, on ne peut qu’appuyer cette recommandation.

Dans le texte explicatif, les auteurs précisent que cette caisse ne servirait qu’aux prestations régulières (y compris les prestations pour pêcheurs et de travail partagé), mais pas au versement de prestations spéciales (maladie, maternité, parentales, formation, etc.), ni pour les secteurs saisonniers (parce que dans ces secteurs, disent-ils, «les pertes d’emploi ne sont pas liées à un risque, mais sont prévisibles sur une base annuelle»). Pourtant, ils ne disent rien sur la façon dont ces autres prestations seraient financées et administrées, quels en seraient les critères, ni quels avantages il y aurait à séparer le financement et l’administration de ces autres prestations. Il m’apparaît aussi contradictoire de vouloir imposer aux prestataires des rencontres avec des conseillers (voir la recommandation 9) sans financer ces rencontres à même ce programme. Je considère que cette imprécision mine quelque peu cette recommandation et suscite de nombreuses questions sans y répondre.

11. Sauf dans des conditions économiques extrêmement difficiles, financer le Régime d’assurance-emploi à parts égales — et exclusivement — avec les cotisations des employeurs et des employés

Cette recommandation d’un financement paritaire entre les employeurs et les employés (plutôt que 5/12 par les employés et 7/12 par les employeurs comme c’est le cas depuis 1972) n’est appuyée par aucun argumentaire, sinon de prétendre qu’il s’agit «d’une exigence de légitimité et d’équilibre». Ça me semble bien mince pour appuyer un tel chamboulement! Il faut rappeler que «La contribution plus élevée de l’employeur est sensée (sic) traduire le fait que celui-ci exerce un plus grand contrôle sur les coûts du programme (au niveau des décisions de licenciement) que les employés». Il faut aussi noter le rôle majeur des employeurs dans l’administration du programme, étant ceux qui, notamment, décident du motif d’une cessation d’emploi (manque de travail, inconduite, départ volontaire, etc.).

Cette recommandation étonne d’autant plus que les entreprises ont bénéficié de nombreuses baisses d’impôt au cours des dernières années, alors que les particuliers font face à des hausses de tarifs de plus en plus fréquentes et abruptes. Légitime et équilibrée, cette recommandation? Pas vraiment…

Et alors…

Avec l’entrée en matière de ce document, on aurait pensé que les auteurs auraient cherché à bonifier ce programme pour qu’il retrouve, au moins en partie, le niveau de financement qu’il a perdu depuis le début des années 1990. Certaines recommandations que j’ai appuyées vont dans ce sens, mais d’autres, notamment la hausse du nombre de semaines d’emploi assurable pour avoir droit à des prestations et la baisse du nombre de semaines de prestations auxquelles la personne qui perd son emploi aurait droit, vont carrément dans le sens inverse.

Il ne faut toutefois pas s’en étonner. D’ailleurs, un des auteurs a déclaré que «La droite sera contre. La gauche aussi. Ce sera la preuve qu’on ne se trompe pas tant que ça». Il s’agit sûrement d’une boutade et je ne perdrai pas de temps pour en démontrer l’absurdité manifeste. Mais elle montre que les auteurs ont tenu à «équilibrer» leurs recommandations plutôt que de travailler à corriger les principales lacunes qu’ils ont eux-mêmes illustrées au début de ce document. Cela dit, tel n’était pas leur objectif comme ils le disaient au début de leur document, celui-ci étant plutôt «de procéder à un examen attentif de ces conséquences de même que de la structure du Régime après 20 ans d’existence». Mais, à force de vouloir rester neutre, on aboutit à un ensemble de recommandations qui manquent de cohérence et de justifications. C’est malheureusement ce que je retiens de cette étude.

Tout ce que vous n’avez jamais voulu savoir sur la merde… mais auriez dû!

27 juillet 2015

merdeC’est grâce à un article du Devoir que j’ai eu le goût de lire Merde… Ce que les excréments nous apprennent sur l’écologie, l’évolution et le développement durable de David Waltner-Toews, un épidémiologiste canadien, poète à ses heures… Si ce sujet suscite nombre de gags et de jeux de mots scatologiques, dont l’auteur ne se prive pas, il est aussi beaucoup plus sérieux qu’on pourrait le penser.

Ce livre n’est pas facile à résumer, car les chapitres ne sont pas consacrés à des aspects particuliers de la question, mais adoptent plutôt une structure basée sur différents angles par lesquels on peut aborder cette question. Un peu déroutante, cette approche n’est pas dénuée d’intérêt. Plutôt que le présenter chaque chapitre, je vais tenter de me concentrer sur les constats du livre que j’ai trouvés les plus instructifs et intéressants.

La merde et ses particularités

les rejets des uns sont la bouffe des autres : ce principe se manifeste tout d’abord de façon directe, par les animaux (surtout des insectes), qui mangent carrément les excréments d’autres animaux et s’en servent pour nourrir leur progéniture. Le premier exemple fourni par l’auteur concerne les bousiers, dont le nom ne laisse rien à l’imagination, qui, en plus de manger de la merde, forment des boules avec les excréments et les enterrent dans le sol pour nourrir d’éventuels rejetons. En plus, cette action permet de répartir cette substance à différents endroits et d’ainsi favoriser sa décomposition dans le sol, ce qui servira à enrichir la terre et à fournir des éléments nutritifs essentiels à la croissance des végétaux.

Ce principe s’applique aussi de façon indirecte. Par exemple, les premières formes de vie sur la Terre, les cyanobactéries, consommaient du dioxyde de carbone et obtenaient l’énergie nécessaire à leur existence par la photosynthèse qui entraînait le rejet de molécules d’oxygène. Après quelques centaines de millions d’années de ce processus, l’atmosphère de la Terre s’est modifiée (initialement formée à 90 % de dioxyde de carbone, mais aussi de soufre et de méthane), permettant l’émergence de formes de vie se servant de ces rejets d’oxygène pour subsister. Bref, l’atmosphère telle que nous la connaissons vient des rejets (l’auteur parle de crottes gazeuses…) d’organismes vivants (je résume et simplifie…). Cette observation nous montre aussi que l’atmosphère de la Terre est instable et pourrait encore se modifier par d’autres rejets (pollution et gaz à effets de serre, notamment) pour la rendre plus accueillante pour d’autres formes de vie que la nôtre…

– un maillon important de la reproduction : un grand nombre de végétaux dépendent de la merde des animaux pour assurer leur reproduction. En mangeant des fruits et en rejetant leurs graines à un autre endroit, les animaux permettent de faire pousser les végétaux à des lieux éloignés de leurs «parents», évitant une trop grande proximité et concentration d’espèces végétales qui seraient autrement plus vulnérables aux maladies et nuisances (insectes ravageurs, par exemple) qui leur sont spécifiques.

– un outil de protection ou de vulnérabilité : l’odeur des excréments peut à la fois servir à éloigner des prédateurs qu’à les attirer. Certains animaux (dont les lapins) digèrent par exemple deux fois leurs aliments en mangeant leurs selles molles (odorantes) et en laissant celles qui sont dures (digérées deux fois et moins odorantes) pour éviter que leur odeur attire les prédateurs. Certains insectes projettent leurs excréments à une certaine distance avec le même objectif.

