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Les petits gestes et le réchauffement climatique

22 juillet 2017

Je ne sais pas pourquoi je n’ai jamais parlé de l’expression «il n’y a pas de petits gestes» dans ma série sur les expressions qui me tapent sur les nerfs. Pourtant, je trouve depuis longtemps que ces gestes servent souvent davantage à se donner bonne conscience qu’à véritablement permettre, même si tout le monde les adoptait, de faire diminuer suffisamment les émissions de gaz à effet de serre pour que le réchauffement climatique se limite à moins de 2°C. Par exemple, il n’y en a qu’un parmi les «14 gestes green à son petit niveau» mentionnés dans cet article (manifestement français) qui pourrait avoir un impact important si tout le monde l’adoptait dans sa version la plus efficace. Et des textes du genre, il y en a plein sur la toile (comme ça et ça). Bon, je ne dis pas que ce n’est pas bien de faire ces gestes, bien au contraire, mais simplement qu’ils sont insuffisants pour renverser la tendance actuelle d’augmentation des émissions de GES et qu’ils ‘donnent faussement l’impression que cela pourrait être facile d’atteindre cet objectif, alors que cela ne l’est pas.

Un Zoom présenté le 12 juillet dernier à RDI économie a attiré mon attention sur une étude plus sérieuse effectuée par des chercheurs suédois (en fait, par des chercheur.es associé.es à une université suédoise, celle de Lund, soit Seth Wynes et Kimberly A. Nicholas). Cette étude, intitulée The climate mitigation gap: education and government recommendations miss the most effective individual actions (Pour atténuer suffisamment le réchauffement climatique : l’éducation et les recommandations gouvernementales ne comprennent pas les actions individuelles les plus efficaces), a analysé les effets d’un grand nombre de choix de vie pour réduire les émissions de GES au moyen de 39 études différentes et n’en a trouvé que quatre ou cinq qui pourraient avoir des effets importants s’ils étaient étendus à l’ensemble de la population (ou suffisamment adoptés). Et, on ne parle presque jamais de ces gestes dans les recommandations de nos gouvernements ni dans les livres sur le sujet utilisés dans nos écoles pour sensibiliser nos adolescent.es à l’importance de prendre des moyens pour limiter le réchauffement climatique.

Introduction

Même si 195 pays ont adopté l’Accord de Paris sur le climat et se sont entendus pour «maintenir la hausse des températures « bien en deçà de 2 degrés » par rapport à l’ère préindustrielle, et même d’essayer de rester sous la barre de 1,5 degré», les moyens adoptés pour atteindre cet objectif prévoient l’utilisation de technologies dont l’ampleur des effets n’a jamais été démontrée. En conséquence, de plus en plus d’observateurs insistent pour que des mesures qui exigent un changement dans le mode de vie de la population (surtout des pays industrialisés) soient prises de toute urgence si on veut vraiment atteindre cet objectif. Ils soulignent qu’un changement de mode vie produit des effets immédiats, tandis que des investissements dans des énergies propres, par exemple, peuvent prendre des décennies avant d’atteindre leur plein potentiel.

Or, les livres utilisés dans nos écoles et les recommandations de nos gouvernements ne mentionnent pratiquement que des «petits» gestes faciles à adopter pour sensibiliser la population et plus spécifiquement les jeunes à l’importance de lutter contre le réchauffement climatique. Pourtant, il est primordial que nos adolescent.es soient informés de l’importance de changer de mode de vie, car ils et elles sont les personnes qui devront le plus le changer (et le plus longtemps), sans compter le fait que leurs remarques et comportements peuvent influencer durablement le mode vie de leur famille. Dans ce contexte, les auteur.es visent avec cette étude à trouver les changements de mode de vie qui permettraient les plus fortes baisses des émissions de GES et à comparer leur efficacité avec celle des mesures recommandées par nos gouvernements et contenues dans les livres utilisés dans les écoles sur le sujet.

Données

Pour trouver les changements de mode de vie qui permettraient les plus fortes baisses des émissions de GES, les auteur.es ont analysé les études les plus fiables sur le sujet (la liste complète est accessible dans ce document), mais ont décidé de ne conserver que les données sur les pays riches, car ces pays sont ceux dont les émissions de GES par habitant sont les plus élevées et dans lesquels un changement de mode de vie peut faire diminuer le plus les émissions de GES. Les auteur.es précisent ensuite que les livres scolaires utilisés (10 livres différents) pour analyser les recommandations qu’ils contiennent proviennent de sept provinces du Canada. Finalement, les recommandations gouvernementales ont été tirées de documents provenant de trois pays fortement émetteurs (l’Australie, le Canada et les États-Unis) et d’une région moins fortement émettrice (l’Union européenne).

