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Peut-on faire confiance aux économistes?

8 octobre 2018

Dans son livre Peut-on faire confiance aux économistes? : réussites et échecs de la science économique, Dani Rodrik «examine, en éminent critique du dedans, la science économique dans ses moments de performance comme d’impuissance, pour donner de la discipline un portrait étonnamment optimiste». Optimisme justifié?

Préface : L’auteur raconte les événements qui l’ont amené à écrire ce livre, qui vise à montrer aux détracteur.trices de la science économique qu’elle n’est pas aussi unidimensionnelle qu’ils et elles le pensent, et aux économistes qu’ils auraient intérêt à mieux tenir compte des autres sciences sociales dans leurs travaux et à ne pas prendre leur modèle préféré pour la réalité.

Introduction – Du bon et du mauvais usage des concepts économiques : L’auteur présente quelques bons et mauvais coups des économistes au cours du dernier siècle et annonce qu’il expliquera dans le reste du livre les raisons de ces succès et de ces échecs, en insistant sur l’importance de varier l’utilisation des modèles en fonction de la situation. Dans son esprit l’expression «science économique» est fortement associée aux méthodes utilisées par les économistes, notamment aux outils (dont les modèles) qui peuvent aussi servir dans d’autres domaines, «des décisions familiales aux questions portant sur les institutions politiques».

1. À quoi servent les modèles? : L’auteur répond ainsi à la question du titre de ce chapitre : «Lorsque les modèles sont choisis judicieusement, ils sont source d’éclairage. Utilisés dogmatiquement, ils mènent à la démesure et à l’erreur en matière de politiques». Il compare les modèles à une simplification de la réalité et même à des fables. La morale de ces fables est-elle bonne? Dans le cas des modèles, ça dépend en grande partie de la pertinence de leurs hypothèses, qui peuvent appliquer une bonne morale dans certains contextes, mais pas dans d’autres. Il précise qu’une expérience qui a fonctionné dans un pays ne fonctionnera pas nécessairement dans un autre pays (j’ajouterai qu’elle pourrait ne pas fonctionner dans le même pays quelques années plus tard).

Il aborde ensuite l’importance du réalisme des hypothèses. Il avance que ce réalisme n’est important que pour ce qu’il appelle les hypothèses critiques, soit celles qui influencent directement les résultats. Par exemple, le niveau moindre de rationalité des consommateurs que ne le prétendent les hypothèses économiques n’empêche pas une hausse de prix de faire diminuer la consommation d’un produit. Je dirais plutôt que le réalisme d’une hypothèse est toujours important, mais encore plus quand une hypothèse est critique, car on ne sait pas quand le manque de rationalité influencera un résultat; les publicitaires savent ça depuis longtemps! Par exemple, si on ne tient pas compte de l’aversion à la perte ou de la priorité que les humains accordent au présent, deux comportements non rationnels, on se trompera dans l’analyse d’un grand nombre de phénomènes sociaux et économiques. Le manque de rationalité explique aussi que les hausses récentes du prix de l’essence n’ont pas fait diminuer sa consommation (surtout dans un contexte de réchauffement climatique comme maintenant, pour lequel le manque d’actions pour le contrer s’explique aussi en partie par la préférence au présent).

Il aborde ensuite l’utilisation des mathématiques en soulignant à la fois leur contribution essentielle et les dangers qu’ils apportent de perdre de vue l’objectif de leur utilisation (faire des maths pour faire des maths). Il conclut ce chapitre en faisant l’éloge de la simplicité des modèles.

2. La modélisation économique est une science : ! Je ne sais que dire… Confondre un outil avec l’objet d’une science, ça me dépasse. L’économie est bien sûr une science, mais elle le serait aussi sans modèle. Cela l’appauvrirait sûrement, mais elle demeurerait une science sociale. L’auteur donne de nombreux exemples de modèles qui ont permis de contredire des intuitions initiales, notamment au sujet des effets du commerce international, de l’immigration et de la consommation, tout en précisant encore une fois (on ne le dira jamais assez) que ces effets peuvent varier selon les lieux et les circonstances. Même si j’ai certaines réserves et que je n’aime pas son titre, ce chapitre est instructif et de très bonne tenue.

3. Se frayer un chemin parmi les modèles : Après avoir donné d’autres exemples de l’importance de bien choisir un modèle, l’auteur présente quatre stratégies de vérification pour sélectionner des modèles, puis donne des exemples de leur application :

  • vérifier les hypothèses critiques des modèles;
  • vérifier si les mécanismes postulés dans ces modèles sont bien à l’œuvre en réalité;
  • vérifier si les implications directes des modèles sont confirmées;
  • vérifier si les implications secondaires, les retombées indirectes des modèles, sont cohérentes avec les résultats observés.

