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Utopies réalistes

15 janvier 2018

Avec son livre Utopies réalistes, Rutger Bregman, historien et journaliste néerlandais (de qui j’ai déjà présenté un texte dans ce billet), aborde des idées qu’on juge souvent naïves ou dépassées, comme «la réduction du temps de travail, le revenu universel, (…) la lutte contre la pauvreté et la réduction des inégalités, la taxation des flux financiers, et (…) l’ouverture des frontières». En lisant la quatrième de couverture (dans laquelle on lit aussi qu’il faut dépasser les «divisions traditionnelles gauche-droite»…), je ne savais pas trop à quoi m’attendre : aurais-je droit à un grand livre ou à un grand n’importe quoi?

1. Le retour de l’Utopie : L’auteur présente tout d’abord de nombreuses données montrant les progrès de l’humanité, notamment en termes de revenus, d’espérance de vie, de santé et de lutte à la pauvreté extrême. Notre existence serait tellement «riche, sûre et saine» que nous n’aurions plus «de nouveau rêve pour la remplacer, parce que nous ne pouvons imaginer de monde meilleur que le nôtre» et que «nous n’avons rien de mieux à proposer». Avec une entrée en matière basée sur des hypothèses aussi caricaturales et exagérées, tant sur l’évaluation de la situation actuelle que sur l’absence de propositions d’améliorations, je craignais encore plus que ce livre soit un grand n’importe quoi! Je me disais que cet auteur veut tellement démontrer sa thèse qu’il semble prêt à toutes les exagérations pour ce faire. Il conclut cette introduction en affirmant que notre existence est peut-être excellente, mais qu’elle est morne, manquant de rêves et d’utopies. Sans cette conclusion, ce livre aurait été bien court!

2. Pourquoi il faut donner de l’argent à chacun : L’auteur raconte quelques expériences réussies de remise de sommes d’argent directement à des groupes de personnes pauvres (à des sans abris dans des pays riches ou à des populations démunies dans des pays pauvres). Ces expériences lui font dire qu’il est plus efficace de donner de l’argent directement à des personnes pauvres que de leur offrir des services, car «les pauvres sont eux-mêmes les meilleurs experts de ce dont ils ont besoin», reprenant ainsi un mantra cher aux libertariens.

Il consacre le reste du chapitre à promouvoir le revenu de base, mais de façon confuse. Il le décrit comme une solution pour éradiquer la pauvreté dans sa version universelle (une même somme donnée à tout le monde, peu importe son revenu). Il fournit deux exemples. Il estime le coût de son implantation aux États-Unis à 175 milliards $, ce qui représenterait une somme annuelle de 540 $ environ par habitant (ou d’environ 700 $ par adulte), somme nettement insuffisante pour amoindrir et encore moins éradiquer la pauvreté. Il semble donc clair que ces 175 milliards $ correspondent plutôt au coût d’un impôt négatif ou d’un revenu minimum garanti qui comblerait la différence entre le revenu d’une personne (ou d’un ménage) et un seuil de faible revenu (mais comme il dit que le revenu d’emploi s’ajouterait à ce revenu de base, cela ne marche pas non plus). L’autre exemple est la somme variant entre 800 et 2000 $ remise annuellement aux adultes en Alaska, somme encore là insuffisante pour éliminer la pauvreté. En plus, ce chapitre contient quelques inexactitudes, parlant par exemple d’un «programme canadien de sécurité sociale (medicare)» implanté en 1970, alors que ces programmes relèvent des provinces et n’ont pas tous été implantés en même temps. On en vient à douter quand il cite des «faits» que nous ne connaissons pas.

3. La fin de la pauvreté : L’auteur explique quelques conséquences de la pauvreté et des inégalités, aussi bien sur l’alimentation et les aptitudes que sur le stress, l’espérance de vie et d’autres domaines (criminalité, éducation, population carcérale, obésité, alcoolisme, etc.) puis propose des solutions, dont la plus efficace serait de donner de l’argent aux pauvres (on s’en serait douté).

4. L’étrange conte du président Nixon et de son projet de loi sur le revenu de base : L’auteur raconte à quel point les États-Unis sont passés proches d’adopter un revenu de base sous Richard Nixon, et le rôle qu’a joué l’histoire de la Loi de Speenhamland dans cet échec (notamment la version de cette histoire présentée par Karl Polanyi dans son livre La grande transformation dont j’ai parlé dans ce billet). Il dénonce ensuite les programmes dits de lutte à la pauvreté qui séparent les «bons pauvres» et les «mauvais pauvres» (comme le fait le récent plan de lutte à la pauvreté du Québec). Là, nous sommes d’accord!

5. De nouveaux chiffres pour une nouvelle ère : L’auteur explique les limites et les lacunes du PIB, puis présente quelques autres mesures de bien-être. Ce chapitre est de bonne tenue, même si j’ai lu de meilleurs textes sur le sujet (et en ai écrits de nombreux, dont cette série de trois billets).

6. La semaine de quinze heures : Le nombre d’heures de travail a constamment diminué de la révolution industrielle au milieu du XXe siècle. De nombreux analystes, dont John Maynard Keynes et Isaac Asimov, prévoyaient l’avènement de la société des loisirs et de la semaine de travail de 15 heures dès le début du XXIe siècle. Or, ce n’est pas vraiment ce qui est arrivé… Si le nombre d’heures moyennes travaillées par personne a continué à diminuer un peu dans les pays industrialisés, cette moyenne par ménage a augmenté, notamment en raison de la plus grande participation des femmes au marché du travail. L’auteur décrit ensuite les avantages qu’il y aurait de diminuer fortement la moyenne d’heures travaillées : hausse de la productivité, moins de stress, diminution des émissions de gaz à effet de serre, moins d’accidents de travail, baisse du chômage, etc.

7. Pourquoi il n’est pas payant d’être banquier : Ce chapitre est la version française de ce texte dont j’ai parlé dans le billet que j’ai cité en amorce. L’ayant reconnu rapidement, je ne l’ai pas relu.

8. La course contre la machine : L’auteur aborde maintenant la possibilité que les machines remplacent les humains dans le travail. Comme bien d’autres, il cite pour appuyer ses dires l’étude la plus critiquée sur le sujet, celle de Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, étude qui prévoit la disparition de la moitié des emplois en seulement 10 ou 20 ans et qui a été brillamment démolie par une autre étude de l’OCDE dont j’ai parlé dans ce billet, et par la suite par bien d’autres études mieux fondées (ainsi que dans un texte que j’ai présenté plus tôt cette semaine). Bref, il s’agit d’un chapitre dans lequel l’auteur semble davantage chercher à confirmer ses thèses qu’à se poser des questions et à chercher des réponses.

9. Par-delà les portes du pays d’abondance : Que ce soit dans l’aide internationale ou dans la lutte à la pauvreté, il est important d’évaluer l’effet concret des mesures à adopter plutôt que de se contenter d’appliquer des modèles économiques théoriques. Les résultats de telles évaluations réservent souvent des surprises, les mesures les plus efficaces n’étant pas toujours celles qui nous semblent les plus pertinentes. Pour aider les pays pauvres, l’auteur recommande l’ouverture des frontières, ce qui aurait selon lui un impact majeur pour lutter contre la pauvreté.

10. Comment les idées changent le monde : À l’aide de quelques exemples, l’auteur avance que ce sont davantage les chocs qui peuvent amener des gens à changer d’idée que les analyses rationnelles. Il raconte ensuite la montée des idées néolibérales appuyées, à l’encontre des idées ambiantes, par Friedrich Hayek et Milton Friedman. S’il est vrai que le retour de ces idées doit beaucoup à ces deux économistes (ainsi qu’aux autres membres de la Société du Mont Pèlerin), il passe sous silence l’appui financier qu’ils ont reçu des puissants de ce monde (le texte de Wikipédia sur cette organisation mentionne d’ailleurs cet appui ainsi que le fait que «plus de 100 instituts libéraux ont été créés par des membres» de cette société). Cette omission illustre éloquemment l’habitude de l’auteur de tourner les coins ronds et de tasser les faits qui atténuent la portée de ses thèses.

Épilogue : Pour pouvoir réaliser des idées qui semblent radicales ou même utopiques, il faut les rendre acceptables, comme le font Trump et certains partis d’extrême droite. Selon lui, les partis de gauche devraient s’en inspirer.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Bof. Finalement, sans être du grand n’importe quoi, ce livre est loin d’être un grand livre et ne m’a pas du tout impressionné. C’est ça le problème quand on lit un livre sur des sujets qu’on connaît mieux que l’auteur! Si certaines de ses idées valent le détour, comme sur la réduction du temps de travail, la fixation de trop de personnes sur l’indicateur qu’est le PIB plutôt que sur ce qu’il est censé mesurer (le bien-être, voire le bonheur) et les emplois inutiles (voire nuisibles), j’ai lu bien des textes qui les rendent mieux. Dans plusieurs chapitres, l’auteur applique ce qu’il dénonce chez d’autres, soit la recherche de faits et de données qui appuient ses idées (biais de confirmation) en ignorant ceux et celles qui les contredisent ou les nuancent, ou même en trafiquant ces données et faits. Finalement, bravo aux notes en bas de pages, mais chou pour l’édition qui comporte beaucoup d’erreurs (par exemple, en mélangeant à la page 191 un jour avec un mois et des unités avec des milliards…).

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Quelques études sur l’automatisation des emplois (3)

12 janvier 2018

Ce billet est le dernier d’une série de trois sur les récentes études sur l’automatisation de l’emploi. Après avoir présenté deux études sur l’impact qu’aura l’intelligence artificielle sur l’emploi au cours des prochaines décennies et deux autres sur les effets passés des changements technologiques sur l’emploi, je vais ici en commenter deux autres qui portent sur des sujets bien différents.

Une technologie à usage général

La première étude que je vais présenter est intitulée The Impact of Artificial Intelligence on Innovation (L’impact de l’intelligence artificielle sur l’innovation), date de septembre 2017 et a été rédigée par Iain M. Cockburn, Rebecca Henderson et Scott Stern. Les auteur.es précisent qu’il s’agit d’une version préliminaire, qu’elle n’a pas été révisée par des pairs et qu’on doit donc ne pas la citer ou la commenter. Comme je ne compte mentionner que quelques aspects de cette étude, je respecterai donc l’esprit de cette demande. Notons que cette étude n’était plus sur Internet quand j’ai publié ce billet. Je vais tout de même laisser le lien au cas où elle revienne.

