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La guerre culturelle des conservateurs québécois

30 mai 2016

conservateurs québécoisSous la direction de Francis Dupuis-Déri et Marc-André Éthier, La guerre culturelle des conservateurs québécois regroupe six textes sur le thème, on le devinera, des différentes formes de conservatisme présentes au Québec.

Introduction – Ah ! que la guerre culturelle est jolie! : Francis Dupuis-Déri et Marc-André Éthier retracent les différentes formes de conservatisme au Québec et leur influence sur les débats publics. Ils donnent en exemple l’utilisation d’anecdotes isolées, comme la supposée interdiction de souhaiter Joyeux Noël (exagération qu’on a aussi déjà entendue aux États-Unis), pour détourner l’attention de la population des problèmes socio-économiques bien réels qui demanderaient pourtant bien plus d’attention. Ils présentent ensuite ce qu’ils appellent le réseau d’influence des conservateurs au Québec, «un faisceau de relations souples, d’affinités intellectuelles qui mène à des collaborations, voire des amitiés». Je vous laisse le plaisir le découvrir les noms qu’ils associent à ce réseau… Dans ce contexte, la droite et la gauche peuvent certainement être considérées comme des adversaires politiques.

Les auteurs poursuivent en définissant le conservatisme. Avec leur définition (que je ne présenterai pas ici, car je ne pourrais pas rendre ses nuances), on peut même trouver des conservateurs de gauche (des progressistes-conservateurs?😉 ). Ils distinguent de nombreuses formes de conservatisme (identitaire, moral, économique, populiste, libertarien, etc.) qui ont en commun (sauf les progressistes) de critiquer la gauche et de lui attribuer la responsabilité de tout ce qui ne fonctionne pas à leur goût (je simplifie…). Ils donnent ensuite de nombreux exemples de la tendance des conservateurs de se considérer comme des victimes de la gauche qui chercherait à les faire taire alors qu’ils occupent des tribunes privilégiées…

Comme il se doit, l’introduction se termine en présentant le contexte de la création de ce livre (un colloque sur la question) ainsi que chacun des textes le composant.

Première partie – L’histoire du conservatisme

1 – Cartographie politique de la droite au Québec : évolution et ruptures : Frédéric Boily remonte au début du XXème siècle pour pouvoir retracer l’évolution de la droite au Québec. L’Église n’était jamais loin de cette idéologie, au moins jusqu’en 1960. Si le conservatisme moral s’est graduellement effacé pour laisser la place au conservatisme économique et néolibéral, imitant les tendances initiées par Reagan et Thatcher, il n’est jamais disparu complètement. Incarné dans les années 1960 par le Crédit social, il l’est davantage maintenant par quelques individus comme Jean Tremblay. Cela dit, le conservatisme moral ou religieux est beaucoup moins présent de nos jours, plus ou moins remplacé par le conservatisme identitaire.

2 – Réflexions féministes autour du conservatisme du Québec : Denyse Baillargeon se rappelle les grandes déclarations des promoteurs de la charte dite des valeurs québécoises sur la primauté du concept de l’égalité entre les hommes et les femmes au Québec. Pourtant, en plus du fait que cette égalité se fait toujours attendre, l’histoire du Québec montre que les Québécois furent longtemps en retard de ce côté. Elle poursuit avec de nombreux exemples de droits refusés aux femmes sous le prétexte du maintien des valeurs canadiennes-françaises : droit de vote, égalité juridique, droit de recevoir un salaire et surtout de le gérer, égalité de traitement en cas d’adultère, entrée dans des tavernes, avortement, etc. En plus, elles subissaient des pressions sociales et religieuses leur rendant difficiles : la contraception, la pratique des sports (!), l’accès aux études supérieures et à bien des professions, etc. Malgré plusieurs avancées, les mouvements nationalistes des années 1950 et 1970 ont aussi eu des réflexes antiféministes, souvent basés sur la «nécessité» démographique (encourageant les femmes à procréer davantage…). L’auteure aborde ensuite la «nouvelle sensibilité» nationaliste «qui s’est donnée comme mandat de revaloriser l’héritage canadien-français traditionnel en vue de raviver la ferveur nationaliste». Les femmes n’ont qu’à refréner leur «égoïsme émancipateur» diront même certains adeptes de cette «sensibilité»… L’auteure conclut en soulignant l’hypocrisie de ces personnes qui se servent maintenant de leur crainte de l’autre pour tout d’un coup considérer l’égalité entre les hommes et les femmes qui n’existe toujours pas comme une valeur de base de la société québécoise.

Deuxième partie – La bataille de l’enseignement de l’histoire

3 – Notre maître le passé ? Le projet critique de l’histoire sociale et l’émergence d’une nouvelle sensibilité historiographique : Martin Petitclerc décrit l’évolution des approches adoptées par les historiens pour analyser l’histoire sociale au Québec ainsi que les conflits entre les partisans de ces différentes approches. Plus récemment, l’émergence de la «nouvelle sensibilité» historique vise plutôt à critiquer toutes ces approches portant sur l’histoire sociale. Les tenants de cette nouvelle sensibilité reprochent notamment «à l’histoire sociale d’avoir glorifié le projet modernisateur de la Révolution tranquille, d’avoir mis sous le tapis les nombreux échecs qui lui étaient associés et, surtout, d’avoir été incapable de rendre compte du riche univers de sens que constituait la tradition catholique canadienne-française». Ils trouvent aussi incorrect d’appliquer les valeurs actuelles à des événements qui se sont passés alors que les valeurs étaient bien différentes, ce qui représente pour eux un manque de respect envers nos ancêtres. L’auteur conclut en rejetant ces reproches, mais en demeurant ouvert à débattre sur des façons différentes d’aborder l’histoire sociale, pourvu qu’on ne la rejette pas d’emblée.

4 – Cris et chuchotements. La citoyenneté au cœur de l’enseignement de l’histoire au Québec :
Marc-André Éthier, Jean-François Cardin et David Lefrançois mentionnent d’entrée de jeu que l’enseignement de l’histoire a été critiqué dans bien des pays et que dans tous ces pays un courant visait à se servir de cet enseignement à des fins identitaires, pour vanter la culture d’une ethnie de ces pays. Ils retracent ensuite les nonbreux changements apportés à l’enseignement de l’histoire du Québec au secondaire au cours des quelque 50 dernières années. Chaque changement a fait l’objet de nombreux débats et le résultat a toujours été critiqué, aussi bien à droite qu’à gauche. Cela dit, même si exprimée différemment dans toutes ces versions, «la formation à la citoyenneté est depuis longtemps la pierre d’assise – et d’achoppement – de l’enseignement de l’histoire au Québec».

Les auteurs poursuivent en relatant les débats entourant les changements au cours d’histoire du secondaire implanté en 2006 et modifié légèrement quelques années plus tard. Ils prennent position contre les tenants de la « nouvelle sensibilité» en affirmant par exemple que «les grands personnages ne sont pas les seuls véritables protagonistes du changement social». Ils soulignent également la faiblesse des arguments de ces nationalistes conservateurs qui n’hésitent pas à déformer le contenu de ce cours pour mieux l’attaquer. Ils concluent que la position des nationalistes conservateurs sert bien les élites actuelles qui s’attaquent à nos services publics en faisant dévier l’attention de la population sur des chimères identitaires (j’interprète un peu…).

Troisième partie – Le conservatisme de gauche

5 – Le conservatisme de gauche. Pas antiféministe, mais… : Francis-Dupuis-Déri s’attaque dans ce texte au conservatisme de gauche, principalement à sa propension à critiquer ou à donner des leçons aux féminismes. «Critiques du libéralisme, les conservateurs de gauche proposent pour y faire face de favoriser une certaine cohésion sociale par une attitude respectueuse envers des institutions à partir desquelles il serait possible de fonder un «monde commun» et une résistance efficace. Il s’agira de valoriser, selon les auteurs, la nation et l’État, un parti, l’Université, voire la famille». S’il frappe souvent juste, certains de ses arguments m’ont paru faibles et d’autres nébuleux, même après trois ou quatre lectures…

6 – La révolte complice. Le conservatisme de gauche et l’héritage du Printemps étudiant : Mathieu Jean examine le traitement critique fait de la grève étudiante de 2012 par un conservateur de gauche assumé, Éric Martin. Il se penche sur quatre aspects de cette critique :

  • la transcendance : en s’attaquant à la symbolique (ou à la transcendance) de l’État et de ses institutions, le mouvement étudiant les aurait selon Martin affaiblis faisant le jeu des néolibéraux que cet affaiblissement réjouit;
  • les identités particulières : sans la rejeter, Martin semble trouver que la défense des droits des femmes et des minorités (notamment comprise dans le manifeste de la CLASSE de 2012) dilue la lutte globale contre le néolibéralisme;
  • la question nationale : Martin est aussi insatisfait que la CLASSE ait refusé de trancher sur la question nationale;
  • l’État, la démocratie, les mouvements sociaux et les institutions : Martin considère que, en contestant le rôle de l’État, les mouvements sociaux affaiblissent l’État et ses institutions (cette démonstration est semblable pour ne pas dire identique à celle sur la transcendance).

