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L’influence du statut social sur la vision des inégalités

25 mars 2021

influence du statut social sur la vision des inégalitésL’étude Social Position and Fairness Views (Le statut social et la vision de l’équité) de Kristoffer B. Hvidberg, Claus T. Kreiner et Stefanie Stantcheva a été publiée en février 2021 par l’université Harvard. Notons qu’on peut consulter un résumé de cette étude sur cette page.

Introduction : «Le statut social d’une personne peut influencer son opinion sur un grand nombre de sujets», notamment sur la vision de l’équité et sur les politiques de redistribution. Dans cette étude, les auteur.es cherchent à savoir si les gens connaissent bien leur statut social par rapport à celui des autres, si ce statut influence leur opinion sur l’équité des inégalités et si leur vision des inégalités varie en fonction de leur statut.

1. Données : Les données utilisées dans cette étude proviennent d’un échantillon représentatif (9415 personnes) des Danois.es âgé.es de 45 à 49 ans en 2018, soit des personnes ayant terminé leurs études, bien avancées dans leur vie, mais encore loin de la retraite. Les auteur.es décrivent en détail les caractéristiques des membres de cet échantillon et les questions qui leur ont été posées.

2. Perceptions sur le statut social : Dans cette section, les auteur.es décrivent les perceptions justes et erronées des répondant.es sur leur statut social au sein de groupes de référence.

influence du statut social sur la vision des inégalités_1– Distribution des revenus de la cohorte et position au sein de la cohorte : Le graphique ci-contre montre les écarts entre les perceptions et la réalité du revenu médian (P50, ligne rouge), du revenu des gens qui se situent parmi les 5 % les plus riches (P95, ligne bleue) et de leur propre revenu (ligne noire). L’écart se voit par l’étendue des courbes, pas par leur hauteur. Ainsi, c’est sur le revenu du P95 que les gens se trompent le plus (le sous-estimant plus souvent qu’ils le surestiment, puisque la courbe est plus haute à gauche qu’à droite), suivi par le revenu médian (là, les erreurs sont équilibrées et 75 % des gens se trompent par moins de 25 %) et leur propre revenu (écarts les plus faibles, 90 % des gens se trompent par moins de 25 %).

Les auteur.es notent par ailleurs que les personnes à faibles revenus sous-estiment le revenu médian et le revenu du P95, alors que les personnes à revenus plus élevés les surestiment (voir les graphiques B et C de la «Figure 3» au haut de cette page). Cela signifie que les gens à faibles revenus se voient moins loin de ces revenus qu’ils ne le sont et que les personnes plus riches que la moyenne se voient moins près du sommet de la répartition des revenus (dans une moindre mesure pour les gens vraiment près de ce sommet), alors que les gens influence du statut social sur la vision des inégalités_2au milieu de la distribution estiment bien leur position, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre. Les auteur.es ajoutent que les erreurs de perception de leur position sur l’échelle des revenus sont moins fortes chez les hommes et chez les personnes les plus scolarisées.

– Répartition des revenus et position dans les grands groupes de référence : Les grands groupes de référence sont la cohorte (année de naissance), le sexe, le niveau de scolarité, le secteur de travail et le lieu d’habitation (10 régions et grandes villes du Danemark regroupées en fonction de leur niveau de revenus). En général, les gens perçoivent assez bien le revenu médian de leur groupe, sauf pour les personnes travaillant dans leur secteur de travail (je dirais ici que les classifications industrielles regroupent souvent des industries avec des caractéristiques variables, dont les revenus). D’ailleurs, les auteur.es précisent que les erreurs de perception sont les plus grandes dans l’industrie de la finance et des assurances (deux sous-industries passablement différentes) et dans celle de l’information et les communications (qui comprend aussi bien l’édition de logiciels et de journaux que les télécommunications et l’industrie du film). Les erreurs de perception sont ici plus importantes pour l’estimation du revenu du P95. Elles le sont encore plus selon le secteur de travail et le niveau de scolarité, les gens sous-estimant dans les deux cas le revenu des gens qui travaillent dans leur industrie et ceux qui ont le même niveau de scolarité. L’erreur la plus grande (les gens sous-estimant de moitié ce revenu) se situe dans l’agriculture, la foresterie et les pêches, secteur avec le revenu médian le plus faible, mais avec le deuxième revenu du P95 le plus élevé.

