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Le marché du travail en novembre 2022 aux États-Unis, au Canada et au Québec, et la COVID-19

8 décembre 2022

marché du travail novembre 2022 États-Unis et la COVID 19Après avoir analysé les données sur l’emploi de mars 2020 à octobre 2022 du Bureau of Labor Statistics (BLS) et de l’Enquête sur la population active (EPA), je vais dans ce billet commenter celles de novembre 2022 pour les États-Unis, le Québec et le Canada.

Novembre 2022 aux États-Unis

Le BLS publie au début de chaque mois (le 2 décembre pour novembre 2022) les données de deux enquêtes sur l’emploi, soit celles de la Household Survey (HS), l’équivalent de l’EPA canadienne auprès des ménages, et de l’Establishment Survey (ES), qui ressemble plus à l’Enquête sur l’emploi, la rémunération et les heures de travail (EERH) du Canada auprès des entreprises. Les médias présentent en général les faits saillants de ces enquêtes comme si leurs données étaient liées, alors qu’elles ne le sont pas, et cela est particulièrement évident ce mois-ci, comme c’est le cas depuis quelques mois.

– emploi, taux de chômage et activité

Alors qu’il s’est ajouté de 263 000 emplois selon l’ES (voir le nombre inscrit à la première ligne de la dernière colonne de ce tableau), le nombre d’emplois a baissé de 138 000 selon la HS (voir à la quatrième ligne de la dernière colonne de ce tableau), une différence énorme de 401 000! Cela dit, si on tient compte du fait que l’emploi de septembre 2022 selon l’ES a été révisé à la baisse de 46 000 et celui d’octobre 2022 à la hausse de 23 000, pour une révision totale de -23 000 emplois, on constate que le nombre d’emplois publié pour novembre était plus élevé de 240 000 que celui publié pour octobre, ce qui fait diminuer l’écart entre les deux estimations à quand même 378 000 emplois (+240 000 pour l’ES et -138 000 pour la HS). Par contre, si on tient en plus compte de la baisse de 289 000 travailleur.euses autonomes qui a été captée par la HS, mais pas par l’ES (qui ne porte que sur les salarié.es non agricoles), cela fait passer l’écart de la variation du nombre de salarié.es à 89 000 (+240 000 pour l’ES et +151 000 pour la HS), écart plus acceptable. Par contre, si on regarde les données de la HS ajustées selon les définitions de l’ES, la différence n’est plus que de 12 000 (+240 000 par rapport à +228 000), ce qui est tout à fait acceptable et même excellent.

Cet écart à l’avantage de l’ES porte la différence entre ces deux enquêtes à 2,35 millions d’emplois salariés ou à 1,55 point de pourcentage en 8 mois (+2,70 millions pour l’ES et seulement +0,35 million de salarié.es pour la HS), et à 1,87 million ou 1,24 point, même avec les données ajustées selon les définitions de l’ES, différence qui est énorme. L’écart sur un an, de novembre 2021 à 2022, est plutôt d’un peu plus de 1,4 million ou de 0,9 point de pourcentage, avec des hausses de l’emploi salarié de 2,4 % pour la HS et de 3,3 % pour l’ES, et de près de 1,0 million (ou de 0,6 point de pourcentage avec les données ajustées selon les définitions de l’ES), écart moins important, mais quand même très élevé. Je dis toujours qu’il ne faut pas trop s’attarder sur les gros écarts mensuels, mais quand ces écarts s’additionnent pendant plusieurs mois, on peut commencer à se poser des questions sur les tendances récentes, surtout dans une situation incertaine comme actuellement, avec les prévisions d’une récession imminente. Si le dysfonctionnement de la désaisonnalisation en raison des changements structurels depuis le début de la pandémie peut expliquer en partie ces écarts, il demeure que cela devrait influencer de la même façon les données des deux enquêtes et, surtout, qu’il ne devrait pas avoir d’impact sur la comparaison des données des deux enquêtes entre les mêmes mois des deux dernières années. Dean Baker fait toutefois observer que le taux de réponse de l’ES était anormalement bas en novembre, ce qui laisse entrevoir un niveau de révision plus élevé le mois prochain, révision qui pourrait toutefois aller dans les deux sens. Heidi Shierholz, présidente de l’Economic Policy Institute (EPI), elle, avance que la HS a tendance à détecter les points d’inflexion plus rapidement que l’ES et qu’il est donc possible que la HS détecte un ralentissement qui n’apparaît pas encore dans l’ES, explication intéressante qui n’explique toutefois pas les écarts persistants. Menzie Chinn compare les données de ces deux enquêtes avec des données d’autres sources, mais ne parvient pas lui non plus à conclure (même s’il apporte des arguments intéressants). Autre constat intrigant, alors que le nombre de chômeur.euses a diminué de 48 000 en novembre, le nombre de prestataires de l’assurance-chômage a au contraire augmenté de 113 000 ce même mois.

