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La fécondité et l’activité des femmes au Québec et en Ontario

27 juillet 2018

On a peu parlé dans les médias (je n’ai vu que cet éditorial dans Le Devoir et quelques articles en anglais, dont celui-ci) de l’étude intitulée Taux de fécondité et activité des femmes sur le marché du travail au Québec et en Ontario publiée la semaine dernière par Statistique Canada (sous la signature de Melissa Moyser et Anne Milan). Pourtant, cette étude apporte un éclairage important sur le rôle des politiques familiales sur la fécondité et surtout sur l’activité des femmes sur le marché du travail.

Introduction

«Historiquement, dans les pays industrialisés, les taux de fécondité élevés ont été associés à une plus faible activité des femmes sur le marché du travail (et inversement)». Cette relation négative entre le taux de fécondité et l’activité des femmes sur le marché du travail s’observe de moins en moins depuis les années 1980, et est même devenue positive dans bien des pays occidentaux. Ce changement est en grande partie dû à l’évolution du contexte social entourant l’acceptation du travail des femmes, mais aussi aux politiques familiales (services de garde, crédits d’impôt, prestations de congé parental, etc.), qui en ont découlé. Le Canada est un pays intéressant pour étudier ces relations, car les politiques familiales sont en majeure partie adoptées à l’échelon provincial et diffèrent donc d’une province à l’autre. En plus, ses deux plus grandes provinces (l’Ontario et le Québec) «ont suivi un cheminement différent sur le plan des prestations de congé parental et des services de garde». Ce cheminement différent permet d’analyser efficacement le lien entre ces programmes et le taux de fécondité et le taux d’activité des femmes sur le marché du travail, d’autant plus que ces deux provinces présentent des similitudes «sur les plans de la taille et de la composition de la population, la géographie et l’économie».

La fécondité

Entre les années 1950 et 2005, les indices synthétiques de fécondité des femmes du Québec et de l’Ontario se sont suivis d’assez près, étant même plus souvent plus élevés en Ontario. Par contre, comme on peut le voir dans l’image qui accompagne ce billet, celui des Québécoises est devenu constamment plus élevé que celui des Ontariennes entre 2006 et 2016 (1,59 au Québec et 1,46 en Ontario en 2016).

– selon l’âge : Avant 2008, le taux de fécondité des femmes canadiennes dans la vingtaine était plus élevé que celui des femmes dans la trentaine. Depuis, c’est l’inverse, les femmes retardant leur première grossesse (et donc aussi les suivantes). Par contre, ce changement est arrivé bien avant en Ontario (2003) qu’au Québec (2011). Alors que le taux de fécondité des Ontariennes dans la vingtaine diminue constamment depuis 40 ans, celui des Québécoises du même âge a augmenté à quelques reprises, notamment de 2004 à 2007. En fait, la différence entre les indices synthétiques de fécondité des deux provinces est uniquement due au taux de fécondité plus élevé des Québécoises dans la vingtaine (70,0 enfants par 1000 Québécoises dans la vingtaine en 2016 par rapport à 53,3 par 1000 Ontariennes), ce taux étant même un peu plus élevé chez les Ontariennes dans la trentaine que chez les Québécoises de la même tranche d’âge (84,3 enfants par rapport à 79,2).

– plus de couples : Les auteures imputent entre autres le taux de fécondité plus élevé des Québécoises dans la vingtaine au fait que celles-ci sont proportionnellement plus nombreuses en couple (39 % en 2016) que les Ontariennes (28 %). Elles attribuent cette différence importante en premier lieu au fait que l’union libre est beaucoup plus fréquente au Québec (30 %) qu’en Ontario (14 %) chez les femmes dans la vingtaine (elle l’est aussi chez les femmes plus âgées). Des études auraient en effet montré que l’union libre est en général temporaire en Ontario, mais est souvent considérée comme une situation durable au Québec.

L’activité des femmes sur le marché du travail

Si on se base sur la relation négative entre le taux de fécondité et l’activité des femmes sur le marché du travail mentionnée en introduction, le taux d’activité des Québécoises devrait être moins élevé que celui des Ontariennes depuis que le taux de fécondité des Québécoises a surpassé celui des Ontariennes en 2006. L’étude montre que, au contraire, le taux d’activité des femmes en âge d’avoir des enfants (entre 15 et 44 ans) est plus élevé que celui des Ontariennes depuis quelques années. On y présente quatre graphiques éloquents selon la présence d’un enfant ayant moins de 3 ans (voir ce graphique ci-contre), de 3 à 5 ans et de 6 à 12 ans, et sans enfant de moins de 13 ans. Dans tous les cas, le taux d’activité des Québécoises, qui était inférieur en début de période (1996), est devenu plus élevé, respectivement en 2002 (comme on peut le voir dans le graphique ci-contre), en 2001, en 2006 et en 2007, et l’est demeuré toutes les années suivantes. En fait, ces écarts se sont même accentués par la suite. Au bout du compte, depuis 1996, «l’activité des femmes [âgées de 15 à 44 ans] sur le marché du travail au Québec a augmenté de 11 points de pourcentage (passant de 70 % à 81 %), alors que l’activité des femmes sur le marché du travail en Ontario est restée stable (s’établissant à environ 75 %)».

