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La République populaire de Walmart et la planification démocratique

25 novembre 2019

C’est à la suite de la recommandation de Nikolas Barry-Shaw que je me suis procuré le livre intitulé The People’s Republic of Walmart – How the World’s Biggest Corporations are Laying the Foundation for Socialism (La République populaire de Walmart – Comment les plus grandes entreprises du monde jettent les bases du socialisme) de Leigh Phillips et Michal Rozworski. Ils montrent qu’«avec les progrès de la technologie de l’information au cours des dernières décennies et l’émergence d’entreprises collectives mondiales, la planification démocratique dans l’intérêt de l’humanité tout entière est de plus en plus envisageable et est plus proche de se réaliser que jamais».

1. Introduction : Les auteurs expliquent les raisons qui les ont amenés, eux qui sont socialistes, à écrire un livre qui vante certains aspects de Walmart, entreprise qu’ils détestent en fait. Ils donnent ensuite de nombreux exemples de biens et services produits par l’entreprise privée qui sont profitables pour elles, mais pas très utiles, voire dommageables (notamment pour l’environnement), et de biens et services non produits par l’entreprise privée qui seraient utiles, mais qui ne leur sont pas profitables. Dans ces cas (et dans d’autres comme dans la lutte contre les inégalités et dans la protection des droits de la personne et du travail), l’État doit intervenir, que ce soit par réglementation ou par la prise en charge de la production. Et, pour faire cela, il doit planifier, même si ce concept fait peur à beaucoup de monde, leur rappelant les plans quinquennaux des régimes dits communistes, comme celui de l’URSS. Après tout, les entreprises planifient leurs investissements et leur production, non? Même et surtout Walmart! L’objectif des auteurs est de montrer que la planification démocratique n’est pas seulement envisageable, mais désirable. D’ailleurs, ils l’avouent, ils ont planifié leur livre avant de l’écrire!

2. Walmart pourrait-il être un complot socialiste secret ? : Ayant éliminé la concurrence grâce à une planification détaillée, Walmart a montré que la planification peut être plus efficace que le libre marché. Les auteurs font ensuite le tour des débats entourant la planification économique au début du XXe siècle. Le principal écueil à l’efficacité de la planification était le manque de données, écueil qui a beaucoup perdu en importance de nos jours. En plus, le manque de données s’applique aussi à l’économie de marché où la circulation de l’information est censée être parfaite…

Une des bases de la planification de Walmart (qui est en fait une économie planifiée de la taille de la Suède) est la collaboration entre elle et ses fournisseurs, et entre chacune de ses divisions. Sears a fait l’inverse en mettant ses divisions en concurrence, se disant que chacune maximiserait ses profits et donc ceux de la maison mère. Or, Walmart croît toujours et Sears a fait faillite.

3. Les îles de la dictature : Si les prix représentent le seul signal qui régit les marchés comme le prétendent les promoteurs du libre marché, pourquoi alors a-t-on besoin d’organisations comme les entreprises? Pour planifier et organiser la production (et tout ce qui l’entoure), et parce que les prix ne sont justement pas le seul signal qui influence la production et la consommation. Les auteurs présentent notamment le théorème Lange-Lerner, une approche empirique pour déterminer les objectifs de production et atteindre l’équilibre économique dans une économie socialiste planifiée, puis des critiques de ce théorème suivies par des critiques des théories économiques orthodoxes, notamment sur l’asymétrie d’information, le manque de liberté des travailleur.euses (d’où le titre de ce chapitre, les îles étant les entreprises) et le mythe de la tragédie des communs. À l’inverse, ils vantent les formes d’organisation du travail basées sur la participation des travailleur.euses, comme les coopératives et les entreprises autogérées.