Par ailleurs, la hausse de 263 000 emplois en novembre selon l’ES est du même ordre de grandeur que celle de 200 000 anticipée par les prévisionnistes. Leur prévision du maintien du taux de chômage à 3,7 % s’est réalisée. Notons aussi que la baisse de 48 000 chômeur.euses a été accompagnée d’une hausse de 359 000 personnes inactives, ce qui a fait passer le taux d’activité de 62,2 % en octobre à 62,1 % en novembre (voir la troisième ligne de ce tableau), et le recul par rapport à février 2020 (63,4 %) de 1,2 à 1,3 point.

Entre février 2020 et novembre 2022, l’emploi a augmenté de 1 044 000 (ou de 0,68 %) selon l’ES, mais a diminué de 396 000 (-0,25 %) selon la HS. Si on tient compte en plus de la hausse de 106 000 travailleur.euses autonomes (ou de 1,1 %) et si on ne retient que les salarié.es de la HS, l’écart s’élargit, avec une hausse de 0,68 % pour l’ES et une baisse de 0,34 % pour les salarié.es de la HS, différence de 1,02 point. Mais, l’écart se creuse cette fois avec les données de la HS ajustées selon les définitions de l’ES, le portant à 1,7 million (+1 044 000 par rapport à -689 000) ou 1,14 point. En plus, l’écart entre les résultats des deux enquêtes risque de s’agrandir encore lors de la révision des données de l’ES en janvier prochain, car les données préliminaires que le BLS a publiées à ce sujet le 24 août montrent une correction à la hausse de 462 000 emplois ou de 0,31 % en se basant sur les données publiées en mars dernier. Or, il semble que les révisions finales sont rarement bien différentes des révisions préliminaires. Moi qui pensais avoir solutionné les écarts entre les deux enquêtes à l’aide des données de la HS ajustées selon les définitions de l’ES en voyant les écarts de novembre fondre avec ces données, j’ai plutôt ajouté une couche à ce mystère…

Pour mieux comparer les situations de février 2020 et de novembre 2022, il faut aussi tenir compte du fait que la population adulte (16 ans et plus) a augmenté de 1,96 % (ou de 5,1 millions de personnes) entre ces deux mois. Si les États-Unis avaient conservé leur taux d’emploi de février 2020, soit 61,2 % au lieu de 59,9 % comme en novembre 2022, il y aurait 3,5 millions d’emplois de plus (ou 2,2 %) en novembre 2022, c’est-à-dire 162,0 millions au lieu de 158,5 millions. Par contre, si je me base sur cette estimation de Preston Mui basée sur les données d’octobre 2022, le vieillissement de la population a fait baisser mécaniquement le taux d’emploi de 0,58 point. En appliquant cette baisse, le taux d’emploi correspondant à la situation de février 2020 se situerait alors à 60,6 % en novembre 2022. Avec ce taux, le nombre d’emplois aurait atteint 160,4 millions, soit 1,9 million de plus (ou 1,2 %) qu’observé en novembre 2022 (158,5 millions). Cette estimation (1,9 million d’emplois) représente mieux le rattrapage à faire pour que le marché du travail des États-Unis retrouve sa situation d’avant la pandémie. Ces calculs montrent que le vieillissement de la population a eu un effet (-1,5 million d’emplois) 2,3 fois moins élevé que celui de la hausse de la population adulte (+3,5 millions d’emplois) pour expliquer l’écart total avec la situation de février 2020. Notons qu’au Québec, l’impact du vieillissement (-92 700 emplois) fut au contraire à peu près égal à celui de la hausse de la population adulte (+91 300) entre février 2020 et novembre 2022.

– emploi selon le genre et l’industrie

Selon ce tableau, la hausse de 263 000 emplois en novembre 2022 selon l’ES s’est traduite par un ajout de 101 000 emplois chez les hommes (+0,13 %) et de 162 000 emplois chez les femmes (+0,21 %). Entre février 2020 et novembre 2022, l’emploi a augmenté de 409 000 (+0,54 %) chez les femmes et de 635 000 (+0,83 %) chez les hommes. Les principales hausses du côté industriel en novembre 2022 se sont observées dans :

  • les loisirs et l’hospitalité (+88 000 emplois, dont 62 100 dans les services de restauration et de débits de boissons);
  • les soins de santé et assistance sociale (+68 100 emplois);
  • l’éducation, privée et publique (+38 000 emplois);
  • les services professionnels, scientifiques et techniques (+27 900 emplois);
  • la construction (+20 000 emplois).

