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L’utilisation des céréales de 1983 à 2028

22 août 2019

Dans mon billet de la semaine dernière, j’expliquais que c’est la parution d’un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) portant sur l’utilisation de la terre dans un contexte de changements climatiques et surtout de nombreux articles à son sujet qui m’a amené à mettre à jour mon billet sur la consommation de viande au Canada. Un de ces articles mentionnait, en plus de parler de la nécessité de diminuer la consommation de viande, qu’environ «un tiers de la totalité des céréales produites dans le monde servent à nourrir des animaux élevés pour la consommation humaine». Comme j’ai écrit un billet sur ce sujet en 2014, je me suis dit que c’était le temps de le mettre à jour pour compléter les informations contenues dans le billet de la semaine dernière et pour voir si l’estimation de cet article (le tiers) est exacte.

Les données que je présenterai dans ce billet proviennent d’une section d’un site de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) portant sur les Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture). La plupart de ces données, soit celles de 1990 à 2028, sont tirées de la version 2019-2028 (parue en juillet), tandis que les données de 1983 à 1989 sont tirées de la version 2014 à 2023, aussi disponibles sur cette même page. Cette page contient des données sur la consommation de tous les produits agricoles pour tous les pays, mais je me concentrerai ici sur l’évolution des divers types d’utilisation des céréales produites sur la planète, dans les pays développés et dans le reste du monde. Cela dit, les autres données ne perdent rien pour attendre!

Dans le monde

Le graphique qui suit montre l’évolution de l’utilisation de la production mondiale de céréales depuis 1983. Les céréales ici considérées sont le blé, le riz, le maïs, les drêches (ou résidus) sèches de distillerie et les autres céréales secondaires (surtout l’orge, l’avoine, le sorgho, le triticale et le seigle). Le trait vertical sépare les données historiques (de 1983 à 2018) des prévisions (2019 à 2028).

Malgré certains écarts en tout début de période, ce graphique laisse voir quelques tendances claires :

  • la part des céréales utilisées pour l’alimentation humaine (ligne rouge) tend à diminuer, étant passée de près de 60 % en 1985 à guère plus de 42 % en 2018, proportion qui ne diminuerait que très légèrement jusqu’en 2028 (41,7 %), selon les prévisions de l’OCDE et de la FAO;
  • la part des céréales utilisées pour l’alimentation animale (ligne bleue) tend à augmenter, mais cette augmentation est beaucoup moins forte que la baisse de l’utilisation pour l’alimentation humaine; cela dit, elle se situait autour de 35 % de 1988 à 1999, est passée à 37 % en 2000, a augmenté graduellement jusqu’à 39 % en 2018 et devrait se maintenir à ce niveau jusqu’en 2028; notons que ce niveau est nettement plus élevé que celui mentionné dans l’article que j’ai cité en amorce (le tiers);
  • la part de l’utilisation des céréales pour produire des biocarburants (ligne jaune) qui était quasiment inexistante jusqu’en 1999, est passée de 1,5 % en 2000 à 7,5 % en 2018 et diminuerait à 7,1 % en 2028;
  • la part des autres utilisations (ligne verte, soit surtout l’utilisation industrielle de la paille et la production de sirop d’isoglucose ou d’amidon de maïs) est passée de 8 % à 12 % entre 1983 et 1999, est demeurée entre 10 et 12 % de 2000 à 2018, et se stabiliserait à ce niveau de 2019 à 2028.

Ces données nous montrent aussi (pas dans le graphique) que la production totale de céréales serait 2,4 fois plus élevée en 2028 qu’en 1990, le rythme de cette hausse diminuant toutefois d’une décennie à l’autre et encore plus au cours de la période de prévision. Ainsi, après des hausses de 44 % entre 1990 et 2000, de 27 % entre 2000 et 2010, et de 19 % entre 2010 et 2018 (en huit ans, cette fois), elle ne serait que de 12,5 % entre 2018 et 2028, la plus élevée se concrétisant dans les autres utilisations (18 %) et la plus basse dans la production de biocarburants (6 %). Les hausses seraient près de la moyenne dans l’alimentation animale (13 %) et dans l’alimentation humaine (11 %).

Dans les pays développés

Les données mondiales sont intéressantes, mais ne permettent pas de différencier l’utilisation de la production de céréales dans les différents pays. Le graphique suit permet d’isoler les tendances dans les pays développés.

Les tendances, toutes aussi claires que pour l’ensemble du monde, sont bien différentes dans les pays développés :

  • la part des céréales utilisées pour l’alimentation humaine (ligne rouge), au premier rang pour le monde, se situe au deuxième rang tout au long des périodes historique et de prévision, mais le conserve tout juste depuis 2017; cette part a atteint son sommet en 2000 avec 27,5 %, mais reculerait à 19,0 % en 2028, guère plus que la part des biocarburants (18,1%) et à peine 35 % de celle de l’utilisation pour l’alimentation animale (54,4 %);
  • la part des céréales utilisées pour l’alimentation animale (ligne bleue) demeure solidement installée au premier rang tout au long de la période illustrée, ce qui m’a profondément surpris au départ, mais qui s’explique bien finalement, quand on connaît l’importance de l’élevage dans les pays développés; par contre, il s’agit de l’utilisation qui a le plus diminué, étant passée de près de 80 % en 1986 à 54 % en 2018, proportion qui devrait se maintenir jusqu’en 2028, selon l’OCDE et la FAO;
  • l’utilisation des céréales pour produire des biocarburants (ligne jaune) a encore plus augmenté que pour le monde entier; de presque rien jusqu’en 1999, sa part est passée à 3 % en 2000, a augmenté graduellement pour atteindre 19 % de l’utilisation totale en 2018 et baisserait légèrement à l’avenir pour terminer la période de prévision à 18 % en 2028;
  • après avoir doublé de 1983 à 1999 (de 7 à 14 %), la part des autres utilisations (ligne verte) est revenue à son niveau de départ en 2018 (7 %) et se situerait entre 7 et 8 % de 2019 à 2028.

La production de céréales des pays développés représentait 35 % de la production mondiale en 2018, mais plus de 85 % de celles des céréales utilisées pour produire des biocarburants, près de la moitié (47 %) de la production des céréales utilisées pour l’alimentation animale, 25 % de celle des céréales utilisées autrement et seulement 16 % de celle des céréales destinées à l’alimentation humaine.

La production totale de céréales dans les pays développés serait 2,7 fois plus élevée en 2028 qu’en 1990, le rythme de cette hausse diminuant toutefois d’une décennie à l’autre. Ainsi, après des hausses de 79 % entre 1990 et 2000 et de 32 % entre 2000 et 2010, elle n’a été que de 7 % entre 2010 et 2018 (en huit ans) et ne serait que de 6 % entre 2018 et 2028, la plus élevée se concrétisant dans les autres utilisations (18 %) suivie de celle dans l’alimentation animale (8 %). Les hausses ne seraient que de 2 % dans l’alimentation humaine et moins de 1 % dans la production de biocarburants.

Dans le reste du monde

Sans surprise, les parts d’utilisation de la production de céréales sont tout à fait différentes dans les pays en développement («reste du monde» dans le graphique).

Même si l’utilisation pour l’alimentation humaine (ligne rouge) de la production de céréales du reste du monde dominait nettement encore en 2018 et devrait le faire au cours des 10 années suivantes, sa part a diminué constamment. Alors qu’elle était de plus de 70 % de 1984 à 1990, elle ne représentait plus que 54 % de l’utilisation totale en 2018 et devrait reculer à moins de 53 % en 2028. À l’inverse, la part de l’utilisation de la production de céréales pour l’alimentation animale (ligne bleue) a augmenté des deux tiers entre 1984 et 2018, étant passée de 19 % à 31 %. Si l’OCDE et de la FAO prévoient que le taux de croissance de cette part se réduira, elle atteindrait tout de même 32 % de l’utilisation totale en 2028. Seul point positif, la part de l’utilisation des céréales pour la production de biocarburants (ligne jaune) a toujours été négligeable et le demeurerait à l’avenir (moins de 2 % en 2028). Quant à la part des autres utilisations des céréales, elle a augmenté assez régulièrement et continuerait à le faire pour atteindre 13,5 % de la production de céréales en 2028, le même pourcentage qu’en 2018.

