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La destruction de l’université française

2 mai 2016

destruction_université

La destruction de l’université française de Christophe Granger est un essai pamphlétaire qui dénonce le virage néolibéral des universités françaises et de bien d’autres pays.

Avant-propos : «L’université française a vécu. (…) Désormais, c’est à la compétitivité, à la concurrence et même à la flexibilité qu’on rapporte à peu près tout ce qui s’y passe. (…) Partout, elle a voué les professionnels du savoir à l’impuissance et au mensonge. Partout, elle a fait des étudiants de simples consommateurs-payeurs. Et partout elle a ravalé les connaissances au rang d’une triste marchandise». Et, ces connaissances-marchandises doivent surtout satisfaire aux «besoins du marché du travail». Ce virage n’est pas unique a la France, mais «a pris corps aux quatre coins du monde», y compris au Québec, précise l’auteur. Il ne fait pas que transformer l’étudiant en consommateur-payeur, mais aussi le personnel universitaire en auto-entrepreneurs (cette expression m’a fait penser au titre du livre Je ne suis pas une PME de Normand Baillargeon…), la plupart du temps précaires. Non, Christophe Granger ne met pas de gants blancs dans cet avant-propos!

L’oubli de l’histoire : L’histoire de l’université dont l’auteur déplore la destruction ne remonte pas à si longtemps. Cette université est née, selon les pays, du début du XIXème siècle à celui du XXème. Elle se distingue notamment par le jumelage de ses fonctions de développement et de diffusion des savoirs (recherche et enseignement) fondées sur la raison et la pensée rationnelle. Cette naissance a couronné le passage d’une université qui défend le pouvoir politique, qui reproduit la bourgeoisie et qui vit en vase clos à une université républicaine et autonome. L’auteur raconte les circonstances entourant ce passage, de 1800 au virage récent, surtout en France, mais en soulignant les influences extérieures. S’il regrette la disparition de cette université, il ne l’idéalise pas, soulignant ses lacunes et ses périodes de questionnement. Et il montre que le virage vers l’université sans âme actuelle s’est fait graduellement, mais inexorablement…

Liquidation totale : Dans ce chapitre, l’auteur montre que le virage actuel enlève l’autonomie des universités pour assujettir son fonctionnement aux forces du marché dans un contexte économique d’austérité. On instrumentalise ainsi la crise économique pour lier encore plus fortement cet assujettissement aux seules forces d’un marché qui ne permettent pas à l’université de remplir son rôle et qui affrontent sa raison d’être (développement et diffusion des savoirs). L’auteur poursuit en expliquant l’origine de ce virage, soit le concept de l’économie du savoir. Il ne s’agit pas seulement de fonder l’économie sur le savoir, mais de fonder les savoirs sur l’économie. Et ce ne sont pas que les savoirs qui sont dorénavant soumis aux forces du marché, mais aussi les étudiants (consommateurs-clients nationaux et internationaux), les professeurs (que ce soit pour leurs activités de recherche ou pour le prestige de leur collaboration) et la gestion (mettant notamment fin à la prise de décision collégiale dans les universités). Il conclut ainsi :

«Les études ne sont plus un temps hors du temps, elles ont avant tout à être utiles, elles sont les préparatifs du devenir professionnel. Les savoirs ne sont plus d’abord des questions de savants, ils épousent le redoutable empire des débouchés et des priorités. Les universitaires ne sont plus des producteurs de science, ils ont à être des entrepreneurs et des coureurs de contrats. Et la gestion des établissements n’est plus affaire de politique universitaire, elle s’opère l’œil rivé sur les budgets, les palmarès internationaux et les subsides dont ils portent la promesse.

La réforme de l’université, ainsi, n’en a pas seulement changé le financement, elle ne l’a pas seulement inféodée aux édits de la Banque mondiale. En la faisant désormais relative à une fin qui ne lui appartient plus, elle a liquidé ce qui faisait l’université.»

Je tiens à préciser, au cas où ce ne soit pas suffisamment évident, que j’ai résumé grossièrement ce chapitre. Il contient une des meilleures analyses du virage néolibéral des universités que j’ai lues (même si j’en ai lues d’autres qui étaient excellentes). En plus, même si cette analyse s’attarde en premier lieu sur le cas de la France, elle s’applique très bien au virage similaire imposé aux universités québécoises (et d’autres pays).

Le purgatoire : L’auteur aborde dans ce chapitre ce qu’il appelle le sacrifice de la profession d’universitaire. Il souligne la forte augmentation des postes précaires chez les chercheurs et chercheurs-enseignants universitaires (dont la proportion atteint maintenant au moins 50 %). Pour lui cela n’est pas un effet du virage néolibéral des universités, mais un moyen pour s’assurer que les universitaires se plieront aux nouvelles façons de faire des universités. Il présente les différents visages de cette précarité et mentionne quelques réactions d’opposition à cette exploitation. Ça semble même pire qu’ici…

Propositions pour servir à ceux qui ne se résignent pas : Dans ce court dernier chapitre, l’auteur donne quelques conseils et surtout présente sa vision de la place d’une véritable université dans notre société.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Comme mentionné auparavant, même si ce livre porte essentiellement sur la situation des universités françaises, ce que l’auteur présente avec brio touche en fait toutes les universités du monde, dont celles du Québec. Si bien d’autres livres ont abordé cette question, celui-ci se démarque nettement par la clarté de son propos et par la pertinence de sa démonstration.

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