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La part socialement optimale du revenu du travail

11 juillet 2019

La Banque centrale européenne (BCE) a publié en avril 2018 un document de travail intitulé On the optimal labor income share (La part optimale du revenu du travail) qui a attiré mon attention (document mis à jour en 2019, mais sans changement notable). Notons que, encore une fois, j’ai pris connaissance de cette étude récemment grâce au blogue Economist’s View de Mark Thoma, qui a suggéré un résumé paru sur le site Vox du Centre for Economic Policy Research (CEPR).

Introduction

Les auteurs (Jakub Growiec, Peter McAdam et Jakub Mućk) remarquent que l’intérêt des économistes au sujet de la part du revenu de travail dans la production totale (ou «la fraction de la production économique qui revient aux travailleurs à titre de rémunération en échange de leur travail», selon le Bureau of Labor Statistics) s’est accentué depuis quelques décennies en raison de sa baisse dans de nombreux pays. Par contre, on parle moins du point de comparaison qui devrait se démarquer, soit sa part socialement optimale.

Or, cette part n’est pas évidente à établir. Les graphiques ci-contre montrent à cet effet que la part du revenu de travail aux États-Unis et en France a grandement varié dans ces deux pays au cours des 120 dernières années (les lignes pointillées en bleu indiquent les données annuelles et les lignes rouges la tendance). Devant de telles fluctuations, il est difficile de savoir s’il existe une part socialement optimale et, s’il y en a une, quel est son niveau.

Étrangement, il n’existe aucune recherche portant spécifiquement sur cette question, absence d’autant plus étrange que la littérature sur la part du travail dans la production (ou dans le revenu national) et sur d’autres aspects l’entourant est relativement abondante. Il est aussi intéressant de noter que les économistes du milieu du XXe siècle prétendaient que cette part était théoriquement supposée demeurer stable… Même Keynes s’est trompé sur le sujet («Keynes (1939) a qualifié la stabilité de la part du travail dans le revenu national comme «l’un des faits les plus surprenants, et pourtant les mieux établis, de l’ensemble des statistiques économiques»)!

Le modèle et ses résultats

Je ne décrirai pas en détail le modèle utilisé par les auteurs. Disons seulement qu’il est théorique, avec beaucoup d’hypothèses et de simplifications, qu’il utilise des agents représentatifs, qu’il recherche un équilibre général et que sa présentation s’étend sur 12 pages, soit la moitié du texte du document de travail avant les références et les annexes (dont les deux premières pages apportent d’autres précisions sur le modèle)…

Pour savoir quelle serait la part socialement optimale du revenu du travail sur la production, les auteurs comparent la part qui serait obtenue par un planificateur social (un «décideur qui tente d’obtenir le meilleur résultat pour toutes les parties impliquées») par rapport à un système décentralisé (la situation réelle). Selon leur calibrage préféré du modèle, ils constatent que la part optimale du revenu du travail sur la production aux États-Unis serait plus élevée de 17 %, soit de 11 points de pourcentage. Selon leurs calculs, cela signifie que cette part passerait de 67,4 % à 78,5 %.

Notons qu’il y a différentes façons de calculer cette part selon ce qu’on considère faire partie de la rémunération du travail, selon les secteurs considérés (par exemple, seulement le secteur privé) et selon l’estimation de la production totale (ou du revenu national). Le plus difficile est de calculer la part due au travail dans les revenus totaux des travailleur.euses autonomes, revenus qui comprennent à la fois des revenus de travail et des revenus de capital. Le graphique ci-contre, tirée de cette page du Bureau of Labor Statistics (BLS), présente en bleu foncé la part du revenu de travail des salarié.es, en rouge la part des revenus totaux des travailleur.euses autonomes («Proprietors» dans le graphique) et avec la ligne en bleu pâle la part des salarié.es plus la part des travailleur.euses autonomes considérée provenir de leur travail (sans la part considérée provenir du capital), ce qui représente la part totale des revenus de travail sur la production («All worker labor share» dans le graphique). On voit que la répartition des revenus des travailleur.euses autonomes provenant du travail et du capital varie énormément d’une année à l’autre, selon les calculs du BLS. La part du capital dans leurs revenus était en effet estimée à peu près nulle de 1980 à 1992 environ, mais elle représenterait environ la moitié de leurs revenus totaux depuis 2010. Cela est dû à la méthode utilisée par le BLS pour départager leurs revenus de travail de leurs revenus de capital (méthode que je ne décrirai pas dans cette digression déjà un peu longue…).