La production totale de céréales dans le reste du monde serait 2,3 fois plus élevée en 2028 qu’en 1990, le rythme de cette hausse diminuant toutefois beaucoup moins que dans les pays développés d’une décennie à l’autre. Ainsi, les hausses ont atteint de 30 % entre 1990 et 2000, 25 % entre 2000 et 2010, et 26 % entre 2010 et 2018 (en huit ans), et elle serait de 16 % entre 2018 et 2028, sans distinction notable entre les quatre types d’utilisation.

Et alors…

Quand j’ai vu ces données la première fois, soit quand j’ai rédigé mon premier billet sur ce sujet, j’ai été un peu abasourdi. Avec toute l’information qui circule depuis ce temps sur la consommation de viande et ses conséquences sur la sécurité alimentaire et sur les émissions de gaz à effet de serre, elles étonnent moins. Elles illustrent au contraire bien le poids que représente la consommation de viande non seulement dans l’élevage, mais aussi dans les cultures de céréales. Mais, elles inquiètent toujours.

D’une part, la croissance de la production semble vouloir ralentir, alors que les besoins sont toujours plus grands. D’autre part, la part de l’utilisation des céréales qui est consacrée à l’alimentation animale est en forte hausse dans les pays les moins développés, tout comme celle qui est destinée à la production de biocarburants dans les pays développés, quoique l’OCDE et la FAO prévoient des niveaux de croissance moins élevés de la part de ces utilisations au cours des dix prochaines années.

Ce ne sont plus aujourd’hui que les végétariens et les véganes qui soulignent à quel point l’évolution de l’utilisation des céréales pour l’alimentation animale ne peut mener qu’à l’accentuation de la fragilisation de la sécurité alimentaire, ni seulement les écologistes qui dénoncent la folie de détourner les céréales de leur fonction essentielle, nourrir la population croissante de la Terre, pour plutôt remplir des réservoirs d’automobiles (et la folie de subventionner des exploitant.es agricoles pour qu’ils et elles changent leur production à cet effet), mais ce sont bien maintenant des organisations internationales comme le GIEC et bien d’autres qui arrivent aux mêmes conclusions et qui recommandent des diminutions majeures de consommation de viande et surtout de celle provenant des ruminants. J’examinerai dans le prochain billet les tendances mondiales de ce côté. Je ne m’attends pas à de bonnes nouvelles, mais on verra!

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En attendant les robots

19 août 2019

Avec son livre En attendant les robots – Enquête sur le travail du clic, Antonio A. Casilli, sociologue et maître de conférences en humanités numériques à Télécom ParisTech, dissipe «l’illusion de l’automation intelligente» et «fait apparaître la réalité du digital labor : l’exploitation des petites mains [et des petits doigts] de l’intelligence «artificielle», ces myriades de tâcherons du clic soumis au management algorithmique de plateformes en passe de reconfigurer et de précariser le travail humain».

Introduction : À partir d’un cas réel d’une application fonctionnant supposément à l’aide de l’intelligence artificielle, mais le faisant plutôt avec des travailleur.euses précaires provenant de pays à bas salaire, l’auteur montre qu’il est important de faire le portrait du travail des tâcherons du clic. Il présente ensuite le contenu de chacun des chapitres de ce livre. Il précise ensuite que «cet ouvrage s’efforce d’appréhender les logiques économiques et sociales qui régissent la société façonnée par les plateformes numériques, de comprendre les mécanismes de production et de circulation de la valeur qui y ont cours, les formes de domination et les déséquilibres qu’elle induit – et finalement – d’en concevoir le dépassement possible».

Première partie – Quelle automation?

1. Les humains vont-ils remplacer les robots? : Ce chapitre porte notamment sur «l’engouement pour l’intelligence artificielle (IA)». L’auteur y aborde :

  • le concept limitatif d’intelligence dans l’IA;
  • la nature du digital labor (il trouve l’expression travail numérique inadéquate, pour des raisons qu’il développe plus loin);
  • l’historique de l’anxiété face aux machines (datant de l’Antiquité) et à l’automatisation;
  • les études récentes sur la substitution du travail humain par des machines, surtout en raison des applications de l’IA (substitution qui est beaucoup étudiée, mais peu observée; voir notamment ce billet);
  • la confusion entre l’évolution des tâches et leur élimination;
  • la tâcheronnisation des modes de production;
  • la distinction entre l’IA faible, qui ne fonctionne qu’avec des interactions humaines (dont celle du digital labor), la seule actuellement en service, et l’IA forte dont tout le monde parle;
  • la stratégie des entreprises qui adoptent le discours des dangers de l’automatisation.

2. De quoi une plateforme numérique est-elle le nom? : Ce chapitre porte sur «le paradigme technique de la plateformisation, qui concerne aujourd’hui autant les entreprises technologiques que celles d’autres secteurs, dans la mesure où ces dernières sont engagées dans leur transformation numérique». L’auteur :

  • en suivant la typologie de Nick Srnicek, distingue cinq types de plateformes, soit les plateformes publicitaires (comme Google et Facebook), nuagiques (Amazon Web Services), industrielles (Siemens), de produits (Spotify,) et allégées (Uber, Airbnb, etc.), et analyse leurs caractéristiques et leurs conséquences (voir ce billet sur le livre de Srnicek);
  • établit un lien entre la vision politique du concept de plateforme et son utilisation en économie;
  • aborde la financiarisation des activités des entreprises, l’externalisation et la tâcheronnisation de leurs activités à faible valeur ajoutée, et la réduction de leurs frais de transactions, en lien avec la plateformisation de leurs modes de production;
  • décrit le rôle primordial des usager.ères dans les plateformes, tant par leur utilisation des applications que par les informations personnelles qu’ils et elles doivent leur fournir.

Deuxième partie – Trois types de digital labor

3. Le digital labor à la demande : Le travail à la demande est celui associé à l’économie dite collaborative (gig economy), comme les chauffeur.euses d’Uber. Ce type de travail contribue à la précarisation des emplois, quoique le niveau de cette contribution soit difficile à établir en raison du manque de données fiables. L’auteur aborde :

  • l’illusion d’autonomie et de flexibilité;
  • les revendications de ces travailleur.euses (rémunération, horaires, avantages sociaux, statut d’emploi, discrimination, opacité des algorithmes et des critères utilisés pour répartir les appels, etc.);
  • le fonctionnement de la tarification d’Uber, tant sur les coûts que sur l’accumulation des données sur les chauffeur.es et sur les passager.ères;
  • l’autonomie bien relative des voitures dites autonomes, même à moyen terme;
  • le rôle des passager.ères dans les voitures «autonomes».

4. Le microtravail : Le microtravail «désigne la délégation de tâches fractionnées aux usagers de portail comme Amazon Mechanical Turk ou Clickworker». Il s’agit de tâches qui ne peuvent pas être automatisées, comme l’annotation de vidéos, le tri de tweets, la retranscription de textes scannés, etc. Amazon considère qu’il s’agit de tâches ludiques effectuées volontairement et que la rémunération (très faible) est en fait une récompense. Ces tâches visent à fournir des données fiables aux algorithmes de l’IA et à corriger leurs résultats, que ce soit dans la reconnaissance d’images et de vidéos, ou dans les applications de traduction, dans les moteurs de recherche et dans l’appariement des publicités.

5. Le travail social en réseau : Le travail social en réseau «se base sur la participation des usagers de médias sociaux tels que Facebook ou Instagram. Il s’agit de tâches souvent assimilées à du loisir, de la créativité ou de la sociabilité» (comme ce que je fais en rédigeant ce billet). L’auteur considère que trois questions traversent cette activité, soit «les enjeux de la gratuité des contributions en ligne, la dénonciation de l’exploitation des usagers et l’intégration croissante d’éléments ludiques dans les gestes productifs». Il examine ces trois questions en détail, avec des exemples portant sur les types de tâches confiées aux usager.ères selon la nature des plateformes.