Les auteures font aussi remarquer que les écarts de taux d’activité entre les Québécoises et les Ontariennes sont les plus importants chez les femmes ayant de très jeunes enfants. En effet, ces écarts en 2016 étaient de :

  • 10,5 points de pourcentage chez les femmes dont l’enfant le plus jeune avait moins de 3 ans (80,0 % par rapport à 69,5 %);
  • 5,0 points chez les femmes dont l’enfant le plus jeune avait entre 3 et 5 ans (81,4 % par rapport à 76,4 %);
  • 5,8 points chez les femmes dont l’enfant le plus jeune avait entre 6 et 12 ans (87,1 % par rapport à 81,3 %);
  • 5,5 points chez les femmes n’ayant pas d’enfant de moins de 13 ans (79,3 % par rapport à 73,8 %).

Les auteures font aussi remarquer qu’une hausse du taux d’activité des femmes ayant un enfant de moins de 3 ans se répercute ensuite sur leur taux d’activité quand cet enfant sera plus âgé. Cela explique entre autres que le taux d’activité des Québécoises ayant des enfants de 6 ans et plus a dépassé celui des Ontariennes quelques années après ce dépassement pour les femmes ayant des enfants plus jeunes (en 2001 et en 2002 pour celles ayant des enfants de moins de 6 ans et en 2006 et en 2007 pour les deux autres groupes, je le rappelle).

– selon l’état matrimonial : Les auteures remarquent que la hausse du taux d’activité des Québécoises âgées de 15 à 44 ans ayant un enfant âgé de moins de 13 ans entre 1996 et 2016 fut plus forte chez les femmes étant en couple (hausse de 17 points de pourcentage) que chez celles ne l’étant pas (hausse de neuf points), alors que la hausse fut semblable en Ontario (hausse de quatre points dans les deux cas). Elles attribuent cette observation au fait que, avant la mise en œuvre des services de garde à contribution réduite en 1997, des «subventions pour frais de garde d’enfants étaient accessibles aux familles à faible revenu admissibles au Québec, parmi lesquelles les mères monoparentales étaient surreprésentées». Elles concluent que si les mères monoparentales ont bénéficié de l’implantation des services de garde à contribution réduite, les femmes en couple en ont encore plus bénéficié, car elles étaient moins nombreuses à avoir droit aux subventions mentionnées (qui incluent les crédits d’impôt, dans l’analyse des auteures).

– selon le niveau de scolarité : Le graphique qui suit montre clairement que les écarts de l’évolution du taux d’activité entre les Québécoises et des Ontariennes âgées de 15 à 44 ans ayant un enfant de moins de 13 ans se sont davantage concrétisés entre 1996 et 2016 chez les femmes les moins scolarisées que chez les autres.

  • Université : le taux d’activité des Québécoises ayant un diplôme universitaire a augmenté de 5,8 points de pourcentage (de 82,3 à 88,1 %), alors que celui des Ontariennes a connu une hausse de 1,8 point (de 80,7 à 82,5 %), un écart de 4,0 points.
  • Collège : chez les titulaires d’un diplôme postsecondaire non universitaire, le taux d’activité des Québécoises a augmenté de 12,5 points (de 75,0 à 87,5 %), alors que celui des Ontariennes a connu une hausse de 1,8 point (de 79,1 à 80,9 %), un écart de 10,7 points.
  • Études secondaires : pour les titulaires d’un diplôme d’études secondaires, le taux d’activité des Québécoises a augmenté de 3,9 points (de 67,4 à 71,3 %), alors que celui des Ontariennes a diminué de 6,5 points (de 69,1 à 62,6 %), un écart de 10,4 points.
  • Sans diplôme : pour les femmes sans diplôme d’études secondaires, le taux d’activité des Québécoises a augmenté de 6,2 points (de 42,1 à 48,3 %), alors que celui des Ontariennes a diminué de 13,4 points (de 55,0 à 41,6 %), un écart de 19,6 points.