Résultats

À partir de 148 scénarios provenant de 39 études, les auteur.es ont pu quantifier la diminution d’émissions de GES due à 12 initiatives individuelles. La diminution relative à chacune de ces initiatives est illustrée ci-après à l’aide de deux graphiques différents, chacun présentant un atout visuel par rapport à l’autre. Le premier provient d’un autre site qui a résumé cette étude…

… et le deuxième de la page numérotée 4 de l’étude.

Je vais maintenant résumer les résultats pour ces 12 initiatives. Même si les médias ont en général mis l’accent sur la mesure qui a le plus d’impact, soit de choisir d’avoir moins d’enfants (comme on peut le voir en lisant le titre de cet article), je vais plutôt garder cette mesure pour la fin. À l’inverse, je vais commencer avec celles dont on parle le plus, mais qui entraînent le moins d’impact:

  • remplacer les ampoules à incandescence par des ampoules fluocompactes («Upgrade light bulbs» dans les graphiques) : cette mesure est la moins efficace des 12 mesures analysées, ne permettant qu’une réduction moyenne de 0,10 teCO2 (tonnes d’équivalent de CO2); cette réduction est celle calculée pour toute une vie selon l’utilisation moyenne de ces ampoules par un ménage moyen; mentionnons que cette économie étant réalisée en électricité, cette réduction serait encore inférieure au Québec en raison du peu de GES émis par nos sources de production d’électricité;
  • ne pas faire sécher ses vêtements («Hang dry clothes») : cette mesure est basée sur 289 lavages par année, soit le nombre moyen de lavages par ménage aux États-Unis; elle est peu efficace (mais deux fois plus que la précédente), ne permettant qu’une réduction de 0,21 teCO2; cette réduction serait elle aussi inférieure au Québec;
  • recycler parfaitement («Recycle») : cette mesure prévoit le recyclage complet, sans exception, de tout ce qui peut l’être; même dans ces conditions parfaites, le recyclage ne permettrait qu’une réduction de 0,21 teCO2 au total durant toute une vie, réduction se classant à égalité avec la mesure précédente (au Québec, elle est probablement plus efficace que la mesure précédente, ne reposant pas exclusivement sur la réduction de la consommation d’électricité);
  • laver ses vêtements à l’eau froide («Wash clothes in cold water») : cette mesure est aussi basée sur 289 lavages par année; elle est un peu plus efficace que les précédentes, mais pas de beaucoup, avec une réduction de 0,25 teCO2 (calculée uniquement aux États-Unis); cette réduction serait elle aussi inférieure au Québec.

Ces quatre mesures se retrouvent dans l’article sur les «14 gestes green» dont je parlais dans l’amorce de ce billet, ainsi que dans la plupart des livres utilisés dans les écoles et dans les recommandations gouvernementales. Ces documents parlent aussi d’autres «petits» gestes faciles à adopter, comme de bien remplir son lave-vaisselle avant de s’en servir (mais pas de s’en passer), de laisser le gazon plus long avant de le couper avec une tondeuse électrique, de planter un arbre, de composter, de magasiner avec des sacs réutilisables et de baisser la température du thermostat en hiver. On le voit, il n’y a rien là pour nous traumatiser, mais rien non plus qui a un impact significatif sur les émissions de GES…

L’étude analyse ensuite quatre mesures (c’est le tiers du total…) touchant l’utilisation des automobiles particulières :

