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Une histoire des inégalités

6 février 2023

histoire des inégalitésAvec son livre Une histoire des inégalités – De l’âge de pierre au XXIe siècle, Walter Scheidel, professeur d’études classiques et d’histoire à l’université Stanford, éclaire «d’un jour nouveau la persistance des inégalités et démontre, avec une efficacité magistrale, cette mécanique d’anéantissement et de renaissance dont le capitalisme mondial est le dernier avatar. Il nous rappelle l’urgence de répondre politiquement à une globalisation inégalitaire dont les fragilités accumulées pourraient entraîner un collapsus à l’échelle mondiale».

Préface – Processus de civilisation, inégalités extrêmes et violence de masse : Louis Chauvel associe les inégalités à une violence systémique que nos sociétés doivent combattre au même titre que la violence physique. Selon lui, ce livre a la qualité de nous réveiller à cet égard en nous montrant (sans déterminisme) que les principales victoires contre la violence des inégalités furent obtenues par la violence sous différentes formes (souvent extérieures, comme les guerres et les épidémies) et avec des processus différents. Il souligne deux autres idées choquantes du livre (qu’il a d’ailleurs discutées avec l’auteur qui les aborde avec beaucoup de prudence et sans trancher), soit que la civilisation est un processus inégalitaire et qu’elle peut mener à son effondrement.

Introduction – Le défi des inégalités : L’auteur illustre avec quelques données l’ampleur actuelle des inégalités (le livre a été écrit en 2017) et explique que ce niveau a souvent été surpassé dans l’histoire. Il présente ensuite l’objectif de ce livre qui est d’étudier les grandes variations du niveau des inégalités dans l’histoire et de tenter de trouver les facteurs qui expliquent ses montées et ses baisses. Il esquisse le portrait de l’évolution des inégalités en présentant les quatre facteurs (ou cavaliers du nivellement) qui historiquement ont le plus contribué à la réduction des inégalités, les guerres, les révolutions, les faillites des États et les grandes épidémies. Si ces cavaliers ne réussissent pas toujours à réduire les inégalités, ils causent toujours des massacres. Il explique ensuite les difficultés auxquelles il a dû faire face pour estimer le niveau des inégalités tout au long de l’histoire et décrit les moyens qu’il a pris pour les solutionner ou les contourner. Il présente finalement la structure du livre.

Première partie – Une brève histoire des inégalités

1. Émergence et montée des inégalités : L’auteur commence son périple avec les inégalités chez les grands singes et explique comment elles se seraient réduites chez les premiers homos (notamment en raison de la nécessité de coopérer pour survivre), avant de se creuser avec la «grande déségalisation» lors de l’apparition de surplus et de la sédentarisation (pas uniquement agricole). Il aborde ensuite :

  • l’impact sur les inégalités de la propriété et de la transmissibilité des richesses;
  • les premiers signes d’inégalités, à des époques différentes selon les lieux;
  • les pouvoirs étatiques qui se sont ajoutés aux facteurs précédents pour accentuer les inégalités;
  • le développement économique comme facteur de l’accroissement des inégalités;
  • la corruption, les privilèges et le népotisme institutionnalisés;
  • l’usurpation, l’acquisition, l’accaparement et les confiscations des terres et des ressources;
  • les dons et les tributs, les concessions, les dettes (et parfois leur annulation) et l’esclavage;
  • les déportations et la pauvreté extrême.

2. Des empires d’inégalités : Ce chapitre porte sur les facteurs qui ont contribué à la grande déségalisation. L’auteur y aborde :

  • le processus de déségalisation dans l’empire des Han (-206 à +220) et par la suite en Chine;
  • ce processus dans l’Empire romain (-27 à +476); voir aussi ce billet sur un texte précédent de l’auteur sur ce sujet qui est d’ailleurs cité dans ce livre;
  • les processus de déségalisation comparables dans d’autres empires, à l’exception de l’Athènes d’avant l’Empire romain, beaucoup moins inégale.

histoire des inégalités_13. Des hauts et des bas : L’auteur se penche dans ce chapitre sur les vagues de croissance et de décroissance des inégalités dans l’histoire jusqu’au début du XXe siècle, en se concentrant sur l’Europe (voir le graphique ci-contre), là où il y a le plus de données et d’informations pour estimer l’ampleur de ces mouvements et pour les associer à des événements précis. Il analyse les mouvements montrés par le graphique en les nuançant et en les précisant selon les pays, les régions et même les villes. Il analyse aussi des vagues similaires ailleurs, mais plus succinctement, dû au manque de données (Asie Mineure, Chine, Amérique latine et États-Unis, surtout).

Deuxième partie – La guerre

4. La guerre totale : La part des revenus et des richesses des plus riches a fondu au Japon après la Deuxième Guerre mondiale, en premier lieu en raison de l’effort de guerre (impôts, mobilisation, réquisitions, contrôle de la production et des prix, etc.), puis de l’inflation et des destructions. Cette baisse des inégalités s’est prolongée au moins jusque dans les années 1990, notamment en raison des politiques pacifistes du Japon (taux marginaux d’imposition maximaux sur les revenus et les héritages très élevés, réforme agraire, hausse de la syndicalisation, etc.) et des diktats de l’occupant.

5. La grande compression (1914-1945) : Le Japon fut un cas spécial, mais loin d’être unique. En fait, la plupart des pays riches ont connu une diminution majeure des inégalités entre avant et après les deux grandes guerres mondiales de la première moitié du XXe siècle, comme le montre sur le graphique ci-contre la chute de la part des revenus du 1 % le plus riche dans quatre de ces pays après la Deuxième histoire des inégalités_2Guerre mondiale, qui a eu un effet de diminution des inégalités plus important que la première. L’auteur ajoute que la part des richesses possédée par les plus riches a diminué encore plus fortement. Les facteurs à la source de ces baisses sont les mêmes qu’au Japon (surtout l’effort de guerre et les impôts, l’inflation et, en dernier lieu, la destruction), mais avec des dosages différents selon les pays. À ces facteurs se sont ajouté les effets de la Grande Dépression commencée en 1929, eux aussi variables selon les pays. Comme dernier facteur, l’auteur mentionne la menace du communisme qui a favorisé la création de l’État-providence dans les pays occidentaux, et donc la baisse des inégalités.

6. La guerre préindustrielle et la guerre civile : Les deux grandes guerres mondiales de la première moitié du XXe siècle ont mis fin à 300 ans d’absence de guerres de masse généralisée, ce qui explique en bonne partie le fait qu’il n’y avait pas eu de périodes de compression des inégalités. L’auteur analyse l’impact des guerres massives locales sur les inégalités, comme la guerre de Sécession aux États-Unis au XIXe siècle, et constate dans ce dernier cas qu’elle n’a entraîné de baisse des inégalités de richesses qu’au Sud (baisse importante, car les esclaves étaient considérés comme des actifs financiers…), mais a au contraire contribué à les creuser légèrement au Nord. Il analyse aussi brièvement l’impact des guerres napoléoniennes; des conflits en Chine à de nombreuses époques; des guerres internes au sein de l’Empire romain; des guerres entre les cités-États et d’autres guerres de la Grèce antique; de la conquête normande de l’Angleterre (1066); de la guerre civile espagnole (1936-1939); et de quelques autres. Il conclut qu’on ne peut pas catégoriser les effets sur les inégalités des guerres civiles ou de moindre importance, car leurs effets sont très différents.

Troisième partie – La révolution

7. Le communisme : Comme les titres de la partie et du chapitre nous le font penser, l’auteur analyse les effets sur les inégalités des révolutions russe et chinoise surtout, et plus sommairement vietnamienne, coréenne, cubaine, nicaraguayenne et cambodgienne. L’auteur conclut que les inégalités ont de fait baissé de façon radicale, mais au prix de millions de vies humaines, et qu’elles ont toutes réaugmenté au bout de quelques décennies.

8. Avant Lénine : L’auteur analyse les effets sur les inégalités d’autres révolutions survenues auparavant, dont la Révolution française (1789 à 1795, surtout), l’insurrection des rebelles Taiping en Chine (1851 à 1864) et bien d’autres révoltes paysannes chinoises, la guerre d’indépendance du Mexique (1810 à 1821) et quelques soulèvements ultérieurs au Mexique et en Bolivie, et bien d’autres sur tous les continents. Il conclut que ces révolutions, révoltes et soulèvements ont eu des effets très différents les uns des autres (quoique bien plus souvent mineures et temporaires qu’importantes et durables), et toujours d’une ampleur bien moindre que les révolutions communistes.

Quatrième partie – L’effondrement

9. La faillite de l’État et l’effondrement des systèmes : Pour l’auteur, un État est en faillite quand ses infrastructures et ses services publics s’effondrent, qu’il devient corrompu, qu’il perd sa légitimité et qu’il ne peut plus assurer la sécurité de sa population, un seul de ces critères ou leur affaiblissement important pouvant suffire. Il présente cette situation en analysant les effets sur les inégalités du déclin de la dynastie Tang en Chine aux IXe et Xe siècles; de la chute de l’Empire romain d’Occident à la fin du Ve siècle, et finalement jusqu’au VIIe siècle; de l’effondrement des États de l’Orient méditerranéen du XIIIe au Xe siècle avant notre ère; de l’effondrement de la civilisation maya classique au Mexique et en Amérique centrale du VIIIe au XIe siècle; et de quelques autres. L’auteur conclut que, si certaines de ces faillites, surtout les deux premières, ont permis une forte réduction des inégalités (qui étaient colossales), d’autres ont appauvri la population entière et toutes ont détruit bien des vies.

Cinquième partie – L’épidémie

10. La peste noire : L’auteur analyse les effets sur les inégalités des pandémies, autre cavalier meurtrier, en commençant avec ceux de la peste du XIVe siècle, qui a dévasté l’Eurasie et l’Afrique, tuant entre 25 % et 45 % de la population. Il explique que cette épidémie a fait perdre de la valeur au capital (comme la terre) et a au contraire rendu la main-d’œuvre plus précieuse, ces deux facteurs réduisant considérablement les inégalités. Ces salaires élevés se sont maintenus pendant quelques siècles, notamment en raison du retour fréquent d’épisodes de pestes, avant de revenir à leur niveau d’avant cette pandémie.

11. Les pandémies, la famine et la guerre : Les maladies transmises par les envahisseurs européens en Amérique furent dévastatrices. Conséquence peu connue, ces morts ont fait réduire les inégalités de façon importante au Mexique deux fois plus qu’en Europe lors de la peste noire. L’auteur analyse ensuite les conséquences d’autres pandémies et observe des conséquences semblables sur les inégalités quand des données ou informations le permettent.

Les conséquences des famines sont moins claires, mais ne semblent pas avoir réduit vraiment les inégalités pour des raisons qu’explique l’auteur.

Sixième partie – Les autres solutions

12. Réforme, récession et représentation : On a vu que toutes les baisses des inégalités montrées jusqu’à maintenant ont été accompagnées de grandes souffrances et de pertes de vies énormes, et que les événements (guerres, épidémies, etc.) qui ont causé ces souffrances et ces morts n’ont pas fait diminuer les inégalités dans tous les cas. L’auteur examine dans ce chapitre l’effet de mesures non associées à des événements mortels, comme :

  • les réformes agraires, en fait, souvent accompagnées de violences ou de guerres, et ayant rarement permis de réduire les inégalités de façon significative et durable;
  • les annulations de dettes et les émancipations des esclaves, qui n’ont eu guère plus de succès, sauf lorsque accompagnées de guerres ou de révolutions;
  • les récessions et crises financières, qui ont eu des effets en général négatifs, sauf la Grande Dépression (mentionnée au chapitre 5), et encore là de façon mitigée et surtout aux États-Unis;
  • la démocratisation, avec des résultats contradictoires, en général non significatifs;
  • la hausse du taux de syndicalisation qui est la seule de ces mesures qui a vraiment eu du succès.

13. Le développement économique et l’éducation : L’auteur examine l’impact sur les inégalités de l’émigration (impact négligeable), du développement économique (aucune relation trouvée) et de l’éducation. Dans ce dernier cas, l’impact est difficile à isoler, car lié à bien d’autres facteurs (guerres, épidémies, prix des matières premières, urbanisation, évolution des impôts, des transferts et de la syndicalisation, etc.) et ayant un effet à la fois égalitaire pour l’éducation de base et inégalitaire pour la formation supérieure.

14. Et si ? De l’histoire réelle à l’histoire contrefactuelle : L’auteur récapitule les principaux constats des 13 chapitres précédents (récapitulation fort utile) puis conclut que les épisodes de nivellement pacifique ont été «rarissimes» dans l’Histoire. Il tente ensuite d’imaginer si les périodes de nivellement auraient pu arriver sans événements violents (l’histoire contrefactuelle du titre du chapitre), tout en précisant que cet exercice est périlleux. Après l’examen de quatre scénarios contrefactuels, il conclut que cela aurait été très peu probable.

Septième partie – Le retour des inégalités et l’avenir du nivellement

15. Aujourd’hui : L’auteur montre que les inégalités ont augmenté dans presque tous les pays depuis la grande compression (chapitre 5). Il aborde une foule de facteurs qui expliquent cette augmentation (de façon intéressante), insistant avec raison sur la hausse du rapport de force des plus riches.

16. Qu’est-ce que l’avenir nous réserve? : L’auteur fait le tour des défis qui pointent à l’horizon (vieillissement, immigration, faible croissance et bien d’autres, mais ne mentionne bizarrement pas le réchauffement climatique), des conséquences potentielles qu’ils auront sur les inégalités et des pistes de solutions possibles, incluant la possibilité d’un retour de ses quatre cavaliers du nivellement (ce que personne ne souhaite). Il conclut que les possibilités de nivellement à l’avenir sont minces et que, si elles survenaient, elles seraient sûrement souffrantes comme toutes les précédentes.

Appendice – Les limites des inégalités : L’auteur développe dans cette annexe un élément qu’il a abordé à plusieurs reprises dans le corps du texte, mais que je n’ai pas mentionné dans mon billet (comme bien d’autres sujets, ce livre ayant plus de 700 pages avec des petits caractères), même s’il est assez fondamental. Ces limites ne s’appliquent qu’aux revenus, car il n’y a pas vraiment de limites aux inégalités de richesses. Elles s’expliquent par la nécessité que même les plus pauvres aient un revenu de subsistance, peu importe sa forme (travail, transferts, dons, etc.). Cette limite varie en fonction du PIB par habitant (ou de son équivalent). Plus il est faible, moins il peut y avoir d’inégalités, car plus la part des revenus de subsistance est importante. Ce concept est surtout important pour l’analyse des sociétés prémodernes, où la production par habitant n’excédait pas beaucoup le revenu de subsistance.

Il explique ensuite le concept du taux d’extraction qui «mesure la proportion des inégalités théoriquement possibles réellement atteintes». Un taux d’extraction de 100 % montrerait que tout ce qui dépasse les revenus de subsistance est accaparé par une seule personne. Ce concept permet de souvent mieux comparer les inégalités que le coefficient de Gini. Par exemple, une société avec un revenu par habitant à peine au-dessus du revenu de subsistance pourrait avoir un coefficient de Gini faible même avec un taux d’extraction de 100 %. Ce concept permet de comprendre qu’un même coefficient de Gini dans des sociétés au revenu par habitant faible et élevé peut refléter des taux d’extraction, donc des niveaux réels d’inégalités, très différents. Il poursuit en nuançant cet exposé en présentant le concept de la dimension sociale de la subsistance qui fait en sorte que le revenu de subsistance est en fait plus élevé dans les sociétés riches que dans les sociétés pauvres (concept qui me fait penser à celui du revenu viable), et qu’il peut même varier entre deux sociétés au revenu par habitant identique. Puis, il ajoute encore plus de nuances à l’analyse des inégalités (je ne peux pas tout dire!), dont le concept de complexité économique.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, si le sujet nous intéresse beaucoup, ce qui est mon cas. Ce livre est très long à lire… Il s’agit d’un travail colossal, avec vraiment beaucoup d’information. La thèse principale de l’auteur (les quatre cavaliers du nivellement) est intéressante et bien développée. Elle est aussi convaincante. L’auteur sait parfois bien nuancer, mais pas toujours, insistant parfois trop à mon goût sur ses cavaliers. Cela peut parfois être décourageant, même s’il laisse de temps en temps la porte ouverte pour envisager d’autres façons de réduire les inégalités, mais pas souvent! Mais, force est de reconnaître qu’il a globalement raison, même si je vais continuer à militer pour un nivellement pacifique. Autre bon point, les 1431 notes, aussi bien des références que des compléments d’information parfois substantiels, sont en bas de page.

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Les riches, le salaire minimum et le surplus de gestionnaires

2 février 2023

richesJe vais ici présenter succinctement, mais pas trop, trois études portant sur trois sujets bien différents, comme l’indique le titre de ce billet.

La loi du plus riche : taxer les plus riches pour lutter contre les inégalités

Cette étude d’Oxfam a été publiée en janvier 2023. Elle a été assez bien couverte par les médias, mais je me disais que ses 61 pages devaient bien contenir plus d’information que les courts résumés des articles qui lui ont été consacrés, notamment dans La Presse, Le Devoir et Radio-Canada.