Troisième partie – Horizons du digital labor

6. Travailler hors travail : L’auteur analyse les différentes catégories de travail auquel on peut associer le travail digital. S’agit-il de travail domestique, sur appel, informel, immatériel, autonome, du consommateur, des spectateurs, ou bien doit-on lui accorder une nouvelle catégorie? Cela dépend bien sûr de la nature de travail accompli, mais aussi de considérations plus difficiles à trancher.

7. De quel type de travail le digital labor relève-t-il? : En confrontant le travail digital à des critères objectifs et historiques, l’auteur conclut qu’il est un «vrai» travail, car :

  • il produit de la valeur;
  • il n’est pas une activité informelle, étant encadré par des clauses contractuelles;
  • il se déroule sous surveillance;
  • «l’attribution des tâches productives aux usagers introduit un lien de subordination»;
  • il est assujetti à une rémunération (parfois nulle) variant selon la nature des tâches .

8. Subjectivité au travail, mondialisation et automation : Dans ce chapitre, l’auteur analyse les sujets et concepts suivants:

  • le niveau et le type d’exploitation dans le travail digital, et l’aliénation qui en découle, notamment en raison de la fragmentation des tâches;
  • les possibilités de capacitation (empowerment) souvent exagérées;
  • le pouvoir de la classe vectorialiste (pouvoir qui repose notamment sur les flux d’information);
  • la colonisation numérique;
  • l’externalisation non présentielle des activités des plateformes et son impact sur la baisse des salaires;
  • les prophéties sur l’avènement imminent de nombreuses applications de l’IA (la première prophétie qu’il mentionne datant des années 1960);
  • les méthodes d’apprentissage de l’IA (qui comprennent presque toutes l’intervention de travail digital);
  • l’automatisation complète (qui ne serait pas possible à court et moyen termes).

Conclusion – Que faire? : L’auteur passe en revue «plusieurs initiatives et luttes pour la reconnaissance du travail des plateformes», certaines menées par des syndicats, d’autres par l’intervention du législateur, par la mobilisation d’usager.ères ou par des organismes de défense des droits des travailleur.euses. Cette reconnaissance touche aussi bien le statut des travailleur.euses que leur rémunération ou que le contrôle de leurs activités. Ces démarches ont connu des succès variés, selon les régions et les types de travail. D’autres revendications visent à instaurer un coopérativisme de plateformes, voire à ce que les données fassent partie d’un «domaine commun informationnel» de propriété sociale. Intéressant!

Postface : Dominique Méda, professeure de sociologie à l’Université Paris-Dauphine, conteste comme l’auteur (et moi) les prévisions de disparition massive des emplois due à l’automatisation des emplois en raison de l’implantation d’algorithmes conçus grâce à l’IA. Elle aussi croit plutôt que cette automatisation contribue à la déconsidération du travail et à sa précarisation.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre contient une quantité impressionnante d’informations sur le travail digital et l’économie de plateforme, et l’auteur analyse ces informations sous une foule d’angles complémentaires. J’ai trouvé certaines parties plus difficiles à lire (l’auteur est sociologue), mais même ces parties m’ont intéressé. Les solutions qu’il propose sont pertinentes (je ne les ai pas décrites en détail), même si elles ne sont pas toutes évidentes à implanter. Les 729 notes, surtout des références, mais aussi quelques compléments d’information, s’étendent sur 66 pages à la fin du livre, nous obligeant à utiliser deux signets et à naviguer constamment entre les pages lues et les notes, ce que je déteste. Mais, bon, rien n’est parfait!

La consommation de viande au Canada de 1960 à 2018

14 août 2019

Depuis que j’ai écrit mon premier billet sur la consommation de viande au Canada, ce sujet fait l’objet de plus en plus d’études et de rapports. D’ailleurs, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a publié la semaine dernière un rapport (de 1200 pages…) portant sur l’utilisation de la terre dans un contexte de changements climatiques, dans lequel il recommande notamment de cultiver davantage de protéines végétales et moins de protéines animales de façon à réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole. Jumelée à la diminution du gaspillage, cette recommandation permettrait aussi de nourrir la population en croissance tout en diminuant les problèmes d’insécurité alimentaire.

Je n’irai pas plus loin sur ce rapport (dont on peut lire un sommaire de 43 pages), car il a été abondamment couvert par les médias, Le Devoir titrant que La Terre a besoin d’un monde végétarien, Radio-Canada qu’il faudra cultiver la terre autrement, La Presse qu’il faut revoir l’usage des terres et le Journal de Montréal qu’il faut changer d’habitudes, sans devenir tous végétariens

J’avais en outre mis de côté une étude du Forum économique mondial (le fameux forum de Davos) faisant la promotion de protéines alternatives à celles provenant des animaux, étude qui concluait que, malgré ses avantages, la population tarde à les adopter et qu’il faudrait développer des stratégies plus agressives pour favoriser leur utilisation à une échelle plus importante. Et je n’ai pas parlé du rapport de 352 pages intitulé Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2019-2028 publié aussi la semaine dernière par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dont j’ai appris la parution grâce à cet article du Devoir, rapport qui s’inquiète aussi de la hausse des besoins en alimentation alors que la consommation de viande est en croissance au niveau mondial.

En plus, un autre article du Devoir sur le rapport du GIEC proposait d’analyser la situation de l’alimentation et la gestion des terres au Québec et au Canada. On y lisait entre autres que, «en 2018, les Canadiens ont consommé en moyenne 18 kg de bœuf et 16 kg de porc, les deux types de viande les plus consommés au pays. Ces chiffres indiquent toutefois un recul marqué au cours des dernières décennies. Ainsi, en 1980, la moyenne par habitant était de 28 kg de bœuf et de 24 kg de porc». Comme ces données proviennent probablement des mêmes sources que j’ai utilisées pour mon billet de 2016, je me suis dit que le contexte était idéal pour le mettre à jour.

Pour la suite de ce billet, je vais présenter l’évolution de la consommation de viande et de poisson au Canada à l’aide des données du tableau 32-10-0054-01 de Statistique Canada, tableau qui a justement été mis à jour avec les données de 2018 à la fin mai. Ce tableau est intéressant, car il présente les données en kilos par personne, ce qui évite de voir les données évoluer davantage en fonction des changements de prix ou de l’augmentation de la population qu’en fonction des habitudes de consommation de la population. Malheureusement, il ne fournit pas de données par province. J’ajouterai pour les gens que cela intéresserait que ce tableau contient aussi des données sur l’évolution de la consommation de bien d’autres aliments (385 en tout).

Consommation de viande

Compte tenu de la très grande différence du niveau de consommation des différents types de viande au Canada, je vais présenter un graphique avec les viandes les plus consommées et un autre avec celles qui le sont le moins, de façon à ce qu’on puisse y voir quelque chose. J’ai aussi choisi de montrer les données en kilos désossés pour les viandes et «comestibles» pour le poisson pour que les poids soient véritablement comparables (le tableau contient aussi des données en poids total d’abattage).

Poulet (ligne bleue) : la consommation de poulet, la viande qui engendre le moins d’émissions de gaz à effet de serre (autre source), a augmenté constamment au cours de cette période, quoiqu’à un rythme moins rapide depuis le tournant du siècle. Au total, sa consommation par personne a plus que triplé, passant de 6,5 kilos en 1960 (et même 6,1 en 1963) à 20,8 kilos en 2018, mais de seulement 12 % depuis 2002. Ces données contredisent une des affirmations de l’article du Devoir que j’ai cité, soit que le bœuf et le porc sont «les deux types de viande les plus consommés au pays», alors qu’en 2018, c’est le poulet qui arrive au premier rang.

