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Le marché du travail en novembre 2021 aux États-Unis et la COVID-19

7 décembre 2021

marché du travail novembre 2021 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à octobre 2021 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais dans ce billet commenter celles de novembre 2021 pour les États-Unis et dans le suivant qui paraîtra plus tard cette semaine celles pour le Canada et le Québec.

Novembre 2021 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 3 décembre pour novembre 2021) les données de deux enquêtes, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Toutefois, les médias ne font à peu près jamais la distinction entre ces deux enquêtes et commentent uniquement la variation de l’emploi selon l’ES et le taux de chômage selon la HS. La couverture journalistique de la publication des données de novembre 2021 par le BLS n’a pas fait exception, cet article de La Presse (en fait de l’Agence France-Presse, article d’ailleurs repris par Radio-Canada) résumant la situation par cette phrase «L’économie américaine a créé seulement 210 000 emplois en novembre, soit deux fois moins qu’anticipé par les analystes», sans mentionner que la donnée sur l’emploi vient de l’ES (voir le premier nombre inscrit à la dernière colonne de ce tableau) et ajoutant que «Le taux de chômage a néanmoins baissé et ce, plus que prévu, tombant à 4,2 % (-0,4 point de pourcentage)» sans mentionner que la donnée sur le taux de chômage vient de la HS (voir la septième ligne de cet autre tableau), laissant penser que ces deux données sont liées.

Or, elles ne le sont pas et c’est particulièrement évident ce mois-ci avec une hausse moins forte que prévu de l’emploi jumelée à une baisse plus importante que prévu du chômage. Pire, l’article de l’Agence France-Presse explique cette contradiction par «des raisons techniques puisque le mode de calcul est différent de celui des créations d’emplois» (en fait, parce ces données ne viennent pas de la même enquête…) et parce que de «nombreuses personnes ont par ailleurs quitté ces derniers mois le marché de l’emploi avec notamment des retraites anticipées» alors que la population inactive a justement diminué de 473 000 et que la population active a augmenté de 594 000 (voir la dernière colonne de ce tableau), ce qui indique un retour important sur le marché du travail, pas un départ de ce marché et des retraites!

– emploi, taux de chômage et activité

Si on regarde la donnée de la quatrième ligne de la dernière colonne de ce tableau, on voit que les estimations de la HS montrent une hausse de 1 136 000 emplois en novembre plutôt que de 210 000 emplois comme l’ES, soit une différence de 926 000 emplois! Comment expliquer cette différence énorme? En lisant l’analyse des données de novembre de l’économiste principale de l’Economic Policy Institute (EPI) Elise Gould qui soulignait le rôle de la saisonnalité dans les données de l’ES, j’ai pu constater que, comme elle le dit dans son analyse, la hausse de l’emploi en novembre selon l’ES fut de 778 000 en données non désaisonnalisées (154 004 000 – 149 226 000 = 778 000), mais aussi que la hausse selon la HS en données non désaisonnalisées fut de 831 000 (155 797 000 – 154 966 000 = 831 000), hausse très semblable à celle de la HS (778 000, soit 53 000 ou 6 % de moins), fait que Mme Gould n’a pas mentionné. Alors, comment se fait-il que la désaisonnalisation ait ajouté 308 000 emplois aux données de la HS (de 831 000 à 1 136 000), mais ait soustrait 568 000 emplois aux données de la ES (de 778 000 à 210 000)? Que la saisonnalité n’ait pas exactement le même effet sur les données de l’emploi de ces deux enquêtes peut se comprendre, mais plus difficilement qu’elle ait des effets opposés de cette ampleur! Il faut dire que cet effet bien différent de la désaisonnalisation s’est observée aussi lors des années précédentes entre les données d’octobre et de novembre de ces deux enquêtes (mais avec moins d’intensité, surtout pour les données de la ES), mais il est possible que cela ait joué un rôle dans l’écart énorme entre la hausse de l’emploi désaisonnalisé de ces deux enquêtes. Il ne serait par ailleurs pas étonnant dans ce contexte que les révisions de décembre et de janvier fassent augmenter de façon importante cette hausse de 210 000. On verra!

Même si on ajoutait les révisions positives de 82 000 emplois des données de septembre 2021 (+67 000) et d’octobre (+15 000) des données de l’ES, le niveau d’emploi en novembre demeurerait plus élevé que de 292 000 que celui publié pour octobre 2021, hausse qui resterait bien petite par rapport à la celle de 1 136 000 de la HS et même par rapport à celle de 563 000 anticipée par les prévisionnistes.

Avec la hausse de 1 136 000 emplois selon la HS, il est bien normal que le taux de chômage ait baissé de façon importante, soit de 0,4 point de pourcentage à 4,2 %, baisse beaucoup plus forte que ne l’anticipaient les prévisionnistes (de 0,1 point à 4,5 %). En fait, cette baisse aurait pu être encore plus forte, car le nombre d’inactifs a diminué de 473 000, soit seulement un peu moins que le nombre de chômeur.euses (540 000), faisant augmenter la population active de 594 000 et le taux d’activité de 0,2 point à 61,8 % (voir les deuxième et troisième lignes de ce tableau), son niveau le plus élevé depuis mars 2020, mais toujours en recul de 1,5 point par rapport à son niveau prépandémique de février 2020.