Les deux premiers graphiques de ce billet sont calculés autrement (et présentent donc des niveaux de la part du travail différents), les auteurs ne mentionnant que leur provenance, soit d’un document produit par Thomas Piketty et Gabriel Zucman en 2014, sans préciser leur méthode de calcul (que je n’ai pas non plus trouvée dans le document cité, quoique cette part semble calculée sur le revenu national plutôt que sur la production). Bref, retenons que ce sont les tendances qui importent le plus, pas les niveaux.

Les auteurs se demandent ensuite quels facteurs peuvent expliquer que la part réelle du revenu de travail soit aussi éloignée de sa part socialement optimale. Leur modèle leur permet d’en trouver quelques-uns :

  • les marchés ne tiennent pas compte des effets négatifs du capital physique sur l’activité en recherche et développement (les auteurs ne sont pas très clairs sur la nature de ces effets);
  • le prix du capital établi par le planificateur social est moins élevé que le prix du marché, qui est gonflé en raison du manque de concurrence sur le marché réel;
  • les marchés ne parviennent pas à internaliser les effets du dédoublement de la main-d’œuvre en recherche et développement (plusieurs entreprises cherchant la même chose);
  • les marchés ne peuvent pas capter les effets positifs de l’accumulation de connaissances sur les activités futures en recherche et développement (la valeur réelle du patrimoine des connaissances est un bien public ne générant pas de ventes, mais générant du bien-être).

Les auteurs analysent par la suite d’autres aspects de la question, mais encore plus techniques que les précédentes, notamment le niveau de l’élasticité de substitution entre le capital et la main-d’œuvre qui serait moins élevée dans le modèle du planificateur social que dans la réalité, ce qui contribue à faire augmenter la part du revenu de travail dans leur modèle.

Et alors…

Je ne suis pas très friand des études basées sur des modèles aussi théoriques que celui construit par les auteurs de celle-ci. Ce n’est pas parce que j’aime leur conclusion, soit que la part socialement optimale du revenu de travail est beaucoup plus élevée que celle observée dans la réalité, que je vais changer d’idée (je tente de calmer mon biais de confirmation…). Notons aussi que le terme «socialement» utilisé dans ce document n’a pas le sens qu’on lui donne habituellement, mais repose sur la maximisation de l’utilité de l’ensemble de la population. De toute façon, c’est surtout en raison des analyses de l’évolution de cette part que j’ai été attiré par cette étude et que j’ai choisi de la présenter ici. Cette étude m’a aussi permis de relire le texte intéressant du BLS sur la façon d’estimer la part du revenu de travail sur la production et d’en présenter une partie ici. J’y reviendrai sûrement un jour…

3 commentaires leave one →
  1. 11 juillet 2019 10 h 30 min

    Je trouve difficile d’inférer quoi que ce soit de ces chiffres.

    De mon côté, je préfère observer les rendements sur le capital (profits divisé par dette+actions) ou ROIC des entreprises. Le ROIC devrait être passablement stable dans le temps, car lorsqu’il augmente dans une industrie, cela attire les investissements, crée un surplus, ce qui fait réduire les prix et la rentabilité. Lorsqu’il est trop faible dans une industrie (en raison de surplus), les investissements arrêtent, ce qui ramène le marché plus près de l’équilibre et fait augmenter le ROIC.