Porc (ligne rouge) : la consommation de porc a augmenté de 41 % entre 1960 et 1980 (de 16,2 à 22,9 kilos), pour ensuite diminuer de 31 % entre 1980 et 2018 (à 15,8 kilos), baisse en fait réalisée principalement depuis 1999 (27 des 31 points de pourcentage de baisse). Au bout du compte, la consommation de porc par personne est rendue un peu moins élevée qu’en 1960 (baisse de 3 % entre 1960 et 2018). Ces données sont du même ordre de grandeur que celles mentionnées dans l’article du Devoir que j’ai cité (de 24 à 16 kilos entre 1980 et 2018).

Bœuf (ligne jaune) : le graphique nous montre bien que, pour la consommation de bœuf, il y a eu avant et après les Jeux olympiques de Montréal. En effet, la consommation de bœuf par personne a augmenté de 61 % entre 1960 et 1976 (de 21,8 kilos par personne à 35,2 kilos), puis a diminué de 54 % (de 35,2 à 16,2 kilos) entre 1976 et 2018, pour une baisse globale de 26 % entre 1960 et 2018. Cette progression confirme la tendance présentée de l’article du Devoir que j’ai cité (de 28 à 18 kilos entre 1980 et 2018).

Poisson (ligne verte) : on notera que ce tableau ne fournit des données sur le poisson que depuis 1988; j’ai ici en fait regroupé les données sur les poissons de mer (frais et transformés), les poissons d’eau douce et les fruits de mer; la consommation de ces produits a augmenté légèrement entre 1988 et 1999 (de 16 %, de 8,7 à 10,0 kilos), mais, à ma surprise, a diminué de 13 % par la suite (de 10,0 kilos à 8,8). Est-ce un signe de baisse de popularité ou de l’épuisement des ressources? La question se pose d’autant plus que la baisse depuis 1999 s’est manifestée uniquement du côté des poissons de mer frais (21 %) et des fruits de mer (33 %), alors que la consommation est demeurée stable du côté des poissons de mer transformés et a plus que doublé pour les poissons d’eau douce (mais est toujours au niveau le plus faible ses quatre types de poissons).

Dindon (ligne bleue) : la consommation de dindon a augmenté fortement en début de période, mais a peu varié par la suite, se situant toujours entre 3,0 et 3,5 kilos par personne à partir de 1975.

Veau (ligne rouge) : la consommation de veau est beaucoup plus faible que je le pensais (tant mieux!); en plus, elle a diminué de plus de 70 % entre 1960 et 2018, passant de 2,1 kilos à 0,6.

Mouton et agneau (ligne jaune) : si on en croit ce qui est écrit dans les journaux, la consommation de ces viandes serait «en plein essor»; on peut lire dans cet article que «la consommation d’agneau des Canadiens a augmenté de 13 %» entre 2012 et 2017, ce qui est vrai (j’arrive à 14 %), mais, si on regarde la tendance illustrée par le graphique, on peut voir qu’elle a diminué de 20 % par rapport à 1960 et de 53 % depuis son sommet de 1969, passant de 1,5 à 0,7 kilo par personne. Cela dit, il est vrai que cette consommation est relativement stable depuis 1976, mais à un très faible niveau (entre 0,45 kilo en 1981 et 0,80 en 2006 et en 2007). Par ailleurs, il est bon de savoir que plus de la moitié de la consommation de cette viande provient d’importations (56 % en 2018 et une moyenne de 54 % de 2000 à 2018), selon le tableau 32-10-0053-01 de Statistique Canada.

Abats (ligne verte) : malgré des variations annuelles importantes, il est clair que la consommation d’abats a suivi une tendance baissière importante au cours de notre période; sa consommation a diminué de 75 % entre 1960 et 2017 (de 2,2 kilos à 0,5), avant de soudainement doubler en 2018 (1,1 kilo).

Poule à bouillir (ligne rouge vin) : la consommation de poules à bouillir a diminué de plus de moitié entre 1960 et 1986, passant de 1,4 à 0,7 kilo par personne, pour ensuite augmenter graduellement pour surpasser son niveau de consommation de 1960 en 2018 d’environ 20 % (1,7 kilo).

Ce dernier graphique compile la consommation de viande provenant de ruminants et de non ruminants, mis à part les poissons et fruits de mer, car les données sur leur consommation ne commencent qu’en 1988, et les abats, car on ne sait pas la proportion de ces abats qui viennent de ruminants et de non ruminants. Le graphique est très clair : depuis 1976, la consommation de ruminants par personne a diminué de plus de moitié (de 53 %, passant de 37,4 à 17,5 kilos par personne), alors que celle de non ruminants a augmenté de près de 35 % (de 31,2 à 41,7 kilos). Au total, la consommation de viande (sauf les poissons) par personne a diminué de plus de 14 % depuis 1976 (de 70,2 à 60,4 kilos).

Le tableau utilisé dans ce billet contient aussi des données sur les pertes «qui peuvent survenir dans les points de vente au détail, les foyers, lors de la cuisson et dans l’assiette». Par contre, Statistique Canada prévient que ces données sont fournies «à titre expérimental» et doivent être utilisées avec prudence. Cela dit, ces pertes en 2018 (de façon très stable depuis 2006) étaient estimées à 18 % pour le poulet, à près de 25 % pour le bœuf, à un peu plus de 30 % pour le porc et à près de 40 % pour les poissons.

Et alors…

Le bilan de cet exercice est mitigé. D’un côté, on ne peut que se réjouir de la baisse de consommation de viande par personne depuis son sommet de 1976 et surtout de celle de plus de la moitié qui provient de ruminants. De l’autre côté, cette consommation demeure énorme, soit de plus de 69 kilos par personne (en incluant cette fois les poissons et les fruits de mer, mais pas les viandes non mentionnées dans ce tableau, comme le cheval, le bison, le canard, le chevreuil, l’ours, etc.), dont 17,5 kilos de viande provenant de ruminants (ce qui représente l’équivalent de 154 hamburgers d’un quart de livre par personne par année…). La direction est bonne, mais sa progression est lente, très lente, d’autant plus que cette consommation a augmenté de 5 % depuis 2014 et qu’elle fut en 2018 la plus élevée depuis 2009…

Comment les paradis fiscaux ont ruiné mon petit-déjeuner

12 août 2019

Est-il possible, «sur le plan individuel, d’échapper à tout ce qui touche de près ou de loin aux paradis fiscaux?». C’est la question à laquelle François Samson-Dunlop tente de répondre avec son livre graphique Comment les paradis fiscaux ont ruiné mon petit-déjeuner. «S’abreuvant aux travaux du philosophe Alain Deneault, ce roman graphique décortique avec humour les mécanismes de l’évasion fiscale pratiquée par les multinationales. Et nous fait réaliser à quel point la question des paradis fiscaux est de nature éminemment politique et appelle des réponses collectives».

Le personnage principal de cette bande dessinée prend connaissance de diverses magouilles liées aux paradis fiscaux, tout d’abord en écoutant la radio tout en déjeunant (d’où le titre de ce livre), puis sur Internet et autrement. Il vit aussi leurs conséquences dans sa vie courante, notamment par la dégradation des services publics. Il décide donc de cesser toute collaboration avec les entreprises complices de l’évasion fiscale. Il s’aperçoit vite que c’est plus facile à dire qu’à faire! L’auteur en profite pour glisser de l’information sur beaucoup d’autres magouilles liées aux paradis fiscaux.

Et quand on ne veut pas être complice de l’évasion fiscale même de façon indirecte, ça se complique encore plus! En fait, l’auteur nous donne bien des exemples qu’on ne trouve pas dans les livres d’Alain Deneault (les sources sont à la fin du livre). Il montre que l’utilisation des paradis fiscaux se retrouve dans tous les secteurs, notamment dans l’ameublement, l’électronique, les arts, la restauration, le commerce de détail et la production alimentaire.