– un problème et un outil de santé publique : la merde constitue un problème de santé publique majeur, celle-ci provoquant de nombreuses maladies souvent mortelles : diarrhée (notamment par la bactérie E. coli qui cause plus de morts de bébés et d’enfants que bien d’autres maladies jugées plus dangereuses), salmonellose, intoxication due aux bactéries campylobacter, toxoplasmose, etc. Les mesures d’hygiène publique (notamment la construction d’égouts et d’usines d’épuration des eaux) ont d’ailleurs eu un impact majeur sur l’espérance de vie humaine. Par ailleurs, son examen sert à diagnostiquer des problèmes alimentaires et même d’autres maladies, et à recommander des mesures pour les éviter (surtout un changement de régime alimentaire). La présence de plus en plus importante de médicaments dans l’urine et dans les excréments humains et même des animaux non humains est aussi une menace pour les cours d’eau et pour l’humain en raison de l’utilisation de leurs ressources (poissons et eau).

– une ressource précieuse… de plus en plus abondante : contenant de l’azote, des nitrates et du phosphate, le guano (excréments d’oiseaux marins et de chauves-souris) est un engrais recherché, à la base de conflits et de guerres. La merde humaine a longtemps servi non seulement d’engrais mais aussi de combustible (elle est d’ailleurs encore utilisée à cette fin une fois séchée) et avait même une valeur marchande dans certains pays (notamment au Japon). En outre, avec l’augmentation du nombre d’animaux sur Terre (surtout les humains et les animaux d’élevage pour les nourrir), la merde est de plus en plus abondante et les mesures pour la gérer encore plus essentielles.

– un élément faisant partie d’un système complexe : la gestion des excréments doit se faire en tenant compte qu’ils ne sont qu’un maillon appartenant à un système complexe. Les excréments permettent de retourner au sol des éléments qui lui ont été retirés (autres animaux, plantes digérées, etc.). Le commerce mondial d’aliments transfère ainsi des nutriments et des excréments (et bactéries) qui ne seront pas nécessairement adaptés au milieu où ils seront rejetés. On ignore les effets à long terme de ce transfert, mais si on se fie à l’introduction d’espèces étrangères dans un milieu non adapté (pensons par exemple à la carpe asiatique), on peut et doit s’inquiéter des conséquences de ce type de transfert. Dans une moindre mesure, le déplacement des aliments des zones rurales vers les villes peut créer des problèmes de ce genre.

Des solutions?

L’auteur a consacré le dernier chapitre de son livre à l’ébauche de solutions. En effet, devant un phénomène aussi complexe, l’auteur considère qu’il n’existe pas qu’un type de solutions. Celles-ci doivent être adaptées à chaque réalité, à la fois physique, biologique et sociale. Elles doivent être élaborées par des équipes multidisciplinaires formées aussi bien de scientifiques (ingénieurs, épidémiologistes, vétérinaires et autres) que d’économistes, d’écologistes, de psychologues ou de travailleurs sociaux, auxquels ce joignent des militants, des mères, et même des enfants. Des mesures adoptées démocratiquement correspondent mieux aux spécificités d’un milieu, sont mieux acceptées et peuvent être implantées plus efficacement.

L’éventail des solutions tourne autour des éléments présentés dans les chapitres précédents, soit par la réutilisation et par le recyclage, dans un contexte de protection de la santé publique. Par exemple, le compostage et d’autres méthodes permettent de tuer les bactéries et parasites nuisibles à la santé publique, et d’utiliser la merde à ses usages utiles : fumier, combustible et autres. L’abandon des complexes agricoles trop gros (que l’auteur recommande sans s’illusionner sur son application) permettrait de mieux réutiliser les excréments de l’élevage (un autre exemple que Ce qui est petit est bien plus beau) et doit aussi faire partie des solutions. L’auteur mentionne aussi la diversification des élevages dans une même ferme, y compris l’intégration de bassins de poissons, car ils utilisent avantageusement d’autres types d’excréments. L’utilisation plus parcimonieuse de l’eau est souvent essentielle (notamment pour éviter l’utilisation d’eaux infectées pour boire).

La technologie peut être un outil important, mais il faut éviter de croire qu’elle peut à elle seule apporter des solutions globales. L’auteur cite d’ailleurs quelques utilisations qu’elle a permis :

  • de meilleures méthodes de compostage permettent l’utilisation des excréments d’animaux domestiques et même de leurs cadavres comme engrais;
  • l’élimination des métaux lourds qui sont parfois présents dans les excréments pour pouvoir les utiliser de façon plus sécuritaire comme engrais;
  • la production de biogaz (des établissements pénitenciers et scolaires utilisent par exemple la merde des détenus et des élèves pour fournir l’énergie dont ils ont besoin);
  • l’utilisation comme aliment (humain ou animal) des insectes scatophages (avec bien des précautions!), très riches en protéines;
  • l’utilisation comme ciment dans la construction (ça se fait dans certains pays);
  • la fabrication d’objets en plastique (oui, ça se fait);
  • la production de vanille (c’est un peu un gag, mais un prix Ig Nobel a été accordé pour cette découverte);
  • la production de papier (voir la dernière phrase de cette section).

L’auteur précise que ces techniques ne sont pas toutes désirables et que les utilisations comme engrais et comme combustible demeureront les plus courantes. Cela dit, devant une question d’une telle complexité, chaque utilisation doit être analysée attentivement, les effets négatifs de toute solution risquant d’en surpasser les avantages… Voici comment il résume la question à la toute fin de son livre :

«Si intelligentes que soit nos techniques, elles ne seront utiles et efficaces que si elles sont conçues dans les contextes socioécologiques appropriés. La grande question n’est pas : «Pouvons-nous concevoir de nouvelles techniques fondées sur la merde?» (bien sûr que nous le pouvons). La question est : «Pouvons-nous nous réorganiser de manière à ce que les techniques que nous concevons favorisent une planète prospère et durable, accueillante pour notre espèce?».

Pouvons-nous imaginer pour le XXIème siècle un civisme holacratique qui tienne compte de notre appartenance à la stupéfiante panarchie codépendante et coévolutive de millions d’espèces de plantes, d’animaux et de bactéries, tout en reconnaissant la richesse et l’inventivité de la culture humaine? Pouvons-nous admettre, librement et ouvertement que notre façon de manger et notre façon de traiter notre merde sont des actes essentiels de civisme, aussi importants que notre façon de voter? (…) En connaissant la merde, l’incertitude et la complexité, nous avons de grandes chances d’offrir quelques belles possibilités aux générations futures.»

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Lire, sans faute! Tout d’abord, il s’agit d’un sujet sur lequel on est presque certain d’apprendre quelque chose. Ensuite, mon billet n’a pas pu élaborer sur tous les exemples fournis par l’auteur, ni mentionner les nombreuses anecdotes qui allègent la lecture de ce livre et permettent d’améliorer la compréhension des enjeux majeurs qui entourent cette question. Chose certaine, tout discours écologique se doit de tenir compte de la gestion des excréments, discours que je n’ai pas lu ou entendu souvent!

La publicité est-elle utile ou seulement nuisible?

