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La crise du syndicalisme

19 mai 2014

crise_syndicalismeComme bien souvent, j’ai pris connaissance du livre dont je vais parler dans ce billet, La crise du syndicalisme au Canada et au Québec : réinventer le mouvement ouvrier de David Camfield, après avoir lu un article du Devoir. On pouvait entre autres y lire :

«Les faits parlent. Au Canada, le taux de syndicalisation ne cesse de diminuer depuis le sommet de 41,8 % en 1984. Il n’était, en 2009, que de 29,5 % ; 71 % dans le secteur public, mais seulement 16 % dans le secteur privé. Lucide, Camfield conclut que « le néolibéralisme a flanqué une volée au mouvement ouvrier».

Déjà là, j’étais un peu sceptique sur la pertinence de lire ce livre. En effet, j’ai écrit un billet pas trop longtemps avant de lire cet article qui montrait que, si le taux de syndicalisation au Canada est de fait passé de 38 % à 31 % entre 1981 et 2012 (31,2 % en 2013, selon le fichier cansim 282-0078), il était encore à 40 % au Québec (à 29 % hors du Québec) en 2013. Proportionnellement, la différence est encore plus grande dans le secteur privé, le taux de syndicalisation au Canada se situant en 2013 à 17,5 % et à 25,5 % au Québec (15,1 % pour le Canada hors Québec). Je me doutais donc bien que ce livre porterait davantage sur la situation hors Québec (je ne me trompais pas), mais, bon, le syndicalisme m’intéressant beaucoup, je me suis dit que cela ne pourrait pas nuire de le lire!

Le livre

Dès le début, l’auteur dénonce le virage pris par les syndicats, notamment son passage d’un syndicalisme de mobilisation, pour ne pas dire de combat, à un syndicalisme d’affaires, de représentation lors du dépôt d’un grief, bref, de gestion des conventions collectives, un syndicalisme qui mise peu sur la démocratie et sur le militantisme des membres. Si je suis tout à fait d’accord avec ce point de vue – par exemple, déposer un grief est pour moi un constat d’échec (sauf dans le cas de griefs techniques), car c’est toujours mieux de régler un problème où il survient que de donner l’impression qu’on va le régler ailleurs – sa démonstration laisse à désirer.

En effet, pour prouver son point, il présente essentiellement des anecdotes, des exemples pris uniquement dans des syndicats membres du Congrès du travail du Canada (CTC), organisme représenté au Québec par la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), et presque toujours hors du Québec. Il parle peu de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et pas du tout de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) et de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD), dont on ne trouve même pas mention dans la longue liste de syndicats qu’il présente au début de son livre. Par contre, il parle en long et en large du Conseil central de Toronto

Et, il se répète… Il revient en effet toujours sur cette dénonciation et nuance peu ses propos, si ce n’est vers la fin, où il présente quelques cas de luttes actives et de liens avec d’autres organismes de représentation des travailleurs et travailleuses, et avec des organismes populaires. Pour une des rares fois, il nuance un peu en soulignant que ces collaborations sont plus fréquentes au Québec, mais, encore là, sans élaborer davantage que de dire : «La situation est meilleure au Québec, où existe l’héritage d’un mouvement populaire qui a créé des associations de locataires, de sans-emploi et de résidentEs de quartiers urbains, où les associations étudiantes des cégeps et des universités sont plus participatives que leurs équivalents dans les campus canadiens (…)».

Il en est de même quand il reproche aux syndicats de limiter leurs actions politiques à l’appui de candidats supposément progressistes, en fait simplement moins à droite. Il donne surtout comme exemples les appuis traditionnels des syndicats canadiens du reste du Canada au Néo-démocrates (NPD). Il ne dit mot sur le fait que les syndicats québécois appuient rarement des partis politiques (même si de nombreux militants en appuient, surtout le PQ, mais de moins en moins…), mais plutôt des politiques progressistes.