Voyant que son objectif de cesser toute collaboration avec les entreprises complices de l’évasion fiscale est impossible à atteindre, il cherche d’autres moyens pour combattre ce fléau. Dans cette démarche, il dénonce les ententes fiscales entre le Canada et des paradis fiscaux, ainsi que d’autres entreprises adeptes de l’évasion fiscale.

Après avoir jonglé avec d’autres moyens, il décide de faire une tournée de sensibilisation à travers le Canada. Mais comment le faire sans encourager des entreprises complices de l’évasion fiscale? Y parviendra-t-il?

Après l’épilogue, Alain Deneault, qui signe la postface, estime que l’auteur «a fait la démonstration par l’image, et par l’absurde, de l’impossibilité de se mobiliser conte les paradis fiscaux de manière strictement individuelle».

Cette postface est suivie d’un résumé en bande dessinée de la présentation d’Alain Deneault à l’Assemblée nationale devant la Commission des finances publiques lors d’un mandat d’initiative portant sur «Le phénomène du recours aux paradis fiscaux».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ajouterai au commentaire d’Alain Deneault dans sa postface que la démonstration faite dans ce livre est claire, amusante et instructive. Ce livre se lit très bien (et en peu de temps!) et fait bien le tour de la question. Il y a des notes à la fin, mais surtout pour les lecteur.rices français.es. Je n’en ai pas souffert!

Les flux sur le marché du travail

7 août 2019

J’ai abordé dans de nombreux billets (notamment dans celui-ci) la confusion fréquente entre les variations de stocks d’emplois et les flux d’emplois. Par exemple, quand on lit que «l’économie a créé 248 000 nouveaux postes» au premier semestre de 2019 au Canada, on veut en fait dire qu’il s’en est créé 248 000 de plus qu’il s’en est perdu. Il s’agit d’une variation de stocks. On ne sait en fait pas combien il s’en est créé et combien il s’en est perdu. Quand je parle de ce phénomène, je ne peux que donner des exemples (il s’en est peut-être créé 1 million et perdu 752 000, mais on ne le sait pas vraiment), car Statistique Canada ne fournit pas de données sur les flux d’emplois.

Statistique Canada toutefois a publié une étude sur le sujet en janvier dernier. J’avais mis de côté cette étude d’Emmanuelle Bourbeau, intitulée La dynamique du marché du travail depuis la récession 2008-2009 et ai failli l’oublier. Pourtant, elle contient des données que je cherchais depuis longtemps.

Données et méthodologie

Il n’y a pas de méthode parfaite pour estimer les flux entrants et sortants de l’emploi, du chômage et de l’inactivité. Cette étude utilise les données de l’Enquête sur la population active (EPA). En effet, cette enquête offre l’avantage de conserver dans l’échantillon les ménages interrogés pendant six mois, en renouvelant un sixième de cet échantillon tous les mois. On peut ainsi suivre mensuellement les changements de statut sur le marché du travail entre deux mois consécutifs pour 5/6 de l’échantillon total, soit chez les ménages qui font partie de l’échantillon au cours de deux mois consécutifs. En fait, comme il arrive que des personnes ne répondent pas deux mois consécutifs, cette méthode permet d’apparier en moyenne entre 80 % et 81 % de l’échantillon initial pour la période couverte (janvier 2007 à septembre 2018). L’auteure utilise aussi une méthode développée par le Bureau of Labor Statistics des États-Unis pour «estimer les données de la rotation manquante, mais aussi les autres flux entrants et sortants (décès, migrations, jeunes qui ont 15 ans entre deux mois, etc.)».

Il faut aussi tenir compte du fait que les neuf flux étudiés (de personne occupée à personne occupée, chômeuse et inactive; de chômeuse à personne occupée, chômeuse et inactive; et d’inactive à personne occupée, chômeuse et inactive) ne comprennent que ces changements de statut entre les deux semaines de référence de deux mois qui se suivent, mais ne peuvent tenir compte des changements qui peuvent survenir entre ces deux semaines. Par exemple, une personne pourrait être en emploi lors de la semaine de référence du premier mois, tomber en chômage la semaine suivante et occuper un autre emploi deux semaines plus tard et ainsi être encore occupée lors de la semaine de référence du deuxième mois. Cette méthode ne peut pas capter les deux flux survenus entre les deux semaines de référence. De même, un changement d’emploi ne sera pas capté, car le statut de la personne sera le même (personne occupée). Cela signifie que les niveaux de flux publiés par cette étude (que l’auteure appelle d’ailleurs des flux bruts) sous-estiment quelque peu leurs niveaux totaux.

Résultats

Je ne présenterai pas ici tous les graphiques de l’étude, mais seulement ceux qui m’ont le plus intéressé. De même, l’analyse que j’en ferai sera assez différente de celle faite par l’auteure, car je m’attarderai surtout sur les niveaux moyens des flux par rapport à ceux des stocks, mais peu sur leur évolution au cours de la période, comme le fait assez en détail l’auteure. J’invite donc les personnes qui veulent en savoir plus sur le sujet à lire cette étude d’une vingtaine de pages.

– personnes occupées : Le graphique qui suit montre l’évolution de l’emploi en moyennes mobiles de six mois (ligne verte avec l’échelle de droite) et celle des flux entrants (ligne bleue) provenant des personnes qui étaient le mois précédent chômeuses (CO, soit de chômeuses à personnes occupées), ou inactives (IO, soit d’inactives à personnes occupées) et des flux sortants (ligne rouge) provenant des personnes qui étaient le mois précédent occupées et qui sont devenues chômeuses (OC, soit de personnes occupées à chômeuses) ou inactives (OI, soit de de personnes occupées à inactives).

Ce que je veux surtout souligner avec ce graphique, c’est que la différence entre les deux flux (entre les lignes bleue et rouge), qui est égale à l’augmentation ou à la baisse de l’emploi, ou ce qu’on appelle de façon abusive la création ou la perte d’emplois, ne représente en général (sauf au cours de la récession de 2008-2009, voir la zone ombrée du graphique) qu’une très faible proportion des flux entrants et sortants. Au cours de la période illustrée, les flux entrants et sortants se sont en moyenne élevés chacun à un peu moins de 620 000, tandis que les hausses et baisses moyennes ont été légèrement inférieures à 28 000. Ainsi, la hausse ou la baisse d’emploi entre un mois et un autre n’a représenté que 4,5 % du niveau des flux entrants ou sortants. Notons que pour faire ce calcul, j’ai utilisé la valeur absolue (positive ou négative) des variations d’emploi mensuelles (et non pas en moyennes mobiles de six mois comme dans l’étude, car les mouvements négatifs mensuels auraient annulé les mouvements positifs et vice-versa). Par ailleurs, les flux entrants et sortants représentaient en moyenne 3,5 % de l’emploi (620 000 sur 17,5 millions), alors que la hausse et la baisse nettes de l’emploi ne le faisaient en moyenne augmenter ou baisser que de 0,16 % (28 000 sur 17,5 millions).

Notons que, en moyenne entre janvier 2007 et septembre 2018, environ 62 % des flux sortants de l’emploi (385 000) se sont observés chez les personnes quittant un emploi pour l’inactivité (la retraite en majorité?), soit 65 % de plus que les flux sortants de l’emploi provenant des personnes occupées qui se sont retrouvées en chômage (environ 233 000). Par contre, les flux entrants furent mieux équilibrés, avec en moyenne 290 000 personnes provenant d’une situation de chômage (soit 47 % des flux entrants) et 330 000 provenant de l’inactivité (fin des études, retour sur le marché du travail, etc.). Cette dernière donnée montre que les personnes inactives sont parfois plus actives que ce qu’indique leur statut!

– chômage : Le graphique qui suit montre l’évolution du chômage en moyennes mobiles de six mois (ligne verte avec l’échelle de droite) et celle des flux entrants (ligne bleue) provenant des personnes qui étaient occupées le mois précédent (OC, soit de personnes occupées à chômeuses) ou inactives (IC, soit d’inactives à chômeuses), et des flux sortants (ligne rouge) provenant des personnes qui étaient le mois précédent chômeuses et qui sont devenues occupées (CO, soit de chômeuses à personnes occupées) ou inactives (CI, soit de chômeuses à inactives).