J’ai préféré ne pas aborder les arguments de l’auteur, car j’aurais trop peur de les dénaturer en les résumant. Il poursuit en montrant que sa vision du néolibéralisme est bien différente de celle de Martin. Comme moi (et ce depuis longtemps), il ne voit pas l’État comme un rempart au néolibéralisme, car il peut très bien être et est trop souvent son allié en lui fournissant les outils de son développement.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? J’hésite à recommander la lecture de ce livre, même si j’ai trouvé la plupart de ses textes intéressants. J’ai particulièrement apprécié les deux premiers, car présentant certains aspects originaux de l’histoire du Québec. Les deux suivants m’ont permis de mieux comprendre les enjeux entourant les débats sur les cours d’histoire du secondaire, enjeux que je ne trouvais pas très clairs. Je suis toutefois demeuré un peu plus froid face aux deux derniers, les arguments des auteurs, même si dans l’ensemble bien menés, me semblant quelques fois un peu forcés. Alors, même si je ne regrette pas du tout de l’avoir lu, je suis resté quelque peu sur ma faim dans la dernière partie du livre. Je pense aussi qu’une conclusion aurait permis de lier les différents sujets qui y sont abordés.

Les escrocs

28 mai 2016

escrocs

«Lorsqu’on attend quarante minutes un autobus à moins 20 degrés Celsius, c’est à cause des paradis fiscaux. Lorsqu’un hôpital met un an et demi à procéder à une intervention chirurgicale pourtant cruciale, c’est à cause des paradis fiscaux. Lorsque s’effondre un viaduc faute d’entretien, lorsque ferme un centre d’aide aux toxicomanes, lorsqu’une commission scolaire abolit son programme d’aide aux élèves en difficulté (…) c’est à cause des paradis fiscaux.»

Ainsi commence Une escroquerie légalisée – précis sur les «paradis fiscaux» de Alain Deneault. Même si on pourrait craindre qu’un gouvernement comme le nôtre préfère baisser les impôts plutôt que d’améliorer les services publics s’il récupérait les sommes perdues dans les paradis fiscaux, il est indéniable que le manque à gagner dû à l’évitement fiscal contribue à nuire à nos services publics. Et c’est encore plus vrai dans les pays en développement.

1 – Ce que l’on sait : Dans ce chapitre, l’auteur montre l’ampleur des sommes en jeu. Il précise ensuite les facteurs qui caractérisent les «paradis fiscaux» : l’absence d’imposition, les lois complaisantes, le secret bancaire et l’absence d’activité économique. Chacune des législations de complaisance (terme qu’il préfère à «paradis fiscaux» pour des raisons qu’il explique clairement) a sa spécialité propre : zones franches, ports francs, paradis bancaires et réglementaires par type d’industrie (même pour les pourriels et les paris sportifs!), blanchiment d’activités criminelles, etc. «Il ne s’agit donc pas de paradis «fiscaux» où l’on prend des libertés par rapport aux institutions fiscales, en inscrivant ses fonds hors de portée des autorités, mais de législations où le capital trouve ses aises pour évoluer hors de toutes contraintes juridiques». L’auteur présente par la suite quelques facteurs qui expliquent la création puis l’essor de ces législations de complaisance.

2 – Cinq conséquences graves : Voici ces cinq conséquences :

  • des pertes fiscales par milliards de dollars : l’auteur présente les estimations les plus fiables des pertes fiscales des pays dues à l’utilisation des législations de complaisance, même s’il sait bien que ces estimations ne peuvent que sous-estimer l’ampleur de ces pertes;
  • un affaissement de l’État : non contents de perdre ces recettes, la plupart des États diminuent en plus le taux d’imposition des entreprises et leur offrent plus de subventions et de crédits d’impôt s’imaginant en vain pouvoir concurrencer les législations de complaisance en se transformant eux-mêmes en paradis fiscaux;
  • des emprunts à des institutions financières que l’État n’impose plus : c’est clair!
  • une augmentation ou une introduction de la tarification : idem;
  • la mise à mal du service public : l’auteur présente les principales compressions de services publics en se basant sur le contenu d’un site Internet créé par l’Institut de recherche et d’information socio-économiques (IRIS). Il conclut en montrant que ces compressions sont un effet direct de l’idéologie néolibérale : on détourne le rôle de l’État du service aux citoyens vers le service aux entreprises.

3 – Le biais idéologique : L’auteur montre dans ce chapitre que tous ces cadeaux faits aux entreprises bénéficient rarement aux citoyens des États qui leur remettent ces cadeaux. Ils servent plutôt à favoriser la financiarisation de l’économie et la délocalisation des emplois, trop souvent dans des zones franches (même le gouvernement du Québec songe à en créer). L’auteur en donne de très nombreux exemples, tous à l’avantage des entreprises et des plus riches. Quand une loi les rebute, les entreprises embauchent une armée de lobbyistes pour la faire changer, et ça fonctionne trop souvent.

4 – Le blanchiment par le langage : Pour leurrer le public, on utilise une terminologie trompeuse pour parler de la création d’entités dont le seul but est l’évitement fiscal : fiducies, associations caritatives (qui ne travaillent qu’au seul bien de leur propriétaire), investissements directs à l’étranger (dont le montant est établi sous la seule foi des entreprises qui déclarent ces sommes, comme l’avoue candidement Statistique Canada), etc.

5 – Qui a dit: «C’est légal»? : La terminologie trompeuse s’applique aussi à ce qu’on appelle des lois. Évidemment, quand on adopte des lois pour tout rendre légal, tout devient légal. Or, l’objet de bien des lois adoptées dans les législations de complaisances ou portant sur ces législations est justement de retirer l’application d’autres lois (du travail, fiscales, environnementales, etc.) des transactions et activités liées à l’évitement fiscal. Sous le couvert d’accords sur l’échange de renseignements fiscaux, on légalise en fait ce qui était illégal. «Les pratiques d’évitement sont devenues légales parce qu’on n’a jamais adapté la loi au contexte de la mondialisation financière et industrielle, quand on n’a pas tout bonnement rendu légales des pratiques d’évitement qui ne l’étaient pas (…)».

L’auteur poursuit en démontrant que, même comme province, le Québec a la possibilité d’adopter des lois et de signer des ententes qui ne respectent pas nécessairement celles signées par le Canada, car ces dernières ne touchent que le fonctionnement fiscal de l’impôt fédéral, pas celui de l’impôt provincial.

Conclusion : En plus de revenir sur certains thèmes abordés plus tôt, l’auteur souligne quelques initiatives récentes, comme celle de l’OCDE pour lutter contre «l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices des entreprises (soit le BEPS, pour Base Erosion and Profit Shifting)», initiative que j’ai décrite plus en détail dans ce billet. Tout en soulignant qu’il s’agit d’un pas dans la bonne direction, l’auteur se désole de son manque de précision et d’obligations pour les signataires. Il présente plutôt des mesures qui permettraient vraiment de reprendre le contrôle de la situation, entre autres par la création d’une «entité fiscale mondiale» qui pourrait collecter les impôts dus et les répartir entre les pays où les entreprises transnationales effectuent vraiment des activités. En s’abstenant d’adopter des mesures de ce type, nos gouvernements semblent préférer faire subir les effets de l’austérité à la population qu’ils sont censés servir…

Postface – Paradis fiscaux, source d’inégalités croissantes : Denise Byrnes, directrice générale d’Oxfam-Québec, approfondit le lien entre les recettes des États perdues dans les paradis fiscaux et la croissance des inégalités, ainsi qu’avec le manque de services publics ou leur dégradation, dont les pires effets se font sentir dans les pays pauvres. Elle s’indigne avec raison de voir tant de richesse concentrée entre si peu de personnes qui ne savent même pas quoi faire de leur richesse alors que les besoins de la multitude sont si grands.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre, très court (moins de 100 pages de texte, même en comptant la postface), contient l’essentiel de ce qu’il faut savoir sur les législations de complaisance, leur variété, les tactiques utilisées pour éviter de payer de l’impôt et les solutions qui fonctionneraient vraiment pour mettre fin aux abus de leurs utilisateurs. Tout un investissement!

L’emprisonnement aux États-Unis (2)

25 mai 2016

prisonJe poursuis dans ce billet la présentation du document du Council of Economic Advisers du bureau du président des États-Unis intitulé Economic perspectives on incarceration and the criminal justice system (Perspectives économiques de l’emprisonnement et le système de justice pénale) que j’ai commencée la semaine dernière. Mon premier billet portait sur le contexte historique et les caractéristiques des personnes emprisonnées, alors que ce deuxième se concentrera sur les perspectives économiques de l’emprisonnement et sur ses conséquences sociales.

Perspectives économiques

«Du point de vue économique, l’objectif d’un système de justice pénale efficace est de maximiser la sécurité des citoyens et de réduire les activités criminelles tout en limitant ses coûts directs et indirects pour les individus, les communautés et l’économie.»

