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Un océan de combats

16 décembre 2019

Avec son livre Daniel Pauly, un océan de combats, l’océanographe David Grémillet présente la biographie du biologiste franco-canadien Daniel Pauly, qui, «à travers un parcours scientifique hors du commun», a consacré sa vie à «identifier et établir l’ampleur de la surpêche mondiale».

Photos : Les 36 premières pages du livre contiennent des photos associées à des parties du texte des chapitres qui suivent, avec mention des pages qui leur correspondent. Je me demande pourquoi ne pas les avoir placées à l’endroit où elles auraient accompagné le texte. Un autre mystère des choix parfois incompréhensibles des éditeurs, d’autant plus qu’on ne parle pas de ces photos dans le texte…

1. Origines : Né en 1946 d’une rencontre entre sa mère française et un soldat noir des États-Unis, Daniel Pauly a vécu jusqu’à 17 ans en Suisse avec une famille pauvre et magouilleuse qui l’avait «emprunté» à sa mère pour une courte période. À la mort du père de cette famille, il se rend en Allemagne, termine son bac (après un séjour en France au cours duquel il rencontre sa mère et sa nouvelle famille), puis se rend en 1969 aux États-Unis à la recherche de son père biologique qu’il rencontrera pour une des rares fois de son existence.

2. Constructions : De retour en Allemagne, il étudie l’océanographie à l’université de Kiel, ville très à droite (avec un bon nombre de nazis qui vénèrent encore Hitler), lui qui est très à gauche, encore plus depuis son passage aux États-Unis, où il a subi plus durement qu’en Europe le racisme de la majorité blanche. Après s’être démarqué auprès de ses professeurs, il part à l’été 1971 au Ghana étudier les pêcheries de la lagune de Sakumo, près d’Accra (travaux qui seront à la base de son mémoire de maîtrise deux ans plus tard). Il effectue de nombreux voyages en 1973, notamment en URSS, où il apprend le russe et peut ainsi lire les études océaniques rédigées en russe, aux États-Unis, au Groenland et au Canada où, visionnaire, il dénonce l’absence de quotas dans la pêche de morues.

Il obtient sa maîtrise en 1974 et un emploi qui le mène en 1975 en Indonésie. Il s’aperçoit que les méthodes de gestion des pêches développées en Europe ne fonctionnent pas là-bas, parce que la morphologie des poissons y est différente. De retour en Allemagne un an plus tard, il commence ses études de doctorat qu’il terminera en deux ans. Présentée en 1979, sa thèse porte entre autres sur une équation basée sur des milliers d’observations qui portera son nom. Elle permet de déterminer la croissance et le taux de mortalité d’un poisson en fonction de nombreux paramètres (taille actuelle, taille maximale, température de son habitat, etc.). Et il s’est marié un peu avant.

Ayant élaboré auparavant (en 1978) une théorie des pêcheries tropicales, il obtient un emploi aux Philippines en 1979, alors sous le joug de Ferdinand Marcos. Il y restera jusqu’en 1994 avec sa femme et ses deux enfants, dont le plus vieux est né d’une relation qu’il a eue lors de son séjour en Indonésie en 1975. Il y dénonce notamment la surpêche par de gros chalutiers qui empêche les pêcheurs artisanaux de vivre décemment. Mais, ses recommandations ne seront pas suivies en raison de la corruption et des pressions des propriétaires de chalutiers. Il poursuit ses recherches sur la croissance et la mortalité des poissons tropicaux, et en vient à recommander la taille des mailles des filets de pêche, recommandations qui seront respectées dans de nombreux pays. Il collabore aussi avec un organisme du Pérou pour mieux comprendre l’évolution des stocks d’anchois qui varient considérablement d’une année à l’autre. Ses travaux mènent à l’adoption de quotas qui permettent le rétablissement des stocks dans les années 1990 et 2000. Malheureusement, ces quotas sont par la suite contournés avec l’appui du gouvernement causant une nouvelle réduction des stocks. Ce gouvernement néolibéral favorisait en effet les exportations des farines d’anchois pour nourrir des animaux dans d’autres pays.