Encore une fois, on peut voir que les niveaux des flux entrants et sortants ont été tout au long de la période assez semblables, sauf lors de la récession de 2008-2009, alors que les flux entrants en chômage furent nettement plus élevés que les flux sortants (d’où la forte hausse de la ligne verte lors de la récession), mais que le niveau de ces flux a diminué graduellement après cette récession. Contrairement aux flux des personnes occupées qui ne représentent qu’une faible part de l’emploi (3,5 %), les flux entrants et sortants du chômage comptaient en moyenne pour environ 40 % du chômage, ce qui signifie que 40 % des personnes en chômage un mois donné ne l’étaient pas le mois précédent et ne l’étaient plus le mois suivant (pas nécessairement les mêmes!). Ajoutons que cette proportion fut assez stable au cours des 141 mois de la période, variant entre 36 et 47 %.

Les flux entrants du chômage provenant des personnes occupées ne représentaient que 45 % des flux entrants totaux, le reste provenant des personnes inactives (fin des études, retour sur le marché du travail, etc.). On voit donc à quel point on a tort d’assimiler automatiquement les chômeur.euses à des personnes qui ont perdu un emploi. De même, seulement 55 % des personnes qui ne sont plus en chômage (flux sortants) occupent un emploi le mois suivant, alors que les autres deviennent inactives (retraite forcée? Abandon de ses recherches? Notons ici que ce flux peut aussi provenir de personnes qui ont cessé de chercher un emploi par découragement, mais les données du tableau 14-10-0077-01 montrent que les personnes découragées sont relativement peu nombreuses et ne représenteraient qu’un maximum de 10 % de ce flux sortant, et fort probablement beaucoup moins que cela, car ce 10 % voudrait dire que 100 % des personnes découragées le sont depuis seulement un mois et que toutes ces personnes auraient été en chômage avant d’être découragées). On voit que la sortie du chômage est drôlement plus complexe qu’on pourrait le penser.

– inactivité : L’étude ne contient pas de graphique similaire aux deux précédents sur l’inactivité. J’en ai donc produit un, à l’aide des données sur les flux des deux précédents graphiques. J’ai toutefois dû calculer la population inactive en moyennes mobiles de six mois à l’aide des données du tableau 14-10-0287-01 de Statistique Canada.

Le graphique qui suit montre l’évolution de la population inactive en moyennes mobiles de six mois (ligne verte avec l’échelle de droite) et celle des flux entrants (ligne bleue) provenant des personnes qui étaient occupées le mois précédent (OI, soit de personnes occupées à inactives) ou en chômage (CI, soit de chômeuses à inactives), et des flux sortants (ligne rouge) provenant des personnes qui étaient le mois précédent inactives et qui sont devenues occupées (IO, soit d’inactives à personnes occupées) ou chômeuses (IC, soit d’inactives à chômeuses).

Dans ce cas, on peut voir que les flux entrants ont été tout au long de la période nettement plus élevés que les flux sortants, les flux entrants se situant en moyenne à 674 000 par rapport à des flux sortants de 620 000, un niveau plus élevé de 54 000 par mois ou de 9 %. Cet écart explique la forte hausse de la population inactive, hausse sûrement due au vieillissement de la population. Cela dit, ces flux ne représentaient que 7,1 % (flux entrants) et 6,5 % (flux sortants) du volume de personnes inactives, pourcentages encore moins élevés en 2018 (6,1 % et 5,4 %).

Les flux entrants de l’inactivité provenant des personnes occupées représentaient en moyenne 57 % des flux entrants totaux (probablement en majorité des personnes prenant leur retraite volontairement), le reste provenant des personnes en chômage (retraite forcée surtout, abandon des recherches et quelques personnes découragées). Environ 52 % des personnes qui sont devenues actives (flux sortants) occupaient un emploi le mois suivant, alors que les autres commençaient à chercher un emploi et se retrouvaient donc en chômage.

– flux totaux

Le tableau qui suit présente la moyenne des neuf flux présentés dans les sections précédentes. La partie gauche du tableau montre l’ampleur des flux et la partie droite leur proportion de la population âgée de 15 ans et plus. Si on additionne les pourcentages des flux entrants et sortants (1,0 % + 1,1 % + 0,8 % + 1,0 % + 1,3 % + 0,8 %), on obtient 6,0 %. Ce total est en fait de 6,2 % selon l’auteure, la différence s’expliquant par les arrondissements. Cela signifie que 6,2 % de la population adulte change de statut chaque mois, soit une personne sur 16. Même si on ne peut pas multiplier ce pourcentage par 12 (ce qui donnerait 74,4 %) pour estimer le pourcentage de la population qui change de statut au cours d’une année complète, car une même personne peut changer de statut plus qu’une fois par année, cela représente des flux impressionnants, d’autant plus que, je le rappelle, ces flux sont bruts et sous-estiment les flux totaux.

Et alors…

Je dois avouer avoir été surpris par les données publiées dans cette étude. Je savais que les flux étaient importants, mais pas à ce point. Les données qui m’ont le plus surpris sont celles portant sur les flux entrants et sortants du chômage. Je ne pensais pas qu’une proportion aussi élevée des chômeur.euses (40 %) quittait mensuellement ce statut ni qu’une proportion semblable y entrait. Je me doutais par contre que les flux entre l’inactivité et le chômage et l’emploi étaient importants, ayant déjà présenté deux études sur la zone grise entre le chômage et l’inactivité produites à l’aide de données portant sur le Québec et sur les États-Unis. Chose certaine, cette étude éclaire drôlement la question et remet en question quelques mythes circulant sur le marché du travail!

L’Asie du Sud-Est à la croisée des puissances

5 août 2019

Sous la direction de Serge Granger, professeur agrégé à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, et de Dominique Caouette, professeur agrégé au Département de science politique de l’Université de Montréal, le livre L’Asie du Sud-Est à la croisée des puissances donne «un portrait à jour du contexte géopolitique, social et historique de cette région tout à fait fascinante et complexe».

Introduction : «Plus populeuse que l’Europe et deux fois plus peuplée que les États-Unis, l’Asie du Sud-Est est un véritable carrefour de cultures, de commerce et de religions». Serge Granger et Dominique Caouette décrivent le fonctionnement de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), et les caractéristiques politiques, économiques et maritimes des 11 États de cette région. Ils abordent ensuite les principaux enjeux auxquels ces pays font face (surtout l’influence des grandes puissances, la guerre au terrorisme, les conflits régionaux, les besoins en énergie et les actions de la société civile). Ils présentent finalement les sujets traités dans les chapitres qui suivent.

Première partie – Les paramètres

1. L’ASEAN et l’Asie du Sud-Est : Serge Granger et Dominique Caouette présentent plus en détail que dans l’introduction le fonctionnement, le rôle et les activités de l’ASEAN, créée en 1967 avec cinq pays membres, mais qui, depuis les années 1990, regroupe 10 des 11 pays de la région (tous sauf le Timor oriental), et montrent qu’elle joue de nos jours «un rôle de premier plan comme architecte des institutions régionales».

2. Populations et dynamiques migratoires : Ce texte de Danièle Bélanger et Guillaume Haemmerli porte sur la démographie et surtout sur les migrations des pays de l’Asie du Sud-Est.

3. La société civile en Asie du Sud-Est : Dominique Caouette analyse l’influence de la société civile sur la transformation sociale, la transparence des gouvernements et le respect des droits de la personne. Cette analyse porte sur les enjeux de mobilisation régionaux et aborde aussi l’influence des organismes de la société civile dans quatre pays spécifiques.

4. L’intégration économique, un modèle régional? : Éric Mottet présente la situation économique des pays de cette région, qui varie considérablement d’un pays à l’autre, le PIB par habitant de 2015 variant d’un peu moins de 2000 $ au Myanmar à plus de 55 000 $ à Singapour. Il analyse par la suite les défis que cette région et les pays qui la composent doivent affronter, et le rôle de l’ASEAN et des nombreuses ententes de libre-échange actives dans la région.