À cet objectif purement économique, les auteurs ajoutent des objectifs sociaux, comme la réadaptation et la marque de la désapprobation sociale de certains comportements qui doivent être punis de façon équitable. Sans nier que la justice pénale doit aussi tenir compte de considérations humanitaires et de justice sociale, les auteurs consacrent cette section à ses aspects économiques, dans un cadre de coûts-avantages. J’ai tendance à ne pas raffoler de ce genre de calculs, mais, avec ses précautions, cette analyse peut fournir certains éléments qui s’ajoutent aux considérations humanitaires et de justice sociale. D’ailleurs, les auteurs mentionnent d’entrée de jeu que les coûts associés à la criminalité ne se limitent pas à des pertes pécuniaires directes, telles que des biens volés ou détruits, mais aussi à la douleur, à la souffrance, aux traumatismes, à la peur et à la diminution de la qualité de vie.

L’emprisonnement et la réduction de la criminalité : Contrairement à ce que prétendent certains économistes néoclassiques, comme Gary Becker, à l’effet que l’emprisonnement a «la capacité de réduire la criminalité par la dissuasion et la neutralisation», les études empiriques montrent que l’augmentation d’un niveau d’emprisonnement comme celui qu’on observe aux États-Unis a peu d’effet sur la criminalité, et de moins en moins. En effet, les personnes qui s’ajoutent à la population carcérale ont en général un risque bien moins élevé de poser des gestes criminels si elles sont laissées en liberté que celles qui en font déjà partie. Les estimations de l’impact de l’emprisonnement aux États-Unis varient beaucoup d’une étude à l’autre, mais arrivent à la conclusion qu’une hausse de 10 % du nombre de personnes emprisonnées réduirait la criminalité d’au plus 2 %, souvent bien moins. De même, un allongement de 10 % de la durée d’emprisonnement (pour des offenses similaires) ferait diminuer le taux d’arrestation d’au plus 0,5 %. Certaines études arrivent même à la conclusion que les sentences plus longues font augmenter la probabilité de récidive et que la détention des mineurs fait augmenter la criminalité (d’environ 25 %). On explique ces résultats par le fait que les personnes emprisonnées développent souvent des contacts criminels dans leurs lieux de détention.

Présence policière et criminalité : L’embauche de plus de policiers serait beaucoup plus efficace pour réduire la criminalité que l’emprisonnement. Une hausse de cette embauche de 10 % ferait ainsi diminuer la criminalité de 3 % à 10 % (selon les études et le type de criminalité). Cet effet ne résulterait pas d’un changement dans le taux d’arrestation, mais s’expliquerait essentiellement par la dissuasion.

Autres facteurs influençant la criminalité : Les auteurs mentionnent d’autres facteurs influençant la criminalité bien davantage que l’emprisonnement :

  • l’amélioration des possibilités d’emploi;
  • la hausse des salaires, surtout pour les emplois peu ou pas spécialisés (une hausse de ces salaires de 10 %, par exemple en rehaussant le salaire minimum, ferait diminuer la criminalité de 10 % à 20 %);
  • les investissements en éducation (une hausse de 10 % du taux d’obtention d’un DES ferait diminuer le taux d’arrestation de 9 %), même au niveau préscolaire;
  • les programmes d’emplois d’été pour les jeunes (une expérience a montré une baisse de 10 % de la criminalité des jeunes);
  • etc.

prison2-1Coût des dépenses gouvernementales dans le système de justice : Le graphique ci-contre montre l’évolution des principales dépenses gouvernementales dans le système de justice des États-Unis. En tout, ces dépenses réelles en dollars de 2015 ont augmenté de 74 % entre 1993 et 2012. Les plus importantes (47 % du total) ont été consacrées aux forces policières, le système carcéral arrivant deuxième avec 30 % des dépenses et celui de la justice fermant la marche avec 22 % des dépenses. Les auteurs notent que ces dépenses varient énormément par État, passant de 407 $ par habitant en Indiana à 1408 $ dans le District de Columbia (ville de Washington).

Ce graphique peut toutefois donner une fausse impression. En effet, même si les dépenses consacrées aux forces policières sont les plus élevées dans le système de justice des États-Unis, elles sont proportionnellement plus basses de 35 % que celles observées dans prison2-2200 pays et territoires du monde, comme le montre bien le graphique ci-contre. À l’inverse, le ratio de personnes emprisonnées y est quatre fois plus élevé (de 301,5 %) et celui d’agents des services correctionnels 2,5 fois plus élevé (de 154,2 %). Les auteurs ajoutent que les États-Unis offrent proportionnellement moins d’aide juridique aux personnes qui n’ont pas les moyens de se payer des avocats. En conséquence, 11 % des dépenses pour le système carcéral des États-Unis sont consacrées à emprisonner des personnes qui n’ont simplement pas les moyens de payer leur caution, alors que le coût d’un emprisonnement varie de 14 000 $ à 60 000 $ par année-personne.

Conséquences sociales

L’emprisonnement n’entraîne pas que des coûts directs, déjà disproportionnés par rapport à leur effet sur la criminalité, mais aussi tout un lot de coûts indirects, pas toujours quantifiables de façon précise :

  • la probabilité qu’une famille tombe dans la pauvreté augmente de 38 % quand le père est emprisonné;
  • environ 70 millions de personnes ont un casier judiciaire aux États-Unis, soit près du tiers de la population adulte; or, avoir un casier judiciaire empêche l’accès à un grand nombre d’emplois, que ce soit par réglementation ou en raison d’une politique des employeurs, dont la majorité (70 %, selon une étude) effectuent des vérifications des antécédents criminels;
  • au bout du compte, une personne avec un dossier criminel a une probabilité 50 % inférieure d’être convoquée à une entrevue pour un emploi, et cette proportion passe à 60 % quand la personne est noire;
  • prison2-3le graphique ci-contre montre un bel exemple de discrimination intersectorielle, soit une discrimination dont l’impact augmente encore plus quand plus d’un facteur discriminatoire est présent; ici un Noir sans dossier criminel a une probabilité 20 % inférieure qu’un Blanc sans dossier criminel de se faire convoquer à une entrevue (31-25 = 6, 6/31 = 19,4 %), mais un Noir avec un dossier criminel a une probabilité 55 % inférieure de se faire convoquer à une entrevue qu’un Blanc avec un dossier criminel (22-10 = 12, 12/22 = 54,5 %);
  • une personne qui a été emprisonnée gagne entre 10 % et 40 % qu’une personne jamais emprisonnée ayant les mêmes caractéristiques (âge, scolarité, etc.);
  • la mortalité est plus forte en prison, surtout dans celles qui sont surpeuplées;
  • les agressions sexuelles sont proportionnellement des milliers de fois plus fréquentes en prison, encore plus pour les femmes que pour les hommes, et plus de la moitié de ces agressions proviennent du personnel de ces établissements (!);
  • dans certains États, l’accès au logement social et à d’autres programmes sociaux (comme les bons alimentaires) est réduit ou même aboli;
  • dans la plupart des États, on ne peut pas avoir de permis de conduire si on a été reconnu coupable de certains crimes;
  • prison2-4environ la moitié des personnes emprisonnées ont des enfants; en conséquence de la hausse du taux d’emprisonnement, de plus en plus d’enfants ont un parent en prison (voir le graphique ci-contre); 1 % des enfants blancs ont un parent en prison, par rapport à 7 % des enfants noirs et 2 % des enfants hispaniques;
  • les enfants qui ont des parents emprisonnés ont plus souvent un comportement asocial et agressif et des problèmes de santé mentale, décrochent plus souvent de l’école et auront un taux de chômage plus élevé à l’âge adulte;
  • les habitants des quartiers pauvres où il y a le plus de personnes emprisonnées perdent plus souvent confiance au gouvernement et aux institutions de la justice (les auteurs donnent comme exemple quelques villes, dont bien sûr Ferguson).

Les coûts et avantages des politiques de justice pénale

Pour établir les coûts et avantages des politiques de justice pénale, les auteurs comparent l’impact de ces politiques sur la réduction du coût de la criminalité avec leur coût direct pour le gouvernement ainsi qu’avec le coût des autres conséquences de l’emprisonnement (décrites dans la section précédente). La plupart des études concluent, comme mentionné auparavant, que les investissements dans l’embauche de plus de policiers et en éducation, sont de loin les plus efficaces, et les arrestations et l’emprisonnement, les moins efficaces. Par exemple, une étude a conclu qu’un projet-pilote en Californie de remplacement de peines d’emprisonnement par des mises en liberté sur parole à 27 000 personnes a fait augmenter le coût de la criminalité de 11 783 $ (j’adore la précision de ce résultat!) par prisonnier (surtout en raison de l’augmentation du nombre de vols d’automobiles), mais a fait diminuer le coût pour l’État de 51 889 $, pour un gain de 40 106 $, soit plus de 1 milliard $ (27 000 x 40 106 $ = 1,083 milliard $) au total.