25 juillet 2015

PublicitéDans un billet datant de plus de quatre ans (tempus fugit…), je montrais que l’impression que nous avons que la publicité nous permet de bénéficier «gratuitement» ou moins cher de la télé, de sites Internet, de spectacles et même l’utilisation du métro, sans parler de plein d’autres produits, n’est qu’une illusion : au bout du compte, c’est nous qui payons cette publicité, car les entreprises qui font la promotion de leurs produits augmentent le prix de leurs biens ou services en fonction de leur coûts, dont la publicité fait partie. Je soulignais aussi que la source des revenus de cette «industrie» est étrange, car les personnes qui payent pour la publicité ne sont pas nécessairement celles qui utilisent les services «gratuits» (ou moins chers), mais celles qui achètent les produits des annonceurs, peu importe qu’ils utilisent ou non les services financés par la publicité. Je n’y avais pas pensé à l’époque, mais on pourrait dire que la publicité est une taxe (celui qui la paie ne se sert pas nécessairement des produits qu’elle finance), taxe qui est utilisée pour financer des services sans aucun contrôle démocratique!

Or, j’ai lu cette semaine un texte philosophique intitulé Is Advertising Morally Justifiable? The Importance of Protecting Our Attention (La publicité est-elle moralement justifiable? De l’importance de protéger notre attention) qui aborde le même sujet sous un angle différent, quoique tout à fait complémentaire.

Introduction

L’auteur, Thomas Wells, débute son texte en comparant la publicité à une industrie d’extraction qui récolte et vend l’attention humaine. Pire, elle le fait sans consulter sa proie (nous), sans reconnaître ses droits de propriété et en surexploitant sa ressource…

La publicité est une défaillance du marché

La publicité est une défaillance de marché parce que l’objet même du produit de cette industrie, notre attention, n’entre tout simplement pas dans ses coûts. Elle demande notre attention, mais nous l’offrons gratuitement, sans même l’offrir volontairement! Ainsi, il n’y a aucune limite aux moyens que peut prendre cette industrie pour accaparer ce qu’elle demande. Non seulement elle a accès gratuitement à ce qu’elle demande, mais la façon dont elle l’acquiert entraîne des externalités fort négatives pour l’offreur captif : elle l’embête et le distrait quand il veut regarder un film, écouter une chanson ou même marcher dehors, et elle le rend souvent irritable devant cette forme de harcèlement.

En termes économique, notre attention est un bien commun : elle est rivale et non exclusive. Elle est rivale, car si on l’attire à écouter une chose, elle ne peut écouter autre chose (enfin, pas aussi efficacement et il y a une limite à porter son attention sur plus d’un objet); non exclusive, car personne ne peut empêcher un autre sujet de s’en servir…

C’est encore pire!

La publicité existe depuis longtemps, mais elle n’a jamais été aussi répandue. D’une part, les dépenses de consommation n’ont jamais été plus élevées (donc attirantes pour les entreprises), d’autre part, nous semblons accepter de plus en plus facilement qu’on accapare notre attention sans compensation. En plus, le néolibéralisme ambiant rend «normal» qu’une industrie exploite toutes les possibilités pour faire des profits. C’est si elle ne le faisait pas qu’elle semblerait anormale! Par exemple, certains reprocheraient à la Société des transports de Montréal, à Radio-Canada ou même à une école de refuser d’aller chercher ce financement facile, ou de ne pas le faire davantage! Finalement, la technologie a permis à la publicité d’exploiter d’autres façons d’attirer notre attention, et même d’amasser, avec l’aide des fournisseurs d’accès à Internet, de l’information sur nous pour l’utiliser pour attirer encore plus notre attention. Et, elle ne s’en prive pas

La défense de la publicité

Cette défense se fait sur deux plans : certains considèrent (ou tentent de nous convaincre) que la publicité a une valeur intrinsèque et qu’elle est essentielle pour financer des biens de club (biens non rivaux, mais qui peuvent être rendus exclusifs), comme la télé et Internet.

– Valeur intrinsèque de la publicité : La publicité permettrait de fournir de l’information aux consommateurs sur l’ensemble des produits disponibles, leur donnant ainsi les moyens de mieux choisir ce qu’ils veulent acheter. Comme le dit l’auteur, cela était peut-être vrai en 1960 (et encore!), mais avec toute l’information disponible sur Internet (dont les sites qui fouillent le net pour trouver les meilleurs prix), cet argument, s’il a déjà eu un certain fondement, n’en a manifestement plus. Ensuite, la publicité ne se préoccupe nullement de l’information qui nous intéresse, mais nous transmet uniquement celle pour laquelle elle est payée pour le faire.

Pire, la publicité favorise la concentration des entreprises, donc la baisse de la concurrence, ne donnant de l’information (ou plutôt en tentant de nous manipuler…) que sur les produits des entreprises qui ont les moyens de la payer. Et, cette information est toujours biaisée en faveur du produit publicisé. Elle mise aussi sur la consommation ostentatoire, publicisant des produits que seuls les plus riches peuvent acheter, simplement pour montrer aux riches qu’ils pourront se pavaner avec ces produits pour marquer leur rang social (et frustrer tous les autres qui doivent se taper cette pub et endurer le pédant qui affiche sa supériorité sociale avec ses bébelles). Pour l’auteur, cette stratégie publicitaire est peut-être bonne pour les affaires des agences de pub, mais est carrément immorale et nuit au bien-être de l’ensemble de la société.

– Le financement de biens de club : Actuellement, la publicité est une source de financement majeure (parfois la seule) pour les biens de club (télé, radio, journaux, Google, Facebook, etc.). En général, ces biens ont un coût marginal de production (le coût pour offrir son service à un consommateur de plus) très faible, sinon nul. Ils ont par contre des coûts fixes (coûts avant même d’offrir le service au premier consommateur) élevés. Si certains biens de club peuvent se financer par des abonnements (comme certains journaux en papier ou sur Internet, les postes de télé à la carte, etc.), il est très rare que ces revenus soient suffisants pour compenser les coûts fixes. La publicité serait alors, selon les défenseurs de cette industrie, un moyen de financement «idéal» pour financer les coûts fixes.

Même si cette défense de la pub peut sembler pertinente, elle omet de dire que la publicité n’est pas le seul moyen de financer les biens de club. Si on considère que certains biens de club sont importants pour la société, on peut alors s’arranger pour qu’ils soient financés avec les fonds gouvernementaux. Par exemple, la radio publique a longtemps été exempte de publicité. Si on appliquait ce modèle à Facebook, il serait peut-être plus démocratique et moins envahissant!

En plus, le niveau de publicité accepté par les entreprises qui fournissent des biens de club ne vise pas qu’à financer les coûts fixes, mais aussi et surtout à maximiser leurs profits. Une fois la rentabilité atteinte, Google, Facebook et autres ne se mettent pas à refuser la publicité! D’ailleurs, leur niveau de revenu n’a plus rien à voir avec leurs coûts de production. Non seulement ils ne refusent pas de publicité, mais ils cherchent à l’imposer de plus en plus, avec des moyens qui ne visent pas seulement à attirer notre attention, mais aussi à obtenir nos renseignements personnels. Pourtant, d’autres biens de club, comme Wikipedia, parviennent aussi à offrir un excellent service (malgré quelques égarements…) sans publicité, grâce à la participation bénévole de la population et des campagnes de financement volontaire. Bref, il est faux de prétendre que la publicité est la seule option pour financer les biens de club.

La défense de nos droits 

Comme je l’ai expliqué dans le billet que je cite au début de celui-ci, la gratuité des services financés avec la publicité n’est qu’une illusion. Pire, cette fausse gratuité est très coûteuse et pas seulement en raison de la hausse des prix des produits annoncés, mais aussi en raison des attaques à notre attention (à notre temps de vie, pourrait-on ajouter) et à notre vie privée.