4. Modèles et théories : Comme le titre du chapitre l’indique, l’auteur y présente les différences entre des modèles et des théories. En gros, les modèles tentent d’expliquer des phénomènes spécifiques (quoique certains ont des ambitions plus grandes), tandis que les théories visent à expliquer l’ensemble des phénomènes économiques. À ce sujet, l’auteur avance que «les théories universelles sont impossibles à formuler en sciences sociales, (…) le mieux qu’on puisse faire est de trouver un ensemble d’explications circonstancielles». Je suis tout à fait d’accord. Il poursuit en montrant qu’aucune théorie générale n’est jamais parvenue à refléter vraiment la réalité économique dans son ensemble.

5. Quand les économistes se plantent : L’auteur présente une série d’affirmations qui reçoivent un appui de plus de 80 % des économistes et montre que la réponse à la plupart d’entre elles aurait dû être «ça dépend». Il s’attarde ensuite sur deux des thèses les plus partagées par les économistes, thèses qui se révèlent en fait carrément fausses, soit l’hypothèse de l’efficience des marchés financiers contredite de front par la crise financière (et ensuite économique) commencée en 2008 et le consensus de Washington, à la source des désastreux programmes d’ajustement structurel (y compris, même si implantée par après, la libre circulation des capitaux). L’auteur avance ensuite une explication sur les raisons qui amènent les économistes à faire de telles erreurs, explication qu’il a reprise plus tard dans un texte que j’ai présenté dans ce billet.

6. La science économique et ses critiques : L’auteur présente un grand nombre de critiques faites aux économistes, certaines justifiées, d’autres moins ou pas du tout. Il analyse plus à fond deux de ces critiques, soit celles qui reprochent à la science économique de «foisonner de jugements de valeur» en faveur «d’une société basée sur les marchés» et de décourager le pluralisme et d’être «hostile aux approches et idées nouvelles». Même si j’ai des réserves sur certaines parties de ses analyses, il demeure que ses arguments sont intéressants et qu’ils font réfléchir. Par contre, sur le deuxième sujet, il insiste beaucoup sur les avancées pluralistes récentes de la discipline, ce qui est vrai, mais passe vite sur les reproches des étudiant.es en économie sur le manque de pluralisme dans l’enseignement de cette discipline, reproches selon moi tout à fait justifiés.

Épilogue – Les vingt commandements : L’auteur résume son livre avec dix recommandations aux économistes et dix autres aux non-économistes. Elles sont dans l’ensemble pertinentes, mais j’ai le goût d’en commenter une : «Les économistes ne vénèrent pas (tous) les marchés, mais ils en connaissent mieux que vous le fonctionnement».

Pour moi, cette phrase résume parfaitement mes réserves avec le contenu de ce livre. Tout d’abord, je déteste lire une affirmation sur «les économistes». Pourtant, l’auteur a mentionné à plusieurs reprises que les économistes n’ont pas tous et toutes la même perception de l’économie et des marchés. Ensuite, bien des économistes voient les marchés comme la panacée à tous les problèmes et sont incapables d’imaginer que des interventions qui ne concernent pas les marchés puissent être efficaces. Par exemple, quand il a parlé des questions environnementales, l’auteur a mis en opposition les taxes sur le carbone (y compris les marchés du carbone) avec les sentiments moraux de la population et des sociétés. Il lui était facile de conclure que les taxes sur le carbone sont plus efficaces de façon empirique. Mais jamais il n’a pensé de comparer sa solution avec des mesures réglementaires. Pourtant, c’est avec des mesures réglementaires qu’on s’est débarrassé du DDT et des CFC, ce qu’aucune taxe ou aucun marché du carbone n’auraient pu faire (à moins de l’adopter à un niveau tel qu’elle équivaudrait à une interdiction)! Bref, il aurait dû conserver son message habituel, soit que les solutions doivent être adaptées à la nature des problèmes.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai vraiment apprécié lire un auteur qui ne pense pas comme moi! Loin des horreurs des auteurs néolibéraux qui ne peuvent que nous faire rager, ce livre nous fait réfléchir. Il est aussi loin des livres qui ne font que confirmer nos convictions. Bref, la lecture de ce livre est saine. En plus, l’auteur écrit bien et sait rendre ses idées de façon claire. Je reproche toutefois à ce livre ses trop nombreuses coquilles et quelques erreurs de traductions (par exemple, attentes rationnelles au lieu d’anticipations rationnelles). Les notes explicatives sont en bas de pages et celles sur les références en fin de livre, ce qui me convient très bien. Moi qui n’avais aucune attente envers ce livre et même qui craignais de regretter de me l’être procuré ai été agréablement surpris par sa pertinence. Personnellement, je réponds souvent comme l’auteur quand on me pose une question sur l’économie et, en plus, répondrai de la même façon à celle que j’ai posée en amorce de ce billet (optimisme justifié?), ça dépend!

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