Une autre étude a calculé le coût d’embauche de policiers pour sauver une vie. Cela coûterait 309 000 $ pour sauver une vie, alors que ces mêmes économistes évaluent la valeur d’une vie entre 1 et 10 millions $ (…). Une autre étude estime que l’investissement nécessaire pour faire augmenter le nombre de titulaires d’un DES s’élèverait à environ 6000 $ par personne, que cet investissement ferait diminuer le coût de la criminalité d’entre 1170 $ et 2100 $, et qu’il ferait augmenter les revenus d’une vie de 160 000 $ par personne ainsi aidée. Finalement, une autre étude est arrivée à la conclusion qu’une hausse du salaire minimum de 7,25 $ à 12,00 $ de l’heure d’ici 2020 (c’est dans quatre ans…) ferait diminuer la criminalité de 3 % à 5 % et ferait donc diminuer les coûts du système d’entre 8 et 17 milliards $. Voilà bien une donnée à retenir dans le cadre de la campagne actuelle visant une hausse importante du salaire minimum!

Les auteurs concluent que, non seulement l’embauche de plus de policiers, l’augmentation des investissements en éducation et la hausse du salaire minimum sont plus efficaces que l’emprisonnement en termes uniquement financiers, mais qu’ils élimineraient bien des conséquences personnelles et sociales de la criminalité et de l’emprisonnement, en plus d’améliorer les conditions de vie de millions de personnes. Dans ce sens, disent-ils, le système actuel a besoin d’une réforme majeure.

Et alors…

Je déteste en général les études qui reposent trop sur l’évaluation monétaire de phénomènes sociaux. L’évaluation de la valeur d’une vie me rebute encore plus. Mais, cette étude dose bien ce genre d’évaluation et la prise en compte des facteurs humains et sociaux. En plus, dans ce cas, cette évaluation monétaire amène une autre conclusion qui me plaît : même en utilisant des arguments utilitaristes propres au néolibéralisme, on n’en sort pas, les politiques «tough on crime» sont iniques à la fois humainement et utilitairement. Pourquoi alors tant de personnes les appuient-elles?

Sauver les médias

23 mai 2016

sauver_les_médias

Sauver les médias Capitalisme, financement participatif et démocratie de Julia Cagé propose des solutions pour… sauver les médias! On verra dans ce billet si ces solutions se tiennent et peuvent atteindre leurs objectifs.

Introduction – Pour une nouvelle gouvernance : Même s’il n’y a jamais eu plus de médias et de plateformes d’information, ceux-ci n’ont jamais été aussi faibles. La qualité de l’information laisse à désirer et le financement est de plus en plus difficile. L’auteure précise que la baisse des revenus des médias a commencé bien avant l’arrivée d’Internet, la part des recettes publicitaires dans les journaux sur le PIB ayant commencé à diminuer dès 1956 aux États-Unis! Cela dit, cette tendance s’est nettement accélérée au cours des dernières années. L’auteure, rejetant le modèle de financement basé sur les riches mécènes qui en viennent à contrôler l’information ou sur l’actionnariat, propose un nouveau modèle de société de média qui donne le contrôle à la fois aux lecteurs et aux artisans des médias.

1. L’âge de l’information? : Si l’information est un bien public, on ne doit pas en donner la responsabilité à l’État, ni au secteur privé à but lucratif. L’information ne provient pas seulement des médias, mais aussi du secteur de l’éducation supérieure et des autres établissements de recherche. Par contre, ce sont les médias qui s’assurent de la plus grande part de la diffusion de ces informations au grand public. Et ce sont les journalistes qui s’assurent de vérifier cette information, de la mettre en contexte, de la commenter et de la publier.

Pendant ce temps, le nombre de journalistes diminue dans presque tous les pays occidentaux et stagne dans les autres. Cette baisse n’est pas due en premier lieu à une diminution du nombre de médias, mais à celle du nombre de journalistes par média, et ce, dans un contexte où une bonne partie de ces journalistes doivent travailler exclusivement pour la version Internet de ces médias. Cela laisse de moins en moins de journalistes pour creuser l’information ou pour présenter une couverture complète de l’information. La hiérarchisation des informations à diffuser gagne donc en importance et ce sont souvent les informations régionales qui sont laissées de côté.

2. La fin des illusions : La première illusion dont l’auteure voit la fin est celle de la publicité. Censée rendre les médias indépendants des pouvoirs politiques, elle les rend dépendants d’un autre pouvoir, celui de l’argent. En plus, comme la part des revenus des médias provenant de la publicité plonge depuis plus de 50 ans, cette dépendance n’assure même plus leur viabilité. La deuxième illusion est celle de la concurrence. L’industrie de l’information se caractérise par une forte proportion de coûts fixes. C’est le premier exemplaire qui coûte cher à produire, pas les suivants. Cette caractéristique incite les propriétaires à faire diminuer la concurrence et à favoriser la convergence des médias et, lorsque ce n’est pas interdit, une convergence croisée (journaux, radios et télé). L’importance croissante d’Internet contre un peu cette tendance, mais elle demeure inquiétante pour la démocratie. Par contre, le niveau de fréquentation de ces sites est aussi une illusion. Les journaux parlent des millions de visites sur leur site (alors que les visiteurs ne font la plupart du temps que survoler les articles sur lesquels ils arrivent), mais ces millions de visites rapportent bien peu, sauf si le site est réservé à des abonnés, ce qui est le modèle que favorise l’auteure.

L’auteure aborde ensuite l’aide gouvernementale à la presse. Là, elle reproche plus le type d’aide que son ampleur (d’ailleurs, une enquête récente, «préparée à la demande de la Fédération nationale des communications (FNC)», montre que cette aide est 10 fois plus importante en France qu’au Québec). Il demeure que cette partie du livre m’a moins intéressé, car très axée sur la situation de l’aide en France. Elle poursuit en s’attaquant pour finir à l’illusion d’un nouvel âge d’or financé par l’achat de journaux par des milliardaires. Elle craint bien sûr que ces achats rendent les journaux encore plus dépendants du pouvoir de l’argent, le plus grand danger étant la succession, alors que les descendants n’ont pas nécessairement des intentions aussi «pures» que les fondateurs. Je ne peux qu’approuver.

3. Un nouveau modèle pour le XXIème siècle : L’objectif de cette dernière partie du livre est de «proposer un nouveau modèle économique et juridique pour les médias du XXIème siècle, un statut innovant de «société de médias» au croisement de la société par actions et de la fondation». L’auteure souligne à nouveau que le premier objectif des médias est «la fourniture d’un bien public», soit «une information de qualité, libre et indépendante, indispensable au débat démocratique, et non la maximisation du profit et le versement de dividendes à leurs actionnaires». Dans cette optique, la société par actions cotée en Bourse est donc à rejeter.

L’auteure analyse ensuite les avantages et désavantages (en termes d’organisation et de fiscalité) de diverses formes juridiques : fondations, coopératives, organismes sans but lucratif et d’autres qui n’ont pas, à ma connaissance d’équivalents au Québec. Même si cette lecture est un peu aride, l’auteure explique bien les particularités de chacune de ces formes. Elle en arrive finalement à sa proposition qui jumellerait trois formes juridiques, pour les différentes fonctions d’un média. Encore là, j’ignore si ces formes seraient applicables au Québec. Ce qu’il est important de retenir, c’est qu’un tel jumelage permet de garantir «sur le long terme, l’indépendance des entreprises de presse». Elle poursuit en définissant un peu mieux sa société des médias, mais en ajoutant qu’on doit aller sur un site Internet pour obtenir plus de détails et pour pouvoir simuler son modèle de sociétés avec différents paramètres.

Conclusion – Capitalisme et démocratie : Cette courte conclusion ne vise qu’à apporter quelques arguments supplémentaires pour mettre de l’avant sa société de médias.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? À moins d’apprécier vraiment les livres sur le sujet, je ne le conseille pas. J’ai lu récemment quelques livres qui présentent bien mieux le cul-de-sac dans lequel les médias sont maintenant acculés. Sa solution est bien technique et exige finalement une augmentation de l’aide l’État. Est-ce une bonne solution? J’ai de la difficulté à associer une forme juridique à une solution globale d’un problème bien plus fondamental. Cela dit, sa solution ne pourrait pas nuire!

Le Québec reçoit-il plus qu’il ne donne au fédéral ? (2)

21 mai 2016

québec-CanadaJ’ai publié il y a plus de cinq ans un billet au même titre que celui-ci, portant sur les dépenses du gouvernement fédéral au Québec par rapport aux recettes qu’il en reçoit. Ce billet est encore aujourd’hui un des plus consultés de ce blogue (il est le troisième plus vu des quelque 800 billets que j’y ai écrits, avec environ 20 000 visionnements), même si les données que j’y ai analysées datent de 2008. Devant cette popularité, j’ai pensé à de nombreuses reprises à le mettre à jour, mais pour ce faire, il aurait fallu qu’il y ait des données plus récentes! Or, la série de données que j’ai utilisée pour ce billet a pris fin avec les données de 2009. Comme ajouter une année de données n’aurait eu à peu près aucun impact sur l’analyse que j’en ai faite, d’autant plus qu’il s’agissait d’une année de récession, j’ai renoncé à le mettre à jour. Or, Statistique Canada a publié cette semaine des données sur le sujet couvrant la période allant de 2007 à 2014, mais a annoncé cette publication avec un communiqué tellement laconique qu’aucun média n’en a parlé à ma connaissance. De mon côté, j’ai vu aussitôt l’utilisation que je pourrais faire de ces données!