Dans ce sens, il serait essentiel d’à tout le moins réglementer les pratiques publicitaires, notamment celles qui nuisent le plus à notre attention (comme les images qui bougent et les vidéos qui partent automatiquement). On doit aussi interdire la publicité dans certains endroits (merci, M. Ferrandez, plusieurs fois merci!), comme les espaces extérieurs, le métro, les avions et surtout les écoles.

L’auteur voudrait aussi que nous récupérions la propriété sur notre attention, ce avec quoi je suis d’accord, et avoir le choix de la louer (ou de la vendre) directement aux annonceurs. Là, je suis moins d’accord! L’auteur veut ainsi corriger la défaillance du marché présentée plus tôt pour que le demandeur paie l’offreur. Je crois plutôt qu’il y a des domaines où le marché n’a pas sa place, défaillant ou pas! Et, je le répète, et ça, l’auteur ne le mentionne pas, mais nous payons toujours au bout du compte pour la publicité par l’augmentation des prix des produits annoncés. Bref, non seulement n’est-elle pas essentielle au financement des biens de club, mais elle nous coûte cher.

Et alors…

J’ai conclu le billet dont j’ai parlé au début de celui-ci en disant que je ne voulais pas faire le procès de l’industrie de la publicité. Ce texte m’a enlevé mes dernières réserves à ce sujet! Plutôt que de corriger les défaillance du marché de la publicité, il faudrait peut-être interdire cette activité humaine nuisible, ou à tout le moins la circonscrire à des domaines et lieux bien précis. Après avoir lu ce texte (et même avant) il devient évident pour moi que la publicité ne crée pas seulement des emplois inutiles, mais surtout des emplois nuisibles! Elle n’apporte rien et entraîne plein d’externalités négatives. Il me semble qu’il y a plein de choses utiles qu’on pourrait faire dans notre société, que ce soit dans les domaines de l’éducation, de la santé (comme enfin un service de maintien à domicile digne de ce nom) et des services sociaux (comme des services aux autistes, en santé mentale et ailleurs), qui améliorerait notre bien-être plutôt que de lui nuire.

Il est clair qu’on ne peut se débarrasser de la publicité du jour au lendemain. Mais, en la restreignant de plus en plus, comme le fait mon maire, on va dans la bonne direction! À quand les prochains pas?

L’activité des femmes sur le marché du travail dans les pays nordiques et en Asie

22 juillet 2015

femmes AsiePour ce premier billet du mercredi qui suit les 15 billets de ma série sur le marché du travail des femmes, je me suis dit qu’il serait bon de ne pas rompre trop sèchement cet élan pris depuis près de quatre mois. Alors, quoi de plus approprié que de parler du marché du travail des femmes, mais pas au Québec?

Justement, quand j’ai entrepris cette série, je m’apprêtais à présenter une étude du Fonds monétaire international (FMI) intitulée What Can Boost Female Labor Force Participation in Asia? (Qu’est ce qui peut stimuler l’activité des femmes sur le marché du travail en Asie?). Cela peut sembler bien loin de nos préoccupations, mais, on le verra, cette étude, en comparant la situation de l’emploi des femmes au Japon et en Corée avec celle des femmes de la Finlande et de la Norvège, et surtout en analysant les facteurs qui en expliquent les différences, peut nous aider à mieux comprendre l’impact des politiques publiques du Québec sur l’emploi des femmes, impact encore plus important dans des sociétés vieillissantes comme celle du Québec.

Les comparaisons

L’étude montre tout d’abord que, parmi 19 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) pour lesquelles des données fiables sont disponibles, le Japon et la Corée sont dans la queue de ces pays, et la Norvège et la Finlande généralement dans le peloton de tête dans un grand nombre de caractéristiques touchant les femmes :

  • taux d’activité,
  • différence des salaires entre les hommes et les femmes;
  • fécondité (le Japon et la Corée ont carrément les taux de fécondité les plus bas de ces 19 pays, ce qui montre qu’un fort taux d’activité des femmes ne nuit pas nécessairement à la fécondité et surtout qu’un faible taux d’activité des femmes ne garantit absolument pas un taux de fécondité élevé);
  • taux d’activité des femmes par rapport à celui des hommes (le Japon et la Corée occupent deux des trois derniers rangs, tandis que la Norvège et la Finlande occupent deux des trois premiers rangs);
  • taux de diplomation des femmes sur celui des hommes;
  • pouvoir politique.

femmes Asie1Les graphiques ci-contre illustrent parfaitement les différences de l’activité sur le marché du travail entre les hommes et les femmes dans nos deux pays asitiques par rapport à la situation dans nos deux pays nordiques. Alors que la différence entre les taux d’activité des hommes et des femmes est minime chez les 20-24 dans ces quatre pays, l’écart devient rapidement énorme par la suite dans les pays asiatiques, tandis qu’il n’augmente que dans les âges où les femmes ont le plus d’enfants en Finlande et un peu moins en Norvève, pour rejoindre (ou presque en Norvège, mais totalement en Finlande) le taux d’emploi des hommes par la suite.

Non seulement le taux d’activité des femmes ne rejoint jamais celui des hommes dans nos deux pays asiatiques, mais leur sortie du marché du travail entre 25 et 40 ans a des conséquences importantes, notamment de se retrouver par la suite en grande majorité dans des emplois précaires.

Quelques caractéristiques de l’emploi les femmes

– au Japon :

  • le taux d’activité des femmes âgées de 20 à 64 ans était de 65 % en 2013, tout de même en hausse depuis 1985 (55 %), mais encore loin de celui des femmes du Québec du même âge (77 % en 2013, selon le fichier cansim 282-0002);
  • les femmes n’occupent que 11 % des postes de gestion (43 % aux États-Unis);
  • 55 % des postes qu’elles occupent ne sont pas permanents (ce serait 14 % au Québec, mais la définition n’est pas nécessairement la même) et 60 % des emplois sont à temps partiel (22 % au Québec).

– en Corée :

  • le taux d’activité des femmes du même groupe d’âge était de 55 % en 2012;
  • les femmes n’occupent que 1 % des postes sur les conseils d’administration (!);
  • 60 % des postes qu’elles occupent n’étaient pas permanents en 2010 par rapport à 80 % en 1990, amélioration poussive qui est en plus due à l’adoption d’une loi.

– dans les pays nordiques :

  • des contributions parentales, un bon système de services de garde et des congés pour prendre soin des enfants ont fait passer le taux d’activité des Norvégiennes de 44 % en 1970 à 76 % en 2012;
  • des programmes semblables ont fait augmenter le taux d’activité des Finlandaises de 44 % en 1970 à 73 % en 2012, «malgré» un taux de fécondité de 1,8 (comme en Norvège, par rapport à 1,7 au Québec et 1,2 en Corée).

Un modèle

L’étude présente ensuite un modèle qui permet d’isoler le rôle de différents facteurs sur le taux d’activité des femmes. Ces facteurs sont :

  • le taux d’emploi permanents et temporaires;
  • les allocations familiales;
  • la différence de salaire entre les hommes et les femmes;
  • le taux de fécondité;
  • le taux de diplomation postsecondaire.