En 1985 et les années suivantes, en plus de poursuivre ses travaux aux Philippines, il collabore à l’élaboration d’un logiciel (Ecopath) qui permet d’obtenir une vision d’ensemble du fonctionnement des écosystèmes marins (notamment coralliens pour contribuer à leur conservation), logiciel qui sera ensuite perfectionné (il était statique, présentant la photo des écosystèmes marins, et deviendra dynamique, présentant son évolution en fonction de nombreux facteurs, dont le réchauffement climatique) et sera utilisé sur toute la planète. Il collabore ensuite à la création d’une base de données sur les caractéristiques de toutes les espèces de poissons, travail titanesque qui se poursuit toujours aujourd’hui. Elle fournira cette information pour 15 000 espèces lors de sa diffusion sur Internet en 1996 sous le nom de FishBase et en fournit maintenant pour plus de 34 000 espèces et 325 000 noms.

3. Planétaire : À la suite d’un changement catastrophique de direction à son travail, il quitte les Philippines (tout en y retournant quelques mois par année pour collaborer au travail de la FishBase) en 1994 pour un poste de professeur à l’Université de la Colombie-Britannique. Une de ses premières recherches montrera que la ponction humaine sur les ressources des océans est intenable à long terme, contredisant l’adage populaire à l’époque que ces ressources sont inépuisables. Elle sera une de ses contributions les plus scrutées par ses pairs et les plus médiatisées. Il montre que l’impact des pêcheries a toujours été minimisé en raison du manque de données historiques sur l’évolution des stocks et de l’impression que le niveau optimal de ces stocks est celui observé de son vivant (il s’agit du concept du «glissement des points de référence»). Il participe à d’autres recherches qui concluent que l’impact des pêcheries sur les stocks de poissons date dans certaines régions de la préhistoire et que le niveau trophique des espèces pêchées est en diminution constante, ce qui signifie que les prises «sont de plus en plus composées de poissons des niveaux inférieurs de la chaîne alimentaire» (comme l’illustre l’image ci-contre tirée d’une de ses publications). Or, ce niveau ne peut plus baisser, car le niveau inférieur est en grande partie formé de méduses, de planctons et de déchets… L’article que Pauly en a tiré est, selon l’auteur, son plus célèbre et celui qui a été le plus médiatisé. Il a aussi été attaqué, mais ces attaques ont permis à Pauly d’en approfondir la portée en consultant encore plus de données probantes.

Les projets de recherche se multiplient, presque tous liés aux conséquences de la surpêche sur les systèmes marins. Il met de l’avant, avec d’autres, le concept de «gestion écosystémique des pêches», gestion rendue difficile par la manipulation des données sur les volumes pêchés (en général à la baisse, mais parfois à la hausse, comme en Chine pour des motifs politiques).

Ce chapitre aborde ensuite des éléments biographiques, dont un accident vasculaire cérébral en 2005 (dont il se remettra, mais pas entièrement), son admiration pour Darwin (qui était abolitionniste) et la réception de prix honorifiques au Canada, en France et au Japon (qui est celui qui l’a le plus étonné, ayant été sévère envers la surpêche dans ce pays).

Il entreprend ensuite avec d’autres chercheur.euses de quantifier et de qualifier la «concurrence» des mammifères marins et des oiseaux de mer sur les prises de poissons humaines et constate qu’elle est bien inférieure à ce que les organismes de pêche en disent, d’autant plus que leur consommation diffère généralement de celle des humains. Il tente aussi (toujours avec d’autres) de corriger les données officielles sur les volumes pêchés et en arrive à la conclusion qu’elles sont environ 50 % plus élevées (sans compter les dommages collatéraux de la pêche par raclage des fonds et d’autres pertes du genre) et que, en conséquence, la baisse des volumes pêchés due à la raréfaction des ressources en poissons est bien plus importante que la baisse officielle. Il a aussi participé à des études sur la situation des stocks de poissons en Afrique où la surpêche (il estime à 90 % la baisse des stocks de gros poissons depuis quelques décennies) est autant sinon plus la responsabilité de pays européens et asiatiques qu’africains. Mais, rien n’y fait, ces pays affirment encore que ces baisses sont naturelles et ne sont pas dues à la surpêche. Mais, tranquillement, les appuis à ses observations augmentent.