Sources et mise en garde

Pour les graphiques et les analyses de ce billet, j’ai utilisé quatre tableaux cansim de Statistique Canada :

  • le nouveau tableau publié cette semaine, soit le 384-0047, qui fournit des données de 2007 à 2014;
  • l’ancien tableau équivalent, soit le 384-0004, qui contient des données de 1981 à 2009;
  • le tableau 384-0038, pour les données des PIB canadien et québécois;
  • et le tableau 051-0001, pour la population du Québec et du Canada.

Statistique Canada a publié en même temps que cette mise à jour un document expliquant les sources utilisées pour bâtir le nouveau tableau 384-0047 et surtout les limites de son utilisation. On y explique notamment qu’il est parfois difficile de déterminer à quelle province on doit imputer les revenus et les dépenses. Voici quelques-uns des problèmes auquel Statistique Canada a dû faire face :

  • bien des entreprises étant présentes dans plus d’une province, il est difficile de répartir par province tant les revenus provenant de ces entreprises que les dépenses fédérales qui leur sont octroyées;
  • les retombées d’une dépense dans une province peuvent avoir autant d’impact dans les autres (achat d’uniformes à une entreprise du Québec pour des militaires stationnés au Manitoba, le tout acheté par l’administration dont les bureaux sont en Ontario);
  • les services d’un établissement pénitencier dans une province peuvent être utiles à toutes les provinces (les personnes y étant emprisonnées provenant de tout le Canada);
  • même si tous les Canadiens «bénéficient» des services de la Défense nationale et qu’une part importante de ses dépenses sont effectuées à l’étranger, celles-ci sont réparties en fonction des provinces où sont situés le capital humain et physique de ce ministère;
  • finalement, les transferts courants de l’administration fédérale aux non-résidents (4,1 milliards $ ou 1,5 % des dépenses fédérales en 2014, mais 1,8 % en 2007) ne sont pas répartis parmi les provinces. Cela entraîne une légère sous-estimation des dépenses de l’administration fédérale par province.

Cela dit, les méthodes d’imputation de Statistique Canada permettent tout de même d’obtenir de bonnes estimations.

Déficits et surplus

L’exercice de comparer les recettes et les dépenses du fédéral dans une province se complique encore en raison de l’existence de déficits et de surplus dans le budget fédéral. Il est en effet évident que lorsque l’administration fédérale est en déficit, elle dépense plus qu’elle ne récolte de recettes. Lorsqu’elle a un surplus, c’est bien sûr l’inverse, elle dépense moins qu’elle ne reçoit. Pourtant, ces surplus «bénéficient» à chaque province, puisqu’ils font diminuer la dette et les paiements en intérêts. Pour avoir une bonne idée du solde entre la somme que reçoit le Québec et celle qu’il envoie à ce gouvernement, il faut donc tenir compte de l’impact des déficits ou surplus fédéraux. Idéalement, il faudrait calculer ce solde lorsque le budget fédéral est équilibré.

On voit donc que la seule utilisation de la différence entre les recettes et les dépenses de l’administration fédérale, quoique révélatrice, ne suffit pas pour avoir un portrait juste de la situation. Pour monter l’importance de ce facteur, j’ai construit le graphique qui suit en comparant le pourcentage du solde budgétaire de l’administration fédérale sur son PIB avec le solde des dépenses et des recettes provenant du gouvernement fédéral au Québec sur son PIB (ouf!).

québec-Canada1

Comme les séries tirées des tableaux 384-0004 (ligne jaune représentant le solde des dépenses et des recettes provenant du gouvernement fédéral au Québec sur son PIB, et ligne bleue représentant le solde budgétaire de l’administration fédérale sur son PIB) et 384-0047 (lignes verte et rouge) ont trois années en commun (2007, 2008 et 2009), on peut voir que le changement de série ne change presque rien aux tendances, ni même à leur ampleur. Il semble donc possible et correct de faire ce que j’ai fait, soit d’utiliser les deux séries pour obtenir un portrait de la situation de 1981 à 2014.

Ce graphique montre clairement que les «gains» du Québec entre les dépenses et des recettes provenant du gouvernement fédéral sont fortement corrélés avec le solde budgétaire de l’administration fédérale (le coefficient de corrélation est d’ailleurs de -0,94, ce qui est énorme). Ce graphique a un autre avantage par rapport à la méthode que j’ai utilisée dans le précédent billet sur la question. En effet, il permet de calculer quel est le gain du Québec lorsque le solde budgétaire de l’administration fédérale est nul, ce qui est un des principaux objectifs poursuivis ici. Cela n’est pas arrivé souvent, mais on peut constater que le gain du Québec a tourné autour de 2 % de son PIB quand le solde budgétaire de l’administration fédérale fut presque nul en 1997 (lorsque le surplus ne représentait que 0,28 % du PIB canadien), qu’il fut autour de 1,3 % et de 1,4 % en 2003 et en 2005 (avec des surplus budgétaires fédéraux de seulement 0,18 % et 0,12 %), mais que ce gain fut plus près de 4 % en 2008 (3,92 % ou 4,14 % selon la série) et en 2014 (3,84 %), deux autres années où le solde budgétaire de l’administration fédérale fut presque nul (-0,13 % ou -0,21 % du PIB selon la série en 2008, et -0,10 % en 2014). On peut donc estimer que le Québec a reçu du fédéral environ 14 milliards $ (mon calcul me donne 13,8 milliards $ pour 2014, l’année la plus récente) de plus qu’il ne lui en a remis quand le solde budgétaire de l’administration fédéral fut presque nul en 2014, alors que ce gain était au moins deux fois moins élevé en 1997, en 2003 et en 2005.

J’ai voulu aussi vérifier un autre aspect de ces données. En effet, Statistique Canada établit la part du Québec dans le paiement du service de la dette fédéral en fonction du pourcentage de la population (proportion qui est passée de 26,4 % en 1981 à 23,1 % en 2014). Or, bien des indépendantistes, dont je suis, prétendent que ce calcul devrait plutôt se faire en fonction de la part du Québec dans le PIB canadien (part qui est passée de 22,5 % en 1981 à 18,8 % en 2014). J’ai donc refait les calculs de cette façon et suis arrivé avec le graphique suivant.

québec-Canada2

Non, ce n’est pas le même graphique! Comme on peut le voir, cette correction ne change pas beaucoup le portrait. Le coefficient de corrélation demeure à -0,94 et l’estimation du gain du Québec en 2014 passe de 14 à 13 milliards $ (ou de 13,8 à 12,7 milliards $ selon mes calculs). On voit donc que, quelle que soit la méthode de calcul, il est clair que le Québec reçoit plus de l’administration fédérale qu’il ne lui en remet. En passant l’estimation de ce surplus par le ministre des Finances du Québec est à mi-chemin de mes deux estimations (13,3 milliards $). Il semble donc qu’il ait eu accès à ces données avant que Statistique Canada ne les publie.

Types de dépenses de l’administration fédérale au Québec

Les dépenses gouvernementales n’ont pas toutes le même impact. Il est donc pertinent de voir quels sont les types de dépenses que l’administration fédérale réalise au Québec. Le graphique suivant montre l’évolution du pourcentage des principaux types de dépenses fédérales qui ont été réalisées au Québec par rapport à sa population. Je n’ai indiqué que les données du tableau cansim plus récent, car les catégories de dépenses ne sont plus exactement les mêmes que pour le tableau couvrant les années précédentes. Cela nous donnera tout de même une très bonne idée de la situation.

québec-Canada3

Je vais commenter chacune des lignes de ce graphique :

Population (ligne bleue foncé) : La période étant courte, la proportion de la population québécoise sur la canadienne n’a pas pu varier beaucoup. Malgré tout, elle est passée de 23,4 % à 23,1 % entre 2007 et 2014.

Dépenses totales (ligne rouge) : La part des dépenses totales du gouvernement fédéral au Québec est un peu plus basse que sa part de la population. Avant de crier au scandale, il faut tenir compte du fait que le Québec bénéficie d’un abattement fiscal (le 16,5 % qu’on soustrait de notre impôt quand on remplit notre déclaration de revenus). Ainsi, la part des revenus fédéraux provenant du Québec n’a été que de  17,7 % à 18,3 % au cours de cette période, alors que la part de son PIB a varié entre 18,8 % et 20,1 %. La plus grande différence s’observe du côté de l’impôt des particuliers dont la part du Québec s’est située entre 16,1 % et 17,0 %. Bref, rien de spécial à noter de ce côté, sinon ces précisions!