  • vivre sans automobileLive car free») : l’abandon total de l’automobile tout au long d’une vie entraîne une réduction moyenne de 2,4 teCO2, moyenne allant de 1,44 en Grande-Bretagne à 3,08 aux États-Unis (2,2 au Canada), réduction dépendant de l’utilisation de l’automobile (kilométrage, types d’automobile, nombre d’automobiles par ménage, etc.), des moyens de substitution (transport en commun ou actif, par exemple) et de réductions indirectes qui peuvent différer d’un pays à l’autre (moins d’étalement urbain, réduction des émissions de GES dues à la construction et à la réparation de routes, de stationnements et d’autres infrastructures associées à l’automobile, etc.);
  • acheter une automobile plus efficaceBuy more efficient car») : les seules études utilisées ici viennent des États-Unis et estiment que cette mesure réduirait les émissions de GES de 1,15 à 1,19 teCO2 dans ce pays (selon qu’il s’agisse d’une automobile électrique ou autre), soit une réduction 2,6 fois moins élevée que de vivre carrément sans automobile; cette mesure ne touche toutefois pas les automobiles hybrides, puisque l’achat d’un véhicule hybrideReplace gasoline with hybrid») ne réduit les émissions de GES que de 0,5 teCO2, soit moins de la moitié de la réduction de la présente mesure; ces réductions sont de beaucoup inférieures à celle liée à la vie sans automobile non seulement parce qu’une automobile électrique (ou hybride) entraîne des émissions de GES lors de sa construction, de son acheminement vers les marchés et de son utilisation (lors de la production de l’électricité qu’elle utilise, en fait), mais aussi parce que cette mesure ne permet pas les réductions mentionnées pour la vie sans automobile dues à l’étalement urbain et à la construction d’infrastructures; notons que la réduction au Québec serait plus importante, puisque la production d’électricité au Québec génère beaucoup moins de GES qu’aux États-Unis;
  • passer d’une automobile électrique à une vie sans automobileSwitch electric car to car free») : cette mesure a des effets bien différents d’un pays à l’autre, passant de seulement 0,6 teCO2 en Belgique à 2,84 en Australie, pour une moyenne de 1,15.

Les quatre dernières mesures analysées dans l’étude offrent toutes des effets que les auteur.es jugent importants, mais à des niveaux bien différents. Je vais tout d’abord présenter les trois qui produisent le moins d’impact :

  • végétalismePlant-based diet») : les auteur.es fournissent très peu de précisions sur cette mesure et sur le calcul de réduction; cette mesure ferait diminuer les émissions de GES de 0,8 teCO2, variant de 0,44 aux Pays-Bas à 1,05 en Nouvelle-Zélande; on précise bien que cette mesure apporte de nombreux autres bienfaits environnementaux et qu’elle est rarement mentionnée dans les documents scolaires ou dans les recommandations gouvernementales autrement qu’en conseillant de manger moins de viande, mais sans plus, alors que cette mesure est au contraire isolée dans de nombreux documents comme une des plus importantes pour l’environnement (voir ce billet que j’ai consacré à cette question, ce document récent ou cet article encore plus récent qui fait le point sur les connaissances actuelles); sachant que l’élevage est responsable de plus de la moitié des émissions de GES au niveau mondial et que la consommation de viande est en forte croissance dans les pays en développement, il est possible que la méthode utilisée dans cette étude (ne se baser que sur les études touchant les pays riches) entraîne une sous-estimation de l’importance de cette mesure au plan mondial;
  • utiliser des sources d’énergie verteBuy green energy») : les auteurs ont hésité à présenter cette mesure, parce que les méthodes d’évaluation sont parfois douteuses et font souvent du double compte (ni l’étude ni le document supplémentaire n’expliquent en quoi consiste ce double compte), que ces mesures ne peuvent être implantées entièrement avant des décennies (il faudrait remplacer toute l’utilisation d’énergie fossile d’un pays par des énergies propres, notamment éoliennes et solaires) et que l’estimation de la réduction d’émissions de GES varie considérablement selon les études et les pays, soit de 0,04 teCO2 en Grande-Bretagne (!) à 2,51 au Canada (70 fois plus!), pour une moyenne de 1,5; il semble évident que les méthodes de calcul pour chacun des pays ne sont pas les mêmes (ces données proviennent d’études différentes);
  • faire un voyage en avion de longue distance de moins par année («Avoid one transatlantic flight») : cette mesure, qui me semble la moins exigeante de celles qui ont des impacts importants, réduirait les émissions de GES de 1,6 teCO2, soit deux fois plus que d’arrêter de manger de la viande (!); les auteur.es ne présentent pas de données par pays, car cette moyenne dépend en fait de facteurs qui sont communs à tous les pays (distance du vol, type d’avion, etc.).

