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Déchéance de rationalité

4 novembre 2019

Avec son livre Déchéance de rationalité – Les tribulations d’un homme de progrès dans un monde devenu fou, Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université Paris-Diderot, «propose de comprendre notre impuissance contemporaine face à ce que beaucoup appellent la post truth society, en nous invitant à pénétrer dans les coulisses de cette folie collective».

Préambule – Ce que chacun faisait à ce moment-là : On se souvient de ce qu’on faisait le 11 septembre 2001, un peu moins le 7 janvier 2015, lors de l’assassinat des artisans de Charlie Hebdo (mais les Français s’en rappellent plus que nous). C’est de ces événements qu’est issue l’idée de mettre sur pied des programmes de déradicalisation.

1. D’un ministère à l’autre : À la suite des deux événements mentionnés dans le préambule (l’auteur s’attarde surtout sur le deuxième), les médias traditionnels ont fait circuler des interprétations allant dans tous les sens, tandis que les médias dits alternatifs ont propagé de nombreuses thèses complotistes. Les médias traditionnels ont bien tenté de riposter à ces thèses, mais le flot d’arguments complotistes ne s’est pas tari. De même, des ministères (d’où le titre de ce chapitre), sans concertation, ont voulu former des conseils scientifiques pour répondre à ces Fake News avec l’objectif de contrecarrer la radicalisation. L’auteur a été consulté au début de ces initiatives, mais doutait de leur pertinence et de leur efficacité éventuelle.

2. Je prends le risque : L’auteur est aussi consulté lors de la mise sur pied d’un Centre de prévention, d’insertion et de citoyenneté (CPIC) visant la déradicalisation d’extrémistes. Malgré ses réserves, il a décidé de collaborer. Son approche reposait sur la déconstruction des biais cognitifs à la base des croyances (comme les thèses conspirationnistes), surtout en faisant ressortir la confusion entre la corrélation et la causalité à l’aide d’exemples clairs.

3. Déradicaliser Action directe : L’auteur raconte sa participation à un débat à la radio avec «un des leaders du mouvement terroriste Action directe», Jean-Marc Rouillan. Il y a défendu le fait qu’il ne cherche pas vraiment à déradicaliser des jeunes, mais plutôt à leur permettre d’accéder à «une plus grande autonomie cognitive». Il aborde ensuite les motivations et croyances des extrémistes et montre à quel point leur perte pourrait être douloureuse (je simplifie).

4. Le désert des Tartares : Après les attentats du 13 novembre 2015 en France qui ont causé 131 morts et de 413 blessés hospitalisés, l’auteur a appris que le CPIC avec lequel il collaborait ne recevrait finalement que des volontaires. Or, si une personne est volontaire, elle doit déjà être en voie de déradicalisation. L’auteur se demande s’il est utile d’agir avec de telles personnes, et conclut que c’est en agissant qu’il le saura.

5. Lailoken et la fin du Père Noël : L’auteur raconte ses premières rencontres avec les bénéficiaires du centre (sept ou huit, dont le Lailoken du titre), qui fait l’objet de réprobation de la part de la communauté locale et de ses élu.es. Il se sert entre autres des réactions des enfants qui apprennent que le Père Noël n’existe pas pour montrer à quel point il peut être douloureux de perdre une croyance, mais aussi pour souligner les indices qui permettent de se convaincre qu’une croyance est erronée (exemple qui n’a pas fonctionné devant des musulman.es, mais d’autres exemples ont eu plus de succès). Lailoken est le plus intéressé, mais devra quitter le centre à la suite de l’intervention des élu.es de la localité.

6. Une armée de faux positifs : Lors d’un dîner avec le président François Hollande et d’autres sociologues, l’auteur vise à avoir accès à une base de données contenant 19 000 personnes possiblement radicalisées. Il s’inquiète surtout des faux positifs, soit de personnes qui se retrouvent sur cette liste en raison de l’application de critères non décisifs et, même s’ils l’étaient, du biais de négligence des taux de base (ou de la taille de l’échantillon). Même si le président a semblé acquiescer à cette demande, l’auteur n’y a jamais eu accès.

7. Urien et le survivant : Le centre a deux nouveaux bénéficiaires, dont Urien, brillant et extraverti, mais aussi attiré par le conspirationnisme.

8. Exemple de paréidolie : L’auteur explique le rôle de la négation de l’existence du hasard et des coïncidences dans la radicalisation (et dans la croyance aux conspirations). Il utilise des paréidolies (illusions d’optique qui nous font reconnaître «une forme familière dans un paysage, un nuage, de la fumée ou encore une tache d’encre») et d’autres biais cognitifs (comme celui de la taille de l’échantillon) pour faire accepter graduellement et avec un certain succès aux bénéficiaires du centre que le hasard et les coïncidences existent bien.