Transferts aux ménages (ligne verte) : La part des dépenses dans ce domaine a toujours été supérieure à la part de la population, assez stable à environ 25 % des dépenses fédérales. Cette différence s’observe surtout du côté des dépenses pour la sécurité de la vieillesse (entre 26,9 et 27,3 %), catégorie de dépense qui comprend aussi le supplément de revenu garanti, en raison de la plus forte proportion de la population âgée de 65 ans et plus au Québec. J’ai été surpris de constater que le Québec reçoit une part proche de celle de sa population en assurance-emploi. Ce n’était pas le cas avant la récession de 2009 (25,6 % en 2007 et 24,2 % en 2008), mais ça l’est depuis (un peu moins de 23 % entre 2010 et 2014). Il est notable de constater que le Québec reçoit à peine un peu plus de la moitié de sa part de la population des «Allocations aux anciens combattants» (proportion très stable à 12,2 % du total canadien), mais c’est sûrement parce que les Québécois sont moins empressés de s’enrôler… Notons que cette faible proportion change peu de choses, car ces allocations ne représentaient en 2014 que 1,4 % des transferts aux ménages au Québec et que 3,4 % pour le reste du Canada.

Transferts aux provinces (ligne bleue pâle) : La part des transferts aux provinces reçus par le Québec est en général supérieure à la part de la population, mais pas toujours. En fait, le Québec a reçu toutes ces années plus de 50 % des «Accords fiscaux», soit la péréquation et quelques autres programmes mineurs, mais beaucoup moins que sa part de la population en transferts de la santé (entre 16 % et 18 %) et des programmes sociaux (idem). En fait, ces programmes sont conçus pour être redistribués en fonction de la part de la population, mais le Québec en reçoit moins en raison, encore une fois, de l’abattement fiscal qui remplace ces transferts. On peut d’ailleurs lire sur cette page portant sur cet abattement fiscal que «Au cours des années 1960, le gouvernement du Canada a offert aux provinces de leur confier certains programmes fédéraux-provinciaux, notamment les soins hospitaliers et l’aide sociale. Seul le Québec s’est prévalu de cette offre». Cela semble donc expliquer que ces parts soient inférieures à la part de la population du Québec.

Transferts aux entreprises (ligne rouge vin) : Sauf au cours des trois dernières années de la période présentée sur ce graphique, le Québec a toujours reçu moins que sa part dans ce domaine. Sans faire l’apologie des subventions aux entreprises, il faut noter que ce type de dépenses a le potentiel de créer des emplois à long terme (les données du tableau couvrant la période de 1981 à 2009 montrent que ce taux a toujours été inférieur à sa part de la population, la part du Québec de ces transferts se situant entre 12 % et 20 % selon les années, alors que sa part de la population canadienne a varié de 23 % à 26 %).

Dépenses, biens et services (ligne jaune) : Là encore, la part de ces dépenses qui permettent directement de créer des emplois a toujours été nettement inférieure au poids démographique du Québec, se situant aux environs de 19 % au cours des huit années illustrées sur ce graphique.

Et alors…

Alors, c’est bien compliqué tout cela… S’il est clair que le Québec a toujours reçu de l’administration fédérale plus qu’il n’a donné, il l’est tout autant que les dépenses fédérales y ont toujours moins favorisé le développement des entreprises et les achats de biens et services que dans les autres provinces. Il faut aussi tenir compte des dédoublements, mais leur ampleur est difficile à estimer et fait l’objet de controverses entre les indépendantistes et les fédéralistes. Cela dit, on peut voir qu’il existe des arguments valables à la fois chez ceux qui disent que le Québec perdrait de fortes sommes s’il se séparait du Canada que chez ceux qui prétendent le contraire.

J’évite d’ailleurs toujours ce genre de débat quand on parle de l’indépendance. À partir du moment où presque tous s’entendent pour dire que l’économie québécoise est assez solide pour être viable, l’argument purement financier perd pour moi de l’intérêt. Reste-t-on dans un pays ou le quitte-t-on en raison d’avantages financiers au bout du compte bien discutables ?

L’intérêt de l’indépendance se situe pour moi ailleurs. Il repose principalement sur le principe de l’autodétermination et de la protection d’une nation et de sa langue. Mais, cela aussi, c’est un autre débat…

L’emprisonnement aux États-Unis (1)

18 mai 2016

prisonJ’ai déjà écrit un billet sur l’emprisonnement aux États-Unis il y a quatre ans, mais il était basé sur un livre écrit par des gauchistes (des gentils, quand même!). Je reviens sur le sujet avec cette fois une source dite officielle, soit le Council of Economic Advisers (qui se traduit bizarrement par le Conseil des conseillers économiques) du bureau du président des États-Unis. Intitulé Economic perspectives on incarceration and the criminal justice system (Perspectives économiques sur l’emprisonnement et le système de justice pénale), ce document contient de très nombreuses données sur l’emprisonnement aux États-Unis. Je devrai donc être très sélectif dans celles que je présenterai ici. Malgré cela, je compte consacrer deux billets sur ce document, ce premier présentant le contexte historique et les caractéristiques des personnes emprisonnées et le deuxième se concentrant sur les autres aspects de cette étude (dont les perspectives économiques et les conséquences sociales de l’emprisonnement). Je prévois publier ce deuxième billet mercredi prochain.

Contexte historique

prison1Le document présente au début un beau problème de réflexion sur la différence entre une corrélation et une causalité. Comme on peut le voir dans les graphiques ci-contre, alors que le nombre de personnes emprisonnées augmentait de 350 % entre 1980 et 2014 (d’environ 500 000 à plus de 2,2 millions), le taux de crimes violents diminuait de 39 % (et de 52 % depuis son sommet de 1991) et le taux de crimes contre la propriété de plus de 50 % au cours de la même période.

Si la corrélation entre le taux d’emprisonnement et les taux de crimes violents et contre la propriété est forte, cela ne veut pas dire que la hausse des taux d’emprisonnement a fait diminuer la criminalité, pas plus que la baisse de la criminalité a fait augmenter les taux d’emprisonnement! En effet, toutes les recherches sérieuses montrent que l’augmentation de l’emprisonnement a peu d’impact sur la criminalité (et que cet impact peut aussi bien être négatif que positif) et en a encore moins quand le taux d’emprisonnement est déjà élevé.

Ces recherches ont plutôt associé le taux de criminalité à de nombreux facteurs, sans pouvoir établir de façon ferme l’ampleur de l’impact de chacun de ces facteurs. Les auteurs mentionnent :

  • l’amélioration de l’économie;
  • la hausse des revenus (notamment, hausse du salaire minimum!);
  • la baisse du chômage;
  • les changements démographiques ( surtout ceux de la proportion de la population âgée de 15 à 30 ans);
  • la technologie et l’organisation policières;
  • la consommation d’alcool et surtout de drogue;
  • l’exposition au plomb (!), etc.

Les auteurs ne parlent toutefois pas de l’impact de la légalisation de l’avortement sur la criminalité, comme l’a fait Steven Levitt dans son livre Freakonomics. La hausse du taux d’emprisonnement s’expliquerait, elle, par l’augmentation des taux d’arrestation et par l’augmentation du pourcentage et de la durée des sentences d’emprisonnement pour des crimes similaires. Par exemple, le taux d’arrestation pour des crimes liés à la consommation ou à la vente de drogue a augmenté de 90 % entre 1980 et 2014. Dans le même sens, le ratio de condamnations par arrestation a augmenté de 56 % entre 1986 et 2006, cette hausse se concentrant sur les condamnations pour vente de drogues (ce taux a plus que doublé) et quelques autres motifs (agressions simples, fraude, agression sexuelle, infractions relatives aux armes, et conduite en état d’ébriété). Les auteurs attribuent ces hausses aussi bien au durcissement de la législation («tough on crime») qui a fait augmenté d’environ 40 % la durée des sentences, qu’à l’augmentation du ratio de plaidoyers de culpabilité par cause.

Dans les prisons locales (aux États-Unis, il y a aussi des pénitenciers d’États et fédéraux), si le nombre de prisonniers reconnus coupables a augmenté de 90 %, c’est le nombre de prisonniers en attente de prison2sentence qui a le plus augmenté (de 200 %), surtout parce que ces personnes n’ont pas les moyens de payer leur caution. Résultat de tous ces changements, les États-Unis ont le taux d’emprisonnement le plus élevé des pays comptant une population d’au moins 200 000 habitants, taux qui surpasse celui de pays considérés comme totalitaires. Le graphique ci-contre montre les 20 pays comptant une population d’au moins 200 000 habitants ayant les plus hauts taux d’emprisonnement.