Il reste une mesure à présenter, celle qui est à la fois la plus importante, permettant une réduction moyenne de 58,6 teCO2 (23,7 au Japon, mais 117,7 aux États-Unis), soit près de 25 fois plus que la mesure qui se classe au deuxième rang (vivre sans automobile) et même huit fois plus élevée que si on adoptait toutes les autres mesures (je n’ai calculé que la mesure la plus efficace pour les automobiles…) et la plus contestable. On embarque ici, je trouve, dans un univers totalement différent en calculant l’impact sur les émissions de GES de décider d’avoir un enfant de moins…

D’ailleurs, je ne suis pas le seul à penser ainsi. Par exemple, ce site a compilé au 21 juillet plus de 1400 articles, billets et tweets sur cette question. Cet article fournit d’excellents arguments pour montrer que cette mesure n’a pas vraiment de sens, aussi bien par son calcul (si les parents sont responsables des émissions de leurs enfants, ce sont nos parents qui sont responsables des nôtres!) que par l’objectif premier de diminuer les émissions de GES (permettre à nos enfants d’avoir un environnement viable et si possible agréable). Il mentionne aussi qu’on devrait surtout interdire la richesse, car les riches émettent des dizaines de fois plus de GES que les pauvres! Finalement, ce genre de mesure ouvre la porte à toute sorte d’autres mesures basées sur la vie humaine. Je ne sais pas si les auteur.es ont réalisé après avoir publié leur étude que cette mesure ouvrait une boîte de Pandore, mais toujours est-il que leur discours a semblé changer par la suite, comme on peut le voir dans cet article. Un des auteur.es y dit par exemple que l’inclusion de cette mesure ne vise pas nécessairement à encourager la population à avoir moins d’enfants (difficile pourtant de conclure autrement!), mais simplement à leur faire réaliser qu’on pourrait au contraire avoir plus d’enfants si nous adoptons les autres mesures (ouais…) : «(traduction) La question n’est pas d’avoir ou pas des enfants, mais plutôt de faire diminuer la surconsommation de cette société dans laquelle les enfants vont naître». Hum… c’est déjà beaucoup plus acceptable, mais ce n’est pas du tout ce qui est écrit dans l’étude! Mais bon, passons!

Et alors…

Malgré ses lacunes, tant par le choix des mesures présentées que par le peu de fiabilité des calculs sur la réduction des émissions de GES de chacune de ces mesures, cette étude montre un point important qui devrait pourtant être évident de nos jours, mais qui ne l’est pas : oui, de petits gestes qui ne remettent pas en question notre mode de vie peuvent aider à réduire les émissions de GES, mais non, ils ne sont pas suffisants pour limiter la hausse de la température de la Terre à moins de 2°C. Pour atteindre cet objectif, il faut se résoudre à adopter des changements qui remettent en question de façon importante notre façon de vivre. En plus, cette étude montre que, pour que ces mesures puissent produire suffisamment d’effets, elles doivent être adoptées par la grande majorité de la population de tous les pays, surtout des pays riches.

Cette étude n’aborde toutefois pas un aspect fondamental de cette question, soit de savoir comment on peut faire pour convaincre la grande majorité de la population de la Terre d’adopter ces mesures. Pour ce, il est clair pour moi que les gouvernements doivent agir sur le plan mondial pour faire en sorte que la grande majorité de la population de tous les pays adopte ces changements majeurs de mode de vie, car jamais des initiatives individuelles ne parviendront suffisamment rapidement à convaincre ces populations à le faire (comme l’explique bien cet article). Non, ce n’est pas gagné…

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3 commentaires leave one →
  1. Michel Laforge permalink
    23 juillet 2017 7 h 01 min

    Que signifie le e (minuscule) de l’unité tCO2(qui est malheureusement en exposant)e.

    J'aime

  2. 23 juillet 2017 8 h 31 min

    «qui est malheureusement en exposant»

    WordPress ne fournit pas les caractères en indices. Bon, je les ai changés pour des caractères réguliers.

    «Que signifie le e»

    Comme je l’ai indiqué la première fois que je l’ai utilisé, tCO2e signifie «tonnes d’équivalent de CO2». e signifie donc «équivalent». J’aurais pu franciser cette expression, alors je l’ai fait avec teCO2.

    J'aime

  3. 24 juillet 2017 11 h 55 min

    L’étude présentée dans ce billet montre l’importance de réduire le nombre de vols aériens. J’ai ajouté que «les riches émettent des dizaines de fois plus de GES que les pauvres». En fait, ces deux constats sont liés. En effet, je viens de lire que les 15 % les plus riches du Royaume-Uni «prennent 70 % de la totalité des vols, la plupart n’étant pas des vols professionnels, mais de loisir». Toute est dans toute!

    https://reporterre.net/Les-riches-sont-majoritairement-responsables-du-desastre-climatique-qu-est-l

    Seul bémol, j’aurais préféré que la source soit mentionnée clairement…

    J'aime

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