5. Les enjeux de sécurité en Asie du Sud-Est et au-delà : Les enjeux de sécurité qu’examine Stéphanie Martel touchent aussi bien les tensions militaires que les trafics illicites, le terrorisme, la piraterie, la traite des personnes, les pandémies et les catastrophes naturelles.

6. Les puissances en mers du Sud-Est asiatique : Yann Roche creuse la question des conflits en mer de Chine, surtout pour les ressources halieutiques et la présence possible d’hydrocarbures.

7. Le multilatéralisme sud-est asiatique : Dominique Caouette explique les ramifications entre les nombreuses ententes bilatérales et multilatérales impliquant les pays de l’Asie du Sud-Est avec ceux du reste de l’Asie et de l’autre côté du Pacifique, ainsi qu’avec d’autres puissances mondiales. Il montre à quel point les événements, dont ceux mentionnés dans les autres chapitres, ont influencé ces ententes et les relations entre ces pays.

Deuxième partie – Les puissances étatiques

8. Les États-Unis et l’Asie du Sud-Est : Pierre Asselin et Serge Granger se penchent sur l’engagement en Asie du Sud-Est des États-Unis, «l’architecte principal de l’équilibre géopolitique de la région depuis la Deuxième Guerre mondiale». Marqué par la guerre contre le communisme jusqu’à la chute de Saigon en 1975, cet engagement visait après la fin de la guerre froide à «contenir la Chine» et à «maintenir l’hégémonie américaine par le contrôle des mers et ses flux commerciaux», tout en s’assurant de conserver ses «alliés indispensables dans la région».

9. La Chine et l’Asie du Sud-Est : Ting-sheng Lin et Gauthier Mouton répètent l’analyse du chapitre précédent, mais avec la Chine, qui semble en voie de supplanter les États-Unis comme puissance hégémonique de la région, surtout en raison de l’intégration de son économie avec celle de la région du Sud-Est asiatique, ainsi que de la forte présence de Chinois.es dans la plupart des pays de cette région. Cette puissance suscite par contre passablement de méfiance et porte ces pays à établir des partenariats avec d’autres puissances dont les États-Unis, bien sûr, et le Japon. Cela dit, ces pays ne peuvent se permettre d’ignorer la Chine.

10. La coopération entre le Japon et l’ASEAN : Éric Boulanger nous apprend que le Japon «a construit un vaste ensemble de relations diplomatiques, économiques et socioculturelles avec les pays de l’Asie du Sud-Est» dès les années 1950, et l’a étendu dans les années 1990. Son objectif était et demeure bien sûr d’assurer «à long terme sa prospérité et sa sécurité», mais aussi de contrer «l’influence chinoise grandissante».

11. L’Inde et l’Asie du Sud-Est : Serge Granger considère que l’Inde pourrait être une rivale de la Chine, mais qu’elle n’a pas les capacités suffisantes. Cela dit, «elle mise sur sa proximité géographique et culturelle pour gagner en puissance», limiter l’emprise de la Chine sur cette région, «exporter son économie» et assurer sa sécurité nationale.

12. La Russie et l’Asie du Sud-Est : Selon Isabelle Facon, la Russie n’a pas l’influence des puissances présentées dans les chapitres précédents sur l’Asie du Sud-Est, mais s’intéresse quand même à cette région. Elle est par exemple membre de quelques institutions de la région, notamment en raison de sa volonté de diversifier ses relations extérieures et de marquer sa présence en Asie et sur la côte du Pacifique. Toutefois, son désir de ne pas envenimer ses relations avec la Chine limite grandement l’intérêt des pays de cette région pour elle.

13. Le pragmatisme de l’Union européenne en Asie du Sud-Est : Kathia Lagacé-Nadon explique que les prétentions de l’Union européenne de conditionner ses échanges avec les pays de l’Asie du Sud-Est au respect des droits de la personne, à la démocratisation de la région et à la protection environnementale se sont graduellement effacées pour mettre «d’abord et avant tout l’accent sur la défense de ses intérêts économiques dans la région».

14. Le Canada et l’Asie du Sud-Est : Charles Labrecque fait le tour des interventions du Canada en Asie du Sud-Est depuis les années 1950. Il s’agit bien sûr d’un intervenant mineur par rapport aux pays qui ont fait l’objet des chapitres précédents.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Je ne sais pas… Cela dit, j’en ai appris beaucoup sur cette région, ce qui était mon objectif en me procurant ce livre. Comme bien des livres regroupant de nombreux.euses auteur.es (14, dans ce cas), on y trouve beaucoup de répétitions. J’ai de loin préféré la deuxième partie du livre qui permet de bien saisir les enjeux et les défis de cette région, et de comprendre sa philosophie politique (basée notamment sur le refus des ingérences des pays étrangers et sur la défense de la souveraineté des pays de la région dans le cadre des nombreuses ententes auxquelles ils sont liés) et l’équilibre précaire qui caractérise ses relations avec les puissances mondiales. J’ai été fréquemment mêlé avec les acronymes utilisés. Les 603 notes de ce livre sont à la fin et s’étendent sur 35 pages. Formées surtout de références, on y trouve quand même beaucoup de compléments d’information, ce qui nous force à utiliser deux signets…

Le sable

31 juillet 2019

J’ai pris connaissance du rapport que je vais présenter ici grâce à un billet de Timothy Taylor, dont je ne vanterai jamais assez le blogue. Intitulé Sand and Sustainability: Finding new solutions for environmental governance of global sand resources (Le sable et le développement durable: à la recherche de nouvelles solutions pour la gouvernance environnementale des ressources mondiales de sable), ce rapport publié par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) vise à «offrir une vue d’ensemble du défi de la durabilité, des lacunes en matière de gouvernance, des solutions possibles et des pistes d’action pour toutes les parties prenantes du secteur des ressources de sable».

Contexte

Le sable et le gravier sont des ressources importantes, mais déconsidérées, même s’ils sont les matières solides qui sont les plus extraites au monde. Ils sont à la base de la production du béton, de l’asphalte et du verre, donc utilisés pour construire des écoles, hôpitaux, routes, panneaux solaires et autres infrastructures, et servent au traitement des eaux, à la fracturation hydraulique et à la fabrication de produits électroniques. En raison de l’usage très répandu de ces ressources et de leur faible coût, leur extraction dépasse de beaucoup leur niveau de remplacement. Leur extraction de plus en plus répandue dans les écosystèmes riverains et marins entraîne l’érosion des rivières et des côtes, menace les pêches en eaux douce et marine, et réduit la biodiversité.

Même si ces conséquences font de plus en plus l’objet de reportages et de documentaires, peu de politiques visent à y faire face. Ce rapport présente une synthèse des discussions tenues par des expert.es lors d’un événement tenu à Genève en octobre 2018. Ces discussions ont entre autres porté sur les principaux défis à relever et sur des solutions qui permettraient de réduire les impacts négatifs actuels, et de viser un niveau de consommation plus responsable, propositions ensuite validées par différent.es expert.es externes.

Les défis

– état des ressources : Le rapport distingue quatre types de sables et de graviers utilisables de façon industrielle. On en extrait entre 40 et 50 milliards de tonnes par année (soit de 3 à 14 tonnes par habitant, selon les pays) des carrières, des fosses (pits), des rivières, des côtes et du milieu marin (le sable des déserts n’est pas utilisable industriellement en raison de sa forme non adhérente). Entre 10 et 15 % de ce volume est extrait illégalement de fonds marins, avec des conséquences sociales et environnementales énormes. Le rapport mentionne que cette consommation atteindra au moins 60 milliards de tonnes en 2030.