Cette étude ne s’intéresse pas directement aux effets de l’intelligence artificielle (IA) sur l’emploi, mais sur l’innovation, qui a, dans un deuxième temps, des effets sur l’emploi. Les auteur,es soulignent tout d’abord que, si l’IA a le potentiel de changer le processus d’innovation en lui-même, aucune tentative à cet effet n’en est arrivée là jusqu’à maintenant. En fait, mis à part certaines applications en robotique et dans quelques autres domaines, les auteur.es se demandent jusqu’à quel point l’IA ne sert pas seulement à implanter de nouvelles technologies, mais n’est pas aussi et surtout une technologie à usage général (TUG) qui influencera les progrès technologiques à long terme dans une foule de domaines difficiles à identifier pour l’instant. Elle inventerait alors une nouvelle méthode d’invention (les auteur.es parlent d’«invention of a method of invention») qui lui permettrait de s’adapter à des contextes particuliers et d’ainsi créer des types d’innovations plus variées, notamment grâce à ses capacités en apprentissage automatique («machine learning»). Les auteur.es donnent comme exemple de TUG l’invention des moteurs électriques qui a permis dans un premier temps seulement quelques applications, mais a entraîné à long terme des changements technologiques et organisationnels dans un grand nombre de secteurs économiques et même la création de nouveaux secteurs. Il en fut de même avec l’invention du microprocesseur.

L’étude se penche ensuite sur d’autres aspects de la question. Par exemple, les auteur.es s’inquiètent de la possibilité que des entreprises revendiquent la propriété de données massives d’usage général et que les règles de la propriété intellectuelle puissent ralentir certaines applications de l’IA : «Des droits de propriété trop restrictifs, sans possibilités d’utilisation par d’autres selon des conditions acceptables, peuvent entraîner un empêchement («hold-up», en anglais) pour la création d’innovations de stades ultérieurs et ainsi réduire l’impact final de l’IA en termes d’applications commerciales (ou autres)».

Les auteur.es abordent d’autres sujets dans les sections suivantes, mais compte tenu de leur demande, je vais m’arrêter là. Les deux éléments que j’ai présentés (le concept de technologie à usage général associé à l’IA ainsi que les conséquences possibles de la propriété intellectuelle) permettent de mieux comprendre qu’une bonne partie des innovations mentionnées dans les études futuristes risquent en fait de ne se réaliser qu’à long terme, et non pas d’ici cinq, dix ou même vingt ans comme trop d’études le prétendent. C’est déjà beaucoup.

Les sept péchés capitaux des prévisions sur l’intelligence artificielle

«Nous sommes inondés de prévisions hystériques à propos de l’intelligence artificielle et de la robotique, nous avertissant qu’elles vont devenir tellement puissantes, et cela tellement rapidement, et qu’elles seront impitoyables pour les emplois». Ainsi commence un texte de Rodney Brooks, un roboticien et entrepreneur en robotique australien, datant d’octobre 2017, et intitulé The seven deadly sins of AI predictions (Les sept péchés capitaux des prévisions sur l’intelligence artificielle). Tout de suite après cette amorce percutante, l’auteur fait comme je l’ai fait souvent, il dénonce les conclusions de l’étude de Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne qui prévoyait en 2013 la disparition de la moitié des emplois en seulement 10 ou 20 ans, la jugeant carrément ridicule. Il donne comme exemple la prévision de cette étude comme quoi le nombre de manœuvres en aménagement paysager et en entretien des terrains passerait d’un million à 50 000 d’ici 10 à 20 ans parce qu’ils seraient remplacés par des robots, alors qu’aucun robot n’existe actuellement dans ce domaine (j’ajouterai que ce travail étant extérieur, dans un environnement non contrôlé, il devrait être un des moins menacés par l’automatisation). Inspiré par cette étude bâclée, l’auteur présente les sept erreurs les plus classiques des futurologues catastrophistes.

1. Surestimation et sous-estimation : À ce sujet, l’auteur cite la Loi d’Amara : «on tend à surestimer l’effet d’une technologie à court terme et à sous-estimer ses effets à long terme». Il donne comme exemple de l’application de cette citation le Global Positioning System (ou GPS) qui bien que mis en place de 1973 à 1978 (pour faciliter la livraison de munitions pour l’armée), sera peu utilisé pour la fonction pour laquelle il a été créé, mais est maintenant répandu partout, représentant notamment une application de base dans les téléphones cellulaires. Ses concepteurs ont sûrement été déçus du peu d’utilisation du système à ses débuts par l’armée, mais seraient renversés de le voir maintenant comme un outil de base. Il en sera probablement de même avec l’intelligence artificielle (IA) : ses premiers développements datent des années 1950 et on a surestimé son impact initialement et on sous-estime sûrement encore maintenant ses impacts à long terme, la seule incertitude étant la durée de ce «long terme».

2. Imaginer la magie : Cette fois, l’auteur nous parle des Trois lois de Clarke, du nom d’un écrivain de science-fiction qui croyait que rien n’est impossible, qu’il y a aucune limite aux possibilités de la technologie. En réaction à ces «lois», l’auteur imagine comment Newton réagirait s’il se faisait montrer un téléphone cellulaire qui peut servir à photographier, filmer, s’éclairer, se retrouver, communiquer avec des personnes à l’autre bout du monde, etc. Newton, n’ayant jamais même rêvé qu’une telle chose pourrait exister un jour, ne pourrait simplement pas imaginer les limites des possibilités de cet objet, comme le fait qu’on doit le recharger (l’électricité n’était pas découverte à son époque), que le fabricant peut le ralentir volontairement (OK, celle-là n’est pas dans le texte de Brooks…) ou qu’il ne peut pas nous téléporter ou transformer du cuivre en or (blague probablement basée sur le fait que Newton a fait de nombreuses recherches en alchimie). Selon l’auteur, un des problèmes quand on tente de prévoir les possibilités d’une nouvelle technologie est qu’on ne peut pas imaginer ses limites et qu’on ne peut pas non plus réfuter les affirmations même les plus ridicules. Il conclut ainsi ce péché : «Méfiez-vous des arguments qui avancent que la technologie future sera magique. Un tel argument ne peut jamais être réfuté. C’est un argument basé sur la foi, pas un argument scientifique».

3. La performance par rapport à la compétence : Quand on va dans une ville étrangère, on peut sans trop craindre de se tromper penser qu’une personne y habitant saura comment se rendre à un endroit précis. le mode de paiement d’un passage en transport en commun et bien d’autres informations sur cette ville. Nous sommes habitués à ainsi associer des compétences différentes. Par exemple, si une personne montre une photo de joueurs de frisbee, on pense qu’elle sera capable d’en reconnaître un et saura minimalement comment y jouer. Mais, ce n’est pas parce qu’un ordinateur contient la même photo qu’il saura ces choses. Ainsi, lorsqu’on apprend qu’un ordinateur peut réaliser une tâche humaine mieux que les humains, on tend à penser qu’il sera capable d’accomplir mieux toutes les autres tâches que peut accomplir une personne qui réalise la tâche que l’ordinateur peut réaliser mieux qu’elle. On pense qu’il ne pourra pas seulement remplacer un humain pour une tâche qu’il accomplit mieux, mais pour toutes les tâches que cet humain réalise. En fait, «les tâches que les robots et systèmes d’IA d’aujourd’hui peuvent accomplir sont incroyablement limitées. Les généralisations qu’on peut faire avec des tâches accomplies par des humains ne s’appliquent pas aux robots».

4. Les mots-valises : En anglais, un mot-valise («suitcase words») est un mot qui peut avoir plusieurs sens (alors qu’en français, il résulte «de la fusion d’éléments empruntés à deux mots»). Apprendre («learn») est un exemple de ces mots. «Apprendre à utiliser des baguettes est une expérience très différente de l’apprentissage d’une nouvelle chanson. Et apprendre à écrire du code est une expérience très différente d’apprendre à se retrouver dans une ville». Malgré ces différences, trop de gens qui entendent parler de l’apprentissage automatique («machine learning») associent cet apprentissage à celui d’un humain qui apprend une nouvelle compétence. L’apprentissage automatique est en fait beaucoup plus lent et fragile que celui d’un humain, et est conçu pour des compétences bien précises, avec «une structure d’apprentissage spécifique à chaque nouveau domaine à apprendre». L’ordinateur qui a appris à jouer au go et à y battre les meilleurs joueurs humains devrait repartir à zéro si on voulait qu’il apprenne un nouveau jeu, ou même une variante du jeu de go. Ses compétences acquises pour cette tâche ne sont pas du tout transférables. Selon l’auteur, ce mot-valise et d’autres utilisés par les chercheur.es et surtout par les responsables à l’information induisent les gens en erreur sur les aptitudes des machines.

5. Exponentiel : J’ai déjà pensé utiliser ce mot dans ma série sur les expressions qui me tapent sur les nerfs… Comme moi, l’auteur déplore que trop de gens «souffrent d’un grave problème d’«exponentialisme». Il nous rappelle cette fois la Loi de Moore, qui, dans ses trois versions, avance que certaines choses doublent avec la régularité d’une horloge (chaque année, aux dix-huit mois ou aux deux ans). En fait, sa loi a fonctionné des années pour le nombre de transistors que peuvent contenir des semi-conducteurs, mais a fini par atteindre ses limites physiques. L’exponentialisme consiste à appliquer la Loi de Moore à différents sujets et à se servir de cette loi comme argument pour justifier son raisonnement, argument qui devient bien sûr à ce moment un sophisme. Mais le pire, on l’a vu, c’est que la progression des lois de Moore n’est pas vraiment exponentielle, car elle finit toujours par atteindre des limites physiques ou de rentabilité (ça coûterait trop cher de doubler encore et la demande ne le justifie pas). Il en est de même en IA. S’il est vrai que la performance de l’IA a connu une progression fulgurante au cours des dernières années, notamment grâce au succès de l’apprentissage profond (ou «deep learning»), rien ne dit que ce rythme de progression se poursuivra. Au contraire, il serait étonnant qu’une autre découverte aussi importante que l’apprentissage profond survienne annuellement… Cela dit, il y aura certainement d’autres périodes de forte croissance, mais il n’y a aucune loi pour régir ou prévoir la fréquence de ces périodes.