4. La cartographie d’Amazon : Amazon est un autre maître de la planification. Elle planifie non seulement ses stocks, mais aussi la livraison et même les futurs achats de sa clientèle en amassant une foule d’informations sur ses achats passés et sur ses caractéristiques personnelles. Amazon planifie tout, sauf la santé et la sécurité de ses employé.es…. Les auteurs ajoutent que cette planification n’a pas à être 100 % précise (on ne peut pas tout prévoir), mais approximativement satisfaisante. Et force est de constater que ça fonctionne. Il en serait de même avec la planification démocratique de l’économie entière, mais pas pour maximiser ses profits, mais le bien-être de la population. Ils abordent finalement les questions éthiques, proposant des mesures pour protéger les données personnelles dont l’utilisation par l’État pourrait être aussi important à éviter que par les entreprises privées.

5. Les fonds indiciels comme agents dormants de la planification : Les investisseurs, les banques et encore plus les banques centrales planifient constamment. Ce secteur serait donc moins difficile à socialiser, puisqu’on n’aurait qu’à changer l’objectif de la planification en la démocratisant (je simplifie). Les auteurs abordent ensuite les incitatifs, qui seraient simplement différents avec une planification démocratique. Ils montrent finalement que, même avec une économie capitaliste, les innovations viennent souvent d’organismes gouvernementaux ou de subventions gouvernementales.

6. La nationalisation n’est pas suffisante : Les auteurs racontent la naissance difficile, à la suite de luttes datant du XIXe siècle, du système de santé britannique en 1948, le National Health Service (NHS). Ils analysent ensuite les principaux facteurs de résistance qui se sont manifestés, dont les riches pour ne pas payer plus d’impôt pour la santé des pauvres et les médecins craignant pour leur liberté de pratique, puis décrivent comment le NHS est parvenu à mieux planifier ses budgets et ses ressources dans les années 1970. Si Margaret Thatcher n’a pas osé trop lui toucher, John Major a introduit des éléments de concurrence dans ce système à partir des années 1990 (dans le cadre de la nouvelle gestion publique), avec comme conséquence que la part des coûts administratifs est passée de 5 à 14 %, et celle des dépenses versées au secteur privé de 0 à 10 % entre 1980 et 2005. Les auteurs soulignent que cet exemple montre bien que le marché est une création humaine qui peut aussi faire partie d’une planification.

7. Ont-ils planifié aussi l’Union soviétique ? : Les auteurs se servent de l’exemple de l’URSS pour montrer que si le remplacement du marché par la planification est une condition nécessaire à une société égalitaire, elle n’est pas une condition suffisante. Ils notent par exemple que Lénine n’avait en fait aucun plan économique quand il a pris le pouvoir en 1917. Trop souvent, les patrons capitalistes ont été remplacés par des bureaucrates, sans plus de structure démocratique qu’avant. Puis, sont venus Staline et le totalitarisme avec leurs grandes purges, leurs camps de travail et leurs plans quinquennaux établis pour plaire à Staline et non pas basés sur des données fiables (même les données de recensement étaient trafiquées), les responsables de ces plans étant menacés d’être envoyés au goulag ou même d’être exécutés si leurs plans n’étaient pas tels que désirés par Staline. Ce n’est donc pas la planification qui a mené au totalitarisme, mais le totalitarisme qui mené à des plans irréalistes et jovialistes.

8. Le communisme spatial est à peine automatisé : Toujours autoritaire, le régime de l’URSS a néanmoins changé grandement sous Nikita Khrouchtchev, au pouvoir de 1953 à 1964. Les plans quinquennaux étaient dorénavant un peu plus réalistes et conçus en partie du bas vers le haut. Cette période est celle qui a permis une forte croissance économique, l’industrialisation de l’agriculture, la mise sur pied de meilleurs systèmes d’éducation et de santé, et le succès des Soviétiques dans l’exploration spatiale. Cela dit, l’information demeurait insuffisante pour pouvoir planifier efficacement l’ensemble de l’économie.