Même si le secteur des loisirs et de l’hospitalité se classe régulièrement au premier rang des hausses d’emploi depuis janvier 2021, dont en novembre 2022, il lui reste encore environ 980 000 emplois à pourvoir pour retrouver son niveau de février 2020 (-5,8 % entre février 2020 et novembre 2022). Les administrations publiques ont aussi connu un recul important de 461 000 emplois ou de 2,0 %. Comme l’emploi selon l’ES est rendu plus élevé de 1 044 000, cela montre que ces pertes de 1,46 million d’emplois ont été compensées par des hausses de 2,5 millions d’emplois dans d’autres industries, dont 1,1 million dans les services professionnels et administratifs. Cela représente un changement structurel important qui explique au moins en partie la hausse du salaire horaire moyen depuis quelques mois, quoique cette hausse soit demeurée bien au-dessous du taux d’inflation (+5,1 % entre novembre 2021 et novembre 2022 par rapport à un taux d’inflation de 7,7 % entre octobre 2021 et octobre 2022).

– conséquence de la hausse de l’inactivité

Entre février 2020 et novembre 2022, le nombre chômeur.euses a augmenté de 294 000 personnes pendant que le nombre de personnes inactives augmentait de 5,2 millions! Si le taux d’activité avait été de 62,8 % en novembre 2022 (63,4 % en février 2020 moins le 0,58 point dû au vieillissement) au lieu de 62,2 % comme en octobre 2022, il y aurait 1,5 million de personnes inactives de moins et 1,5 million de personnes en chômage de plus. Dans ce cas, il y aurait 1,83 million de chômeur.euses de plus qu’en février 2020 (plutôt que 294 000) et le taux de chômage ainsi ajusté aurait atteint 4,7 % en novembre 2022 plutôt que 3,7 %, en hausse de 1,2 point de pourcentage plutôt que de 0.2 point par rapport à celui de février 2020 (3,5 %). Ce taux de chômage ajusté de 4,7 % reflète mieux la détérioration du marché du travail depuis février 2020 que le taux officiel de 3,7 %.

Cela dit, il serait étonnant que le taux de chômage ajusté rejoigne le taux officiel au cours des prochains mois. Tout d’abord, les auteur.es d’une étude récente (septembre 2022) estiment que la COVID longue a réduit la population active d’environ 500 000 personnes. Ensuite, de nombreuses hypothèses (dont la retraite anticipée et le manque de places en service de garde, ce qui expliquerait que l’emploi a moins augmenté chez femmes que chez les hommes depuis février 2020) ont été avancées pour expliquer la hausse de l’inactivité. Cela dit, la fin réelle de la pandémie, si jamais elle survient, pourrait attirer d’autres personnes que celles-là sur le marché du travail.

Pendant ce temps, au Canada et au Québec

Comme d’habitude, les manchettes des médias (Le Devoir, Radio-Canada et La Presse, au moins) ont été consacrées au bas niveau du taux de chômage au Canada (qui est passé de 5,2 % à 5,1 %) et au Québec (qui est passé de 4,1 % à son niveau plancher historique de 3,8 %), mais aussi à la croissance des estimations de l’emploi, soit de 10 100 ou de 0,1 % au Canada, et de 28 100 ou de 0,6 % au Québec. Et, il s’agit de fait de deux des points saillants des données de novembre de l’EPA publiées vendredi dernier par Statistique Canada.

marché du travail novembre 2022 États-Unis et la COVID 19_1Si la baisse du taux de chômage au Canada et surtout au Québec et la hausse importante de l’emploi au Québec (il a en fait baissé dans le reste du Canada) étonnent dans un contexte où la Banque du Canada a rehaussé son taux directeur sept fois en moins d’un an (de 0,25 % à 4,25 %), dont six plus d’un mois avant la semaine de référence de l’EPA (du 6 au 12 novembre), il est bon de suivre l’évolution des estimations de l’emploi au Québec depuis au moins huit mois pour mettre les hausses d’octobre et de novembre en perspectives. Ainsi, on remarque sur le graphique ci-contre que ces estimations pour le Québec ont baissé de 53 000 entre mars et juillet, puis ont augmenté de 55 000 entre juillet et octobre, puis de nouveau de 28 000 en novembre. Ce phénomène fut toutefois à peine observable dans le reste du Canada.