Avant d’en arriver aux recommandations contenues dans les trois articles cités, les auteur.es :

  • présentent une série de données illustrant clairement l’augmentation indécente des inégalités de richesses et l’impact de la COVID-19 sur leur aggravation;
  • montrent la contribution des gouvernements à cette augmentation et celle des profits des entreprises à l’inflation;
  • font ressortir la nécessité d’augmenter les dépenses publiques et de taxer davantage les plus riches pour lutter contre la pauvreté et contre les inégalités;
  • expliquent comment les plus riches échappent à l’impôt, notamment en influençant les politicien.nes (notamment par leurs lobbys) et en utilisant les paradis fiscaux;
  • dénoncent l’oppression des politiques fiscales à l’égard des femmes et des groupes racisés, et la contribution des médias à la protection des intérêts des plus riches;
  • décrivent comment imposer davantage les plus riches, réduire leur pouvoir et permettre aux États de mieux financer leurs services publics (voir les deux pages du rapport contenant la conclusion et les recommandations, page 49 et page 50).

Roulement, prix et réaffectation – Pourquoi les salaires minimums augmentent les revenus des travailleur.euses à bas salaire ?

L’étude intitulée Turnover, Prices, and Reallocation: Why Minimum Wages Raise the Incomes of Low-Wage Workers de Ben Zipperer a été publié dans le numéro de l’automne 2022 du Journal of Law and Political Economy.

– Introduction : Contrairement aux affirmations des organisations et économistes orthodoxes qui s’opposent au salaire minimum, celui-ci ne cause aucun des désastres que nos oiseaux de malheur annoncent, même dans les cas de hausses substantielles, selon de nombreuses études citées par l’auteur. Il examine ensuite trois mécanismes qui permettent au marché du travail de s’adapter aux hausses du salaire minimum et qui expliquent que les désastres annoncées ne se produisent pas.

Établissement des salaires : La théorie qui arrive à la conclusion d’effets négatifs importants à une hausse du salaire minimum repose sur le postulat que nous vivons dans un monde de concurrence parfaite, où le rapport de force des employeurs et des travailleur.euses est équivalent et donc où aucun employeur (et aucun.e travailleur.euse) ne peut influencer le niveau des salaires. Dans la vraie vie, tous les employeurs ont une marge de manœuvre pour établir les salaires qu’ils offrent et tendent à offrir le salaire le plus bas de cette marge, avec une marge de manœuvre encore plus élevée dans une localité où il y a peu d’employeurs. Cela est un des facteurs qui expliquent qu’une hausse du salaire minimum ne cause pas de pertes d’emploi, tant qu’on reste dans la marge de manœuvre des employeurs, qui est assez importante. En plus, cette hausse de salaire diminue le roulement de personnel, ce qui réduit les coûts d’embauche et de formation. Cet effet positif peut même entraîner des hausses d’emplois, en plus en raison de l’augmentation des dépenses générées par ces hausses salariales.

– Les trois mécanismes d’adaptation – Le roulement, les prix et la réaffectation : Même s’il y en a plus que ça, l’auteur se concentre sur ces trois mécanismes d’adaptation à une hausse du salaire minimum.

  • Le roulement : un taux élevé de roulement caractérise tous les emplois à bas salaires, à la fois en raison de ces mauvaises conditions de travail et des caractéristiques démographiques et autres des personnes qui les acceptent… pour un temps! On parle dans ces emplois d’une moyenne de 10 % de roulement par mois! Une hausse du salaire minimum fait réduire les embauches, mais aussi les départs, pour un résultat relativement neutre sur le nombre d’emplois. Cette baisse du roulement explique aussi que les prix n’augmentent pas beaucoup après une hausse du salaire minimum (en plus du fait que les salaires touchés par ces hausses ne représentent qu’une faible proportion de la masse salariale et encore plus faible des dépenses des entreprises).
  • Les prix : Si les prix n’augmentent pas beaucoup globalement, ils le font tout de même de façon significative dans la restauration, car la proportion des emplois au salaire minimum y est plus élevée que la moyenne et que la masse salariale représente une proportion plus importante que la moyenne des dépenses de fonctionnement. Cela dit, cela ne fait pas baisser beaucoup la demande, encore là contrairement aux prévisions des opposant.es aux hausses du salaire minimum, car elle est relativement inélastique et que les prix de tous les restaurants sont touchés de façon semblable. Comme je le dis souvent, personne n’ira prendre son café ou son repas du midi en Chine parce que c’est moins cher. Au contraire, les employeurs qui voulaient augmenter leurs salaires pour attirer plus de travailleur.euses ou les conserver, mais n’osaient pas le faire de peur de perdre des client.es à d’autres restaurants, peuvent maintenant le faire sans crainte. Et comme la grande majorité des personnes qui travaillent au salaire minimum le font dans des entreprises de proximité, sans concurrence étrangère, les cas de pertes de compétitivité sont relativement rares. L’auteur ajoute que, comme les ménages les moins riches sont ceux qui profitent le plus des hausses du salaire minimum, ce sont surtout les ménages des classes moyennes et supérieures qui subissent le plus la hausse des prix, ce qui montre que ces hausses représentent une forme de redistribution et réduisent les inégalités.
  • La réaffectation : Ce sont les entreprises qui sont les moins productives qui ferment en raison de hausses du salaire minimum, ce qui permet la croissance des entreprises les plus productives et l’ouverture de nouvelles entreprises (dans la même industrie ou dans d’autres) qui embaucheront souvent les travailleur.euses qui ont perdu leur emploi, en général à un salaire plus élevé que le salaire minimum, permettant ainsi une hausse de la productivité générale de l’économie (ce qui est une forme de destruction créatrice). Cela est encore plus le cas dans une situation où le taux de chômage est faible et le nombre de postes vacants est élevé.

– Conclusion : Les trois mécanismes d’adaptation présentés dans cette étude ne sont pas les seuls. La hausse du salaire minimum augmente la satisfaction au travail et le respect mutuel, et peut faire augmenter la productivité, même sans réaffectation, ce qui a été observé dans quelques études sur le sujet. Une autre étude a même observé une baisse de la mortalité dans des résidences pour personnes âgées après une hausse du salaire minimum, notamment en raison de la baisse du taux de roulement et de la hausse de la satisfaction au travail. L’auteur conclut qu’en reconnaissant le caractère imparfait du marché du travail et surtout le pouvoir qu’ont les entreprises sur l’établissement des salaires, on parvient à comprendre les résultats des études empiriques sur le sujet et le fait que les hausses du salaire minimum n’entraînent jamais d’effets négatifs importants et qu’elles ont au contraire d’importants effets positifs. Et cela explique aussi l’impact positif de la syndicalisation et des normes du travail et de santé et sécurité plus progressistes. Mais, c’est un autre sujet!

Trop de postes de gestion – Utilisation stratégique des titres de gestionnaires pour éviter le paiement des heures supplémentaires

L’étude de Lauren Cohen, Umit G. Gurun et N. Bugra Ozel intitulée Too Many Managers: Strategic Use of Titles to Avoid Overtime Payments a été publiée en janvier 2021 par le Social Science Research Network (SSRN). L’objectif de cette étude est de savoir si et à quel point les entreprises attribuent stratégiquement des titres de gestionnaires à des employé.es qui n’en sont pas pour exploiter les lacunes de la réglementation du travail et ainsi éviter de payer pour les heures supplémentaires.

Le non-paiement des heures supplémentaires représenterait 73 % des vols de salaires (dont j’ai parlé ici et ici) et 80 % des sommes volées aux travailleur.euses entre 2010 et 2021, selon les données des plaintes faites au ministère du Travail des États-Unis, mais pas seulement en raison de l’utilisation des titres de gestionnaires. Après avoir présenté l’origine de l’autorisation de ne pas payer les heures supplémentaires aux employé.es partant des titres de gestionnaires et la méthode utilisée dans cette étude (avec notamment des listes d’offres d’emploi, soit plus de 450 000 entre 2010 et 2019, des comparaisons avec les données de cinq États qui interdisent cette pratique et des données d’enquêtes et du recensement), les auteurs concluent entre autres que :

  • les entreprises qui utilisent de faux titres de gestionnaire paient 485 % plus souvent le salaire correspondant au minimum prévu dans la loi pour pouvoir ne pas payer les heures supplémentaires aux employé.es portant des titres de gestionnaires;
  • les auteurs n’observent pas de telles concentrations de niveau de salaires dans les cinq États qui interdisent cette pratique, ni chez les salarié.es qui ne portent pas de titre de gestionnaires;
  • les entreprises utilisent de faux titres de gestionnaire entre 53 % et 92 % plus souvent dans les États où les lois du travail accordent le moins de droits aux travailleur.euses;
  • les employeurs qui utilisent cette stratégie épargnent en moyenne 13,5 % des salaires qu’ils auraient payés à ces travailleur.euses, pour une «épargne» totale d’environ 4 milliards $ par année, soit près de 3 200 $ de vol par travailleur.euse, alors que les employeurs poursuivis ont dû rembourser 226 millions $ à leurs travailleur.euses lésé.es, soit près de 18 fois moins que les sommes qu’ils ont «épargnées».

Et alors…

Les ajouts que j’ai retenus aux reportages et articles sur le rapport d’Oxfam permettent de mieux comprendre le contexte de ses recommandations. Cela dit, il n’y a rien de bien original à ces ajouts, ses constats étant en général assez bien connus, mais pas assez souvent soulignés dans les médias. Oxfam a donc le grand mérite de diffuser à un large public le niveau indécent des inégalités.

La deuxième étude, qui soulèvent des points car j’ai déjà lu dans d’autres études, permet de comprendre aisément et de façon bien structurée les raisons pour lesquelles la théorie appuyée par les opposant.es aux hausses de salaire minimum ne fonctionne pas et pourquoi les désastres que ces personnes prévoient ne se réalisent jamais. Force est de constater que les hausses adoptées font en sorte que le salaire minimum n’atteigne jamais un niveau assez élevé pour que même une fraction de ces malheurs se concrétise.

La dernière étude est plus complexe (et bien plus longue). J’ai dû la résumer considérablement, même en ne retenant que les résultats. Elle montre un autre aspect des conséquences déplorables de l’utilisation du pouvoir de trop d’entreprises pour exploiter leurs employé.es et pour maximiser leurs profits. Leur imagination dans ce sens nous surprendra toujours. À ma connaissance, l’utilisation de cette stratégie n’est pas possible au Canada.

Le mythe du déficit

30 janvier 2023

mythe du déficitAvec son livre Le mythe du déficit – La Théorie moderne de la monnaie et la naissance de l’économie du peuple, Stephanie Kelton, professeure d’économie et de politiques publiques, et experte de la théorie monétaire moderne (TMM ou MMT en anglais), «livre une analyse radicale qui renverse toutes nos idées reçues sur le déficit, et au-delà, sur la pensée économique contemporaine».

Introduction – Un pare-chocs de choc : L’autrice met la table en expliquant les bases de la TMM, en prenant comme exemple le plan de relance insuffisant adopté par le gouvernement Obama en 2008 pour faire face à la grande récession de 2008. Elle présente ensuite le contenu des chapitres de ce livre et donne d’autres exemples de la pertinence de la TMM.

1. Rien à voir avec le budget familial : L’idée que le budget d’un État doit être analysé comme celui d’une famille est sûrement le mythe le plus pernicieux concernant les finances publiques, car aussi le plus accrocheur. La TMM contredit frontalement ce mythe (pas juste cette théorie, en fait), comme l’explique l’autrice. Elle aborde une façon différente de voir le rôle de la monnaie dans l’économie, surtout dans les activités des gouvernements qui sont souverains monétairement, soit ceux qui émettent de la monnaie, comme les gouvernements du Canada et des États-Unis, mais pas ceux des provinces du Canada ou des États des États-Unis, ni des pays de la zone euro. Elle explique ensuite pourquoi l’application de la TMM ne changerait pas nécessairement les enjeux de la fiscalité et la nécessité des emprunts par l’État, mais que cela lui donnerait plus de latitude (en fait, moins de contraintes, bien qu’il y en aurait encore) pour satisfaire aux besoins de la population, car il n’aurait plus à se poser la question de savoir s’il a les moyens de le faire.

2. L’important, c’est l’inflation : Un autre mythe est de prétendre que, s’il y a des déficits, c’est parce que l’État dépense trop. En fait, sans inflation, rien ne prouve ça (et l’inflation ne vient pas nécessairement de dépenses trop élevées, comme l’inflation mondiale actuelle le montre éloquemment). L’autrice explique les sources de l’inflation, puis présente quelques indicateurs pour l’estimer et les mesures archaïques (avec des bases métaphysiques, comme elle le dit) utilisées par les banques centrales (dont la Fed aux États-Unis) pour la maintenir au niveau désiré (près de 2 %), avec des conséquences affligeantes pour les travailleur.euses qui perdent leur emploi en raison de ces mesures. Elle montre que les mesures prônées par la TMM, s’appuyant plutôt sur la politique budgétaire (fiscalité et dépenses publiques, avec notamment une garantie d’emploi), sont bien moins dommageables et bien plus efficaces.

3. La dette publique (qui n’existe pas) : Quand elle a travaillé à la commission budgétaire du Sénat (CBO), l’autrice était la seule économiste à s’appuyer sur la TMM, les autres étant divisé.es entre les adversaires des dépenses et les promoteur.trices des recettes, toutes ces personnes visant l’équilibre budgétaire. Aucune d’entre elles ne réalisait qu’éliminer la dette, c’est aussi éliminer le plus sûr des placements, les bons du Trésor. Elles détestaient la dette, mais adoraient les bons du Trésor. Alors que les deuxièmes ne peuvent pas exister sans la première!

Elle déconstruit ensuite de nombreuses mises en récit qui visent à faire peur avec l’ampleur de la dette, puis explique en détail la mécanique de la dette, de l’émission des bons du Trésor et du versement des intérêts sur ces bons, en soulignant à nouveau que la seule contrainte n’est pas l’ampleur de la dette, mais l’inflation qui peut surgir si la Fed envoie trop d’argent dans le système. Elle explique ensuite les conséquences de l’élimination de la dette, ce qui est arrivé une seule fois aux États-Unis et a entraîné une grave récession! Cela a failli se reproduire au début du XXIe siècle, mais l’éclatement de la bulle technologique est survenue avant cela, provoquant elle aussi une (courte) récession. Elle se demande si on ne devrait pas utiliser un autre nom pour la dette, car un pays émetteur de monnaie n’a jamais vraiment de dettes, il ne fait qu’émettre une monnaie qui rapporte des frais d’intérêt, les bons du Trésor.

4. Leur déficit est notre excédent : Loin de faire baisser les investissements privés et faire augmenter les taux d’intérêt comme le prétendent les économistes orthodoxes (avec leur effet d’éviction), les déficits font augmenter notre richesse et notre épargne, comme le montre clairement l’autrice. C’est d’ailleurs ce qu’on a observé en 2020 et en 2021, alors que les déficits gouvernementaux atteignaient des sommets en même temps que l’épargne (exemple que n’a pas pu donner l’autrice, ayant écrit ce livre en 2020, au tout début de la pandémie). Elle décrit ensuite en détail et avec de nombreux exemples les mécanismes des emprunts en contredisant directement la théorie de l’effet d’éviction.

5. «Gagner» dans le commerce mondial : L’autrice montre qu’un déficit commercial international, s’il est dévastateur en raison de la perte de nombreux emplois, surtout dans certaines industries et régions, est aussi un surplus (le contraire d’un déficit) de biens et services obtenus par ce commerce (c’est quelque chose que je me souviens avoir entendu d’un de mes profs d’économie à ma première année dans cette discipline; il est donc étonnant que cette évidence semble si étrange). Elle conclut que le véritable problème n’est pas le déficit commercial, mais l’absence de politique de plein emploi. Elle revient sur la solution de la garantie d’emploi abordée au chapitre 2 qui permet de continuer de bénéficier du surplus de biens et services obtenus par le déficit commercial international sans en subir les inconvénients. Cette mesure permet en plus à un pays d’être plus exigeant avec les importateurs en matière de conditions de travail, de santé et sécurité au travail et de protection de l’environnement (sujets qui devraient faire partie des ententes sur le commerce international). Elle aborde aussi :

  • l’inanité de faire reposer le système monétaire international sur l’étalon or;
  • l’importance primordiale de la souveraineté monétaire dans le commerce international (et dans bien d’autres domaines);
  • la situation des pays pauvres qui n’ont pas vraiment de souveraineté monétaire et qui deviennent dépendants des prix des biens et services qu’ils exportent et qu’ils importent;
  • le résultat perdant-perdant des guerres commerciales;
  • les accords dits de libre-échange (de façon semblable au texte que j’ai présenté dans ce billet).