    Dans un billet que je publierai cet automne, je présenterai l’évolution du ROIC pour plusieurs grandes entreprises américaines qui ont un long historique. Il est en effet très stable et ne varie qu’à l’intérieur d’une fourchette bien précise depuis 30 ans. Cela signifie que les capitalistes (i.e. les détenteurs des titres de dette et actions) ne bénéficient pas d’une hausse de leur rendement au détriment du reste de la société (travailleurs/consommateurs). Autrement dit, les entreprises visent un ROIC dans leur allocation de capital (i.e. elles décident de faire l’investissement ABC parce que son ROIC est supérieur à X%) et agissent de manière à l’atteindre et le préserver.

    Si des politiques publiques étaient adoptées dans le but de favoriser les travailleurs, on pourrait s’attendre à ce que les capitalistes (par l’entremise des dirigeants d’entreprises) fassent l’une de ces trois choses: 1) augmenter les prix pour maintenir leur ROIC ou 2) cesser d’investir, ce qui créera des pénuries et permettra d’augmenter les prix ou 3) investissent davantage en R&D et en équipement d’automatisation pour réduire leurs besoins en main d’œuvre de plus faible compétence.

    Donc une hausse du pouvoir d’achat d’un travailleur est en partie annulée par l’inflation et favorise l’innovation au détriment des travailleurs de faible compétences (ce qui résulte en une baisse du taux de participation de la main d’œuvre et coûte plus cher en filet social).

    Dans cette vision des choses, observer la part des revenus du travail en fonction du PIB ou autre mesure de production ne veut pas dire grand-chose.

    Dans ce modèle, les salaires sont une fonction de la productivité mesurée par le profit-par-employé plutôt que du PIB-par-employé. Donc si l’état pousse les salaires de manière à réduire le profit-par-employé, les conséquences à moyen et long terme ne seront pas vraiment positives et potentiellement négatives.

    Finalement, dans ce modèle, l’amélioration du sort des travailleurs dépend de l’augmentation de leur productivité en terme de profit-par-employé. La question est à savoir si l’état peut faire quelque chose en ce sens, soit au niveau de l’éducation/formation, soit au niveau de la création de start-ups innovantes, car ce sont elles qui génèrent éventuellement les profits par employé les plus élevés.

    D’ailleurs, tu es sûrement au courant des études qui démontrent que la majorité de l’augmentation des inégalités de revenus aux États-Unis s’explique par les différences de salaires entre les firmes pour un même type d’emploi, plutôt que l’augmentation des salaires des dirigeants en général, ce qui est facile à expliquer dans mon modèle : les firmes les plus innovantes génèrent des profits plus élevés par employé et peuvent donc payer de meilleurs salaires tout en ayant un bon ROIC. Puis l’effet Baumol joue le rôle d’en faire bénéficier le reste de la société.

    Je pense que l’éducation est nettement surévaluée en ce qui concerne l’amélioration de la productivité. Quant à la création de start-ups, les politiques des gouvernements ne fonctionnent que rarement, autre que de favoriser un contexte institutionnel de libre-entreprise, fiscalité simple et basse, règlementation minimale, etc.

    Je collerai le lien vers le billet lorsqu’il sera publié.

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  2. 11 juillet 2019 11 h 41 min

    En voici un qui va dans la même veine, mais d’un autre angle:

    https://minarchiste.wordpress.com/2018/05/31/le-capitalisme-sans-capital/

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  3. 11 juillet 2019 15 h 52 min

    On ne partage bien sûr pas entièrement nos analyses…

    «D’ailleurs, tu es sûrement au courant des études qui démontrent que la majorité de l’augmentation des inégalités de revenus aux États-Unis s’explique par les différences de salaires entre les firmes pour un même type d’emploi, plutôt que l’augmentation des salaires des dirigeants en général»

    J’ai écrit deux billets sur le sujet, une en 2016 (https://jeanneemard.wordpress.com/2016/10/26/les-inegalites-de-salaires-une-question-de-competences/ ), l’autre en 2017 (https://jeanneemard.wordpress.com/2016/10/26/les-inegalites-de-salaires-une-question-de-competences/ ).

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