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Comment les économistes réchauffent la planète

2 janvier 2017

economistes-planete«L’avenir de la planète est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux économistes!» Cette citation provient de la quatrième de couverture du livre Comment les économistes réchauffent la planète de Antonin Pottier, chercheur travaillant «sur les aspects socio-économiques du changement climatique et l’intégration de l’environnement dans la discipline économique». L’auteur explique dans son avant-propos que son livre «propose une analyse du discours économique et de ses effets sur les politiques climatiques, c’est-à-dire sur les mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et limiter le réchauffement climatique».

Préface : Gaël Giraud, entre autres économiste en chef de l’Agence française de développement, explique la gravité de la situation environnementale actuelle et se demande comment il se fait qu’une discipline aux fondements aussi irréalistes que l’économie puisse avoir autant d’influence. Il recommande ensuite fortement aux décideurs, économistes et citoyens de lire ce livre qui démonte brillamment le discours des économistes orthodoxes et qui pourrait les convaincre de sortir de leur cécité et d’agir efficacement pour tenir les engagements de la COP21 de Paris.

Avant-propos : L’auteur explique dans cet avant-propos l’objectif de ce livre (mentionné dans l’amorce de ce billet) et précise que la question du réchauffement climatique, par «la complexité des enjeux, le nombre des acteurs impliqués et la durée des phénomènes, est un remarquable terrain d’étude pour dévoiler le fonctionnement du discours économique. Les multiples dimensions du problème révèlent rapidement les limites et les insuffisances de ce discours, qui forment ainsi un obstacle dans la lutte contre le réchauffement climatique». Son ambition est d’expliquer les ressorts de l’économie orthodoxe pour que nous puissions en démonter les mécanismes.

1. Comment le changement climatique s’aggrave : À voir le nombre et la fréquence des rencontres de la dernière chance pour combattre le réchauffement climatique, on pourrait croire qu’on vient tout juste de prendre connaissance de l’ampleur du problème. Or, on connaît le mécanisme en jeu depuis plus d’un siècle (voir La théorie de l’effet de serre d’Arrhenius) et les premiers avertissements sérieux de ses conséquences datent des années 1970. Mais, on a rien fait (ou si peu)… Dans le reste du chapitre, l’auteur explique le processus du réchauffement climatique dû à l’effet de serre et ses conséquences désastreuses (pour plus de précision, voir notamment ce billet), puis fait le tour des ententes internationales depuis plus de 20 ans et les jugent insuffisantes, d’autant plus qu’elles n’ont pas été respectées.

2. Comment se constitue le discours économique : L’auteur vise ici à démontrer que la théorie économique dominante (ou néoclassique ou orthodoxe) représente un des principaux facteurs qui explique l’échec de la lutte au changement climatique. Dans une démonstration que j’ai trouvée complexe (mais intéressante), l’auteur en arrive à conclure que cette théorie a réussi à devenir la seule vision de l’économie à être présente dans l’espace public. Cette vision est que la société est formée de briques composées d’individus qui cherchent à maximiser leur utilité et que «le marché est le ciment qui les fait tenir ensemble».

3. Comment le discours économique nourrit le climato-scepticisme : L’auteur fait ici le lien entre la théorie économique dominante et le climato-scepticisme en montrant que cette théorie a réussi à convaincre la population et ses dirigeants que l’État ne doit jamais intervenir dans le fonctionnement de l’économie et de la société, et que les forces du marché (et de la main invisible) mènent toujours à une situation optimale. Pour en arriver là, l’auteur retrace l’évolution de la pensée économique dominante qui s’est graduellement détachée de l’économie réelle.

4. Comment l’Économiste évalue les coûts des réductions d’émissions : L’auteur montre qu’il est préférable de se fixer des objectifs de diminution d’émissions de gaz à effet de serre (GES) que de limitation de la hausse des températures, car les premières sont vérifiables rapidement, tandis que les deuxièmes peuvent prendre des années et même des décennies à se faire sentir pleinement. Il explique ensuite que les analyses des coûts liés aux changements climatiques et aux investissements visant à réduire les émissions de GES effectuées par les économistes orthodoxes sont imprécises en raison de leurs hypothèses irréalistes, minimisent ou même ignorent les conséquences du réchauffement climatique sur les humains et sur la diversité animale et végétale, et retardent souvent les investissements nécessaires, notamment parce que le coût de ces investissements (par exemple, pour des sources d’énergies renouvelables) diminue chaque année, ce qui est un incitatif à attendre toujours les prochaines baisses de prix.