6. Vous y avez droit! : On dit (trop) souvent que les programmes sociaux «sont financièrement insoutenables». En fait, l’important est d’avoir une économie qui permet de produire les biens et services dont les bénéficiaires de ces programmes ont besoin. J’ajouterai que la crise de la COVID-19 l’a bien montré : le financement n’a jamais fait défaut, mais on a négligé l’importance d’avoir des gens pour offrir les services publics, en fait, pour produire tous les biens et services. Dans ce contexte, l’autrice aborde :

  • l’absence de problème de financement des programmes sociaux (à moins de se les créer, ce qui se fait fréquemment);
  • les différences entre les programmes universels et sélectifs (avec des critères d’admissibilité);
  • les attaques injustifiées (et injustifiables) contre les bénéficiaires de ces programmes;
  • la fragilité des programmes de retraite des employeurs;
  • la mise en récit du coût des programmes sociaux pour les affaiblir;
  • le financement d’organismes conservateurs pour les attaquer;
  • la fausseté de nombreux arguments sur leur viabilité;
  • l’importance, voire l’urgence, de former des travailleur.euses et de se doter des infrastructures nécessaires pour offrir les services de santé à la population vieillissante.

7. Les déficits qui comptent : Pendant que les politicien.nes (démocrates comme républicain.es) angoissent pour rien sur le déficit budgétaire, iels ne se préoccupent pas assez des déficits qui comptent sur lesquels l’autrice s’étend dans ce chapitre. Elle aborde dans cette optique les déficits :

  • de bons emplois, et les facteurs qui expliquent ce déficit, surtout depuis 2008;
  • d’épargne, surtout pour la retraite, notamment en raison des dettes étudiantes;
  • de santé, notamment avec un taux de couverture incomplet, une espérance de vie plus faible et un taux de mortalité infantile plus élevé que dans les autres pays riches;
  • d’éducation, du préscolaire à l’éducation supérieure;
  • d’infrastructures, déficit généralisé à tous les domaines, de l’eau au transport en commun et au logement en passant par les écoles et les établissements de santé;
  • environnementaux, du réchauffement climatique à la pollution de l’eau et de l’air en passant par la destruction des écosystèmes;
  • de démocratie, des inégalités de revenus à celles de richesse et à leurs conséquences sur le pouvoir politique des plus riches.

8. Construire une économie pour le peuple : Même si on comprend bien le concept de la TMM, il est presque impossible de l’appliquer dans le contexte actuel d’odsession sur le déficit et la dette, et surtout de certitude que seul.es les contribuables peuvent financer les dépenses de l’État. À l’inverse, on peut avoir l’impression que la TMM et son mode de financement règlent tous les problèmes alors qu’ils n’enlèvent que la contrainte du financement, ce qui permet d’utiliser pleinement les ressources disponibles (sous réserve de ne pas créer de l’inflation), mais pas de produire directement (l’argent ne produit rien). Il faut toujours choisir ce qu’on veut produire (des services sociaux et des soins de santé universels ou des armes et des prisons, par exemple) et trouver les moyens de le faire (ressources naturelles, main-d’œuvre, etc.), et déterminer à qui transférer des richesses (en baissant les impôts des riches ou en éliminant la pauvreté). Bref, les choix politiques demeurent entiers. Elle aborde ensuite :

  • le fonctionnement des stabilisateurs automatiques et la façon de les compléter au besoin;
  • l’ajout de la garantie d’emploi aux stabilisateurs automatiques existants;
  • quelques exemples d’applications réelles du concept de garantie d’emploi dans divers pays, mais aucun complet comme celui proposé par l’autrice;
  • la pertinence de l’application des principes de la TMM dans le contexte de la lutte au réchauffement climatique et aux inégalités.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, si on veut en savoir plus sur la TMM, mais ne pas lire dans le cas contraire. Je suis bien content de l’avoir lu, justement parce que je me posais beaucoup de questions sur cette théorie. Par contre, ce livre n’est pas facile à lire et il contient beaucoup de répétitions, vraiment beaucoup, comme on l’a peut-être remarqué en lisant ce billet, même si j’ai tenté de les limiter le plus possible. Dans ce sens, la structure de ce livre pourrait nettement être améliorée. Mais, j’en sais plus sur la TMM! Mission accomplie, donc. Par ailleurs, les nombreuses notes (non numérotées) du traducteur sont en bas de page, mais les 387 notes de l’autrice, aussi bien des références que des compléments d’information parfois substantiels, s’étendent sur 39 pages à la fin du livre et obligent l’utilisation de deux signets.

Le salaire minimum à 15,25 $

26 janvier 2023

salaire minimum à 15,25 $Une fois n’est pas coutume! En effet, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) trouve à chaque augmentation du salaire minimum qu’elle est trop élevée et que le moment est mal choisi pour l’augmenter «autant», qu’il s’agisse d’une hausse de 0,75 $, de 0,60 $ ou de 0,40 $, mais, cette fois, elle félicite le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, d’être demeuré «pragmatique» en l’augmentant d’un seul dollar ou de 7,02 % pour le porter à 15,25 $ et en refusant de céder aux pressions pour l’augmenter à 18,00 $. Si vous n’étiez pas déjà persuadé.es de l’insuffisance de cette hausse, dans le contexte de la forte inflation actuelle et de la déclaration de François Legault qui a reconnu qu’il est «difficile de vivre avec 18 $ l’heure» (qu’il imagine à quel point cela l’est avec 15,25 $…), la satisfaction de la FCEI devrait parvenir à vous convaincre.

De leur côté, les porte-parole de la Coalition Minimum 18$ trouvent que l’atteinte du plateau de 15,00 $ du salaire minimum arrive avec 6 ans de retard et que la hausse de 7,02 % est «complètement déconnectée de la réalité», alors que «le nombre de personnes ayant eu recours aux services d’aide alimentaire et dont la source principale de revenu est l’emploi a augmenté de 37 % depuis 2019!». En outre, compte tenu du nombre élevé de postes vacants, encore plus élevé pour les postes dont les employeurs offrent les moins bons salaires, on se serait attendu à une hausse bien plus importante.

Malgré ses félicitations au ministre, la FCEI n’a pas pu s’empêcher de prétendre comme à l’habitude que la hausse du salaire minimum fera augmenter les coûts des entreprises, ce qui entraînerait une perte de client.es en raison d’une «trop grande augmentation de leur prix». Elle ne dit toutefois pas de quelle ampleur serait la hausse de prix due à l’augmentation du salaire minimum de 7,02 %. C’est ce que je vais tenter de calculer dans ce billet.

Analyse d’impact réglementaire

Quand le gouvernement annonce une hausse du salaire minimum, le Secrétariat du travail du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale produit un document intitulé Analyse d’impact réglementaire – Révision du taux général du salaire minimum. Même si les médias n’en parlent presque jamais, c’est dans ce document qu’on trouve l’analyse des facteurs étudiés pour en arriver à la hausse adoptée. Il contient aussi de nombreuses données exclusives. Comme je l’ai fait lors des quatre hausses du salaire minimum précédentes, je vais utiliser ces données pour aborder différents aspects de la hausse du salaire minimum et pour atteindre l’objectif que je me suis fixé en amorce.

Ce document est précieux, mais il faut toujours avoir en tête en le lisant qu’il s’agit d’un document promotionnel, qui vise à justifier la hausse du salaire minimum proposée et qui contient parfois des analyses complaisantes, voire trompeuses. Par exemple, on lit que, selon les prévisions du ministère des Finances, «il est estimé que cette hausse de 1,00 $ l’heure porterait le ratio entre le SM [salaire minimum] et le SHM [salaire horaire moyen] à 50,70 % pour la période 2023-2024». En fait, le SHM utilisé par le ministère pour calculer ce ratio est celui des employé.es rémunéré.es à l’heure (excluant les heures supplémentaires), comme on peut le lire sur cette page du document de référence cité par le ministère : «L’indicateur principal retenu par le comité est le ratio entre le salaire minimum et le salaire horaire moyen de l’ensemble des travailleur.euses rémunéré.es à l’heure au Québec». Or, ce salaire ne tient pas compte des employé.es à salaire fixe qui gagnent beaucoup plus que les travailleur.euses rémunéré.es à l’heure. Par exemple, selon les données du tableau 14-10-0222-01 provenant de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), alors que le SHM incluant les heures supplémentaires des travailleur.euses rémunéré.es à l’heure était de 29,71 $ en octobre 2022 (donnée la plus récente), celui des employé.es à salaire fixe s’élevait à 40,77 $, pour une moyenne pondérée (en tenant compte du nombre d’employé.es dans les deux groupes) d’environ 33,55 $, soit 12,9 % de plus que celui des travailleur.euses rémunéré.es à l’heure! Pour le ministère, ce salaire était de 29,05 $ (en excluant les heures supplémentaires) ce qui donnerait 32,80 $ en tenant compte de tou.tes les salarié.es, toujours en excluant les heures supplémentaires. Notons que ce salaire est aussi plus proche de celui publié par l’Enquête sur la population active (EPA) en octobre 2022, soit de 31,08 $ (31,41 $ en décembre 2022), selon les données du tableau 14-10-0063-01. On voit donc que le ministère a choisi le plus bas de ces salaires pour calculer ce ratio de 50,70 %. En utilisant les mêmes prévisions de croissance du SHM entre octobre 2022 et la période allant de mai 2023 à avril 2024, ce ratio serait plutôt de 44,9 % avec le SHM pondéré de l’EERH et de 47,4 % avec celui de l’EPA. Dis autrement, le ratio de 50,7 % du SHM aurait donné un salaire minimum de 16,30 $ avec les données de l’EPA et de 17,20 $ avec SHM pondéré de l’EERH, pas très loin du 18 $ revendiqué par la Coalition Minimum 18$ et proposé dans la plateforme de QS. Et je pourrais donner bien d’autres exemples…

Quelques caractéristiques comparées des salarié.es au salaire minimum

salaire minimum à 15,25 $_1Le tableau ci-contre a été construit à partir des données publiées aux tableaux 1 et 4 du document d’analyse d’impact. La première ligne nous apprend qu’il y avait entre mai 2021 et avril 2022 en moyenne 195 400 personnes au salaire minimum (SM), en baisse de 5,6 % par rapport à l’année précédente (206 900) et de 40 % depuis 2018-2019 (326 100), ce qui montre que le salaire minimum fait de moins en moins son travail et donc qu’il n’augmente pas assez pour aider autant de travailleur.euses mal payé.es que trois ans auparavant. Ainsi, alors que le salaire minimum s’appliquait à 8,8 % des salarié.es en 2018-2019, il n’en aidait plus que 5,1 % en 2021-2022. Bizarrement (ou pas), le document n’aborde pas du tout cet aspect de la question.

En fait, cette proportion et ce nombre sont surestimés, car ils sont basés sur le nombre de personnes qui recevaient un salaire horaire de 14,25 $ ou moins entre mai 2020 et avril 2021, alors que le SM était en fait de 13,50 $ au cours de cette période. Il fait donc encore moins son travail que je le disais! Ce tableau nous apprend tout de même que :

  • les femmes représentaient 51,5 % des personnes touchant 14,25 $ ou moins, mais 48,5 % de celles gagnant un salaire plus élevé;
  • environ 67,7 % des personnes touchant 14,25 $ ou moins travaillaient dans le commerce de détail (47,6 %) et dans l’hébergement et la restauration (20,1 %), proportion près de 5 fois plus élevée que chez les autres salarié.es (14,2 %, respectivement 10,3 % et 3,9 %);
  • malgré cette forte concentration dans ces deux secteurs, les personnes touchant 14,25 $ ou moins ne représentaient que 21,8 % de la main-d’œuvre de l’hébergement et de la restauration, et que 19,9 % de celle du commerce de détail;
  • les personnes touchant 14,25 $ ou moins ne représentaient que 1,5 % de la main-d’œuvre du secteur secondaire (formé principalement des secteurs de la construction et de la fabrication), mais était surreprésentées dans le secteur primaire (2,4 % des personnes touchant 14,25 $ ou moins, mais 1,9 % des autres salarié.es).

Par ailleurs, ce tableau de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) nous indique que, en moyenne, 61,8 % des personnes touchant le SM (126 900 sur 205 400) travaillaient à temps partiel en 2021, c’est-à-dire moins de 30 heures par semaine, proportion 4,4 fois plus élevée que chez les autres travailleur.euses (14,0 %), selon le tableau 14-10-0064-01 de Statistique Canada. Ce constat rend peu pertinents les calculs de l’analyse d’impact qui compare dans ce tableau le revenu annuel de personnes touchant le SM au seuil de faible revenu selon la mesure du panier de consommation (MPC) en se basant sur des semaines de travail de 32 et de 40 heures (et un travail à l’année), alors que le document nous apprend sur cette page que la «moyenne des heures travaillées par l’ensemble des travailleuses et travailleurs payés au SM était de 22,6 heures par semaine». Pourquoi alors calculer le revenu annuel des travailleur.euses au salaire minimum avec des semaines de 32 et de 40 heures?

D’autres données du tableau 1 du document nous montrent que, toujours entre mai 2021 et avril 2022, il y avait 298 900 personnes qui recevaient un salaire horaire de moins de 15,25 $, soit 7,8 % des salarié.es. En fait, comme la hausse du SM ne se produira qu’en mai prochain et que cette donnée est une moyenne de la situation observée entre un et deux ans avant cette date, alors que le SM n’était que de 13,50 $, il est certain qu’il y aura moins de 298 900 personnes qui profiteront directement de la hausse à 15,25 $ en mai prochain. Au moins, le document précise que la hausse du salaire minimum bénéficiera à moins de personnes que par les années précédentes, soit à 7,8 % des salarié.es par rapport à 8,4 % en 2022 et 11,1 % en 2020, même si les hausses étaient moins importantes (de 0,60 $ à 0,75 $). Pourtant, les auteur.es n’en tirent aucune conclusion sur l’insuffisance de cette hausse encore plus manifeste que les années précédentes.

Par contre, il faut tenir compte des personnes gagnant déjà 15,25 $ de l’heure ou un peu plus qui obtiendront des hausses salariales pour conserver un certain écart salarial avec les personnes touchant le SM. Le document ne fournit malheureusement pas d’estimation sur l’ampleur de cet effet indirect (ou effet d’émulation). Notons aussi que pour ces personnes, ainsi que pour celles gagnant entre 14,25 $ et 15,25 $, la hausse salariale pourra être inférieure à 1,00 $ ou à 7 %.

Hausse des revenus nécessaire

Le tableau qui suit, dont les données des deux premières parties sont tirées du tableau 4 du document, permet entre autres d’évaluer l’importance relative de la masse salariale versée aux personnes qui travaillent au SM par rapport à la masse salariale versée à l’ensemble des salarié.es.

salaire minimum à 15,25 $_2

Ce tableau nous montre dans la partie du haut le nombre moyen de personnes salariées au Québec de mai 2021 à avril 2022, le nombre total d’heures qu’elles ont travaillé et la masse salariale qu’elles ont reçue (y compris «les retenues et les cotisations payées par les employeurs», ce qui augmente la masse salariale de 15,11 % en moyenne). La partie du centre présente les mêmes données, mais pour les personnes touchant le SM (en fait ayant reçu un salaire horaire de 14,25 $ ou moins entre mai 2021 et avril 2022, alors que le SM était de 13,50 $). Enfin, la troisième partie, que j’ai ajoutée au tableau du document, indique le pourcentage des salarié.es, des heures travaillées et de la masse salariale des personnes touchant le SM par rapport aux mêmes données pour l’ensemble des salarié.es. Les colonnes présentent ces données pour l’ensemble des industries, pour les trois grands secteurs de l’économie (primaire, secondaire et des services) et pour les deux industries où on trouve proportionnellement le plus de salarié.es touchant le SM, soit le commerce de détail et l’hébergement et la restauration.

Ce tableau permet de constater que si, entre mai 2021 et avril 2022, les personnes touchant un salaire horaire de 14,25 $ ou moins occupaient 5,1 % des emplois salariés, leurs heures travaillées ne représentaient que 3,7 % du total (car elles travaillent en moyenne 22,6 heures par semaine et les autres salarié.es 31,6) et les salaires qu’elles recevaient seulement 1,5 % de la masse salariale totale, soit 3,4 fois moins que leur part des emplois salariés (5,1 %). En fait, ces trois proportions sont surestimées, car, je le répète, le salaire minimum était de 13,50 $ entre mai 2021 et avril 2022, et il faudrait soustraire de ces proportions les emplois, heures et salaires liés aux personnes qui gagnaient entre 13,50 $ et 14,25 $, donnée non fournie.

