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Clivages politiques et inégalités sociales

25 octobre 2021

Clivages politiques et inégalités sociales«À partir de l’exploitation d’enquêtes électorales couvrant de manière inédite les cinq continents, l’ouvrage» Clivages politiques et inégalités sociales – Une étude de 50 démocraties (1948-2020), sous la direction d’Amory Gethin, Clara Martinez-Toledano et Thomas Piketty, «étudie le lien entre les comportements de vote et les principales caractéristiques des électeurs telles que le revenu, le diplôme, le genre ou l’identité ethno-religieuse».

Introduction – Objectifs et organisation de l’ouvrage : Aucune démocratie n’est parfaite, mais les pays retenus dans ce livre offrent tous des choix électoraux qui peuvent varier selon les caractéristiques sociales (revenus, scolarité, richesse, profession, genre, âge, etc.) et permettent d’étudier les liens entre les votes et ces caractéristiques ainsi que l’évolution de ces liens. Même si le premier objectif de ce livre est descriptif, les auteur.es présentent aussi des hypothèses pour expliquer ces liens et leur évolution.

1. Clivages politiques et inégalités sociales dans 50 démocraties, 1948-2020 : Comment expliquer que la hausse des inégalités dans de nombreuses régions du globe n’ait pas suscité plus de demandes de redistribution alors que l’accent a été mis à bien des endroits sur des enjeux identitaires? Ce chapitre tente d’apporter des éléments de réponses à cette question pour 50 démocraties à l’aide d’enquêtes électorales tenues pendant sept décennies. Pour ce, les auteur.es abordent :

  • «l’intérêt d’étudier le lien entre clivages politiques et inégalités»;
  • les raisons pour lesquelles l’analyse portera surtout sur le lien entre ces clivages et les revenus et la scolarité, tout en analysant lorsque possible, l’impact de l’appartenance religieuse, des identités socioculturelles et ethniques, des inégalités spatiales (entre les milieux ruraux et urbains), de l’âge et du genre;
  • une revue de la recherche sur l’acceptation des inégalités par les pauvres, sur les différents types de clivages politiques (spatiaux, religieux, de classe, ethniques, etc.) et sur les clivages politiques différents dans les démocraties non occidentales;
  • le cadre conceptuel que les auteur.es ont adopté et les données utilisées;
  • Clivages politiques et inégalités sociales_1.1la présentation des résultats globaux, comme le graphique ci-contre qui montre que si les personnes les moins riches (ligne bleue) des démocraties occidentales ont davantage voté à gauche que les plus riches tout au long de la période (quoique cet écart ait diminué depuis le milieu des années 1990), les personnes les moins scolarisées (ligne rouge) ont eu tendance à moins voter à gauche que les plus scolarisées depuis 1990 (les auteur.es parlent de l’émergence d’un système d’élites multiples), cet écart continuant à se creuser par la suite;
  • ces mêmes résultats (qui seront présentés plus en détail dans les chapitres suivants) qui varient passablement pour chacune des 23 démocraties occidentales (voir les graphiques 1.2 et 1.3 sur ce document);
  • le rôle des conflits identitaires, des politiques migratoires, de l’émergence des partis écologistes et anti-immigration (voir le graphique 1.4), du déclin de la progressivité fiscale et des inégalités d’accès au système éducatif (avec d’autres facteurs) dans les changements de votes selon la scolarité;
  • l’érosion des clivages de classe (voir le graphique 1.6);
  • les clivages religieux (les pratiquant.es votent moins à gauche);
  • les clivages ethniques (très variables d’une démocratie à l’autre) entre les personnes natives et immigrées (qui votent plus à gauche, surtout les personnes musulmanes, voir le graphique 1.12);
  • les clivages ruraux-urbains dans les démocraties occidentales (graphique 1.15) et non occidentales (graphique 1.16);
  • les clivages régionaux (dont indépendantistes, graphique 1.20 dans lequel ont voit que les plus riches votent davantage que les moins riches pour des partis indépendantistes en Flandre et en Catalogne, mais moins au Québec et en Écosse);
  • les clivages générationnels (graphique 1.21) et de genre (les femmes passant en moyenne de moins à plus à gauche que les hommes au cours des années 1990, graphique 1.25).

Malgré de nombreuses différences entre les pays et dans le temps, cet exercice a fait ressortir des liens que les auteur.es analysent, notamment sur les clivages de classe, surtout dans les pays où les inégalités sont les plus importantes.

***

Les chapitres suivants analysent les mêmes clivages pour des démocraties ou des petits groupes de démocraties spécifiques. Comme ce livre a plus de 600 pages (et de petits caractères…) et que nous ne sommes pas encore rendus à la page 100, je vais me contenter de simplement mentionner sur quels pays portent ces chapitres, sauf pour le Canada. Notons que les périodes analysées varient d’un groupe de pays à l’autre, en fonction de la disponibilité des données :

  • 2. Gauche brahmane contre droite marchande : hausse des inégalités et transformation des clivages politiques en France, aux États-Unis et au Royaume-Uni, 1948-2020;
  • 3. Clivages électoraux et inégalités socio-économiques en Allemagne, 1949-2017;
  • 4. Transformation des systèmes de partis, clivages socio-économiques et nationalisme en Norvège, au Danemark, en Suède, en Finlande et en Islande, 1956-2017.

5. Clivages politiques, structure des inégalités et représentation des anciennes et nouvelles minorités en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Canada, 1963-2019 : Je saute les sections sur l’Australie et la Nouvelle-Zélande, deux autres anciennes colonies britanniques.