La situation n’est guère meilleure en France où le lobby de la mer domine les politiques de gestion des pêches, obtenant des subventions énormes pour pouvoir continuer à pêcher de moins en moins de poissons. Cela dit, les pressions de Pauly et surtout d’autres océanographes et environnementalistes ont permis l’adoption en 2016 de politiques pour réglementer la pêche de poissons de fonds en Europe. Il s’est aussi joint à d’autres chercheur.euses et à des organismes pour dénoncer les certifications de «pêcheries durables» qui sont totalement inefficaces et ne font que donner bonne conscience aux consommateur.trices.

Il publie en 2010 un livre qui revient sur un constat de sa thèse de doctorat, soit que la taille maximale et la croissance des poissons sont limitées par la surface de leurs branchies. Ce constat a aussi des implications sur la croissance, la taille et les migrations des poissons en fonction de la température de l’eau (les eaux froides contiennent plus d’oxygène), et donc sur l’impact du réchauffement des océans.

Épilogue : À 72 ans au moment où l’auteur termine son livre, Daniel Pauly est encore très actif, publiant encore 20 à 30 textes par année. Il a déménagé en Australie en 2017, invité par l’University of Western Austrialia, en raison d’une forte diminution du financement de son projet principal, Sea Around Us, financement finalement rétabli en 2018. Après avoir souligné une légère amélioration des stocks de poissons, surtout en Europe, l’auteur conclut en saluant Daniel Pauly, ce «grand lanceur d’alerte océanique, l’individu exceptionnel qui, dans une communauté halieutique verrouillée par les intérêts économiques, s’est levé pour alerter l’opinion sur la mort annoncée des populations de poissons, s’attirant ainsi les foudres de bon nombre de ses collègues».

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire sans faute! En général, je ne raffole pas des biographies. J’ai en fait décidé de me procurer ce livre après la lecture de cet article d’Isabelle Paré du Devoir. Comme elle le dit, malgré l’ampleur et la pertinence de ses travaux, Daniel Pauly «est peu connu du grand public». En tout cas, je ne crois pas en avoir déjà entendu parler, même si j’ai eu écho de plusieurs des travaux et des concepts mentionnés dans ce livre. Les parties qui m’ont le plus intéressé sont celles portant sur ses recherches (c’est sur ces parties que je me suis concentré dans ce billet) et sur les résistances du milieu de la pêche à s’ouvrir les yeux.

Les éléments biographiques sont aussi souvent intéressants compte tenu de son enfance hors du commun et du racisme qu’il a subi. J’ai toutefois sauté dans ce billet la plupart des parties (pas trop longues) portant sur ses relations avec ses enfants, sa femme, sa famille et ses collègues et ami.es. Bref, ce livre rend bien l’univers particulier des chercheur.euses acharné.es qui persévèrent malgré les nombreux bâtons qu’on tente de mettre dans leurs roues et nous fait connaître un acteur majeur dans la prise de conscience des dégâts que l’être humain fait à la planète qui le fait vivre. Mais, rien n’est parfait, les 301 notes de ce livre, surtout des références, mais aussi des compléments d’information, sont à la fin du livre.

2 commentaires leave one →
  1. Sylvain Bérubé permalink
    16 décembre 2019 12 h 56 min

    Merci pour ce résumé!

    Ce passage m’a fait réfléchir: «Il montre que l’impact des pêcheries a toujours été minimisé en raison du manque de données historiques sur l’évolution des stocks et de l’impression que le niveau optimal de ces stocks est celui observé de son vivant (il s’agit du concept du « glissement des points de référence »).»

    Le concept de glissement des points de référence (shifting baselines en anglais: https://en.wikipedia.org/wiki/Shifting_baseline, d’ailleurs l’article Wikipédia cite Daniel Pauly d’entrée de jeu) est vraiment intéressant. C’est ce concept qui me fait dire que même si tout se dérègle côté climat, les générations futures n’en seront peut-être pas tant consciente car c’est ce qu’elles auront connu. Pour preuve, nous-même ne semblons (collectivement) ne pas faire un si grand cas de la dégradation qui s’est opérée ces dernières années: qu’on exploite autant la nature devrait nous offusquer autrement plus à mon avis.

    Aimé par 1 personne

  2. 16 décembre 2019 13 h 43 min

    Je n’ai pas proposé de lien à ce concept parce que je ne trouvais pas de description claire en français. Merci pour ce lien et ce commentaire.

    J’insiste, ce livre est vraiment intéressant!

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