Cette dernière donnée (1,5 %), même surestimée, est importante, car elle montre à quel point il est absurde de penser qu’une hausse de 7,02 % (ou même de 10 % ou plus) de sommes qui ne représentent que 1,5 % de la masse salariale peut avoir un effet majeur sur le marché du travail et sur les finances des entreprises. Cette hausse ne représente en effet que 0,105 % de la masse salariale globale (7,02 % x 1,5 % = 0,105 %). Même en doublant ce coût pour tenir compte de la hausse salariale des personnes gagnant un salaire horaire entre 14,25 $ et 15,25 $, et de la hausse indirecte qui serait accordée aux personnes gagnant un peu plus de 15,25 $ pour que leur salaire conserve un certain écart avec le SM, cette hausse ne représenterait que 0,21 % de la masse salariale globale. D’ailleurs, on peut lire à la page 19 du document que «L’augmentation de la masse salariale au SM suivant la hausse de 1,00 $ l’heure aurait un impact sur les coûts de la main-d’œuvre pour l’ensemble des entreprises de 460,2 M$, soit 0,21 % de l’ensemble de la masse salariale brute au Québec», soit le même taux que ma deuxième évaluation. Malheureusement, les auteur.es du document ne disent pas comment iels sont arrivé.es à leur estimation de 460,2 M$ et donc à ce pourcentage, si ce n’est de montrer que cette estimation repose sur un total de 400 millions d’heures de travail (multipliés par la hausse de 1,00 $ plus 15,11 % pour les «retenues et les cotisations payées par les employeurs»), alors que les hausses pourraient en fait être inférieures à 1,00 $ pour les 170 millions d’heures faites par les personnes gagnant entre 14,25 $ et 15,25 $ (la différence entre les 400 millions d’heures mentionnées et les 229,2 millions du tableau, en supposant que ces personnes travaillent en moyenne 25 heures par semaine).

Pour les deux secteurs où on trouve proportionnellement la plus grande part de la masse salariale qui va aux employé.es touchant le SM, soit le commerce de détail (8,0 % de sa masse salariale) et l’hébergement et la restauration (12,3 %), une hausse de 7,02 % de la masse salariale des employé.es touchant le SM augmenterait leur masse salariale respectivement de 0,565 % (7,02 % x 8,0 % = 0,565 %) et de 0,860 % (7,02 % x 12,3 % = 0,860 %). En doublant aussi ces résultats pour tenir compte des effets indirects, cela nous donnerait respectivement 1,13 % et 1,72 %. On peut lire à la page 19 du document que les auteur.es estiment que la hausse du SM augmentera leur masse salariale de respectivement 1,1 % et 1,69 %, encore une fois presque exactement au niveau de mes deuxièmes estimations.

On pourrait se surprendre de cet effet minime, mais il est en fait encore plus petit! En effet, il faut en plus tenir compte du fait que la masse salariale n’est qu’un des postes de dépenses des entreprises. Pour satisfaire à mon objectif de départ, soit de déterminer de «quelle ampleur serait la hausse de prix due à l’augmentation du salaire minimum de 7,02 %», il faut en plus savoir quel pourcentage représente la masse salariale des entreprises sur leurs ventes totales, car c’est seulement sur la masse salariale que la hausse de 7,02 % s’applique, pas sur leurs autres dépenses.

Pour le savoir, j’ai utilisé les données des tableaux 33-10-0006-01 (ensemble du secteur des entreprises), 33-10-0102-01 (hébergement), 21-10-0171-01 (restauration) et 20-10-0066-01 (commerce de détail) de Statistique Canada. Ces données m’ont permis de calculer que la masse salariale (y compris les avantages sociaux) représentait au Canada en moyenne pour 2015 à 2019 environ 18,1 % des ventes dans l’ensemble des entreprises, et pour le Québec entre 2016 et 2020, 11,6 % des revenus d’exploitation dans le commerce de détail, 25,5 % dans l’hébergement et 32,2 % dans la restauration, pour une moyenne pondérée de 31,1 % dans les services d’hébergement et de restauration.

Compte tenu des effets direct et indirect de la hausse du salaire minimum de 7,02 % sur la masse salariale totale et de la part de la masse salariale sur les ventes ou sur les revenus d’exploitation, on peut donc estimer que la croissance des prix nécessaire pour la compenser est :

  • pour l’ensemble des entreprises : de 0,21 % x 18,12 % = 0,038 %;
  • pour le commerce de détail : de 1,13 % x 11,55 % = 0,130 %;
  • pour l’hébergement et la restauration : de 1,72 % x 31,1 % = 0,535 %.

On peut donc conclure que la hausse de 7,02 % du salaire minimum pourrait faire augmenter les prix de l’ensemble des entreprises d’environ 0,038 % (effets direct et indirect), soit 185 fois moins que cette hausse (7,02 % / 0.038 % = 185,2)! Ce calcul permet de relativiser le discours du patronat qui, même si son représentant juge la hausse de cette année raisonnable (autre preuve qu’elle est insuffisante!), prétend que les hausses du salaire minimum se répercuteront «dans les prix des services et produits disponibles». En fait, même une hausse à 18,00 $, soit de 26,3 %, n’entraînerait qu’une augmentation de 0,21 % des prix si les employeurs compensaient entièrement le coût de cette hausse en augmentant leurs prix (26,3 % x 1,5 % x 18,1 % x 3 = 0,21 %, je triple au lieu de doubler pour tenir compte des personnes qui gagnent entre 15,25 $ et 18 00 $, dont la hausse serait toutefois inférieure à 26,3 %). Comme des fournisseurs pourraient aussi augmenter leur prix en raison de l’augmentation du salaire minimum, on peut tripler une nouvelle fois pour atteindre 0,64 %.

En outre, ce calcul ne tient pas compte de la baisse du roulement de personnel et de la hausse du rendement qu’une hausse importante du SM entraînerait (voir la note 14 de la page 20 du document), donc de la diminution des frais d’embauche et de formation, ni de l’impact sur l’économie de la hausse des dépenses de ces travailleur.euses (voir sur cette page, avec d’autres avantages à la hausse du salaire minimum). D’ailleurs, quand l’Ontario a augmenté son salaire minimum de 20,7 % au début de 2018 (de 11,60 $ à 14,00 $), non seulement n’y a-t-il pas eu de pertes d’emplois, mais aucun effet sur l’inflation n’a été perceptible par rapport aux autres provinces, sauf dans la restauration (voir ce billet). Il n’y a pas eu non plus d’effet perceptible sur la fréquentation scolaire, même si, là-bas comme ici, les personnes qui s’opposent à des hausses importantes du salaire minimum laissent planer le spectre du décrochage scolaire.

Pour les deux secteurs où on retrouve le plus de personnes touchant le SM, la hausse des prix nécessaire pour compenser la hausse du SM de 7,02 % varierait entre 0,13 % et 0,535 %, soit entre 13 et 54 fois moins que celle du SM. Et, notons que si cet effet est plus élevé que la moyenne dans ces deux industries, c’est qu’il y a des industries où cet effet est encore moindre que la hausse moyenne de 0,64 %! On peut finalement ajouter que, même si le gouvernement n’avait pas adopté une hausse du SM, les employeurs auraient sûrement augmenté les salaires des personnes touchant le SM d’au moins 4 ou 5 %, et peut-être plus en raison des difficultés de recrutement dans ces emplois. En tenant compte de ce facteur, on peut conclure que l’effet spécifique sur les prix de la hausse du SM sera en fait beaucoup plus faible que mes calculs l’estiment, et qu’il serait étonnant que cette hausse cause une perte de client.es aux entreprises, comme le prétend le vice-président pour le Québec de la FCEI.

Et alors…

Ce billet a permis de déconstruire à nouveau quelques-uns des mythes le plus souvent entretenus par les adversaires des hausses du salaire minimum. Année après année, iels reviennent avec les mêmes épouvantails : cette hausse nuirait aux personnes qu’elle est censée aider en entraînant des baisses d’emplois (effet qui ne s’observe jamais), l’emploi diminuerait pour les jeunes et la hausse les ferait décrocher davantage de l’école (bizarre de logique qui prétend que la baisse de l’emploi chez les jeunes en inciterait davantage à décrocher pour occuper des emplois qu’on prévoit moins nombreux…), cette hausse créerait une forte inflation qui annulerait les avantages de l’augmentation de leurs salaires (alors que cette inflation serait environ 185 fois moins élevée que la hausse de leur salaire), etc. Malgré certaines incertitudes dans mes calculs (surtout sur l’effet d’émulation et sur le prix des fournisseurs), l’écart entre les affirmations des adversaires de la hausse du salaire minimum et les résultats de mes calculs (et de ceux du Secrétariat du travail) ne laissent aucun doute sur la fausseté de ces affirmations.

Malgré la qualité de certaines de leurs analyses, les auteur.es du document reviennent malgré tout avec la supposée nécessité que le salaire minimum ne dépasse pas un certain niveau du SHM, soit 47 % il y a quelques années et maintenant 50 % ou même 50,7 % cette année. Le document montre pourtant que rien de négatif ne s’est passé en rehaussant ce ratio. Maintenant que ce ratio a dépassé 50 %, on peut craindre que les prochaines hausses du salaire minimum soient encore moins adéquates. Si rien ne s’est passé de mal (mais beaucoup de bonnes choses) en faisant passer le ratio de 47 % à 50 %, pourquoi ne pas le faire passer à 52 %, puis à 55 % ou plus, ou le baser sur le SHM de l’ensemble des salarié.es?

En effet, le document montre bien que ce ratio a atteint en 2021-2022 plus de 50 % dans cinq provinces canadiennes, plus de 53 % dans quatre provinces (dont 53,7 % en Ontario, province modèle de notre premier ministre), plus de 54 % dans une province (Colombie-Britannique) et plus de 56 % dans une autre province (Île-du-Prince-Édouard), sans que les désastres annoncés par les opposant.es aux hausses du salaire minimum se produisent. Et, à 56 % du SHM, le salaire minimum atteindrait près de 17,00 $, mais 18,00 $, en utilisant la donnée de l’EPA et même 19,00 $ avec celle de l’EERH, surpassant même l’objectif de la Coalition minimum 18$ qui regroupe des organismes de défense des droits des plus démuni.es et des syndicats! Mais, cela n’arrivera que si on travaille pour que cela arrive…

Des Big Pharma aux communs

23 janvier 2023

Des Big Pharma aux communsAvec son livre Des Big Pharma aux communs – Petit vadémécum critique de l’économie des produits pharmaceutiques, Gaëlle Krikorian, docteure en sociologie, nous montre que «l’économie des produits pharmaceutiques telle qu’elle existe aujourd’hui, nous condamne à voir diminuer inexorablement le nombre des personnes qui ont accès aux innovations de santé – dans les pays pauvres comme dans les pays riches».

Introduction : L’autrice présente l’objectif de ce livre ainsi que sa structure et son contenu.

Symptômes : L’autrice analyse :

  • l’évolution des prix des médicaments (hausse très forte, même pour les produits génériques ou dont la recherche a été subventionnée) depuis le milieu des années 2010 dans tous les pays et les conséquences de leur hausse débridée sur leur accès;
  • une dizaine de scandales pharmaceutiques récents;
  • les défaillances de marché dans la recherche, la production et la vente de médicaments qui montrent que le secteur privé ne peut pas satisfaire aux besoins des populations en la matière.

Diagnostic : L’autrice présente maintenant les causes de ces symptômes, en abordant :

  • le fait que les entreprises pharmaceutiques visent à maximiser leurs profits, pas nécessairement en donnant accès aux médicaments qu’elles produisent (notons que l’autrice semble ne pas maîtriser le concept d’offre et de demande, confondant l’offre avec les quantités offertes et la demande avec les quantités demandées; cela dit, elle décrit bien le processus de maximisation des profits);
  • les effets pervers et les abus de la protection de la propriété intellectuelle par des brevets;
  • l’accaparement des résultats des investissements publics par les sociétés pharmaceutiques;
  • la faible concurrence (parfois nulle) entre les entreprises de ce secteur et l’impact de la financiarisation de ces entreprises sur leurs activités, tant sur la recherche et sur les produits commercialisés que sur leur prix;
  • les vaccins à ARN messager comme exemple de l’importance de l’effort collectif en innovation, mais aussi de l’accaparement des résultats de cet effort par le secteur privé;
  • l’intérêt général, victime de la relation privilégiée (voir incestueuse) entre l’État et le secteur privé, notamment dans la réglementation de la propriété intellectuelle et des brevets;
  • la croissance indécente des profits de cette industrie et ses «effets délétères sur nos sociétés», notamment sur la disponibilité des vaccins contre la COVID-19, alors que c’est l’État qui a financé la plus grande et importante partie de la recherche;
  • les différentes formes d’évitement fiscal et d’évasion fiscale pratiquées par ces entreprises;
  • la culture de l’opacité et du secret dans cette industrie, qui va bien sûr à l’encontre de l’intérêt général dans un domaine pourtant vital.

Traitements : Voici les recommandations proposées par l’autrice :

  • remettre en question les bases sur lesquelles reposent les mesures actuelles pour permettre aux pays pauvres de fabriquer des médicaments génériques, notamment pour lutter contre le SIDA, d’autant plus que ce système fut un échec pour le vaccin contre la COVID-19;
  • concevoir les politiques pharmaceutiques en fonction de la santé publique;
  • décentraliser la production de médicaments et possiblement la réaliser en partie par l’État (comme la proposition de QS de créer la société Pharma-Québec);
  • rendre transparentes les politiques sur les produits de santé, notamment pharmaceutiques, dont les données sur les essais cliniques, les prix payés par l’État, le coût réel de la recherche et du développement de médicaments, la situation des brevets et les subventions de l’État;
  • doter l’État des compétences nécessaires dans ce domaine par l’embauche du personnel nécessaire pour atteindre cet objectif;
  • considérer les produits pharmaceutiques comme des biens communs, ce qui implique notamment de modifier les règles de propriété intellectuelle.

Puis, l’autrice conclut :

«Là où le marché n’offre pas de bénéfices substantiels, nous avons sans doute plus de latitude pour construire d’autres modèles adaptés aux besoins de santé. Là où la logique de marché et la financiarisation entrevoient d’importants profits, il nous faudra nous battre pour imposer des pratiques autres, mettre un terme au siphonnage des ressources publiques et établir des droits d’usage pour les malades. C’est une question de vie ou de mort pour un nombre croissant de personnes dans le monde. Nous risquons davantage à ne rien faire qu’à essayer.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Non seulement les propos de l’autrice sont très clairs et la structure du livre impeccable, mais il n’est en plus pas bien long (136 pages, selon l’éditeur). Sur le fond, il m’a fait penser à de nombreuses reprises au livre L’État entrepreneur de Mariana Mazzucato, que j’ai présenté dans ce billet, mais sur une seule industrie. Je ne peux pas dire que j’en ai appris beaucoup, sauf pour certains aspects précis et pour quelques exemples pertinents, mais il est loin d’être inutile de voir ses connaissances confirmées de la sorte avec des sources fiables. Les recommandations de l’autrice peuvent sembler audacieuses, et, dans le contexte capitaliste actuel, elles le sont, mais, objectivement, elles représentent un minimum face à la situation actuelle déplorable. En fait, même un économiste de centre gauche comme Dean Baker va plus loin (voir le chapitre cinq de ce livre gratuit que j’ai présenté dans ce billet). Autre bon point, les 58 notes, aussi bien des références que des compléments d’information parfois substantiels, sont en bas de page.

Le marché du travail en 2022 au Québec (2)

19 janvier 2023

marché du travail du Québec en 2022Dans mon précédent billet portant sur le taux d’emploi au Québec et au Canada entre 2000 et 2022, on a vu que, malgré les effets du vieillissement de la population et de la pandémie, la performance du marché du travail québécois en 2022 fut tout simplement renversante, avec neuf sommets historiques (en plus de deux deuxièmes rangs) des taux d’emploi sur 12 tranches d’âge. Cela dit, il est toujours préférable de jeter un œil sur d’autres aspects de la question pour avoir une vision plus complète de la performance du Québec sur le marché du travail. Je vais d’abord regarder plus en détail l’évolution de l’emploi au cours des dernières années, puis présenterai quelques caractéristiques de cette évolution.

Forte croissance?

Quand on utilise les estimations de l’Enquête sur la population active (EPA), il faut toujours se méfier en raison de leurs marges d’erreur élevées. Même si ce billet présente surtout des estimations annuelles qui ont des marges d’erreur deux à trois plus faibles que les estimations mensuelles, il est bon de comparer ces estimations avec les données de l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH), car ces dernières n’ont pas de marge d’erreur, provenant d’un recensement des salariés de toutes marché du travail du Québec en 2022_2_1les entreprises à partir de leur liste de paye. Le graphique ci-contre, produit à l’aide des données désaisonnalisées des tableaux 14-10-0223-01 et 14-10-0288-01 de Statistique Canada, compare les estimations de l’emploi salarié de ces deux enquêtes. Comme le niveau d’emploi de ces deux enquêtes n’est pas le même, j’ai fait partir les données à 100 (en divisant chaque donnée de chaque série par l’emploi de janvier 2019) dans les deux cas pour qu’on puisse mieux voir l’évolution relative des deux courbes.

