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Pénurie de compétences?

5 avril 2014

pénuriesJ’ai déjà parlé à quelques reprises du fait que l’hypothèse d’une pénurie structurelle d’emploi (situation où les employeurs ont plein de postes vacants malgré un taux de chômage élevé) par le gouvernement fédéral, à la base de ses deux mesures phares dans le domaine, soit la réforme de l’assurance-emploi et la subvention canadienne pour l’emploi, ne tient pas la route, notamment dans ce billet. Je reviens sur ce sujet pour montrer, si quelqu’un en doute encore, que cette obsession du gouvernement conservateur est essentiellement idéologique.

Plus ridicule que ça…

Dans un document récent, le directeur parlementaire du budget démontre de façon limpide, avec une méthodologie implacable, que, si ce n’est en Saskatchewan, non, il n’y a pas de pénurie de main-d’œuvre au Canada et pas plus de chômage structurel. Tavia Grant, du Globe and Mail, ridiculise la position de ce gouvernement en écrivant qu’il préfère baser ses politiques sur des données non fiables sur les postes vacants provenant de sites Internet comme Kijiji plutôt que sur les données de Statistique Canada, qui montrent depuis plusieurs mois une baisse du nombre de postes vacants (baisse de 10 % en un an, selon son dernier communiqué).

En fait, Tavia Grant n’a pas vraiment compris. Ce gouvernement ne base pas ses décisions sur de mauvaises données, mais prend des décisions basées sur son idéologie et cherche ensuite des données qui appuieront ses décisions! Jean-Robert Sansfaçon, éditorialiste au Devoir, a mieux compris, lui qui accuse carrément ce gouvernement de Mentir pour convaincre.

«Loin de fournir un éclairage neutre sur l’état du marché du travail cinq ans après la récession, loin d’alimenter la discussion par des données objectives, le ministère des Finances trompe la population pour satisfaire les ambitions politiques du gouvernement.»

En fait, ce gouvernement fait exactement la même chose que les républicains aux États-Unis : il préfère parler de chômage structurel que de reconnaître que les politiques d’austérité qu’il adopte restreignent la demande et sont une des principales causes du taux de chômage toujours plus élevé qu’avant la dernière récession et surtout du taux d’emploi beaucoup plus faible qu’à l’époque (de plus de quatre points de pourcentage aux États-Unis et de près de deux points au Canada).

Aux États-Unis…

La recette est exactement la même aux États-Unis, comme nous le montre Paul Krugman. Il cite entre autres ceux qui prétendent que la baisse du taux d’emploi est la conséquence du «fossé entre les savoir-faire de ceux qui cherchent un emploi et les savoir-faire que les employeurs demandent» (autre façon de décrire le chômage structurel). Il explique que la droite revient toujours avec cette idée zombie qui a été démentie depuis belle lurette, mais qui semble toujours renaître…

Alors, il répète que le chômage demeure aux États-Unis plus élevé à tous les niveaux d’études et qu’on n’observe aucune hausse de salaire dans aucune catégorie d’emploi précise (sauf peut-être chez les pdg, où il n’y a pourtant aucune pénurie!). Il y a une autre exception : les opératrices de machines à coudre, qui ont vu leur salaire augmenter récemment! Mais Krugman doute que ce soit à ce genre de compétence que pensent ceux qui disent observer un «fossé entre les savoir-faire de ceux qui cherchent un emploi et les savoir-faire que les employeurs demandent»… Notons que les arguments de Krugman (surtout sur la persistance du chômage plus élevé et l’absence de hausses salariales) sont les mêmes que le directeur parlementaire du budget du Canada a testé ici, en ne trouvant, lui non plus, aucun signe de pénurie.

Par un hasard qui fait bien les choses, j’ai reçu au même moment la dernière lettre économique de la Banque de la réserve fédérale de San Francisco à laquelle je suis bien sûr abonné (c’est du mauvais Jean Dion…) intitulée (traduction) «La baisse des changements de carrière durant les récessions». Dans cette lettre, les auteurs analysent deux hypothèses pour expliquer la persistance du taux de chômage élevé. La première est celle des républicains : si vraiment la cause de ce phénomène était que les compétences des travailleurs qui ont perdu leur emploi durant la grande récession était rendues inutiles, on devrait observer un plus grand nombre de changements de carrière, tant du côté des industries que des professions. Si, au contraire, la deuxième hypothèse s’avérait, soit que le chômage reste élevé en raison d’une demande insuffisante (la position de Krugman), on n’observerait pas d’augmentation de changements de carrière (ni du côté des industries, ni de celui des professions).

pénuries1Le graphique ci-contre montre justement l’évolution des changements de carrière dans les embauches de 1994 à 2013, autant chez les chômeurs que chez les gens déjà en emploi. La partie du haut du graphique montre le pourcentage de ces nouvelles embauches au cours desquelles les travailleurs ont changé d’industrie. La ligne du haut (verdâtre) montre les changements d’industries à un niveau précis (par exemple, du commerce de détail de vêtement à autre chose, dont le commerce de détail d’autres biens et service) et celle du bas (rouge) à un niveau moins précis (du commerce de détail à une autre industrie).

La partie du bas du graphique adopte le même principe, mais par profession. La ligne du haut montre les changements de profession à un niveau précis (de charpentier à toute autre profession, y compris les autres professions de la construction, par exemple) et celle du bas à un niveau moins précis (de charpentier à une profession non liée à la construction).

Dans les deux graphiques, on peut observer que les changements de professions et d’industries étaient proportionnellement bien plus nombreux vers la fin des années 1990 que dans les années 2000 et qu’ils sont encore moins nombreux (légèrement) depuis la fin de la dernière récession. Chose certaine, les changements de carrière n’ont vraiment pas augmenté, ce qui va à l’encontre de l’hypothèse de la pénurie de main-d’œuvre et du chômage structurel important.

Et alors…

On voit que, aux États-Unis et au Canada, les adeptes de la théorie économique néo-classique, conservateurs et républicains, avancent les mêmes hypothèses et les maintiennent même si les données leur donnent tort. Cela est tout à fait compréhensible quand on sait que ces gens reposent leurs analyses sur des modèles économiques théoriques qui ne se basent pas sur la réalité, mais sur des hypothèses irréalistes. Je rappelle ici la citation de Milton Friedman, un des pères de la théorie néoclassique, que j’ai déjà mentionnée dans un précédent billet :

«C’est une idée fausse et qui a causé de grands dommages, de vouloir tester les postulats (ou hypothèses de base). Non seulement il n’est pas nécessaire que les hypothèses de base soient réalistes, mais il est avantageux qu’elles ne le soient pas.»

Avec de telles pensées, comment s’étonner que les conservateurs canadiens et les républicains des États-Unis rejettent tous les faits qui ne cadrent pas avec leur idéologie et cherchent même à éliminer les sources de données fiables?

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