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Le Plan Nord et l’emploi

11 juin 2012

Il y a quelque temps, on a assisté à une guerre de chiffres entre l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) et la firme SECOR pour déterminer si le Plan Nord était rentable ou non. Les écarts monumentaux entre les conclusions de ces deux études, celle de l’IRIS concluant à un déficit et celle de la firme SECOR à des retombées économiques fortement positives, reposent d’une part sur le caractère fort imprécis des prévisions d’investissements entre l’entreprise privée et le gouvernement et, d’autre part, sur la prise en compte par la firme SECOR de retombées directes et indirectes liées aux dépenses d’exploitation, notamment aux salaires versés aux travailleurs.

N’ayez crainte, je n’ai pas l’intention de trancher dans ce débat en vous inondant de chiffres, mais plutôt de m’interroger sur l’effet réel des fameuses retombées calculées par Secor sur l’emploi et sur les populations touchées.

Quels emplois?

La firme SECOR nous parle (à la page numérotée 2 de son étude) du soutien (terme non défini…) de plus de 37 000 emplois par année pendant 25 ans. On compte ici à la fois les emplois qui seraient crées dans le grand nord et les emplois créés chez les fournisseurs du sud. À la page 21, on peut voir que le plus grand nombre d’emplois seraient créés dans la construction minière, d’infrastructures et d’hydroélectricité, dans l’exploration et l’exploitation minières, puis dans l’exploitation énergétique.

Ces domaines étant très circonscris, on devra faire appel à des personnes possédant des compétences bien précises. En effet, l’emploi dans ces secteurs ne représentaient en 2011 qu’une très faible proportion de l’emploi total au Québec (tableau cansim 282-0007) :

  • Extraction minière : 0,5 %
  • Services publics : 0,8 %
  • Construction : 6,0 %

En fait, cette faible proportion (un total de 7,3 %) est même nettement exagérée, puisqu’elle inclut tous les emplois des services publics, y compris ceux liés au gaz qui n’ont rien à faire ici, et tous ceux de la construction, alors que les besoins du Plan Nord seront concentrés dans les emplois liés au génie civil et à la voirie, emplois occupés par des membres de métiers bien différents de ceux des autres secteurs de la construction. Cela dit, cette proportion nous montre que ces emplois ne pourront pas être occupés par n’importe quel travailleurs, mais bien par des membres de professions bien précises et relativement peu répandues.

Les professions et les compétences qui seront les plus demandées ne sont pas mentionnées dans l’étude de SECOR (cela ne doit pas être important pour eux). On peut toutefois lire sur ce site spécialisé dans le recrutement :

«Or, le Plan Nord accroîtra considérablement la demande pour les travailleurs des mines – opérateurs de machinerie, soudeurs, foreurs, électriciens et autres -, mais aussi pour les technologues du niveau collégial et les ingénieurs géologues et ingénieurs miniers.»

Et qu’ont déjà en commun toutes ces professions? On manque déjà de main-d’œuvre dans ces domaines, comme on peut le lire dans ce même texte «Déjà, on se les arrache, ont confirmé tant l’industrie que le milieu de l’enseignement.»! Mais alors, où les employeurs trouveront-ils ces travailleurs?

L’oubli de la touche «moins»

– travailleurs étrangers

Le Plan Nord ne le cache même pas, l’embauche dans ces domaines ne sera pas facile. Selon Gilbert Lavoie, journaliste au Soleil, on peut même lire dans les documents sur le Plan Nord que «Des mesures permettant d’accélérer les procédures d’immigration de certains travailleurs spécialisés pourraient même être envisagées.» Il ajoute :

«Bref, quel que soit l’angle sous lequel on étudie la chose, il est clair que le Québec se dirige vers une pénurie de travailleurs spécialisés. Et voilà qu’arrive le Plan Nord avec sa propre demande supplémentaire de travailleurs. (…) les firmes gravitant autour de l’industrie albertaine des sables bitumineux à Fort McMurray ont embauché 58 000 travailleurs étrangers temporaires en 2011, et qu’on se dirige vers les 100 000. Des gens qui viennent notamment du Mexique… et de la Chine.»