6. Les scénarios hollywoodiens : Dans les films de science-fiction, on présente généralement l’avenir comme s’il était comme maintenant, mais avec des progrès énormes dans seulement quelques domaines, le reste étant semblable à ce qu’on vivait au moment du tournage. L’auteur donne l’exemple d’un film où le héros parle avec un robot avant d’ouvrir un journal en papier (L’Homme bicentenaire). C’est souvent le cas des gens qui craignent que l’IA permette aux machines de prendre le contrôle du monde et de se débarrasser des êtres humains. Ils ne réalisent pas que si de tels progrès survenaient, cela se ferait de façon graduelle et que bien d’autres choses auraient changé. Ces «robots» superintelligents n’apparaîtront pas soudainement pour nous prendre par surprise. Nous aurons en masse le temps de réagir, notamment avec d’autres machines moins malignes et moins belliqueuses. «Nous allons changer notre monde graduellement, en ajustant à la fois l’environnement pour les nouvelles technologies et les nouvelles technologies elles-mêmes. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de défis. Je dis qu’ils ne seront pas soudains et inattendus, comme beaucoup le pensent».

7. Vitesse de déploiement : Si mettre à jour un logiciel est rapide, c’est parce que c’est peu coûteux, avec un coût marginal presque nul (mettre un milliard de copies de Facebook à jour ne coûte pas beaucoup plus cher que de mettre une seule copie à jour). Par contre, le déploiement de l’équipement informatique est beaucoup plus coûteux, chaque appareil représentant une dépense non négligeable. De même, un bon nombre des autos et des camions actuellement sur nos routes le seront encore dans 10 ou même 20 ans. Ce facteur fait en sorte que, même si les véhicules autonomes étaient au point (ce qui n’est pas le cas), leur déploiement ne pourrait pas être instantané, ni même rapide, d’autant plus que rien ne dit que ce seront tout d’un coup les seuls véhicules vendus sur le marché (il se vendra encore des automobiles non autonomes bien moins chères quand les premières voitures autonomes seront sur le marché, et ces automobiles circuleront sur nos routes pendant des années). L’auteur donne ensuite de nombreux autres exemples du genre (maisons, avions, ordinateurs, vieux logiciels encore opérants, etc. Il conclut :

«De nombreux chercheurs et experts de l’IA s’imaginent que le monde est déjà numérique et que la simple introduction de nouveaux systèmes d’IA se traduira immédiatement par des changements opérationnels sur le terrain, dans la chaîne d’approvisionnement, dans l’usine, dans la conception des produits. Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Presque toutes les innovations en robotique et en intelligence artificielle prennent beaucoup, beaucoup plus de temps pour être réellement déployées que les gens sur le terrain et en dehors du champ imaginent.»

Et alors…

Les deux textes présentés dans ce troisième billet sur l’automatisation des emplois portent sur des aspects non traités dans les billets précédents. Le premier nous permet de mieux comprendre ce qu’est une technologie à usage général et les conséquences de cet aspect et des règles de propriété intellectuelle sur la vitesse d’implantation des applications de l’IA, tandis que le deuxième, probablement celui que j’ai préféré des six textes présentés dans cette série, souligne avec compétence et de façon claire et amusante les erreurs de faits et de raisonnement les plus courantes chez les personnes qui pensent que l’IA modifiera notre monde de façon fondamentale d’ici moins de 20 ans.

Depuis le début de cette série, on n’a pas arrêté d’écrire sur le sujet. J’ai d’ailleurs lu la semaine dernière une autre étude sur ce sujet, mais même si elle contient deux ou trois trucs intéressants sur les dangers de l’utilisation de l’IA pour aider les institutions financières à prendre des décisions sur leurs clients à l’aide de données personnelles massives, je ne vais pas la présenter ici. Je vais plutôt attendre de mettre la main sur des textes qui apportent des contributions importantes à la compréhension du phénomène de l’automatisation des emplois, comme les six que j’ai présentés dans cette série de billets, avant de revenir sur ce sujet. J’espère que vous avez apprécié!

Le piège de la liberté

8 janvier 2018

Le piège de la liberté de Denys Delâge et Jean-Philippe Warren, deux professeurs d’université en sociologie, porte sur le choc de culture qu’a entraîné la rencontre entre les nations autochtones et les empires européens. Les auteurs montrent comment «le piège de la modernité, la liberté promise par les Occidentaux [a en définitive servi] à opprimer et à refouler les populations amérindiennes».

Introduction. Un choc des cultures : «L’histoire des peuples autochtones des Amériques nous interpelle non seulement en raison de l’incroyable diversité et de la grande richesse des cultures qu’elle met en scène, mais aussi en raison de son caractère éminemment tragique». Après cette entrée en matière percutante, les auteurs présentent la thèse de ce livre : «si les peuples occidentaux se sont imposés aux peuples amérindiens en partie par la force des armes, en partie par l’unification microbienne du monde et en partie par la fourberie et les trahisons, ils l’ont fait aussi au moyen d’une interprétation nouvelle de la place de l’être humain dans l’ordre du monde qui, dans un premier mouvement laissait dépourvus les Amérindiens». Ils précisent ensuite que ce livre «cherche à déterminer quelles furent les répercussions pour les peuples indigènes, du passage de l’Ancien Régime au régime libéral». Ils ajoutent que, pour atteindre leurs objectifs, ils devront parfois ignorer certaines particularités des différents peuples qui habitaient le nord-est de l’Amérique, même s’ils les considèrent importantes, pour se concentrer sur les tendances globales.

1. La liberté des « Sauvages » : Ce chapitre présente les caractéristiques essentielles de l’organisation politique des peuples aborigènes. Cette organisation était «décentralisée, éclatée et dépourvue de véritable levier coercitif». Les auteurs y expliquent notamment :

  • les relations entre les membres de ces peuples;
  • le fonctionnement des sociétés du don et du contre-don;
  • l’importance de la parole, de la prodigalité et des talents en médiation pour la chefferie (et le peu de pouvoir de ces chefs autre que leurs aptitudes à convaincre) par rapport à la monarchie de droit divin;
  • la civilisation autochtone centrée sur la dette et l’unanimité au lieu de l’être sur le péché et la ségrégation (ou les inégalités);
  • les objectifs différents de la torture chez les Européens (punir et terroriser leur population) et chez les Amérindiens (pour terroriser leurs ennemis et s’emparer de leur courage).

2. Le joug de la liberté : Les «autorités de la Nouvelle-France ont tôt cherché à verticaliser le pouvoir, c’est-à-dire à le soumettre à une hiérarchie dont elles souhaitaient et devaient inéluctablement occuper le sommet» dans un contexte où l’obéissance aux dirigeants est (censée être) émancipatrice. Dans ce chapitre, les auteurs :

  • décrivent les relations entre les colonisateurs puritains des États-Unis et les autochtones : on les évite ou les combat, car ce sont des païens;
  • puis entre les colonisateurs français et «leurs» autochtones : on voulait en faire des sujets du roi (sans trop de succès) et les convertir, souvent en utilisant leurs croyances animistes et même leur principe du don et du contre-don (je te prie, tu me donnes une bonne chasse), ce qui a favorisé le changement culturel des colons s’approchant des croyances païennes (d’où, probablement, l’importance de la croyance en l’intervention des saints dans la culture catho-québécoise);
  • expliquent comment les autochtones se sont faits piéger en acceptant de faire des dons (notamment de vivres, de territoires et de collaborations lors de conflits entre peuples européens) alors que les colonisateurs n’ont pas respecté le contrat tacite avec des contre-dons (je simplifie énormément cette partie fort intéressante);
  • analysent la relation avec l’écrit très différente chez les autochtones et chez les colonisateurs;
  • présentent les différences dans les relations entre les hommes et les femmes, beaucoup plus égalitaires chez les autochtones (même si elles pouvaient varier d’un peuple à l’autre) que chez les colonisateurs (société patriarcale et misogyne).

3. L’intransigeance de la liberté : Dans les sociétés autochtones, «les catégories usuelles de la pensée occidentale – le privé et le public, le travail et le loisir, le naturel et le surnaturel, le personnel et l’impersonnel, l’âme et le corps – perdent leur sens, car les dimensions sociales ne s’offrent pas comme structurellement segmentées». Au contraire, les activités des commerçants, des prêtres et des militaires coloniaux étaient segmentées et même souvent conflictuelles. Le contact entre des sociétés ayant des valeurs et un fonctionnement aussi différents n’a pas facilité la compréhension de l’autre, même si les contacts entre les membres des deux sociétés furent, comme mentionné auparavant, bien plus fréquents et cordiaux en Nouvelle-France qu’entre les autochtones et les colonisateurs puritains. Il demeure que de nombreux malentendus ont traversé les siècles et peuvent expliquer, par exemple, que «beaucoup d’Euro-Canadiens se plaignent aujourd’hui de trop donner aux Premières Nations» alors qu’ils ont oublié tout ce qu’ils ont reçu en parvenant «depuis deux siècles à refouler la mémoire».

4. Le commerce rend libre : Ce chapitre «analyse l’intégration de plus en plus poussée des sociétés amérindiennes dans le système marchand» touchant bien sûr la chasse, mais aussi la privatisation des terres. Le passage d’une chasse pour leurs besoins à une chasse marchande a entraîné de nombreux problèmes pour les autochtones et la faune de la Nouvelle-France et de toute l’Amérique :

  • conflits, souvent armés, entre peuples autochtones pour contrôler ce marché;
  • bouleversement de l’écologie économique des sociétés autochtones en transformant une activité de subsistance bien incorporée socialement en une activité marchande qui a rendu ces peuples dépendants des produits européens;
  • quasi extinction du castor (dès le XVIIe siècle) et d’autres espèces dont le bison, ce qui a mené bien des peuples à la misère;
  • la privatisation de terres et l’adoption graduelle d’une forme de propriété privée chez les autochtones.