Amory Gethin présente l’historique du système politique canadien qu’il qualifie d’«à deux partis et demi» jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, puis l’entrée en scène de plus petits partis (Crédit social, Parti réformiste/Alliance canadienne, Bloc québécois et Parti vert); voir ce graphique pour suivre l’évolution de leurs résultats de 1945 à 2019 (la légende a omis le Crédit social en bleu pâle). Il ajoute que, selon les études existantes, «les appartenances régionales, linguistiques et religieuses sont restées les principaux déterminants des conflits politiques canadiens tout au long de l’histoire démocratique du pays» et explique l’impact de ces déterminants. À l’aide de sondages sur les élections (voir la taille des échantillons ici), l’auteur constate que :

  • les clivages religieux sont demeurés assez stables, les protestant.es votant plus que les autres pour le Parti conservateur, les non religieux.euses plus pour le NPD et les verts, et les catholiques plus pour le Bloc et le Parti libéral;
  • Clivages politiques et inégalités sociales_5.3les clivages liés aux revenus sont illustrés dans le graphique ci-contre; les plus riches votent davantage que le reste de la population pour les conservateurs, légèrement plus pour les libéraux récemment, mais nettement moins pour le NPD;
  • l’émergence d’un système d’élites multiples s’observe aussi au Canada, quoique de façon moins accentuée que dans les pays européens; ce graphique montre les personnes les plus diplômées votent plus souvent à gauche (libéral, NPD et vert) que le reste de la population et moins souvent à droite (conservateur).

Il analyse finalement le vote pour les cinq principaux partis (PLC, PCC, NPD, Bloc et verts) de 2011 à 2019 selon la scolarité, le revenu, la religion et le pays de naissance (voir ce tableau).

***

Et la suite :

  • 6. Clivages politiques historiques et mutations d’après crise en Italie, en Espagne, au Portugal et en Irlande, 1953-2020;
  • 7. Transformation des systèmes de partis et structure des clivages politiques en Belgique, aux Pays-Bas,
  • en Suisse et en Autriche, 1967-2019;
  • 8. Conflits politiques, inégalités sociales et clivages électoraux en République tchèque, en Hongrie et en Pologne, 1990-2018;
  • 9. Caste, classe et représentation politique des inégalités sociales en Inde, 1962-2019;
  • 10. Inégalités sociales et dynamiques des clivages politiques et ethnolinguistiques au Pakistan, 1970-2018;
  • 11. Clivages politiques et représentation des inégalités sociales au Japon, 1953-2017;
  • 12. Démocratisation et clivages de classe en Thaïlande, aux Philippines, en Malaisie et en Indonésie, 1992-2019;
  • 13. Inégalités, identités et structure des clivages politiques en Corée du Sud, à Taïwan et à Hong Kong, 1996-2016;
  • 14. Démocratie et politisation des inégalités au Brésil, 1989-2018;
  • 15. Inégalités sociales, identités et structure des clivages politiques en Argentine, au Chili, au Costa Rica, en Colombie, au Mexique et au Pérou, 1952-2019;
  • 16. Inégalités extrêmes, renouvellement des élites et structure des clivages politiques en Afrique du Sud, 1994-2019;
  • 17. Inégalités sociales et politisation des clivages ethniques au Botswana, au Ghana, au Nigeria et au Sénégal, 1999-2019;
  • 18. Inégalités, identités et évolution de long terme des clivages politiques en Israël, 1949-2019;
  • 19. Clivages politiques et inégalités sociales en Turquie, en Irak et en Algérie, 1990-2019.

Conclusion – Principaux enseignements et perspectives de recherche : Les trois personnes à la direction de ce livre soulignent les limites de leur projet, les données disponibles ne permettant pas d’atteindre tous les objectifs qu’elles se sont fixés. Malgré ces limites, on voit que le clivage historiquement classiste entre les partis (gauche contre droite) est maintenant accompagné de nombreux autres clivages, comme le clivage identitaire, qui, contrairement au clivage classiste, ne peut pas être solutionné par des politiques habituelles de redistribution ou de réglementation, mais seulement par «de nouvelles politiques fondées sur le respect de la diversité, la lutte contre les discriminations, et parfois la réparation des injustices passées» (on croirait des conseils donnés à nos deux premiers ministres…). On voit aussi poindre des clivages sur la protection de l’environnement et «la cohabitation durable entre l’homme et la nature», clivages qui gagneront sûrement en importance au rythme de la dégradation du climat et de l’environnement.

Elles expliquent ensuite comment des chercheur.euses pourraient approfondir ce projet, puis concluent en espérant «que les résultats présentés dans cet ouvrage contribueront à stimuler de nouvelles recherches» dans ce sens.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! L’approche de ce livre est vraiment originale, quoique j’en avais déjà pris connaissance dans le chapitre 15 du livre Capital et idéologie de Thomas Piketty (voir ce billet). Si les chapitres sont forcément répétitifs (une des raisons pour lesquelles je ne les ai pas tous résumés), puisqu’ils abordent chaque pays ou groupe de pays de la même façon, on y apprend beaucoup de choses sur l’évolution de la politique partisane et des différents clivages qui ont caractérisé la vie politique de chacun d’eux. En effet, même si je n’en parle pas, j’ai lu chacun des chapitres (quelques-uns en partie en diagonale, toutefois…), y trouvant toujours quelque chose à apprendre. Ce serait bien sûr intéressant d’appliquer cette analyse au Québec, surtout avec la montée des politiques identitaires depuis une dizaine d’années au moins!

Ce livre a aussi son site Internet, dans lequel on trouve notamment la présentation des auteur.es et tous les graphiques et tableaux du livre et même beaucoup d’autres. Par exemple, le fichier complémentaire pour le Canada a 108 pages, dont 104 de graphiques (98) et de tableaux (6)! Autre bon point, les notes, surtout des références, mais aussi des compléments d’information, sont en bas de page.

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