Entre février 2020 et novembre 2021, l’emploi a baissé de 3,9 millions (2,6 %) selon l’ES et de 3,6 millions (2,2 %) selon la HS, alors que l’emploi au Canada a dépassé de 1,4 % son niveau de février 2020 et celui au Québec de 0,3 %, comme nous le verrons dans le prochain billet plus tard cette semaine. En plus, la population adulte a augmenté de 0,9 % entre février 2020 et novembre 2021 (soit de 2,4 millions de personnes). Si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,1 % au lieu de 59,2 %, il y aurait 5,0 millions d’emplois de plus (ou 3,2 %) en novembre 2021. Par contre, si je me base sur cette estimation de Jason Furman et Wilson Powell III du Peterson Institute for International Economics (PIIE), le vieillissement de la population a fait baisser le taux d’activité de 0,5 point. En appliquant cette baisse au taux d’emploi, celui correspondant à la situation de février 2020 se situe alors à 60,6 %. Avec ce taux, l’emploi aurait atteint 158,9 millions, soit 3,7 millions de plus qu’observé en novembre 2020 (155,2 millions). Cette estimation (3,7 millions d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour que le marché du travail des États-Unis retrouve sa situation d’avant la pandémie. Comme on peut le constater, le vieillissement de la population a eu à peu près le même effet (-1,3 million d’emplois, soit de 5,0 millions à 3,7 millions), mais à l’inverse, que la hausse de la population adulte (+1,4 million d’emplois, soit de 3,6 millions à 5,0 millions).

– emploi selon le sexe et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 210 000 emplois en novembre 2021 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 134 000 emplois chez les hommes (+0,18 %) et de 76 000 emplois chez les femmes (+0,10 %). Entre février 2020 et novembre 2021, l’emploi a baissé de 2,3 millions (3,0 %) chez les femmes et de 1,6 million (2,1 %) chez les hommes. Du côté industriel, il n’y a pas eu de grand mouvement de l’emploi, si ce n’est dans le transport (+50 000 emplois) et dans les services professionnels et techniques (+44 000 emplois). Comme prévu le mois dernier, les baisses dans les services d’enseignement locaux se sont grandement amoindries, l’emploi n’y ayant diminué que de 12 600 (moins de 0,2 %).

– conséquence de l’inactivité

Entre février 2020 et novembre 2021, le nombre de personnes en chômage a augmenté de 1,2 million et le nombre d’inactif.ives de 4,8 millions, soit 4 fois plus! Si le taux d’activité avait été de 62,8 % en novembre 2021 (63,3 % en février 2020 moins le 0,5 point dû au vieillissement) au lieu de 61,8 %, il y aurait 2,6 millions de personnes inactives de moins et 2,6 millions de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 3,8 millions de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 1,2 million) et le taux de chômage ainsi ajusté aurait atteint 5,8 % en novembre 2021 plutôt que 4,2 %, en hausse de 2,3 points de pourcentage plutôt que de 0,7 point depuis février 2020 (3,5 %), hausse plus de trois fois plus élevée.

Et après?

Face aux données très différentes des deux enquêtes et du rôle de la désaisonnalisation dans ces différences, il est difficile de savoir si la croissance de l’emploi en novembre fut inférieure ou supérieure aux attentes et aux prévisions que j’ai faites le mois dernier (croissance au même rythme qu’en octobre, soit entre 350 000 et 600 000 emplois), et de tenter de déterminer les facteurs qui expliquent cette bonne ou mauvaise performance!

Comme le nombre d’infections à la COVID-19 a repris une légère tendance à la hausse depuis un mois, et que la semaine de référence du mois de décembre sera la semaine prochaine pour la HS (du 12 au 18 décembre, et pour l’ES de cette semaine à la fin du mois, selon la période de paye, soit hebdomadaire, aux deux semaines ou mensuelle), on peut s’attendre à ce que le nombre d’infections soit un peu supérieur à celui de novembre et que cette hausse, jumelée aux craintes du variant Omicron, restreigne quelque peu le rythme de croissance de l’emploi. En plus, comme le BLS a annoncé dans son communiqué que les données désaisonnalisées de la HS des cinq dernières années seront révisées le mois prochain, il est possible que cela modifie les tendances des derniers mois, d’autant plus que le BLS semble éprouver des problèmes avec la désaisonnalisation depuis le début de la pandémie (notamment dans les services d’enseignement locaux, mais pas seulement, on le voit avec les données de novembre). Notons par ailleurs que le taux de vaccination continue à augmenter, même si la hausse est lente. Finalement, le nombre de prestataires de l’assurance-chômage a continué à diminuer, quoique le nombre de demandes initiales ait augmenté de 14 % au cours de la semaine se terminant le 27 novembre pour la première fois depuis septembre. Cette hausse ajoute une couche d’incertitude aux autres mentionnées plus tôt sur l’évolution de l’emploi en décembre.

Et alors…

Les gens qui suivent cette série de billets savent qu’il est courant que les données de la HS et de l’ES montrent des tendances différentes, mais rarement aussi divergentes que celles de novembre! L’écart gigantesque de ces données jette aussi le doute sur les données plus désagrégées, comme celles sur l’emploi selon le sexe et selon les industries. Chose certaine, ces écarts devraient porter les économistes et les journalistes à faire preuve de plus de retenue dans l’interprétation de ces données. Je ne peux que conclure comme le mois dernier : on peut donc s’attendre à ce que le retour à la situation de février 2020 ne se fasse pas dans les prochains mois.

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