Les constats

Pour ne pas compliquer davantage ce billet, je vais ici résumer grossièrement les résultats de l’application du modèle. Le facteur le plus important pour expliquer le taux d’activité plus élevé des femmes des pays nordiques est sans contredit les dépenses publiques à l’intention des familles et la réglementation du marché du travail en matière familiale. Le graphique qui suit illustre éloquemment les différences monumentales entre les dépenses publiques à l’intention des familles entre nos pays asiatiques et nordiques.

femmes Asie2

Ce graphique montre que les pays nordiques contribuent bien davantage à la fois à des transferts directs aux familles (première série de barres), c’est-à-dire en allocations familiales, en paiements de congés parentaux et en aide aux familles monoparentales, et en services aux familles (deuxième série de blocs) c’est-à-dire en services de garde, en aide à l’éducation préscolaire et en services aux familles (aide à domicile ou en établissement). Par contre, le système fiscal (crédits d’impôts et autres déductions) des pays nordiques est un peu moins généreux (troisième série de blocs) que celui des pays asiatiques. Au bout du compte (dernière série de blocs), les dépenses publiques à l’intention des familles sont de deux à trois fois plus élevées dans les pays nordiques que dans les pays asiatiques.

Du côté réglementaire, les parents des deux pays nordiques peuvent s’absenter du travail jusqu’à ce que l’enfant ait trois ans (avec des prestations représentant 100 % du revenu antérieur lors de la première année de ce congé et un niveau de remplacement du revenu diminuant graduellement les deux années suivantes). Le congé correspondant est d’un an en Corée et de 28 semaines au Japon, avec des allocations fixes (et non basées sur le revenu antérieur). Les auteurs soulignent aussi que nos deux pays nordiques offrent des congés spécifiques aux pères, ce qui n’est pas le cas dans les deux pays asiatiques. Or, les familles dont les pères prennent un congé lors de la naissance d’un premier enfant ont plus souvent un deuxième enfant que les familles dont les pères n’en prennent pas.

Bref, les politiques familiales des pays nordiques sont le facteur qui explique le plus que les femmes de ces pays participent davantage au marché du travail que celles des pays asiatiques et qu’elles ont un taux de fécondité plus élevé.

Et alors…

Même résumée grossièrement, cette étude nous fournit des enseignements précieux. Il devient encore plus probable que la situation avantageuse (toutes proportion gardée…) sur le marché du travail des mères québécoises d’enfants d’âge préscolaire par rapport à celles des autres provinces soit en grande partie due aux services de garde à contribution réduite ainsi qu’aux congés parentaux plus étendus que dans les autres provinces. La plus grande utilisation des congés de paternité au Québec que dans les autres provinces («En 2013, 83 % des pères québécois ont réclamé ou avaient l’intention de réclamer un congé de paternité. Dans le reste du Canada, ce taux chute plutôt à 12 %.») aurait aussi, selon cette étude, un rôle non négligeable dans la hausse du taux de fécondité des femmes au Québec au cours des dernières années, hausse qui lui a permis de dépasser le taux des autres Canadiennes («du jamais vu depuis 1960»).

Cela dit, on l’a vu, nos programmes demeurent bien timides quand on les compare à ceux offerts dans les pays nordiques. Or, au lieu de viser à s’approcher de ce modèle qui a fait ses preuves, à la fois pour améliorer la qualité de vie des parents et augmenter l’activité des femmes sur le marché du travail et leur taux de fécondité, le gouvernement actuel ne trouve pas mieux que de s’attaquer à un de ces programmes (pour l’instant…). Tout comme notre gouvernement fédéral honni, celui du Québec préfère baser ses décisions sur son idéologie que sur des études fiables…

Renouveler le syndicalisme

20 juillet 2015

renouveler le syndicalismeRenouveler le syndicalisme, essai sous la direction de Samuel Trépanier, Philippe Crevier, Hubert Forcier, trois conseillers syndicaux à la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), est un autre livre écrit par différents auteurs (17 en tout). Je compte dans ce billet présenter sommairement chacun de ses 14 textes.

Les textes 

– Introduction – Participer au débat pour le syndicalisme de demain : Philippe Crevier, Hubert Forcier et Samuel Trépanier présentent les textes que ce livre contient ainsi que le contexte les ayant amené à le concevoir. Ils déplorent le virage entrepris par les syndicats depuis au moins une trentaine d’années et s’interrogent sur les actions qu’il faudrait entreprendre pour revenir à un véritable syndicalisme de transformation sociale. On peut par ailleurs lire les premières pages de cette introduction sur Internet.

– Si le mouvement syndical opérait un virage politique : Alain Deneault explique en quoi ce qu’il appelle les législations de complaisance ont miné le rapport de force des travailleurs et des syndicats. Trop complaisants depuis au moins les années 1990, les syndicats doivent réinvestir le champ de la politique, radicaliser leur discours et leurs pratiques, et prendre leur distance avec l’État et son mode de gouvernance.

– Parler au monde : comment le fossé médiatique s’est creusé entre les syndicats et le monde ordinaire : Gabrielle Brais Harvey et Simon Tremblay-Pepin se basent sur des entretiens avec des membres des services de communication des syndicats pour critiquer assez vertement l’apathie des syndicats face à la concentration de la presse et à la faiblesse de leurs stratégies de communication, souvent le reflet de la bureaucratisation de ces organisations et de la judiciarisation des relations de travail.

– La « solution miracle » : le droit de grève et la loi spéciale au Québec : Martin Petitclerc et Martin Robert racontent l’évolution du droit de grève depuis le XIXème siècle au Québec ainsi que la plus grande fréquence du recours à des lois dites spéciales, qui le sont de moins en moins tout en devenant de plus en plus sévères. Ils s’interrogent aussi sur les moyens que les syndicats pourraient prendre pour défendre ce droit fondamental et, en fait, le retrouver.

– Jeunes et syndicalisme : quelles solutions privilégier pour en découdre avec un divorce annoncé ? : Mélanie Laroche et Mélanie Dufour-Poirier observent la faiblesse de la participation des jeunes aux structures syndicales, analysent les facteurs à l’origine de cette faiblesse et proposent des moyens pour renverser la situation.

– La vérité est un champ de bataille : Miriam Fahmy montre la nécessité d’une forte présence syndicale dans une société, observe la perte de popularité des syndicats dans l’opinion publique, déplore les attaques qu’ils subissent tant par l’État que dans les médias et juge nécessaire une défense de leur rôle et une réorientation de leurs priorités pour mieux démontrer leur importance.

– Le syndicalisme : un outil de transformation sociale : Marie-Eve Rancourt plaide pour un retour au syndicalisme de transformation sociale, notamment par une plus grande participation des syndicats aux luttes sociales, à l’éducation populaire de leurs membres et à la défense de la démocratie. Elle encourage aussi les syndicats à s’unir entre eux et avec les autres organisations sociales dans des causes communes.

– Reprendre l’offensive. Quelques pistes pour relancer le mouvement syndical : Alexandre Leduc et Sébastien Robert voudraient eux aussi que le mouvement syndical étende ses actions dans le domaine socio-économique : régimes de retraite universels, encouragement des coopératives de travail, éducation à la consommation, démocratisation des milieux de travail, protection de l’environnement, investissement dans des médias, aide aux milieux non syndiqués, appui au seul parti politique de gauche au Québec (Québec solidaire, pour lequel les auteurs ont déjà été candidats), etc.

– L’information, outil de démocratie : Isabelle Montpetit explique le danger pour la démocratie de l’affaiblissement du modèle d’affaires des médias, de la diminution du financement des médias publics et de leur plus grande concentration dans les mains d’entreprises défendant leurs intérêts. Elle aimerait, elle aussi, que les syndicats soutiennent un média de gauche et qu’ils améliorent la communication avec leurs membres.