9. Pendant ce temps-là, la théorie du complot : L’auteur a participé à de nombreuses activités pour s’attaquer aux théories du complot, notamment à des colloques, à la rédaction de lettres dans des journaux et à des rencontres avec des politicien.nes et des fonctionnaires, avec des résultats décevants, surtout dans ce dernier cas. Il déplore notamment l’emprise des postmodernistes qui prétendent que toutes les idées se valent, dont parfois même les théories conspirationnistes. Il aborde aussi le biais d’intentionnalité (tendance à surestimer le rôle des causes intentionnelles), notamment chez Michel Onfray (voir cet article de l’auteur à ce sujet). Il raconte ensuite une courte conférence sur les théories du complot qu’il a donnée dans un pénitencier à de jeunes adultes qui s’attendaient à ce qu’il en révèle!

10. Vortigen et la mélancolie du croire : De retour au centre, l’auteur nous présente certaines des énigmes qu’il utilise lors de ses séances avec les bénéficiaires (dont Vortigen). Il explique ensuite le biais motivationnel (prendre ses désirs pour des réalités), qu’il considère comme central dans la confusion entre les désirs et la croyance, puis les stratégies d’évitement de la dissonance cognitive, très pénible pour les personnes qui la vivent. Ces présentations ont eu des effets variables chez les bénéficiaires du centre, aidant certain.es à cheminer, mais étant ignorées par d’autres.

11. Fin de partie : À son retour au centre, ayant l’intention de présenter des exercices directement liés à la religion et à l’islam, l’auteur constate qu’il n’y reste plus que deux bénéficiaires, les autres l’ayant quitté. Le centre a fermé peu après. L’auteur présente ensuite d’autres tentatives de mise sur pied d’initiatives visant la déradicalisation qui n’ont pas eu plus de succès, ainsi que ses interventions et commentaires à ce sujet.

12. Le rationalisme est un humanisme : L’auteur s’inquiète de la polarisation politique, avec d’un côté la droite décomplexée et identitaire, et de l’autre, la gauche moralisatrice. La seule porte de sortie qu’il voit est le «combat rationaliste». Il donne ensuite des exemples du peu de connaissances scientifiques et d’intérêt pour elles de la part des politicien.nes, puis d’engouements pour des lubies médiatisées. Puis, il propose quelques mesures pour contrer la désinformation (les Fake News et autres post-vérités), celle qu’il préfère étant l’éducation, comme il a tenté de le faire dans ses contributions au CPIC. Il a d’ailleurs soumis cette idée au nouveau ministre de l’Éducation élu en 2017. Même si ce ministre a semblé enchanté par cette idée, rien ne s’est passé par la suite malgré de nombreuses relances à ses collaborateurs.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Même si j’ai été un peu déçu du dernier livre que j’ai lu de cet auteur, soit Cabinet de curiosités sociales (voir ce billet), j’ai tellement aimé ses deux livres précédents que j’ai lus, soit L’empire de l’erreur et La démocratie des crédules (dont j’ai parlé dans ce billet), que mes attentes étaient élevées, surtout que ce livre porte sur les biais cognitifs, sujet que cet auteur traite le mieux selon moi. Sans être déçu, je le classe au troisième rang. Cela dit, les événements qu’il raconte captent notre attention et suscitent notre intérêt. Il nous sensibilise à la question complexe de la déradicalisation et apporte des pistes de solutions, malheureusement pas endossées par les autorités. Mais, comme les exemples de biais cognitifs qu’il donne sont les mêmes ou semblables à ceux présentés dans ces livres précédents, on en sort moins satisfait, même si, je dois le préciser, ils sont utilisés dans un contexte bien différent, en vue de déradicaliser des extrémistes. En plus, le résumé tiré de la quatrième de couverture que j’ai présenté en amorce, dans lequel on parle de folie collective, me semble bien accrocheur par rapport au contenu du livre. Pour terminer sur une note positive, je tiens à souligner que les notes sont en bas de page.

Notons que le titre de ce livre (Déchéance de rationalité) est en fait une allusion à un projet de loi finalement abandonné sur la déchéance de nationalité qui proposait (dans sa version originale) qu’une «personne née française qui détient une autre nationalité [puisse] être déchue de la nationalité française lorsqu’elle est condamnée pour un crime constituant une atteinte grave à la vie de la Nation».

One Comment leave one →
  1. Robert Lachance permalink
    4 novembre 2019 5 h 59 min

    «une forme familière dans un paysage, un nuage, de la fumée ou encore une tache d’encre»)

    Et j’ajoute dans mon cas des visages sur des briques, des planches, des armoires, des arbustes en verglas, la chute Montmorency.

    Je dirais que ces oeuvres dont des photos sur mon blogue révèlent les muses sont le fruit de mon imagination et non du hasard; ce sont des constructions de ma capacité cognitive dirait Martha C. Nussbaum ou Amartya Sen. Vous pouvez y exercer la vôtre et que ça vous amuse, c’est là :

    https://waldensuite.wordpress.com

    Aimé par 1 personne

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