Ce graphique montre que les courbes de l’emploi salarié de l’EERH (ligne rouge) et de l’EPA (ligne bleue) se sont assez bien suivies jusqu’en février 2020, mais que celle de l’ERRH s’est retrouvée systématiquement sous celle de l’EPA d’avril 2020 à août 2021, tout simplement parce que les gens en congé sans solde sont considérés comme en emploi par l’EPA et pas par l’EERH, car ils ne sont pas dans les listes de paye, et que cette situation était beaucoup plus fréquente qu’habituellement durant la période de confinement. Les deux courbes ont recommencé à se suivre de septembre 2021 à mars 2022. Par contre, les données de l’EERH ont surpassé les estimations de l’EPA d’avril à octobre 2022, laissant penser que les estimations de l’emploi de l’EPA ont été dans la partie basse de leur marge d’erreur au cours de cette période (hypothèse que j’ai soulevée dans mes billets mensuels sur le marché du travail, avec celle de problèmes avec la désaisonnalisation). D’ailleurs, on peut voir que les estimations de l’EPA ont augmenté chaque mois entre juillet et décembre 2022, atteignant un taux d’emploi de 61,7 % en hausse importante par rapport aux mois précédents (entre 60,8 % et 61,4 % d’avril à août). Les données de l’EERH ne sont toutefois pas encore publiées pour ces deux mois, mais je ne serais pas surpris que les deux courbes se rejoignent en décembre 2022, leur écart s’étant d’ailleurs grandement réduit en octobre 2022. Cela signifie que la croissance de l’emploi de 2,6 % (ou de 112 000 emplois) en 2022 selon l’EPA est probablement sous-estimée légèrement.

marché du travail du Québec en 2022_2_2Le tableau ci-contre (réalisé à l’aide des tableaux 14-10-0201-01 et 14-10-0027-01), qui compare les taux de croissance selon les estimations de l’EPA et les données de l’EERH, va dans le même sens. On peut en effet voir que le niveau de baisse de l’emploi salarié selon l’EPA (avant-dernière ligne) fut un peu moins élevé que celui de l’EERH (première ligne) en 2020 (-4,8 % par rapport à -7,3 %), que cet écart s’est inversé en 2021 (+5,5 % par rapport à +6,8 %) et que la croissance de l’emploi fut nettement plus élevée au cours des 10 premiers mois de 2022 selon les données de l’EERH (6,1 %) que selon les estimations de l’EPA (3,3 %). Au bout du compte, l’emploi salarié a augmenté de 4,3 % entre 2019 et les 10 premiers mois de 2022 selon les données de l’EERH, mais de 3,4 % selon les estimations de l’EPA, ce qui va dans le sens de ce que montre le graphique. Cette différence est notable, mais quand même pas si importante compte tenu des mouvements opposés observés annuellement, des différences entre les univers des deux enquêtes et les marges d’erreur des estimations de l’EPA. On notera que la croissance globale de l’emploi selon les estimations de l’EPA (deuxième ligne) entre 2019 et les 10 premiers mois de 2022 fut nettement plus faible que celle de l’emploi salarié (1,5 % par rapport à 3,4 %). Cette différence s’explique par la très forte baisse (-11,0 %) de l’emploi autonome (dernière ligne), baisse qui contredit le mythe prétendant que l’emploi autonome gagne en importance lors de récessions, d’autant plus que leur baisse fut aussi plus forte en 2020, au cœur de la récession.

Autres aspects

– le taux de chômage

Le taux de chômage le plus bas des 564 mois pour lesquels Statistique Canada a publié des données depuis janvier 1976 a été observé en novembre 2022 (3,5 % en données non désaisonnalisées et 3,8 % en données désaisonnalisées selon les données du tableau 14-10-0287-01). En données désaisonnalisées, les neuf taux de chômage les plus bas de ces 564 mois ont eu lieu en 2022, ce qui sort d’autant plus de l’ordinaire quand on sait que le plus élevé a été observé en avril 2020 (18,3 % en données non désaisonnalisées et 17,5 % en données désaisonnalisées). On ne sera donc pas surpris de constater que le taux de chômage annuel le plus bas a été enregistré en 2022, avec un taux de 4,3 % en baisse de 1,8 point de pourcentage (6,1 % en 2021, le marché du travail du Québec en 2022_2_3cinquième plus bas), comme on peut le voir dans le graphique ci-contre. Malgré le sommet d’avril 2020, l’année 2020 s’est classée au milieu de ces 47 années (au 23e rang) avec un taux de chômage de 8,9 %, loin des 14,0 % et 14,2 % atteints en 1982 et en 1983.

– l’emploi selon le genre

La pandémie a davantage pénalisé l’emploi des femmes que celui des hommes. En effet, l’emploi a diminué de 4,2 % en 2020 chez les hommes, mais de 5,5 % chez les femmes. Si la reprise de l’emploi en 2021 et 2022 a été un peu plus forte chez les femmes (7,2 % par rapport à 6,6 %), leur emploi avait toujours moins augmenté entre 2019 et 2022 (+1,3 % par rapport à +2,0 %). Comme l’estimation de l’emploi avait augmenté beaucoup plus chez les femmes de 1999 à 2014 (27,9 % par rapport à 14,2 % chez les hommes), mais que ce fut le contraire par la suite (7,0 % par rapport à 8,1 % de 2014 à 2019), il est difficile d’attribuer seulement à la pandémie la plus faible croissance de l’emploi des femmes entre 2019 et 2022. Il sera intéressant de voir au cours des prochaines années si ce revirement est temporaire ou durable, en tenant compte en plus du fait que le rattrapage de l’emploi chez les femmes sera probablement limité à celles âgées de 65 ans et plus, comme mentionné dans le précédent billet.

– l’emploi selon le genre de travail

Alors que l’estimation de l’emploi a augmenté de 1,7 % entre 2019 et 2022 (la hausse de 1,5 % du tableau était pour les 10 premiers mois de 2022), le travail à temps plein (30 heures et plus par semaine) a augmenté de 2,8 % pendant que celui à temps partiel (moins de 30 heures par semaine) a diminué de 2,9 %. Si l’emploi a augmenté de 2,0 % chez les hommes et de 1,3 % chez les femmes, assez étrangement, le travail à temps plein a davantage augmenté chez les femmes (3,4 %) que chez les hommes (2,2 %). À l’inverse, le travail à temps partiel a légèrement augmenté chez les hommes (0,9 %), mais a diminué de 5,1 % chez les femmes. En fait, là aussi, ce n’est rien de neuf, car le travail à temps plein a aussi plus augmenté que le travail à temps partiel de 2017 à 2019 (3,5 % par rapport à -0,4 %). Comme en 2019 et encore plus cette année, je me demande si cette concentration de la croissance de l’emploi dans le travail à temps plein pourrait être une conséquence de la hausse du taux de postes vacants et du bas taux de chômage, ou encore le résultat d’un changement structurel de l’emploi (par exemple, moins d’emplois dans la restauration et plus dans d’autres industries). À suivre!

– les salaires

Selon les estimations de l’EPA tirées du tableau 14-10-0064-01, le salaire horaire moyen a augmenté de 6,2 % en 2022 (de 6,1 % chez les hommes et de 6,4 % chez les femmes), taux légèrement inférieur à l’inflation (6,7 %). Sur 2019, cette hausse fut de 15,2 % (de 14,4 % chez les hommes et de 15,9 % chez les femmes, probablement parce les femmes ont perdu plus d’emplois à temps partiel souvent mal payés, ce qui a fait augmenter leur salaire moyen). Ce taux de 15,2 % est cette fois nettement plus élevé que l’inflation (11,6 % en trois ans). Cette observation va dans le même sens que celle sur la plus forte augmentation du travail à temps plein pour suggérer que la qualité des emplois s’est améliorée entre 2019 et 2022. Notons que les données de l’EERH présentent des hausses salariales semblables selon le tableau 14-10-0222-01, même si un peu inférieures (14,4 % sur trois ans au lieu de 15,2 %).

– l’emploi selon les catégories

Entre 2019 et 2022, l’estimation de l’emploi a augmenté de 3,6 % dans le travail salarié (de 4,2 % chez les hommes et de 3,0 % chez les femmes), alors qu’il a baissé de 11,1 % dans le travail autonome (de 9,8 % chez les hommes et de 13,1 % chez les femmes). Le travail salarié a augmenté de 10,5 % dans le secteur public et de 1,3 % dans le secteur privé, selon les données du tableau 14-10-0027-01. Les tendances entre 2014 et 2019 allaient dans le même sens, mais de façon moins accentuée. En effet, l’estimation de l’emploi dans le travail autonome a augmenté de 3,3 %, soit 2,5 fois moins que dans le travail salarié (8,2 %), hausse mieux partagée entre l’emploi dans le secteur privé (+7,9 %) et dans le secteur public (9,3 %). La croissance moins forte de l’emploi dans le travail autonome, et même son recul depuis 2019, peuvent étonner, car allant à l’encontre de l’imaginaire collectif, mais ce constat ne fait que poursuivre une tendance qui se manifeste depuis le tournant du siècle, le travail salarié ayant augmenté de 23,0 % de 1999 à 2014, hausse trois fois et demie plus élevée que celle du travail autonome (9 %). Au bout du compte, la part du travail autonome dans l’emploi total est passé de 15,4 % en 1999 à 13,1 % en 2019, puis à 11,4 % en 2022, et la part de l’emploi dans le secteur public de 20,1 % en 1999 à 21,9 % en 2019, puis à 23,8 % en 2022, s’approchant de son sommet historique de 24,7 % en 1982. On peut en fait considérer que la hausse de la part de l’emploi dans le secteur public depuis 1999 comme un rattrapage à la suite des compressions et mises à la retraite de la fin des années 1990, et des besoins du secteur de la santé dus entre autres au vieillissement de la population, secteur dans lequel l’emploi a augmenté de 72,4 % depuis 1999. Notons que cette croissance s’est manifestée aussi bien dans le secteur public (+83,7 %) que dans le secteur privé (82,0 %), mais beaucoup moins dans le travail autonome (+18,2 % quand même).

– l’emploi selon la région

Selon les estimations du tableau 14-10-0393-01, la part de la croissance de l’emploi au Québec entre 2019 et 2022 fut nettement plus élevée que leur part de l’emploi en 2019 dans les régions de Montréal (l’île, 70,2 % par rapport à 25,0 %), de Lanaudière (23,3 % par rapport à 5,9 %), de Montérégie (27,8 % par rapport à 18,9 %) et de Laval (13,9 % par rapport à 5,0 %), et nettement moins élevée dans celles de la Capitale-Nationale (-21,2 % par rapport à 9,4 %), de la Côte-Nord et Nord-du-Québec (-8,8 % par rapport à 1,2 %), de la Mauricie (-8,3 % par rapport à 2,8 %) et du Saguenay-Lac-Saint-Jean (-6,3 % par rapport à 3,0 %). Même sur huit ans, soit de 2014 à 2022, la part de la croissance de l’emploi dans la région de Montréal a été beaucoup plus forte que sa part de l’emploi en 2014, soit de 51,5 % par rapport à 23,3 %, et beaucoup plus faible dans celle de la Capitale-Nationale (1,5 % par rapport à 9,5 %), ce qui représente un virage complet avec la tendance observée de 2006 à 2014, alors que la part de la croissance de l’emploi dans la région de Montréal a été beaucoup plus faible que sa part de l’emploi en 2006 (4,4 % par rapport à 24,7 %) et que ce fut l’inverse dans la région de la Capitale-Nationale (15,1 % par rapport à 9,1 %). Notons toutefois que la croissance de l’emploi ne dépend pas que du dynamisme du marché du travail, mais aussi de facteurs démographiques. Par exemple, la croissance de la population adulte fut légèrement plus élevée à Montréal qu’à Laval et qu’en Montérégie, et beaucoup plus que dans la région de la Capitale-Nationale entre 2014 et 2022, mais fut nettement moins élevée à Montréal qu’à Laval et qu’en Montérégie entre 2006 et 2014 et semblable à celle de la Capitale-Nationale. De même, la structure d’âge de la population adulte peut avoir un impact important. Or, Montréal est la région du Québec qui accueille la proportion la plus élevée de personnes âgées de 20 à 64 ans, la plus active sur le marché du travail.

– l’emploi et le chômage selon le statut d’immigrant

On se souvient sûrement de la déclaration malheureuse (euphémisme) de Jean Boulet qui a prétendu lors de la dernière campagne électorale que «80 % des immigrants ne travaillent pas». On sait bien sûr que cette déclaration est fausse. Mais à quel point?

Le fait que la plus forte augmentation de l’emploi ait eu lieu dans l’île de Montréal depuis 2014 suggère que la situation sur le marché du travail de la population immigrante s’est améliorée, puisqu’environ 54 % de la population immigrante habite cette région, selon les données du recensement de 2021. Il vaut de toute façon la peine de regarder cette situation de plus près, notamment pour savoir si elle est encore bien moins bonne pour les immigrant.es que pour les personnes nées au Canada et aussi que pour les immigrant.es du reste du Canada, et, si oui, à quel point.

Le tableau qui suit, tiré du tableau 14-10-0083-01, montre que, si la situation de l’emploi de la population immigrante récente, soit au Canada depuis au plus cinq ans, et totale âgée de 25 à 54 ans (tranche d’âge la plus propice aux comparaisons entre la population immigrante et celle née au Canada, car elles ont des structures démographiques très différentes) ne s’est que légèrement améliorée entre 2011 et 2015 au Québec, elle s’est redressée de façon spectaculaire entre 2015 et 2019 et entre 2019 et 2022. Ainsi, sur les 11,8 points de pourcentage d’amélioration du taux d’emploi de la population immigrante entre 2011 et 2022, 7,0 d’entre eux se sont réalisés entre 2015 et 2019 et 2,5 entre 2019 et 2022, pour un total de 9,5 points sur 11,8, ou 80 % de cette amélioration. Chez les immigrant.es récent.es, ce fut 16,4 des 17,5 points d’amélioration (93 %) qui se sont manifestés entre 2015 et 2022, dont 10,2 ou 58 % entre 2019 et 2022. Si le taux d’emploi des personnes nées au Canada a aussi connu une hausse entre 2011 et 2022, elle fut bien moindre que celle des immigrant.es, récent.es ou non (5,8 points de pourcentage, par rapport à 11,8 et 17,5 points). Il en fut de même pour le taux de chômage, qui est passé de 19,3 % en 2011 à 7,5 % en 2022 chez les immigrant.es récent.es, niveau toujours beaucoup plus élevé que celui des natif.ives (2,8 %), mais en baisse de plus de 60 %. Pour l’ensemble de la population immigrante, le taux de chômage est passé de 12,0 % à 5,4 %, une baisse de 55 %. Notons finalement que la baisse fut aussi importante chez les natif.ives, le taux de chômage étant passé de 5,8 % à 2,8 %, une baisse de 51 %. On voit bien que les immigrant.es sont loin de voler des emplois comme le disait un mythe heureusement disparu depuis longtemps.

marché du travail du Québec en 2022_2_4

Ce constat est majeur. En raison de cette amélioration et aussi de la hausse de plus de 56 % de la population adulte (personnes âgées de 15 ans et plus) immigrante (y compris les résident.es non permanent.es) entre 2011 et 2022, alors que la population adulte native stagnait (baisse de 0,06 %), le nombre d’emplois occupés par des immigrant.es a augmenté de 437 000 entre 2011 et 2022 (ou de 82 %), pendant que le nombre d’emplois occupés par des natif.ives diminuait de 20 000 (ou de 0,6 %). Alors que la population immigrante n’occupait que 13,4 % de l’emploi en 2011, elle en occupait 22,1 % en 2022. Et c’est cet apport que le gouvernement actuel a décidé de limiter.

Cette amélioration a aussi permis de réduire considérablement l’écart entre les taux d’emploi et de chômage des immigrant.es du Québec et ceux des immigrant.es du reste du Canada âgé.es de 25 à 54 ans, comme on peut le voir dans le tableau qui suit.

marché du travail du Québec en 2022_2_5

Ce tableau nous montre que l’écart entre le taux d’emploi au Québec et dans le reste du Canada entre 2006 et 2022 :

  • est passé d’un déficit de 7,9 points de pourcentage à un avantage de 0,1 point chez les immigrant.es, une amélioration de 8,1 points, et qu’environ 64 % de cettte amélioration (soit 5,2 points sur 8,1) s’est réalisé entre 2015 et 2022;
  • est passé de 8,1 à 3,5 points chez les immigrant.es récent.es, une baisse de 4,7 points ou de 57 %, et que la baisse réalisée entre 2015 et 2022 fut encore plus forte (6,1 points), car cet écart s’était creusé entre 2006 et 2015, de 8,1 à 9,6 points;
  • est passé d’un déficit de 1,8 point à un avantage de 3,8 points chez les natif.ives du Canada, une amélioration de 5,6 points, et que 40 % de cette amélioration (soit 2,2 points sur 5,6) s’est réalisée entre 2015 et 2022.

Il nous montre aussi que l’écart entre le taux de chômage au Québec et dans le reste du Canada entre 2006 et 2022 :

  • est passé de 6,5 points de pourcentage à 0,2 point chez les immigrant.es, une baisse de 6,2 points ou de 96 %, et que plus de 60 % de cette baisse (soit 3,8 points sur 6,2) s’est réalisée entre 2015 et 2022;
  • est passé d’un niveau plus élevé de 8,1 points de pourcentage à un niveau moins élevé de 0,2 point chez les immigrant.es récent.es, une amélioration de 8,3 points, et que 88 % de cette amélioration (soit 7,4 points sur 8,3) s’est réalisé entre 2015 et 2022;
  • est passé d’un niveau plus élevé de 1,9 point à un niveau plus bas de 1,3 point chez les natif.ives du Canada, une amélioration de 3,2 points, et que 54 % de cette amélioration (soit 1,7 point sur 3,2) s’est réalisée entre 2015 et 2022.