– Inspiration scandinave pour le syndicalisme québécois : Henry Milner commence son texte en présentant l’évolution du modèle scandinave (surtout en Suède) et ses principales caractéristiques, notamment le fort taux de syndicalisation dans tous ces pays et le rôle prépondérant des syndicats dans le programme politique du parti social démocrate (SPD) en Suède. Il mentionne aussi l’importance du mouvement social, des institutions fortement décentralisées, du mode de scrutin proportionnel associé à de forts taux de participation aux élections et du caractère universel des programmes sociaux (caractère qui favorise la coopération). Il poursuit en proposant au Québec d’adopter certaines de ces mesures tout en les adaptant à ses particularités. Il s’agit probablement du texte que j’ai préféré dans ce livre.

– La syndicalisation des travailleurs et travailleuses par la modernisation de l’extension des conventions collectives : Laurence Léa Fontaine milite pour un renouvellement de la législation entourant l’extension des conventions collectives (qu’on appelle actuellement des décrets de conventions collectives). Ces extensions (ou décrets) permettent d’établir des conditions de travail minimales à toutes les personnes travaillant dans un secteur donné, qu’elles soient syndiquées ou pas.

– Les mouvements sociaux et Québec solidaire : Amir Khadir relate les relations passées et présentes entre les organismes communautaires, les syndicats et des partis politiques précis. Si ces organisations défendent leur indépendance, il ne fut pas rare qu’elles donnent leur appui à des partis politiques précis au cours des 40 dernières années, surtout au PQ. L’auteur examine ensuite les relations actuelles et à venir entre Québec solidaire et ces organismes, leurs faiblesses (autant celles de QS que des autres mouvements à gauche de l’échiquier politique) et certaines pistes pour les corriger.

– Dépasser les anti-syndicalismes, construire les organisations du xxie siècle. Mobilisation et démocratie dans le mouvement syndical : Gabriel Nadeau-Dubois voudrait lui aussi que le mouvement syndical étende ses actions à des domaines plus universels, notamment à la bataille contre l’austérité et le néolibéralisme, et à la cause écologique. Pour favoriser la mobilisation des membres du mouvement syndical, il insiste en particulier sur l’importance de raviver la démocratie syndicale.

– Conclusion – Combattre la crise par un syndicalisme renouvelé : Philippe Crevier, Hubert Forcier et Samuel Trépanier concluent en soulignant l’aspect complémentaire des recommandations contenues dans les différents textes de ce livre.

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Comme tout livre regroupant autant d’auteurs, celui-ci présente des textes plus intéressants que d’autres et on retrouve quelques répétitions dans les analyses et les propositions de ces textes (notamment sur les médias et l’environnement). Cela dit, il contient suffisamment de textes originaux et de propositions complémentaires pour toujours maintenir l’intérêt du lecteur. Bref, oui, il faut lire ce livre qui contient des textes qui, même si écrits par un grand nombre de syndicalistes, sont très critiques de la tendance actuelle des syndicats à être timides dans leurs actions politiques et à mettre la priorité sur leurs responsabilités corporatistes, bureaucratiques et technocratiques, et qui proposent des moyens concrets pour que les syndicats exercent à nouveau un rôle de premier plan dans la transformation sociale du Québec.

Dans un billet portant sur un autre livre critiquant le virage technocratique des syndicats, j’avais déploré que ce livre aborde peu la situation au sein des syndicats québécois, s’attardant presque exclusivement aux syndicats du reste du Canada. Ce livre vient corriger cette lacune de belle façon.

Inégalités des chances et inégalités des résultats

18 juillet 2015

égalité_chances_résultatsEncore une fois grâce au blogue Economist’s View, j’ai pris connaissance d’un billet de Timothy Taylor qui commentait une étude de la Banque mondiale intitulée How Useful Is Inequality of Opportunity as a Policy Construct? (À quel point le concept d’inégalité des chances est-il utile au développement de politiques?). Cette étude permet de réfléchir sur le type de politiques qui peuvent le mieux contrer les inégalités. Doit-on viser en premier lieu l’égalité des chances ou plutôt se concentrer à combattre les inégalités de résultats?

Objectif

Les auteurs de l’étude de la Banque mondiale énoncent ainsi son objectif :

«[traduction] L’objet de cette étude est d’examiner et de critiquer les tentatives récentes de préciser et de quantifier l’égalité des chances, et d’évaluer à quel point ces tentatives nous permettent de cesser de considérer que l’égalité des résultats est un élément prépondérant dans l’évaluation des politiques.»

Les tentatives en question...

Les tentatives dont parlent les auteurs sont des études qui reposent sur le postulat qu’il y a en fait deux types différents d’inégalités des résultats : celles qui sont justifiables et celles qui ne le sont pas. Les inégalités justifiables seraient celles qui sont associées au mérite (efforts, talent, etc.) et les injustifiables celles qui résultent de l’inégalité des chances (soit ou des circonstances : familles pauvres, éducation inaccessible, etc.).

Je ne ferai pas le tour de toutes les études présentées par les auteurs, mais me contenterai de citer les enjeux qu’elles font ressortir :

  • même si on acceptait ce postulat, comment peut-on isoler les inégalités de résultats (les seules qu’on peut mesurer, comme l’a si bien fait Thomas Piketty dans son livre Le Capital au xxie siècle) qui sont les conséquences des inégalités des chances de celles qui viennent du mérite (quoi que soit le sens qu’on veut bien donner à ce concept…)?
  • les inégalités de résultats qui sont dues à la chance sont-elles justes? Milton Friedman prétendait que oui quand les gens sont conscients des risques qu’ils prennent (par exemple quand ils partent une entreprise), mais la chance a un rôle majeur sur les inégalités de résultats même quand elle ne résulte pas d’un choix conscient;
  • ce qu’on appelle la paresse est-elle toujours un choix entre le travail et le loisir, ou la conséquence de circonstances ou d’un problème psychologique?
  • même si l’inégalité de résultats des plus démunis n’est pas due à une inégalité des chances, n’y a-t-il pas une obligation de leur assurer un minimum vital (et même plus)?

D’autres études ont tenté de mesurer l’impact sur les inégalités de résultats de facteurs qu’on peut associer aux inégalités des chances. Une d’entre elles a, avec cet objectif, utilisé les facteurs suivants : le sexe, l’ethnie, le lieu de naissance, la scolarité de la mère et du père, et leur profession. L’auteur de cette étude est arrivé à la conclusion que, selon les pays, ces facteurs expliquaient entre 25 % et 50 % des inégalités de résultats. Bien qu’il ait précisé que ces taux n’étaient pas une estimation réaliste, mais représentaient plutôt un effet minimal des inégalités des chances sur les inégalités de résultats car bien d’autres facteurs dus à l’inégalité des chances que ces six-là ont pu jouer (on peut être né de parents éduqués, mais les voir mourir jeunes, avoir un accident d’auto qui nous laisse paralysé ou être atteint d’un problème de santé mentale), ses résultats ont été utilisés pour conclure que le mérite est la plus grande cause des inégalités et qu’on devrait en conséquence ne pas trop se préoccuper des inégalités, puisqu’elles sont majoritairement justes…

En plus, ce genre d’étude utilise des moyennes pour estimer l’impact des facteurs sur les inégalités de résultats, alors qu’aucun de ces facteurs n’est en fait déterminant (on peut être pauvre en étant né de parents éduqués, même si c’est moins fréquent que lorsqu’on a des parents peu scolarisés). Autre problème, la qualité des données de chaque pays est très variable, ce qui rend ce genre de calcul et de comparaison peu valide.