Il conclut donc qu’une partie des salaires élevés, un des atouts de ce plan selon le premier ministre, seront en fait dépensés à l’étranger. Il en sera donc de même d’une bonne partie des fameuses retombées de SECOR, qui auront lieu à l’étranger. Mais, ça, les auteurs de cette étude n’en disaient pas un mot…

– travailleurs locaux

Mais, bon, on ne sait pas vraiment quelle proportion de ces travailleurs viendront de l’étranger. Il devrait quand même y avoir des Québécois parmi ces travailleurs. On parle même d’emplois pour les membres des premières nations. Malheureusement pour ce plan, une grande partie des autochtones, dont les Innus, ne veulent rien savoir du Plan Nord et demandent un arrêt des travaux en cours!

Il reste les travailleurs du sud du Québec et ceux de la Côte-Nord. Il est en effet possible que certains travailleurs de ces domaines soient attirés par les salaires plus élevés dans le grand nord. Mais, qui les remplacera dans les emplois qu’ils quitteront? La Fédération québécoise des municipalités (FQM) s’inquiète déjà (article cadenassé du Devoir) :

«Sans être défavorables au Plan Nord, les élus de nos municipalités membres disent craindre, par exemple, pour la survie des PME de leur municipalité aux prises avec une pénurie de travailleurs sans précédent, tous ayant quitté pour les emplois mieux rémunérés du Nord »

«Pour plusieurs communautés, ça met en péril leur capacité de maintenir les infrastructures économiques. Les gens m’ont dit que si les choses continuent d’évoluer de la même façon, il ne restera plus que des personnes âgées, tant l’attraction des minières est forte. Il y a une réelle menace de dévitalisation pour ces communautés, en raison des grands projets. On risque de ne plus avoir la main-d’œuvre nécessaire pour maintenir l’activité économique locale. Si on ne planifie pas, on risque de se retrouver avec des municipalités encore plus dévitalisées », a fait valoir M. Généreux [président de la FQM] en entrevue au Devoir.»

Et cela ne se limite pas aux emplois spécialisés…

«Par exemple, dans certaines municipalités, des restaurants locaux ont été forcés de fermer leurs portes, faute de main-d’œuvre. Même chose pour d’autres types d’entreprises qui ne peuvent concurrencer les salaires offerts par les minières étrangères qui viennent exploiter les ressources du Québec pendant quelques années, au gré des prix du marché.»

Le gouvernement justifie son refus de prendre une participation majoritaire dans les projets miniers en disant que le prix des matières premières varie beaucoup et qu’il s’agit d’une industrie trop risquée pour y investir des fonds publics, mais appuie les conclusions de l’étude de SECOR qui prévoit des retombées égales (dont 37 200 emplois par année) pendant chacune des 25 années du Plan. Il ne semble pas du tout s’inquiéter des conséquences de l’imprévisibilité de cette industrie sur les travailleurs et les populations qui seront touchées.

– autres conséquences

La FQM et des intervenants en santé confirment ce que disait l’IRIS dans son étude : les coûts sociaux et d’infrastructures n’ont pas été évalués correctement dans l’étude de SECOR. De même, les conséquences de l’arrivée massive de travailleurs sur la Côte-Nord fera augmenter le coût des logements pour des personnes qui n’ont rien à voir avec ce Plan et risque d’entraîner une croissance importante des problèmes sociaux (extraits tirés du même article cadenassé du Devoir) :

«Avec pour conséquence que les services de santé, d’éducation ou encore de garderies ne peuvent tout simplement pas répondre à la croissance très rapide de la demande. Même chose pour les infrastructures municipales comme les réseaux d’aqueducs. Sans oublier les pénuries criantes de logement. Une situation qui a fait plus que doubler le prix des loyers dans certaines municipalités. « Les gens qui ne travaillent pas pour les minières ne peuvent pas supporter les hausses de logement et il n’y a aucune alternative, parce qu’on manque de logements », a fait valoir M. Généreux. Et il n’est pas rare de voir des maisons à vendre à Sept-Iles pour un prix variant de 200 000 $ à 400 000 $.»

