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La guerre culturelle des conservateurs québécois

30 mai 2016

conservateurs québécoisSous la direction de Francis Dupuis-Déri et Marc-André Éthier, La guerre culturelle des conservateurs québécois regroupe six textes sur le thème, on le devinera, des différentes formes de conservatisme présentes au Québec.

Introduction – Ah ! que la guerre culturelle est jolie! : Francis Dupuis-Déri et Marc-André Éthier retracent les différentes formes de conservatisme au Québec et leur influence sur les débats publics. Ils donnent en exemple l’utilisation d’anecdotes isolées, comme la supposée interdiction de souhaiter Joyeux Noël (exagération qu’on a aussi déjà entendue aux États-Unis), pour détourner l’attention de la population des problèmes socio-économiques bien réels qui demanderaient pourtant bien plus d’attention. Ils présentent ensuite ce qu’ils appellent le réseau d’influence des conservateurs au Québec, «un faisceau de relations souples, d’affinités intellectuelles qui mène à des collaborations, voire des amitiés». Je vous laisse le plaisir le découvrir les noms qu’ils associent à ce réseau… Dans ce contexte, la droite et la gauche peuvent certainement être considérées comme des adversaires politiques.

Les auteurs poursuivent en définissant le conservatisme. Avec leur définition (que je ne présenterai pas ici, car je ne pourrais pas rendre ses nuances), on peut même trouver des conservateurs de gauche (des progressistes-conservateurs? 😉 ). Ils distinguent de nombreuses formes de conservatisme (identitaire, moral, économique, populiste, libertarien, etc.) qui ont en commun (sauf les progressistes) de critiquer la gauche et de lui attribuer la responsabilité de tout ce qui ne fonctionne pas à leur goût (je simplifie…). Ils donnent ensuite de nombreux exemples de la tendance des conservateurs de se considérer comme des victimes de la gauche qui chercherait à les faire taire alors qu’ils occupent des tribunes privilégiées…

Comme il se doit, l’introduction se termine en présentant le contexte de la création de ce livre (un colloque sur la question) ainsi que chacun des textes le composant.

Première partie – L’histoire du conservatisme

1 – Cartographie politique de la droite au Québec : évolution et ruptures : Frédéric Boily remonte au début du XXème siècle pour pouvoir retracer l’évolution de la droite au Québec. L’Église n’était jamais loin de cette idéologie, au moins jusqu’en 1960. Si le conservatisme moral s’est graduellement effacé pour laisser la place au conservatisme économique et néolibéral, imitant les tendances initiées par Reagan et Thatcher, il n’est jamais disparu complètement. Incarné dans les années 1960 par le Crédit social, il l’est davantage maintenant par quelques individus comme Jean Tremblay. Cela dit, le conservatisme moral ou religieux est beaucoup moins présent de nos jours, plus ou moins remplacé par le conservatisme identitaire.

2 – Réflexions féministes autour du conservatisme du Québec : Denyse Baillargeon se rappelle les grandes déclarations des promoteurs de la charte dite des valeurs québécoises sur la primauté du concept de l’égalité entre les hommes et les femmes au Québec. Pourtant, en plus du fait que cette égalité se fait toujours attendre, l’histoire du Québec montre que les Québécois furent longtemps en retard de ce côté. Elle poursuit avec de nombreux exemples de droits refusés aux femmes sous le prétexte du maintien des valeurs canadiennes-françaises : droit de vote, égalité juridique, droit de recevoir un salaire et surtout de le gérer, égalité de traitement en cas d’adultère, entrée dans des tavernes, avortement, etc. En plus, elles subissaient des pressions sociales et religieuses leur rendant difficiles : la contraception, la pratique des sports (!), l’accès aux études supérieures et à bien des professions, etc. Malgré plusieurs avancées, les mouvements nationalistes des années 1950 et 1970 ont aussi eu des réflexes antiféministes, souvent basés sur la «nécessité» démographique (encourageant les femmes à procréer davantage…). L’auteure aborde ensuite la «nouvelle sensibilité» nationaliste «qui s’est donnée comme mandat de revaloriser l’héritage canadien-français traditionnel en vue de raviver la ferveur nationaliste». Les femmes n’ont qu’à refréner leur «égoïsme émancipateur» diront même certains adeptes de cette «sensibilité»… L’auteure conclut en soulignant l’hypocrisie de ces personnes qui se servent maintenant de leur crainte de l’autre pour tout d’un coup considérer l’égalité entre les hommes et les femmes qui n’existe toujours pas comme une valeur de base de la société québécoise.

Deuxième partie – La bataille de l’enseignement de l’histoire

3 – Notre maître le passé ? Le projet critique de l’histoire sociale et l’émergence d’une nouvelle sensibilité historiographique : Martin Petitclerc décrit l’évolution des approches adoptées par les historiens pour analyser l’histoire sociale au Québec ainsi que les conflits entre les partisans de ces différentes approches. Plus récemment, l’émergence de la «nouvelle sensibilité» historique vise plutôt à critiquer toutes ces approches portant sur l’histoire sociale. Les tenants de cette nouvelle sensibilité reprochent notamment «à l’histoire sociale d’avoir glorifié le projet modernisateur de la Révolution tranquille, d’avoir mis sous le tapis les nombreux échecs qui lui étaient associés et, surtout, d’avoir été incapable de rendre compte du riche univers de sens que constituait la tradition catholique canadienne-française». Ils trouvent aussi incorrect d’appliquer les valeurs actuelles à des événements qui se sont passés alors que les valeurs étaient bien différentes, ce qui représente pour eux un manque de respect envers nos ancêtres. L’auteur conclut en rejetant ces reproches, mais en demeurant ouvert à débattre sur des façons différentes d’aborder l’histoire sociale, pourvu qu’on ne la rejette pas d’emblée.