5. La propriété rend libre : Les peuples autochtones ne pouvaient pas imaginer qu’une terre, et encore moins un territoire, puissent être une propriété privée. Pour eux, seules la jouissance d’un territoire, ainsi que son usufruit peuvent être accordés à des personnes, et seulement pour un certain temps. On voit donc à quel point ce concept allait à l’encontre de celui de la propriété en force en Europe et a pu créer de nombreux malentendus et injustices (et à quel point il peut être insultant pour un autochtone qu’un politicien québécois puisse blaguer avec le concept de «territoire non cédé»). Les autorités coloniales ont tenté de leur imposer ce concept, mais la résistance fut toujours importante. Si la création des réserves a «respecté» ce choix, ce fut en octroyant uniquement un droit d’utilisation aux autochtones, la propriété de ces territoires demeurant à la Couronne. Les auteurs concluent qu’ils «avaient perdu des deux côtés», n’étant devenus ni propriétaires individuels ni propriétaires collectifs.

Ils abordent par la suite «les tentatives visant à transformer les Amérindiens en agriculteurs», les conséquences de la raréfaction du gibier dans les activités traditionnelles de chasse, puis la grande conquête territoriale des colonisateurs de toute l’Amérique du Nord, surtout aux XVIIe et XIXe siècles, mais aussi au XXe. Ils concluent ce chapitre en forme d’introduction au prochain :

«Sous le régime de la Nouvelle-France, les autochtones avaient été seigneurs et esclaves, alliés et ennemis, clients et producteurs, épouses et domestiques, remplissant différentes fonctions et occupant divers rangs. Dans le Canada libéral du XIXe siècle, ils n’étaient plus rien, à part un problème qu’on préférait, la plupart du temps, oublier plutôt que d’œuvrer honnêtement à le résoudre.».

6. Le travail rend libre : Alors que le travail était une valeur sanctifiée (ou à tout le moins idéalisée) par les puritains de la Nouvelle-Angleterre, il est demeuré une obligation, pour ne pas dire une corvée, en Nouvelle-France jusqu’au XIXe siècle, surtout pour les autochtones, mais aussi, dans une moindre mesure, pour les colons. Les auteurs expliquent ensuite les stratagèmes utilisés par des employeurs (Compagnie de la Baie d’Hudson pour les autochtones, les Price au Saguenay et les Robin en Gaspésie pour les colons, par exemple) pour exploiter les trappeurs, pêcheurs et ouvriers. Ces employeurs les payaient avec des jetons échangeables uniquement dans leurs magasins, à leurs conditions, avec des prêts pour les tenir bien en main.

Lorsqu’ils commencèrent à «travailler» au XIXe siècle, les autochtones ont majoritairement choisi des professions proches de leurs activités traditionnelles : chasse, pêche, guides de chasse et pêche, bûcherons, draveurs, un peu d’agriculture, mais aussi beaucoup d’artisanat (sculpture, mitaines, raquettes, arcs et flèches, etc.). Certains travaillèrent aussi dans la construction ou dans les mines, mais moins, car cela les éloignait de leurs racines sociales. Le «travail capitaliste» leur répugnait, car il «engendrait une dépossession et une déshumanisation sans précédent de l’activité productrice. Les phénomènes sociaux totaux n’avaient plus leur place dans les manufactures et les usines qui décomposaient la fabrication des marchandises en gestes tellement élémentaires que l’intelligence et l’imagination de l’esprit humain n’y prenaient plus aucune part».

7. Réformer et refouler : Selon de nombreux penseurs coloniaux, les autochtones étaient comme des enfants : il suffirait de les éduquer pour qu’ils deviennent de bons catholiques et de bons sujets du roi (attitude opposée à celle qu’ils avaient des Afro-américains qu’ils ne considéraient pas vraiment humains). Cela n’a jamais fonctionné avant la Conquête, aucun autochtone ne s’étant joint de façon durable aux colons français, et guère plus après. Avant la Conquête, le «Sauvage» «était un enfant qui refusait de se soumettre à une autorité extérieure. Dans un Canada dominé de plus en plus par l’idéologie libérale, le «Sauvage» était un enfant qui, faute de savoir faire preuve de rigueur et de vigueur envers lui-même, croupissait dans l’indigence». Les «nations européennes, civilisées et chrétiennes» avaient «un devoir – «le fardeau de l’homme blanc» – de les [les nations «primitives» qui peuplaient l’Amérique avant l’arrivée des Européens] relever de leur ignorance et de leur misère». Mais, le résultat fut en général désastreux. Renonçant à l’assimilation simple (en faire des Canadiens comme les autres), on adopta plutôt la Loi sur les Indiens qui visait à la fois l’assimilation (par exemple, les pensionnats autochtones ont été ouverts jusqu’en 1996) et la ségrégation (je simplifie outrageusement cette partie complexe du livre).

Conclusion – Une invasion de l’intérieur : Dans cette conclusion, les auteurs reviennent sur les principaux concepts abordés dans ce livre : don et contre-don, dette, etc. Et ils concluent :

«Projetées dans un univers chrétien où les notions de péché et de culpabilité occupaient une place notable, enfermées dans un univers culturel avec lequel elles n’entretenaient, jusque-là, que des rapports diffus, forcées de se plier à une éthique du travail régulier dont elles comprenaient mal le bien-fondé, stationnées dans des territoires d’où elles ne pouvaient sortir qu’en se reniant elles-mêmes, les populations autochtones connurent à l’occasion une assistance et une philanthropie qui empirèrent, plus qu’elles n’aidèrent, leur émancipation collective. Les réseaux sociaux traditionnels ayant été démantelés, les anciens liens collectifs ayant été dissous, l’ordre symbolique du don et du contre-don s’étant effrité, elles se sont retrouvées plongées dans des logiques globales qui niaient les fondements mêmes de leur organisation politique et sociale. Doit-on s’étonner qu’aujourd’hui, malgré une résilience admirable et une volonté de lutter pour leur autonomie, elles peinent à retrouver leur centre de gravité?»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Absolument et entièrement! J’ai été vraiment envoûté par ce livre. Ce qu’on y raconte est tellement loin des anecdotes inventées sur l’histoire du Québec que j’apprenais à l’école que j’ai eu l’impression que ce livre parlait d’un sujet tout à fait différent. Les auteurs ne mettent pas uniquement l’accent sur quelques événements et quelques personnages héroïques qui suffiraient à faire comprendre cette époque, comme le faisaient mes livres d’histoire, mais décrivent et analysent plutôt la trame complète de ce qui a transformé les peuples qui habitaient l’Amérique du Nord avant l’arrivée des Européens sur ce continent en ce qu’ils sont aujourd’hui. Cette approche permet en plus de mieux comprendre certains traits qui particularisent les descendants des colonisateurs que beaucoup d’entre nous sommes. Et, en plus, les notes nombreuses et quelques fois substantielles sont en bas de page. Un succès!

Quelques études sur l’automatisation des emplois (2)

4 janvier 2018

Dans le premier billet de cette série portant sur les récentes études sur l’automatisation de l’emploi, j’en ai présenté deux qui visaient à estimer l’impact qu’aura l’intelligence artificielle sur l’emploi au cours des prochaines décennies. Ces études nous ont permis d’apprécier la différence entre une étude mal conçue et une autre qui apporte toutes les nuances pertinentes à ses résultats. Dans celui-ci, je vais en présenter deux autres qui portent plutôt sur les effets passés des changements technologiques sur l’emploi, à partir de deux méthodes bien différentes.

On se calme…

La première étude que je vais présenter est intitulée False alarmism : Technological disruption and the U.S. labor market (Faux alarmisme : les bouleversements technologiques et le marché du travail des États-Unis), date de mai 2017 et a été rédigée par Robert D. Atkinson et John Wu.

Les auteurs observent qu’on a réussi à convaincre l’opinion publique que nous assistons actuellement à un niveau sans précédent de bouleversements, d’insécurité et de changements d’emplois sur le marché du travail, et cela sans apporter de preuves valables. Non seulement ces affirmations ne sont pas appuyées par des données, mais elles vont à contresens de l’histoire. Le but de cette étude est justement d’analyser les tendances professionnelles de 1850 à 2015, en comparant la structure professionnelle du marché du travail de chaque décennie avec celle de la précédente et en examinant si ces changements structurels sont dus à de nouvelles technologies.

– destruction et création d’emplois

Les auteurs expliquent au début de leur étude le processus de destruction et de création d’emplois dues aux changements technologiques. Dans certains cas, les emplois détruits sont remplacés (moins de conducteurs de locomotives, mais plus de mécaniciens d’automobiles), dans d’autres, la réduction d’emplois n’est pas compensée (planteurs de quilles, conducteurs d’ascenseurs, projectionnistes et téléphonistes). À l’inverse, certaines professions ne sont pas touchées par les changements technologiques, surtout dans les services, par exemple en santé et en éducation, et ont donc tendance à gagner en importance. Finalement, les changements technologiques permettent la création de nouvelles professions, comme en informatique et dans les jeux vidéo.

Les auteurs expliquent ensuite les sources de données utilisées ainsi que les problèmes auxquels ils ont fait face (ils fournissent aussi un tableur contenant ces données sur cette page). Ils adoptent deux méthodes pour compiler les résultats (une calculant les changements nets en nombre, l’autre les changements relatifs ou en proportion), mais comme les tendances qu’elles permettent d’observer sont très semblables, je ne vais présenter que les résultats de la première de ces deux méthodes (le graphique est plus beau!).

Le graphique ci-contre montre clairement que le taux de changements d’emplois dus aux changements technologiques (total des emplois détruits et des emplois créés en moyenne par année au cours d’une décennie divisé par le nombre moyen d’emplois au cours de cette décennie) fut le plus élevé au début de la période (surtout entre 1850 et 1870) et le plus bas à la fin de la période, soit depuis le tournant du siècle. De 60 % entre 1850 et 1860, principalement en raison de l’émancipation des esclaves et de la croissance de la population qui ont fait augmenter le nombre d’emplois agricoles, ce taux s’est situé entre 20 et 40 % de 1870 à 1980 (ce taux de changements d’emplois s’expliquant cette fois en bonne partie par la très forte baisse de l’emploi agricole entre 1880 et 1970, et par la hausse de l’emploi dans la santé et l’éducation), est passé à 20 % entre 1980 et 2000, ne fut que de 14 % entre 2000 et 2010 et a terminé la période à seulement 6 % entre 2010 et 2015.