Caractéristiques des personnes emprisonnées

Comme le document fournit une foule de données sur le sujet, je vais les résumer sur la liste qui suit :

  • les femmes représentent moins de 10 % de la population des prisons, même si leur nombre a doublé depuis 1990, alors que le nombre d’hommes a augmenté de 50 %;
  • le taux d’arrestation des Noirs est plus du double de celui des Blancs (plus élevé de 120 % en 2014), surtout pour les cas de vente de drogues, et celui des autochtones 50 % plus élevé que celui des Blancs;
  • prison3non seulement les Noirs sont plus souvent arrêtés, mais ces arrestations se traduisent plus souvent par des emprisonnements : comme le graphique ci-contre le montre, en 2014, le taux d’emprisonnement des Noirs était 3,5 fois plus élevé que celui des Blancs (c’était pire en 2000, à l’œil six fois plus élevé);
  • pour des actes similaires, ils subissent davantage d’interactions avec la police, d’arrestations et d’emprisonnements;
  • le tiers des Noirs sera emprisonné au moins une fois au cours de sa vie par rapport à un sixième des Hispaniques et à un seizième des Blancs;
  • pour les femmes, ces taux respectifs sont de 6 %, 2 % et 1 %;
  • 65 % des prisonniers ont moins d’un diplôme d’études secondaires;
  • 69 % d’entre eux consomment des drogues régulièrement et 65 % de l’alcool;
  • 58 % ont des problèmes de santé mentale (par rapport à 11 % dans l’ensemble de la population);
  • à ce sujet, les auteurs précisent que, conséquence de la désinstitutionnalisation dans ce domaine (on voit qui on a imité), on trouve maintenant cinq fois plus de personnes souffrant de maladie mentale dans les prisons que dans des établissements spécialisés en la matière.

Je vais m’en tenir là pour ce billet. Disons qu’il fournit déjà amplement matière à réflexion…

Et alors…

Il y a des billets comme ça où les données sont tellement claires qu’elles ont à peine besoin d’être analysées ou interprétées. Elles suscitent tellement d’indignation qu’il ne vaut pas la peine d’en rajouter. Et, je n’ai pas encore parlé des impacts de ces emprisonnements sur le reste de la vie de ces personnes ni sur leur famille. Ce sera pour le prochain billet.

Sapiens : une brève histoire de l’humanité (2)

16 mai 2016

sapiensJe poursuis ici la présentation du livre Sapiens : une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari. Il s’agit, selon la quatrième de couverture, d’«un livre audacieux, érudit et provocateur». Il est bien sûr préférable d’avoir lu le premier billet sur ce livre pour pouvoir mieux apprécier celui-ci.

Troisième partie – L’unification de l’humanité

9. La flèche de l’histoire : L’imaginaire qui soude un peuple peut être assimilé à sa culture. Cette soudure n’implique toutefois pas que la culture se maintienne continuellement. Elle est toujours sujette à des contradictions qui causeront son évolution. Que ce soit entre l’humilité que prône la religion et la richesse qu’elle étale trop souvent, ou entre les désirs de liberté et d’égalité, une culture évolue toujours.

On a beau constater qu’il y a de nombreuses cultures sur Terre, elles comportent bien plus de points communs (économiques, sociaux, juridiques, etc.) que les cultures de nos bien moins nombreux ancêtres qui peuplaient la Terre sans avoir aucun lien entre eux il y a quelques millénaires, et même il y a 500 ans. Cela explique entre autres à quel point on a de la difficulté à mettre le doigt sur les supposées spécificités des valeurs québécoises!

10. L’odeur de l’argent : L’argent est probablement le produit de l’imaginaire humain qui a le plus contribué à l’unification culturelle mondiale. Quelle que soit notre religion ou notre culture, l’argent est accepté partout et est devenu l’imaginaire humain qui permet le plus la coopération. En retraçant l’historique de l’argent, l’auteur nous montre bien que son acceptation, peu importe sa forme (métal, billets ou bits informatiques), repose essentiellement sur la confiance. Par contre, cette confiance en est une envers la monnaie, pas envers les humains ou les collectivités qui l’utilisent.

11. Visions impériales : Même si la monnaie fut le plus grand unificateur, il ne fut pas le seul. Dans ce chapitre, l’auteur nous montre le rôle unificateur des empires. Même s’ils furent la plupart du temps établis par les armes, certains le furent pas des alliances et des négociations diplomatiques. Mais, presque sans exception, les empires ont gommé les différences entre les cultures. La langue celte fut oubliée et remplacée par la langue romaine (et par la suite par ses dérivés français, espagnols, italiens et portugais). Il en fut de même dans le monde arabe, américain et chinois. Autre caractéristique, les nations impériales prétendent presque toujours viser le bien des conquis, pour leur transmettre leur culture tellement supérieure (Romains, Chinois, et autres), la vraie religion (Espagnols, Musulmans, etc.) ou la démocratie (États-Uniens et Européens). Et, lors de la fin de ces empires, il est très rare que l’ancienne culture reprenne les devants (ancienne culture qui est souvent celle de l’empire précédent!). L’auteur conclut en prévoyant que le prochain empire, peut-être déjà là, sera mondial, mais pas nécessairement mené par une nation. Déjà aujourd’hui, les États ont perdu beaucoup de leur souveraineté (que ce soit dû aux intérêts financiers, à l’opinion mondiale ou au droit international) et les principaux problèmes sont planétaires (dont le réchauffement climatique).

12. La loi de la religion : La religion est aussi un imaginaire unificateur. Cela dit, toutes les religions n’ont pas cet effet. Les anciennes religions des chasseurs-cueilleurs, essentiellement animistes, n’avaient pas d’effet unificateur, car les êtres surnaturels imaginées dans le cadre de ces religions agissaient localement. Avec la révolution agricole, les animaux et les plantes ont perdu leurs pouvoirs dans l’imaginaire des sapiens : «Le premier effet religieux de la révolution agricole fut de transformer les plantes et les animaux de membres égaux d’une table ronde en possessions muettes». Dans le même élan, l’être humain s’est vu accorder un statut supérieur, soit celui qui peut faire réagir les dieux (vent, pluie, tempêtes, etc.) par ses prières ou les sacrifices qu’il fait en leur honneur.

Ce n’est qu’à l’arrivée des religions monothéistes missionnaires (ou prosélytes) que la religion a pu avoir un effet unificateur, par la «conversion» des peuples à la «vraie» religion (tandis que les adeptes des religions polythéistes se préoccupaient peu de convertir les adeptes d’autres religions). Partis de petites sectes locales, le christianisme (qui a en fait conservé des éléments polythéistes, avec par exemple les prières à des saints spécialisés dans des domaines similaires à ceux des dieux des religions polythéistes) et l’islam sont maintenant présents sur la majeure partie de la planète (surtout si on ajoute l’hindouisme, le shintoïsme, le bouddhisme et les autres religions dites de la loi naturelle). Le judaïsme, de son côté, n’ayant jamais eu de visée missionnaire, est demeuré associé à un seul peuple.

Le chapitre se termine en comparant certaines idéologies, dont le communisme et l’humanisme, aux religions. Même si elles sont de nature différente, ces idéologies sont aussi accompagnées de codes de vie qui favorisent l’unification de la culture de ses adeptes. Avec cette fin de chapitre, l’auteur mérite amplement le qualificatif de «provocateur» qu’on peut lire dans la quatrième de couverture!

13. Le secret de la réussite : Rien ne laissait penser que deux petites sectes comme le christianisme et l’islam connaîtraient autant de «succès»! Les gens vivant à l’époque de leur naissance auraient rigolé si on leur avait dit que ces religions deviendraient quelques siècles après leur émergence aussi répandues. Il en est de même de la réaction qu’aurait un citoyen russe en 1913 sur la possibilité qu’un petit groupe d’extrémistes puisse prendre le pouvoir quatre ans plus tard! Cela montre à quel point il est présomptueux de vouloir prévoir l’avenir et à quel point rien n’est prédéterminé.

Quatrième partie – La Révolution scientifique

14. La découverte de l’ignorance : «La révolution scientifique a non pas été une révolution du savoir, mais avant tout une révolution de l’ignorance». En effet, avant de pouvoir découvrir de nouvelles connaissances, il faut en premier lieu accepter qu’il y a bien des choses qu’on ignore. Or, pendant des siècles, les autorités religieuses prétendaient que tout ce qu’il y a d’important avait déjà été découvert et était consigné dans les Saintes Écritures. Ce qui n’y était pas était sans importance, car si c’était important cela y serait (bel exemple de raisonnement circulaire!). Après la reconnaissance de l’ignorance, l’autre étape nécessaire à la révolution scientifique fut de faire le lien entre la science et la technique, ce qui, contrairement à ce qu’on pense aujourd’hui, est loin d’être évident. L’auteur donne de nombreux exemples des conséquences de l’absence de ce lien à travers l’histoire et des effets de la reconnaissance de ce lien depuis le début de la révolution scientifique. Finalement, lorsqu’on accepte le fait de ne pas tout savoir, encore faut-il décider quoi chercher. En général, les chercheurs trouvent du financement plus facilement pour des objectifs économiques, militaires et gouvernementaux. Et, la tendance à la recherche utilitaire prend toujours plus d’ampleur, même dans nos universités

15. Le mariage de la science et de l’Empire : L’auteur se demande ici pourquoi l’Europe a pris tant d’avance sur l’Asie dans les domaines techniques et économiques vers 1850, alors que leurs niveaux étaient presque égaux 100 ans plus tôt. Selon l’auteur, cela s’explique par leurs attitudes différentes face à la science et par la montée du capitalisme (sujet qui sera abordé dans le chapitre suivant).

