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Inégalités des chances et inégalités des résultats

18 juillet 2015

égalité_chances_résultatsEncore une fois grâce au blogue Economist’s View, j’ai pris connaissance d’un billet de Timothy Taylor qui commentait une étude de la Banque mondiale intitulée How Useful Is Inequality of Opportunity as a Policy Construct? (À quel point le concept d’inégalité des chances est-il utile au développement de politiques?). Cette étude permet de réfléchir sur le type de politiques qui peuvent le mieux contrer les inégalités. Doit-on viser en premier lieu l’égalité des chances ou plutôt se concentrer à combattre les inégalités de résultats?

Objectif

Les auteurs de l’étude de la Banque mondiale énoncent ainsi son objectif :

«[traduction] L’objet de cette étude est d’examiner et de critiquer les tentatives récentes de préciser et de quantifier l’égalité des chances, et d’évaluer à quel point ces tentatives nous permettent de cesser de considérer que l’égalité des résultats est un élément prépondérant dans l’évaluation des politiques.»

Les tentatives en question...

Les tentatives dont parlent les auteurs sont des études qui reposent sur le postulat qu’il y a en fait deux types différents d’inégalités des résultats : celles qui sont justifiables et celles qui ne le sont pas. Les inégalités justifiables seraient celles qui sont associées au mérite (efforts, talent, etc.) et les injustifiables celles qui résultent de l’inégalité des chances (soit ou des circonstances : familles pauvres, éducation inaccessible, etc.).

Je ne ferai pas le tour de toutes les études présentées par les auteurs, mais me contenterai de citer les enjeux qu’elles font ressortir :

  • même si on acceptait ce postulat, comment peut-on isoler les inégalités de résultats (les seules qu’on peut mesurer, comme l’a si bien fait Thomas Piketty dans son livre Le Capital au xxie siècle) qui sont les conséquences des inégalités des chances de celles qui viennent du mérite (quoi que soit le sens qu’on veut bien donner à ce concept…)?
  • les inégalités de résultats qui sont dues à la chance sont-elles justes? Milton Friedman prétendait que oui quand les gens sont conscients des risques qu’ils prennent (par exemple quand ils partent une entreprise), mais la chance a un rôle majeur sur les inégalités de résultats même quand elle ne résulte pas d’un choix conscient;
  • ce qu’on appelle la paresse est-elle toujours un choix entre le travail et le loisir, ou la conséquence de circonstances ou d’un problème psychologique?
  • même si l’inégalité de résultats des plus démunis n’est pas due à une inégalité des chances, n’y a-t-il pas une obligation de leur assurer un minimum vital (et même plus)?

D’autres études ont tenté de mesurer l’impact sur les inégalités de résultats de facteurs qu’on peut associer aux inégalités des chances. Une d’entre elles a, avec cet objectif, utilisé les facteurs suivants : le sexe, l’ethnie, le lieu de naissance, la scolarité de la mère et du père, et leur profession. L’auteur de cette étude est arrivé à la conclusion que, selon les pays, ces facteurs expliquaient entre 25 % et 50 % des inégalités de résultats. Bien qu’il ait précisé que ces taux n’étaient pas une estimation réaliste, mais représentaient plutôt un effet minimal des inégalités des chances sur les inégalités de résultats car bien d’autres facteurs dus à l’inégalité des chances que ces six-là ont pu jouer (on peut être né de parents éduqués, mais les voir mourir jeunes, avoir un accident d’auto qui nous laisse paralysé ou être atteint d’un problème de santé mentale), ses résultats ont été utilisés pour conclure que le mérite est la plus grande cause des inégalités et qu’on devrait en conséquence ne pas trop se préoccuper des inégalités, puisqu’elles sont majoritairement justes…

En plus, ce genre d’étude utilise des moyennes pour estimer l’impact des facteurs sur les inégalités de résultats, alors qu’aucun de ces facteurs n’est en fait déterminant (on peut être pauvre en étant né de parents éduqués, même si c’est moins fréquent que lorsqu’on a des parents peu scolarisés). Autre problème, la qualité des données de chaque pays est très variable, ce qui rend ce genre de calcul et de comparaison peu valide.

Les enfants, l’éducation et la santé

D’autres types de facteurs que ceux associés aux parents peuvent influencer l’égalité des chances, notamment l’accès à l’éducation, à des services de santé (y compris à la vaccination), à de l’eau potable, à un logement salubre, etc. Il est encore plus difficile de mesurer l’impact de ces facteurs, car on ne peut les réduire à des nombres (sauf avec des évaluations binaires, la personne a accès ou pas à ces services, peu importe leur qualité variable) et les résultats sont grandement liés à l’importance (la pondération) qu’on accorde à chacun de ces facteurs. Et, comme on ne peut déterminer tous les facteurs qui peuvent avoir un rôle sur l’égalité des chances, on risque encore une fois de n’obtenir qu’un niveau minimal du rôle des inégalités des chances sur les inégalités de résultats. On peut bien ajouter à cette liste l’influence parentale ou l’appui de ses proches (facteurs qu’on sait très importants sur l’avenir d’un enfant), mais les mesurer et les comparer serait encore plus complexe.

L’auteur soulève ensuite le fait qu’on ne peut pas attribuer à un enfant la responsabilité ou le mérite de ses résultats, car ils dépendent bien plus de l’apport de ses parents et d’autres proches. Dans ce sens, même en acceptant la catégorisation des inégalités en justes et injustes, toutes les inégalités chez les enfants devraient être considérées injustes. Et, comme les premières années d’une vie sont primordiales pour la suite, on peut même considérer que les inégalités qui s’en suivront sont aussi injustes!