Il demeure vrai que les changements technologiques détruisent directement plus d’emplois qu’ils n’en créent. Ce fut le cas dans chacune des décennies depuis 1850. Le graphique ci-contre montre que la proportion de nouveaux emplois sur les emplois détruits a varié de 25 à un peu plus de 80 % entre 1950 et 2015, mais que cette proportion fut la deuxième plus élevée des sept dernières décennies de 2010 à 2015. Les auteurs précisent que l’automatisation qui a entraîné la destruction de nombreux emplois dans le secteur manufacturier de 1990 à 2010 n’a pas permis la création de beaucoup de nouveaux emplois, ce qui explique les faibles proportions de nouveaux emplois sur les emplois détruits au cours de ces décennies (25 et 32 %). Comme le nombre d’emplois détruits dans le secteur manufacturier a diminué entre 2010 et 2015, cette proportion a augmenté au cours de cette «décennie».

Les auteurs expliquent ensuite qu’il est normal qu’un changement technologique détruise plus d’emplois qu’il n’en crée, car aucun employeur n’investirait dans ces changements s’ils ne permettaient pas une amélioration de la productivité. L’ajout d’emplois consécutifs à un changement technologique se réalise plutôt dans d’autres secteurs de l’économie grâce à la hausse de la demande globale qui provient des gains en productivité des changements technologiques. Ils donnent ensuite de nombreux exemples de ce phénomène provenant des décennies passées.

– le passé est-il garant de l’avenir?

Les promoteurs du concept de la quatrième révolution industrielle reconnaissent en général que le rythme de création et destruction des emplois s’est ralenti au cours des dernières décennies, mais avancent du même souffle que ce ne sera pas la même chose cette fois, parce que cette révolution toucherait des emplois dans bien plus de secteurs que les précédentes. Les auteurs pensent exactement le contraire. On peut même se demander si les gains de productivité seront suffisamment élevés pour faire augmenter le PIB par habitant, surtout dans les pays les plus touchés par le vieillissement de la population. Comme je l’ai fait souvent, ils rejettent l’étude la plus citée sur les effets censément catastrophiques de l’automatisation des emplois, soit celle de Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, étude qui prévoit la disparition de la moitié des emplois en seulement 10 ou 20 ans, montrant ses failles évidentes, notamment de n’avoir regardé que les définitions théoriques des fonctions des professions plutôt que les tâches réellement accomplies par les personnes en emploi, reprenant le principal reproche que lui a fait une étude de l’OCDE. En appliquant correctement cette méthodologie, les auteurs estiment qu’environ 10 % des emplois aux États-Unis disparaîtront en 20 ans au lieu de 47 %, résultat comparable à celui de l’étude de l’OCDE (9 %). Bref, si le passé n’est jamais garant de l’avenir, rien ne laisse entrevoir qu’il sera vraiment différent du passé de ce côté.

– conclusion

«La première et la plus importante implication de cette étude est que tout le monde devrait prendre une grande respiration et se calmer». La croyance aux licornes de la quatrième révolution ne peuvent que porter les gouvernements, les entreprises et la population à prendre de mauvaises décisions, par exemple à craindre les innovations et au pire à adopter des politiques les limitant. Cela ne veut pas dire de ne rien faire, mais plutôt de faciliter les transitions qui auront de toute façon toujours lieu, par exemple en offrant de bons programmes de remplacement de revenus aux personnes qui perdront leur emploi.

L’automatisation et les brevets

La deuxième étude que je vais présenter ici (mais plus succinctement) est intitulée Benign effects of automation: new evidence from patent texts (Les effets de l’automatisation sont faibles : nouveaux éléments de preuve issus des textes de brevets), date de septembre 2017 et a été rédigée par Katja Mann et Lukas Püttmann.

Pour reconnaître les effets de l’automatisation, plutôt que d’examiner les changements d’emplois comme dans l’étude précédente, les auteur.es se basent plutôt sur la présence de mots-clés associés à l’automatisation dans les textes des 5 millions de brevets accordés aux États-Unis entre 1976 et 2014 lorsque ceux-ci «décrivent des inventions physiques (telles que des robots) ou des inventions immatérielles ou conceptuelles (telles que des logiciels), qui permettent la réalisation d’un processus indépendamment des interventions humaines». Mann et Püttmann relient ensuite ces innovations aux données sur l’industrie de 722 zones de navettage («commuting zones») pendant 39 ans. La méthode utilisée étant assez complexe, je vais passer immédiatement aux résultats.

– résultats

Le graphique ci-contre montre l’évolution du nombre et du type de brevets entre 1976 et 2014. On peut voir que le nombre de brevets fut environ quatre fois plus élevé en 2014 que dans les années 1970 et 1980 et que la proportion de ces brevets associés à l’automatisation est passée de 25 à 67 %, et qu’ils furent donc plus de 10 fois plus nombreux. Les autres résultats peuvent être résumés ainsi :

  • l’automatisation a un effet positif sur l’emploi et sur le taux d’emploi dans les zones de navettage où elle est implantée;
  • les autres types d’innovations ont un effet assez neutre sur l’emploi et sur le taux d’emploi (les auteur.es précisent qu’un bon nombre de brevets autres qu’en automatisation, par exemple dans les domaines de la chimie et des produits pharmaceutiques, ne sont jamais appliqués);
  • l’effet de l’automatisation est négatif sur l’emploi dans le secteur manufacturier et dans les professions aux tâches routinières, mais positif dans les services, surtout dans les professions aux tâches non routinières.

On pourrait dire que cette étude ajoute peu de constats originaux par rapport à la précédente, mais, en utilisant des données d’un type tout à fait différent, elle permet de rendre ses constats communs avec la précédente étude encore plus robustes.

Et alors…

Les deux études présentées dans ce billet viennent appuyer les conclusions de l’étude valable du précédent billet : oui, l’automatisation a un impact sur l’emploi, mais non, cet impact ne sera pas catastrophique et devrait être plus que compensé par des impacts positifs dans les secteurs moins touchés par l’automatisation. Avec tout cela, il ne reste plus que deux études à présenter pour terminer cette courte série sur l’automatisation des emplois. Et, ces deux dernières sont passablement différentes…

Dire non ne suffit plus

1 janvier 2018

Dans son livre Dire non ne suffit plus, Naomi Klein «s’attaque cette fois à ce moment politique surréel pour les États-Unis et le monde : Trump l’idéologue ultralibéral raciste et misogyne, le fou du pétrole, le chef de guerre incontrôlable, le compulsif du tweet, la vedette people et l’empire commercial, Trump est à la Maison-Blanche». Elle «campe une série de propositions fortes, pour une Amérique plus heureuse, plus verte et plus juste, un continent nouveau aussi désirable que réaliste».

Introduction : Naomi Klein a écrit sur différents types de politiques de choc : les marques, le pouvoir des super-riches, les stratégies racistes du néolibéralisme, le déni du changement climatique, etc. Même si l’arrivée de Donald Trump au pouvoir peut sembler d’un autre ordre, sa doctrine en est aussi une de choc, tirant parti du désarroi de la population face aux chocs collectifs pour imposer «des mesures extrémistes en faveur des grandes corporations, mesures souvent qualifiées de «thérapies de choc». L’auteure conclut cette introduction en présentant l’objectif de son livre : «Tenter d’analyser comment nous en sommes arrivés à ce moment politique surréel; comment, concrètement, ce monde pourrait empirer; et comment, si nous gardons la tête froide, nous pourrions simplement inverser le scénario et déboucher sur un avenir radicalement meilleur».

Première partie – Comment en sommes-nous arrivés là? La montée des super-marques

1. Comment Trump a gagné en devenant la marque suprême : L’élection de Trump n’a pas seulement mis au pouvoir un personnage odieux, «c’est aussi, et surtout, une riposte féroce au pouvoir croissant des mouvements sociaux et politiques qui revendiquent un monde plus juste et plus sûr. (…) Après avoir vu pendant des années la sphère publique être privatisée morceau par morceau, Trump et ses acolytes ont finalement pris le contrôle du gouvernement lui-même. Une mainmise totale». L’auteure explique ensuite que Trump est une marque (en se basant sur le concept qu’elle a développé dans son livre No logo : la tyrannie des marques) et que, dans ce contexte, sa substance importe peu, car c’est son image de «héros de la success-story capitaliste par excellence» qui a été élue.

2. Une famille de marques sans précédent : Ce n’est pas que le président des États-Unis qui est une marque, c’est toute sa famille! On assiste au conflit d’intérêts le plus monumental de l’histoire! Comme le dit bien l’auteure, «Le gouvernement américain est transformé en entreprise familiale à but lucratif». Si on veut affaiblir Trump, il faut donc saboter ce qu’il a de plus vulnérable, soit sa marque, ou encore s’attaquer à ce qui fait sa fortune, par exemple par des boycotts et par des campagnes pour encombrer les lignes téléphoniques de ses hôtels.

3. Les Hunger Games de Mar-a-Lago : L’auteure donne de nombreux exemples des méthodes utilisées par Trump pour bâtir sa marque (pas pour devenir riche, ça il n’a pas eu besoin, car il est né ainsi). Ce sont les mêmes méthodes qu’il met en pratique au pouvoir, notamment avec son utilisation des «faits alternatifs».

Deuxième partie – Où en sommes-nous? Le temps des inégalités

4. L’horloge du climat sonne minuit : La lutte au réchauffement climatique est particulière, car un délai avant de s’y attaquer peut difficilement être compensé par une intensification de la lutte par la suite. Or, l’arrivée de Trump la fait reculer d’au moins quatre ans. Elle souligne entre autres la nomination de nombreux membres du cabinet fédéral qui sont proches de l’industrie fossile, dont Rex Tillerson au poste de secrétaire d’État, lui qui fut pdg d’ExxonMobil de 2006 à 2016. Elle montre ensuite que la négation du réchauffement climatique et de la science est intimement liée au néolibéralisme. En effet, «le changement climatique met à terre l’échafaudage idéologique sur lequel repose le conservatisme contemporain», car la science «révèle que le crédo néolibéral «business as usual» mène droit à la catastrophe qui menace notre espèce».