5. Comment l’Économiste recherche le réchauffement optimal : Poursuivant dans la même veine, l’auteur explore davantage le concept des analyses coût-bénéfice. Il s’agit de voir quelle solution apporte le plus de bénéfice pour un coût donné. Il présente comme exemple les études de William Nordhaus qui rejetait presque complètement les conclusions du Club de Rome qui recommandait une halte à la croissance compte tenu des ressources limitées de la planète, ne retenant que sa partie sur les dangers du réchauffement climatique. Et, encore là, il cherchait la combinaison de mesures et de laisser-faire qui serait optimale en termes de rentabilité des investissements nécessaires. Il ne fait que trouver le résultat optimal entre la perte de PIB due à la réduction des émissions de GES et la perte de PIB qu’entraînerait le réchauffement climatique à l’avenir. «Le point de vue n’est pas absurde, même s’il est singulièrement réducteur. Le problème se pose à partir du moment où il devient le seul élément d’appréciation des politiques climatique». Je suis plus sévère que l’auteur, car ce calcul ne peut que reposer sur des hypothèses, beaucoup d’hypothèses. Il est alors plus que douteux que ce calcul permette même l’atteinte de l’objectif réducteur de Nordhaus. Et ce monsieur a eu, semble-t-il, beaucoup d’influence chez les décideurs. Comme le dit l’auteur, il est aberrant qu’une personne qui limite autant son appréciation des conséquences du réchauffement climatique ait plus de poids politique que les experts de ce domaine provenant d’autres disciplines.

6. Comment le marché neutralise les dommages climatiques : L’auteur explicite justement ici ce que je trouvais qu’il ne considérait pas assez dans le précédent chapitre, soit les dommages non marchands (inconfort, perte de jouissance de la vie, diminution de la diversité, déplacement des populations, valeurs culturelles, etc.) et l’imprécision évidente des dommages marchands calculés par Nordhaus et d’autres économistes orthodoxes. Certains utilisent même des modèles d’équilibre général! On perd des terres agricoles? Pas grave, les prix vont augmenter et cela va faire hausser le PIB! Des zones habitées vont être inondées? Excellent, ça va stimuler la construction! Certains économistes se sont même avancés à prévoir un impact sur le PIB moins élevé que celui de la Grande Dépression d’un réchauffement de 8 degrés, même si une grande partie de la planète deviendrait inhabitable!

7. Comment l’actualisation brade le futur : L’auteur aborde cette fois une autre méthode de calcul des coûts-bénéfices, soit le taux d’actualisation. En effet, pour réduire les émissions de GES, on doit investir maintenant, mais les bénéfices de ces investissements ne se feront sentir que dans les prochaines décennies. Le taux d’actualisation correspond en gros au taux d’intérêt (qui tient aussi compte de la préférence au présent, de l’aversion aux inégalités et de la croissance de la consommation, mais passons…). Or, comme la période entre l’investissement et les bénéfices est longue, le choix du taux d’actualisation a des conséquences énormes. L’auteur compare deux économistes qui ont utilisé la même méthode, mais des taux d’actualisation différents, soit 1,5 % et 6 %. Le coût lié à ces taux est neuf fois moins élevé dans le premier cas que dans le deuxième! Le premier recommandait d’agir rapidement et l’autre d’attendre… L’auteur montre ensuite l’aspect surréaliste de ces débats qui ne peuvent que servir de distraction par rapport à l’importance des enjeux. Se baser sur le comportement d’un agent représentatif sur un sujet qui concerne tous les êtres humains et non humains de la Terre n’a en effet aucun sens. Cela dit, à voir le comportement de ces humains, il faut reconnaître que la préférence au présent des humains et des gouvernements semble un facteur loin d’être négligeable…

8. Les errements de l’analyse coût-bénéfice : L’auteur développe dans ce chapitre sur la minimisation des dommages que pourrait causer le réchauffement climatique. En effet, nous ne disposons d’aucun précédent sur les conséquences relatives à la quantité de GES qui pourrait s’accumuler si nous ne prenons pas des mesures pour freiner nos émissions. Un autre économiste (il y en a des bons…), Martin Weitzman, rejette les analyses des Nordhaus de ce monde, car leurs analyses ne peuvent pas tenir compte de la possibilité croissante de catastrophes. En effet, tout comme les modèles orthodoxes n’ont pas pu prévoir la dernière crise, entre autres parce qu’ils en niaient la possibilité, ils ne peuvent pas plus tenir compte dans leurs analyses des dommages éventuels dus aux catastrophes.