Le talent

La plupart des auteurs qui acceptent le postulat de départ (séparation des inégalités en justes et injustes) considèrent que les inégalités qui résultent des différences de talents sont justes. Mais, même en acceptant ce postulat, ne devrait-on pas considérer que les différences de talents sont en fait des inégalités de chances? Bien sur, grâce à l’effort, certaines personnes développeront davantage leurs talents que d’autres, mais celles qui sont dépourvus d’un talent spécifique ne pourront jamais le développer! Une personne pas très grande et peu rapide ne pourra jamais devenir une vedette de basketball ou de football peu importe ses efforts. Ensuite, tous les talents, même bien développés, n’ont pas le même impact sur les inégalités de résultats.

Et alors…

Lors du Rendez-vous stratégique sur les inégalités sociales organisé par l’Institut du nouveau monde (INM), j’ai participé à une activité (un café citoyen) où on nous demandait entre autres s’il était préférable de lutter contre les inégalités des chances ou contre les inégalités des résultats. On nous présentait ce choix comme un dilemme, mais, la grande majorité des participantEs n’ont vu entre ces deux options aucune opposition : on doit favoriser l’égalité des chances et lutter contre les inégalités de résultats.

Pour moi, il est un peu ridicule de penser qu’on doive adapter les politiques publiques en fonction d’un concept aussi tordu que des inégalités qui seraient justes ou injustes. Bien sûr qu’on doit favoriser l’égalité des chances, mais, comme le montrent bien les auteurs de cette étude, si on n’agit pas aussi sur les inégalités de résultats, on compromettra l’égalité des chances de la génération qui suivra! Et même si ce n’était pas le cas, une société a le devoir d’appuyer ses citoyens les plus démunis, d’autant plus qu’on sait aujourd’hui que toutes les formes d’inégalités ne nuisent pas seulement à la croissance économique, mais aussi et surtout à sa cohésion et à la solidarité qui fait, on le voit, de plus en plus défaut avec des conséquences dramatiques.

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6 commentaires leave one →
  1. Richard Langelier permalink
    18 juillet 2015 19 h 43 min

    De prime abord, moi non plus, je n’ai pas d’objections à ce qu’une étude fasse de fines distinctions pour cibler des politiques. Moi aussi, je trouve tordu le concept qu’il y aurait des inégalités qui seraient justes et d’autres injustes.

    J’ai assisté à une conférence-midi où un chercheur en psycho-éducation avait présenté les catégories : «étudiants mésadaptés sociaux avec problèmes scolaires, sans, adaptés sociaux avec problèmes scolaires.»[1] Quelqu’un lui a fait remarquer qu’il n’avait pas parlé des étudiants mésadaptés sociaux sans problèmes scolaires. Ce chercheur ne voyait aucun problème.

    Je n’ai toujours pas lu Rawls. Parasite de ton savoir comme je suis, je te demande s’il est plus pertinent que Timothy Taylor.

    [1] S’il fréquente Jeanne Émard, je serais curieux de savoir comment il t’aurait catégorisé, de même que les commentateurs, lorsque nous étions étudiants (certains le sont, non pas parce qu’ils sont freaks, mais parce qu’ils sont en âge d’étudier).

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  2. 18 juillet 2015 19 h 53 min

    «Je n’ai toujours pas lu Rawls. Parasite de ton savoir comme je suis, je te demande s’il est plus pertinent que Timothy Taylor.»

    Je ne déteste pas Timothy Taylor. Si c’était le cas, je n’aurais pas lu son billet, ni cette étude. Je n’ai pas parlé vraiment de son billet, car, si j’en appuyais des bouts, d’autres m’agaçaient (notammemnt sur les questions qu’on doit se poser avant de soigner les personnes responsables de leur état, comme les fumeurs…). Par contre, le le trouve souvent plus pertinent que ça sur d’autres sujets. Je ne le lis pas depuis assez longtemps pour en avoir une idée claire.

    Cela dit, Rawls est le maître (amélioré par Sen et Nussbaum). Il est parfois ardu à lire (il a une vision très théorique de la justice), mais il est à l’origine d’un courant très intéressant.

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  3. Youlle permalink
    19 juillet 2015 18 h 09 min

    On doit établir l’égalité en fonction des résultats. Un bon exemple c’est le salaire moindre des femmes versus pour les mêmes compétences.

    Comme employeur le salaire était au résultat. Ceux qui n’aimaient pas ça, prenaient simplement la porte.

    Aimé par 1 personne

  4. Richard Langelier permalink
    19 juillet 2015 18 h 36 min

    Youlle, vous utilisez l’imparfait. De quelle époque, parlez-vous?

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  5. Youlle permalink
    19 juillet 2015 21 h 12 min

    De 1985 à 2005.

    Étant enfant du côté paternel les machos n’étaient pas bienvenus et les « filles » avaient des rôles importants pour l’époque et étendaient leurs costumes de bain sur la corde à linge. Trois se sont parties en affaires.

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  6. benton65 permalink
    19 juillet 2015 23 h 50 min

    Il y a égalité des chances certes, mais l’inégalité des résultats devrait plutôt être nommé inéquité des résultats. Il y a l’un et il y a l’autre et l’on ne peut pas dire que l’un et plus pertinent que l’autre…

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