5. Le prédateur-en-chef : L’auteure montre comment Trump a utilisé la division (entre les races, les genres, les classes et le statut de citoyenneté, ainsi qu’entre l’être humain et la nature) et même la haine pour l’emporter et pourquoi le néolibéralisme qui a teint les politiques de Clinton ne lui a pas permis d’offrir un projet de société stimulant distinguant vraiment ses politiques de celles des républicains (je simplifie).

6. La politique a horreur du vide : L’auteure se demande ici comment des travailleurs et encore pire des syndicats ont pu croire la «posture si manifestement absurde de Trump en champion du travailleur». À l’aide d’une démonstration intéressante (mais impossible à résumer en quelques mots), elle montre que bien des peuples se sont, comme aux États-Unis, tournés vers la droite et même l’extrême droite, en espérant améliorer leur sort. Et, elle conclut : «Si la gauche n’apprend pas à s’adresser à la colère légitime du peuple, la droite continuera à gagner. (…) Nous allons devoir nous sauver nous-mêmes, en rassemblant nos forces comme jamais».

7. Apprendre à aimer le populisme économique : L’auteure a appuyé Bernie Sanders lors de la dernière élection aux États-Unis et explique ce qu’elle croit qui lui a manqué pour l’emporter contre Hillary Clinton.

Troisième partie – Comment le pire arrive : les chocs à venir

8. Les maîtres du désastre : court-circuiter la démocratie : L’auteure raconte comment de grosses sociétés privées ont profité de la guerre en Irak, à même l’argent des gouvernements des États-Unis et de l’Irak. Elle explique ensuite le processus suivi par tous les gouvernements libéraux qui est bien présenté dans l’image ci-contre réalisée par l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), processus souvent appelé «Affamer la bête», la bête étant les gouvernements et les services publics qu’ils offrent. On réduit les impôts, ce qui crée des déficits qui «doivent» ensuite être combattus par des compressions (en utilisant des narratifs du type «on n’a pas le choix», «on vit au-dessus de nos moyens», «on doit se serrer la ceinture», etc.) qui entraînent le sous-financement des services publics et un nouvel équilibre budgétaire (mais avec un niveau de revenus et de dépenses moins élevé que le précédent équilibre) ce qui permet au gouvernement d’offrir de nouvelle baisses d’impôts qui créeront à nouveau des déficits et la roue continuera à tourner…

Elle donne ensuite de nombreux exemples de chocs majeurs qui peuvent aussi bien se traduire par des actes de solidarité et d’entraide que par l’exploitation des faibles par les puissants. Comme elle le montre bien, Trump et ses proches sont tous du côté des exploiteurs qui profitent des malheurs des autres pour s’enrichir.

9. L’agenda délétère : à quoi s’attendre en cas de crise : Depuis son accession au pouvoir, Trump a vu de nombreuses de ses décisions renversées par les tribunaux, le congrès ou d’autres institutions des États-Unis. Mais, si un événement majeur survenait, comme une attaque terroriste, une guerre (encore pire si elle était nucléaire), il a fort à parier que ces résistances au programme extrême de Trump s’effaceraient. Si la France a pu se maintenir en état d’urgence pendant deux ans après des attentats terroristes et interdire entre autres des manifestations politiques dans un pays où les manifestations sont aussi courantes, on doit craindre le pire si des attentats survenaient aux États-Unis.

Troisième partie – Comment faire mieux

10. Quand la stratégie du choc tourne mal : Il arrive que la stratégie du choc ne fonctionne pas comme ceux qui l’utilisent le voudraient. L’auteure donne quelques exemples de situations où le peuple a résisté aux intentions des vautours en se serrant les coudes plutôt qu’en se divisant, et cela un peu partout dans le monde, même aux États-Unis depuis l’élection de Trump.

11. Un «non» qui n’a pas suffi : L’auteure se demande pourquoi la crise débutée en 2007 et l’élection d’Obama en 2008 n’ont pas permis plus de changements dans la politique des États-Unis. Le secteur financier est toujours aussi arrogant (et les banques encore trop grandes pour faire faillite), rien ou presque n’a été fait pour lutter contre le réchauffement climatique et les programmes sociaux y sont toujours les moins avantageux des pays industrialisés. Pourtant, les grands chocs précédents, comme la Grande Dépression, ont permis de grandes avancées. Si nous voulons en faire autant, il ne suffit pas de dire non aux politiques de droite de Trump et des autres néolibéraux. «Cela suppose d’avoir le courage de brosser le tableau d’un monde différent, d’un monde qui, même s’il n’existe que dans nos esprits, puisse nous donner envie de nous engager dans des batailles possibles à remporter».

12. Les leçons de Standing Rock : oser rêver : L’auteure raconte la résistance du peuple sioux contre l’installation du pipeline Dakota Access «sous le lac Oahe, la seule source d’eau potable des Sioux de Standing Rock». Si Obama a suspendu ces travaux, Trump les a fait relancer. Malgré cette défaite, l’auteure soutient que le genre de solidarité qui s’est exprimé lors de cette contestation est la voie à suivre.

13. Le temps est venu de bondir : les petits pas ne suffisent pas : «[L]a précarité économique (…) et les attaques contre les droits territoriaux des Autochtones et contre la Terre elle-même (…) ont toutes une origine commune : un système de valeur délétère qui place le profit au-dessus du bien-être des individus et de la planète». Ce constat vient de rencontres auxquelles l’auteure a participé et qui ont débouché sur le manifeste «Un bond vers l’avant» qui est présenté en annexe de ce livre. Elle explique ensuite plus en détail cette démarche, décrit les nombreux appuis que le manifeste a reçu et souligne des initiatives du même type entreprises un peu partout.

Conclusion – Une société bienveillante est à notre portée : L’auteure précise que ce n’est pas la peur qui l’a habitée lors de l’élection de Trump, mais bien la terreur, car le pire des cauchemars réalistes se réalisait. Elle poursuit en revenant sur l’espoir qui demeure compte tenu des nombreux mouvements progressistes qui gagnent en popularité aux États-Unis et ailleurs.

Un bond vers l’avant : Ce chapitre contient le manifeste dont il a été question plus tôt. Comme je l’ai lu il y a quelques années, j’ai sauté cette annexe. J’en conseille toutefois la lecture aux personnes qui ne l’ont pas lu, car il contient certaines propositions intéressantes.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? J’ai toujours des sentiments mitigées en terminant les livres de cette auteure (bon, ce n’est que le deuxième que je lis…). Certaines parties du livre sont super intéressantes (celles où elle parle de Trump et des trumpistes), tandis que d’autres sont longuettes (le reste du livre). En plus, ce livre semble un condensé de ses trois livres précédents, reposant sur l’impact des chocs (La stratégie du choc), le concept des marques (No Logo : la tyrannie des marques) et sur l’espoir de pouvoir renverser la situation actuelle, aussi déprimante qu’elle puisse être (Tout peut changer : capitalisme et changement climatique). Elle avoue qu’elle a moins travaillé à ce livre qu’aux précédents devant l’urgence qu’elle ressentait de réagir à l’horreur que représente la présence de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Ça paraît… Mais, bravo pour les notes en bas de pages, surtout que j’avais souffert lors de la lecture de son livre précédent qui avait 64 pages de notes à la fin…

Quelques études sur l’automatisation des emplois (1)

28 décembre 2017

Au cours de la dernière année, les deux sujets sur lesquels j’ai le plus lu sur le marché du travail sont les difficultés de recrutement et les conséquences de l’automatisation des emplois. Comme j’ai écrit sur les postes vacants il y a à peine deux mois, j’ai décidé de ne pas présenter ici une étude récente de Statistique Canada parue au début décembre et intitulée Mettre le pied dans la porte : un regard sur les postes vacants de premier échelon au Canada. En effet, cette étude n’a que 12 pages (et n’est donc pas longue à lire) et la présenter ne me servirait qu’à conclure que «je vous l’avais bien dit!». Et, je viens de le montrer, je n’ai pas besoin de la présenter pour le dire! Par contre, les études sur l’automatisation sortent à un rythme effarant et présentent souvent des points de vue différents. Comme j’en ai lues six récemment et qu’elles apportent toutes une contribution spécifique à la compréhension du phénomène de l’automatisation des emplois, je vais toutes les présenter, à tout le moins superficiellement. Pour ce, je vais devoir consacrer trois billets pour en faire le tour.

L’automatisation et les transitions de la main-d’œuvre

La première étude dont je vais parler (accessible à partir de cette page) provient du McKinsey Global Institute (MGI), date de décembre 2017 et est intitulée Jobs lost, jobs gained: workforce transitions in a time of automation (Emplois perdus, emplois gagnés : les transitions de la main-d’œuvre dans un contexte d’automatisation). Je n’ai en fait pas lu toute cette étude (160 pages!), mais seulement le sommaire d’une vingtaine de pages, et ai consulté quelques sections de l’étude complète. Je dois ici souligner que l’étude précédente de MGI sur cette question parue au début de 2017 était de bonne qualité, même si les citations que les médias et d’autres études en ont tirées furent trop souvent trompeuses, comme je l’ai mentionné dans ce billet.

Les huit auteur.es de cette étude précisent d’entrée de jeu que la faisabilité technique est loin d’être le seul facteur à examiner pour estimer le niveau et la vitesse d’adoption de nouvelles technologies. Les auteur.es mentionnent aussi :

  • le coût de développement et d’implantation d’automatisations spécifiques dans un milieu de travail;
  • les compétences et le niveau des salaires de la main-d’œuvre touchée avant et après l’implantation;
  • la profitabilité du changement;
  • la réglementation gouvernementale;
  • l’acceptabilité sociale.

En tenant compte de ces facteurs (ce que bien d’autres études ne font pas), les auteur.es estiment qu’entre 0 et 30 % des heures travaillées pourraient être automatisées d’ici 2030, le niveau le plus probable se situant au milieu de cette fourchette, soit aux environs de 15 % des emplois totaux, niveau pouvant varier de moins de 10 % en Inde à un peu plus de 25 % au Japon. Les auteur.es insistent sur le fait que cette estimation est par sa nature imprécise et ne constitue pas vraiment une prévision. L’intérêt de leur étude est plus dans l’analyse des nombreux facteurs qui peuvent influencer leurs estimations que dans les estimations comme telles.