9. Comment le prix unique du carbone est présenté comme la solution miracle : Même les économistes orthodoxes savent que les marchés ne sont pas toujours efficaces. Il y a les externalités et, encore pire les biens communs, ce qu’est justement l’atmosphère qui se gorge de GES sans que cela ne coûte un seul sou aux émetteurs. Selon eux, on abusera toujours d’un bien commun, car il n’est pas régi par un marché. Solution? Créer un marché! C’est ainsi qu’on a adopté un peu partout sur la planète des marchés de carbone. Pourtant, l’auteur montre que dans tous les cas semblables précédents, des mesures administratives ont toujours eu plus de succès que la seule augmentation des prix. Il préconise alors un ensemble de mesures, dont des incitations (des «nudges» ou coups de pouce), des changements de mentalité pour que le mode de vie fortement émetteur de GES soit réprouvé socialement (par exemple : «Tant qu’il ne sera pas socialement réprouvé de passer une semaine d’hiver à l’autre bout de la planète, il sera très difficile de réduire les émissions du transport aérien»), des réaménagements du territoire (par exemple pour diminuer l’étalement urbain), de nouvelles infrastructures, etc. Il ne rejette pas des hausses de prix du carbone qui peuvent de fait contribuer à la réduction des émissions, mais s’oppose aux économistes orthodoxes qui les présentent comme la seule solution. Un des problèmes avec ces économistes est le fait qu’ils voient «le marché comme un dispositif naturel et non comme une institution socialement organisée».

10. Comment le fantasme d’un marché mondial du carbone a pris corps : L’auteur explique les quasi-échecs des premières rencontres internationales sur le réchauffement climatique, où chaque pays arrivait avec ses propres solutions (alignées sur ses intérêts particuliers). Il raconte ensuite comment l’idée, chère aux économistes orthodoxes, d’établir un marché du carbone a fait son chemin, notamment dans les négociations du protocole de Kyoto et dans celles qui ont suivi sa signature. Il explique ensuite avec ce paragraphe que j’ai bien aimé la fixation des économistes orthodoxes (qu’il appelle l’Économiste) pour les marchés :

«Les travers de l’Économiste une fois de plus illustré est de toujours se placer dans les conditions permettant à ses solutions de fonctionner, même lorsque c’est manifestement impossible. L’Économiste adapte la situation à son raisonnement, et non son raisonnement à la situation»

Par exemple, les objectifs de réduction des émissions de GES du protocole de Kyoto fonctionnent en équivalents carbone. Dans ce calcul, les émissions de méthane correspondent à 21 fois les émissions de carbone (d’autres parlent de 28 fois). Par contre, la durée de vie dans l’atmosphère du méthane est 10 fois moins longue que celle du carbone (10 ans par rapport à 100 ans), ce qui fait en sorte qu’il est bien mieux de réduire les émissions de carbone que celle de méthane (pour une quantité semblable d’équivalents carbone). Selon l’auteur, ni le protocole ni l’Économiste ne tiennent compte de cette réalité. L’auteur poursuit avec des exemples de manipulations du marché de carbone, de délocalisation, de fraudes et de vols de crédits (par Internet…). En plus, la crise est venue créer des surplus de crédits. Bref, il aurait été bien plus efficace d’adopter une réglementation adaptée aux caractéristiques des différentes entreprises qui doivent réduire leurs émissions de GES.

Conclusion. Faire revenir l’Économiste sur terre : La conclusion récapitule les faits présentés dans le livre et fait des liens avec d’autres réalités environnementales, notamment l’épuisement des ressources et la pollution, montrant qu’on ne peut isoler le problème du réchauffement climatique comme les font les économistes orthodoxes.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Ce livre a la grande qualité de nous faire prendre conscience à quel point le discours économique orthodoxe pollue tous les domaines de l’action humaine, pas seulement ceux qui sont réputés être dans son champ. Dans ce sens, ce livre est certainement à lire. Par contre, l’auteur aurait pu mieux regrouper ses arguments et nous offrir un livre moins long à lire. Il se répète en effet souvent. Pire, ses notes sont à la fin, caractéristique qui me déplaît toujours. Cela dit, malgré ses défauts, je ne regrette nullement de l’avoir lu!

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