Les enfants, l’éducation et la santé

D’autres types de facteurs que ceux associés aux parents peuvent influencer l’égalité des chances, notamment l’accès à l’éducation, à des services de santé (y compris à la vaccination), à de l’eau potable, à un logement salubre, etc. Il est encore plus difficile de mesurer l’impact de ces facteurs, car on ne peut les réduire à des nombres (sauf avec des évaluations binaires, la personne a accès ou pas à ces services, peu importe leur qualité variable) et les résultats sont grandement liés à l’importance (la pondération) qu’on accorde à chacun de ces facteurs. Et, comme on ne peut déterminer tous les facteurs qui peuvent avoir un rôle sur l’égalité des chances, on risque encore une fois de n’obtenir qu’un niveau minimal du rôle des inégalités des chances sur les inégalités de résultats. On peut bien ajouter à cette liste l’influence parentale ou l’appui de ses proches (facteurs qu’on sait très importants sur l’avenir d’un enfant), mais les mesurer et les comparer serait encore plus complexe.

L’auteur soulève ensuite le fait qu’on ne peut pas attribuer à un enfant la responsabilité ou le mérite de ses résultats, car ils dépendent bien plus de l’apport de ses parents et d’autres proches. Dans ce sens, même en acceptant la catégorisation des inégalités en justes et injustes, toutes les inégalités chez les enfants devraient être considérées injustes. Et, comme les premières années d’une vie sont primordiales pour la suite, on peut même considérer que les inégalités qui s’en suivront sont aussi injustes!

Le talent

La plupart des auteurs qui acceptent le postulat de départ (séparation des inégalités en justes et injustes) considèrent que les inégalités qui résultent des différences de talents sont justes. Mais, même en acceptant ce postulat, ne devrait-on pas considérer que les différences de talents sont en fait des inégalités de chances? Bien sur, grâce à l’effort, certaines personnes développeront davantage leurs talents que d’autres, mais celles qui sont dépourvus d’un talent spécifique ne pourront jamais le développer! Une personne pas très grande et peu rapide ne pourra jamais devenir une vedette de basketball ou de football peu importe ses efforts. Ensuite, tous les talents, même bien développés, n’ont pas le même impact sur les inégalités de résultats.

Et alors…

Lors du Rendez-vous stratégique sur les inégalités sociales organisé par l’Institut du nouveau monde (INM), j’ai participé à une activité (un café citoyen) où on nous demandait entre autres s’il était préférable de lutter contre les inégalités des chances ou contre les inégalités des résultats. On nous présentait ce choix comme un dilemme, mais, la grande majorité des participantEs n’ont vu entre ces deux options aucune opposition : on doit favoriser l’égalité des chances et lutter contre les inégalités de résultats.

Pour moi, il est un peu ridicule de penser qu’on doive adapter les politiques publiques en fonction d’un concept aussi tordu que des inégalités qui seraient justes ou injustes. Bien sûr qu’on doit favoriser l’égalité des chances, mais, comme le montrent bien les auteurs de cette étude, si on n’agit pas aussi sur les inégalités de résultats, on compromettra l’égalité des chances de la génération qui suivra! Et même si ce n’était pas le cas, une société a le devoir d’appuyer ses citoyens les plus démunis, d’autant plus qu’on sait aujourd’hui que toutes les formes d’inégalités ne nuisent pas seulement à la croissance économique, mais aussi et surtout à sa cohésion et à la solidarité qui fait, on le voit, de plus en plus défaut avec des conséquences dramatiques.

Le marché du travail des femmes (15) – le revenu d’emploi

15 juillet 2015

mt_femmesCe quinzième billet de ma série sur le marché du travail des femmes complète les deux précédents qui portaient sur les salaires. Comme mentionné à la fin du précédent billet, j’aborderai ici une comparaison plus fine des écarts de revenu d’emploi. Pour ce, j’utiliserai le fichier 99-014-X2011042 (le 17ème sur cette page) tiré des données de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de 2011.

Les tableaux que je présenterai dans ce billet montreront les 20 groupes professionnels (ou professions) où les écarts de revenus annuels moyens d’emploi entre les hommes et les femmes sont les plus élevés et les 20 où ils sont les plus faibles. Le revenu d’emploi de ces tableaux est défini comme «Revenu total reçu au cours de l’année civile 2010 par les personnes âgées de 15 ans et plus sous forme de salaires et traitements, de revenu net de l’exploitation d’une entreprise non agricole non constituée en société et/ou de l’exercice d’une profession et de revenu net provenant d’un travail autonome agricole». Statistique Canada prévient aussi que, compte tenu que l’ENM est une enquête à réponse volontaire (résultat de l’abolition du formulaire long obligatoire par le gouvernement Harper), «Les estimations du revenu d’emploi médian et des salaires et traitements médians sont plus élevées que celles d’autres sources administratives ou d’enquêtes ménages», mais que, heureusement, «Les estimations des salaires et traitements médians pour les travailleurs ayant travaillé toute l’année à plein temps sont plus comparables entre les autres sources. Le travailleur ayant travaillé toute l’année à plein temps est l’unité d’analyse recommandée pour analyser le revenu d’emploi».

Dans ce contexte, on comprendra que j’ai choisi de présenter la moyenne plutôt que la médiane des revenus d’emploi, que j’ai préféré retenir les données portant sur les personnes qui travaillent habituellement à temps plein (au moins 30 heures par semaines) et à l’année (au moins 49 semaines, y compris les vacances) et que je n’ai conservé que les professions pour lesquelles il y avait au moins 1000 hommes et 1000 femmes. Compte tenu de ces restrictions, je n’ai examiné que 121 des 500 professions pour lesquelles l’ENM fournit des données. Cela dit, j’ai aussi jeté un coup d’œil sur les autres…

Les plus grosses différences en faveur des hommes

mt_femmes15_1

La première chose que nous montre ce tableau est que l’écart de revenu global avoisine les 30 %, soit beaucoup plus que la différence que j’ai montrée dans le précédent billet en utilisant les salaires horaires (à peine 9 %). On peut donc penser que les femmes, même lorsqu’elles travaillent à temps plein et à l’année, travaillent moins d’heures que les hommes (d’autres données confirment ce raisonnement). Je ne pourrai bien sûr pas commenter chacun de ces 20 groupes professionnels, mais le ferai pour quelques-uns.

0121 : ce groupe professionnel comprend des gestionnaires d’industries qui ont le potentiel d’offrir des salaires bien différents. Il serait par exemple étonnant que les gestionnaires de services immobiliers reçoivent la même rémunération que les gestionnaires de courtage financier. Ainsi, même si les femmes occupent plus de 40 % des postes dans cette professions, on peut supposer qu’elles sont proportionnellement plus nombreuses dans les secteurs les moins rémunérateurs. Il demeure que, avec un écart de 64 % des revenus moyens d’emploi, ce groupe professionnel présente l’écart le plus important des 121 professions retenues. Ce raisonnement pourrait aussi s’appliquer aux écarts important dans les professions 1434, 6551 et 1114.