Ici aussi, les personnes ayant les revenus les plus faibles sous-estiment le revenu médian et le revenu du P95, alors que les personnes à revenus plus élevés les surestiment, et cela dans tous les grands groupes de référence (voir les quatre graphiques sur cette page), mais en plus, elles le rapprochent du revenu de leur grand groupe (hommes et femmes, villes à hauts et bas revenus, gens peu et très scolarisés et secteurs à hauts et bas revenus). Ces sous et surestimations se reflètent ici aussi dans la perception de leur position sur l’échelle des revenus au sein de leurs grands groupes de influence du statut social sur la vision des inégalités_3référence, comme on peut le voir dans le graphique ci-contre, l’erreur la plus importante s’observant dans la position des personnes à faibles revenus dans leur secteur de travail, probablement surtout des personnes travaillant dans les sous-secteurs les moins bien payés (cette dernière remarque vient de moi, elle n’est pas dans l’étude).

– Répartition des revenus et position dans les petits groupes de référence : Les trois premiers petits groupes de référence sont les collègues de travail, les voisin.es et les ancien.nes collègues de classe au secondaire. Même si ces personnes sont bien plus proches des répondant.es que les membres des grands groupes de référence, on observe le même genre d’écarts entre la réalité et les perceptions, comme on peut le voir dans les graphiques qui suivent. En effet, ici aussi, les personnes ayant les revenus les plus faibles surestiment leur position dans l’échelle des revenus, alors que les personnes à revenus plus élevés les sous-estiment, quoique l’écart est un peu moins élevé pour les voisins et les ancien.nes collègues de classe, et moins important chez les personnes à revenus plus élevés que chez celles à faibles revenus. Ce résultat semble montrer que les erreurs de perception par industrie ne sont pas uniquement dues aux classifications industrielles, sauf dans les industries mentionnées précédemment, et qu’il s’agit aussi de fausses perceptions sur les revenus des personnes avec qui les gens travaillent.

influence du statut social sur la vision des inégalités_4

Les graphiques qui suivent sont encore plus troublants. Les deux premiers montrent l’ampleur des erreurs de perception des répondants sur la position de leur père dans l’échelle des revenus quand ils avaient 15 ans et des répondantes sur la position de leur mère dans l’échelle des revenus quand elles avaient 15 ans. On voit que les garçons des pères au bas de l’échelle des revenus surestiment grandement la position de leur père et que les filles sous-estiment en général la position de leur mère, avec toujours un important clivage entre ceux et celles en bas et en haut de l’échelle des revenus. Le graphique de droite est spécial. La ligne et les points bleus regroupent les répondant.es qui ont des revenus au moins 25 % plus élevés que leurs frères et sœurs (siblings) et la ligne et les points rouges ceux et celles dont les revenus sont au moins 25 % inférieurs. On voit qu’une proportion non négligeable des répondant.es qui ont des revenus nettement inférieurs à ceux de leurs frères et sœurs l’imagine supérieur et qu’une proportion encore plus importante des répondant.es qui ont des revenus nettement supérieurs à ceux de leurs frères et sœurs l’imagine inférieur (en fait, la proportion inverse de ce qu’on voit sur le graphique qui indique la proportion des répondant.es qui perçoivent leurs revenus supérieurs). Notons que ce graphique n’est pas évident à comprendre (en tout cas, pour moi!)

influence du statut social sur la vision des inégalités_5

3. La relation entre le statut social et les opinions sur l’équité : Les auteur.es expliquent la démarche qu’ils et elles ont adoptée dans cette section.

– Opinions sur l’équité au sein des groupes de référence et entre eux : Selon une échelle qui varie de 1 (très équitable) à 7 (très inéquitable), les opinions sur le niveau d’équité au sein des cinq grands groupes de référence varient d’entre 2,8 et 3,4 (selon les groupes de référence) chez les répondant.es qui se perçoivent au bas de l’échelle des revenus à entre 1,4 et 1,6 chez les répondant.es qui se perçoivent au haut de l’échelle des revenus (voir le graphique de gauche sur cette page). Le sentiment d’iniquité est le plus élevé par les inégalités de revenus au sein des mêmes secteurs industriels suivis par les inégalités au sein des mêmes niveaux de scolarité, mais les différences entre les plus pauvres et les plus riches demeurent semblables dans les trois autres groupes de référence (année de naissance, lieu d’habitation et sexe). À l’inverse, toujours sur une échelle de 1 (seule la chance explique la position des personnes sur l’échelle des revenus) à 7 (seul l’effort l’explique), le rôle de l’effort passe d’entre 4,1 et 4,4 chez les répondant.es qui se perçoivent au bas de l’échelle des revenus à entre 5,0 et 5,2 chez les répondant.es qui se perçoivent au haut de l’échelle des revenus (voir le graphique de droite sur la même page). Les auteurs notent que les résultats sont très semblables s’ils utilisent le rang réel des répondant.es plutôt que leur rang perçu (voir les six graphiques sur cette page). L’appui des répondant.es à des partis de gauche ou de droite explique le tiers de ces écarts.