En fait, l’emploi en données non désaisonnalisées n’a pas baissé entre mars et juillet au Québec, mais a plutôt augmenté de 126 000, mais moins que les années précédentes. Il aurait fallu qu’il augmente de 179 000 pour que les données désaisonnalisées montrent un maintien de l’emploi entre ces deux mois. Et c’est la même chose entre juillet et octobre pour le Québec : l’emploi n’a pas augmenté en données non désaisonnalisées, mais il a moins baissé qu’au cours des années précédentes (de 200 au lieu de 55 000). Et, il n’a pas augmenté de 28 100 en novembre, mais a baissé de 10 100, mais moins que les années précédentes! En fait, il a probablement moins baissé dans cette deuxième période parce qu’il avait moins augmenté au cours de la première période, entre l’hiver et l’été. Il semble donc que la hausse-surprise des quatre derniers mois soit en fait une annulation des baisses des mois précédents. Dans cette série de billets sur le marché du travail et la COVID-19, j’ai mentionné à plusieurs reprises la possibilité que les changements structurels de l’emploi au cours de la pandémie aient causé des problèmes avec les méthodes de désaisonnalisation aussi bien au Canada et au Québec qu’aux États-Unis (j’en ai d’ailleurs parlé dans ce billet dans la section portant sur les États-Unis), et il semble bien que cela explique aussi les mouvements erratiques des estimations de l’emploi depuis le début de 2022, surtout au Québec. Ce problème devient probablement plus apparent maintenant, car les mouvements de l’emploi sont moins élevés, les facteurs liés à la pandémie ayant eu des effets beaucoup moins importants en 2022 qu’en 2020 et même qu’en 2021.

J’ai aussi souligné dans mes précédents billets la baisse du taux d’emploi entre mars et juillet chez les jeunes femmes au Québec. Si cette situation ne s’est pas complètement rétablie, l’ampleur de cette baisse s’est grandement réduite (de 43 %, soit de 4,9 points à 2,8, avec donc une hausse de 2,1 points entre juillet et novembre), laissant aussi penser que la désaisonnalisation des données a aussi joué un rôle sur cette baisse du taux d’emploi l’été dernier. De même, la hausse de l’inactivité chez les jeunes femmes du Québec que j’ai mentionnée dans ces billets a aussi perdu de l’ampleur (de 36 %) au cours des derniers mois.

La hausse des salaires horaires sur un an est passée de 8,1 % en juillet (entre juillet 2021 et juillet 2022) au Québec à «seulement» 6,4 % en novembre, hausse maintenant égale à l’inflation entre octobre 2021 et octobre 2022 (les données sur l’inflation pour novembre ne sont pas encore publiées), alors que pour l’ensemble du Canada, la hausse des salaires fut encore inférieure à l’inflation (5,6 % et 6,9 %, comme en octobre). Notons que les hausses salariales entre les deux mois de novembre ont varié de façon importante selon les provinces, d’un minimum de 1,0 % en Alberta à un sommet de 10,0 % au Nouveau-Brunswick.

Et alors…

marché du travail novembre 2022 États-Unis et la COVID 19_2Le mystère de l’écart de la variation de l’emploi selon les deux enquêtes des États-Unis s’épaissit. On a beau utiliser d’autres sources pour comprendre cet écart, rien n’y fait. La situation étrange au Québec semble davantage s’expliquer, D’ailleurs, alors que les estimations de l’EPA montrent un baisse de 2,0 % du nombre de salarié.es entre mars et juillet, les données de l’EERH indiquent au contraire une hausse de 0,7 %, comme on peut le voir sur le graphique ci-contre. Comme les données de l’EERH sont publiées près de deux mois après celles de l’EPA, il encore trop tôt pour savoir si ces différences s’effaceront entre juillet et novembre, mais déjà, on peut voir que l’emploi selon l’EPA a augmenté davantage que selon l’EERH entre juillet et septembre (+0,9 % par rapport à +0,5 %), réduisant l’écart entre les deux lignes. On verra!

Pendant ce temps, on en oublie presque les dangers de récession qui planent en raison des hausses des taux directeurs aux États-Unis et au Canada. Il est possible que ce soit les données de la HS qui donnent le bon signal, comme Mme Shierholz en émet l’hypothèse, car celles de l’emploi de l’ES continuent à montrer des hausses. Les prochains mois seront intéressants à suivre, surtout que les données des deux enquêtes seront révisées au cours des deux prochains mois, soit le mois prochain pour la HS (révisions de la saisonnalité) et en février pour l’ES (révision plus complète). Je vais donc attendre que ces deux révisons soient faites avant de revenir avec ce billet. En janvier, je vais probablement plutôt me concentrer sur les données annuelles pour 2022 au Québec et au Canada.

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