L’auteur attribue les avancées scientifiques des Européens par le fait qu’ils entremêlaient la conquête du savoir avec celle du territoire. En effet, lors de leurs expéditions de conquêtes territoriales (qui ont permis à ces pays de se bâtir des empires coloniaux), les explorateurs européens étaient la plupart du temps accompagnés de scientifiques. Ce fut le cas en Amérique, dans le Pacifique (ce qui explique la présence de Charles Darwin dans le Beagle), en Australie, en Afrique et en Asie. Non seulement cela leur a permis de faire de nouvelles découvertes, mais aussi d’accéder à celles faites par les savants des autres peuples, de les colliger et de les intégrer par la suite aux connaissances déjà acquises. Les peuples asiatiques n’avaient pas ce genre d’intérêt. Même s’ils ont disposé au XVème siècle de la plus grande flotte sur Terre, jamais les Chinois n’ont pensé l’utiliser pour des conquêtes ou pour approfondir leurs connaissances. Au contraire, ils l’ont simplement détruite! L’auteur cite de nombreux cas où les envahisseurs européens ont exploré des ruines ou déchiffré des langages locaux qui n’intéressaient nullement les peuples de ces pays. Le fait que cette curiosité intellectuelle n’était pas partagée par d’autres peuples relève sûrement de différences culturelles, mais demeure mystérieux.

16. Le credo capitaliste : «Si l’on veut comprendre l’histoire économique moderne, il n’y a qu’un seul mot à comprendre. Et ce mot, c’est la «croissance». Pour le meilleur et pour le pire, malade ou en bonne santé, l’économie moderne a crû tel un adolescent gavé d’hormones. Elle avale tout ce qu’elle trouve et pousse sans même qu’on s’en rende compte». Et cette croissance vient à la fois de l’utilisation du crédit pour créer de nouvelles capacités de production et du capitalisme, lorsque les profits sont utilisés pour réinvestir et non pas pour thésauriser ou pour les dépenser dans la consommation ostentatoire. Mais, cette course à la croissance infinie finira bien par frapper un mur… Et, on compte encore sur la science pour régler les problèmes qui éclateront inévitablement un jour (réchauffement climatique, épuisement des ressources, etc.). Disons que ça ressemble à de la pensée magique.

De théorie économique, le capitalisme s’est transformé en une idéologie. L’auteur relate comment cette transformation s’est produite, d’abord en donnant de nombreux exemples de la place de plus en plus grande prise par les financiers (qui furent des acteurs majeurs lors de la formation des colonies européennes), ensuite en montrant à quel point la croyance au laisser-faire, religion des adorateurs du capitalisme, est irrationnelle et mène inévitablement à des crises majeures. Mais pire, la croissance ne repose pas que sur les caractéristiques positives du capitalisme, mais aussi sur son côté obscur. L’auteur mentionne notamment la traite des esclaves (sans qui les Européens n’auraient pas pu se sucrer le bec…), l’exploitation des mineurs en Afrique (on voulait au départ les aider…) et les famines en Inde (et ailleurs). Si la peur du communisme a calmé un peu les capitalistes au milieu du XXème siècle, ce fut temporaire. Les inégalités, le manque de sécurité au travail et l’exploitation ont repris de plus belle dès que la menace s’est estompée.

17. Les rouages de l’industrie : Pendant des millénaires, sapiens a bien sûr su utiliser la chaleur du feu, le vent et l’eau comme source d’énergie directe, mais n’a jamais su comment transformer une source d’énergie pour faire autre chose. De ce côté, presque tout «ce que les hommes ont accompli dans l’histoire s’est fait avec l’énergie solaire captée par les plantes et transformée [par les animaux, y compris l’homme] en force musculaire». Il a fallu attendre le XVIIIème siècle pour qu’on trouve le moyen de transformer une forme d’énergie en une autre (par exemple en transformant de la chaleur en électricité). Et depuis, on ne cesse de le faire. Mais, un autre des problèmes avec la croissance infinie, mis à part son impossibilité, c’est de pouvoir vendre tout ce qu’on produit! Pour cela, on a inventé le consumérisme, et on l’a encouragé avec la publicité, l’obsolescence programmée et la consommation ostentatoire.

18. Une révolution permanente : Même si les matières premières et les sources d’énergie étaient infinies (grâce à la science), le réchauffement climatique et la pollution pourraient compromettre non seulement le mode de vie de sapiens, mais aussi sa survie. L’auteur poursuit ce chapitre en changeant complètement de sujet. Il décrit certains changements qui ont accompagné la révolution industrielle à partir du XIXème siècle, dont l’importance de l’heure et des horaires, ce qui n’avait pas vraiment eu d’importance auparavant.

Il s’étend davantage sur le changement des liens sociaux, qui sont passés de la famille et de la communauté à ceux du marché et de l’État (que l’auteur qualifie de communautés imaginaires), tant pour l’emploi que pour le règlement des différends et pour les unions. Cette démonstration étant particulièrement pertinente, je vais laisser le micro à l’auteur :

«Des millions d’années nous ont modelés pour vivre et penser en membres d’une communauté. Il aura fallu deux petits siècles pour faire de nous des individus aliénés. (…) Les communautés intimes comblaient les besoins émotionnels de leurs membres et étaient essentielles à la survie et au bien-être de tous. Au cours des deux derniers siècles, les communautés intimes ont dépéri, laissant les communautés imaginaires occuper le vide émotionnel. La nation et la tribu de consommateurs sont les deux exemples les plus importants de ces communautés imaginaires. La nation est la communauté imaginaire de l’État; la tribu de consommateurs, la communauté imaginaire du marché. (…) La nation fait de son mieux pour cacher son caractère imaginaire. La plupart des nations se présentent comme une entité naturelle ou éternelle, créée à quelque époque primordiale en mêlant le sang des hommes au sol de la mère patrie.»

Pour la suite de cette envolée (et les parties omises dans cette citation), il faudra lire le livre! Autre changement notable, le nombre de morts dus à des guerres n’a jamais été proportionnellement aussi faible depuis 1945, malgré l’impression contraire qu’on peut en avoir.

19. Et ils vécurent heureux : Sommes-nous maintenant plus heureux que ne l’étaient les chasseurs-cueilleurs? L’auteur aborde à cette question de façon nuancée et en profite pour faire le tour de nombreuses études portant sur la question et des facteurs qui sont associés au bonheur, et ce, sans conclure de façon définitive.

20. La fin d’Homo sapiens : On ridiculise souvent (avec raison) les adeptes du dessein intelligent qui contredisent la théorie de la sélection naturelle de Charles Darwin. Par contre, sapiens transforme la nature depuis des millénaires avec un dessein intelligent! Que ce soit en croisant des plantes ou des animaux, ou en opérant des humains et en utilisant des gênes pour créer des céréales résistantes au gel, l’humain sélectionne des caractéristiques avec un objectif précis depuis la révolution agricole. Les perspectives sont encore plus emballantes ou inquiétantes pour l’avenir, selon le point de vue. Ces méthodes causeront-elles la fin de l’Homo sapiens en le transformant en un être différent?

Épilogue – Un animal devenu dieu ? : Je me contenterai ici de citer quelques extraits de ce court épilogue.

«Voici 70 000 ans, Homo sapiens n’était qu’un animal insignifiant qui vaquait à ses affaires dans un coin de l’Afrique. Au fil des millénaires suivants, il s’est transformé en maître de la planète entière et en terreur de l’écosystème. (…) Par malheur, le régime de sapiens sur terre n’a pas produit jusqu’ici grand-chose dont nous puissions être fiers. (…) Bien souvent, l’accroissement massif de la puissance humaine n’a pas amélioré le bien-être individuel des Sapiens. (…) Nous sommes plus puissants que jamais, mais nous ne savons trop que faire de ce pouvoir. Pis encore, les humains semblent plus irresponsables que jamais. (…) Ainsi, faisons-nous des ravages parmi les autres animaux et dans l’écosystème environnant en ne cherchant guère plus que nos aises et notre amusement, sans jamais trouver satisfaction.»

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire sans faute! J’ai dévoré ce livre d’un bout à l’autre! L’approche de l’auteur, et surtout son analyse de l’imaginaire humain, dépasse tout ce que j’avais lu avant sur le sujet. Et j’en ai lu beaucoup! Oh, il y a bien deux ou trois trucs qui m’ont chatouillé, mais à chaque fois, l’auteur revenait pour nuancer les propos qui m’avaient fait réagir et les mettre en contexte. Bref, oui il s’agit d’«un livre audacieux, érudit et provocateur», et même plus!

Pour donner encore plus le goût de lire ce livre, je termine les deux billets que je lui ai consacrés par une séance TED (Technology, Entertainment, Design) de 15 minutes au cours de laquelle l’auteur présente quelques-uns des thèmes qu’il aborde dans ce livre.

 

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