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Décoloniser le Canada

12 novembre 2018

Avec son livre Décoloniser le Canada – cinquante ans de militantisme autochtone, Arthur Manuel, leader de la nation Secwepemc en Colombie-Britannique, décédé en janvier 2017, retrace son «parcours personnel et militant (…) et dresse du même souffle le portrait du renouveau des mouvements de lutte autochtone au pays depuis les années 1970. (…) Ce livre est un vibrant appel à la résistance, mais aussi un message d’ouverture invitant à bâtir des ponts entre les communautés autochtones et allochtones».

Préface à l’édition française : Alexandre Bacon nous invite à lire ce livre dans lequel «Arthur Manuel rend compte de toutes [les] luttes autochtones menées ces cinquante dernières années, et démontre comment le Canada possède finalement tous les attributs d’un État d’apartheid».

Préface à l’édition anglaise : Naomi Klein souligne d’autres bonnes raisons de lire ce livre.

1. Portrait du territoire : Arthur Manuel décrit le territoire où il a vu le jour et dont il a été le chef de bande de 1995 à 2003, soit Neskonlith, en Colombie-Britannique, puis raconte son histoire, qu’il considère représentative, «car, si chaque peuple autochtone du Canada et du reste des Amériques a sa propre histoire, ils ont tous en commun d’avoir été dépossédés de leur territoire», notamment en raison de l’application de la doctrine de la découverteprincipe selon lequel tout monarque chrétien qui découvre des terres non chrétiennes a le droit de les proclamer siennes, car elles n’appartiennent à personne») qui a été utilisée pour «justifier l’occupation, le pillage et l’expansion coloniale».

2. L’institutionnalisation d’un peuple : de l’école à la prison : L’auteur raconte comment il a su que la nourriture servie dans les pensionnats autochtones était pire que celle servie en prison, parce qu’il y a été enfermé pour un acte anodin dès son adolescence! Et c’est en contestant ces menus qu’il se révèle un leader et se réconcilie avec ses parents. Ce chapitre porte sur son adolescence dans les années 1960, sur les combats de ses parents et sur ses premières luttes.

3. Du Livre blanc au Livre rouge : la résistance s’organise : Le Livre blanc sur la politique indienne du gouvernement du Canada est déposé en 1969 par Jean Chrétien. Cette politique prévoyait l’abolition de la Loi sur les Indiens et du statut d’Indien, la privatisation de leurs terres, leur assimilation dans la société canadienne et l’annulation de tous les traités antérieurs. Cette politique a suscité une forte mobilisation des Autochtones pour la dénoncer. Jamais cette politique ne sera adoptée, mais elle continuera et continue toujours aujourd’hui à servir de base aux positions gouvernementales dans les négociations avec les Premières nations.

4. Place aux jeunes : le ministère des Affaires indiennes pris d’assaut : L’auteur raconte son militantisme au sein de la Native Youth Association (NYA), dont il fut président, militantisme qui culminera avec une occupation des locaux du Ministère des Affaires indiennes en 1973. Il commente ensuite les conséquences de l’arrêt Calder rendu par la Cour suprême la même année. Cette décision «reconnaît l’existence des droits des Autochtones sur les terres qu’ils ont occupées en sociétés organisées depuis des temps immémoriaux». Les terres que les Autochtones occupent n’appartiennent donc pas à la Couronne, mais à ces peuples. Il aborde aussi les circonstances entourant la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois entre le gouvernement du Québec et les Cris et les Inuits du Nord-du-Québec en 1978, circonstances passablement différentes (et moins glorieuses) de celles décrites par les gouvernements et par les médias.

5. Le titre aborigène : non négociable : L’auteur raconte son mariage, la naissance de ses premiers enfants, ses études en droit (qu’il ne terminera pas volontairement, mais qui lui seront très utiles dans sa militance pour les droits des Autochtones), sa participation à l’énoncé de revendications (dont celle du caractère inaliénable du titre aborigène) et l’organisation d’actions pour les mettre en valeur.

6. Le Constitution Express, un convoi de manifestants : Ce chapitre porte sur les actions entreprises par les Autochtones pour que leurs droits soient reconnus dans la Constitution que le gouvernement de Pierre Trudeau voulait rapatrier de Londres. L’auteur s’attarde surtout sur le Constitution Express, formé de deux trains partis de Colombie-Britannique vers Ottawa en 1980 et transportant environ mille Autochtones, mais décrit aussi les démarches faites en Europe et en premier lieu au Royaume-Uni pour ne pas que la constitution soit rapatriée sans garantir leurs droits. Et, ils ont eu gain de cause. Il restait à voir comment ces droits seraient appliqués.