Quelques bons points…

Tout n’est pas négatif dans ce livre. Ainsi, il raconte de belle façon l’histoire du syndicalisme au Canada (quoique de façon un peu décousue). J’ai entres autres bien apprécié la partie du livre où il montre que l’adoption des lois du travail protégeant le syndicalisme ne fut pas qu’une victoire des syndicats, ces derniers ayant dû renoncer à une grande partie de leur liberté d’action. On oublie (ou ignore) trop souvent que la reconnaissance syndicale par l’État fut associée à de nombreuses restrictions, notamment :

  • lors de l’accréditation (restrictions que le gouvernement cherche actuellement à renforcer par l’obligation du vote secret pour l’accréditation plutôt que par la signature de cartes de membres);
  • par la définition des travailleurs et travailleuses ayant le droit de se syndiquer;
  • par la détermination des unités de négociation (qui peut faire partie d’une telle unité, par exemple en interdisant que des employéEs de production et de bureau soient membres de la même unité);
  • par l’imposition de procédures de règlement de griefs incluant nécessairement l’arbitrage;
  • par la reconnaissance des droits de l’employeur sur toute question non couverte par la convention collective;
  • par la limitation du droit de grève au seul moment où une convention collective est échue et après la participation à une procédure de conciliation;
  • par l’interdiction des grèves d’appui, de solidarité et sur des enjeux sociaux et politiques;
  • par l’obligation imposée aux syndicats de «veiller à ce que les syndiquéEs d’une unité de négociation ne déclenchent pas de grèves illégales» (j’ai d’ailleurs déjà reçu une lettre de reproche d’un président de syndicat parce que la section syndicale dont j’étais le président avait justement tenu un vote de grève illégale…).

Ainsi, les obligations des syndicats ne se limitaient plus à la représentation de leurs membres, mais incluaient celles de faire respecter la réglementation des relations entre les syndiquéEs et l’employeur! Pour l’auteur, cette réglementation fut un des facteurs qui explique le virage qui a transformé des syndicats militants en syndicats d’affaires (pour prendre connaissance des autres facteurs, lire le livre!).

De même, la partie du livre qui montre le caractère essentiel du syndicalisme est de bonne tenue, quoique j’aurais aimé qu’il développe davantage. Il mentionne bien son rôle pour améliorer les conditions de travail des travailleuses et travailleurs, pour étendre ces avantages à l’ensemble de la population (normes du travail, santé sécurité au travail, etc.), pour favoriser la redistribution des revenus (les pays où la présence syndicale est forte sont plus égalitaires) et pour influencer les politiques sociales des gouvernements (assurance-emploi, régimes de retraite, assurance-santé, logement social, équité en matière d’emploi, conciliation travail-famille, lutte à la discrimination et au harcèlement en milieu de travail, etc.), mais ne mentionne pas leur rôle sur la dignité des travailleuses et travailleurs en milieu de travail. Pour moi, leur présence dans un milieu de travail force sans avoir besoin d’agir l’employeur à être moins arbitraire et à respecter davantage ses employées. Mais, bon, disons que c’était implicite!

Et alors…

Alors, lire ou ne pas lire? Difficile à dire… Disons que la lecture de ce livre est frustrante, tant par le sentiment de se sentir exclus (il parle peu du syndicalisme québécois, malgré ce que laisse penser son titre), que par ses répétitions et son regard franchement déprimant. Par contre, il met le doigt sur une réalité qui touche aussi le Québec, même si moins que les autres provinces canadiennes.

Les conflits des fonds de travailleurs (surtout au Fonds de solidarité de la FTQ) entre les intérêts des travailleuses et travailleurs et ceux des actionnaires en est un excellent exemple. Le rôle plus qu’ambigu des chefs syndicaux lors des négociations entre le mouvement étudiant et le gouvernement Charest en 2012 va tout à fait dans le sens des reproches que fait l’auteur aux syndicats (comme la version originale de ce livre date de 2011, l’auteur ne parle bien sûr pas de ces événements…), ceux-ci semblant plus intéressés à la paix socialeJe ne voulais pas jouer au mononcle, raconte Michel Arsenault, mais je leur ai expliqué que négocier, c’est concéder.») qu’aux revendications du mouvement, qui dépassaient pourtant de beaucoup le gel des droits de scolarité. Dans ce sens, leur action fut beaucoup plus du côté de ceux qui voulaient préserver le statu quo que de ceux qui espéraient faire évoluer la société. La participation des syndicats à l’Institut du chrysotile et leur défense corporatiste de l’industrie de l’amiante et des autres industries minières ou pétrolières (même si leur position à ce sujet est, encore une fois, ambiguë) vont aussi dans le sens des reproches de David Camfield.