Même si on entend de plus en plus parler de ce redressement spectaculaire, il demeure que le gouvernement utilise encore des arguments sur la mauvaise intégration des immigrant.es au marché du travail pour justifier sa décision de limiter les seuils d’immigration, alors qu’elle est responsable de plus de 100 % de l’augmentation de l’emploi au Québec entre 2011 et 2022. Ce fut même le cas de plus de 200 % de cette hausse entre 2019 et 2022 (151 100 sur 72 600, l’emploi des natif.ives ayant baissé de 78 500), même si l’immigration a été ralentie durant la pandémie! Dans le contexte actuel de difficultés de recrutement, de niveau élevé de postes vacants et de vieillissement rapide de la population, il est pourtant clair que l’apport de l’immigration est de plus en plus essentiel.

Je vais apporter un bémol à ce portrait qui semble trop beau pour être vrai. Comme le Québec a accepté peu d’immigrant.es en 2020 et en 2021, il y avait moins d’immigrant.es étant au Québec (et dans le reste du Canada) depuis moins de deux ans. La composition des immigrant.es récent.es était donc formée d’une proportion plus grande d’immigrant.es au pays depuis deux, trois et quatre ans, immigrant.es qui ont une meilleure situation sur le marché du travail que les immigrant.es au pays depuis moins de deux ans. Cet effet de composition peut avoir contribué au taux d’emploi relativement élevé de cette population en 2022 et à leur taux de chômage inhabituellement bas. On en saura plus à ce sujet au cours des prochaines années.

Quelques facteurs

J’aurais aimé compléter ce billet avec des données d’autres sources, en analysant par exemple les données sur l’assurance-emploi, les faillites, les ventes au détail, les opérations financières du gouvernement et le PIB, mais comme ce billet commence à être vraiment long et surtout parce qu’il porte en fait sur trois ans (toute la période de pandémie) et que ce serait compliqué d’analyser ces cinq facteurs sur trois ans, je vais en rester là. Je dirai seulement que je les ai regardées et qu’elles vont dans le même sens que les données sur l’emploi que j’ai présentées.

Et alors…

Ce billet a permis d’avoir une perspective plus complète de l’évolution du marché du travail au Québec entre 2019 et 2022, et même depuis le début du siècle, sans perdre de vue que ces mouvements tiennent compte des effets de plus en plus importants du vieillissement de la population. Pour moi, le point saillant de ce billet est l’amélioration spectaculaire de la situation sur le marché du travail de la population immigrante.

Je dis depuis au moins 2018 qu’il serait étonnant que l’augmentation de l’emploi se maintienne au niveau observé depuis environ cinq ans. Pourtant, les sommets historiques des taux d’emploi ne cessent d’être battus. Mon premier réflexe serait de dire que cela sera difficile d’améliorer les sommets atteints cette année, mais je n’ose plus. Cela dit, à moins que la Banque du Canada arrête d’augmenter ses taux et même les réduise d’ici quelque mois, je serais surpris que ces sommets soient augmentés en 2023. Mais, je commence à être habitué de me faire surprendre… En plus, en 2024, rien ne sera impossible!

Migrations

16 janvier 2023

MigrationsAvec son livre Migrations – Grandeur et misère de la vie en mouvement, Sonia Shah, journaliste scientifique, «retrace les déplacements spectaculaires dans le règne animal – comme ceux du célèbre papillon monarque – et explique comment nos ancêtres ont peuplé les coins les plus isolés de la planète, des plateaux tibétains aux îles reculées du Pacifique». Elle «renverse notre regard sur les migrations pour en dévoiler toute la richesse et la beauté».

1. Exode : L’autrice montre que même des espèces réputées sédentaires se déplacent graduellement vers le nord en raison des changements climatiques. Les êtres humains se déplacent tout autant, mais pour des raisons plus diverses, et cela fut toujours le cas, malgré les impressions de sédentarité que bien des gens ont par rapport à leurs origines. L’autrice raconte aussi le parcours de ses parents originaires de l’Inde et de quelques autres migrant.es.

2. Panique : La fin de la guerre froide et de l’apartheid laissait entrevoir l’avenir avec beaucoup d’optimisme au début des années 1990. Mais, pour certaines personnes, ces menaces seraient remplacées par celle des migrations rendues facilitées par les moyens de transport modernes et plus fréquentes en raison des changements climatiques. Ce furent en fait surtout la guerre civile en Syrie et le renversement de dictateurs (comme en Libye) qui ont entraîné une hausse des migrations et la panique (causée souvent par de fausses nouvelles ou par des anecdotes déformées), surtout en Europe, avec l’élection de partis de droite ayant intérêt à discréditer les nouveaux.elles migrant.es, mais aussi aux États-Unis notamment après l’élection de Donald Trump.

3. L’odieux racolage de Linnaeus : Au XVIIIe siècle, il était courant dans les pays colonisateurs de propager des mythes sur les peuples des pays lointains et de nier la nature commune de tous les êtres humains. En Suède, par exemple, Carl Linnæus, ou Carl von Linné, propageait de telles faussetés, notamment sur les Samis (qu’il appelait les Lapons), peuple du nord des pays nordiques dont de la Suède. Croyant à l’immuabilité de la création (il était religieux), il considérait aussi les peuples des autres continents comme des espèces différentes de l’être humain (ce qui plaisait aux colonialistes), mais était contredit à ce propos par bien d’autres naturalistes, dont le comte de Buffon, qui expliquait plutôt avec raison les différences entre les peuples par des migrations. Cela dit, Buffon n’était pas mieux, affirmant que ces migrations entraînaient un processus de dégénérescence (alors qu’il s’agit d’un processus d’adaptation à l’environnement). Et ces idées ridicules ont perduré pendant des décennies…

4. L’hybride mortel : La fin de l’esclavagisme et la forte immigration de la fin du XIXe siècle a changé profondément la composition de la population des villes des États-Unis, en premier lieu de New York, mais aussi de Chicago, de Détroit et de bien d’autres villes. L’autrice montre que les idées racialistes comme celles de von Linné, établissant une hiérarchie entre les êtres humains, ont dominé le monde scientifique occidental même après la publication des travaux de Charles Darwin, jugés peu importants et erronés. L’eugénisme, dont le darwinisme social, gagnait aussi en importance, tellement que le congrès des États-Unis a adopté en 1924 une loi pour limiter l’immigration provenant de certains pays dont la population était jugée inférieure, loi qui a inspiré les nazis allemands.

5. Des zombies suicidaires : L’eugénisme et la vision négative des migrations ont même influencé l’interprétation du célèbre mythe des suicides de lemmings, qui s’est répandu en grande partie en raison d’une scène inventée dans un «documentaire» de Disney. L’autrice raconte d’autres phénomènes de migration animale qui ont bouleversé la vision et les croyances erronées de trop nombreux.euses naturalistes et biologistes au cours du XXe siècle.

6. L’affreux blasphème de Malthus : Si les faits ont donné tort à Malthus, il existe de nombreux exemples de la pertinence de ses thèses sur les famines dues à la surpopulation dans la nature. Cela dit, il faut être prudent quand on tente d’appliquer ces exemples aux êtres humains, prudence dont n’ont jamais fait preuve bien des idéologues pour faire la promotion de leur aversion à l’égard de l’immigration, surtout dans le contexte de l’abolition de la loi limitant l’immigration provenant de certains pays en 1965. Par la suite, les mouvements anti-immigration ont de plus en plus enrobé leur xénophobie d’objectifs supposément environnementaux. Cette stratégie a fonctionné un temps, mais les propos (privés ou publics) des leaders de ces mouvements ont rapidement révélé leur racisme et leurs objectifs véritables, leur faisant perdre de nombreux appuis et attirant au contraire en leur sein des eugénistes et des suprémacistes blanc.hes. L’élection de Donald Trump a revivifié ce mouvement, plusieurs de ses têtes de file obtenant même des mandats officiels au gouvernement.

7. Homo migratio : L’autrice raconte une des plus anciennes migrations de l’être humain, celle du peuplement des îles du Pacifique par les Polynésien.nes, puis explique que la plupart des anthropologues du milieu du XXe siècle étaient convaincu.es que chaque «race» avait évolué séparément. Le développement de la recherche sur l’ADN a mis fin à cette fausse théorie, prouvant au contraire les nombreuses migrations des homos (surtout erectus et sapiens, mais pas uniquement). Cela dit, le consensus scientifique sur l’origine unique de l’être humain et des nombreuses migrations qui ont eu lieu par la suite ne date que du début du XXIe siècle (et, encore là, avec une certaine dissidence encore présente de nos jours), lors de la publication des résultats du Projet génome humain en 2003. Ces migrations ont permis des métissages avec d’autres homos (dont les néanderthalien.nes et les désinovien.nes) qui ont favorisé leur adaptation à des environnements différents de celui de l’Afrique, et même leur transmission aux sapiens qui étaient demeuré.es en Afrique. Peu importe où nous vivons maintenant, nous sommes le résultat de nombreux métissages. Bref, nous ne sommes pas que des homos sapiens, mais aussi et surtout des homos migratio, en fait, comme la plupart des espèces animales et végétales.

8. L’intrus sauvage : La migration des espèces animales et végétales n’est pourtant pas une découverte récente. Charles Darwin a étudié cette question il y a près de 200 ans, même si ses observations furent rejetées à son époque. La découverte de la dérive des continents depuis la Pangée a notamment contribué à retarder l’acceptation de ces observations pour nier les migrations des animaux (car ce serait les continents seulement qui auraient migré!). D’autres scientifiques prétendaient que les espèces qui réussissaient à migrer ne le faisaient pas naturellement, qu’elles étaient (et sont encore) des intrus.es, des espèces envahissantes à éradiquer. Il a fallu attendre la mise en œuvre des technologies GPS pour prouver que bien des espèces bougent beaucoup plus (jusqu’à des centaines de fois plus) que certain.es «expert.es» le pensaient. Et on s’est aperçu que 99 % des intrus.es ou des espèces dites envahissantes contribuent à la biodiversité des milieux où elles arrivent et que seulement 1 % d’entre elles nuisent vraiment à ces milieux.

9. La formule migratoire : L’autrice présente des analyses de biologistes sur les causes et sur l’impact écologique des migrations des animaux. Elle précise ensuite que, parmi toutes les espèces migrantes, l’être humain se distingue. Les raisons de ses migrations passées sont encore obscures et celles d’aujourd’hui variées et pas toujours explicites. Elles montrent que notre corps est bien adapté aux migrations, car il développe ainsi des défenses liées à son nouvel environnement et améliore le capital génétique de l’espèce (je résume grossièrement cette section du livre, comme bien d’autres auparavant) et que la migration, loin d’être un phénomène anormal, est au contraire une caractéristique propre à notre espèce. Si elle s’est réalisée sous un climat relativement stable au cours des derniers millénaires, il risque d’en être bien différent à l’avenir.

10. Le mur : L’autrice aborde dans ce chapitre :

  • les barrières aux migrations, naturelles ou construites par les êtres humains, et les décès qu’elles entraînent, aussi bien chez les êtres humains que chez les animaux, barrières qui ont mené à des disparitions d’espèces dans ce deuxième cas;
  • la multiplication des murs et autres entraves à la migration aux frontières de nombreux pays, même s’ils ne la freinent pas toujours, la rendant plutôt plus difficile et surtout plus meurtrière (et plus payante pour les passeur.euses);
  • les pays européens qui ont en plus construit des barrières administratives encore plus difficiles à contourner que des murs;
  • les raisons qui expliquent (et celles qui n’expliquent pas) que certaines personnes et sociétés sont plus xénophobes que d’autres.

Coda - Un passage sûr : L’autrice raconte l’histoire de réfugiées qu’elle a rencontrées alors qu’elle était bénévole dans un groupe d’entraide aux personnes réfugiées. Elle félicite ensuite les pays qui forment des corridors pour permettre aux animaux de se déplacer en sécurité, tout en soulignant que ces initiatives sont insuffisantes, surtout dans un contexte de réchauffement climatique, et en déplorant qu’elles ne se complètent pas de mesures semblables pour les migrant.es humain.es. Et elle conclut :

«Ou bien nous nous obstinons à y [les migrations] voir une catastrophe, ou bien nous revendiquons notre histoire migratoire et la place de migrant.es que nous occupons dans la nature parmi les oiseaux et les papillons. D’une crise, nous pouvons faire de la migration son contraire : une solution.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Fiou, ce livre ne ressemble vraiment pas à ce à quoi je m’attendais. En fait, ce à quoi je m’attendais s’y trouve, mais tellement plus! Oui, on y parle des migrations humaines actuelles, mais aussi des anciennes et de celles des espèces animales et végétales. Chose certaine, je ne lirai plus jamais de la même façon les articles sur les espèces dites envahissantes. Je demeure bien sûr prudent et sceptique (même si l’autrice est très convaincante), mais je préfère sa vision à celle manichéenne des bonnes espèces locales et des mauvaises espèces étrangères, qu’elles soient végétales, animales ou humaines. Les 522 notes, en très grande majorité des références, mais aussi quelques compléments d’information, sont malheureusement à la fin du livre.

Le taux d’emploi au Québec et au Canada entre 2000 et 2022

12 janvier 2023

marché du travail du Québec en 2022Cela fait trois ans que je n’ai pas publié de billet sur les données annuelles de l’emploi au Québec et au Canada, comme je l’ai fait avec les données de 2016 à 2019. Je compte reprendre cette série et analyser dans ce billet l’évolution du taux d’emploi au Québec par tranche d’âge et selon le genre depuis 2000 et la comparer avec celle du reste du Canada. Pour ce faire, j’utiliserai les données de l’Enquête sur la population active (EPA), surtout celles tirées du tableau 14-10-0327-01 de Statistique Canada.

Au Québec

– précisions

Le principal avantage d’analyser les données annuelles plutôt que les données mensuelles est que les marges d’erreur sont entre deux et trois fois moins élevées, selon les données des tableaux 7.1 et 7.2 du Guide de l’Enquête sur la population active 2020, le plus récent. Il faut aussi retenir que ces marges ne sont pas négligeables et qu’elles sont proportionnellement plus importantes avec les données croisées (par exemple, l’emploi des femmes âgées de 15 à 19 ans).

– les sommets

marché du travail du Québec en 2022_1Le tableau ci-contre montre les taux d’emploi en 2022 pour la population adulte (15 ans et plus) et pour les douze tranches d’âge pour lesquelles l’EPA publie des données, le sommet antérieur de ces taux (qu’il soit le sommet historique ou le deuxième plus élevé lorsque le sommet historique a eu lieu en 2022), l’année au cours de laquelle le sommet antérieur à 2022 a été atteint et le rang des taux de 2022 parmi ceux des 47 ans de la série historique publiée par l’EPA (1976 à 2022).

On peut constater que le taux d’emploi global a été en 2022 le deuxième plus élevé derrière 2019 et ce, malgré un vieillissement de la population important (voir plus loin). Même si ce taux est au deuxième rang par 0,3 point de pourcentage (61,2 % par rapport à 61,5 %), les taux d’emploi dans 8 de 12 tranches d’âge ont atteint un sommet historique en 2022 (celles dont le taux d’emploi est indiqué en caractère gras dans la première colonne et qui ont le rang 1 dans la dernière), le deuxième rang dans trois cas (dont un qui est deuxième seulement en tenant compte du deuxième chiffre après le point, chez les 15-19 ans, ce qui représente une différence statistiquement inexistante) et le troisième dans un cas. En plus, on notera en consultant les deux dernières colonnes que les sommets des quatre tranches d’âge dont le sommet a été atteint avant 2022 l’ont été au cours des cinq dernières années (2019 dans trois cas et 2018). Cette performance est absolument étonnante, encore plus si on tient compte des nombreuses personnes atteintes de la COVID longue qui ne peuvent pas travailler, car inactives.

– l’évolution des taux d’emploi réel et ajusté

marché du travail du Québec en 2022_2Le graphique ci-contre présente l’évolution du taux d’emploi réel au Québec (ligne bleue) en comparaison avec un taux d’emploi ajusté (ligne rouge) calculé à l’aide des taux d’emploi par tranche d’âge de chaque année, mais avec la structure d’âge de 1976, c’est-à-dire si le Québec avait conservé les pourcentages de 1976 de personnes dans chacune des 12 tranches d’âge présentées dans le tableau précédent. Comme le taux d’emploi se calcule sur la population âgée de 15 ans et plus, la structure d’âge de cette population a un impact important sur ce taux. Par exemple, alors que seulement 5,7 % de la population âgée de 15 ans et plus était dans la tranche des 70 ans et plus en 1976, cette proportion atteignait 16,5 % en 2022, proportion 2,9 fois plus élevée! Étant donné que le taux d’emploi de ces personnes est très faible (toujours en bas de 7 % au cours des 47 années analysées, et une seule fois au-dessus de 6 %, soit en 2022 avec 6,7 %), l’augmentation de leur proportion exerce une importante pression à la baisse sur le taux d’emploi global. J’ai emprunté cette présentation qui permet de mieux quantifier l’impact du vieillissement de la population sur l’emploi à un document de Statistique Canada paru en juin 2017 qui utilisait cette méthode avec le taux d’activité canadien (voir le graphique 3 sur cette page). Notons que je l’utilisais aussi avant cela dans le cadre de mon emploi.