(…)

«Plusieurs intervenants actifs dans les communautés affectées par le développement minier constatent toutefois d’importants problèmes, et ce, depuis des mois. «On a fait des efforts importants de marketing pour vendre le Plan Nord partout dans le monde, mais on a peu planifié le développement des services dans le territoire du Plan Nord», a dénoncé la semaine dernière la présidente du syndicat des intervenants et intervenantes en santé du nord-est du Québec, Nathalie Savard. Selon elle, les régions qui absorbent cet afflux doivent aussi composer avec une croissance des problèmes de toxicomanie, de décrochage scolaire et de prostitution. Mais elles n’ont pas les ressources nécessaires pour y répondre. Et c’est sans compter les problématiques sociales qui frappent toujours de plein fouet les communautés autochtones qui habitent le territoire depuis des siècles.»

Nos savants calculateurs de retombées économiques semblent ignorer que des travailleurs sont des êtres humains qui ont des compétences particulières (ils ne sont pas interchangeables comme dans la théorie de la concurrence parfaite), des besoins, des désirs et des préférences. Et, comme d’habitude, ils ne connaissent que la touche «plus» de la calculatrice, mais ignorent qu’il existe aussi une touche «moins» pour soustraire des retombées celles qui auront lieu à l’étranger, celles des municipalités et des employeurs qui perdront leurs travailleurs sans pouvoir les remplacer et les coûts sociaux et humains (pas tous en dollars…)…

Et alors…

Le Plan Nord est une construction artificielle. Il a été conçu avec un souci de marketing politique et a ensuite été élaboré pour ressembler à la conception de l’auteur. Les prévisions sont pour le moins approximatives et les exigences des humains, que ce soit celles des autochtones ou des autres Québécois, sont passés sous le tapis. Tout ce qui compte pour ce gouvernement, comme dans trop d’autres domaines, ce sont les objectifs financiers des entreprises, pas les besoins et les désirs de la population…

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8 commentaires leave one →
  1. Sortie 252 permalink
    11 juin 2012 8 h 22 min

    On sait que le Plan Nord est de la poudre aux yeux. Il est bon d’avoir des arguments pour l’illustrer. Je partage votre excellent texte! Cynthia

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  2. 11 juin 2012 10 h 02 min

    Le Plan Nord EST non seulement de la poudre aux yeux, mais, pire, une improvisation par des amateurs incapables de répondre aux besoins qu’ils disent vouloir créer.

    Dans le domaine minier, l’expertise n’est pas à Montréal ou à Québec. Elle est peut-être à Sept-Îles, ça, je n’en sais rien. Mais assurément, elle se trouve à Rouyn-Noranda et à Val d’Or. Sans compter que Rouyn est un centre universitaire articulé – entre autres – autour de la recherche dans le domaine minier. Sans compter que pour sa part, Val d’Or a un laboratoire (Canmet) auquel le Fédéral a contribué largement.

    Mais…

    Mais ni Rouyn ni Val d’Or n’appartiennent au territoire visé par le Plan Nord. Matagami, Chibougamau et Lebel sur Quevillon SONT dans le territoire mais ne jouissent pas des mêmes infrastructures.

    Rouyn-Noranda s’étend sur 6633 km. C’est grand. Mais 90% de son territoire est constitué de forêts, de sols impropres ou de territoire agricole; le périmètre urbain de la ville-centre étouffe, et la ville n’a plus de terrains disponibles pour du développement résidentiel. Des demandes ont été adressées à Québec mais le Frisé n’accuse même pas réception.

    Le développement de la partie Ouest du Plan Nord passe pourtant par Rouyn et Val d’Or, en raison de ce qu’on peut déjà y trouver. Les deux villes pourraient – à la rigueur – bénéficier du Plan Nord et accueillir des entreprises et des travailleurs capables de développer le Nord. Sauf que ni Rouyn ni VD ne peuvent recevoir ces entreprises et leurs employés, faute d’endroit pour les loger.

    Aux incrédules du Sud je rappelle que le taux d’inoccupation des logements, à Rouyn et à Val d’Or, fluctue entre 0,00 et 0,01%.

    Mais le Frisé reste sourd, tout comme il demeure sourd à tout ce qui vient « d’en bas » de la pyramide. Les seuls qu’il entend, ce sont l’industrie minière et les Chambres de commerce.

    Vivement un coup de balai!

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  3. 11 juin 2012 17 h 31 min

    @ Sortie 252

    «Il est bon d’avoir des arguments pour l’illustrer.»

    C’est aussi ce que je me dis!