– Effet des variations historiques du statut social : Les opinions des personnes changent lorsqu’elles se déplacent sur l’échelle des revenus. Si elles montent vers le haut de l’échelle, elles verront moins d’iniquités et si elles se déplacent vers le bas, elles en verront plus. Il en est de même de l’importance relative qu’elles accordent à la chance et à l’effort, mais avec une ampleur moins grande. Leur appui à des partis de droite et de gauche changera aussi, mais moins. Finalement, avec le temps, les opinions passées sont de moins en moins corrélées avec les opinions présentes.

– Variation du statut social en raison d’événements majeurs de la vie : Voici les effets de quatre de ces événements sur les opinions en matière d’équité :

  • période de chômage importante (au moins trois mois dans la même année) : cet événement fait diminuer sa position sur l’échelle des revenus, fait voir plus d’iniquité, diminue un peu l’importance accordée à l’effort et fait voter un peu plus à gauche;
  • devenir handicapé.e physiquement (et ayant reçu des prestations d’invalidité) : cet événement entraîne les mêmes changements que le chômage, mais de façon deux fois plus accentuée;
  • avoir été hospitalisé (et ayant reçu des prestations d’invalidité) : cet événement entraîne les mêmes changements que les deux événements précédents, mais de façon bien moins importante;
  • obtenir une promotion (dans un poste de gestion) : cet événement a l’effet inverse des précédents, à peu près avec l’ampleur du chômage, surtout sur l’importance accordée à l’effort et sur la façon de voter.

Les auteur.es conseillent d’utiliser ces résultats avec prudence, car bien d’autres facteurs ayant joué en même temps que ces événements peuvent expliquer ces effets. Cela dit, ces effets sont cohérents avec les changements qu’ils entraînent dans l’échelle des revenus.

– Enquête expérimentale sur la variation du statut social – correction des perceptions erronées : Les auteur.es ont informé la moitié des répondant.es sur leurs erreurs de perception dans leur position sur l’échelle des revenus. Disons en gros que les gens qui se perçoivent plus haut dans l’échelle des revenus voient moins d’iniquité que les personnes qui sont en fait au même endroit qu’eux, mais qu’ils ont tendance, après avoir été informés, à changer leur opinion et en adopter une semblable à celle des personnes qui sont au même endroit dans l’échelle des revenus. Cela vaut aussi pour l’importance accordée à l’effort et pour les intentions de vote, mais de façon beaucoup moins prononcée (voire de façon non statistiquement significative). L’effet est le même (allant à l’inverse) pour les personnes qui se perçoivent plus haut dans l’échelle des revenus, mais avec beaucoup moins d’ampleur (tout en demeurant statistiquement significative pour l’opinion sur l’équité).

4. Conclusion : Les auteur.es résument leurs principaux constats et lancent l’hypothèse que si les inégalités de revenus entre les personnes de mêmes niveaux de scolarité et de mêmes industries sont celles qui suscitent le plus de réprobation, c’est parce que ces personnes considèrent qu’il est plus acceptable que des personnes du même sexe, de la même ville ou de la même année de naissance aient des revenus différents s’ils n’ont pas le même niveau de scolarité ou travaillent dans des domaines différents.

Les auteur.es se demandent ensuite si leurs résultats peuvent s’appliquer à d’autres pays que le Danemark. Comme ce pays est un des plus égalitaires, il serait étonnant que les résultats soient bien différents dans des pays plus inégalitaires, ou sinon, avec des différences encore plus grandes, quoique rien ne soit certain dans ce genre de phénomènes. Peut-être aussi que l’ampleur des inégalités choque plus dans un pays dont la population sait qu’il est un des plus égalitaires.

Et alors…

Si j’ai mis cette étude de côté quand j’ai pris connaissance de son existence, c’est que le sujet m’intéressait. Je dois avouer qu’elle m’a encore plus intéressé que je le pensais! Bien sûr, cette étude vient probablement renforcer ce que je pensais déjà par biais de confirmation, mais ses méthodes, sa rigueur et sa conception la rendent particulièrement pertinente. Je crains que mes explications n’aient pas été des plus limpides, mais il est difficile de résumer une étude aussi complète et complexe de plus de 70 pages dans un billet pas trop long. Il demeure fascinant de constater que, non seulement nous sommes sujets à de nombreux biais cognitifs, mais que nous avons tendance à adapter les faits à ce qui nous convient le plus, même si nous ne sommes pas des adeptes du complot! On pourrait penser qu’on accorde trop de poids à nos expériences personnelles (les pauvres sont entourés de pauvres et les riches de riches), mais comme ces erreurs s’observent aussi auprès de nos voisins et de notre famille, il faut bien se rendre compte que ces erreurs vont plus loin que cela. Chose certaine, ce genre d’étude contribue à mieux nous connaître et à faire plus attention à nos biais et à nos perceptions.

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