On peut voir que l’évolution de la structure d’âge a eu peu d’impact de 1976 à 1997, soit d’au plus 0,51 point de pourcentage au cours de ces 22 années (en 1995), dans un sens comme dans l’autre, puis que cet impact a graduellement gagné en importance pour culminer en 2022 avec une différence entre les deux taux de 9,1 points de pourcentage. Cela montre que si le Québec avait conservé sa structure démographique de 1976 tout en ayant les taux d’emploi par tranche d’âge de 2022, soit ceux présentés à la première colonne du tableau précédent, son taux d’emploi aurait été de 70,3 % plutôt que de 61,2 %. Et cet écart continuera de s’accentuer au cours des prochaines années, quoique cela se produira sûrement plus par une baisse du taux d’emploi réel que par une hausse du taux d’emploi ajusté qui a atteint un niveau (plus de 70 %!) que je croyais inaccessible il y a quelques années. On peut aussi constater avec ce graphique que le taux d’emploi réel du Québec est demeuré relativement stable entre 2003 et 2016 (il est passé de 60,1 % en 2003 à 59,8 % en 2016, avec un sommet de 60,7 % en 2007 et un plancher de 59,5 % en 2014), avant d’augmenter de 1,7 point entre 2016 et 2019 pour atteindre 61,5 %, son sommet historique, de s’effondrer à 58,1 % en 2020 en raison des périodes de confinement dues aux mesures pour contenir la COVID-19, puis de se rétablir à 60,1 % en 2021 et enfin à 61,2 % en 2022, pour une hausse 1,1 point entre 2003 et 2022.

De son côté, le taux ajusté a augmenté de 7,8 points de pourcentage entre ces deux mêmes années (2003 à 2022, de 62,5 % à 70,3 %). Dit autrement, si les taux d’emploi par tranche d’âge étaient demeurés les mêmes depuis 2003, le taux d’emploi global serait passé de 60,1 % à 52,5 %, en baisse de 7,6 points de pourcentage. Notons finalement que la structure d’âge «idéale» fut celle de 1984, surtout en raison de la baisse de la proportion de jeunes âgé.es de 15 à 19 ans (de 14,2 % en 1976 à 10,2 % en 1984) qui ont des taux d’emploi bien moins élevés que les personnes âgées de 25 à 54 ans (d’entre 29 et 45 points de pourcentage selon les années). Si le Québec avait conservé la structure d’âge de 1984 avec les taux d’emploi par tranche d’âge de 2022, le taux d’emploi ajusté serait en 2022 de 70,4 %, plus élevé de 9,2 points de pourcentage que le taux d’emploi réel de 61,2 %.

– par tranche d’âge

Le tableau qui suit présente les taux d’emploi au Québec au cours de quatre années charnières, soit 2000, 2007 (juste avant la récession de 2008-2009), 2019, juste avant la pandémie, et 2022. Les quatre premières colonnes montrent les taux d’emploi globaux (ligne 15 ans et plus), par tranche d’âge et la moyenne non pondérée. Les trois dernières colonnes indiquent les variations des taux d’emploi globaux et par tranche d’âge entre 2000 et 2007, entre 2007 et 2019 et entre 2019 et 2022. On notera que j’ai coloré en vert les cellules qui indiquent une hausse du taux d’emploi et en rouge celles qui en montrent une baisse (4 sur 42).

marché du travail du Québec en 2022_3

  • de 2000 à 2007 : le taux d’emploi global a non seulement augmenté de 2,9 points de pourcentage, mais il a connu une hausse dans les 12 tranches d’âge de ce tableau, cette hausse atteignant même plus de 10 points chez les personnes âgées de 55 à 59 ans. En moyenne (moyenne non pondérée en fonction de l’importance relative de chaque tranche), la hausse fut de 5,3 points de pourcentage par tranche d’âge, hausse nettement plus élevée que celle du taux d’emploi global (3,1 points). Cet écart illustre l’ampleur des conséquences sur le taux d’emploi du vieillissement de la population entre ces deux années et nous indique à quel point on ne peut pas se fier aux variations du taux d’emploi global pour analyser correctement la situation de l’emploi et son évolution.
  • de 2007 à 2019 : on peut voir que le taux d’emploi a dans ce cas aussi augmenté dans les 12 tranches d’âge (dont une hausse de plus de 14 points chez les 60 à 64 ans), mais en 12 ans au lieu de sept. En moyenne, la hausse du taux d’emploi dans les 12 tranches d’âge a atteint 5,8 points de pourcentage, même si le taux d’emploi global a peu augmenté (hausse de 0,8 point). Cet écart illustre aussi l’ampleur des conséquences sur le taux d’emploi du vieillissement de la population entre ces deux années.
  • de 2019 à 2022 : dans le contexte actuel, il est intéressant de montrer l’évolution du taux d’emploi au cours de la pandémie. Le constat est étonnamment positif. En effet, si le taux d’emploi global a légèrement reculé entre ces deux années, il a augmenté dans 9 des 12 tranches d’âge et n’a diminué que dans trois d’entre elles (en comptant la quasi-égalité chez les 15 à 19 ans). Encore une fois, la hausse moyenne du taux d’emploi de 1,0 point par tranche d’âge jure avec la baisse globale de 0,3 point. On doit commencer à deviner que cet écart s’explique par le fort vieillissement de la population…

– selon le genre

marché du travail du Québec en 2022_4_hf

Le tableau ci-haut présente l’évolution du taux d’emploi selon le genre et les tranches d’âge entre 2000 et 2022. Il illustre très clairement la forte hausse de la présence des femmes sur le marché du travail. Ainsi, pendant que le taux global d’emploi des hommes demeurait stable entre 2000 et 2022, et cela même si ce taux a augmenté dans les 12 tranches d’âge pour une hausse moyenne de 8,8 points par tranche d’âge (illustrant, on commence à s’en douter, le vieillissement de la population), ce taux augmentait de 6,7 points chez les femmes, faisant diminuer l’écart du taux d’emploi entre les femmes et les hommes de plus de 50 % (de 13,2 à 6,5 points). Encore mieux, on peut aussi observer que le taux d’emploi des femmes a augmenté dans toutes les tranches d’âge (pour une hausse moyenne énorme de 15,3 points par tranche d’âge) et même de plus de 24 points dans trois d’entre elles, soit celles des femmes âgées de 50 à 64 ans, ce qui a fait plus que doubler le taux d’emploi des femmes âgées de 60 à 64 ans, de 17,5 % à 44,2 %, évolution spectaculaire en seulement 22 ans. De même, les taux d’emploi des femmes âgées de 65 à 69 ans et de 70 ans et plus ont plus que quintuplé, passant respectivement de 2,9 % à 16,5 % et de 0,8 % à 4,2 %. On notera aussi que le taux d’emploi des femmes en 2022 était rendu plus élevé que celui des hommes dans les deux tranches d’âge les plus jeunes (15 à 24 ans). Par contre, comme cette différence s’observe beaucoup plus chez les étudiant.es (écart de 9,1 points de pourcentage en 2022) que chez les non-étudiant.es (écart de 0,5 point), selon le tableau 14-10-0081-01, et aussi beaucoup plus chez les 20-24 ans (+14,7 points) que chez les 15-19 ans (+4,6), on peut se demander si cet avantage en est vraiment un, puisqu’il reflète peut-être le plus grand besoin des femmes que des hommes d’avoir un emploi pour pouvoir poursuivre leurs études. Il serait certainement intéressant de creuser cette question.

La dernière colonne montre que le taux d’emploi des femmes a augmenté plus fortement que celui des hommes dans 10 des 12 tranches d’âge (de plus de 14 points de pourcentage dans deux tranches), les deux seules où il a moins augmenté étant chez les personnes âgées de 65 ans et plus. Étant donné que la hausse de la présence des femmes sur le marché du travail commencée il y a environ 40 ans chez les femmes âgées de 15 à 24 ans n’a pas encore atteint ces tranches d’âge (voir ce billet, même s’il commence à dater), il est fort probable que le taux d’emploi des femmes âgées de 65 ans et plus augmentera plus que celui des hommes du même âge d’ici quelques années.

Le Québec et le reste du Canada

Ayant constaté la forte hausse du taux d’emploi des Québécois et surtout des Québécoises au cours des 22 dernières années, on peut se demander si ce phénomène s’est aussi observé dans le reste du Canada et, si oui, s’il fut de la même ampleur.

– par tranche d’âge

marché du travail du Québec en 2022_5_Q-RdC

Le premier constat que nous permet de faire le tableau qui précède est que l’écart du taux d’emploi entre la population adulte du Québec et celle du reste du Canada s’est grandement amoindri au cours des 22 dernières années. Alors qu’il était de 4,6 points de pourcentage en 2000 (57,8 % par rapport à 62,4 %), il n’était plus que de 0,5 point en 2022 (61,2 % et 61,7 %). Cet écart a donc diminué de près de 90 %. Une autre façon de présenter ce changement majeur est de souligner que les taux d’emploi du reste du Canada étaient plus élevés que ceux du Québec dans les 12 tranches d’âge en 2000, alors que ces derniers étaient rendus plus élevés dans les 9 tranches d’âge les plus jeunes en 2022! Notons que ce n’est pas nécessairement un bon signe d’avoir un taux d’emploi plus élevé dans les trois tranches d’âge supérieures, soit chez les personnes âgées de 60 ans et plus, car cela peut montrer une plus grande difficulté à prendre une retraite décente. Cela dit, il est bon d’éliminer les barrières à l’emploi pour que ces personnes puissent faire le choix de travailler ou pas.

Le tableau nous montre aussi que le taux d’emploi a augmenté au Québec dans toutes les tranches d’âge, d’une moyenne de 12,1 points de pourcentage, tandis que ce taux diminuait dans les 2 tranches d’âge les plus jeunes dans le reste du Canada pour une hausse moyenne de «seulement» 5,2 points (même si le taux global a diminué de 0,7 point, ce qui montre que les autres Canadien.nes vieillissent aussi!). La dernière colonne nous montre que la hausse du taux d’emploi fut plus élevée au Québec que dans le reste du Canada dans les 12 tranches d’âge.

– par tranche d’âge selon le genre

Les deux tableaux qui suivent montrent que la différence de croissance du taux d’emploi entre le Québec et le reste du Canada de 2000 à 2022 fut nettement plus importante chez les femmes que chez les hommes. Chez les femmes, la hausse fut tellement plus élevée au Québec (6,7 points de pourcentage) que dans le reste du Canada (1,0 point) qu’elle a transformé un retard de 5,5 points de pourcentage (51,3 % par rapport à 56,8 %) en un avantage de 0,2 point (58,0 % par rapport à 57,8 %). Chez les hommes, l’écart a aussi diminué de façon appréciable, soit de près de 70 %, passant de 3,7 points (64,5 % par rapport à 68,2 %) à 1,2 (64,5 % par rapport à 65,7 %), alors que le taux d’emploi des hommes du reste du Canada a baissé de 2,5 points de pourcentage pendant que celui des hommes du Québec restait stable.

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Ces tableaux montrent aussi que le taux d’emploi des femmes au Québec devançait en 2022 celui des femmes du reste du Canada dans les neuf tranches d’âge les plus jeunes, alors qu’elles traînaient de l’arrière dans les 12 tranches d’âge en 2000. Si les services de garde à contribution réduite ont sûrement joué un rôle important dans ce revirement (voir notamment ce billet), on voit bien que d’autres facteurs ont dû jouer. Chez les hommes, le taux d’emploi des Québécois était plus élevé que celui des hommes du reste du Canada en 2022 dans huit de ces neuf tranches d’âge (les plus jeunes), mais de beaucoup moins. Pour les hommes, cela a aussi représenté une amélioration importante, car eux aussi se faisaient dominer dans les 12 tranches en 2000.

Effet du vieillissement de la population au Québec et au Canada

Pour comparer les effets du vieillissement de la population au Québec avec ceux du reste du Canada, j’ai fait des calculs semblables à ceux illustrés dans le premier graphique de ce billet, mais cette fois pour estimer ces effets entre 2000 et 2022 pour le Québec et le reste du Canada. J’ai donc calculé quel aurait été le taux d’emploi global au Québec et dans le reste du Canada si leur population adulte avait gardé la même structure d’âge qu’en 2000 et ai calculé le taux d’emploi global que cela aurait donné. Ainsi, le taux d’emploi global au Québec serait en 2022 de 69,0 % au lieu de 61,2 %, soit plus élevé de 7,8 points de pourcentage. Au lieu d’avoir augmenté de 3,4 points entre 2000 et 2022, cette hausse aurait été de 11,2 points. Notons que ces différences seraient très semblables chez les hommes (7,9 points) et chez les femmes (7,7 points). Le même calcul nous indique que le taux d’emploi global du reste du Canada aurait été en 2022 plus élevé de 4,8 points si la structure d’âge de sa population adulte était restée la même qu’en 2000, soit un effet nettement moins élevé qu’au Québec (7,8 points). L’impact sur le taux d’emploi du vieillissement de la population fut donc environ 63 % plus important au Québec que dans le reste du Canada (7,79 – 4,77 = 3,02 et 3,02 / 4,77 = 63 %) entre 2000 et 2022. D’ailleurs, si le Québec avait eu la structure d’âge du reste du Canada en 2022 et avait conservé les taux d’emploi de ses tranches d’âge, son taux d’emploi global aurait été de 63,2 %, plus élevé de 2,0 points que son taux réel (61,2 %) et même de 1,5 point que celui du reste du Canada (61,7 %). Cela montre à quel point il faut être prudent quand on compare les taux d’emploi globaux dans le temps et entre des territoires comme les provinces canadiennes.

Et alors…

Avec la stagnation du taux d’emploi global, on peut ne pas réaliser à quel point la situation de l’emploi au Québec s’est améliorée au cours des 22 dernières années et que cette amélioration fut bien plus impressionnante que dans le reste du Canada. Même si cette amélioration est due à de nombreux facteurs, les deux principaux sont sans contredit la hausse du niveau de scolarité de la population et la plus grande présence des femmes sur le marché du travail, là où l’amélioration au Québec s’est le plus distinguée de celle du reste du Canada. Sauf pour la mise sur pied des services de garde à contribution réduite et peut-être du régime québécois d’assurance parentale, les décisions politiques ont eu peu d’impact sur cette amélioration. Ces facteurs ont permis de plus que compenser les effets importants du vieillissement de la population entre 2000 et 2022, période au cours de laquelle le taux d’emploi global est passé de 57,8 % à 61,2 %, malgré un effet négatif de 7,8 points de pourcentage dû au vieillissement qui s’est ajouté à celui d’environ 1,4 point entre 1976 et 2000.

Alors que la pandémie de COVID-19 n’est pas terminée et que ses effets retirent encore des gens sur le marché du travail, notamment en raison de la COVID longue et de la peur d’attraper cette maladie, cette performance est tout simplement renversante. D’ailleurs, les taux d’emploi de novembre et décembre 2022 en données désaisonnalisées ont été encore plus élevés que la moyenne de 2022 et même que celle de 2019 (61,7 % dans les deux cas), ce qui laisse penser que ce taux d’emploi pourrait encore augmenter en 2023, si la politique monétaire de hausse des taux d’intérêt mise en œuvre par la Banque du Canada se calme un peu. Comment le Québec a-t-il pu présenter une telle performance dans ce contexte et même établir des sommets historiques de taux d’emploi dans huit des 12 tranches d’âge? C’est une des questions auxquelles je tenterai de répondre la semaine prochaine dans le deuxième billet que je consacrerai au bilan de l’emploi au Québec en 2022.

Le bruit

9 janvier 2023

NoiseAvec leur livre Noise – pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter, Daniel Kahneman, Olivier Sibony et Cass R. Sunstein montrent «que le bruit exerce des effets nocifs dans de nombreux domaines : médecine, justice, protection de l’enfance, prévision économique, recrutement, police scientifique, stratégie d’entreprise… » et proposent «des solutions simples et immédiatement opérationnelles pour réduire le bruit dans nos jugements et prendre de meilleures décisions».

Introduction – Deux types d’erreurs : Les auteurs expliquent la différence entre souffrir d’un biais cognitif et être sujet au bruit (noise en anglais et, semble-t-il, en France, mais seulement pour le titre!), ce qui n’exclut pas qu’une personne peut subir les deux. Si l’existence et la nature des biais sont relativement bien connues et documentées, celles du bruit ne font justement pas de bruit. Ils donnent ensuite quelques exemples de bruit, puis présentent les objectifs et la structure de ce livre.

Première partie – Détecter le bruit

1. Crime et châtiment : Les auteurs analysent la diversité des sentences pour des crimes semblables (avec dans certains cas des écarts énormes), parfois par les mêmes juges.

2. Un bruit systémique : Les auteurs analysent la diversité des primes établies par les souscripteur.trices des sociétés d’assurances et de la valeur des dommages évaluée par les expert.es en sinistres. Ils font ensuite la distinction entre la variabilité indésirable et la diversité souhaitable, et expliquent le concept d’accord illusoire qui est une conséquence de l’inaudibilité du bruit.