    @ papitibi

    «Le Plan Nord EST non seulement de la poudre aux yeux»

    Et le Plan Nord OUEST, serait correct? (gag plate…)

    Pour les taux d’inoccupation, oui, je suis au courant même si j’habite Montréal… 😉

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  4. 11 juin 2012 18 h 42 min

    Pensez-vous que la campagne marketing dédié au Plan Nord a marché auprès de la population ou est-ce que ce stratagème politique a attiré davantage de détracteurs que de partisans auprès de la population?

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  5. 11 juin 2012 19 h 21 min

    @ pseudovirtuose

    Aucune idée, mais je pencherais du côté qu’il n’a pas marché. J’ai lu peu de choses à l’appui de ce plan.

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  6. 11 juin 2012 22 h 03 min

    @darwin

    Je sais que vous savez, vous qui savez (presque) tout quand il est question de données statistiques 😉

    Reste que il y a quand même 2 ou 3 lecteurs de ce blogue qui pourraient ne pas savoir; après tout, les nouvelles en provenance de l’Abitibi-Témiscamingue sont peu diffusées au sud de la Réserve La Vérendrye.

    Le Plan Nord-Ouest? L’Abitibi-Témiscamingue a vraiment du mal à se débarrasser de l’espression « Nord-Ouest », utilisée pour la décrire!

    Ouest? Pour ça, oui. La métropole qui se trouve dans l’axe (longitude) de Rouyn-Noranda, c’est pas Montréal. Mais question nordicité, Sept-ïles est plus au nord. Londres aussi. Paris? Même latitude. Vancouver est plus au nord que mon petit village. C’est Toronto! a région

    Rouyn-Noranda est plus rapprochée de New-York que de la pointe sud de la Baie d’Hudson. Et plus rapprochée d’Atlanta que de la pointe nord du Québec.

    C’est dire à quel point le terme « Nord-Ouest » ne convient pas à ma région!

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  7. 11 juin 2012 22 h 20 min

    @ papitibi

    «Le Plan Nord-Ouest?»

    Je croyais que vous auriez saisi qu’il s’agissait d’un jeu de mot avec votre «Le Plan Nord EST», EST dans votre phrase étant un verbe, pas un point cardinal. J’ai simplement trouvé rigolo de transformer ce verbe en point cardinal avec une expression pas vraiment appréciée dans les… les… régions que je sais plus comment qualifier. Pas éloignés, pas périphériques ni ressources, certains n’aiment pas. Je les ai déjà appelé les régions plombières, car elles travaillent fort dans les coins, mais on n’a pas plus aimé! Que faut-il dire?

    «Reste que il y a quand même 2 ou 3 lecteurs de ce blogue qui pourraient ne pas savoir»

    Oh, je ne vous reproche surtout pas d’en avoir parlé, je réagissais simplement au «Aux incrédules du Sud» pour montrer qu’il y a en quelques-uns qui s’intéressent à autre chose qu’aux changements de «sens unique» sur le Plateau!

    «La métropole qui se trouve dans l’axe (longitude) de Rouyn-Noranda, c’est pas Montréal.»

    J’ai parlé de Nord-ouest, pas d’ouest. D’accord, c’est plus ONO, comme Yoko…

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  8. 11 novembre 2013 16 h 44 min

    La Presse a publié aujourd’hui quelques articles sur les conséquences similaires de la construction du barrage de la Romaine sur Havre-Saint-Pierre :

    http://www.lapresse.ca/actualites/national/201311/11/01-4709384-havre-saint-pierre-la-face-cachee-du-klondike.php

    Exemples :

    «Autre problème: le taux d’obtention de diplôme avant l’âge de 20 ans a chuté dès l’ouverture du chantier, passant de 79% en 2008 à 65% en 2009.»

    «Les automobilistes qui tombent en panne à Havre-Saint-Pierre doivent parcourir les 300 km qui les séparent de Sept-Îles pour faire réparer leur voiture. Il ne resterait qu’un mécanicien en ville, et le délai d’attente est de 90 jours, selon Patrice Lebrun, qui travaille pour la seule entreprise de remorquage du coin. Son entreprise demande 450$ pour faire le trajet de trois heures. «Normalement, c’est 500$, mais on le fait moins cher.»

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