4 – Cris et chuchotements. La citoyenneté au cœur de l’enseignement de l’histoire au Québec :
Marc-André Éthier, Jean-François Cardin et David Lefrançois mentionnent d’entrée de jeu que l’enseignement de l’histoire a été critiqué dans bien des pays et que dans tous ces pays un courant visait à se servir de cet enseignement à des fins identitaires, pour vanter la culture d’une ethnie de ces pays. Ils retracent ensuite les nonbreux changements apportés à l’enseignement de l’histoire du Québec au secondaire au cours des quelque 50 dernières années. Chaque changement a fait l’objet de nombreux débats et le résultat a toujours été critiqué, aussi bien à droite qu’à gauche. Cela dit, même si exprimée différemment dans toutes ces versions, «la formation à la citoyenneté est depuis longtemps la pierre d’assise – et d’achoppement – de l’enseignement de l’histoire au Québec».

Les auteurs poursuivent en relatant les débats entourant les changements au cours d’histoire du secondaire implanté en 2006 et modifié légèrement quelques années plus tard. Ils prennent position contre les tenants de la « nouvelle sensibilité» en affirmant par exemple que «les grands personnages ne sont pas les seuls véritables protagonistes du changement social». Ils soulignent également la faiblesse des arguments de ces nationalistes conservateurs qui n’hésitent pas à déformer le contenu de ce cours pour mieux l’attaquer. Ils concluent que la position des nationalistes conservateurs sert bien les élites actuelles qui s’attaquent à nos services publics en faisant dévier l’attention de la population sur des chimères identitaires (j’interprète un peu…).

Troisième partie – Le conservatisme de gauche

5 – Le conservatisme de gauche. Pas antiféministe, mais… : Francis-Dupuis-Déri s’attaque dans ce texte au conservatisme de gauche, principalement à sa propension à critiquer ou à donner des leçons aux féminismes. «Critiques du libéralisme, les conservateurs de gauche proposent pour y faire face de favoriser une certaine cohésion sociale par une attitude respectueuse envers des institutions à partir desquelles il serait possible de fonder un «monde commun» et une résistance efficace. Il s’agira de valoriser, selon les auteurs, la nation et l’État, un parti, l’Université, voire la famille». S’il frappe souvent juste, certains de ses arguments m’ont paru faibles et d’autres nébuleux, même après trois ou quatre lectures…

6 – La révolte complice. Le conservatisme de gauche et l’héritage du Printemps étudiant : Mathieu Jean examine le traitement critique fait de la grève étudiante de 2012 par un conservateur de gauche assumé, Éric Martin. Il se penche sur quatre aspects de cette critique :

  • la transcendance : en s’attaquant à la symbolique (ou à la transcendance) de l’État et de ses institutions, le mouvement étudiant les aurait selon Martin affaiblis faisant le jeu des néolibéraux que cet affaiblissement réjouit;
  • les identités particulières : sans la rejeter, Martin semble trouver que la défense des droits des femmes et des minorités (notamment comprise dans le manifeste de la CLASSE de 2012) dilue la lutte globale contre le néolibéralisme;
  • la question nationale : Martin est aussi insatisfait que la CLASSE ait refusé de trancher sur la question nationale;
  • l’État, la démocratie, les mouvements sociaux et les institutions : Martin considère que, en contestant le rôle de l’État, les mouvements sociaux affaiblissent l’État et ses institutions (cette démonstration est semblable pour ne pas dire identique à celle sur la transcendance).

J’ai préféré ne pas aborder les arguments de l’auteur, car j’aurais trop peur de les dénaturer en les résumant. Il poursuit en montrant que sa vision du néolibéralisme est bien différente de celle de Martin. Comme moi (et ce depuis longtemps), il ne voit pas l’État comme un rempart au néolibéralisme, car il peut très bien être et est trop souvent son allié en lui fournissant les outils de son développement.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? J’hésite à recommander la lecture de ce livre, même si j’ai trouvé la plupart de ses textes intéressants. J’ai particulièrement apprécié les deux premiers, car présentant certains aspects originaux de l’histoire du Québec. Les deux suivants m’ont permis de mieux comprendre les enjeux entourant les débats sur les cours d’histoire du secondaire, enjeux que je ne trouvais pas très clairs. Je suis toutefois demeuré un peu plus froid face aux deux derniers, les arguments des auteurs, même si dans l’ensemble bien menés, me semblant quelques fois un peu forcés. Alors, même si je ne regrette pas du tout de l’avoir lu, je suis resté quelque peu sur ma faim dans la dernière partie du livre. Je pense aussi qu’une conclusion aurait permis de lier les différents sujets qui y sont abordés.

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