3. Les décisions singulières : Si le bruit peut se faire voir quand on compare des décisions, il est encore plus invisible pour les décisions singulières pour lesquelles il n’y a pas de comparaisons possibles. Les mesures pour réduire le bruit sont toutefois les mêmes dans les deux cas.

Deuxième partie – Votre esprit est un instrument de mesure

4. Questions de jugement : Les questions de jugement professionnel se caractérisent par une «anticipation de désaccord limité». Qu’il y ait des désaccords entre expert.es est normal, mais pas trop. Les auteur.es font ensuite la distinction entre les variabilités interindividuelles (entre plusieurs personnes) et intra-individuelles (une même personne dans des moments différents), et entre des jugements prédictifs vérifiables et invérifiables. Ils abordent finalement les jugements évaluatifs (comme les sentences du premier chapitre, le recrutement de personnel, la correction de thèses de doctorat, la note attribuée à un film, etc.).

5. Mesurer l’erreur : Les auteurs présentent une méthode pour «mesurer les contributions respectives du biais et du bruit à l’erreur».

6. L’analyse du bruit : Les auteurs analysent deux types de bruit (le bruit de niveau, c’est à dire l’écart par rapport à la moyenne dans un cas, et le bruit de pattern, c’est-à-dire par rapport à la différence entre les cas) et les facteurs qui les expliquent dans les sentences pour des crimes semblables et différents (16 cas-types) au cours d’une expérience tenue auprès de 208 juges aux États-Unis. Ils ajoutent que cette expérience ne permet pas d’évaluer le bruit occasionnel (voir le chapitre suivant) ni les biais racistes, de classe ou autres relatifs aux personnes mises en accusation.

7. Le bruit occasionnel : Le bruit occasionnel peut venir d’un grand nombre de situations qui font en sorte que le jugement d’une même personne sur un même sujet peut varier. Cela dépend en premier lieu de l’humeur, mais aussi du stress et de la fatigue, de l’état de santé, d’événements inattendus, de la météo, du moment de la journée, des jugements qu’elle vient de poser (quoiqu’il s’agisse ici plus d’un biais cognitif que de bruit), du fonctionnement de notre cerveau, etc. Ce bruit est difficile à mesurer par des expériences comme celle du chapitre précédent, car les personnes se souviendront de leur décision précédente et éviteront de la modifier. Mais d’autres méthodes dans d’autres types de jugements le permettent, comme nous l’expliquent les auteurs avec quelques exemples.

8. Les groupes et le bruit : Le bruit dans les jugements produits par des groupes est encore plus préoccupant que celui provenant de jugements individuels, car ces jugements sont un des moyens de réduire le bruit de jugements individuels grâce à la sagesse des foules. Pourtant leur bruit est parfois encore plus important, notamment en raison de l’influence sociale (dont la cascade informationnelle et la polarisation de groupe) qui peut se manifester dans une foule de domaines allant des arts à la politique. En fait, la sagesse des foules fonctionne mieux quand les décisions se prennent sans connaître celles des autres, sinon, cela peut devenir l’inverse.

Troisième partie – Le bruit dans les jugements prédictifs : Les auteurs expliquent le pourcentage de concordance et sa relation avec le coefficient de corrélation, outil que les auteurs utiliseront fréquemment dans les prochains chapitres.

9. Jugements et modèles : Les auteurs expliquent la différence entre des prévisions basées sur le jugement et celles basées sur des modèles. Les deuxièmes, les prévisions mécaniques, sont les plus efficaces. Ils abordent aussi l’illusion de validité et la plus grande efficacité des modèles de jugements que des jugements qu’ils imitent (car ils respectent les processus de ces jugements, mais sans bruit).

10. Le silence des formules : Comme les modèles et les algorithmes sont plus efficaces que le jugement humain, car exempts de bruit, il est important de bien les comprendre. Dans cette optique, les auteurs présentent diverses formes de modèles, des plus simples aux plus complexes, et mentionnent quelques raisons qui expliquent que nous soyons réticents à les utiliser.

11. L’ignorance objective : Les gens sont en général fiers de leurs intuitions et surestiment leurs résultats quand ils les utilisent. En plus, ils tiennent rarement compte de l’ignorance objective, soit sur des facteurs qui ne font pas partie des informations qu’ils détiennent ou qu’ils ne peuvent pas connaître (dont l’incertitude de l’avenir). Les auteurs ajoutent qu’on ne devrait pas se désoler du fait que des prévisions lointaines sont erronées, mais éviter d’en faire. Les modèles de ce genre ne sont d’ailleurs pas meilleurs.

12. Dans la vallée des Choses Normales : L’impression de comprendre des événements que nous n’avons pas pu prévoir est une autre forme d’ignorance objective. Cette impression vient souvent de la confusion entre des corrélations et causalités. Les auteurs montrent la fausseté de cette impression en donnant des exemples de la difficulté de prévoir des trajectoires de vie à partir de bases de données pourtant très détaillées, car tellement de choses inattendues (ou pas «normales») peuvent se passer. Comme ces événements ne sont pas rares, on peut avoir l’impression par après qu’ils étaient prévisibles. Mais, il y a tellement de possibilités qu’on ne peut pas toutes les prévoir.

Quatrième partie – D’où vient le bruit

13. Heuristiques, biais et bruit : Les opérations heuristiques sont produites par la pensée rapide et intuitive, le système 1 (voir ce livre et les deux billets que je lui ai consacrés), qui, bien que pratique et souvent efficace, est sujet aux biais cognitifs. Les auteurs présentent quelques-uns de ces biais, puis montrent comment ils peuvent produire du bruit.

14. Équivalences : On peut établir des équivalences d’intensité entre des sujets complètement différents, comme le talent d’un chanteur et la hauteur d’un édifice. Cette aptitude est utile, mais peut engendrer des problèmes de cohérence et des biais, comme le montrent les auteurs.

15. Échelles : Les auteurs expliquent qu’il est important de bien comprendre les échelles d’évaluation avant de se prononcer sur l’intensité qu’on accorde à un sujet ou à un événement. Ils donnent des exemples de leur mauvaise utilisation, ce qui engendre un niveau de bruit très élevé.

16. Patterns : À l’aide d’exemples de prévisions faites à partir d’éléments incohérents, les auteurs expliquent les sources et les caractéristiques des erreurs et du bruit de pattern en les opposant aux erreurs et au bruit occasionnels.

17. Les composantes du bruit : Les auteurs passent en revue les analyses des chapitres précédents pour préciser les sources des erreurs de jugement : les biais et le bruit systémique (qui ont en moyenne un poids assez égal sur l’erreur), lui-même divisé en bruit de niveau et en bruit de pattern (qui pèse en général davantage que le bruit de niveau), et ce dernier divisé en bruit de pattern stable et en bruit occasionnel (qui pèse en général moins, car pas toujours présent). Ils expliquent ensuite ces différences de poids et les facteurs qui font en sorte qu’on se préoccupe trop peu du bruit.

Cinquième partie – Améliorer les jugements

18. De meilleurs juges pour de meilleurs jugements : Les «meilleur.es» juges sont les juges qui sont le moins sujet.tes aux bruits et aux biais. Les auteurs présentent les qualités qui permettent à ces juges et à d’autres expert.es d’être les «meilleur.es».

19. Réduction des biais et hygiène de la décision : Les auteurs donnent des exemples des mesures et stratégies pour réduire les biais et le bruit.

20. Police scientifique – le séquencement de l’information : L’identification des empreintes digitales n’est pas une science exacte, mais un jugement. Comme tout jugement, il comporte son lot de biais et de bruit et peut mener à des erreurs importantes souvent en raison d’idées préconçues. Il est toutefois possible d’atténuer ces biais et ce bruit notamment grâce au séquencement de l’information.

21. Prévision – L’agrégation et la sélection : Le bruit et les biais sont au maximum chez les prévisionnistes. S’il y a de bons moyens de les réduire ex post (par des agrégations de prévisions, comme des moyennes de prévisionnistes), il est plus difficile d’agir en prévention, ce qui serait préférable. Les auteurs montrent que, s’il est possible de former des prévisionnistes, la sélection des personnes qui possèdent au départ les qualités recherchées est la mesure qui a plus de succès.

22. Médecine – les directives : Il y a aussi beaucoup de bruit dans les diagnostics des médecins et dans les traitements qu’ils proposent. Les auteurs analysent les mesures prises par le corps médical pour réduire ce bruit, notamment avec des directives.

23. Évaluation de la performance – le choix de l’échelle : Dans ce type de jugement, qui est souvent détesté autant par les personnes qui sont évaluées que par celles qui évaluent, le bruit est vraiment assourdissant et il peut être dû à toutes les catégories de bruits (niveau, pattern et occasionnel). Les mesures pour atténuer ce problème en créent souvent d’autres, dont de la lourdeur et de l’inefficacité, mais l’utilisation d’échelles précises d’évaluation semble être la moins mauvaise selon bien des études.

24. Recrutement – la structuration des jugements complexes : Ce type de jugement ressemble au précédent, mais avec encore moins de repères précis et une évaluation de la réussite effectuée avec une méthode elle aussi basée en bonne partie sur le jugement (l’évaluation de la performance) des personnes retenues (on ne sait rien des personnes rejetées). En plus, si cet exercice est fortement influencé par les biais des recruteur.trices, le bruit de pattern lié à leurs préférences est dominant. Les auteurs décrivent ensuite en détail la méthode de structuration des jugements complexes comme mesure permettant de réduire ce bruit, méthode trop complexe pour que je puisse la résumer ici.

25. Le protocole d’évaluations intermédiaires : L’analyse de ce protocole permet d’approfondir celle du chapitre précédent sur les avantages de structurer des jugements, surtout complexes. D’ailleurs, l’exemple choisi par les auteurs est l’utilisation de ce protocole dans une décision d’un conseil d’administration sur l’acquisition d’une autre entreprise en décomposant l’étude des critères d’évaluation pour les aborder un par un de façon indépendante pour éviter que l’étude d’un critère influence celle des autres. Cette méthode est un exemple d’hygiène de la décision, concept brièvement abordé au chapitre 19.

Sixième partie – Le bruit optimal

26. Les coûts de la réduction du bruit : La première objection aux mesures de réduction du bruit est qu’elles sont coûteuses et nécessitent d’investir plus de temps aux jugements, notations ou décisions, pour des avantages qui sont souvent considérés comme mineurs (puisqu’on sous-estime en général l’ampleur du bruit) ou inexistants, et qui peuvent parfois l’être, tout dépendant du domaine et des mesures. Les auteurs analysent ensuite les avantages et désavantages de l’utilisation d’algorithmes.

27. Une affaire de dignité : Une autre objection aux mesures de réduction du bruit est qu’elles peuvent porter atteinte à la dignité humaine, reproche auquel il faut bien sûr accorder beaucoup d’attention. Des directives peuvent aussi ne pas s’adapter à l’évolution des valeurs de la société, être trop faciles à contourner, être trop ou pas assez précises, ne pas laisser place à l’innovation et à la créativité, etc. En fait, elles doivent être adaptées à leur sujet et être bien conçues.

28. Des règles ou des principes : Selon la situation et les enjeux auxquels elle fait face, une organisation peut aussi bien avoir intérêt à adopter des règles fixes ou des principes, en acceptant dans ce deuxième choix la présence d’au moins un peu de bruit. Les auteurs donnent quelques exemples des conséquences du choix entre des règles (et le type de règles) et des principes.

Synthèse et conclusion – Prendre le bruit au sérieux : Les auteurs reviennent sur leurs principaux constats, ce qui nous permet de mieux voir le portrait général de leur approche qui, en découpant les sujets par tranches, pouvait étourdir. Ils concluent que, même si sous-estimé, le bruit est un problème important et qu’il est traitable.

Épilogue – Moins de bruit : Les auteurs imaginent un monde dans lequel le bruit est réduit. Cela permettrait des économies importantes, mais surtout «d’améliorer la santé publique, de rendre la justice plus équitable, et de manière générale de prévenir de nombreuses erreurs évitables».

Annexes : Ces trois annexes développent sur la façon de conduire un audit du bruit, sur une liste de vérification utile pour observer une décision et sur les façons de corriger les prévisions intuitives.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire, mais avec moins d’enthousiasme que Système 1, système 2 – Les deux vitesses de la pensée, même si ces deux livres se complètent bien. D’une part, ce livre est moins bien structuré que le précédent, notamment parce que quelques chapitres proviennent de textes publiés auparavant de façon indépendante et qui ne se lient pas de façon fluide aux autres. Cela entraîne plusieurs répétitions ainsi que des retours fréquents sur des sujets déjà abordés, comme on a peut-être pu le remarquer en lisant ce billet. Un des auteurs (Kahneman) a dit lui-même dans une entrevue que ce livre est prématuré, mais qu’il a tenu à le publier parce qu’il n’a pas 20 ans à consacrer à ce sujet, comme il aurait aimé et dû le faire (il a 88 ans…). Cela dit, ce livre nous en apprend énormément sur un phénomène auquel on n’accorde en général pas assez d’importance. En fait, il permet de conceptualiser des phénomènes bien connus (qui ne sait pas que les entrevues d’embauches, les évaluations du travail, la notation d’examens ou les sentences des juges sont souvent inéquitables?) et de leur donner un nom, ce qui est déjà beaucoup. Si les auteurs exagèrent quand ils parlent d’un phénomène inconnu, il est vrai qu’on imagine difficilement qu’il est possible de corriger ces situations et qu’on fait rarement le lien entre ces phénomènes qu’on associe trop à des anecdotes indépendantes alors qu’ils sont systémiques. Par ailleurs, j’ai bien aimé que chaque chapitre se termine par un résumé de ses faits saillants. J’ai aussi bien aimé la conclusion qui permet de faire le lien entre les chapitres qui pouvaient parfois sembler décousus. Finalement, je déplore le fait que les 425 notes, surtout des références, mais aussi des compléments d’information parfois substantiels, sont à la fin du livre.

Jeanne express : L’emploi en décembre aux États-Unis et au Québec

7 janvier 2023

Jeanne express L’emploi en décembreJ’avais prévu ne pas analyser ici les données sur l’emploi de décembre, mais je ne peux pas me retenir de commenter deux de ces données, une aux États-Unis et l’autre au Québec.

États-Unis

Dans mes derniers billets sur le marché du travail aux États-Unis, dont celui sur les données de novembre, je me suis posé beaucoup de questions (comme bien d’autres économistes) sur les fortes différences entre les variations de l’emploi des deux enquêtes dont le Bureau of Labor Statistics (BLS) publie les données chaque mois. Je mentionnais entre autres l’écart «d’un peu plus de 1,4 million ou de 0,9 point de pourcentage» en comparant les variations de l’emploi entre novembre 2021 et 2022 entre les données de l’Establishment Survey (ES) et celles de la Household Survey (HS) ajustées selon les définitions de l’ES. Or, entre décembre 2021 et 2022, l’écart des variations de l’emploi entre ces deux sources est passé de 1,4 million en novembre à seulement 260 000, écart plus bas de plus de 80 %! Cela s’explique par plusieurs facteurs, mais le plus important est la croissance de l’emploi de 717 000 selon la HS et même de 826 000 selon les données de la HS ajustées selon les définitions de l’ES, alors que cette croissance ne fut «que» de 223 000 selon l’ES, une différence de plus de 600 000 emplois. Les deux autres facteurs expliquant cette forte baisse ont été les différences de croissance entre les deux enquêtes entre novembre et décembre 2021 et la révision des données désaisonnalisées ce mois-ci.

On doit aussi souligner que la forte hausse de l’emploi selon les données de la HS a fait baisser le taux de chômage à 3,5 %, le taux le plus bas depuis 53 ans! Cela n’empêche pas un des fondateurs de Home Depot de déclarer que «Plus personne ne veut travailler!»! Dans ses jobs de marde, c’est possible, maintenant que les travailleur.euses ont le choix d’occuper des emplois mieux payés ou plus agréables ailleurs, quoiqu’il reste quand même 500 000 personnes (qu’Home Depot appelle bien sûr ses «associates») qui travaillent pour cet employeur en Amérique du Nord…

Québec

Les manchettes de ce matin (elles ont heureusement changé dans le cours le la journée) insistaient beaucoup sur la hausse du taux de chômage au Québec (de 3,8 % à 4,0 %, une hausse en fait de 0,15 point de pourcentage), alors qu’il avait baissé pour l’ensemble du Canada (de 5,1 % à 5,0 %, ou de 5,4 % à 5,3 % dans le reste du Canada, à un niveau toujours plus élevé de 1,3 point par rapport à celui du Québec). On disait moins que l’augmentation de 7500 personnes en chômage au Québec est essentiellement due à la hausse de 10 000 personnes dans la population active, qui a fait augmenter le taux d’activité de 0,1 point à 64,3 % (ce qui est une bonne nouvelle), ni que la marge d’erreur à 95 % de la variation mensuelle du nombre de personnes en chômage est de 27 800, soit 3,7 fois plus que la variation de 7 500 chômeur.euses. Comme non-événement, c’est dur de faire mieux!

Et alors…

C’est tout!