Ces estimations reposent surtout sur la production de ciment, le seul produit utilisant du sable et du gravier qui est comptabilisé au niveau mondial. La production de ciment représente environ 10 % de l’utilisation de sable et du gravier (mais le béton environ 80 %, car le béton est formé de 10 % de ciment, de 25 % de sable et de 45 % de gravier, le reste étant de l’air et de l’eau). Le graphique ci-contre illustre l’évolution de la production mondiale de ciment (elle a triplé depuis 20 ans) et montre que la Chine en produit plus de la moitié (58,5 % en 2017). L’Inde suit avec 7 % et les États-Unis avec 2 %.

– Impacts : La réglementation étant plus laxiste dans les pays en développement et en émergence, et leurs besoins en infrastructures et en construction étant plus grands, les impacts environnementaux et sociaux de l’extraction de sable et de gravier sont énormes en Chine, en Inde, dans le reste de l’Asie, en Afrique et en Amérique du Sud (voir entre autres ce site), surtout sur les rivières, les lacs et les côtes, mais aussi sur d’autres secteurs économiques, sur les moyens de subsistance locaux et sur la biodiversité. À ces impacts s’ajoutent ceux sur la sécurité des travailleur.euses de ces secteurs et des personnes vivant dans les communautés où ces activités ont lieu (noyades, affaissements et glissements de terrain, etc.). En plus, les activités illégales dans les réserves de biodiversité et dans des aires protégées détruisent des habitats (poissons, oiseaux, espèces menacées comme les tortues et les dauphins d’eau douce, etc.).

Le rapport mentionne aussi que :

  • des rivières ont été polluées et acidifiées;
  • les inondations et les conséquences des tempêtes se sont intensifiées;
  • l’érosion des plages s’est accélérée (nuisant aussi au tourisme, activité souvent cruciale dans certaines régions);
  • des sources d’eau potable ont disparu;
  • des zones agricoles et de pêche sont devenues stériles;
  • des infrastructures ont été fragilisées.

– lacunes en matière de gouvernance : Là où l’extraction de sable et de gravier est réglementée convenablement, la réglementation est trop souvent «mal appliquée en raison de la corruption, de l’absence de surveillance ou du manque de ressources pour poursuivre les contrevenants». Comme les impacts négatifs de l’extraction se font souvent sentir dans des régions et même des pays différents des lieux d’extraction et d’utilisation, le manque de réglementation et son application déficiente génèrent parfois des conflits. Si le taux d’exportation de ces matières est en général faible, soit aux environ de 5 % de la production (ces ressources sont trop lourdes et vendues trop peu cher pour que l’exportation soit rentable), il est élevé dans certains pays, comme à Singapour (qui est prêt à payer plus cher vu l’absence de cette ressource dans son territoire), à Dubaï et en Arabie Saoudite. Les conflits provenant de ces importations favorisent les exportateurs illégaux, souvent mafieux.

Les expert.es ayant participé à ce rapport ont dégagé cinq priorités pour faire face aux lacunes en matière de gouvernance :

  • prendre conscience de l’importance de ces ressources et de leur épuisement graduel;
  • mieux connaître l’état des ressources et des réserves, et les impacts de leur extraction;
  • améliorer la transparence et la responsabilisation dans toutes les phases de sa production et de son utilisation;
  • réglementer les relations entre les intervenants et établir des normes de production;
  • établir de saines relations entre les gouvernements, les entreprises et les communautés locales.

Solutions possibles

– Éviter la consommation inutile : «La société peut utiliser plus efficacement ces ressources grâce à une meilleure planification de l’utilisation des sols et à la recherche de méthodes différentes de conception des infrastructures et des bâtiments». On pourrait ainsi éviter de construire des infrastructures inutiles, mieux entretenir les infrastructures existantes et diminuer l’utilisation du béton où cela est possible (notamment avec des infrastructures «vertes»). Le rapport fournit de nombreux exemples pour illustrer ces recommandations.

– Utiliser davantage de matériaux recyclés et alternatifs pour remplacer le sable naturel dans la construction : Le rapport fournit une liste de ces matériaux recyclés et alternatifs (il y en a beaucoup) et décrit leurs propriétés. Il les résume en mentionnant :

  • les déchets miniers et de graviers sur les chantiers;
  • l’asphalte endommagé et actuellement jeté;
  • certains types de cendres, les résidus provenant des usines d’incinération, les scories de métal, les coquilles des noix de coco (!), la sciure de bois, les déchets provenant de démolitions, de tuiles et de plastique, les pneus jetés, etc.

– Réduire les impacts de l’extraction en appliquant les normes existantes et en mettant en œuvre de meilleures pratiques : Ces normes et pratiques incluent :

  • des objectifs de développement durable;
  • des ententes internationales touchant l’extraction de sable (on en nomme une douzaine);
  • des ententes régionales sur l’environnement et sur la protection des ressources naturelles (une autre douzaine);
  • des ententes sur la gestion de l’eau potable (le rapport en cite quatre);
  • l’encadrement des entreprises d’extraction, de génie et de construction;
  • la protection des écosystèmes marins.

Au bout du compte, «sans une vision intégrée de la gouvernance, de la planification et de la gestion de ces ressources, l’extraction du sable risque de tomber entre les craques du plancher et de continuer à fonctionner avec ses pratiques informelles, voire illégales».

Pistes d’action

– Renforcer les normes et les meilleures pratiques pour lutter contre l’extraction irresponsable : Le rapport précise que ces normes et pratiques doivent être adaptées aux situations géologiques et à l’importance des impacts dans les différents lieux d’extraction. Il faut donc un cadre formé à la fois de normes et de pratiques acceptées internationalement et d’adaptations nationales, régionales et locales. «La solution pratique consistera à respecter des normes internationales, mais en adaptant localement les règles recommandées, la législation et les efforts volontaires de manière appropriée». Le rapport précise ensuite les modalités d’application de cette recommandation.

– Investir dans la quantification de la production et de la consommation de sable, dans la surveillance et dans la planification : Cette recommandation est claire : on a besoin de données fiables, on doit mieux surveiller l’extraction et il faut mieux planifier l’utilisation des réserves qui s’épuisent graduellement.

– Établir un dialogue basé sur la transparence et la responsabilisation : «La communauté internationale, les gouvernements, les industries, la société civile – toutes les parties prenantes concernées [le rapport contient une liste de onze groupes d’intervenants] – doivent participer à l’élaboration de politiques, de réglementations et d’actions volontaires constructives».

Et alors…

C’est la première partie de ce rapport qui m’a le plus intéressé, les suivantes étant quelque peu répétitives, car il est certain que les solutions possibles et les pistes d’action sont liées aux défis. J’aurais souhaité qu’elle contienne des données plus fiables, mais, c’est justement un des problèmes pour réagir correctement à la surexploitation de sable et de gravier, il manque de données, tant sur le niveau d’exploitation que sur les réserves disponibles.

Le billet de Timothy Taylor contient d’autres sources à ce sujet, même si pas totalement fiables non plus. Par exemple, le graphique ci-contre, tiré de ce texte de la revue Nature et dont les données proviennent de cette recherche, montre l’évolution passée et prévue de la demande pour le sable (sans le gravier), ainsi que celle du prix de cette ressource. La partie du haut du graphique montre que la demande de sable (ligne rouge) commence déjà à surpasser sa disponibilité (ligne jaune). La partie du bas indique, sans surprise, qu’on prévoit que le prix du sable augmentera avec la hausse de sa demande jumelée à la stagnation de son offre. Notons que le billet de Timothy Taylor contient aussi un lien menant à une étude (de 165 pages!) datant de juillet 2018 du World Wildlife Fund (WWF) sur les impacts de l’extraction de sable sur la structure des écosystèmes.

J’avais bien sûr déjà entendu parler de la surexploitation du sable, entre autres grâce à un chapitre du livre Creuser jusqu’où? Extractivisme et limites à la croissance (dont j’ai parlé dans ce billet) et grâce à des documentaires et reportages sur le sujet, mais il demeure que cette question n’est pas suffisamment abordée et médiatisée compte tenu de son importance. Elle représente un des bons exemples de l’insouciance de notre espèce face à l’avenir en raison de son biais du moment présent.