Malgré les déficiences des plans soviétiques, il demeure que les travaux des statisticiens et économistes de l’URSS ont permis le développement de techniques, comme l’établissement de tableaux d’entrées-sorties et de principes de comptabilité nationale, maintenant utilisés dans les pays capitalistes. Ensuite, montrant que le capitalisme ne peut pas fonctionner sans marchés, mais que les marchés peuvent fonctionner sans capitalisme, les auteurs analysent les avantages et les désavantages de la présence de marchés dans une économie socialisée, prenant comme exemple la Yougoslavie sous Tito.

Face aux résultats en général mitigés sous Khrouchtchev, les auteurs soulèvent que, avec la puissance des ordinateurs et les expériences comme celles de Walmart et d’Amazon, la planification démocratique pourrait maintenant être plus efficace que les marchés pour mieux allouer les ressources et maximiser le bien-être des sociétés, tout en minimisant ses externalités négatives.

9. L’Internet socialiste d’Allende : Ce chapitre porte sur le projet Cybersyn, un «projet chilien visant à créer une économie planifiée contrôlée par ordinateur en temps réel durant les années 1970–1973 (sous le gouvernement du président Salvador Allende)». Disons seulement qu’il s’agissait d’une planification avec ajustement entre le haut et le bas, et non pas établie essentiellement du haut vers le bas comme dans l’URSS de Staline. Le sabotage par les États-Unis et par les riches du Chili a nui aux résultats de la planification qui a bien fonctionné au début et qui a bien sûr pris fin avec le coup d’État de Pinochet.

10. La planification du bon Anthropocène : Le domaine où la planification démocratique apporterait le plus de bienfaits par rapport à l’économie de marché est la protection de l’environnement, y compris la lutte aux changements climatiques. En effet, cet enjeu est celui où le fait que l’entreprise privée n’intervienne que dans les domaines qui lui sont profitables même s’ils sont dommageables et n’intervienne pas dans ceux qui sont utiles, mais qui ne lui sont pas profitables est le plus manifeste. Les auteurs concèdent le fait qu’il est impossible d’implanter la planification démocratique partout sur Terre à court ou moyen termes, ce qu’il faudrait faire pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique, mais qu’il est possible d’en faire un objectif et de s’en approcher le plus possible.

11. Conclusion – La planification fonctionne : Oui, la planification fonctionne. Elle fonctionne dans les grosses entreprises pour maximiser les profits, mais sans tenir compte de ses externalités et des besoins de base de la population. Elle fonctionne aussi dans les domaines publics de gestion des services publics. Elle fonctionnerait encore mieux si on étendait son utilisation à d’autres domaines pour améliorer le bien-être de la population plutôt que pour maximiser des profits. Cela n’arrivera pas par magie, alors il est plus que temps de faire en sorte qu’on commence à y travailler.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! Ce livre aborde un sujet difficile, fortement contesté, mais le fait de façon simple, claire et convaincante. Contrairement à trop de livres à thèse, qui tendent à se concentrer sur les faits et arguments qui appuient leur thèse et à négliger ceux qui la contredisent ou l’affaiblissent, celui-ci présente ses arguments et faits sans les dénaturer, et en les analysant de façon appropriée. Les auteurs ont un discours nuancé et non dogmatique, par exemple en favorisant de s’approcher de la planification démocratique sans rêver au grand soir qui verrait son avènement instantané. De même, ils ne rejettent pas de conserver des secteurs fonctionnant avec des marchés ainsi que de petites entreprises à propriétaire unique et des structures démocratiques fonctionnant en coopératives ou en autogestion.

Il faut dire que je suis depuis longtemps enclin à appuyer cette thèse. J’écrivais d’ailleurs en 2011 que «Pourtant… tout le monde planifie! Que ce soit les entreprises privées avec leurs plans d’affaires ou les gouvernements de droite qui présentent eux aussi des budgets, parfois même des plans d’immigration (pour la réduire) ou d’immobilisation (avec de plus en plus de PPP…)!». Cela dit, comme les auteurs, je ne tentais pas de préciser les domaines où cette planification doit s’imposer, sinon certainement ceux qui touchent aux biens communs. Bref, ce livre explique bien les enjeux, sait faire preuve de nuance et, surtout, favorise la réflexion.