7. «Ne nous laissons pas intimider» : une incursion dans le monde des affaires : L’auteur remarque que c’est par la mobilisation de la base que les Autochtones peuvent faire des gains, beaucoup moins lors de négociations entre le gouvernement et leurs chefs. Au cours de la fin des années 1980 et du début des années 1990, il revient vers sa famille et décide de mettre sur pied une petite entreprise. Par la suite, notamment en raison des tentatives du gouvernement de contourner les garanties de la constitution sur les droits des Autochtones, des membres de sa communauté lui demandent de se présenter à la chefferie de sa bande.

8. Les préoccupations d’un chef : les finances, les gens et le territoire : L’auteur entre en poste en janvier 1995 et doit en premier lieu redresser les finances de la bande en raison du financement insuffisant, compte tenu des responsabilités qu’elle doit assumer. Pour éviter de m’étendre trop longuement sur ses activités militantes à l’époque, je ne mentionnerai que la réalisation d’une recherche sur l’utilisation ancestrale et actuelle des territoires autochtones en Colombie-Britannique servant à appuyer les revendications des peuples autochtones.

9. Placer la barre haut : les recommandations de la Commission royale sur les peuples autochtones et de l’arrêt Delgamuukw : La Commission royale sur les peuples autochtones a siégé à partir de 1991 et a déposé son rapport en 1996. Dans ce rapport, elle «exhorte le gouvernement à en finir avec la doctrine de la découverte» et elle «met en lumière les véritables piliers de notre droit inhérent à l’autodétermination». Mais, «tout ce qui manque, c’est l’engagement du gouvernement canadien» qui ne viendra pas… L’arrêt Delgamuukw, datant de 1997, reconnaît que le titre autochtone constitue un droit ancestral protégé par la Constitution, conformément aux prétentions des Autochtones.

10. La bataille de la forêt : en terre autochtone, un permis autochtone : L’auteur raconte les tentatives des Autochtones de la Colombie-Britannique de faire appliquer leurs droits ancestraux en exploitant eux-mêmes la forêt. Cette action débouchera sur des poursuites (toujours pas réglées aujourd’hui), sur des démarches internationales (aux États-Unis et même à l’Organisation mondiale du commerce) et sur d’autres actions.

11. De la montagne de Sun Peaks aux forteresses de Genève : Ce chapitre porte sur la résistance à un projet d’une société transnationale japonaise voulant exploiter une station de ski (entre autres) avec des hôtels pouvant accueillir jusqu’à 20 000 personnes sur des montagnes situées sur le territoire de la bande dont l’auteur est le chef. Et, bien sûr, le gouvernement et la police appuieront les investisseurs au détriment des droits reconnus par la Cour suprême aux Autochtones.

12. Des comptes à régler : L’auteur perd ses élections à la chefferie de sa bande en 2003. Pour lui, c’est un mal pour un bien, car cela lui donne plus de temps pour la «lutte pour l’autodétermination et la réappropriation» de leur territoire, lutte qui l’avait amené à négliger les enjeux locaux. Les rencontres au niveau international se poursuivent, notamment en 2004 avec l’agence de notation Standard & Poor’s (!) pour souligner que les documents financiers de la Colombie-Britannique ne tiennent pas compte du passif dû aux nations autochtones en raison des décisions de la Cour suprême sur la propriété autochtone.

13. Le quart-monde en action : L’auteur raconte les événements historiques qui ont mené à la fondation du Conseil mondial des peuples indigènes (CMPI) en 1975 (dont le premier président fut le père de l’auteur, George Manuel), à la création de l’Instance permanente sur les questions autochtones (IPQA) par l’ONU, et à l’adoption en 2007 de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), par 144 voix contre 4 et 11 abstentions. Les quatre pays s’y étant opposés sont des colonisateurs, soit l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada et les États-Unis (qui l’adopteront sans enthousiasme en 2009 et en 2010).