Cela n’empêche pas de nombreux syndicats québécois à participer à des mouvements sociaux, par exemple à la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics. Bref, le virage des syndicats vers le syndicalisme d’affaires s’observe aussi au Québec, mais, si on en croit Camfield, beaucoup moins que dans le reste du Canada. Cela ne doit pas nous empêcher d’être vigilants pour ne pas que nos syndicats prennent la même tangente que celle prise par les syndicats canadiens…

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7 commentaires leave one →
  1. Mathieu Lemée permalink
    19 mai 2014 11 h 54 min

    Il est fascinant, en même temps qu’irritant, de constater que c’est parce que justement le syndicalisme militant est passé au syndicalisme d’affaires, la droite tente ad nauseam à propager l’idée de sa disparition, et toujours avec les mêmes arguments: il prend trop de place, la corruption y règne, il bloque l’économie etc. etc. La moindre entourloupe ou erreur des syndicats est grossi pour justifier leur abolition pur et simple.

    Il faut dire que le sens des nuances échappe à nos droitistes québécois, qui ne pense qu’à jeter le bébé avec l’eau du bain dès que quelque chose ne marche pas dans les programmes sociaux, étatiques ou syndicaux.

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  2. 19 mai 2014 12 h 13 min

    S’il fallait qu’ils recommandent l’abolition de l’entreprise privée à chaque cas de corruption ou de fraude qu’on y découvre, ça ferait longtemps que le capitalisme n’existerait plus!

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  3. 19 mai 2014 13 h 49 min

    Un groupe a justement été formé au Québec pour relancer le syndicalisme de combat. Il s’agit de l’Offensive syndicale :

    http://offensivesyndicale.net/

    Voici aussi un texte qui présente les objectifs à la base de ce regroupement:

    http://www.ababord.org/spip.php?article1733

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  4. 19 mai 2014 16 h 49 min

    Ce qui est paradoxale, c’est que le néo-libéralisme (pour ne pas dire dretteux) reproche aux syndicats d’être corporatif…. tout en proposant que leurs rôles devraient se limiter à un rôle …. corporatif!!!

    Le fait que le Québec se distincte au niveau syndical du reste du Canada parce qu’elle est une société… distincte! C’est-à-dire que le poids des tendances financières du monde anglo-saxon nous touche…. moins rapidement.

    Mais c’est une question de temps…

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  5. 19 mai 2014 19 h 21 min

    «Ce qui est paradoxale, c’est que le néo-libéralisme (pour ne pas dire dretteux) reproche aux syndicats d’être corporatif…. tout en proposant que leurs rôles devraient se limiter à un rôle …. corporatif!!!»

    C’est de fait une contradiction que j’ai moi aussi déjà soulevée (mais peut-être pas dans ce blogue, je ne me souviens plus…). C’est un «catch 22», si les syndicats se mêlent des droits généraux, on les accuse d’utiliser l’argent de leurs membres pour faire de la politique (et Harper tente de légiférer ça) et s’ils ne s’occupent que de leurs membres, on les accusent de ne pas s’occuper des non syndiqués. Je sais, je ne fais que rephraser ce que tu as dit de belle façon!

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  6. 25 mai 2014 15 h 39 min

    La CSN semble réaliser le besoin de renouveler le syndicalisme. Intéressant :

    « Si on ne donne pas un coup de barre sur notre façon de pratiquer notre syndicalisme, c’est sûr que le syndicalisme est menacé. Mais la crise du syndicalisme qu’on vit aujourd’hui, ce n’est pas la crise de la pertinence du syndicalisme », nuance-t-il.

    Parmi les propositions qui seront débattues au cours des prochains jours, il sera question de « dynamiser la démocratie syndicale » en utilisant de nouveaux moyens de communication pour favoriser une plus grande participation des membres. On souhaite également lancer un projet-pilote pour permettre à des travailleurs non membres de la CSN d’y adhérer sur une base individuelle pour recevoir certains services ou mettre sur pied une action collective.

    http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/409110/de-deficit-zero-a-deficit-social

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Trackbacks

  1. Renouveler le syndicalisme |

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