4112 : il peut être surprenant de voir cette profession se classer au deuxième rang de ce tableau. Il faut savoir que l’arrivée des femmes dans ce groupe professionnel est relativement récente. Ainsi, le fichier 99-012-X2011033 (le 8ème sur cette page) nous montre que 59 % des hommes membres de cette profession étaient en 2011 âgés de 45 ans et plus par rapport à 32 % des femmes. En outre, le même fichier nous apprend que 50 % des avocatEs et notaires masculins étaient en 2011 des travailleurs autonomes (statut des associés dans un cabinet d’avocats ou de notaires) par rapport à seulement 29 % des femmes. Ces constats ne justifient pas l’écart de 58 % des revenus d’emploi, mais nous permet de comprendre pourquoi cette profession se situe tout en haut de ce tableau. Ce type d’explication s’applique aussi à la profession 3131, où les hommes sont plus âgés (52 % ont plus de 45 ans par rapport à 32 % des femmes) et sont bien plus souvent propriétaires de pharmacies que les femmes, selon les données (voir page numérotée 48) de l’Ordre des pharmaciens du Québec (34 % par rapport à 17 % en mars 2015).

6421 : même si la proportion des membres des deux sexes est semblable (55 % d’hommes et 45 % de femmes), ces personnes ne travaillent pas dans les mêmes secteurs. Les hommes sont plus présents dans la vente d’automobiles et de produits électroniques (notamment) et les femmes davantage dans les boutiques de vêtements. Or les salaires y sont très différents. On peut (et on doit) se demander si ces différences sont justifiées, mais elles nous permettent de comprendre les écarts de revenus à défaut de les accepter!

Les plus petites différences en faveur des hommes et les deux qui sont en faveur des femmes

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5121 : je suis resté très surpris de constater que ce groupe professionnel était en 2010 celui où l’écart favorable aux femmes était le plus élevé. Mais, il faut réaliser que l’utilisation de l’expression «groupe professionnel» plutôt que «profession» est particulièrement pertinente dans ce cas. En effet, ce groupe ne comprend pas que des auteurEs et écrivainEs, qui sont même fortement minoritaires dans ce groupe (une étude l’Institut de la statistique du Québec que j’ai lue il y a quelques années montraient que plus de 90 % des gens qui publient des livres exercent en fait de façon régulière d’autres professions, que ce soit dans l’enseignement, en journalisme, voire en économie!), mais surtout des personnes en rédaction technique (celles qui écrivent les manuels d’instruction pour installer un logiciel ou monter un meuble IKEA…) ou même en rédaction publicitaire. Il semble donc que les femmes soient plus nombreuses dans les emplois les mieux rémunérés de ce groupe!

2282, 2174, 0213 et 2171 : ces quatre professions de l’informatique se classent dans les 10 premières professions de ce tableau. Comme ces professions sont relativement récentes, on peut supposer que les hommes n’ont pas d’avantage en termes d’ancienneté. De fait, et c’est quand même surprenant, la proportion de femmes âgées de plus de 45 ans est plus élevée que la proportion d’hommes dans ces quatre cas. Mais, cela ne leur donne pas un revenu plus élevé que celui des hommes dans trois de ces quatre professions, seulement un revenu moins inférieur que la moyenne…

5125 : l’écart très faible en faveur des hommes (2,7 %) dans cette profession m’a aussi surpris; il faut dire que les femmes sont fortement majoritaires dans les emplois à temps plein et à l’année de cette profession (elles occupent près de 70 % de ces emplois) et que les tarifs de traduction sont, à ma connaissance, assez fixes. Ce faible écart pourrait aussi être dû aux meilleures capacités langagières des femmes (ce qui ne leur donne pas des revenus plus élevés que ceux des hommes!).

6541, 0422, 1511, 4032, 4164 et 4021 : toutes ces professions sont couvertes par des conventions collectives (un décret de convention collective dans le cas des agentEs de sécurité). Les écarts restants doivent donc être dus à l’ancienneté ou aux heures travaillées.

6622 : comme cette profession est payée au salaire minimum ou à un salaire juste un peu plus élevé, les écarts de salaires ne peuvent être bien élevés. Dans ce contexte, un écart de 11 % demeure intrigant…

Autres professions

Comme mentionné dans l’amorce de ce billet, il est dangereux de comparer les revenus dans les professions qui comptent moins de 1000 hommes et moins de 1000 femmes. Pour satisfaire votre curiosité, je mentionnerai quand même que le plus gros écart des 500 professions est de 261 % et s’observe chez les 7236 Monteurs et monteuses de charpentes métalliques, profession où l’ENM dénombre 1095 hommes et… 15 femmes travaillant à temps plein et à l’année! Il faut comprendre que ces 15 femmes n’ont pas été toutes enquêtées, mais seulement 3 ou 4 (l’échantillon était de 30 % et le taux de réponse de 75 % environ). Je ne comprends même pas comment Statistique Canada a pu publier cette donnée dans ce contexte.

L’écart de 110 % chez les 1113 AgentEs en valeurs, agentEs en placements et négociateurs.trices en valeurs est bien plus significatif, car l’ENM y dénombre 1430 hommes et 855 femmes. Je vous laisse trouver les raisons de cet écart (heures travaillées? meilleurs clients? Non, la proportion d’hommes âgés de 45 ans et plus n’est pas plus élevée que celle des femmes, avec 46 % par rapport à 48 %).

On trouve bien quelques autres professions où les femmes ont un revenu supérieur à celui des hommes, mais aucune ne montre un écart supérieur à 20 % dans les professions qui comptent un nombre significatif (plus de 100) d’hommes et de femmes. Soulignons tout de même qu’une autre profession de l’informatique se distingue, soit les 2283 Évaluateurs.trices de systèmes informatiques (profession qui comprend les personnes qui testent les jeux vidéo), profession où l’ENM a comptabilisé 580 hommes et 285 femmes travaillant à temps plein et à l’année, avec un revenu plus élevé chez les femmes de près de 20 %. Comme dans l’exemple précédent, je ne propose aucune explication…

Et alors…

Ces données enfoncent le dernier clou des prétentions d’égalité des hommes et des femmes sur le marché du travail. On a beau considérer tous les facteurs qu’on peut imaginer, force est de constater que l’équité en matière d’emploi, même si on s’en est approché un peu au cours des 35 dernières années, demeure un objectif encore bien lointain. Cela dit, les caractéristiques des professions où les écarts sont les moins élevés, notamment la présence d’une convention collective et la «jeunesse» des professions (qui élimine les écarts historiques, comme dans les professions informatiques, malheureusement fortement masculines), indiquent que ces écarts ne sont pas immuables et qu’il y a moyen de les éliminer.

Ce billet clôt ma série sur le marché du travail des femmes. Elle me servira certainement de référence sur d’autres sujets. J’espère qu’elle a su aussi jeter un peu plus de lumière sur cet enjeu de société pour moi majeur. Il n’est pas dit que je ne reviendrai pas éventuellement sur d’autres aspects de la question, car je ne les ai bien sûr pas tous couverts. Par exemple, j’ai pensé comparer les revenus d’emploi par niveau de scolarité, mais, je me suis dit que trop, c’est comme pas assez, d’autant plus que les résultats ne révèlent rien de majeur que je n’aie déjà mentionné dans d’autres billets! Cela dit, si vous avez des suggestions et que des données fiables sont disponibles, n’hésitez pas à m’en faire part!

Je précise finalement que tous les billets de cette série sont accessibles à partir de ce lien… Faites-en bon usage!

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