14. S’allier pour défendre la Terre-Mère : Ce chapitre porte sur les liens entre les environnementalistes et les peuples autochtones. Au XIXe siècle, leurs rapports étaient antagonistes (l’auteur parle des conservationnistes plutôt que des environnementalistes), mais ils sont devenus au cours des dernières décennies beaucoup plus serrés et ces deux groupes se sont alliés dans de nombreuses luttes. L’auteur raconte aussi les démarches de délégué.es canadien.nes lors d’une conférence sur la diversité biologique tenue à La Haye en 2002 pour que la notion de consentement des Autochtones pour un projet de développement sur leurs terres soit transformée en consultation, prétendant de façon mensongère que les chef.fes autochtones ne s’y opposaient pas. Cette proposition fut finalement rejetée, notamment en raisons du rétablissement des faits par l’auteur.

15. Pas de demi-mesures : le prix de l’incertitude : L’auteur raconte le piège conçu par le gouvernement pour forcer les bandes indiennes à signer des ententes qui mettraient fin à leurs droits sur leurs territoires. En gros, si elles signent, on leur paye le coût des négociations (avocats et autres) que le gouvernement leur avait avancé, sinon, ces dépenses effectuées pour avoir accepté de négocier doivent être remboursées. Comme ces bandes sont pauvres, elles ne peuvent pas rembourser les sommes exigées (il y en aurait pour plus d’un demi-milliard $) et risquent la tutelle. Encore une fois, des démarches internationales ont permis de mettre fin aux demandes de remboursement, mais la «dette» n’est toujours pas effacée et continue à grossir en raison des intérêts exigés…

16. Fini l’inertie : la jeunesse se mobilise : Dès 2007, des jeunes Autochtones et non-Autochtones (dont «le charismatique leader étudiant Gabriel Nadeau-Dubois») s’unissent dans le mouvement les Défenseurs de la Terre et organisent diverses activités et manifestations. Puis en 2012, on assiste à la création du mouvement Idle no More (traduit par «Fini l’inertie» dans le titre du chapitre) en réaction à l’étude du projet de loi C-45 sur les eaux navigables qui soustrait «plus de 98 % des lacs et des rivières du pays de la protection environnementale fédérale».

17. Pour en finir avec le colonialisme : Dans ce chapitre-conclusion, l’auteur mentionne une décision de la Cour suprême, l’arrêt Tsilhqu’in, qui a reconnu en juin 2014 (ce qui était très récent pour l’auteur, car ce livre a été publié en 2015, même s’il n’a été traduit qu’en 2018) «pour la première fois dans l’histoire du Canada l’existence d’un titre ancestral autochtone sur 40 % du territoire revendiqué par la Nation Tsilhqot’in». Après avoir souligné que «le triomphe de la justice est toujours bénéfique» que ce soit en combattant le racisme ou le sexisme, l’auteur conclut :

«Nous savons que le droit de nos colonisateurs de jouir sans partage de nos richesses et de nos ressources naturelles ne vient pas du Créateur. C’est la doctrine de la découverte qui leur a conféré le pouvoir d’exploiter notre territoire, d’écraser nos cultures et de nous imposer leur domination. Aujourd’hui, nous devons aider le Canada à se débarrasser de ces vestiges du colonialisme, et contribuer à notre façon à la progression de tous les peuples du monde sur le chemin de la sécurité et de la paix.»

Postface : Le Grand Chef Ronald M. Derrickson va dans le même sens qu’Arthur Manuel. Il revient sur certaines parties du livre et explique comment une véritable négociation de peuple à peuple permettrait d’atteindre l’autonomie des peuples autochtones. Il conclut en citant un paragraphe du livre :

«Le territoire canadien est assez grand pour que tous y trouvent leur place. Et, après des siècles de lutte, on doit aussi y accorder une place à la justice que réclament les peuples autochtones. Nous ne demandons rien de plus, mais rien de moins.»

Annexe – Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones : Cette annexe représente une référence utile et pertinente.

Et alors…

Lire ou ne pas lire? Lire! J’ai abordé ce livre en ressentant l’obligation de le faire, pour mieux m’informer des positions des Autochtones qui sont trop souvent négligées quand on parle des événements qui les concernent. Mais ce livre est tout simplement passionnant! Non seulement on en apprend énormément sur des sujets qu’on pensait connaître (mais dont on n’avait que la version du gouvernement ou des non-Autochtones), mais le style de l’auteur est des plus agréables à lire. Non, la comparaison entre la façon dont ils sont traités par nos gouvernements (entre autres) et l’apartheid n’est pas exagérée. Et les notes sont en bas de page. J’ai dévoré ce livre!

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