En fait, selon leur estimation la plus probable, moins de 5 % des emplois disparaîtraient, alors que 60 % d’entre eux verraient au moins le tiers de leurs tâches actuelles automatisées. C’est trop souvent cette estimation mal comprise qui fut médiatisée, alors qu’elle n’entraîne nullement la disparition de ces emplois, mais plutôt leur transformation. Les heures travaillées seraient réduites en premier lieu dans les activités physiques se déroulant dans des environnements contrôlés, comme chez des personnes qui conduisent des machines dans le secteur manufacturier ou qui travaillent dans les cuisines des établissements de restauration rapide et dans la collecte et le traitement de données, notamment dans le travail juridique, la comptabilité, et le traitement des transactions financières. Cela dit, les auteur.es insistent pour préciser que cette automatisation n’entraînerait pas nécessairement la disparition de ces emplois, les tâches des gens qui les occupent pouvant évoluer et la plus grande efficacité de l’exécution de leurs fonctions pouvant même faire augmenter la demande pour leurs services. À l’inverse, l’automatisation toucherait peu ou pas les professions de la gestion, de l’expertise, celles impliquant des interactions sociales ou se déroulant dans des environnements imprévisibles (jardiniers, plombiers, éducatrices de la petite enfance, préposé.es aux bénéficiaires, etc.).

Par ailleurs, les auteur.es examinent six sources qui ont le potentiel de faire augmenter l’emploi d’ici 2030, que ce soit en raison de la poursuite de tendances actuelles ou de leur accentuation :

  • croissance des revenus et de la consommation, surtout dans les pays en développement, grâce à l’émergence d’une classe moyenne; ces emplois se retrouveront dans de nombreux secteurs, notamment dans les biens durables, les loisirs, les équipements de communication, la construction, la santé et l’éducation;
  • vieillissement de la population, cette fois surtout dans les pays développés; ce sont les professions de la santé et des services personnels qui en profiteront le plus, tandis que celles de l’enseignement risquent d’en subir les effets négatifs;
  • développement et diffusion de nouvelles technologies; les professions du génie, de l’informatique et des technologies de l’information seront les plus avantagées par cette source;
  • investissements en infrastructures et en bâtiments; dans les pays développés, les politiques d’austérité des dernières années ont entre autres fait diminuer ce type d’investissements, faisant ressortir des besoins urgents, tandis que l’émergence de la classe moyenne, l’urbanisation et l’industrialisation dans les pays en développement créeront une forte demande dans ces domaines; les professions de la construction, y compris en génie et en architecture, en profiteront le plus;
  • investissements dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et l’adaptation au climat; ces besoins stimuleront la création d’emplois dans une foule de domaines, de la construction au secteur manufacturier en passant par les services aux entreprises;
  • marchandisation du travail domestique non rémunéré; j’ai été agréablement surpris de voir les auteur.es considérer cette source de création d’emplois trop souvent oubliée; due souvent à la présence accrue des femmes sur le marché du travail, mais aussi de la baisse en importance du travail agricole, cette marchandisation se concentre dans la restauration, le nettoyage et le soin des enfants et des personnes âgées ou handicapées; les auteur.es citent des études qui estiment la «valeur» de ces travaux à au moins 13 % du PIB mondial; par contre, comme ce n’est pas tout le travail non rémunéré qui sera transformé, l’impact devrait tout de même être plus modeste que cela.

Compte tenu des facteurs mentionnés auparavant et de ces sources de création d’emplois, la transition due à l’automatisation de 15 % des heures actuellement travaillées ne devrait pas, selon les auteur.es, faire augmenter le taux de chômage mondial. On est loin des prévisions catastrophistes présentées depuis quelques années dans d’autres études!

La suite de l’étude précise que les types d’emplois qui seront potentiellement les plus touchés varieront quelque peu selon les pays, en raison des particularités de leurs niveaux salariaux, de la force de la croissance économique, de leur démographie et de leur structure économique. Elle aborde aussi les compétences qui deviendront obsolètes ou au contraire en forte demande, et les interventions des gouvernements et des entreprises qui devront être prises pour favoriser l’adaptation de la main-d’œuvre à ces changements.

Des prévisions d’une étonnante précision…

La deuxième étude que je veux présenter ici vise à prévoir l’année où certains changements technologiques fonctionnant à l’aide de l’intelligence artificielle permettront de surpasser les performances des humains. Intitulée When Will AI Exceed Human Performance? Evidence from AI Experts (Quand l’intelligence artificielle dépassera-t-elle les performances humaines? Témoignage d’experts du domaine), cette étude parue en mai 2017 (elle traînait depuis un bout sur mon bureau avant que je la lise) a été réalisée par cinq auteur.es (dont deux femmes) qui ont interrogé 352 chercheur.es en apprentissage automatique («machine learning»), soit 21 % des 1634 chercheur.es contacté.es, pour leur demander quand, selon eux et elles, certaines possibilités de l’intelligence artificielle se réaliseront. Je vais ici présenter les principaux résultats obtenus.

L’intelligence artificielle de haut niveau (IAHN) : l’IAHN est atteinte lorsque les machines peuvent accomplir sans assistance chaque tâche mieux et moins cher que les humains; le graphique ci-contre montre l’évaluation faite par les chercheur.es de la probabilité que l’IAHN soit atteinte d’ici 100 ans. La ligne rouge représente les probabilités «moyennes» et la zone rouge pâle l’intervalle de confiance à 95 % de ces prévisions. Si, selon ces chercheur.es, la probabilité moyenne que l’IAHN soit atteinte d’ici 45 ans (à partir de 2016) est de 50 % (et d’ici 100 ans d’environ 75 %), on peut voir que certain.es chercheur.es pensent qu’il est certain (probabilité de 100 %) qu’elle sera atteinte d’ici une dizaine d’années, alors que d’autres estiment que la probabilité n’est que de 5 % qu’elle soit atteinte dans 100 ans. Disons qu’il n’y a pas unanimité ici! Les auteur.es ajoutent que les chercheur.es asiatiques sont plus «optimistes» (ou pessimistes?), estimant en moyenne que la probabilité de 50 % sera atteinte dans 30 ans alors que les chercheur.es nord-américain.es ne voient en moyenne cette probabilité atteinte que dans 75 ans.

Les auteur.es ont aussi posé d’autres questions à des sous-échantillons (formés parfois de seulement 24 personnes). Selon les personnes qui ont répondu, la probabilité que les fonctions suivantes soient automatisées atteindra 50 % :

  • traduction : dans huit ans;
  • conduite de camions : dans 11 ans;
  • rédaction d’un bestseller : dans 33 ans;
  • chirurgies : dans 37 ans;
  • recherche en apprentissage automatique : dans environ 100 ans;
  • automatisation de tous les emploisdes machines pourraient être construites pour accomplir toutes les tâches mieux et moins cher que les humains») : même si ce concept est le même que celui de l’IAHN (il ne fait qu’insister davantage sur les conséquences de cette possibilité sur l’emploi), le sous-échantillon a évalué que la probabilité que tous les emplois soient automatisées atteindra 50 % dans 122 ans (au lieu de dans 45 ans comme auparavant!).

L’étude contient bien d’autres estimations, certaines un peu folichonnes (gagner à Starcraft, par exemple), d’autres sur encore plus de professions, mais on aura compris l’idée. Disons que cette étude représente très bien le peu de rigueur avec laquelle les recherches sur l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi sont parfois menées. Non seulement elle ne tient compte que de la faisabilité technique et pas des facteurs mentionnés dans l’étude précédente (coût, compétences, salaires, profitabilité, réglementation et acceptabilité), mais les auteur.es n’ont donné que 12 minutes aux chercheur.es pour répondre à leur questionnaire, sans les avertir à l’avance du sujet de leur recherche (cela était censé favoriser la participation, alors que, je le rappelle, seulement 21 % des personnes contactées ont répondu)! En plus, cette étude repose sur l’hypothèse que des chercheur.es en apprentissage automatique sont les mieux placé.es pour évaluer l’impact de leurs découvertes sur l’emploi, sans connaissance approfondie du marché du travail. D’ailleurs, dans l’analyse de leurs résultats, les auteur.es citent une étude qui affirme que «Dans le domaine de la science politique, (…) les experts sont pires que des extrapolations statistiques grossières pour prédire les résultats». Ils et elles relativisent ce constat en associant les progrès en intelligence artificielle à l’informatique, domaine où les progrès furent beaucoup plus réguliers et prévisibles qu’en science politique. Ils et elles négligent ainsi le fait que l’implantation de ces changements technologiques a aussi des dimensions politiques et sociales.

Et alors…

J’ai choisi de présenter ces deux études en premier en raison du contraste entre les deux approches adoptées, contraste qui permet de mieux apprécier la différence entre une étude mal conçue et une autre qui apporte toutes les nuances pertinentes à ses résultats. Personne bien sûr ne peut prévoir les impacts précis de l’automatisation et des outils que fournira l’intelligence artificielle. Par contre, on peut au moins tenter de déterminer les facteurs qui interviendront et qui les influenceront. C’est ce que fait la première étude et c’est ce que n’essaient même pas de faire les auteur.es de la deuxième. Il est déplorable de constater que les études moins sérieuses mais qui fournissent des résultats précis et spectaculaires sont souvent davantage médiatisées (voir ici, ici et ici, ou même en espagnol…) que les études sérieuses et nuancées (à moins d’insister sur de gros chiffres – 375 millions d’emplois est plus vendeur que de parler de 14 % des emplois – que je n’ai même pas mentionnés dans ma présentation…). Dans les prochains billets, je présenterai des études qui se pencheront sur d’autres caractéristiques du processus d’automatisation des emplois et qui approfondiront l’analyse de ces autres aspects de la question.

Les angles morts

25 décembre 2017

Avec Les angles morts – Perspectives sur le Québec actuel, Alexa Conradi, l’ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), se penche sans lunettes roses «sur des sujets qui font détourner le regard : culture du viol, austérité, islamophobie, colonisation, exclusion».