Les auteures expliquent que ces «résultats laissent entendre que les politiques familiales du Québec ont fait en sorte qu’il était économiquement avantageux pour les femmes ayant atteint un plus faible niveau de scolarité – qui ont tendance à gagner un revenu moins élevé – d’entrer sur le marché du travail et d’y rester». Il est en effet pertinent de souligner comme elles le font que «l’indice des prix pour les services de garde d’enfants et d’entretien ménager s’est accru de 72 % en Ontario, de 1996 à 2016, par rapport à une hausse de 28 % au Québec». Alors qu’un emploi à faible salaire ne permettrait pas de se payer des services de garde en Ontario, il le permettrait au Québec. Elles notent aussi que les crédits antérieurs à la mise en œuvre des services de garde à contribution réduite, même si généreux pour les personnes à faible revenu, n’était accessibles qu’après avoir rempli sa déclaration de revenus l’année suivante. Les femmes n’ayant pas les liquidités nécessaires au paiement de ces services n’y avaient donc pas accès. Cette question de liquidité est d’ailleurs une des raisons pour lesquels ce programme a été aussi populaire, même dans les écoles, alors qu’il était souvent plus avantageux de ne pas participer à ce programme en raison des crédits d’impôt qui rendaient les frais de garde inférieurs à la contribution réduite (5,00 $ par jour au début), ce que bien des analystes n’avaient pas compris à l’époque.

– autres facteurs : Même s’il est clair que les politiques familiales adoptées au Québec depuis 1996, surtout les services de garde à contribution réduite en 1997, mais aussi le Régime québécois d’assurance parentale en 2006, ont joué un rôle prépondérant dans l’évolution du taux de fécondité et surtout du taux d’activité des femmes, d’autres facteurs pourraient aussi avoir contribué à ces évolutions. Les auteures mentionnent l’augmentation de la scolarité des femmes, les changements dans la structure d’âge, la hausse des salaires touchés par les femmes et l’immigration. Toutefois, comme ces facteurs ont joué un rôle à la fois au Québec et en Ontario, et ont entraîné des impacts opposés (par exemple, la hausse de la scolarisation a fait augmenter le taux d’activité, mais la hausse de l’immigration l’a fait baisser), les auteures calculent que ces facteurs n’expliquent pas du tout (ou très très peu) les écarts de l’évolution des taux d’activité des Québécoises et des Ontariennes. Il ne reste que les politiques familiales ou d’autres facteurs non considérés (mais on se demande bien lesquels…) pour expliquer ce phénomène majeur.

Et alors…

Je trouve dommage que cette étude bien faite, claire et pas bien longue (18 pages avec les notes et la bibliographie) n’ait pas retenu davantage l’attention des médias. Elle montre le lien entre les politiques familiales et le taux de fécondité, mais surtout, d’une autre façon que je l’ai fait (notamment ici et ) ou que bien d’autres l’ont fait (notamment Pierre Fortin, Luc Godbout et Suzie St-Cerny dans cette étude, deux économistes de la Banque TD dans ce texte et même trois économistes de l’Institut CD Howe dans cette étude), à quel point le programme de services de garde à contribution réduite a contribué à la hausse de la présence des Québécoises sur le marché du travail. Cela dit, ce programme serait encore plus bénéfique pour la société québécoise si on s’assurait de financer en premier lieu les établissements offrant les services de garde de plus grande qualité, soit les Centre de la petite enfance (CPE), comme l’a montré entre autres l’Enquête québécoise sur la qualité des services de garde éducatifs, mais ça, c’est un autre sujet…

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3 commentaires leave one →
  1. 27 juillet 2018 11 h 22 min

    « Ce changement est en grande partie dû à l’évolution du contexte social entourant l’acceptation du travail des femmes, mais aussi aux politiques familiales (services de garde, crédits d’impôt, prestations de congé parental, etc.), qui en ont découlé. » Il serait plus juste et plus précis que ce changement est dû à la lutte des femmes depuis les années 60 sur plusieurs plans, social et politique. Leurs revendications ont été reprises aussi par les syndicats et abouties à des politiques répondant à leurs besoins: garderies, avortement, congé de maternité payé, égalité et équité salariale, etc…

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  2. 27 juillet 2018 13 h 11 min

    Bien d’accord. En fait, l’étude présente ces deux éléments (acceptation du travail des femmes et politiques familiales) sans lien entre les deux (alors que l’ajout de «qui en découle» montre qu’il y a un lien entre les deux). J’ai cru bon de les lier pour bien montrer que ces politiques familiales ne sont pas apparues de façon spontanée, mais bien parce que la société avait évolué dans ce sens.

    Aurais-je dû aller plus loin comme vous le faites, en analysant les facteurs qui ont permis cette évolution? Peut-être, mais il aurait fallu que je sépare les constats faits par les auteures de mon analyse personnelle. Ce n’est pas facile de passer de l’analyse des auteur.es d’une étude à la mienne en les différenciant sans alourdir le texte d’un billet déjà passablement touffu. Cela dit, merci pour cette précision!

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