J’apporte toutefois deux bémols sur ce livre. Tout d’abord, son titre rend bien mal son objet. Il est certes accrocheur, mais le thème qu’il met de l’avant n’est qu’un des arguments qu’il présente. Ensuite, il ne contient pas de notes ni de bibliographie, alors que certaines affirmations m’intriguaient et que j’aurais bien aimé connaître leurs sources. Ces deux bémols ne nuisent toutefois pas à la démonstration contenue dans le livre.

5 commentaires leave one →
  1. 25 novembre 2019 5 h 40 min

    Planification et démocratie ne vont pas forcément de pair. En fait, la planification par une dictature est plus facile que par l’ensemble du peuple. Staline avait de gros défauts mais il a réussi à amener la production de guerre au niveau qui l’a sauvé de l’invasion allemande. Et, économiquement, Hitler a fait ce que la République de Weimar n’est jamais passée proche d’entreprendre. J’ai souvent utilisé ces exemples pour démontrer qu’une économie planifiée, même par des idiots, est supérieure au libéralisme. À ça, il faut ajouter, entre autres, l’exemple éclatant de la Chine qui n’a pas peur d’en déléguer une partie au privé en autant qu’elle reste maîtresse des aboutissants.
    Et il est bon de prendre conscience de cet aspect parce qu’un pouvoir oligarchique peut bien nous planifier la vie pour son seul amusement.
    Ce que je dis souvent aussi est que les libéraux sont à l’économie ce que les Témoins de Jéhovah sont à la médecine

    Aimé par 1 personne

  2. 26 novembre 2019 9 h 58 min

    Ce livre est complètement loufoque!
    Bien sûr que les entreprises planifient. Il y a une immense différence entre la planification dans une économie de marché et la planification centrale d’une économie communiste, ça n’a rien à voir.

    Wal-Mart évolue en concurrence avec d’autres entreprises. Elle bénéficie d’une grande quantité de signaux de prix qui l’informe dans ses décisions. Elle ne navigue pas dans le brouillard comme les planificateurs communistes.

    La comparaison avec Sears ne fait aucun sens. La différence entre les détaillants qui ont trébuché ces dernières années (Sears, Macy’s et bien d’autres) et ceux qui ont réussi (Wal-Mart, Costco, Ikea, Home Depot) est que pour différentes raisons, ces derniers ont réussi à s’adapter à temps au commerce électronique.

    Peu étonnant que ce livre ait reçu de mauvaises notes des lecteurs sur Amazon. J’aime bien lire des livres qui vont à l’encontre de mes convictions, mais celui-ci ne semble pas mériter que je m’y attarde.

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  3. 26 novembre 2019 11 h 37 min

    «Elle bénéficie d’une grande quantité de signaux de prix qui l’informe dans ses décisions.»

    L’exemple d’Amazon est selon moi plus complet. Elle ne profite pas seulement de signaux prix, mais d’information sur ses clients et ses fournisseurs.

    «Elle ne navigue pas dans le brouillard comme les planificateurs communistes.»

    C’est d’ailleurs ce que dit l’auteur. Les deux principales causes de l’échec de cette planification selon l’auteur seraient justement le manque d’information et le totalitarisme dans lequel elle a été imposée. Qu’on le veuille ou pas, nos gouvernements ne font que ça, planifier. Tout est dans la façon de le faire.

    J'aime

  4. Benton Fraser permalink
    26 novembre 2019 12 h 41 min

    J’ai toujours dit qui ce rapproche le plus d’un système soviétique, ce sont les entreprises et non pas des pays qui privilégient… une meilleure équité!!!

    Tout comme l’URSS, les entrprises ne sont pas démocratiques, une hiérarchie très verticale, ils planifient, leurs employés sont des rouages de l’entreprise et travaillent au service des membres du parti, pardon, des membres actionnaires!

    De plus, ils sont en concurence avec d’autres dictatures!

    Aimé par 1 personne

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  1. La maison brûle |

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