Voix au chapitre : L’auteure raconte brièvement ce qui l’a amenée à s’engager politiquement et à ne pas hésiter à le faire sur des sujets dérangeants, notamment sur «les angles morts du Québec politique», puis à quitter le Québec en 2015 en raison de la «violence des débats sur la laïcité et l’islam». «À mi-chemin entre le personnel et le politique, ce livre porte sur mes expériences avec le Québec et sur son rapport à la justice sociale et à l’appartenance».

La peur : La peur dont parle ici l’auteure est celle de «problèmes bien réels et concrets : le déclin des conditions de travail, le terrorisme, les changements climatiques, la perte de filets sociaux, la peur de l’isolement, de l’éclatement de la famille traditionnelle et des institutions. S’ajoute à cela la peur de l’immigration, du pluralisme culturel, de la religion, voire de l’islamisme».

Par amour : Citant bell hooks, l’auteure nous propose ici «de mettre l’amour au cœur de notre action», «d’allier l’engagement, le souci de l’autre (care), le savoir, la responsabilité, le respect et la confiance en l’avenir et en l’humanité dans une pratique politique».

Comprendre la souffrance de l’autre, sans complaisance : En tant qu’Anglo-Québécoise favorisée, l’auteure a eu l’occasion jeune de comprendre l’oppression vécue par les autres, notamment par les femmes québécoises d’origine canadienne-française. Elle aimerait bien que cette communauté en fasse plus souvent autant avec les minorités opprimées, comme les femmes autochtones ou racisées. Malheureusement, certains partis politiques préfèrent alimenter l’insécurité identitaire de la majorité que de tenter de l’encourager à comprendre la souffrance de l’autre.

Le déni du racisme systémique : L’auteure explique pourquoi il est essentiel de tenir une commission sur le racisme (ou sur la discrimination) systémique et en quoi une telle commission n’a rien à voir avec une accusation de racisme envers les Québécois.es comme le prétend le chef du Parti québécois.

L’égalité, valeur centrale du Québec : «En 2008, l’Assemblée nationale a adopté un changement à la Charte des droits et libertés pour y inscrire la mention «l’ensemble des droits et libertés sont garantis autant aux femmes qu’aux hommes». À quoi est dû ce geste spectaculaire? À une victoire du féminisme? Pas vraiment…

S’inspirer réellement du féminisme : Si le mouvement féministe a connu un certain ralentissement au cours des dernières années, il a retrouvé un nouveau souffle dernièrement. Il s’agit d’un féminisme qui a évolué, beaucoup plus diversifié qu’avant, tant sur le plan culturel (nord-américain, européen, autochtone, maghrébin, etc.) que sur les enjeux qu’il aborde (discrimination systémique, non binarité sexuelle, écoféminisme, handicaps, contenu de la formation universitaire, etc.).

Désapprendre : L’auteure raconte sa participation à un événement à la Baie d’Hudson en 2005 au cours duquel elle a rencontré des femmes autochtones et a pu prendre connaissance de leur vision et de l’oppression de nombreuses origines qu’elles subissent. Un texte bouleversant et fort instructif!

La découverte : La «doctrine de la découverte» «qui a donné naissance au concept de «terra nullius ou terra nullus» [territoire n’appartenant à personne], consacre le principe selon lequel tout monarque chrétien qui découvre des terres non chrétiennes a le droit de les proclamer siennes». C’est en perpétuant cette injustice qu’on a appris que Jacques Cartier a découvert le Canada et que Jeanne Mance fut une des fondatrices de Montréal, mais qu’aucun autochtone n’a fondé quoi que ce soit et qu’aucune personne n’a fait avancer la cause des femmes en Amérique avant que des Européennes n’y habitent.

Des entraves au progrès : Avec ce texte, l’auteure «souhaite approfondir la question des meurtres et des disparitions des femmes autochtones en les mettant en lien avec la colonisation, toujours à l’œuvre».

La violente dépossession : Lorsqu’il y a des conflits autour du contrôle des ressources naturelles, la violence contre les femmes (souvent des autochtones dans les régions où de tels conflits éclatent) augmente, ici et encore plus dans les pays pauvres.

Nier et minimiser : Il peut être tentant, car rassurant, de tenter de minimiser ou même de nier l’ampleur de la violence faite aux femmes, même pour une féministe. Mais, on doit y faire face, car la «violence sexuelle est une forme efficace de contrôle social des femmes qui permet le maintien de plusieurs hiérarchies sociales».

La culture du viol se décline au pluriel : S’attaquer à la culture du viol, c’est plus compliqué qu’on pourrait le penser et que ça le devrait. L’auteure présente les nombreux obstacles qu’il faut affronter dans cette lutte.

La dépolitisation de la violence sexuelle : Si les Forces armées canadiennes voulaient vraiment accueillir plus de femmes dans leurs rangs, elles devraient tout d’abord combattre le harcèlement et les agressions sexuelles qui les caractérisent (et qui font partie de leur culture patriarcale de domination), et surtout s’attaquer aux causes de ces comportements.

Le Québec antiguerre, vraiment? : L’auteure raconte les objectifs d’une vidéo produite et diffusée par la FFQ pour s’opposer à la participation du Canada à la guerre en Afghanistan et les réactions inattendues qu’elle a provoquées, réactions d’autant plus inattendues que cette vidéo s’inscrivait tout à fait dans la tradition des mouvements féministes de s’opposer à la guerre.

La tuerie : L’auteure établit certains parallèles entre les tueries de la mosquée de Québec contre des musulmans et celle de la Polytechnique contre des femmes. Dans les deux cas, une bonne partie de la population a tenté de rejeter l’interprétation terroriste de ces tueries (haine des féministes et des musulmans), préférant les attribuer à la folie des tueurs (je simplifie…).

Le retour du religieux? : Trop de gens confondent les attitudes antireligieuses des attitudes xénophobes : les signes religieux des autres les dérangent beaucoup, tandis qu’ils ne remarquent même pas ceux des institutions chrétiennes. On dira souvent que ces dernières font partie de notre patrimoine (ou de notre héritage culturel…).

Prévenir le fondamentalisme : Dans ce texte, l’auteure propose une définition du fondamentalisme, en fournit quelques exemples (aussi bien dans les religions que dans les idéologies politiques), analyse son impact sur les femmes et présente les facteurs qui favorisent ou découragent son développement.

Rompre avec le fondamentalisme marchand : L’auteure raconte sa participation à une manifestation de nuit lors de la grève étudiante de 2012 et souligne l’ampleur de la répression policière qui est pour elle une forme de «criminalisation des luttes sociales et de la dissidence», et une conséquence de l’application du néolibéralisme.

La fausse neutralité de l’austérité : L’auteure démontre dans ce texte que «l’austérité – en fait le néolibéralisme – est sexiste» et raciste. En effet, la supposée neutralité de l’austérité et des autres dogmes néolibéraux est une chimère. Loin d’être neutres, les mesures d’austérité, en accentuant les inégalités et en faisant diminuer la quantité et la qualité des services publics, frappent en premier lieu les plus pauvres, donc plus fortement les femmes et les personnes racisées.

Une injustice fracassante : Les femmes à la retraite ne recevaient en 2013 que 60 % des revenus des hommes, en bonne partie parce que le travail invisible (ou domestique ou ménager) des femmes n’est pas considéré dans le calcul des prestations de retraite. Elle précise ensuite que d’autres facteurs structurels contribuent aussi à ce bas niveau de revenu, surtout la discrimination salariale, la faiblesse de leurs actifs et de leur patrimoine, et l’absence fréquente de régimes de retraite dans les emplois qu’elles occupent dans le secteur privé.

Sommes-nous allé.e.s trop loin? : Face aux conséquences du capitalisme mondialisé qui réduit les emplois de qualité même chez les hommes blancs et accentue les inégalités pour tout le monde, dont les personnes racisées, la gauche saura-t-elle canaliser la colère ouvrière et celle de la population en général ou bien la droite en profitera-t-elle comme dans trop de pays?

Repenser le rapport à la Terre et à la reproduction : L’auteure présente le concept autochtone du Buen vivir (ou bien vivre), provenant surtout de la Bolivie et de l’Équateur, qui vise l’établissement d’une «relation harmonieuse entre être humain et la nature, d’une vie communautaire faite d’entraide, de responsabilités partagées, de production collective et de distribution des richesses selon les nécessités des membres de la communauté».

Miser sur la gauche? Oui, mais… : L’auteure explique que les «gens soucieux de la justice sociale ont besoin d’une gauche franche, assumée et rassembleuse». Elle ajoute que «Québec solidaire semble vouloir se positionner dans cette mouvance». Elle conclut ainsi ce chapitre :

«Si nous voulons construire un mouvement capable de renverser l’ordre dominant, je nous invite à ne pas opposer le bien commun aux intérêts des femmes et des minorités. Je nous propose au contraire de viser une société libre qui refuse toute forme de domination et qui embrasse l’idée que la définition du bien commun est à réinventer. À mon avis, ce sont les féministes qui montrent la voie à suivre.»

Conclusion : L’auteure résume dans cette conclusion sa vision d’une société juste, avec les obstacles qui se mettent sur sa route, les pièges qui se présentent et les possibilités dont elle doit profiter. Elle souhaite finalement que son livre encourage les personnes «qui repoussent les frontières imposées par un monde encore rempli d’injustices, pour ouvrir la voie».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai été agréablement surpris par ce livre. J’ai tellement lu de livres sur le féminisme récemment que je pensais ne pas y trouver beaucoup de sujets différents de ceux lus dans les autres livres. Je me trompais. En plus, l’auteure arrive rarement avec des solutions toutes faites, mais vise surtout à favoriser la réflexion. Elle dit d’ailleurs au début du livre que «Vous ne trouverez pas ici de solutions pratiques comme dans un livre de bricolage (ou dans une plateforme politique). Je vous invite plutôt à réfléchir…». Si la majorité des sujets abordés sont sensibles, elle sait toujours les amener dans un style agréable à lire. Par exemple, plutôt que de se lancer dans une envolée pour se désoler de la situation actuelle où on tente davantage de ne pas reculer que d’avancer, elle dit simplement que : «Se contenter de défendre des acquis est un projet plutôt tristounet». Et, en plus, les notes sont en bas de page!